CHAPITRE V.

Or, pendant cette soirée du 5 décembre 1628, où nous avons ouvert dans l'hôtellerie de laBarbe Peintele premier chapitre de ce livre, toutes les illustrations littéraires de l'époque, tout ce qui formait cette société, qui plus tard tomba dans le ridicule, et que ridiculisa Molière, était rassemblé dans l'hôtel de la marquise, non point comme visiteurs ordinaires, familiers de la maison, mais comme invités, chacun d'eux ayant reçu un billet de Mme de Rambouillet qui lui annonçait qu'il y avait chez elle assemblée extraordinaire.

Aussi n'était-on pas venu, on était accouru.

Tout était événement, à cette bienheureuse époque où les femmes commençaient à prendre une influence sur la société; la poésie était en enfantement; elle avait, dans le siècle précédent, donné Marot, Garnier et Ronsard; elle bégayait ses premières tragédies, ses premières pastorales, ses premières comédies, avec Hardy, Desmarets, Rességuier, et elle allait, grâce à Rotrou, à Corneille, à Molièreet à Racine, placer par sa littérature dramatique la France à la tête de toutes les nations, et parfaire cette belle langue, qui, créée par Rabelais, épurée par Boileau, filtrée par Voltaire, devait devenir, à cause de sa clarté, la langue diplomatique des peuples civilisés. La clarté est la loyauté des langues.

Le grand génie du seizième siècle, et, disons mieux, de tous les siècles, William Shakespeare, était mort il y avait douze ans, connu des seuls Anglais. La popularité européenne du grand poète d'Elisabeth, que l'on ne s'y trompe pas, est toute moderne. Aucun des beaux esprits rassemblés chez Mme de Rambouillet n'avait jamais même entendu prononcer le nom de celui que, cent ans plus tard, Voltaire appelaitun barbare. D'ailleurs, dans un temps où le théâtre appartenait à des pièces commela Délivrance d'Andromède,la Conquête du sanglier de Calydonetla Mort de Bradamante, des œuvres commeHamlet, commeMacbeth, commeOthello, commeJules César, commeRoméo et Julietteet commeRichard III, eussent été des morceaux de bien dure digestion pour des estomacs français.

Non, c'était de l'Espagne que nous venait la ligue avec les Guises, les modes avec la reine, et la littérature avec Lope de Vega, Alarcon, Tirso de Molina; Calderon n'avait pas encore paru.

Fermons cette longue parenthèse, qui s'est ouverte toute seule et par la force des choses, pour reprendre notre phrase à ces mots: tout était événement à cette bienheureuse époque, et nous allions ajouter qu'une invitation de Mme de Rambouillet était un double événement.

On savait que la grande préoccupation, et surtout le grand plaisir de la marquise était de faire des surprises à ses invités; elle fit un jour à M. l'évêque de Lisieux, Philippe de Cospean, une surprise à laquelle, à coup sûr, un évêque ne devait guère s'attendre. Il y avait dans le parc de Rambouillet une grande roche circulaire de laquelle jaillissait une fontaine; un rideau d'arbres l'abritait en la voilant; elle était consacrée par les souvenirs de Rabelais, qui souvent en faisait son cabinet de travail, quelquefois sa salle à manger. La marquise y conduisit M. de Lisieux, un beau matin; au fur et à mesure qu'il en approchait, le prélat clignait de l'œil, apercevant à travers les branches quelque chose de brillant dont il ne pouvait se rendre compte. Cependant s'approchant toujours, il lui sembla qu'il finissait par distinguer sept ou huit jeunes femmes vêtues en nymphes, c'est-à-dire très-peu vêtues.

C'était, en effet, Mlle de Rambouillet en costume de Diane, le carquois sur l'épaule, l'arc à la main, le croissant sur la tête, et toutes les demoiselles de la maison, qui, groupées sur la roche, y faisaient, dit Tallemant des Réaux,le plus agréable spectacle du monde. Un évêque de nos jours se scandaliserait peut-être à ce spectaclele plus agréable du monde, mais M. de Lisieux fut au contraire si charmé, que jamais il ne voyait la marquise sans lui demander des nouvelles des roches de Rambouillet. Et comme on faisait observer à celle-ci qu'en pareille circonstance Actéon avait été changé en cerf et déchiré par les chiens, elle répondait que le cas était hors de comparaison, et que le bon évêque était si laid que les nymphes pouvaient bien faire de l'effet sur lui, mais qu'il n'en pouvait faire sur les nymphes, si ce n'était cependant de les mettre en fuite. Au reste, M. de Lisieux connaissait bien sa laideur, et était même le premier à en plaisanter, car, ayant sacré l'évêque de Riez, qui était loin d'être un Adonis, et celui-ci étant allé le remercier:—Hélas! monsieur, lui dit-il, c'est à moi de vous rendre des grâces, au contraire, car, avant que vous fussiez mon collègue, j'étais le plus laid des évêques de France.

Peut-être toute la partie masculine de la société de Mme de Rambouillet, plus nombreuse encore que la partie féminine, s'attendait-elle à ce que la marquise ferait ce soir-là à ses invités une surprise dans le genre de celle qu'elle avait faite à M. de Lisieux, et était-elle accourue dans cet espoir? Aussi régnait-il dans cette précieuse assemblée cette inquiète curiosité qui précède les grands événements, ignorés encore, mais dont on a cependant une vague perception.

La conversation roulait sur toutes choses d'amour et de poésie, mais plus particulièrement sur la dernière pièce que venaient de représenter les comédiens de l'hôtel de Bourgogne, où la société commençait à aller depuis que Belle-Rose, la Beaupré, sa femme, Mlle Vaillot, la Villiers et Mondory avaient pris la direction du théâtre.

Mme de Rambouillet les avait mis à la mode, en leur faisant jouer chez elleFrédégonde, ou le Chaste Amour, de Hardy. Depuis ce temps, il avait été décidé que les femmes honnêtes, qui jusque-là n'avaient point fréquenté l'hôtel de Bourgogne, y pouvaient aller.

Cette pièce dont on s'occupait était le début d'un très jeune homme que protégeait la marquise, et qui se nommait Jean de Rotrou. Elle avait pour titre:l'Hypocondriaque, ou le Mort amoureux. Quoique de médiocre valeur, elle venait d'avoir, grâce à l'appui quelui donnait l'hôtel Rambouillet, assez de succès pour que le cardinal de Richelieu eût fait venir Rotrou dans sa maison de la place Royale, et l'eût adjoint à ses collaborateurs ordinaires Mayret, l'Etoile et Colletet, en dehors desquels il avait encore deux collaborateurs extraordinaires: Desmarets et Bois-Robert.

Au moment où l'on discutait les mérites, fort contestables, de cette comédie, que Scudéri et Chapelain hachaient menu comme chair à pâté, un beau jeune homme de dix-neuf ans entra, vêtu d'un élégant costume, et d'un air tout-à-fait cavalier traversa le salon, alla saluer selon les règles de l'étiquette Mme la princesse d'abord, que l'on désignait tout simplement sous le nom de Mme la princesse, parce qu'elle était femme de M. de Condé, premier prince du sang, et qui, en sa qualité d'Altesse, avait droit, partout où elle se trouvait, au premier salut; puis la marquise, puis la belle Julie.

Il était suivi d'un compagnon plus âgé que lui de deux ou trois ans, tout vêtu de noir, et qui s'avançait au milieu de la docte et imposante assemblée d'un pas aussi timide que l'allure de son ami était dégagée.

—Eh! tenez, dit la marquise en apercevant les deux jeunes gens et en désignant du geste le premier, voici justement le triomphateur!—et c'est si beau de monter au capitole à son âge, que personne n'aura le courage, je l'espère, de crier derrière son char:César, souviens-toi que tu es mortel!

—Ah! madame la marquise, répondit Rotrou,—car c'était lui-même,—laissez dire, au contraire; jamais le critique le plus malveillant ne dira de ma pauvre pièce le mal que j'en pense moi-même, et je vous jure bien que, si je n'eusse reçu l'ordre positif de M. le comte de Soissons, j'eusse laissé de côté monMort amoureux, comme s'il eût été véritablement mort, et j'eusse débuté par la comédie que je fais en ce moment.

—Bon! et quel est le sujet de cette comédie, mon beau cavalier? demanda Mlle Paulet.

—Une bague que nul n'aura l'envie de mettre à son doigt, une fois qu'il vous aura vue, adorable lionne,—laBague de l'oubli!

Un murmure flatteur et un gracieux remercîment de tête de la part de celle à qui il était adressé, accueillit ce compliment, pendant lequel le jeune homme vêtu de noir s'était tenu le plus complétement caché qu'il avait pu derrière son introducteur; mais, comme il était totalement inconnu à tout le monde, et que l'on ne présentait à la marquise que des hommes ayant déjà un nom ou devant s'en faire un, un jour, son maintien, si modeste qu'il fût, ne pouvait empêcher tous les yeux de se fixer sur lui.

—Et comment avez-vous le temps de faire une nouvelle comédie, monsieur de Rotrou, demanda la belle Julie, maintenant que vous êtes admis à l'honneur de travailler à celles de M. le cardinal?

—M. le cardinal, répondit Rotrou, vient d'avoir tant de besogne au siége de La Rochelle, qu'il nous a laissé un peu de répit, et j'ai profité de cela pour travailler de mon mieux.

Pendant ce temps, le jeune homme vêtu de noir continuait d'absorber la part d'attention qui ne se fixait pas sur Rotrou.

—Ce n'est point un homme d'épée, dit mademoiselle de Scudéri à son frère.

—Il a plutôt l'air d'un clerc de procureur, répondit celui-ci.

Le jeune homme vêtu de noir entendit ce court dialogue, et salua avec un sourire de bonhomie.

Rotrou aussi l'entendit.

—Oui, oui, en effet, c'est un clerc de procureur, et un clerc de procureur qui sera un jour notre maître à tous, c'est moi qui vous le dis.

Ce fut au tour des hommes de sourire, moitié d'incrédulité, moitié de dédain. Les femmes regardèrent avec une curiosité plus grande celui que Rotrou présentait avec une si brillante promesse.

Malgré sa grande jeunesse, il était remarquable par son visage austère, par la ride transversale de son front qui semblait creusée par le soc de la pensée, et par des yeux pleins de flammes.

Le reste du visage était vulgaire, le nez gros, la lèvre épaisse, quoiqu'on la vît mal, perdue qu'elle était sous une moustache naissante.

Rotrou pensa qu'il était temps de satisfaire la curiosité générale et continua:

—Madame la marquise, permettez-moi de vous présenter mon cher compatriote, Pierre Corneille, fils d'un avocat-général de Rouen, et qui bientôt sera fils de son génie.

—Corneille, répéta Scudéri, ce nom est celui d'un oiseau de mauvais augure.

—Oui, pour ses rivaux, monsieur Scudéri, répondit Rotrou.

—Corneille? répéta la marquise à son tour, mais avec bienveillance.

—Ab illice cornix, souffla Chapelain à l'évêque de Vence, M. Godeau, prélat de si petite taille qu'on l'appelait le nain de la princesse Julie.

—Bon! dit Rotrou à Mme de Rambouillet,vous cherchez au frontispice de quel poëme, à la tête de quelle tragédie vous avez lu ce nom-là. Sur aucun, madame la marquise; il n'est encore inscrit qu'à la tête d'une comédie dont ce bon compagnon arrivé hier de Rouen, a payé cette nuit mon hospitalité. Je le conduis demain à l'hôtel de Bourgogne, je le présente à Mondory, et dans un mois nous l'applaudissons.

Le jeune homme leva les yeux au ciel en poëte qui dit:Dieu le veuille!

On se rapprocha des deux amis avec plus de curiosité. Mme la princesse surtout, nature avide de louanges, voyant dans tout poëte un panégyriste de sa beauté qui commençait à pâlir, Mme la princesse paraissait on ne peut plus curieuse; elle fit rouler son fauteuil du côté du groupe qui se formait autour de Rotrou et de son compagnon, et tandis que les hommes, et particulièrement les poëtes, se tenaient dédaigneusement à leur place:

—Eh! monsieur Corneille, demanda-t-elle, peut-on s'informer quel est le titre de votre comédie?

Corneille se retourna à cette interpellation faite d'une voix quelque peu hautaine. Tandis qu'il se retournait, Rotrou lui souffla un mot à l'oreille.

—Elle s'appelleMélite, répondit-il, à moins toutefois que Votre Altesse ne daigne la baptiser d'un meilleur nom.

—Mélite! Mélite! répéta la princesse; non, il faut le laisser ainsi, Mélite est charmant, et si la fable y correspond...

—Ah voilà ce qu'il y a de charmant surtout, madame la princesse, dit Rotrou, c'est que ce n'est point une fable, c'est une histoire.

—Comment, une histoire? demanda Mlle Paulet, l'argument en serait-il vrai?

—Voyons, raconte la chose à ces dames, mauvais sujet, dit Rotrou à son compagnon.

Corneille rougit jusqu'aux oreilles; nul n'avait moins l'air d'un mauvais sujet que lui.

—Reste à savoir si l'histoire peut se raconter en prose, dit Mme de Combalet, se couvrant d'avance, et pour le cas où Corneille raconterait l'histoire, le visage de son éventail.

Mme de Combalet, nièce bien-aimée du cardinal, était une habituée du salon de Mme de Rambouillet.

—J'aimerais mieux, dit timidement Corneille, en réciter quelques vers qu'en raconter l'argument.

—Bah! dit Rotrou, voilà bien de l'embarras pour une galanterie. Je vais vous la dire en deux mots, moi l'histoire. Mais ce n'est point là qu'est le mérite, puisque l'histoire est vraie, et que mon ami en étant le héros n'a pas même le mérite de l'invention. Imaginez-vous, madame, qu'un ami de ce libertin...

—Rotrou! Rotrou! interrompit Corneille.

—Je reprends, malgré l'interruption, continua Rotrou; imaginez-vous qu'un ami de ce libertin le présente dans une honnête maison de Rouen, où tout était arrêté pour son mariage avec une fille charmante... Que pensez-vous que fasse M. Corneille? Qu'il attendra que la noce s'accomplisse, et que momentanément il lui suffira d'être garçon d'honneur, quitte plus tard à... Vous comprenez bien, n'est-ce pas?

—M. Rotrou! fit Mme Combalet en tirant sur ses yeux sa coiffe de carmélite.

—Quitte plus tard à quoi faire? répéta Mlle de Scudéri d'un air rogue. Si les autres ont compris, je vous préviens, M. de Rotrou, que je n'ai pas compris, moi.

—Je l'espère bien, belle Sapho—c'était le nom que l'on donnait à Mlle Scudéri dans le dictionnaire des ridicules—je parle pour M. l'évêque de Vence et Mlle Paulet, qui ont compris, eux, n'est-ce pas?

Mlle Paulet donna avec une grâce des plus provocantes un petit coup d'éventail sur les doigts de Rotrou, en disant:

—Continuez, vaurien, plus vite vous aurez fini, mieux sera.

—Oui,ad eventum festina, selon le précepte d'Horace. Eh bien! M. Corneille, en sa qualité de poète, suivit les conseils de l'ami de Mécène, il ne prit pas la peine d'attendre: il revient seul chez la demoiselle, bat en brèche la place, qui ne s'appelait pasFidélité, à ce qu'il paraît, et des ruines du bonheur de son ami, bâtit son propre bonheur; et ce bonheur est si grand, que tout à coup il fait jaillir du cœur de monsieur une source de poésie qui n'est autre que celle à laquelle se désaltèrent Pégase et ces neuf pucelles qu'on appelle les Muses.

—Voyez un peu, dit Mme la princesse, où l'hypocrène va se nicher, dans le cœur d'un clerc de procureur! En vérité, c'est à n'y pas croire.

—Jusqu'à preuve du contraire, n'est-ce pas, madame la princesse? Cette preuve, mon ami Corneille vous la donnera.

—Voilà une dame bien heureuse, dit mademoiselle Paulet. Si la comédie de Corneille a le succès que lui prédit M. de Rotrou, elle est immortalisée.

—Oui, répéta Mlle de Scudéri avec sa sécheresseordinaire, mais je doute que pendant cette immortalité, durât-elle autant que celle de la sibylle de Cumes, une pareille célébrité lui procure un mari.

—Eh! trouvez-vous, mon Dieu, dit Mlle Paulet, que ce soit un si grand malheur de rester fille? Ah! quand on est jolie, bien entendu. Demandez à Mme de Combalet, si c'est une si divine joie que d'être mariée.

Mme de Combalet se contenta de pousser un soupir, en levant les yeux au ciel et en hochant tristement la tête.

—Avec tout cela, dit Mme la princesse, M. Corneille nous avait offert de nous réciter des rimes de sa comédie.

—Oh! il est tout prêt, dit Rotrou; demander des vers à un poëte, c'est demander de l'eau à une source. Allons, Corneille, allons, mon ami.

Corneille rougit, balbutia, appuya la main sur son front, et, d'une voix qui semblait plutôt faite pour la tragédie que pour la comédie, il récita les vers suivants:

Je te l'avoue, ami, mon mal est incurable;Je ne sais qu'un remède, et j'en suis incapable!Le change serait juste après tant de rigueur,Mais, malgré ses dédains, Mélite a tout mon cœur;Elle a sur mes esprits une entière puissance;Si j'ose murmurer, ce n'est qu'en son absence,Et je ménage en vain, dans un éloignement,Un peu de liberté pour mon ressentiment;D'un seul de ses regards, l'adorable contrainteMe rend tous mes liens, en resserre l'étreinte,Et par un si doux charme aveugle ma raison,Que je cherche le mal et fuis la guérison.Son œil agit sur moi d'une vertu si forte,Qu'il ranime soudain mon espérance morte,Combat les déplaisirs de mon cœur irritéEt soutient mon amour contre sa cruauté.Mais ce flatteur espoir qu'il rejette en mon âmeN'est qu'un doux imposteur qu'autorise ma flammeEt qui, sans m'assurer ce qu'il semble m'offrir,Me fait plaire en ma peine et m'obstine à souffrir.Le jour qu'elle naquit, Vénus, bien qu'immortelle,Pensa mourir de honte en la voyant si belle;Les Grâces, à l'envi, descendirent des cieuxPour se donner l'honneur d'accompagner ses jeux,Et l'amour, qui ne put entrer dans son corsage,Voulut obstinément loger sur son visage.

Je te l'avoue, ami, mon mal est incurable;Je ne sais qu'un remède, et j'en suis incapable!Le change serait juste après tant de rigueur,Mais, malgré ses dédains, Mélite a tout mon cœur;Elle a sur mes esprits une entière puissance;Si j'ose murmurer, ce n'est qu'en son absence,Et je ménage en vain, dans un éloignement,Un peu de liberté pour mon ressentiment;D'un seul de ses regards, l'adorable contrainteMe rend tous mes liens, en resserre l'étreinte,Et par un si doux charme aveugle ma raison,Que je cherche le mal et fuis la guérison.Son œil agit sur moi d'une vertu si forte,Qu'il ranime soudain mon espérance morte,Combat les déplaisirs de mon cœur irritéEt soutient mon amour contre sa cruauté.Mais ce flatteur espoir qu'il rejette en mon âmeN'est qu'un doux imposteur qu'autorise ma flammeEt qui, sans m'assurer ce qu'il semble m'offrir,Me fait plaire en ma peine et m'obstine à souffrir.Le jour qu'elle naquit, Vénus, bien qu'immortelle,Pensa mourir de honte en la voyant si belle;Les Grâces, à l'envi, descendirent des cieuxPour se donner l'honneur d'accompagner ses jeux,Et l'amour, qui ne put entrer dans son corsage,Voulut obstinément loger sur son visage.

Deux ou trois fois, des murmures flatteurs avaient salué des vers qui prouvaient que le pur Phœbus, si fort à la mode dans la société parisienne, avait fait invasion dans la société de province, et que les beaux esprits n'étaient pas tous hôtel Rambouillet et place Royale, mais à ce dernier vers:

Voulut absolument loger sur son visage,

Voulut absolument loger sur son visage,

les applaudissements éclatèrent, Mme de Rambouillet ayant donné la première le signal. Quelques hommes seulement, au nombre desquels était le plus jeune des frères Montausier, qui ne pouvait souffrir cette poésie de concetti et d'antithèses, protestèrent par leur silence.

Mais le poëte ne les remarqua même point, et, enivré de ces applaudissements que lui donnait la fleur des beaux esprits parisiens, il s'inclina en disant:

—Vient ensuite le sonnet à Mélite, dois-je le dire?

—Oui! oui! oui! s'écrièrent à la fois Mme la princesse, Mme de Rambouillet, la belle Julie, Mlle Paulet, et tous ceux qui modelaient leur goût sur celui de la maîtresse de la maison.

Corneille continua:

Après l'œil de Mélite, il n'est rien d'admirable,Il n'est rien de solide après ma loyauté.Mon feu, comme son teint, se rend incomparableEt je suis en amour ce qu'elle est en beauté!Quoi que puisse à mes sens offrir la nouveauté,Mon cœur à tous les traits demeure invulnérableEt, quoiqu'elle ait au sien la même cruauté,Ma foi pour ses rigueurs n'en est pas moins durable.C'est donc avec raison que mon extrême ardeurTrouve chez cette belle une extrême froideurEt que sans être aimé, je brûle pour Mélite.Car de ce que les dieux, nous envoyant au jour,Donnèrent pour nous deux d'amour et de mérite:Elle a tout le mérite, et moi j'ai tout l'amour.

Après l'œil de Mélite, il n'est rien d'admirable,Il n'est rien de solide après ma loyauté.Mon feu, comme son teint, se rend incomparableEt je suis en amour ce qu'elle est en beauté!

Quoi que puisse à mes sens offrir la nouveauté,Mon cœur à tous les traits demeure invulnérableEt, quoiqu'elle ait au sien la même cruauté,Ma foi pour ses rigueurs n'en est pas moins durable.

C'est donc avec raison que mon extrême ardeurTrouve chez cette belle une extrême froideurEt que sans être aimé, je brûle pour Mélite.

Car de ce que les dieux, nous envoyant au jour,Donnèrent pour nous deux d'amour et de mérite:Elle a tout le mérite, et moi j'ai tout l'amour.

Les sonnets avaient sur toutes les poésies le privilége de soulever l'enthousiasme, et quoique Boileau n'eût pas encore dit, puisqu'il ne devait naître que huit ans plus tard

Un sonnet sans défaut vaut seul un long poëme,

Un sonnet sans défaut vaut seul un long poëme,

celui-là, trouvé sans défaut, surtout par les femmes, fut applaudi à outrance, et Mlle Scudéri elle-même daigna rapprocher les mains.

Rotrou surtout jouissait du triomphe de son ami, et, cœur loyal, plein de tendresse et de dévouement, était au comble de la joie.

—En vérité, monsieur de Rotrou, dit madame la princesse, vous aviez raison, et votre ami est un jeune homme qu'il faut soutenir.

—Si c'est votre avis, madame, est-ce que par Son Altesse monsieur le prince, vous ne pourriez pas obtenir pour lui quelque petite place? dit Rotrou, en baissant la voix, de manière à n'être entendu que de Mme de Condé seule; car il est sans fortune, et, vous le voyez, il serait fâcheux que, faute de quelques écus, un si beau génie avortât.

—Ah! bien oui, monsieur le prince! c'estbien à lui qu'il faut aller parler poésie. L'autre jour, il me trouve dînant avec M. Chapelain; il m'appelle pour me dire je ne sais quoi, puis, quand il a fini, il revient et me demande:

«A propos, quel est ce petit noireau qui dîne avec vous?

«—C'est M. Chapelain, lui répondis-je, croyant avoir tout dit.

«Qui est-ce cela? M. Chapelain!

«Celui qui a fait laPucelle.

«—LaPucelle! ah! c'est donc un statuaire!...

—Mais j'en parlerai à Mme de Combalet qui en parlera au cardinal. Consentirait-il à travailler aux tragédies de Son Eminence?

—Il consentira à tout, pourvu qu'il puisse rester à Paris. Jugez, s'il a fait de pareils vers dans une étude de procureur, ce qu'il ferait dans un monde comme celui dont vous êtes la reine, et la marquise le premier ministre!

—C'est bon! faites jouerMélite; qu'elle réussisse, et nous arrangerons tout cela!

Et elle tendit sa belle main princière à Rotrou, qui la prit dans la sienne et la regarda comme si elle lui appartenait.

—Eh bien! à quoi pensez-vous? demanda Mme la princesse.

—Je regarde s'il y a sur cette main place pour deux bouches de poëtes. Hélas! non, elle est trop petite!

—Par bonheur, dit Mme de Condé, le Seigneur m'en a donné deux, une pour vous, l'autre pour qui vous voudrez.

—Corneille! Corneille! cria Rotrou, viens ici. Mme la princesse, en faveur du sonnet à Mélite, permet que tu lui baises la main.

Corneille demeura stupéfait, il eut un éblouissement et faillit tomber. Dans une même soirée et le jour de son début dans le monde, baiser la main de Mme la princesse et être applaudi par Mme de Rambouillet, jamais ses rêves les plus ambitieux n'avaient prétendu à une seule de ces deux faveurs.

Pour qui était la gloire? était-ce pour Corneille et pour Rotrou, qui baisaient les deux mains de la femme du premier prince du sang; était-ce pour Mme de Condé, dont les deux mains étaient baisées à la fois par les deux futurs auteurs deVenceslaset duCid.

La postérité consultée a dit que l'honneur était pour Mme la princesse.

Pendant ce temps, maître Claude, la baguette à la main, comme le Polonius d'Hamlet, était venu parler bas à la marquise de Rambouillet, et après avoir écouté son maître d'hôtel et lui avoir de son côté donné, assez bas pour que personne ne les pût entendre, quelques ordres et quelques recommandations, la marquise avait relevé sa tête et dit en souriant:

—Très nobles et très chers seigneurs, très précieuses et très bonnes amies, quand je ne vous eusse invités à passer la soirée chez moi aujourd'hui que pour vous faire entendre les vers de M. Corneille, vous n'auriez déjà point à vous plaindre; mais je vous ai convoqués dans une intention plus matérielle, dans un but moins éthéré. Je vous ai souvent parlé de la supériorité des sorbets et des glaces d'Italie sur les glaces et les sorbets de France; or, j'ai tant et si bien cherché, que j'ai trouvé un glacier arrivant tout droit de Naples, et que je puis enfin vous en faire goûter. Je ne dirai donc pas:Qui m'aime me suive, mais: Qui aime les glaces me suive. Monsieur de Corneille, donnez moi le bras.

—Voici mon bras, monsieur de Rotrou, dit Mme la princesse, qui avait résolu de suivre en tout, ce soir-là, l'exemple de Mme la marquise.

Corneille, tout tremblant, et avec la gaucherie d'un homme de génie qui arrive de sa province, tendit son bras à la marquise, en même temps que Rotrou, galamment et comme un cavalier accompli, présentait en l'arrondissant le sien à Mme de Condé. Le comte de Salles, le cadet des deux frères Montausier et le marquis de Montausier s'offrirent, l'un à être le cavalier de la belle Julie, l'autre, celui de Mlle Paulet. Gambaull s'accommoda de Mlle de Scudéri, et les derniers s'arrangèrent comme ils l'entendirent.

Mme de Combalet, qui, avec son habit de carmélite, dont la sévérité n'était mitigée que par un frais bouquet de violettes et de boutons de roses qu'elle portait à sa guimpe, ne pouvait donner le bras à aucun homme, avait pris son rang immédiatement après Mme la princesse, appuyée à celui de Mme de Saint-Etienne, la seconde fille de la marquise, qui, elle aussi, était en religion. Cependant, il y avait cette différence entre elle et Mme de Combalet, que chaque jour Mme de Saint-Etienne faisait un pas de plus pour y entrer et Mme de Combalet un pas de plus pour en sortir.

Jusque-là, il n'y avait rien qui eût surpris la société dans l'invitation de Mme de Rambouillet; mais l'étonnement fut grand lorsque l'on vit la marquise, qui avait, en sa qualité de guide, passé devant la princesse, se diriger vers un endroit de la muraille où l'on savait qu'il n'existait ni porte ni issue.

Arrivée là, elle frappa la muraille de son éventail.

Aussitôt la muraille s'ouvrit comme par enchantement, et l'on se trouva sur le seuil d'une magnifique chambre parée d'un ameublement de velours bleu, rehaussé d'or et d'argent; les tentures étaient de velours pareil à celui des meubles, avec des ornements semblables. Au milieu de cette chambre s'élevait une espèce d'étagère à quatre faces, chargée de fleurs, de fruits, de gâteaux et de glaces, dont deux charmants petits génies, qui n'étaient autres que les deux sœurs cadettes de Julie d'Angennes et de Mme de Saint-Etienne, faisaient les honneurs.

Le cri d'admiration poussé par la société fut unanime. On savait qu'il n'y avait derrière la muraille que le jardin des Quinze-Vingts, et l'on voyait tout à coup apparaître une chambre si bien meublée, si bien tapissée, avec un plafond si bien peint, que l'on pouvait croire qu'il n'y avait qu'une fée qui en pût être l'architecte, et un magicien le décorateur.

Pendant que chacun s'extasiait sur le goût et la richesse de ce cabinet qui, sous le nom de la chambre bleue, devait devenir si célèbre par la suite, Chapelain avait pris crayon et papier, et, dans un coin du salon, il esquissait les trois premières stances de cette fameuse ode à Zirphée, qui fit presque autant de bruit que laPucelle, et qui eut l'honneur de lui survivre.

On avait vu l'acte de Chapelain, et l'on avait deviné son intention; aussi se fit-il un profond silence, lorsque celui qui passait pour le premier poète de son temps se leva, et l'œil inspiré, la main étendue, la jambe en avant, dit d'une voix sonore les vers suivants:

Urgande sut bien autrefois,En faveur d'Amadis et de sa noble bande,Par ses charmes fixer les loisDu temps à qui les cieux veulent que tout se rende.J'ai dû faire à vos yeux ce qu'on a fait jadis,Conserver Arthénice avec l'art dont UrgandeA su conserver Amadis.Par la puissance de cet art,J'ai construit cette loge, aux maux inaccessible,Du temps et du sort à l'écart,Franche des changements de l'être corruptible,Pour qui, seule en roulant, les cieux ne roulent pas,Bref où ne montrent pas leur visage terrible,La vieillesse, ni le trépas.Cette incomparable beauté,Que cent maux attaquaient et pressaient de se rendre,Par cet édifice enchantéTrompera leurs efforts et s'en pourra défendre;Elle y brille en son trône et son éclat divinDe là sur les mortels va désormais s'épandreSans nuage, éclipse, ni fin.

Urgande sut bien autrefois,En faveur d'Amadis et de sa noble bande,Par ses charmes fixer les loisDu temps à qui les cieux veulent que tout se rende.J'ai dû faire à vos yeux ce qu'on a fait jadis,Conserver Arthénice avec l'art dont UrgandeA su conserver Amadis.

Par la puissance de cet art,J'ai construit cette loge, aux maux inaccessible,Du temps et du sort à l'écart,Franche des changements de l'être corruptible,Pour qui, seule en roulant, les cieux ne roulent pas,Bref où ne montrent pas leur visage terrible,La vieillesse, ni le trépas.

Cette incomparable beauté,Que cent maux attaquaient et pressaient de se rendre,Par cet édifice enchantéTrompera leurs efforts et s'en pourra défendre;Elle y brille en son trône et son éclat divinDe là sur les mortels va désormais s'épandreSans nuage, éclipse, ni fin.

Trois salves d'applaudissements et des cris d'enthousiasme accueillaient cette improvisation, lorsqu'au milieu des hourrahs et des bravos, un homme se précipita dans la chambre que l'on venait d'inaugurer, pâle et couvert de sang, en s'écriant:

—Un chirurgien! un chirurgien! Le marquis Pisani vient de se battre avec Souscarrières et il est dangereusement blessé.

Et en effet, en même temps, on voyait au fond du salon le marquis Pisani que deux valets soutenaient entre leurs bras, sans connaissance et pâle comme un mort.

—Mon fils! Mon frère! Le marquis! furent les trois cris qui retentirent; et sans s'occuper davantage de la chambre bleue, si tristement inaugurée, chacun se précipita du côté du blessé.

Au moment même où le marquis Pisani était rapporté évanoui à l'hôtel Rambouillet, un événement inattendu, qui allait singulièrement compliquer la situation, jetait dans l'étonnement les commensaux de l'hôtel de laBarbe Peinte.

Etienne Latil, que l'on croyait mort, et que l'on avait couché sur une table en attendant que l'on cousît son linceul et qu'on eût assemblé les planches de sa bière, fit un soupir, ouvrit les yeux, et murmura d'une voix faible, mais parfaitement intelligible, ces deux mots:

—J'ai soif!

Quelques minutes avant que Latil ne manifestât son existence par les deux mots qu'en général prononce tout blessé revenant à la vie, et qui d'ailleurs faisaient en première ligne partie du répertoire de notre spadassin, un jeune homme s'était présenté à l'hôtel de laBarbe Peinte, et s'était informé si la chambre n. 13, située au premier étage, n'était point occupée par une paysanne des environs de Paris, nommée Marina. Elle était, avait-il ajouté, reconnaissable à ses beaux cheveux et à ses beaux yeux noirs, que faisait valoir le cacolet ponceau qui devait leur servir de cadre, et à sa mise tout entière qui rappelait celle de ces âpres montagnes de Navarre que Henri IV avait, tête et pieds nus, tant de fois escaladées tout enfant.

Mme Soleil, avec un charmant sourire, laissa au jeune homme tout le temps de s'informer, car sans doute lui plaisait-il de regarder dans tous ses détails cette tête juvénile; après quoi sa réponse,accompagnée d'un coup d'œil d'intelligence, fut que la jeune paysanne, désignée sous le nom de Marina, était dans la chambre indiquée et attendait depuis une demi-heure à peu près.

Et, en même temps, un geste gracieux de Mme Soleil, geste comme en ont toujours les femmes de trente à trente-cinq ans pour les beaux garçons de vingt à vingt-deux ans, en même temps, un geste gracieux de Mme Soleil, disons-nous, indiquait au questionneur l'escalier au haut duquel il devait trouver la chambre désignée sous le numéro 13.

Le jeune homme était, en effet, comme nous l'avons dit, un beau garçon de vingt à vingt-deux ans, de taille moyenne, mais bien prise, et dans chacun des mouvements de laquelle se révélaient l'élégance et la force. Il avait les yeux bleus des races du Nord, abrités par les sourcils et les cheveux noirs des races du Midi. Un teint plutôt hâlé par le soleil que pâli par la fatigue, une moustache fine, une royale naissante, des lèvres fines et railleuses qui, en s'ouvrant, laissaient voir un double rang de dents blanches qu'eût envié plus d'une bouche de femme, complétaient le charmant ensemble de cette physionomie.

Son costume de paysan basque était à la fois commode et élégant; il se composait d'un béret rouge, sang de bœuf, orné à son centre d'un gros gland noir, tombant sur les épaules, et de deux plumes, l'une du même ton que le béret, l'autre de la même couleur que le gland, encadrant coquettement le visage. Le pourpoint, du même drap que le béret, passementé de noir comme lui, laissait voir par une de ses manches ouvertes et pendantes, par la manche droite, un de ces dessous qui, à la rigueur, pouvaient dans ces temps d'attaques journalières et d'embuscades nocturnes servir de plastron et amortir un coup de poignard ou d'épée.

Ce pourpoint, boutonné du haut en bas, était en arrière sur les modes de Paris, où l'on portait déjà depuis plus de dix ans le pourpoint boutonné du haut seulement, afin de laisser sortir, entre lui et le haut-de-chausses, les plis d'une chemise de fine batiste et des flots de rubans et de dentelles. Il se fermait sur une espèce de pantalon à pied, de buffle gris, auquel on avait adapté des semelles à haut talon, qui tenait lieu de bottes à celui qui le portait.

Un poignard passé à la ceinture de cuir qui lui serrait la taille et qui soutenait une longue rapière lui battant les mollets, complétait le costume de celui qu'à tort nous avons désigné sous le nom de paysan, et qui, d'après l'arme qu'il portait, avait droit au titre de gentilhomme campagnard.

Arrivé devant la porte, il commença par s'assurer qu'elle était bien surmontée du n. 13, et certain de ne pas se tromper, il frappa d'une façon particulière, c'est-à-dire deux coups pressés; puis, après un intervalle, deux autres coups encore, puis enfin un cinquième coup, en observant entre ce quatrième et ce cinquième coup le même intervalle qu'entre les deux premiers et le troisième et le quatrième.

A ce cinquième coup, sans se faire attendre, la porte s'ouvrit, ce qui prouvait que le visiteur était attendu.

La personne qui ouvrait la porte était une femme de vingt-huit à trente ans, dans toute la puissance d'une luxuriante beauté. Ses yeux, qui avaient servi d'indication au jeune homme dans le signalement qu'il avait donné d'elle, étincelaient comme deux diamants noirs sous l'écrin de velours de ses longues paupières. Ses cheveux étaient d'une nuance tellement foncée, que toute comparaison empruntée à l'encre, au charbon, à l'aile de corbeau, était insuffisante. Ses joues étaient d'une pâleur chaude et ambrée dénonçant des passions plutôt tumultueuses et passagères que profondes et durables. Son cou, serré par quatre rangs de corail, était emmanché dans des épaules vigoureusement dessinées, et descendait, par une pente doucement fuyante, vers une gorge singulièrement provocante par ses rapides ondulations. Malgré ses contours, qui, sculpturalement parlant, appartenaient plutôt à la Niobé qu'à la Diane, la taille était fine—ou plutôt paraissait plus fine qu'elle n'était, par le rebondissement tout espagnol des hanches. La jupe courte, de la même couleur que le cacolet, c'est-à-dire rouge zébrée de velours noir, laissait voir un bas de jambe plus aristocratique que ne le comportait le costume, et un pied qui, relativement au reste de cette plantureuse nature, paraissait d'une petitesse exagérée.

Nous avons eu tort de dire que la porte s'ouvrait, nous eussions dû dire s'entre-bâillait seulement, car ce ne fut que quand le jeune homme eut prononcé le nom deMarinaet que celle qu'il désignait sous ce nom, comme par une espèce de mot d'ordre, lui eut répondu par celui deJaquelino, que la porte s'ouvrit tout à fait, et que celle qui en était la gardienne s'effaça pour laisser entrer celui qu'elle attendait et derrière lequel elle referma vivement le battant au verrou, se retournant aussitôt d'ailleurs, pressée qu'elle était sans doute de voir celui à qui elle avait affaire.

—Ventre-Saint-Gris! s'écria le jeune homme, que j'ai là une succulente cousine.

—Et moi sur mon âme, un beau cousin! dit la jeune femme.

—Par ma foi! continua Jaquelino, quand on est si proches parents que nous le sommes et qu'on ne s'est jamais vu, m'est avis que l'on doit commencer à faire connaissance en s'embrassant.

—Je n'ai rien à dire contre cette manière de souhaiter la bienvenue à ses parents, répondit Marina en tendant ses deux joues qui se couvrirent d'une rougeur passagère, à laquelle un habile observateur ne se fût pas trompé, et qu'il eût attribuée à un désir facile à irriter plutôt qu'à une pudeur trop susceptible.

Les deux jeunes gens s'embrassèrent.

—Ah! par l'âme de mon joyeux père, dit le jeune homme avec un accent de bonne humeur qui paraissait lui être naturelle, la plus agréable chose de ce monde est, je crois, d'embrasser une jolie femme, si ce n'est cependant de recommencer, ce qui doit être plus agréable encore.

Et il étendit les bras une seconde fois, pour joindre le précepte aux paroles.

—Tout beau! cousin, dit la jeune femme en l'arrêtant court, nous causerons de cela plus tard, si vous voulez bien; non point que la chose ne me paraisse aussi plaisante qu'à vous, mais parce que le temps nous manque. C'est votre faute; pourquoi avez-vous perdu une demi-heure à me faire vous attendre?

—Eh! pardieu, la belle demande, parce que je croyais être attendu par quelque grosse nourrice allemande, ou par quelque sèche duègne espagnole; mais vienne l'occasion de nous retrouver ensemble, et je jure Dieu, ma belle cousine, que c'est moi qui vous attendrai.

—Je prends acte de la promesse; mais à cette heure, je n'en suis pas moins pressée d'aller dire à celle qui m'envoie que je vous ai vu et que vous êtes prêt en tout point à obéir à ses ordres, comme il convient à un courtois chevalier à l'égard d'une grande princesse.

—Ces ordres, dit le jeune homme en mettant un genou en terre, je les attends humblement.

—Oh! vous à mes genoux, Monseigneur! Monseigneur! y songez-vous? s'écria Marina en le relevant.

Puis elle ajouta avec son provocant sourire:

—C'est dommage, vous êtes charmant ainsi.

—Voyons, dit le jeune homme, en prenant les mains de sa prétendue cousine et en la faisant asseoir près de lui, d'abord et avant tout, a-t-on appris mon retour avec satisfaction?

—Avec joie.

—Est-ce avec plaisir que l'on m'accorde cette audience?

—Avec bonheur.

—Et la mission dont je suis chargé sera-t-elle accueillie avec sympathie?

—Avec enthousiasme.

—Et cependant, voilà huit jours que je suis arrivé, et deux jours que j'attends.

—Vous êtes charmant, en vérité, mon cousin. Et combien y a-t-il de jours, je vous prie, que nous-mêmes sommes arrivée de La Rochelle: deux jours et demi.

—C'est vrai.

—Et sur ces deux jours et demi, à quoi ont été occupés hier et avant-hier?

—A des fêtes, je le sais, puisque je les ai vues!

—D'où les avez-vous vues?

—Mais de la rue, comme un simple mortel.

—Comment les avez-vous trouvées?

—Superbes.

—N'est-ce pas qu'il a de l'imagination, notre cher cardinal? Sa Majesté Louis XIII déguisé en Jupiter.

—Et en Jupiter Stator.

—Statorou autre, peu m'importe.

—Ah! il n'importe pas si peu, ma belle cousine; toute la question au contraire est là.

—Là! Où?

—Dans le motStator. Savez-vous ce que veut direstator?

—Ma foi, non.

—Cela veut dire Jupiter quiarrête, ouqui s'arrête.

—Tâchons que ce soit Jupiterqui s'arrête.

—Au pied des Alpes, n'est-ce pas?

—Nous ferons tout ce que nous pourrons pour cela. Dieu merci, malgré la foudre qu'il tenait à la main, et dont il menaçait à la fois l'Autriche et l'Espagne...

—Foudre de bois...

—Et sans ailes; les ailes de la foudre, à l'endroit de la guerre, c'est l'argent, et je ne crois pas le roi ni le cardinal très riches en ce moment. Donc, chère cousine, JupiterStator, après avoir menacé l'Orient et l'Occident, déposera probablement la foudre sans l'avoir lancée.

—Oh! dites cela ce soir à nos deux pauvres reines, et vous les rendrez bien heureuses.

—J'ai mieux que cela à leur dire, j'ai à leur remettre, comme je l'ai fait savoir à Leurs Majestés,une lettre du prince de Piémont, qui jure bien que l'armée française ne passera pas les Alpes.

—Pourvu que cette fois il tienne parole! Ce n'est pas son habitude, vous le savez.

—Mais cette fois, il a tout intérêt à la tenir.

—Nous bavardons, cousin, nous bavardons, et nous laissons le temps se perdre inutilement.

—C'est votre faute, cousine, dit le jeune homme avec ce franc sourire qui montre toutes les dents, c'est vous qui n'avez pas voulu l'employer à des choses utiles.

—Soyez donc dévoué à vos maîtres et ôtez-vous pour eux le pain de la bouche, voilà comment vous êtes récompensée de votre dévouement, par des reproches! Mon Dieu, que les hommes sont injustes!

—Je vous écoute, cousine.

Et le jeune homme donna à sa figure l'expression la plus grave qu'il put inventer.

—Eh bien, ce soir même, vers onze heures, vous êtes attendu au Louvre.

—Comment, ce soir? C'est ce soir que j'aurai l'honneur d'être reçu par Leurs Majestés?

—Ce soir même.

—Je croyais qu'il y avait justement spectacle et ballet de circonstance ce soir à la cour.

—Oui; mais la reine, en apprenant cette nouvelle, s'est plainte aussitôt d'une grande fatigue et d'un insupportable mal de tête; elle a dit qu'il n'y avait que le sommeil qui pût la remettre. On a appelé Bouvard; Bouvard a reconnu tous les symptômes d'une migraine persistante. Bouvard, tout bon médecin du roi qu'il est, nous appartient corps et âme. Il a recommandé le repos le plus absolu, et la reine se repose en vous attendant.

—Mais, comment entrerai-je au Louvre? je ne présume pas que ce soit en me présentant.

—Tout est prévu, soyez tranquille. Ce soir, en habit de cavalier, vous vous trouverez rue des Fossés-Saint-Germain; un page à la livrée de Mme la princesse, chamois et bleu, vous attendra au coin de la rue des Poulies; il aura le mot d'ordre jusqu'au corridor qui conduit à la chambre de la reine, où la demoiselle d'honneur de service vous recevra de ses mains. Si Sa Majesté peut vous admettre immédiatement près d'elle, vous serez immédiatement introduit; sinon, vous attendrez dans quelque cabinet avoisinant sa chambre, que le moment soit arrivé.

—Et pourquoi n'est-ce pas vous, chère cousine, qui vous chargerez de me faire prendre patience, en attendant? Je vous jure que cela me serait infiniment agréable.

—Parce que ma semaine de service est finie, et que j'emploie mon temps au dehors, comme vous voyez.

—Et vous m'avez même l'air de l'employer agréablement.

—Que voulez-vous, cousin, on ne vit qu'une fois.

En ce moment, on entendit tinter l'horloge des Blancs-Manteaux.

—Neuf heures, s'écria Mariana! Embrassez-moi vite, cousin, et poussez-moi dehors. J'ai à peine le temps de rentrer au Louvre et de dire que j'ai pour parent un charmant cavalier qui donnerait.... Que donneriez-vous bien pour la reine?

—Ma vie! Est-ce assez?

—C'est trop; ne donnez jamais que ce que vous pourriez reprendre, et non ce qui, une fois donné, ne se retrouve pas. Au revoir cousin!

—A propos, dit le jeune homme l'arrêtant, n'y a-t-il pas quelque signe de reconnaissance, quelque mot d'ordre à échanger avec le page?

—C'est vrai, j'oubliai. Vous lui direz:Cazal, et il vous répondra:Mantoue.

Et la jeune femme présenta cette fois à son prétendu cousin, non plus ses deux joues mais ses deux lèvres, sur lesquelles retentit un double baiser.

Puis elle s'élança par les escaliers avec la rapidité d'une femme qui, si l'on tentait de la retenir, ne serait pas bien sûre de résister.

Jaquelino resta un moment après elle, ramassa son béret qui était tombé dès le commencement du dialogue, le rajusta sur sa tête, et sans doute pour donner le temps à la messagère du Louvre de s'éloigner et de disparaître, descendit lentement l'escalier en chantant cette chanson de Ronsard:


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