CHAPITRE IV.

«Ma chère nièce, je vous envoie un perroquet merveilleux qui, pourvu que vous ne l'effarouchiez pas en le découvrant, vous fera un compliment en cinq langues différentes. C'est un bon petit animal, bien doux et bien fidèle. Vous n'aurez jamais, j'en suis sûre, à vous plaindre de lui.«Votre tante dévouée,«CLAIRE-EUGÉNIE.»

«Ma chère nièce, je vous envoie un perroquet merveilleux qui, pourvu que vous ne l'effarouchiez pas en le découvrant, vous fera un compliment en cinq langues différentes. C'est un bon petit animal, bien doux et bien fidèle. Vous n'aurez jamais, j'en suis sûre, à vous plaindre de lui.

«Votre tante dévouée,

«CLAIRE-EUGÉNIE.»

—Ah! dit la reine—qu'il parle! qu'il parle!

Aussitôt une petite voix sortit de dessous la mante, et dit en français:

—La reine Anne d'Autriche est la plus belle princesse du monde.

—Ah! c'est merveilleux! s'écria la reine. Je voudrais maintenant, mon cher oiseau, vous entendre parler espagnol.

A peine ce souhait était exprimé, que le perroquet disait:

—Yo quiero dona Anna hacer por usted todo para que sus deseos lleguen.

—Maintenant en italien, dit la reine. Avez-vous quelque chose à me dire en italien?

L'oiseau ne se fit point attendre, et l'on entendit la même voix, avec l'accent italien seulement dire:

—Dares la mia vita per la carissima patrona mia!

La reine battit les mains de joie.

—Et quelles sont les autres langues que parle encore mon perroquet? demanda-t-elle.

—L'anglais et le hollandais, Majesté, répondit Mme de Bellier.

—En anglais, en anglais, dit Anne d'Autriche.

Et le perroquet, sans autre sommation, dit aussitôt:

—Give me your hand, and I shall give you my heart.

—Ah! dit la reine, je ne comprends pas très bien. Vous savez l'anglais, ma chère Isabelle?

—Oui, madame.

—Avez-vous compris?

—Le perroquet a dit:

«Donnez-moi votre main, je vous donnerai mon cœur.»

—Oh! bravo! dit la reine. Et maintenant, quelle langue avez-vous dit qu'il parlait encore, Bellier?

—Le hollandais, madame.

—Oh! quel malheur! s'écria la reine, personne ici ne sait le hollandais.

—Si fait, Votre Majesté, répondit Mme de Fargis, Beringhen est de la Frise; il sait le hollandais.

—Appelez Beringhen, dit la reine; il doit être dans l'antichambre du roi.

Mme de Fargis courut et ramena Beringhen.

C'était un grand et beau garçon, blond de cheveux, roux de barbe, moitié Hollandais, moitié Allemand, quoiqu'il eût été élevé en France, très-aimé du roi, auquel, de son côté, il était très dévoué.

Mme de Fargis accourut le tirant par la manche; il ignorait ce qu'on lui voulait, et, fidèle à sa consigne, il avait fallu faire valoir l'ordre exprès de la reine pour qu'il quittât son poste, à l'antichambre.

Mais le perroquet était si intelligent, qu'une fois Beringhen entré, il comprit qu'il pouvait parler hollandais, et sans attendre qu'on lui demandât son cinquième compliment, il dit:

—Och myne welbeminde koningin ik bemin maar ik bemin u meer in hollandsch myne niefte geboorte taal.

—Oh! oh! fit Beringhen fort étonné, voilà un perroquet qui parle hollandais comme s'il était d'Amsterdam.

—Et que m'a-t-il dit, s'il vous plaît, M. de Beringhen? demanda la reine.

—Il a dit à Votre Majesté:

«Oh! ma bien aimée reine, je vous aime; mais vous aime encore plus en hollandais, ma chère langue natale.»

—Bon, dit la reine, maintenant on peut le voir, et je ne doute pas qu'il ne soit aussi beau que bien instruit.

En disant ces mots, elle tira la mante, et, chose dont on s'était déjà douté, au lieu d'un perroquet, on trouva dans la cage une jolie petite naine en costume frison, ayant à peine deux pieds de haut, et qui fit une belle révérence à Sa Majesté.

Puis elle sortit de la cage par la porte, qui était assez haute pour qu'elle pût passer sans se baisser, et fit une seconde révérence des plus gracieuses à la reine.

La reine la prit entre ses bras et l'embrassa comme elle eût fait d'un enfant, et de fait, quoiqu'elle eût quinze ans passées, elle n'était pas beaucoup plus grande qu'une petite fille de deux ans.

En ce moment on entendit par le corridor appeler:

—Monsieur le premier! monsieur le premier!

C'était ainsi que l'on appelait, selon l'étiquette de la cour, le premier valet de chambre.

Beringhen, qui n'avait plus affaire chez la reine, sortit rapidement et rencontra à la porte le second valet de chambre qui le cherchait.

La reine entendit ces mots échangés rapidement, tandis que la porte était encore ouverte:

—Qu'y a-t-il?

—Le roi demande M. Bouvard.

—Mon Dieu! dit la reine, serait-il arrivé malheur à Sa Majesté?

Et elle sortit pour s'informer; mais elle ne fit qu'apercevoir les chausses des deux valets de chambre, qui couraient chacun dans une direction différente.

On vint prévenir la reine que les chaises étaient prêtes.

—Oh! dit-elle, je ne puis cependant point sortir sans savoir ce qui est arrivé chez le roi.

—Que Votre Majesté n'y va-t-elle? dit Mlle de Lautrec.

—Je n'ose, dit la reine, le roi ne m'ayant pas fait demander.

—Etrange pays, murmura Isabelle, que celui où une femme inquiète n'ose point demander des nouvelles de son mari!

—Voulez-vous que j'aille en prendre, moi? dit Mme de Fargis.

—Et si le roi se fâche?

—Bon! il ne me mangera pas, votre roi Louis XIII.

Puis s'approchant de la reine tout bas:

—Que je le prenne entre deux portes, et je vous rapporterai de ses nouvelles.

Et, en trois bonds, elle fut dehors.

Au bout de cinq minutes, elle rentra, précédée par un bruyant éclat de rire.

La reine respira.

—Il paraît que cela n'est pas bien grave? dit-elle.

—Très grave, au contraire, il y a eu un duel.

—Un duel! fit la reine.

—Oui, en présence du roi même.

—Et quels sont les audacieux qui ont osé?

—M. de Bassompierre et M. Baradas. M. de Baradas a été blessé.

—D'un coup d'épée?

—Non, d'un coup de lardoire.

Et Mme de Fargis, qui avait repris son sérieux, éclata de nouveau d'un de ces rires bruyants et égrenés comme un chapelet de perles, qui n'appartenait qu'à cette joyeuse nature.

—Maintenant que vous voilà renseignées, mesdames, dit la reine, je ne crois pas que cet accident doive empêcher votre visite au signor Lopez.

Et comme Baradas, tout beau garçon qu'il était, n'inspirait une grande sympathie ni à la reine ni aux dames de sa suite, personne n'eut l'idée de faire la moindre objection à la proposition de la reine.

Celle-ci mit sa petite naine entre les bras de Mme Bellier. On lui avait demandé son nom, et elle avait répondu qu'elle s'appelait Gretchen, ce qui veut dire à la fois Marguerite et perle.

Au bas du grand escalier du Louvre, on trouva les chaises; il y en avait une à deux places, la reine y monta avec Mme de Fargis et la petite Gretchen.

Dix minutes après, on descendait chez Lopez, qui demeurait au coin de la rue du Mouton et de la place de Grève.

Au moment où les porteurs déposèrent la chaise où était la reine devant la porte de Lopez, qui se tenait devant le seuil, le bonnet à la main, un jeune homme se précipita pour ouvrir la chaise et offrir le poignet à la reine.

Ce jeune homme, c'était le comte de Moret.

Un mot de la cousine Marina avait prévenu le cousin Jaquelino que la reine devait se trouver de onze heures à midi chez Lopez, et il y était accouru.

Venait-il pour saluer la reine, pour serrer la main à Mme de Fargis, ou pour échanger un regard avec Isabelle, c'est ce que nous ne saurions dire; mais ce que nous pouvons affirmer, c'est que, dès qu'il eut salué la reine et qu'il eut serré la main de Mme de Fargis, il courut à la seconde litière, et offrant son bras à Mlle de Lautrec, avec le même cérémonial qu'il avait fait pour la reine:

—Excusez moi, mademoiselle, dit-il à Isabelle, de ne point être venu d'abord à vous, comme le voulait absolument mon cœur; mais là où est la reine, le respect doit passer avant tout, même avant l'amour.

Et saluant la jeune fille qu'il venait d'amener au groupe qui se formait autour de la reine, il fit un pas en arrière, sans lui donner le temps de lui répondre autrement que par sa rougeur.

La manière de procéder du comte de Moret était si différente de celle des autres gentilshommes, et dans les trois circonstances où il s'était trouvé en face d'Isabelle, il lui avait manifesté tant de respect et exprimé tant d'amour, qu'il était impossible que chacune de ces rencontres n'eût pas laissé sa trace dans le cœur de la jeune fille. Aussi demeura-t-elle immobile et pensive dans un coin du magasin de Lopez, sans s'occuper le moins du monde de toutes les richesses déployées devant elle.

Aussitôt arrivée, la reine avait cherché des yeux l'ambassadeur d'Espagne, et l'avait aperçu causant avec le tailleur de diamants, auquel il paraissait demander la valeur de quelques pierreries.

Elle, de son côté, apportait à Lopez un magnifique filet de perles; quelques-unes étaient mortes, et il s'agissait de les remplacer par des perles vivantes.

Mais le prix des huit ou dix perles qui manquaient était si élevé, que la reine hésitait à dire à Lopez de les lui fournir, lorsque Mme de Fargis qui causait avec le comte de Moret, et qui avait une oreille à ce que lui disait Antoine de Bourbon et une autre à ce que disait la reine, accourut:

—Qu'a donc Votre Majesté? demanda-t-elle, et de quelle chose est-elle donc embarrassée?

—Vous le voyez, ma chère, d'abord j'ai envie de ce beau crucifix, et ce juif de Lopez ne veut pas me le donner à moins de mille pistoles.

—Ah! dit Mme de Fargis, ce n'est pas raisonnable, Lopez, de vendre la copie mille pistoles, quand vous n'avez vendu l'original que trente deniers.

—D'abord, dit Lopez, je ne suis pas juif, je suis musulman.

—Juif ou musulman, c'est tout un, dit Mme de Fargis.

—Et puis, continua la reine, j'ai besoin de douze perles pour ressortir mon collier, et il veut me les vendre cinquante pistoles la pièce.

—N'est-ce que cela qui vous embarrasse? demanda Mme de Fargis; j'ai vos sept cents pistoles.

—Où cela, ma mie? demanda la reine.

—Mais dans les poches de ce gros homme noir, qui marchande là-bas toute cette tapisserie de l'Inde.

—Eh mais, c'est Particelli.

—Non, ne confondons pas, c'est M. d'Emery.

—Mais Particelli et d'Emery, n'est-ce pas le même?

—Pour tout le monde, madame, mais pas pour le roi.

—Je ne comprends pas.

—Comment! vous ignorez que, lorsque le cardinal l'a placé comme trésorier de l'argenterie chez le roi, sous le nom de M. d'Emery, le roi a dit: «Eh bien, soit, monsieur le cardinal, mettez-y ce d'Emery le plus vite possible.—Et pourquoi cela? demanda le cardinal étonné.—Parce qu'on m'a dit que ce coquin de Particelli prétendait à la place.—Bon! a répondu le cardinal, Particelli a été pendu.—J'en suis fort aise, a répondu le roi, car c'est un grand voleur!»

—De sorte que? demanda la Reine qui ne comprenait point.

—De sorte que, dit Fargis, je n'ai qu'à dire un mot à l'oreille de M. d'Emery pour que M. d'Emery vous donne à l'instant vos sept cents pistoles.

—Et comment m'acquitterai-je envers lui?

—Tout simplement en ne disant pas au roi que d'Emery et Particelli ne font qu'un.

Et elle courut à d'Emery, qui n'avait pas vu la reine, tant il était occupé de ses étoffes, et d'ailleurs il avait la vue basse; mais dès qu'il sut qu'elle était là, et surtout dès que Mme de Fargis lui eut dit un mot à l'oreille, accourut-il aussi vite que le lui permettaient ses petites jambes et son gros ventre.

—Ah! madame, dit Fargis, remerciez M. Particelli.

—D'Emery! fit le trésorier.

—Et de quoi, mon Dieu! fit la reine.

—Au premier mot que M. Particelli a su de votre embarras...

—D'Emery! d'Emery! répéta le trésorier.

—Il a offert à Votre Majesté de lui ouvrir un crédit de 20,000 livres chez Lopez.

—Vingt-mille livres! s'écria le petit homme, diable!

—Voulez-vous plus, et trouvez-vous que ce n'est point assez pour une grande reine, monsieur Particelli?

—D'Emery! d'Emery! d'Emery! répéta-t-il avec désespoir. Trop heureux de pouvoir être utile à Sa Majesté, mais au nom du ciel, appelez-moi d'Emery.

—C'est vrai, dit Mme de Fargis, Particelli est le nom d'un pendu.

—Merci, M. d'Emery, dit la reine, vous me rendez un véritable service.

—C'est moi qui suis l'obligé de Votre Majesté; mais je lui serais bien reconnaissant de prier Mme de Fargis, qui se trompe toujours, de ne plus m'appeler Particelli.

—C'est convenu, M. d'Emery, c'est convenu; seulement venez dire à M. Lopez que la reine peut prendre chez lui pour 20,000 livres, et qu'il n'aura affaire qu'à vous.

—A l'instant même. Mais c'est convenu, jamais plus de Particelli, n'est-ce pas?

—Non, monsieur d'Emery, non, monsieur d'Emery, non, monsieur d'Emery, répondit Mme de Fargis, en suivant l'ex-pendu jusqu'à ce qu'elle l'eût abouché avec Lopez.

Pendant ce temps la reine et l'ambassadeur d'Espagne avaient échangé un coup d'œil et s'étaient insensiblement rapprochés l'un de l'autre. Le comte de Moret se tenait appuyé contre une colonne et regardait Isabelle de Lautrec, qui faisait semblant de jouer avec la naine et de causer avec Mme de Bellier, mais qui, nous devons le dire, n'était guère au jeu de l'une, ni à la conversation de l'autre. Mme de Fargis veillait à ce que le crédit ouvert à Sa Majesté fût bien de vingt mille livres; d'Emery et Lopez discutaient les conditions de ce crédit. Tout le monde était donc si occupé de ses affaires, que nul ne pensait à celles de l'ambassadeur et de la reine, qui, à force de marcher l'un au devant de l'autre, se trouvèrent enfin côte à côte.

Les compliments furent courts, et l'on passa vite aux choses intéressantes.

—Votre Majesté, dit l'ambassadeur, a reçu une lettre de don Gonzalès.

—Oui, par le comte de Moret.

—Elle a lu non-seulement les lignes visibles écrites par le gouverneur de Milan...

—Mais encore les lignes invisibles écrites par mon frère.

—Et la reine a médité le conseil qui lui était donné.

La reine rougit et baissa les yeux.

—Madame, dit l'ambassadeur, il y a des nécessités d'Etat devant lesquelles les plus hauts fronts se courbent, devant lesquelles les plus sévères vertus fléchissent. Si le roi mourait?

—Dieu nous garde de ce malheur! monsieur.

—Mais enfin si le roi mourait, qu'arriverait-il de vous?

—Dieu en déciderait.

—Il ne faut pas tout laisser décider à Dieu, madame. Avez-vous quelque confiance dans la parole de Monsieur.

—Aucune, c'est un misérable.

—On vous renverrait en Espagne, ou l'on vous confinerait dans quelque couvent de France.

—Je ne me dissimule pas que tel serait mon sort.

—Comptez-vous sur quelque appui de la part de votre belle-mère?

—Sur aucun; elle fait semblant de m'aimer, et au fond me déteste.

—Vous le voyez, tandis qu'au contraire Votre Majesté enceinte à la mort du roi, tout le monde est aux pieds de la régente.

—Je le sais, monsieur.

—Eh bien?

La reine poussa un soupir.

—Je n'aime personne, murmura-t-elle.

—Vous voulez dire que vous aimez encore quelqu'un—qu'il est par malheur inutile d'aimer.

Anne d'Autriche essuya une larme.

—Lopez nous regarde, madame, dit l'ambassadeur. Je n'ai pas tant de confiance que vous dans ce Lopez. Séparons-nous, mais auparavant promettez-moi une chose.

—Laquelle, monsieur?

—Une chose que je vous demande au nom de votre auguste frère, au nom du repos de la France et de l'Espagne.

—Que voulez-vous que je vous promette, monsieur?

—Eh bien, que, dans les circonstances graves que nous avons prévues, vous fermerez les yeux, et vous laisserez conduire par Mme de Fargis.

—La reine vous le promet, monsieur, dit Mme de Fargis en apparaissant entre la reine et l'ambassadeur, et moi je m'y engage au nom de Sa Majesté.

Puis tout bas:

—Lopez vous regarde, dit-elle, et le tailleur de diamants vous écoute.

—Madame, dit la reine en haussant la voix, il va être deux heures de l'après-midi; il faut rentrer au Louvre pour dîner et surtout pour demander des nouvelles de ce pauvre M. Baradas!

Le roi Louis XIII avait d'abord, comme on l'a vu, été offensé de l'insolence de son favori, lorsque celui-ci lui avait arraché des mains le flacon d'eau de fleurs d'orangers qu'il lui offrait pour se parfumer, et l'avait jeté à ses pieds. Mais à peine avait-il vu, de la blessure que lui avait faite M. de Bassompierre, couler le sang précieux de son bien-aimé Baradas, que toute sa colère s'était convertie en douleur, et que, se jetant à corps perdu sur lui, il lui avait tiré la lardoire restée dans la blessure, et malgré sa résistance, résistance suscitée non point par le respect mais par la fureur, il avait, en arguant de ses connaissances en médecine, voulu panser la plaie lui-même.

Mais la bonté de Louis XIII pour son favori, bonté ou faiblesse qui rappelait celle de Henri III pour ses mignons, avaient fait de celui-ci un enfant gâté.

Il repoussa le roi, repoussa tout le monde déclarant qu'il n'oublierait l'insulte qui lui avait été faite, de la part que le roi avait prise à cette insulte, que si justice lui était rendue par l'envoi du maréchal de Bassompierre à la Bastille, ou par concession d'un duel public comme celui qui avait illustré le règne de Henri II et s'était terminé par la mort de la Châtaigneraie.

Le roi essaya de le calmer; Baradas eût pardonné un coup d'épée et même, d'un coup d'épée venant du maréchal de Bassompierre eût tiré un certain orgueil, mais il ne pardonnait pas un coup de lardoire. Tout fut donc inutile, le blessé ne sortant pas de cet ultimatum: un duel juridique en présence du roi et de toute la cour, ou le maréchal à la Bastille.

Baradas se retira donc dans sa chambre, non moins majestueusement qu'Achille s'était retiré dans sa tente, lorsque Agamemnon avait refusé de lui rendre la belle Briséis.

L'événement, au reste, avait jeté un certain trouble parmi les lardeurs, et même parmi ceux qui ne lardaient pas. Le duc de Guise et le duc d'Angoulême, les premiers, avaient gagné la porte et étaient sortis ensemble.

La porte refermée, et arrivé de l'autre côté du seuil, le duc de Guise s'était arrêté et, regardant le duc d'Angoulême:

—Eh bien, lui demanda-t-il, qu'en dites-vous?

Le duc haussa les épaules.

—J'en dis que mon pauvre roi Henri III, tant calomnié, n'a pas été, au bout du compte, plus désespéré pour la mort de Quélus, de Schomberg et de Maugiron, que ne vient de l'être notre bon roi Louis XIII pour l'égratignure de M. de Baradas.

—Est-il possible qu'un fils ressemble si peu à son père! murmura le duc de Guise en jetant un regard de côté, comme s'il eût voulu, à travers la porte, voir ce qui se passait dans la chambre qu'il venait de quitter; par ma foi, j'avoue que j'aimais encore mieux le roi Henri IV, tout huguenot qu'il fût resté au fond du cœur.

—Bon! vous dites cela parce que le roiHenri IV est mort; mais de son vivant vous l'abominiez.

—Il avait fait assez de mal à notre maison, pour que nous ne fussions pas de ses meilleurs amis.

—Quant à cela, je l'admets, dit le duc d'Angoulême; mais ce que je n'admets pas, c'est cette ressemblance absolue que vous voulez trouver entre les enfants et les maris de leurs mères. De cette ressemblance, savez-vous bien qu'il n'est pas donné à tout le monde d'en jouir ainsi. Tenez, à commencer par vous, mon cher duc, et M. d'Angoulême s'appuya tendrement sur le bras de son interlocuteur, en mettant le pied sur les marches de l'escalier, ainsi, à commencer par vous, moi qui ai eu l'honneur de connaître le mari de madame votre mère, et qui ai eu le bonheur de vous connaître, j'oserai dire, sans y entendre le moindrement malice, bien entendu, qu'il n'y a aucune ressemblance entre vous et lui.

—Mon cher duc! mon cher duc! murmura M. de Guise, ne sachant pas, ou plutôt sachant trop où un interlocuteur, aussi goguenard que M. d'Angoulême, pouvait le mener en prenant un pareil chemin.

—Mais non, insista le duc avec cet air de bonhomie qu'il prenait avec tant d'art, qu'on ne savait jamais s'il raillait ou s'il parlait sérieusement, mais non, et c'est visible, pardieu! Nous nous souvenons tous, excepté vous, de feu votre père. Il était grand, vous êtes petit; il avait le nez aquilin, vous l'avez camus; il avait les yeux noirs, vous les avez gris.

—Que ne dites-vous aussi qu'il avait une balafre à la joue, et que je ne l'ai pas.

—Parce que vous ne pouvez pas avoir ce qui ne s'attrape qu'à la guerre, vous qui n'avez jamais vu le feu.

—Comment, s'écria le duc de Guise, je n'ai jamais vu le feu! et à La Rochelle donc?

—C'est vrai, j'oubliais, il a pris à votre bâtiment—le feu!

—Duc, dit M. de Guise, détachant son bras de celui du duc d'Angoulême, je crois que vous êtes dans un mauvais jour, et qu'autant vaut que nous nous séparions.

—Moi! dans un mauvais jour, que vous ai-je donc dit? pas des choses désagréables, je l'espère, ou ce serait sans intention. On ressemble à qui l'on peut, vous comprenez bien; ça c'est une affaire de hasard. Est-ce que par exemple moi je ressemble à mon père Charles IX, qui était rouge de cheveux et rouge de peau; mais on ne doit pas se désoler pour cela, on ressemble toujours à quelqu'un.

—Tenez, notre roi, par exemple; eh bien, il ressemble au cousin de la reine-mère, qui est venu en France avec elle, au duc de Bracciano; vous le rappelez-vous ce Virginio Orsini?—Monsieur, de son côté, ressemble au maréchal d'Ancre comme une goutte d'eau à une autre. Vous-même vous ne vous doutez peut-être pas à qui vous ressemblez.

—Non je ne saurais pas le savoir.

—C'est vrai, vous ne l'avez pas pu connaître, puisqu'il a été tué six mois avant votre connaissance par votre oncle Mayenne. Eh bien, vous ressemblez à s'y méprendre à M. le comte de Saint-Megrin; est-ce qu'on ne vous l'a pas dit déjà?

—Si fait! seulement lorsqu'on me l'a dit je me suis fâché, mon cher duc, je vous en préviens.

—Parce qu'on vous le disait méchamment et non sans malice, comme je le fais, moi. Est-ce que je me suis fâché tout à l'heure quand M. de Bassompierre m'a dit que je faisais de la fausse monnaie, mais c'est vous qui êtes mal disposé et non pas moi; aussi je vous laisse.

—Et je crois que vous faites bien, dit M. de Guise, en prenant le côté de la rue de l'Arbre-Sec qui conduisait à la rue Saint-Honoré.

Et doublant le pas il s'éloigna rapidement de son caustique interlocuteur, lequel resta un instant à sa place avec l'air étonné d'un homme qui ne comprend pas chez les autres une susceptibilité qu'il se vantait de n'avoir pas lui-même.

Après quoi il se dirigea vers le pont Neuf, espérant trouver sur ce lieu de passage quelque autre victime, pour continuer sur elle la petite torture commencée sur le duc de Guise.

Pendant ce temps, les autres courtisans s'étaient éclipsés peu à peu, et le roi s'était retrouvé seul avec l'Angély.

Celui-ci, qui ne voulait pas perdre une si belle occasion de jouer son rôle de bouffon, vint se planter devant le roi qui se tenait assis, triste, la tête basse et les yeux fixés en terre.

—Heu! fit l'Angély en poussant un gros soupir.

Louis releva la tête.

—Eh bien? lui demanda-t-il du ton d'un homme qui s'attend à voir celui à qui il s'adresse abonder dans son sens.

—Eh bien? répéta l'Angély du même ton plaintif.

—Que dis-tu de M. Bassompierre?

—Je dis, répondit l'Angély, laissant percer dans son accent l'expression d'une admirationrailleuse, je dis qu'il joue joliment de la lardoire et qu'il faut qu'il ait été cuisinier dans sa jeunesse.

Un éclair passa dans l'œil morne de Louis XIII.

—L'Angély, dit-il, je te défends de plaisanter avec l'accident arrivé à M. de Baradas.

Le visage de l'Angély prit l'expression de la plus profonde douleur.

—La cour prendra-t-elle le deuil? demanda-t-il.

—Si tu dis encore un mot, bouffon, dit le roi en se levant et en frappant du pied, je te fais fouetter jusqu'au sang.

Et il se mit à marcher avec agitation dans la chambre.

—Bon! dit l'Angély en s'asseyant, comme pour mettre à couvert la partie menacée, sur le fauteuil que venait de quitter le roi, me voilà menacé d'être le bouc émissaire de messieurs les pages de Sa Majesté. Quand ils auront commis une faute, c'est moi que l'on fouettera. Ah! mon confrère Nogent avait bien raison, et tu ne t'appelles pas Louis le Juste pour rien. Peste!

—Oh! dit Louis XIII sans riposter à la plaisanterie du bouffon, à laquelle il n'eût su que répondre, je me vengerai sur M. de Bassompierre.

—As-tu entendu raconter l'histoire d'un certain serpent qui voulut ronger une lime et qui s'y usa les dents?

—Que veux-tu dire encore avec tes apologues?

—Je veux dire, mon fils, que tout roi que tu es, tu n'as pas plus le pouvoir de perdre tes ennemis que de sauver tes amis—cela regarde notre ministre Richelieu.—C'est toi qu'on appelle leJustede ton vivant, mais cela pourra bien être lui qu'on appellera leJusteaprès sa mort.

—Quoi!

—Tu ne trouves pas, Louis?—Je trouve, moi! Ainsi, par exemple, quand il est venu te dire—«Sire, pendant que je veille à la fois à votre salut et à la gloire de la France, votre frère conspire contre moi, c'est-à-dire contre vous. Il devait venir me demander à dîner avec toute sa suite au château de Fleury, et pendant que l'on serait à table, M. de Chalais devait me passer son épée au travers du corps. En voilà la preuve. D'ailleurs, interrogez votre frère, il vous le dira.»—Tu interroges ton frère, il prend peur comme toujours, se jette à tes pieds et te dit tout.—Ah! voilà un crime de haute trahison et pour lequel une tête mérite de tomber sur l'échafaud. Mais quand tu vas dire à M. de Richelieu:—Cardinal, je lardais, Baradas ne lardait pas, j'ai voulu le faire larder, et sur son refus, je lui ai jeté au visage de l'eau de Naffe. Lui, sans respect pour ma majesté, m'a arraché le flacon des mains et l'a brisé sur le plancher. Alors j'ai demandé ce que méritait un page qui se permettait une pareille insulte envers son roi. Le maréchal de Bassompierre, en homme sensé, a répondu:—Le fouet, Sire. Sur ce, M. Baradas a tiré son épée et s'est jeté sur M. de Bassompierre, qui, pour garder la révérence qu'il me devait, n'a pas tiré la sienne et s'est contenté de prendre une lardoire des mains de Georges et de la planter dans le bras de M. Baradas. Je demande, en conséquence, que M. de Bassompierre soit envoyé à la Bastille.» Ton ministre, je le soutiens contre tous et même contre toi, ton ministre, qui est la justice en personne, te répondra:—Mais c'est M. de Bassompierre qui a raison, et non votre page, que je n'enverrai pas à la Bastille, parce que je n'y envoie que les princes et les grands seigneurs; mais que je ferai fouetter pour vous avoir arraché le flacon des mains, et mettre au pilori pour avoir tiré l'épée devant vous, à qui je ne parle, moi, votre ministre, moi, l'homme le plus important de la France, après vous, et même avant vous, qu'à voix basse et la tête inclinée.

—Que lui répondras-tu, à ton ministre?

—J'aime Baradas et je hais M. de Richelieu, voilà tout ce que je puis te dire.

—Que veux-tu? c'est un double tort: tu hais un grand homme qui fait tout ce qu'il peut pour te faire grand, et tu aimes un petit drôle qui est capable de te conseiller un crime, comme de Luynes, ou de le commettre, comme Chalais.

—N'as-tu pas entendu qu'il demande le duel juridique? Nous avons un exemple dans la monarchie: celui de Jarnac et de la Châtaigneraie, sous le roi Henri II.

—Bon, voilà que tu oublies qu'il y a soixante-quinze ans de cela, que Jarnac et la Châtaigneraie étaient deux grands seigneurs qui pouvaient tirer l'épée l'un contre l'autre, que la France en était encore aux temps chevaleresques, et qu'enfin il n'y avait point contre les duels les édits qui viennent de faire tomber en Grève la tête de Bouteville, c'est-à-dire d'un Montmorency. Va parler à M. de Richelieu d'autoriser M. Baradas, page du roi, à se battre contre M. de Bassompierre, maréchal de France, colonel général des Suisses, et tu verras comme il te recevra!

—Il faut pourtant que le pauvre Baradas ait une satisfaction quelconque, ou il le fera comme il le dit.

—Et que fera-t-il?

—Il restera chez lui!

—Et crois-tu que la terre cessera de tourner pour cela, puisque M. Galilée prétend qu'elle tourne!... Non, M. Baradas est un fat et un ingrat comme les autres,—dont tu te dégoûteras comme des autres;—quant à moi, si j'étais à ta place, je sais bien ce que je ferais, mon fils.

—Et que ferais-tu? car au bout du compte, l'Angély, je dois le dire, tu me donnes parfois de bons conseils.

—Tu peux même dire que je suis le seul qui t'en donne de bons.

—Et le cardinal, dont tu parlais tout à l'heure?

—Tu ne lui en demandes pas; il ne peut pas t'en donner.

—Voyons, l'Angély, à ma place, que ferais-tu?

—Tu es si malheureux en favoris, que j'essayerais d'une favorite.

Louis XIII fit un geste qui tenait le milieu entre la chasteté et la répugnance.

—Je te jure, mon fils, lui dit le bouffon, que tu ne sais pas ce que tu refuses; il ne faut pas absolument mépriser les femmes, elles ont du bon.

—Pas à la cour, du moins.

—Comment, pas à la cour?

—Elles sont si dévergondées qu'elles me font honte.

—O mon fils, ce n'est pas pour Mme de Chevreuse, j'espère, que tu dis cela?

—Ah! oui, parle-m'en de Mme de Chevreuse.

—Tiens! dit l'Angély de l'air le plus naïf du monde, et moi qui la croyais sage.

—Bon, demande à milord Rich, demande à Châteauneuf, demande au vieil archevêque de Tours, Bertrand de Chaux, dans les papiers duquel on a retrouvé un billet de 25,000 livres déchiré et signé de Mme de Chevreuse.

—Oui, c'est vrai; je me rappelle même qu'à cette époque-là, sur les instances de la reine, qui n'avait rien à refuser à sa favorite, comme tu n'as rien à refuser à ton favori, tu demandas pour ce digne archevêque le chapeau qui te fut refusé, si bien que le pauvre bonhomme allait partout disant: Si le roi eût été en faveur, j'étais cardinal. Mais trois amants, dont un archevêque, ce n'est pas trop pour une femme qui, à vingt-huit ans, n'a encore eu que deux maris.

—Oh! nous ne sommes pas encore au bout de la liste; demande au prince de Marillac, demande à son chevalier servant Crufft, demande...

—Non, par ma foi, dit l'Angély, je suis trop paresseux pour aller demander des renseignements à tous ces gens-là; j'aime mieux passer à une autre.—Nous avons Mme de Fargis. Ah! tu ne diras point que celle-là n'est point une vestale.

—Bon, tu plaisantes, bouffon. Et Créquy, et Cramail, et le garde-des-sceaux Marillac. Est-ce que tu ne connais pas la fameuse prose rimée latine:

Fargia dic mihi sodesQuantas commisisti SardesInter primas alque LaudesQuando.....

Fargia dic mihi sodesQuantas commisisti SardesInter primas alque LaudesQuando.....

Le roi s'arrêta court.

—Par ma foi non, je ne la connaissais pas, dit l'Angély, chante-moi donc le couplet jusqu'à la fin, cela me distraira.

—Je n'oserais, dit Louis en rougissant, il y a des mots qu'une bouche chaste ne saurait répéter.

—Ce qui ne t'empêche pas de la savoir par cœur, hypocrite. Continuons donc. Voyons, que dis-tu de la princesse de Conti, elle est un peu mûre, mais elle n'en a que plus d'expérience.

—Après ce que Bassompierre en a dit, ce serait être fou, et après ce qu'elle en a dit elle-même, ce serait être stupide.

—J'ai entendu ce qu'en a dit le maréchal, mais je ne sais pas ce qu'elle en a dit elle-même; dis, mon fils, dis, tu racontes si bien, du moins les anecdotes grivoises.

—Eh bien, elle disait à son frère, qui jouait toujours sans gagner jamais:—Ne joue donc plus, mon frère. Mais lui, répondit:—Je ne jouerai plus, ma sœur, quand vous ne ferez plus l'amour.—Oh! le méchant, répliqua-t-elle, il ne s'en corrigera jamais.—D'ailleurs, ma conscience répugne à parler d'amour à une femme mariée.

—Cela m'explique pourquoi tu ne parles pas d'amour à la reine. Passons donc aux demoiselles. Voyons, que dis-tu de la belle Isabelle de Lautrec? Ah! celle-là, tu ne diras point qu'elle n'est pas sage.

Louis XIII rougit jusqu'aux oreilles.

—Ah! ah! dit l'Angély, aurais-je mis dans le blanc, par hasard.

—Je n'ai rien à dire contre la vertu de Mlle de Lautrec, au contraire, dit Louis XIII d'une voix dans laquelle il était facile de distinguer un léger tremblement.

—Contre sa beauté?

—Encore moins.

—Et contre son esprit?

—Elle est charmante, mais...

—Mais quoi?

—Je ne sais si je devrais te dire cela, l'Angély, mais.....

—Allons donc.

—Mais il m'a paru qu'elle n'avait point pour moi une grande sympathie.

—Bon, mon fils, tu te fais tort à toi-même, et c'est la modestie qui te perd.

—Et la reine, si je t'écoute, que dira-t-elle?

—S'il est besoin que quelqu'un tienne les mains de Mlle de Lautrec, elle s'en chargera, ne fût-ce que pour te voir hors de toutes ces vilenies de pages et d'écuyers.

—Mais Baradas?

—Baradas sera jaloux comme un tigre et essayera de poignarder Mlle de Lautrec; mais en la prévenant, elle portera une cuirasse, comme Jeanne d'Arc; en tout cas, essaye!

—Mais si Baradas, au lieu de revenir à moi, se fâche tout à fait?

—Eh bien, il te restera Saint-Simon.

—Un gentil garçon, dit le roi, et le seul qui, à la chasse, souffle proprement dans son cor.

—Eh bien! tu le vois, te voilà déjà à moitié consolé.

—Que dois-je faire, l'Angély?

—Suivre mes conseils et ceux de M. de Richelieu; avec un fou comme moi et un ministre comme lui, tu seras dans six mois le premier souverain de l'Europe.

—Eh bien donc, dit Louis, avec un soupir, j'essaierai.

—Eh quand cela, demanda l'Angély?

—Dès ce soir.

—Allons donc, sois homme ce soir, et demain tu seras roi.

Le lendemain du jour où le roi Louis XIII, sur les conseils de son fou l'Angély, avait pris la résolution de rendre M. Baradas jaloux, le cardinal de Richelieu expédiait Cavois à l'hôtel Montmorency avec une lettre adressée au prince et conçue en ces termes:

«Monsieur le duc,«Permettez que j'use d'un des priviléges de ma charge de ministre en vous exprimant le grand désir que j'aurais de vous voir et de parler sérieusement avec vous, comme avec un de nos capitaines les plus distingués, de la campagne qui va s'ouvrir.«Permettez, en outre, que je vous apprenne le désir que l'entrevue ait lieu dans ma maison de la place Royale, voisine de votre hôtel, et que je vous prie de venir à pied et sans suite, afin que cette entrevue, toute à votre satisfaction, je l'espère, reste secrète.«Si neuf heures du matin était une heure à votre convenance, elle serait aussi à la mienne.«Vous pourriez vous faire accompagner, si vous n'y voyez aucun inconvénient et s'il consentait à me faire le même honneur que vous, de votre jeune ami le comte de Moret, sur lequel j'ai des projets tout à fait dignes du nom qu'il porte et de la source d'où il sort.«Croyez-moi avec la plus sincère considération, monsieur le duc, votre très-dévoué serviteur.«Armand, cardinal de Richelieu.»

«Monsieur le duc,

«Permettez que j'use d'un des priviléges de ma charge de ministre en vous exprimant le grand désir que j'aurais de vous voir et de parler sérieusement avec vous, comme avec un de nos capitaines les plus distingués, de la campagne qui va s'ouvrir.

«Permettez, en outre, que je vous apprenne le désir que l'entrevue ait lieu dans ma maison de la place Royale, voisine de votre hôtel, et que je vous prie de venir à pied et sans suite, afin que cette entrevue, toute à votre satisfaction, je l'espère, reste secrète.

«Si neuf heures du matin était une heure à votre convenance, elle serait aussi à la mienne.

«Vous pourriez vous faire accompagner, si vous n'y voyez aucun inconvénient et s'il consentait à me faire le même honneur que vous, de votre jeune ami le comte de Moret, sur lequel j'ai des projets tout à fait dignes du nom qu'il porte et de la source d'où il sort.

«Croyez-moi avec la plus sincère considération, monsieur le duc, votre très-dévoué serviteur.

«Armand, cardinal de Richelieu.»

Un quart d'heure après avoir été chargé du soin de porter cette lettre, Cavois revint avec la réponse du duc. M. de Montmorency avait reçu à merveille le messager, et faisait dire au cardinal qu'il acceptait le rendez-vous avec reconnaissance et serait chez lui à l'heure dite, avec le comte de Moret.

Le cardinal parut fort satisfait de la réponse, demanda à Cavois des nouvelles de sa femme, apprit avec plaisir que, grâce au soin qu'il avait eu, pendant les huit ou dix derniers jours écoulés, de ne retenir Cavois que deux nuits au Palais-Royal, le ménage jouissait de la plus douce sérénité, et se mit à son travail ordinaire.

Le soir, le cardinal envoya le P. Joseph prendre des nouvelles du blessé Latil; il allait de mieux en mieux, mais ne pouvait encore quitter la chambre.

Le lendemain, au point du jour, le cardinal, selon son habitude, descendit dans son cabinet; mais de si bonne heure qu'il se fût levé, quelqu'un l'attendait déjà, et on lui annonça que, dix minutes auparavant, une dame voilée, qui avait dit ne vouloir se faire connaître qu'à lui, s'était présentée et était demeurée dans l'antichambre.

Le cardinal employait tant de personnes différentes à sa police, que, pensant qu'il avait affaire à quelqu'un de ses agents, ou plutôt de ses agentes, il ne chercha même point à deviner laquelle, et ordonna à son valet de chambre Guillemot de faire entrer la personne qui demandait à lui parler, et de veiller à ce que personne n'interrompît sa conférence avec l'inconnue; quand il voudrait donner un ordre quelconque, il frapperait sur son timbre.

Puis jetant les yeux sur la pendule, il vit qu'il lui restait plus d'une heure avant l'arrivée de M. de Montmorency, et pensant qu'une heure lui suffirait pour expédier la damevoilée, il ne crut pas devoir ajouter d'autre recommandation.

Cinq minutes après, Guillemot entrait conduisant la personne annoncée.

Elle demeura debout, près de la porte. Le cardinal fit un signe à Guillemot qui sortit, et le laissa seul avec la personne qu'il venait d'introduire.

Le cardinal n'avait eu qu'un regard à jeter sur elle pour s'assurer, aux trois ou quatre pas qu'elle avait faits pour entrer dans le cabinet, qu'elle était jeune, et pour reconnaître à sa mine, qu'elle était de distinction.

Alors voyant, malgré le voile qui lui couvrait le visage, que l'inconnue paraissait fort intimidée:

—Madame, lui dit-il, vous avez désiré une audience de moi. Me voici: parlez.

Et en même temps il lui faisait signe de s'avancer vers lui.

La dame voilée fit un pas; mais, se sentant chanceler, elle se soutint d'une main au dos d'une chaise, tandis que, de l'autre, elle essayait de comprimer les battements de son cœur.

Et même sa tête, légèrement renversée en arrière, indiquait qu'elle était en proie à un de ces spasmes causés par l'émotion ou par la crainte.

Le cardinal était trop observateur pour se tromper à ces signes.

—A la terreur que je vous inspire, madame, dit-il en souriant, je suis tenté de croire que vous venez à moi de la part de mes ennemis. Rassurez-vous; vinssiez-vous de leur part, du moment que vous venez chez moi, vous y serez reçue comme la colombe le fut dans l'arche.

—Peut-être, en effet, viens-je du camp de vos ennemis, monseigneur; mais j'en sors en fugitive et pour vous demander à la fois votre appui comme prélat et comme ministre; comme prêtre, je viens vous supplier de m'entendre en confession; comme ministre, je viens implorer votre protection.

Et l'inconnue joignait les mains en signe de prière.

—Il m'est facile de vous entendre en confession, dussiez-vous me rester inconnue, mais il m'est difficile de vous protéger sans savoir qui vous êtes.

—Du moment où j'aurai la preuve d'être entendue en confession par vous, monseigneur, je n'aurai plus aucune raison de demeurer inconnue, puisque la confession mettra sur vos lèvres son sceau sacré.

—Alors, dit le cardinal s'asseyant, venez ici ma fille, et ayez double confiance en moi, puisque vous m'invoquez au double titre de prêtre et de ministre.

La pauvre jeune femme s'approchant du cardinal, se mit à genoux près de lui et leva son voile.

Le cardinal la suivait des yeux avec une curiosité qui prouvait qu'il ne croyait pas avoir affaire à une pénitente vulgaire. Mais lorsque cette pénitente leva son voile il ne put s'empêcher de pousser un cri de surprise.

—Isabelle de Lautrec, murmura-t-il.

—Moi-même, monseigneur, puis-je espérer que ma vue n'a rien changé aux bonnes dispositions de Votre Eminence?

—Non, mon enfant, dit le cardinal en lui serrant vivement la main, vous êtes la fille d'un des bons serviteurs de la France, et par conséquent d'un homme que j'estime et que j'aime; et depuis que vous êtes à la cour de France, où je vous ai vue arriver avec quelque défiance, je dois dire que je n'ai eu qu'à approuver la conduite que vous y avez tenue.

—Merci, monseigneur, vous me rendez toute ma confiance, et je viens justement implorer votre bonté pour me tirer du double danger que je cours.

—Si c'est une prière que vous me faites ou un conseil que vous me demandez, mon enfant, ne demeurez pas à genoux, et asseyez-vous près de moi.

—Non, monseigneur, laissez-moi ainsi, je vous prie. Je désire que les aveux que j'ai à vous faire gardent tout le caractère de la confession. Autrement ils prendraient peut-être le caractère d'une dénonciation et s'arrêteraient sur ma bouche.

—Faites ainsi que vous l'entendrez, ma fille, dit le cardinal. Dieu me garde de combattre les susceptibilités de votre conscience, ces susceptibilités fussent-elles exagérées.

—Lorsqu'on me força à demeurer en France, monseigneur, quoique mon père partît pour l'Italie, avec M. duc de Nevers, on fit valoir à mon père deux choses: la fatigue que j'éprouverais dans un long voyage, et le danger que je courrais dans une ville qui pouvait être assiégée et prise d'assaut. En outre, en m'offrant près de Sa Majesté une place qui pouvait satisfaire les désirs d'une jeune fille, même plus ambitieuse que moi...

—Continuez, et dites-moi si vous ne vîtes pas bientôt quelque danger dans cette place que vous occupiez.

—Oui monseigneur, il me sembla que l'on avait spéculé sur ma jeunesse et mon dévouement à ma royale maîtresse. Le roi parut faire à moi une attention que je ne méritaiscertes pas. Le respect, pendant quelque temps, m'empêcha de me rendre compte des impressions de Sa Majesté, que sa timidité maintenait, du reste, dans les limites d'une galante courtoisie, et cependant un jour il me sembla que je devais compte à la reine de quelques mots qui m'avaient été dits comme venant de la part du roi; mais, à mon grand étonnement, la reine se prit à rire, et me dit: «Ce serait un grand bonheur, chère enfant, si le roi devenait amoureux de vous.» Je réfléchis toute la nuit à ces paroles, et il me sembla qu'on avait eu sur mon séjour à la cour et sur ma position près de la reine, d'autres vues que celles qu'on avait laissé paraître. Le lendemain le roi redoubla d'assiduité; en huit jours, il était venu trois fois au cercle de la reine, ce qui ne lui était jamais arrivé. Mais au premier mot qu'il me dit, je lui fis une révérence et, prétextant près de la reine une indisposition, je lui demandai la permission de me retirer. La cause de ma retraite était si visible, qu'à partir de cette soirée, le roi non-seulement ne me parla plus, mais ne s'approcha même plus de moi. Quant à la reine Anne, elle parut éprouver de ma susceptibilité un vif déplaisir, et lorsque je lui demandai la cause de son refroidissement envers moi, elle se contenta de répondre: «Je n'ai rien contre vous que le regret du service que vous eussiez pu nous rendre et que vous ne nous avez pas rendu.» La reine-mère fut encore plus froide pour moi que la reine.

—Et, demanda le cardinal, avez vous compris le genre de service que la reine attendait de vous?

—Je m'en doutais vaguement, monseigneur, plutôt par la rougeur instinctive que je sentis monter à mon front que par la révélation de mon intelligence. Cependant, comme sans devenir bienveillante, la reine continua d'être douce pour moi, je ne me plaignis point, et demeurai près d'elle, lui rendant tous les services qu'il était en mon pouvoir de lui rendre. Mais hier, monseigneur, à mon grand étonnement et à celui des deux reines, Sa Majesté, qui depuis plus de deux semaines n'était point venue au cercle des dames, entra sans avoir prévenu personne de son arrivée, et, le visage souriant, contre son habitude, salua sa femme, baisa la main de sa mère et s'avança près de moi. La reine m'ayant permis de m'asseoir devant elle, je me levai à la vue du roi, mais il me fit rasseoir; et, tout en jouant avec la naine Gretchen, qu'a envoyée à sa nièce l'infante Claire-Eugénie, le roi m'adressa la parole, s'informa de ma santé, m'annonça qu'à la prochaine chasse il inviterait les reines et me demanda si je les accompagnerais. C'était une chose si extraordinaire que les attentions du roi pour une femme, que je sentais tous les yeux fixés sur moi, et qu'une rougeur bien autrement ardente que la première me couvrit le visage. Je ne sais ce que je répondis à Sa Majesté, ou plutôt je ne répondis pas, je balbutiai des paroles sans suite. Je voulus me lever, le roi me retint par la main.

Je retombai paralysée sur ma chaise, pour cacher mon trouble. Je pris la petite Gretchen dans mes bras; mais elle, qui dans cette position voyait mon visage, tout courbé qu'il fût vers la terre, se mit tout haut à me dire: «Pourquoi donc pleurez-vous?» Et, en effet, des larmes involontaires coulaient silencieusement de mes yeux et roulaient sur mes joues. Je ne sais quelle signification le roi donna à mes larmes, mais il me serra la main, tira des bonbons de son drageoir et les donna à la petite naine, qui éclata d'un méchant rire, glissa de mes bras et s'en alla parler tout bas à la reine. Restée seule et isolée, je n'osais ni me lever ni demeurer à ma place; un pareil malaise ne pouvait durer, je sentis le sang bruire à mes oreilles, mes tempes se gonflèrent, les meubles parurent se mouvoir, les murs semblèrent osciller. Je sentis les forces me manquer, la vie se retirer de moi; je m'évanouis.

Quand je repris mes sens, j'étais couchée sur mon lit et Mme de Fargis était assise près de moi.

—Mme de Fargis! répéta le cardinal en souriant.

—Oui, monseigneur.

—Continuez, mon enfant.

—Je ne demande pas mieux; mais ce qu'elle me dit est si étrange, les félicitations qu'elle m'adressa sont si humiliantes, les exhortations qu'elle me dit sont si singulières, que je ne sais comment les dire à Votre Eminence.

—Oui, fit le cardinal, elle vous dit que le roi était amoureux de vous, n'est-ce pas? Elle vous félicita d'avoir opéré sur Sa Majesté un miracle que la reine elle-même n'avait pas pu opérer. Et elle vous exhorta à entretenir du mieux que vous pourriez cet amour, afin que, succédant dans les bonnes grâces du roi à son favori qui le boude, vous puissiez par votre dévouement servir les intérêts politiques de mes ennemis.

—Votre nom n'a point été prononcé, monseigneur.

—Non, pour le premier jour c'eût été trop, mais j'ai bien deviné ce qu'elle vous a dit, n'est-ce pas?

—Mot pour mot, monseigneur.

—Et que répondîtes-vous?

—Rien; j'avais achevé de comprendre ce dont je n'avais eu, aux premières attentions du roi, qu'un vague pressentiment. On voulait faire de moi un instrument politique. Bientôt, comme je continuais de pleurer et de trembler, la reine entra et m'embrassa; mais cet embrassement, au lieu de me soulager, me serra le cœur et me fit froid. Il me sembla qu'il devait y avoir un secret venimeux, caché dans ce baiser qu'une femme et surtout qu'une reine, donne à la jeune fille menacée de l'amour de son époux pour l'affermir et encourager cet amour!—Puis, prenant Mme de Fargis à part, elle échangea bas quelques mots avec elle, en me disant:—Bonne nuit, chère Isabelle, croyez à tout ce que vous dira Fargis, et surtout à ce que notre reconnaissance est disposée à faire en échange de votre dévouement—et elle rentra dans sa chambre. Mme de Fargis resta. A l'entendre, je n'avais qu'à me laisser faire, c'est-à-dire qu'à me laisser aimer du roi. Elle parla longtemps sans que je répondisse, essayant de me faire comprendre ce que c'était que l'amour du roi, et combien cet amour se contenterait de peu. Sans doute elle crut m'avoir convaincue, car elle m'embrassa à son tour et me quitta; mais à peine eut-elle refermé la porte sur elle que ma résolution fut prise: c'était de venir à vous, monseigneur, de me jeter à vos pieds et de vous tout dire.

—Mais ce que vous me racontez-là, mon enfant, dit le cardinal, est le récit de vos craintes; or, ces craintes n'étant ni un péché ni un crime, mais au contraire une preuve de votre innocence et de votre loyauté, je ne vois pas pourquoi vous vous êtes crue obligée de me faire ce récit à genoux et de lui donner la forme d'une confession.

—C'est que je ne vous ai pas tout dit, monseigneur: cette indifférence ou plutôt cette crainte que m'inspire le roi, je ne l'éprouve pas pour tout le monde, et ma seule hésitation en venant à vous n'est pas causée par la nécessité de dire à Votre Eminence: Le roi m'aime, mais par celle de lui dire: Monseigneur, j'ai peur d'en aimer un autre.

—Et cet autre, est-ce donc un crime de l'aimer?

—Non, mais un danger, monseigneur.

—Un danger, pourquoi cela? Votre âge est celui de l'amour, et la mission de la femme, indiquée à la fois par la nature et par la société, est d'aimer et d'être aimée.

—Mais non pas quand celui qu'elle craint d'aimer est au-dessus d'elle par le rang et par la naissance.

—Votre naissance, mon enfant, est plus qu'honorable, et votre nom, quoiqu'il ne brille plus du même éclat qu'il y a cent ans, marche encore l'égal des plus beaux noms de France.

—Monseigneur, monseigneur, ne m'encouragez pas dans une espérance folle et surtout dangereuse.

—Croyez-vous donc que celui que vous aimez ne vous aime pas?

—Je crois qu'il m'aime au contraire, monseigneur, et c'est ce qui m'épouvante.

—Vous vous êtes aperçue de cet amour?

—Il m'en a fait l'aveu.

—Et maintenant que la confession est faite, vous m'avez parlé d'une prière.

—La prière, la voici, monseigneur; cet amour du roi, si peu exigeant qu'il soit, deviendra une tache du moment où je l'aurai autorisé, et même du moment où je l'aurai repoussé, car on aura intérêt à y faire croire, et je ne veux pas être un instant soupçonnée par celui qui m'aime et que je crains d'aimer; la prière est donc, monseigneur, de me renvoyer à mon père. Quel que soit le danger là-bas, il sera moins grand qu'ici.

—Si j'avais affaire à un cœur moins pur et moins noble que le vôtre, moi aussi je me joindrais à ceux qui ne craignent pas de ternir votre pureté et de briser votre cœur; moi aussi je vous dirais: «Laissez-vous aimer de ce roi qui n'a jamais rien aimé au monde et qui, peut-être par vous, commencera enfin à aimer;» Je vous dirais: «Feignez d'être la complice de ces deux femmes qui travaillent à l'abaissement de la France, et soyez mon alliée, à moi, qui veux sa grandeur.» Mais vous n'êtes pas de celles à qui l'on fait de ces propositions; vous désirez quitter la France, vous la quitterez; vous désirez retourner près de votre père, je vous en donnerai les moyens.

—Oh! merci, s'écria la jeune fille en saisissant la main du cardinal et en la baisant avant que celui-ci ait eu le temps de s'y opposer.

—La route ne sera peut-être pas sans danger.

—Les véritables dangers, monseigneur, sont pour moi à cette cour, où je me vois menacée de périls mystérieux et inconnus, où je sens trembler incessamment sous mes pieds le terrain sur lequel je marche, et où l'innocence de mon cœur et la virginité de mes pensées sont des chances de plus de succomber.—Eloignez-moi de ces reines qui conspirent, de ces princes qui feignent des amours qu'ils n'ont pas, de ces courtisans qui intriguent, de ces femmes qui conseillent, commetoutes simples et toutes naturelles, des choses impossibles, et de ces bouches augustes qui promettent, à la honte, les récompenses dues à l'honneur et à la loyauté. Eloignez-moi d'ici monseigneur, et tant qu'il me sera donné par le Seigneur de rester honnête et pure, je vous serai reconnaissante.

—Je n'ai rien à refuser à qui me prie pour une pareille cause et par de semblables instances. Relevez-vous, dans une heure tout sera sinon prêt, du moins arrêté pour votre départ.

—Ne m'absolvez-vous pas, monseigneur?

—A qui n'a point commis de faute, l'absolution est inutile.

—Bénissez moi au moins, et votre bénédiction effacera peut-être le trouble de mon cœur.

—Les mains que j'étendrais sur vous, mon enfant, chargé d'affaires et de préoccupations mondaines comme je le suis, seraient moins pures que ce cœur, tout troublé qu'il est. C'est à Dieu de vous bénir, mais pas à moi, et je le prie ardemment de remplacer par sa suprême bonté, mon insuffisante tendresse.

En ce moment neuf heures sonnèrent. Richelieu s'approcha de son bureau et frappa sur un timbre.

Guillemot parut.

Les personnes que j'attendais sont-elles arrivées? demanda le cardinal.

—En ce moment même le prince vient d'entrer dans la galerie des tableaux.

—Seul, ou accompagné?

—Avec un jeune homme.

—Mademoiselle, dit le cardinal, avant de vous rendre une réponse, je ne dirai pas définitive, mais détaillée, j'ai besoin de causer avec les deux personnes qui viennent d'arriver. Guillemot, conduisez Mlle de Lautrec chez ma nièce, dans une demie-heure vous entrerez pour demander si je suis libre.

Et saluant respectueusement Mlle de Lautrec, qui suivit le valet de chambre, il alla ouvrir lui-même la porte de la galerie de tableaux où se promenaient, mais depuis quelques minutes seulement, le duc de Montmorency et le comte de Moret.

Les deux princes n'avaient attendu qu'un instant, et l'on connaissait l'exigence de la multiplicité des affaires dont était chargé le cardinal, pour que, l'attente eût-elle été plus longue, ils eussent eu la susceptibilité d'en témoigner le moindre mécontentement. Sans avoir atteint ce degré suprême auquel il arriva après la fameuse journée baptisée, par l'histoire, la journée des Dupes, il était déjà regardé, sinon de fait, du moins de droit, comme premier ministre; seulement il est important de dire que dans les questions de paix ou de guerre il n'avait que l'initiative, sa voix et la prépondérance de son génie, éternellement combattu par la haine des deux reines et par une espèce de conseil d'Etat s'assemblant au Luxembourg, et présidé par le cardinal de Bérulle. Les décisions prises, le roi intervenait, approuvait ou improuvait. C'était sur cette approbation ou improbation, que pesait plus particulièrement tantôt Richelieu, tantôt la reine-mère, selon l'humeur dans laquelle se trouvait Louis XIII.

Or la grande affaire qui allait se décider dans deux ou trois jours, c'était, non point la guerre d'Italie—elle était arrêtée—Mais c'était le choix du chef qu'on donnerait à cette armée.

C'était de cette question importante que le cardinal comptait entretenir les deux princes qu'il désirait occuper dans cette guerre, lorsqu'il avait écrit la veille au duc de Montmorency et au comte de Moret; seulement, son entrevue avec Isabelle de Lautrec et l'intérêt que la jeune femme lui avait inspiré venaient, dans leurs détails, de modifier les intentions qu'il avait sur le comte.

C'était la première fois que M. de Montmorency se trouvait en face de Richelieu depuis l'exécution de son cousin de Bouteville; mais nous avons vu que le gouverneur du Languedoc avait fait le premier un pas vers le cardinal, en allant à la soirée de la princesse Marie de Gonzague saluer Mme de Combalet, qui n'avait pas manqué de raconter à son oncle un fait de cette importance.

Le cardinal était trop bon politique pour ne pas comprendre que ce salut à la nièce était en réalité adressé à l'oncle, et que c'était une ouverture de paix que lui faisait le prince.

Quant au comte de Moret, c'était autre chose; non-seulement le jeune homme par sa franchise, par son caractère tout français, au milieu de tant de caractères espagnols et italiens, par son courage bien connu, et dont il avait, à peine âgé de vingt-deux ans, donné tant de preuves, inspirait au cardinal un intérêt réel; mais encore il tenait beaucoup à le ménager, à le protéger, à aider sa fortune—étant le seul fils de Henri IV qui n'eût point encore ouvertement conspiré contre lui.—Le comte de Moret, livré, honoré, ayant un commandement dans l'armée, servant la France, représentée dans sa politique par le duc deRichelieu, était un contre-poids aux deux Vendôme, emprisonnés pour avoir conspiré contre lui.

Or, dans l'opinion du cardinal, il était temps qu'il arrêtât le jeune prince sur la pente où il était engagé, jeté au milieu des cabales de la reine Anne d'Autriche et de la reine-mère, prêt à devenir l'amant de Mme de Fargis ou à redevenir l'amant de Mme de Chevreuse, il ne tarderait pas à être enveloppé de tant de liens que lui même, le voulût-il, ne pourrait plus se dégager.

Le cardinal offrit sa main à M. de Montmorency, qui la prit et la serra sincèrement; mais il ne se permit pas cette familiarité avec le comte de Moret, qui était de sang royal, et s'inclina à peu près comme il eût fait pour Monsieur.

Les premiers compliments échangés:

—Monsieur le duc, lui dit le cardinal, lorsqu'il s'était agi de la guerre de La Rochelle, guerre maritime que je désirais conduire sans opposition, je vous ai racheté votre titre de grand amiral et vous l'ai payé le prix que vous avez demandé. Aujourd'hui, il s'agit, non plus de vous vendre, mais de vous donner mieux que je ne vous ai pris.

—Son Eminence croit-elle, dit le duc avec son plus gracieux sourire, que lorsqu'il est question tout à la fois de son service et du bien de l'Etat, il soit besoin, pour s'assurer mon dévouement, de commencer par me faire une promesse?

—Non, monsieur le duc, je sais que nul plus que vous n'est prodigue de son précieux sang, et c'est parce que je connais votre courage et votre loyauté, que je vais m'expliquer clairement avec vous.

Montmorency s'inclina.

—Lorsque votre père mourut, quoique héritier de sa fortune et de ses titres, il y avait une charge cependant dont vous ne pouviez hériter à cause de votre extrême jeunesse—c'était celle de connétable. L'épée fleurdelisée, vous le savez, ne se remet pas aux mains d'un enfant. Un bras vigoureux d'ailleurs était là, prêt à la prendre et à la porter loyalement. C'était celui du seigneur de Lesdiguières. Il fut fait connétable à l'âge de quatre-vingt-cinq ans. Seulement il la laissa échapper. Depuis ce temps, le maréchal de Créquy, son gendre, aspire à le remplacer. Mais l'épée de connétable n'est point une quenouille qui se transmette par les femmes. M. de Créquy a eu cette année une occasion de la conquérir, c'était de faire réussir l'expédition du duc de Nevers, au lieu de la faire manquer en se déclarant pour la reine-mère, contre la France et contre moi. Il a donné sa démission de connétable; moi vivant il ne le sera jamais!

Un souffle joyeux et brûlant sortit de la poitrine du duc de Montmorency.

Ce témoignage de satisfaction n'échappa point au cardinal.—Il continua:

—La confiance que j'avais dans le maréchal de Créquy, je la reporte en vous, prince. Votre parenté avec la reine-mère n'influera point sur votre amour pour la France, car, comprenez-le bien, cette guerre d'Italie, c'est selon le résultat bon ou mauvais qu'elle aura la grandeur ou l'abaissement de la France.

Et comme le comte de Moret écoutait attentivement ce que disait le cardinal:

—Vous faites bien de me prêter, vous aussi, attention, mon jeune prince, dit-il; car nul plus que vous ne doit aimer cette France pour laquelle votre auguste père a tout donné, même sa vie.

Et comme il voyait que le duc de Montmorency attendait avec impatience la fin de son discours:

—Je terminerai en peu de paroles, dit-il: je mettrai dans ces dernières paroles la même franchise que j'ai mise dans tout mon entretien. Si, comme je l'espère, je suis chargé de la conduite de la guerre, vous aurez le principal commandement de l'armée, mon cher duc; et, le siége de Cazal levé, vous trouverez derrière la porte cette épée de connétable qui ainsi rentrera pour la troisième fois dans votre famille. Et maintenant réfléchissez, monsieur le duc, si vous avez plus à attendre d'un autre que de moi. Je ne vous en voudrais pas, puisque je vous offre toute liberté.

—Votre main! monseigneur, dit Montmorency.

Le cardinal lui tendit la main.

—Au nom de la France, monseigneur, lui dit Montmorency, recevez-moi comme votre homme lige; je promets d'obéir en tous points à Votre Eminence, excepté le cas où l'honneur de mon nom serait compromis.

—Si je ne suis pas prince, monsieur le duc, dit Richelieu avec une suprême dignité, je suis gentilhomme. Croyez bien que je ne demanderai jamais à un Montmorency rien dont il ait à rougir.

—Et quand faudra-t-il être prêt, monseigneur?

—Le plus tôt possible, monsieur le duc. Je compte, en supposant toujours que la direction de la guerre me soit confiée, entrer en campagne au commencement du mois prochain.

—Il n'y a pas de temps à perdre alors monseigneur. Je pars pour mon gouvernementce soir même, et le 10 janvier je serai à Lyon avec cent gentilshommes et cinq cents cavaliers.

—Mais, demanda le cardinal, il faut supposer le cas où un autre que moi serait chargé de la direction de la guerre. Oserai-je vous demander ce que vous feriez dans cette circonstance?

—Tout autre que Votre Eminence ne paraissant point à la hauteur du projet, je n'obéirai qu'à S. M. le roi Louis XIII et à vous.

—Partez, prince, vous savez où je vous ai dit que vous attendait l'épée de connétable.

—Dois-je emmener avec moi mon jeune ami le comte de Moret?

—Non, monsieur le duc, j'ai sur M. le comte de Moret des vues toutes particulières, et je désire lui donner, de son côté, une mission importante. S'il la refuse, il sera libre de vous rejoindre; laissez-lui seulement un serviteur sur lequel il puisse compter comme sur lui-même, la mission qu'il va recevoir de moi nécessitant courage de sa part et dévouement de la part de ceux qui l'accompagneront.

Le duc et le comte de Moret échangèrent à voix basse quelques mots, parmi lesquels le cardinal put entendre ceux-ci, dits par le comte de Moret au duc.

—Laissez-moi Galuar.

Puis, la joie dans le cœur, le prince saisit la main du cardinal, la pressa avec reconnaissance et s'élança hors de l'appartement.


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