—Rien; elles me donnent le conseil de maintenir le plus longtemps possible ton mari en Espagne.
—Rien! et Votre Majesté appelle cela rien! Mais c'est tout à fait important, au contraire. Oui, sans doute, il faut que M. de Fargis reste en Espagne, et le plus longtemps possible: dix ans, vingt ans, toujours! Oh! que voilà donc un homme qui donne un bon avis. Voyons l'autre, s'il est à la hauteur du premier. Je déclare que Votre Majesté a pour conseiller le roi Salomon en personne. Vite! vite! vite!
—Ne seras-tu donc jamais sérieuse, même dans les choses les plus graves?
Et la reine haussa doucement les épaules.
—Maintenant, voici ce que me dit mon frère Philippe IV.
—Et ce que ne comprend pas très bien Votre Majesté.
—Ce que je ne comprends pas du tout, Fargis, dit la reine, avec un air d'innocence parfaitement joué.
—Voyons cela.
«Ma sœur—lut la reine—je connais par notre bon ami M. de Fargis, le projet qui, en cas de mort du roi Louis XIII, vous promet pour mari son frère et successeur au trône, Gaston d'Orléans.»
—Vilain projet, interrompit Mme de Fargis, pour prendre aussi mauvais et peut-être pire que l'on n'avait.
—Attends donc! et la reine continua:
«Mais ce qui serait mieux encore, c'est qu'à l'époque de cette mort, vous vous trouvassiez enceinte.»
—Oh! oui, murmura Mme de Fargis, voilà ce qui vaudrait mieux que tout.
«—Les reines de France,»—poursuivit Anne d'Autriche, en paraissant chercher le sens des paroles qu'elle lisait,—ont un «grand avantage sur leurs époux; elles peuvent faire des dauphins sans eux, et ils n'en peuvent pas faire sans elles.»
—Et c'est cela que Votre Majesté ne comprend pas du tout?
—Ou du moins qui me paraît impraticable, ma bonne Fargis.
—Quel malheur! dit Mme de Fargis, en levant les yeux au ciel, d'avoir affaire, dans les circonstances comme celles-là, quand il s'agit non-seulement du bonheur d'une grande reine, mais encore de la félicité d'un grand peuple, quel malheur d'avoir affaire à une trop honnête femme.
—Que veux-tu dire?
—Je veux dire que si, dans les jardins d'Amiens, n'est-ce pas, vous eussiez fait ce que j'eusse fait à votre place, ayant affaire à un homme aimant Votre Majesté plus que sa vie, puisqu'il a donné sa vie pour elle, si, au lieu d'appeler Laporte ou Putanges, vous n'eussiez pas appelé du tout...
—Eh bien?
—Eh bien, il arriverait peut-être aujourd'hui que votre frère n'aurait pas besoin de vous donner le conseil qu'il vous donne, et que ce dauphin, si difficile à faire, serait fait.
—Mais c'eût été un double crime!
—Où Votre Majesté voit-elle deux crimes dans une action que lui conseille non-seulement un grand roi, mais un roi connu par sa piété.
—Je trompais mon mari d'abord, et ensuite je mettais sur le trône de France le fils d'un Anglais.
—D'abord, tromper un mari, est, dans tous les pays du monde, un péché véniel, et Votre Majesté n'a qu'à jeter les yeux autour d'elle pour s'assurer que c'est l'opinion de la majorité, sinon de ses sujets, du moins de ses sujettes; puis, tromper un mari comme le roi Louis XIII, qui n'est pas un mari ou qui l'est si peu que ce n'est point la peine d'en parler, non-seulement n'est pas même un péché véniel, mais une action louable.
—Fargis!
—Eh! vous le savez bien, madame, au fond du cœur, et vous n'en êtes pas à vous reprocher ce malheureux cri qui a fait tant de scandale, tandis que le silence accommodait tout.
—Hélas!
—Voilà donc la première question jugée, et votre hélas! madame, me donne gain de cause; reste la seconde, et là, je suis forcée de dire que Votre Majesté a pleinement raison.
—Tu vois.
—Mais supposons une chose, par exemple, supposons qu'au lieu d'avoir affaire à un anglais, à un homme charmant, mais de race étrangère, supposons que vous ayez eu affaire à un homme non moins charmant que lui—Anne poussa un soupir—à un homme de race française, mieux encore, à un homme de race royale, à... un vrai fils de Henri IV, par exemple, tandis que le roi Louis XIII me fait, par ses goûts, ses habitudes, son caractère, l'effet de descendre de certain Virginio Orsini.
—Toi aussi, Fargis, tu crois à ces calomnies?
—Si ce sont des calomnies, en tout cas elles viennent du pays de Votre Majesté.Supposons enfin que le comte de Moret se fût trouvé à la place du duc de Buckingham, croyez-vous que le crime eût été aussi grand, et qu'au contraire, ce n'eût pas été un moyen dont la Providence se fût servie pour remettre le vrai sang de Henri IV sur le trône de France?
—Mais Fargis, je n'aime pas le comte de Moret, moi.
—Eh bien, là, madame, serait l'expiation du péché, puisqu'il y aurait sacrifice, et que, dans ce cas-là, vous vous sacrifieriez encore plus à la gloire et à la félicité de la France, qu'à vos propres intérêts.
—Fargis, je ne comprends pas comment une femme se donne à un autre homme qu'à son mari et ne meure pas de honte la première fois qu'au grand jour, elle se trouve face à face avec cet homme-là.
—Ah! madame! madame! dit Fargis, si toutes les femmes pensaient comme Votre Majesté, que de maris en deuil sans savoir de quelle maladie leurs femmes sont mortes! Eh bien, oui, autrefois on a vu de ces choses-là; mais depuis l'invention des éventails ce genre d'accidents est devenu beaucoup moins fréquent.
—Fargis! Fargis! tu es bien la plus immorale personne qu'il y ait au monde, et je ne sais pas si Chevreuse elle-même est aussi perverse que toi. Et de qui est-il amoureux, ton rêve?
—De votre protégée Isabelle.
—D'Isabelle de Lautrec, qui me l'a amené l'autre soir? Mais où l'avait-il vue?
—Il ne l'avait pas vue; c'est un amour qui lui est venu en jouant au colin Maillard avec elle, dans les corridors sombres et dans les cabinets noirs.
—Pauvre garçon! son amour n'ira pas tout seul. Je crois qu'il y a un accord entre son père et un certain vicomte de Pontis. Enfin, nous recauserons de tout cela, Fargis. Je voudrais reconnaître le service qu'il m'a rendu.
—Et celui qu'il pourrait vous rendre encore!
—Fargis!
—Madame?
—En vérité, elle vous répond avec le même calme que si elle ne vous disait pas des choses énormes. Fargis, viens m'aider à me mettre au lit, ma fille. O mon Dieu, que tu vas me faire faire de sots rêves avec tous tes contes.
Et la reine, se levant cette fois, passa dans la chambre à coucher, plus nonchalante encore et plus langoureuse que d'habitude, appuyée à l'épaule de sa conseillère Fargis, que l'on pourra accuser de bien des choses, mais pas certainement d'égoïsme dans ses amours.
Prévenu comme il l'était par le billet trouvé sur le médecin Senelle et déchiffré par Rossignol, le cardinal n'avait vu, dans la scène qui s'était passée chez la douairière de Longueville, entre Monsieur, la princesse Marie et Vauthier, scène que lui avait racontée Mme de Combalet, que l'exécution du plan arrêté entre ses ennemis et l'entrée en campagne de Marie de Médicis.
Marie de Médicis était, en effet, sa plus implacable adversaire. Nous avons dit ailleurs les raisons de cette haine; et c'était aussi celle dont il avait le plus à craindre, à cause de l'influence qu'elle avait conservée sur son fils, et des moyens ténébreux dont disposait son ministre Bérulle.
C'était donc la reine-mère qu'il fallait ruiner, c'était son influence fatale, influence qu'elle avait reprise à son retour d'exil, dont il fallait purger Louis XIII, et non de cette humeur noire à laquelle s'acharnait Bouvard, et qui était sa vie.
Il y avait un moyen terrible d'arriver à cela, Richelieu avait toujours hésité, mais l'heure lui paraissait être venue des remèdes héroïques. C'était de démontrer à Louis XIII l'incontestable complicité de sa mère dans la mort de Henri IV.
Louis XIII avait cette grande qualité de professer pour le roi Henri IV, qu'il fût son père ou qu'il ne le fût pas, la plus haute vénération et le plus suprême respect.
L'homme qu'il avait puni dans Concini, le jour où il l'avait fait assassiner par Vitry, au pont tournant du Louvre, c'était plutôt le complice du meurtrier du roi que l'amant de sa mère et le dilapidateur de l'argent de la France.
Or, il était convaincu d'une chose, c'est qu'à l'instant même où Louis XIII serait convaincu de la complicité de sa mère, sa mère n'avait plus qu'à prendre le chemin de l'exil.
Richelieu, au moment où onze heures et demie sonnaient à la pendule de son cabinet, prit donc deux papiers scellés et signés d'avance sur son bureau, appela Guillemot, son valet de chambre, dévêtit sa robe rouge, son tube de dentelle et son camail de fourrure,revêtit une simple robe de capucin, pareille à celle du père Joseph, envoya chercher une chaise à porteurs, rabattit son capuchon sur ses yeux, descendit, monta dans la chaise à porteurs et donna l'ordre de le conduire rue de l'Homme-Armé, à l'hôtellerie de laBarbe Peinte.
De la place Royale à la rue de l'Homme-Armé le trajet était court. On prit la rue Neuve-Sainte-Catherine, la rue des Francs-Bourgeois, on tourna à gauche par la rue du Temple, par celle des Blancs-Manteaux, et l'on se trouva rue de l'Homme-Armé.
Le cardinal remarqua une chose qui fit, dans son esprit, honneur à l'activité de maître Soleil. C'est que, quoique minuit vînt de sonner à l'horloge des Blancs-Manteaux, l'hôtel était encore éclairé comme s'il dût recevoir autant de voyageurs la nuit que le jour, et qu'un garçon veillait, prêt à les recevoir s'ils se présentaient.
Le cardinal ordonna à ses porteurs de l'attendre au coin de la rue du Plâtre; puis, descendant de sa chaise, il entra dans l'hôtellerie de laBarbe Peinte, où le veilleur, le prenant pour le père Joseph, lui demanda s'il ne voulait pas voir son pénitent Latil.
C'était pour cela justement que le cardinal venait.
Du moment où Latil n'avait pas été tué sur le coup, Latil devait en revenir: d'ailleurs il avait reçu tant de coups d'épée dans sa vie, que l'on aurait pu dire qu'un nouveau coup d'épée passait toujours dans un ancien.
Seulement Latil était encore fort malade, mais il entrevoyait déjà le moment où, la bourse du comte de Moret dans sa poche, il pourrait se faire transporter à l'hôtel Montmorency.
Il n'avait pas revu le père Joseph, auquel il s'était confessé sans le connaître; mais, à son grand étonnement, il avait vu arriver le médecin du cardinal, qui, d'après la recommandation pressante faite par le secrétaire de Son Eminence, avait eu le plus grand soin de lui, de sorte qu'il ne savait à quelle bonne fortune attribuer les soins empressés dont il était l'objet.
Latil n'avait pu être laissé sur la table et dans la salle basse; il avait été transporté au premier et dans un lit. On lui avait donné la chambre numéro 11, attenant à la chambre numéro 13; quant à celle-ci, la belle Marina—Mme de Fargis, si vous l'aimez mieux,—l'avait gardée en location mensuelle.
Il se réveilla à la lueur de la chandelle, que le garçon de garde portait devant le ministre, et la première chose qu'il aperçut à la clarté de cette chandelle, que ce même garçon déposa sur une table en se retirant, fut une longue figure grise, qu'il reconnut pour la silhouette d'un capucin.
Pour Latil, il n'y avait évidemment d'autre capucin au monde que celui qui l'avait confessé, et c'est même, il faut le dire, l'aveu dût-il nuire à la considération religieuse que nos lecteurs portent au digne blessé, c'est même à cette soirée de la confession qu'il faut faire remonter ses premières et ses dernières relations avec cette vénérable branche de l'arbre de Saint-François, tolérée, mais non approuvée par le général de l'ordre.
Il lui vint donc dans l'esprit que le digne capucin, ou le croyait plus malade, ou venait pour le confesser une seconde fois, ou le croyait mort et venait pour l'enterrer.
—Holà! mon père, dit-il, ne vous pressez pas; par la grâce de Dieu et de vos prières, il y a eu miracle en ma faveur, et il paraît que le pauvre Etienne Latil pourra continuer d'être honnête homme à sa manière, malgré les marquis et les vicomtes qui le traitent de sbire et de coupe-jarret, tout en se mettant quatre contre lui.
—Je connais votre belle conduite, mon frère, et je viens vous en féliciter, tout en me réjouissant avec vous de votre entrée en convalescence.
—Diable! fit Latil, était-ce si pressé, qu'il faille me réveiller à une pareille heure, et ne pouviez-vous attendre qu'il fît jour pour me venir faire ce compliment?
—Non, dit le capucin, car j'avais besoin de causer promptement et secrètement avec vous, mon frère.
—Pour affaire d'Etat? dit en riant Latil.
—Justement! pour affaire d'Etat.
—Bon! continua Latil, riant toujours, si mal accommodé qu'il fût par ses deux blessures et ses quatre plaies; ne seriez-vous pas l'Éminence grise, alors?
—Je suis mieux que cela, dit le cardinal en riant à son tour, je suis l'Eminence rouge.
Et il rabattit son capuchon pour que Latil sût bien à qui il avait affaire.
—Ouais! fit Latil, en se reculant avec un mouvement involontaire de terreur. Par mon saint patron lapidé aux portes de Jérusalem, c'est en effet vous-même, monseigneur!
—Oui, et vous devez juger de l'importance de l'affaire, puisque, au risque des accidents qui peuvent m'arriver dans une sortie nocturne et sans garde, je viens pour m'entretenir avec vous.
—Monseigneur me trouvera son obéissant serviteur, tant que mes forces me le permettront.
—Prenez votre temps et recueillez vos souvenirs.
Il se fit un instant de silence, pendant lequel les regards du cardinal se fixèrent sur Latil comme pour pénétrer jusqu'au fond de sa pensée.
—Vous étiez, quoique bien jeune, fort ami de cœur du feu roi, dit le cardinal, puisque vous avez refusé de tuer son fils, malgré la somme énorme qui vous a été offerte.
—Oui, monseigneur, et je dois dire que la fidélité que je portais à sa mémoire fut une des causes qui me firent quitter le service de M. d'Epernon.
—Vous étiez, m'a-t-on assuré, sur le marche-pied même du carrosse quand le roi fut assassiné. Pouvez-vous me dire ce qu'il se passa à l'égard de l'assassin en ce moment-là et après, et de quelle façon le duc parut affecté de cette catastrophe?
—J'étais au Louvre avec M. le duc d'Epernon, seulement j'attendais dans la cour; à quatre heures précises, le roi descendit.
—Avez-vous remarqué, demanda le cardinal, s'il était triste ou gai?
—Profondément triste, monseigneur. Mais faut-il raconter sur ce point tout ce que je sais?
—Tout, dit le cardinal, si vous vous en sentez la force.
—Ce qui rendait le roi triste, c'étaient non-seulement les pressentiments, mais les prédictions. Sans doute vous les connaissez, monseigneur?
—Je n'étais point à Paris à cette époque, et n'y vins que cinq ans après. Je ne sais donc rien, traitez-moi en conséquence.
—Eh bien, monseigneur, je vais vous raconter tout cela, car, en vérité, il me semble que votre présence me rend ma force et que la cause sur laquelle vous m'interrogez plaît au seigneur Dieu, qui a permis la mort du roi, mon maître, mais qui ne permet pas que cette mort reste impunie.
—Courage! mon ami, dit le cardinal, vous êtes dans la voie sainte.
—On avait, continua le blessé, faisant un effort visible pour rappeler des souvenirs que la perte du sang avait effacés de sa mémoire, on avait, en 1607, à la grande foire de Francfort, mis en vente plusieurs livres d'astrologie dans lesquels on disait que le roi de France périrait dans la cinquante-neuvième année de son âge, c'est-à-dire en 1610. La même année, un prieur de Montargis trouva sur l'autel, à plusieurs reprises, des avis que le roi serait assassiné.
Un jour, la reine-mère vint voir le duc à son hôtel; ils s'enfermèrent dans une chambre; mais, curieux comme un page, je me glissai dans un cabinet, et j'entendis la reine dire qu'un docteur en théologie, nommé Olivé, avait, dans un livre dédié à Philippe III, annoncé, pour l'an 1610, la mort du roi; le roi connaissait cette prédiction, qui ajoutait que le roi serait dans une voiture; car elle disait aussi qu'à l'entrée de l'ambassadeur espagnol, à Paris, la voiture du roi ayant penché, il s'était jeté si brusquement sur elle, qu'il lui avait enfoncé dans le front les pointes de diamant qu'elle portait dans ses cheveux.
—Ne fut-il pas aussi question, dans tout cela, demanda le cardinal, d'un nommé Lagarde?
—Oui, monseigneur, dit Latil, et vous me rappelez un détail que j'oubliais, un détail qui même troubla fort M. d'Epernon; ce Lagarde, en venant des guerres chez les Turcs, s'était arrêté à Naples et y avait vécu avec un nommé Hébert, qui avait été le secrétaire de Biron. Comme ce dernier n'était mort que depuis deux ans, tout conspirateur se rattachant à ce complot était encore exilé. Hébert, un jour, l'invita à dîner, et pendant qu'il dînait, il vit entrer un grand homme violet, lequel dit que les réfugiés pouvaient attendre bientôt, parce que, avant la fin de l'année 1610, il tuerait le roi. Lagarde avait demandé son nom, on lui avait répondu qu'il se nommait Ravaillac, et qu'il était à M. d'Epernon!
—Oui, dit le cardinal, je savais à peu près cela.
—Monseigneur veut-il que j'abrège? demanda Latil.
—Non! ne retranchez pas un mot, mieux vaut plus que pas assez!
—Pendant qu'il était à Naples, on l'avait conduit chez un jésuite nommé le père Alagon. Ce père l'avait fort engagé à tuer Henri IV: Choisissez, disait-il, un jour de chasse; Ravaillac frappera à pied et à cheval. En route, il reçut une lettre de lui, renouvelant les mêmes propositions; à peine à Paris, il porta la lettre au roi: Ravaillac et d'Epernon y étaient nommés.
—N'entendîtes-vous pas dire que le roi fut impressionné de cette communication?
—Oh! oui, fort impressionné; personne au Louvre ne savait d'où lui venait sa tristesse. Pendant huit jours il garda son fatal secret, puis il quitta la cour, resta seul à Livry, dans une petite maison de son capitaine des gardes; enfin, n'y tenant plus, ne dormant plus, il vint à l'Arsenal et dit tout à Sully, le priant de lui faire, à l'Arsenal, arrangerun tout petit logement, quatre chambres, afin qu'il pût en changer.
—Ainsi, murmura Richelieu, ainsi, ce roi si bon, le meilleur que la France ait eu, en était arrivé à être obligé, comme Tibère, cette exécration du monde, à changer de chambre chaque nuit, de peur d'être assassiné! Et parfois, j'ose me plaindre, moi!
—Enfin, un jour que le roi passait près des Innocents, un homme, en habit vert, de lugubre mine, lui cria: «Au nom de Notre-Seigneur et de la Sainte-Vierge, Sire, il faut que je parle à vous! Est-il vrai que vous allez faire la guerre au pape?» Le roi voulait s'arrêter et parler à cet homme. On l'en empêcha. C'était tout cela qui le rendait triste comme un homme qui va à la mort. Ce malheureux vendredi 14 mai, quand je le vis descendre l'escalier du Louvre et monter en voiture, ce fut alors que M. d'Epernon m'appela et me dit de monter sur le marchepied.
—Vous rappelez-vous, demanda Richelieu, combien il y avait de personnes dans le carrosse, et comment ces personnes étaient disposées?
—Trois personnes, monseigneur: le roi, M. de Montbazon et M. d'Epernon. M. de Montbazon était à droite, M. d'Epernon à gauche, le roi au milieu. Je vis très bien alors un homme qui était appuyé à la muraille du Louvre, et qui attendait, comme s'il eût su que le roi devait sortir. En voyant le carrosse découvert qui lui permettait de reconnaître le roi, il se détacha de la muraille et nous suivit.
—C'était l'assassin?
—Oui, mais je ne le connaissais pas. Le roi était sans gardes; il avait dit d'abord qu'il allait voir M. de Sully, qui était malade, puis à la rue de l'Arbre-Sec il s'était ravisé et avait ordonné d'aller chez Mlle Paulet, en disant qu'il voulait la prier de faire l'éducation de son fils Vendôme, qui avait de vilains goûts italiens.
—Continuez, continuez, insista le cardinal, c'est ainsi qu'il est bon de n'oublier aucun détail.
—Oh! monseigneur, il me semble que j'y suis encore; il faisait une magnifique journée, il était quatre heures un quart à peu près. Quoiqu'on reconnût Henri IV, on ne criait pas: Vive le roi!—Le peuple était triste et défiant.
—En arrivant à la rue des Bourdonnais, M. d'Epernon n'occupa-t-il point le roi à quelque chose?
—Ah! monseigneur, dit Latil, on dirait que vous en savez autant que moi.
—Je t'ai, au contraire, dit que je ne savais rien. Continue.
—Oui, monseigneur, il lui donna une lettre à lire; le roi lut et ne s'occupa plus de rien de ce qui se passait autour de lui.
—C'est cela! murmura le cardinal.
—Au tiers à peu près de la rue de la Ferronnerie, une voiture de vin et une voiture de foin se croisèrent. Il y eut un embarras; le cocher appuya à gauche et le moyeu de la roue toucha presque le mur des Saints-Innocents. Je me serrai contre la portière de peur d'être écrasé. La voiture s'arrêta.
En ce moment un homme monta sur une borne, m'écarta de la main, et par-devant la poitrine de M. d'Epernon, qui s'effaçait comme pour laisser passer son bras, il frappa le roi d'un premier coup. «A moi, cria le roi, je suis blessé!» et il leva le bras dont il tenait la lettre; cela donna facilité à la même main de frapper un second coup; elle frappa. Cette fois le roi ne poussa qu'un soupir: il était mort.—«Le roi n'est que blessé!» cria M. d'Epernon, et il jeta sur lui son manteau. Je n'en vis pas davantage, je luttais en ce moment avec l'assassin, que j'avais saisi par son habit et qui me déchiquetait les mains à coups de couteau; mais je ne le lâchai que lorsque je le vis pris et bien solidement arrêté. «Ne le tuez pas! cria M. d'Epernon, et conduisez-le au Louvre!»
Richelieu posa sa main sur celle du blessé, comme pour l'interrompre.
—Le duc cria cela? demanda-t-il?
—Oui, monseigneur, mais le meurtrier était déjà pris, et tout danger qu'on le tuât était passé. On le traîna au Louvre; je l'y suivis. Il me semblait que c'était ma proie. Je le montrais de mes mains sanglantes et je criais:—C'est lui! le voilà celui qui a tué le roi!—Lequel, criait-on, lequel?—Celui qui est habillé de vert.»
On pleurait, on criait, on menaçait l'assassin. La voiture du roi ne pouvait marcher, si grande était l'affluence autour d'elle. En avant du Garde-meuble, je reconnus le maréchal d'Ancre; un homme lui annonça la nouvelle fatale, et il rentra vivement au château. Il monta droit à l'appartement de la reine, ouvrit la porte, et sans nommer personne, comme si elle devait savoir de qui il était question il cria en italien: «E amazatto!»
—Il est tué!répéta Richelieu. Cela s'accorde parfaitement avec ce qui m'avait déjà été rapporté. Maintenant, le reste.
—On conduisit et l'on déposa l'assassin à l'hôtel de Retz, attenant au Louvre. On mit des gardes à la porte; mais on ne la ferma point, afin que tout le monde pût entrer. Jem'y installai. Il me semblait que cet homme m'appartenait. Je racontais son action et comment la chose s'était passée; au nombre des visiteurs fut le père Cotton, le confesseur du roi.
—Il y vint, vous êtes sûr?
—Il y vint, oui, monseigneur.
—Parla-t-il à Ravaillac?
—Il lui parla.
—Avez-vous entendu ce qu'il lui disait?
—Oui, certes, et je puis le répéter, mot pour mot.
—Faites alors.
—Il lui disait d'un air paterne: Mon ami!
—Il appelait Ravaillac mon ami?
—Oui. Il lui disait: Mon ami, prenez bien garde de faire inquiéter les gens de bien.
—Et comment était l'assassin?
—Parfaitement calme, et comme un homme qui se sent sûrement appuyé.
—Resta-t-il à l'hôtel de Retz?
—Non, M. d'Epernon le fit venir chez lui, où il resta du 14 au 17, il eut alors tout le temps de le voir à son aise et de causer avec lui. Le 17, seulement, on le conduisit à la Conciergerie.
—A quelle heure précise le roi fut-il tué?
—A quatre heures vingt minutes.
—Et à quelle heure connut-on sa mort dans Paris?
—A neuf heures seulement. Seulement à six heures et demie on avait proclamé la reine régente.
—C'est-à-dire une étrangère qui parlait encore italien, reprit avec amertume Richelieu, une Autrichienne, la petite-nièce de Charles-Quint, la cousine de Philippe II, c'est-à-dire la Ligue. Finissons-en avec Ravaillac.
—Personne ne peut vous dire mieux que moi comment la chose se passa; je ne le quittai que sur la roue, j'avais des priviléges; on disait: C'est le page de M. d'Epernon, c'est lui qui a arrêté le meurtrier! Et les femmes m'embrassaient, tandis que les hommes criaient frénétiquement: Vive le roi! qui était mort. Le peuple, qui avait d'abord été calme et comme étourdi par la nouvelle, était devenu comme insensé de fureur; il faisait des rassemblements devant la Conciergerie, et, ne pouvant lapider le coupable, il lapidait les murs.
—Il ne dénonça jamais personne?
—Non, pendant les interrogatoires. Pour moi, il est évident qu'il croyait toujours qu'au moment suprême il serait sauvé. Seulement, il dit que les prêtres d'Angoulême, auxquels il s'était adressé, avouant qu'il voulait tuer un roi hérétique, et qui lui avaient donné l'absolution au lieu de le détourner de son projet, avaient ajouté à l'absolution un petit reliquaire dans lequel ils lui avaient dit qu'il y avait un morceau de la vraie croix; le reliquaire, ouvert devant lui par le tribunal, ne contenait rien du tout. Dieu merci! les hommes n'avaient point osé faire Monseigneur Jésus complice d'un pareil crime.
—Que dit-il en voyant qu'il avait été trompé?
—Il se contenta de dire: L'imposture retombera sur les imposteurs.
—J'ai eu sous les yeux, dit le cardinal, un extrait du procès-verbal publié; il y est dit: «Ce qui se passa à la question est le secret de la cour.»
—Je n'étais pas à la question, répondit Latil, mais j'étais sur la roue à côté du bourreau; le jugement portait que le patient serait écartelé et tenaillé; mais on ne s'en tint point là: le procureur du roi, M. Laguerle, proposa d'ajouter à l'écartèlement, le plomb fondu, l'huile et la poix bouillantes, accompagnées d'un mélange de cire et de soufre. Le tout fut voté d'enthousiasme. Si l'on eût laissé le peuple se charger de l'affaire, c'eût été vite fait; en cinq minutes, Ravaillac eût été mis en pièces. Lorsqu'il sortit de prison pour marcher à la Grève, il s'éleva une telle tempête de cris de rage, de malédictions, de menaces, qu'il comprit alors seulement la grandeur du crime qu'il avait commis. Sur l'échafaud, il se tourna vers le peuple et demanda en grâce et d'une voix lamentable qu'on lui donnât à lui, qui allait tant souffrir, la consolation d'unSalve Regina.
—Et cette consolation lui fut-elle donnée?
—Ah bien oui! d'une seule voix toute la grève hurla: «Judas à la damnation!»
—Continuez, dit Richelieu, vous étiez sur l'échafaud, près de l'exécuteur, disiez-vous?
—Oui, l'on m'avait fait cette faveur, répondit Latil, comme ayant arrêté ou du moins contribué à arrêter l'assassin.
—Eh bien, justement, dit le cardinal, on m'a assuré que sur l'échafaud il avait fait des aveux.
—Voici ce qui se passa, monseigneur. Votre Eminence comprend que lorsqu'on a assisté à un pareil spectacle, les jours, les mois, les ans, peuvent passer, on s'en souvient toute la vie. Après les premiers tiraillements des chevaux, tiraillements infructueux, car ils n'avaient pu détacher aucun membre du corps, au moment où, dans des ouvertures faites sur les bras, sur la poitrine et dans les cuisses avec le rasoir, on coulait successivement du plomb fondu, de l'huile bouillante,du soufre allumé, ce corps qui n'était plus qu'une plaie céda à la douleur et se mit à crier au bourreau: «Arrête! arrête! Je parlerai.»
Le bourreau s'arrêta. Le greffier qui était au pied de l'échafaud, monta dessus, et, sur une feuille séparée du procès-verbal d'exécution, écrivit ce que lui dicta le patient.
—Eh bien? demanda vivement le cardinal, en ce moment suprême, qu'avoua-t-il?
—Je voulus m'approcher, dit Latil, mais on m'en empêcha, il me sembla seulement entendre le nom d'Epernon et celui de la reine.
—Mais ce procès-verbal, mais cette feuille volante, n'en avez-vous jamais entendu parler chez le duc?
—Au contraire, monseigneur, j'en ai entendu parler bien souvent.
—Qu'en disait-on?
—Quant au procès-verbal d'exécution, on disait que le rapporteur l'avait mis dans une cassette et l'avait caché dans l'épaisseur du mur, au chevet de son lit; quant à la feuille volante, elle était, disait-on encore, gardée par la famille Joly de Fleury, qui niait l'avoir, mais qui, au grand désespoir de M. d'Epernon, l'avait laissé voir à quelques amis, qui, à cause de la mauvaise écriture du greffier, avaient eu grand'peine à y déchiffrer, mais enfin y avaient déchiffré les noms du duc et de la reine.
—Et cette feuille écrite?
—Cette feuille écrite, le supplice reprit son cours. Comme les chevaux fournis par la prévôté étaient de maigres haridelles, n'ayant point assez de force pour séparer les membres du corps, un gentilhomme offrit le cheval sur lequel il était monté, et qui du premier élan emporta une cuisse. Comme le patient vivait encore, le bourreau le voulut achever, mais les laquais de tous les seigneurs assistant à l'exécution, et qui étaient autour de la barrière, sautèrent par-dessus, escaladèrent l'échafaud, et lardèrent ce corps mutilé, de coups d'épées. Alors le peuple se rua dessus à son tour, le déchiqueta par petits morceaux et alla brûler la chair du parricide à tous les carrefours. En rentrant au Louvre, je vis les Suisses qui rôtissaient une jambe sous les fenêtres de la reine. Voilà.
—Ainsi, c'est tout ce que vous savez?
—Oui, monseigneur, sinon que j'ai entendu bien souvent raconter comment fut partagé le trésor à si grand'peine amassé par Sully.
—Je le sais, le prince de Condé a eu pour lui seul quatre millions; mais ceci m'inquiète médiocrement. Revenons donc à notre véritable affaire, et dites-moi si, au milieu de tout cela, vous n'avez point entendu parler d'une certaine marquise d'Escoman?
—Ah! je le crois bien! fit Latil, une petite femme un peu bossue, s'appelant de son nom de fille Jacqueline le Voyer, dite de Coëtman, et non pas d'Escoman. Elle n'était point marquise, quoique l'on eût l'habitude de lui donner ce titre, attendu que son mari se nommait Isaac de Varenne tout court. C'était la maîtresse du duc; Ravaillac demeura six mois chez elle. On l'accusa d'avoir été d'intelligence avec lui pour faire assassiner le roi. Elle disait à qui voulait l'entendre que la reine-mère était du complot, mais que Ravaillac l'ignorait.
—Qu'est devenue cette femme? demanda le cardinal.
—Elle a été arrêtée quelques jours avant la mort du roi.
—Je le sais, elle est même restée en prison jusqu'en 1619; mais en 1619 elle fut enlevée de cette prison et transportée dans quelque autre, et je n'ai pu savoir laquelle. La connaissez-vous?
—Monseigneur se rappelle qu'en 1613, sentence fut rendue par le Parlement, qui arrêtait toute enquête,vu la qualité des accusés. Cevu la qualité des accusésétait une éternelle menace. Concini tué, Luynes tout puissant, on pouvait reprendre le procès et le pousser jusqu'au bout; mais Luynes aima mieux se réconcilier avec la reine-mère et s'en faire un appui, que de la briser tout-à-fait et de s'exposer un jour à la colère de Louis XIII. Luynes alors avait donc exigé du Parlement que la sentence fût réformée au profit de la reine, que l'accusation fût déclarée calomnieuse, Marie de Médicis et d'Epernon innocentés, et à leur place, la de Coëtman condamnée.
—Ce fut alors qu'elle disparut, en effet. Mais dans quelle prison fut-elle conduite? C'est ce que je vous ai déjà demandé et que vous ignorez probablement, puisque vous ne m'avez pas répondu sur ce point.
—Si fait, monseigneur, je puis vous dire où elle est, ou du moins où elle était, car depuis ces neuf ans, Dieu seul sait si elle est vivante ou morte.
—Dieu permettra qu'elle soit vivante! s'écria le cardinal, avec une foi si vive, que l'on pouvait facilement voir que le besoin qu'il avait qu'elle vécût, était pour moitié au moins dans sa croyance.
Et il ajouta:
—J'ai toujours remarqué que plus le corps souffre, plus l'âme y tient.
—Eh bien, monseigneur, dit Latil, ellefut renfermée dans unin pace, où ses os sont encore, si sa chair n'y est plus.
—Et tu sais où est cetin pace? demanda vivement le cardinal.
—Il a été construit exprès, monseigneur, dans un angle de la cour des Filles repenties. C'était un tombeau dont la porte fut murée sur elle, on l'y voyait par une fenêtre grillée, à travers les barreaux de laquelle on lui passait son boire et son manger.
—Et tu l'y as vue? demanda le cardinal.
—Je l'y ai vue, monseigneur; on laissait les enfants lui jeter des pierres, et comme une bête féroce elle rugissait, disant: «Ils mentent, ce n'est pas moi qui l'ai assassiné, ce sont ceux qui m'ont fait mettre ici!»
Le cardinal se leva.
—Pas un instant à perdre! s'écria-t-il. C'est cette femme qu'il me faut!
Puis à Latil:
—Guérissez-vous, mon ami, et une fois guéri ne vous inquiétez plus de l'avenir.
—Peste! avec une pareille promesse, dit le blessé, je n'y manquerai pas, monseigneur; mais, ajouta-t-il, il était temps.
—Temps de quoi? demanda Richelieu.
—Que nous finissions; je me sens faible et... bon! est-ce que je vais mourir?...
Et il laissa retomber avec un soupir sa tête sur l'oreiller.
Le cardinal regarda autour de lui, vit un petit flacon qui lui parut devoir renfermer un cordial. Il versa quelques gouttes de la liqueur qu'il contenait dans une petite cuiller, et les fit avaler au blessé, qui rouvrit les yeux et poussa un nouveau soupir, mais d'allégement.
Le cardinal mit alors le doigt sur sa bouche, pour recommander le silence à Latil, recouvrit sa tête du capuchon de sa robe et sortit.
Il était une heure et demie à peu près, mais l'heure avancée était une raison de plus pour que le cardinal poursuivît ses investigations. Il craignait, s'il se présentait pendant le jour à la porte de ce couvent infâme où l'on entassait tous les coquins ramassés dans les mauvais lieux de Paris, qu'on eût le temps, lorsqu'on apprendrait le motif de sa visite, de faire disparaître celle qu'il y venait chercher. Il savait quel voile Concini, la reine-mère et d'Epernon avaient essayé d'étendre et même avaient étendu sur ce terrible drame de l'assassinat de Henri IV; il savait, et nous en avons vu quelque chose dans le chapitre précédent, que les preuves écrites avaient disparu, il craignait que l'on ne fît disparaître les preuves vivantes.
Latil n'était qu'un fil indicateur que, d'un moment à l'autre, la main de la mort pouvait briser; il lui fallait cette femme chez laquelle Ravaillac, disait-on, avait vécu six mois, et qui, pour être entrée dans ce secret d'Etat, était morte ou achevait de mourir dans unin pace, c'est-à-dire dans un de ces tombeaux si vantés par ces admirables tortureurs qu'on appelle les moines et qui essayent de rendre à leur prochain en souffrances physiques les souffrances physiques et morales qu'ils se sont imposées à un âge où parfois ils ne peuvent savoir s'ils auront la force de les supporter.
Il y avait loin de la rue de l'Homme-Armé, ou plutôt de la rue du Plâtre où la litière du faux capucin l'attendait, à la rue des Postes où était situé le couvent des Filles repenties, sur l'emplacement où ont été depuis les Madelonnettes; mais le cardinal prévint les objections que pouvaient faire les porteurs en leur glissant à chacun dans la main deux louis d'argent. Ils se recordèrent donc un instant sur le chemin le plus court qu'ils avaient à suivre et qui était la rue des Billettes, la rue de la Coutellerie, le pont Notre-Dame, le Petit-Pont, la rue Saint-Jacques et la rue de l'Esplanade, par laquelle on arrivait à l'angle de la rue des Postes, où se trouvait au coin de la rue du Chevalier le couvent des Filles repenties.
Lorsque la litière s'arrêta à la porte, deux heures sonnaient à l'église Saint-Jacques-du-Haut-Pas.
Le cardinal passa sa tête par la portière et ordonna à l'un des porteurs de sonner vigoureusement.
Le plus grand des deux porteurs obéit.
Au bout de dix minutes, pendant lesquelles le cardinal impatient avait deux fois encore fait retentir la sonnette, une espèce de guichet s'ouvrit, et la tête de la sœur tourière apparut, demandant ce que l'on voulait.
—Dites que c'est un père capucin qui vient de la part du père Joseph pour parler à la supérieure de choses d'importance.
Un des porteurs répéta mot pour mot la phrase du cardinal.
—De quel père Joseph? demanda la tourière.
—Il me semble qu'il n'y en a qu'un, dit une voix impérative qui venait de l'intérieur de la litière, c'est le secrétaire du cardinal.
La voix avait un tel accent d'autorité, quela tourière ne fit pas d'autres questions, referma son guichet et disparut.
Quelques instants après, la porte s'ouvrait à deux battants, la litière entrait sous la voûte du couvent, et la porte qui lui avait donné passage se refermait derrière.
La litière fut déposée à terre, et le moine en descendit.
—La supérieure va descendre? demanda-t-il à la tourière.
—A l'instant même; mais si c'était seulement pour entretenir une de nos prisonnières que Votre Révérence fût venue, dit-elle, il n'était pas besoin de réveiller madame la supérieure pour cela: j'ai licence d'introduire dans la cellule des recluses, tout digne serviteur de Dieu portant le froc ou la robe.
L'œil du cardinal lança un éclair.
Ce qu'on lui avait dit était donc vrai, que les malheureuses que l'on enfermait au couvent pour qu'elles y trouvassent le repentir de leurs fautes, y trouvaient au contraire un moyen d'en commettre de nouvelles.
Le premier mouvement du prêtre sévère avait été de refuser l'offre de la tourière; mais pensant que par ce moyen il arriverait peut-être plus sûrement et plus rapidement à son but.
—Soit, dit-il, conduisez-moi donc à la dame de Coëtman.
La tourière fit un pas en arrière.
—Jésus Dieu! dit-elle en se signant, quel nom Votre Révérence vient-elle de prononcer là?
—C'est le nom d'une de vos prisonnières, ce me semble.
La tourière resta muette.
—Celle que je désire voir est-elle morte? demanda d'une voix mal assurée le cardinal, car il craignait de recevoir une réponse affirmative.
La tourière continua de garder le silence.
—Je vous demande si elle est morte ou vivante? insista le cardinal d'un accent où on commençait à sentir frémir l'impatience.
—Elle est morte, dit une voix perdue dans l'obscurité et venant de l'autre côté de la grille par laquelle on pénétrait dans l'intérieur du couvent.
Le cardinal fixa un regard aigu du côté d'où venait la voix, et dans les ténèbres il distingua une forme humaine qu'il reconnut pour être celle d'une seconde religieuse.
—Qui êtes-vous, demanda Richelieu, vous qui répondez si péremptoirement à une question qui ne vous est point adressée?
—Je suis celle à laquelle il appartient de répondre aux questions de cette nature, quoique je ne reconnaisse à personne le droit de les faire.
—Et moi, je suis celui qui les fait, répliqua le cardinal, et auquel, bon gré mal gré, il faut que l'on réponde.
Puis, se tournant du côté de la tourière, toujours immobile et muette:
—Apportez une lumière, dit-il.
Il n'y avait point à se tromper à l'accent de celui qui parlait; c'était la voix ferme et impérative de l'homme qui a le droit de commander.
Aussi la tourière, sans attendre la confirmation de l'ordre qui lui était donné, rentra-t-elle chez elle et en sortit-elle aussitôt avec une cire allumée.
—Ordre du cardinal, dit le faux capucin, en tirant de sa poitrine un papier qu'il déplia et sur lequel, au bas de quelques lignes d'écriture, on vit briller un grand sceau de cire rouge.
Et il tendit le papier à la supérieure, qui le prit à travers les barreaux de la grille.
A travers les barreaux de la grille, en même temps, la tourière passait sa bougie allumée, de sorte que la supérieure pouvait lire les lignes suivantes: