«Dans la nuit du 13 au 14 décembre, est morte, dans la logette de pierre qui lui avait été bâtie dans la cour du couvent des Filles repenties, et d'où elle n'était pas sortie depuis neuf ans, c'est-à-dire depuis l'arrêt du Parlement qui la condamnait à une détention perpétuelle au pain et à l'eau, la demoiselle Jacqueline le Voyer, dite dame de Coëtman, femme d'Isaac de Varennes, soupçonnée de complicité avec Ravaillac, dans l'assassinat du bon roi Henri IV.«Elle a été enterrée la nuit suivante dans le cimetière du couvent.»
«Dans la nuit du 13 au 14 décembre, est morte, dans la logette de pierre qui lui avait été bâtie dans la cour du couvent des Filles repenties, et d'où elle n'était pas sortie depuis neuf ans, c'est-à-dire depuis l'arrêt du Parlement qui la condamnait à une détention perpétuelle au pain et à l'eau, la demoiselle Jacqueline le Voyer, dite dame de Coëtman, femme d'Isaac de Varennes, soupçonnée de complicité avec Ravaillac, dans l'assassinat du bon roi Henri IV.
«Elle a été enterrée la nuit suivante dans le cimetière du couvent.»
Pendant tout le temps que le récit de la dame de Coëtman avait duré, le cardinal avait écouté avec l'attention la plus profondece long et douloureux poëme; mais quoique de chaque mot de la pauvre victime ressortît une preuve morale de la complicité de Concini, de d'Epernon et de la reine-mère dans l'assassinat de Henri IV, aucune preuve matérielle n'avait surgi, visible, éclatante, irréfragable.
Mais ce qu'il y avait de plus clair que le jour, de plus limpide que le cristal, c'était non seulement l'innocence de la dame de Coëtman, mais encore son dévouement pour empêcher le parricide odieux du 14 mai, dévouement qu'elle avait payé de neuf ans de prison à la Conciergerie, et de neuf ans de sépulcre aux Filles-Repenties.
Ce qui restait au cardinal à se procurer, ce qu'il fallait qu'il obtînt à tout prix, puisque le procès de Ravaillac était brûlé, c'était cette feuille de papier écrite sur la roue et contenant les dernières révélations de Ravaillac.
Mais là était la difficulté, nous dirons même l'impossibilité, et c'était par là, avant de faire les recherches auxquelles nous voyons le cardinal se livrer, c'était par là qu'il avait commencé; mais du premier coup, il était allé se heurter à un obstacle qu'il avait regardé comme infranchissable.
Nous avons dit, nous le croyons du moins, que cette feuille était restée entre les mains du rapporteur du Parlement, messire Joly de Fleury; par malheur, depuis deux ans, messire Joly de Fleury était mort, et ce n'était qu'après le procès de Chalais, à son retour de Nantes, que le cardinal avait songé à faire collection de preuves contre la reine-mère, parce que ce n'était qu'à l'époque du procès de Chalais qu'il avait pu apprécier l'étendue de la haine que Marie de Médicis lui portait.
Messire Joly de Fleury avait laissé un fils et une fille.
Le cardinal les avait appelés tous deux en son cabinet de sa maison de la place Royale, et les avait interrogés sur l'existence de cette feuille, si importante pour lui et même pour l'histoire.
Mais cette feuille n'était plus entre leurs mains, et voici comment elle en était sortie.
Au mois de mars 1617, il y avait onze ans de cela, un jeune homme de 15 à 16 ans, tout vêtu de noir, avec un grand chapeau rabattu sur les yeux, s'était présenté chez M. Joly de Fleury, accompagné d'un compagnon de dix ou douze ans plus âgé que lui.
Le rapporteur au Parlement les avait reçus dans son cabinet, s'était entretenu pendant près d'une heure avec eux, les avait reconduits avec toutes sortes de marques de respect, jusqu'à la porte de la rue, où un carrosse, chose rare à cette époque, les attendait, et le soir, au souper, le digne magistrat avait dit à ses enfants:
«Mes enfants, si jamais on s'adresse à vous après ma mort pour demander cette feuille volante, contenant les aveux de Ravaillac sur la roue, dites que cette feuille n'est plus en votre possession, ou, mieux encore, qu'elle n'a jamais existé.»
«Mes enfants, si jamais on s'adresse à vous après ma mort pour demander cette feuille volante, contenant les aveux de Ravaillac sur la roue, dites que cette feuille n'est plus en votre possession, ou, mieux encore, qu'elle n'a jamais existé.»
Le cardinal, cinq ou six mois avant l'époque où notre récit a commencé, avait donc fait venir dans son cabinet, comme nous l'avons dit, la fille et le fils de messire Joly de Fleury, et les avait interrogés. Ils avaient d'abord essayé de nier l'existence de la feuille, comme le leur avait conseillé leur père; mais pressés de questions par le cardinal, après s'être consultés un instant, ils avaient fini par tout lui dire.
Seulement, ils ignoraient complétement quels pouvaient être les deux visiteurs mystérieux, qui, selon toute apparence, étant leur propriété, étaient venus demander à leur père cette pièce importante et l'avaient emportée avec eux.
C'était six mois après que la gravité du danger dont il était menacé avait forcé le cardinal à se livrer à de nouvelles recherches.
Plus que jamais, nous l'avons vu, cette pièce, complément de l'édifice qu'il bâtissait pour s'y mettre à l'abri des coups de Marie de Médicis, lui était nécessaire, mais plus que jamais il désespérait de la trouver.
Cependant, comme l'avait dit le Père Joseph, la Providence avait tant fait jusque-là pour le cardinal, qu'il était permis d'espérer qu'elle ne s'arrêterait point en si beau chemin.
En attendant, et comme preuve secondaire, il se procurerait cette lettre que Mme de Coëtman avait écrite au roi, qu'elle avait fait parvenir à Sully par l'intermédiaire de Mlle de Gournay, soit que Sully l'eût gardée, soit qu'il l'eût rendue à Mlle de Gournay.
Au reste, rien n'était plus facile à savoir: le vieux ministre, ou plutôt le vieil ami de Henri IV, vivait toujours, habitant l'été son château de Villebon, l'hiver son hôtel de la rue Saint-Antoine, situé entre la rue Royale et la rue de l'Egout-Sainte-Catherine. On assurait que, fidèle aux habitudes de travail prises par lui, il était toujours levé et dans son cabinet à cinq heures du matin.
Le cardinal tira de son gousset une magnifique montre, il était quatre heures.
A cinq heures et demie précises, après avoir passé à sa maison de la place Royale pour y prendre un chapeau, donner l'ordre de prévenirses deux convives presque quotidiens: le P. Mulot, son aumônier, et Lafallons, son parasite, qu'il les attendaient à déjeuner, et de faire savoir à son bouffon, Bois-Robert, qu'il avait besoin de causer avec lui avant midi, le cardinal frappait à l'hôtel de Sully, lequel lui était ouvert par un suisse habillé comme on l'était sous le règne que l'on commençait d'appeler: le règne du grand roi.
Profitons de cette visite que rend Richelieu à Sully, le ministre méconnu de l'avenir, au ministre un peu trop surfait du passé, pour évoquer aux yeux de nos lecteurs une des personnalités les plus curieuses de la fin du seizième et du commencement du dix-septième siècle, personnalité assez mal comprise et surtout assez mal rendue par les historiens, qui se sont contentés de la regarder en face, c'est-à-dire avec sa physionomie d'apparat, au lieu d'en faire le tour et de l'étudier sous ses différents aspects.
Maximilien de Béthune, duc de Sully, arrivé, à l'époque où nous en sommes, à l'âge de soixante-huit ans, avait de singulières prétentions à l'égard de sa naissance. Au lieu de se laisser tout simplement, comme son père et son grand-père, descendre de la maison des comtes de Béthune de Flandre, il s'était fait un arbre généalogique dans lequel il descendait d'un Ecossais nommé Béthun, ce qui lui offrait l'avantage, lorsqu'il écrivait à l'évêque de Glasgow, de l'appeler:Mon cousin. Il avait encore une autre vision, c'était de se dire allié à la maison de Guise par la maison de Coucy, ce qui le faisait parent de l'empereur d'Autriche et du roi d'Espagne.
Sully, que l'on appelait M. de Rosny, parce qu'il était né au village de Rosny, près de Mantes, était, malgré sa parenté avec l'archevêque de Glasgow et son alliance avec les maisons d'Autriche et d'Espagne, un assez petit compagnon. Lorsque Gabrielle d'Estrées, croyant se faire de lui un serviteur dévoué, et ayant d'ailleurs à se plaindre de la rude franchise de M. de Sancy, le surintendant des finances, obtint de Henri IV que ce mauvais courtisan ferait place à Sully, Henri IV—et c'était un des grands défauts de ce grand roi—oublieux jusqu'à l'ingratitude et faible jusqu'à la lâcheté au sujet de ses maîtresses, Henri IV ne se souvint plus, sous cette pression égoïste de Gabrielle, que M. de Sancy, pour lui amener les Suisses, avait mis en gage le beau diamant qui aujourd'hui encore porte son nom et fait partie des diamants de la couronne.
Or, ces sacrifices faits à la France, le pauvre surintendant des finances, était devenu si pauvre, que loin qu'il se fût enrichi, comme le devait faire son successeur, Henri IV avait été obligé de lui donner, ce que l'on appelait à cette époque-là un arrêt de défense, et qui n'était rien autre chose qu'un sauf-conduit contre ses créanciers; aussi, le bonhomme Sancy, d'un caractère assez facétieux, se laissait parfois arrêter comme un créancier ordinaire, et conduire jusqu'à la porte de la prison, puis arrivé là, il leur montrait son arrêt, tirait sa révérence aux huissiers et s'en revenait de son côté, les laissant aller du leur où bon leur semblerait.
Mais la première chose que ne manqua point de faire Sully, lorsque le moment fut venu de prouver sa reconnaissance à sa protectrice, fut d'être infidèle à la religion des souvenirs. Lorsque Henri IV trouvant dans son désir d'épouser Gabrielle, l'avantage d'avoir des enfants tout faits, parla sérieusement de son mariage avec elle, il rencontra dans Sully un des antagonistes les plus acharnés de cette union.
Cette idée de Henri IV d'épouser Gabrielle n'était cependant pas une simple fantaisie d'amoureux.
Il voulait donner à la France unereine française, chose qu'elle n'avait jamais eue.
Henri IV, avec son prodigieux instinct politique et la profonde connaissance de sa grande faiblesse, ne se dissimulait point que, quelle que fût la femme qu'il épousât, cette femme aurait une grande influence sur les destinées de l'Etat. Il avait beau, dans les deux heures qu'il donnait par jour aux affaires, trancher les questions les plus ardues avec la brève vivacité du commandement militaire, chacun savait que ce terrible capitaine, qui voulait qu'on le crût libre et absolu, avait chez lui, femme ou maîtresse, son général, qui, de sa chambre à coucher, donnait le plus souvent ses ordres au conseil.
Sous un pareil roi, c'était donc une grosse affaire que le mariage.
Peu importait aux Espagnols d'avoir été vaincus à Arques et à Ivry, si une reine espagnole de naissance ou d'esprit, écartant Gabrielle, entrait dans le lit du roi et, du lit du roi, mettait la main sur le royaume.
Lorsque Henri IV avait décidé de se remarier, il était à peu près le seul souverain de l'Europe qui portât l'épée; c'était l'homme unique, le vainqueur apparaissant à l'Europe, monté sur le grand cheval au panache blanc d'Ivry. Eh bien, cette épée, celle de la France, il ne fallait point qu'elle lui fût volée à son chevet par une reine étrangère.
Voilà ce qu'un grand politique, ce qu'un homme de génie, ce que Richelieu, par exemple,eût compris, et ce que ne comprit point Sully.
Sully qui, par son œil bleu et dur, et par son teint de rose, à soixante ans, justifiait peut-être sa prétention d'être d'origine écossaise, était beaucoup plus craint qu'aimé, même de Henri IV; il portait la terreur partout, dit Marbault, secrétaire de Duplessis-Mornay, ses actes et ses yeux faisaient peur.
C'était un soldat avant tout, ayant fait la guerre toute sa vie; une main active, énergique, et, chose plus rare, une main financière. Il tenait déjà dans cette main, essentiellement centralisatrice, la guerre, les finances, la marine, il voulut encore y tenir l'artillerie. Gabrielle fit la sottise de faire donner par Henri IV la place de grand-maître à son père, un homme médiocre. Sully ne cherchait qu'une occasion d'être ingrat, on la lui offrait, il la saisit.
Du jour où Gabrielle avait fait cette injure, disons plus juste, ce passe-droit à Sully, elle avait donné sa démission de reine de France.
Henri IV avait reconnu ses deux fils, il leur avait reconnu des titres princiers et les avait fait baptiser sous ces titres. Le secrétaire d'Etat de Fresne envoya à Sully la quittance du baptême des enfants de France:—«Il n'y a pas d'enfants de France,» dit Sully en renvoyant la quittance.
Le roi n'osa insister.
C'était, dans Sully, une façon de tâter son maître. Peut-être, si Henri IV eût exigé, Sully cédait-il; ce fut Henri IV qui céda. Alors Sully s'aperçut d'une chose, c'est que le roi n'aimait pas autant Gabrielle qu'il le croyait lui-même.
Il lui opposa—à elle qui commençait à vieillir—une rivale toujours jeune, toujours belle, toujours séduisante: une caisse pleine.
Gabrielle était, hélas! une caisse vide.
Cette caisse pleine était celle du grand duc de Toscane.
Ce dernier avait, depuis quelques années, envoyé au roi le portrait de sa nièce, un charmant portrait rayonnant de jeunesse et de fraîcheur, et dans lequel l'obésité précoce de Marie de Médicis pouvait être désignée sous le nom de florissante santé.
Gabrielle le vit.
—Je n'ai pas peur du portrait, dit-elle, mais de la caisse.
Henri IV fut mis en demeure de choisir entre la femme et l'argent.
Et comme il ne se décidait pas assez vite pour l'argent, on empoisonna la femme.
Il y avait à Paris un ex-cordonnier de Lucques, mais de race mauresque, nommé Zamet et signant pour tout titre dans les actes qu'il passait: Seigneur de dix sept cent mille écus. Adroit à tous les métiers, apte à faire fortune dans tous, Zamet, du temps qu'il était cordonnier, était parvenu à faire du pied de Henri III, pied fondant, il est vrai, pour nous servir d'un terme de la profession, un véritable pied de femme. Henri III, charmé de se voir un pied si charmant, nomma Zamet directeur de son petit cabinet, où il élevait et instruisait douze enfants de chœur: cet excellent roi aimait la musique!
Zamet commença sa fortune dans cet emploi. Au moment où tout le monde avait besoin d'argent, au plus chaud de la Ligue, il avait prêté à tout le monde: aux ligueurs, aux Espagnols, et même au roi de Navarre, à qui personne ne voulait prêter. Avait-il prévu la grandeur de Henri IV, comme Crassus celle de César? C'était, en ce cas, une ressemblance de plus avec ce célèbre banquier romain.
Cet homme était l'agent du grand-duc Ferdinand.
Sully et Zamet se comprirent.
Il fallait attendre le moment et le saisir; si on avait le coup d'œil juste et la main sûre, c'était partie gagnée.
Sully avait fait levaletprès de Gabrielle, il le dit lui-même dans ses mémoires. Un jour, dans une discussion avec lui, elle l'appelavalet. Sully voulait bien être un valet, mais ne voulait pas qu'on le lui dît.
Il se plaignit à Henri IV, et Henri IV dit à Gabrielle:
—J'aime mieux unvaletcomme lui que dixmaîtressescomme vous.
L'heure était venue.
Ferdinand, l'ex-cardinal, se tenait aux aguets, allongeant par-dessus les Alpes le poison qui avait tué son frère François et sa belle-sœur Bianca.
Gabrielle était à Fontainebleau avec le roi; Pâques approchait; son confesseur exigea d'elle qu'elle allât faire ses Pâques à Paris; elle eut la fatale idée d'aller les faire chez Zamet, un Maure; cela devait lui porter malheur.
Sully, qui était brouillé avec elle, alla l'y voir. Pourquoi faire? Peut-être parce qu'il ne pouvait pas croire qu'elle eût commis une pareille imprudence.
La pauvre femme se croyait déjà reine. Pour plaire à Sully, elle fit comme si elle l'était, disant qu'elle verrait toujours avec grand plaisir la duchesse à sesleverset à sescouchers. La duchesse, furieuse, cria à l'impertinence.
—Les choses ne sont point comme on lecroit, lui dit Sully pour l'apaiser,et vous allez voir un beau jeu bien joué, si la corde ne se rompt pas.
Evidemment il savait tout.
Comment! Sully savait qu'on allait empoisonner Gabrielle?
Sans doute! Sully était un homme d'Etat, aussi quitta-t-il Paris pour laisser les empoisonneurs opérer tout à leur aise; mais il recommanda bien qu'on le tînt au courant.
Nous disons les empoisonneurs, car il y en avait deux; le second était un nommé Lavarenne, qui mourut de saisissement parce qu'une pie, au lieu de l'appeler d'un nom d'homme, l'avait appelé d'un nom de poisson.
De même que Zamet était un ex-cordonnier, Lavarenne était un ex-cuisinier. C'était un drôle à toute sauce, que Henri IV avait tiré des cuisines de sa sœur Madame, où il jouissait d'une grande célébrité pour piquer des poulets. Elle le rencontra un jour, à l'époque où il avait fait fortune.—«Eh, lui dit-elle, il paraît, mon pauvre Lavarenne, que tu as plus gagné à porter lespouletsde mon frère qu'à larder les miens.»
Cette apostrophe de Madame explique l'erreur de la pie et la susceptibilité de l'ex-lardeur de poulets.
C'est à lui que Sully avait dit:
—Que je sois le premier à le savoir, s'il arrivait par hasard quelque accident à Mme la duchesse de Beaufort.
Lavarenne n'y manqua point. Sully fut averti un des premiers.
Il lui raconte comment Gabrielle est tombée tout à coup malade, d'une maladie étrange et qui l'a tellement défigurée «que de crainte que cette vue n'en dégoutât le roi Henri IV, si jamais elle en revenait, il s'est hasardé, pour lui épargner un trop grand déplaisir, de lui écrire pour le supplier de rester à Fontainebleau,d'autant plus qu'elle était morte.»
Et il ajoutait:
«Et moi je suis ici, tenant cette pauvre femme comme morte, entre mes bras, ne croyant pas qu'elle vive encore une heure.»
Ainsi les deux drôles étaient si bien sûrs de la qualité de leur poison que, la pauvre Gabrielle toute vivante, l'un d'eux écrivait au roi qu'elle était morte, et à Sully qu'elle allait mourir.
Elle ne mourut cependant pas si vite que l'on croyait; elle agonisa jusqu'au samedi matin. C'était le vendredi soir que Lavarenne avait envoyé un messager à Sully. Il arriva qu'il faisait nuit encore; Sully embrassa sa femme, qui était au lit, et lui dit:
—Fille, vous n'irez point aux levers et aux couchers de Mme la duchesse; maintenant que la voilà morte, Dieu lui donne bonne vie et longue.
C'est lui-même, au reste, qui raconte, et dans ces mêmes termes, la chose dans ses mémoires.
Gabrielle morte, Sully n'eut pas de peine à décider Henri pour Marie de Médicis.
Mais dans l'intervalle de la mort au mariage, il eut une autre corde à rompre encore.
Ce fut celle d'Henriette d'Entragues.
Henri IV a, parmi nos rois de France, cette spécialité d'être toujours amoureux. A peine Gabrielle fut-elle morte, qu'il tomba amoureux d'Henriette d'Entragues, la fille de Marie Touchet. Pour céder, elle demandait une promesse de mariage; pour que sa fille cédât, le père demandait cinq cent mille francs.
Le roi montra la promesse de mariage à Sully, et lui ordonna de compter cinq cent mille francs au père.
Sully déchira la promesse de mariage et fit porter un demi million en monnaie d'argent dans la pièce qui précédait la chambre à coucher de Henri IV.
Henri IV, en rentrant dans sa chambre, marcha jusqu'aux genoux dans lescharleset dans lesflorins, et même dans les florentins; une partie de cette somme venait de la Toscane.
—Ouais! dit-il, qu'est-ce que cela?
—Ce sont les cinq cent mille francs avec lesquels vous payez à M. d'Entragues un amour que ne vous livrera point sa fille.
—Ventre-saint-gris! dit le roi, je n'eusse jamais cru que cinq cent mille francs fissent un si gros volume. Tâche d'arranger la chose pour moitié, mon bon Sully.
Sully arrangea la chose pour trois cent mille francs et livra l'argent; mais, comme il l'avait prédit à Henri IV, Henriette d'Entragues ne livra point l'amour.
Il va sans dire que Henri IV, au risque de ce qui pourrait en arriver, refit la promesse de mariage déchirée par Sully.
Sully, que l'on appelait le restaurateur de la fortune publique, ne perdit pas, comme M. de Sancy, la sienne à cette restauration. Nous ne voulons pas dire qu'il fût voleur ou concussionnaire, mais il savait faire ses affaires, ne perdant jamais une occasion de gagner. Henri IV savait cela et souvent en plaisantait. En traversant la cour du Louvre, et en voulant saluer le roi, qui était au balcon, un jour Sully bronche.
—Ne vous étonnez point de ce faux pas, dit le roi, si le plus vigoureux de mes Suisses avait autant de pots de vin dans la tête queSully en a dans son gousset, il ne se contenterait pas de broncher, il tomberait tout de son long.
Quoique surintendant des finances, Sully, aussi avare pour lui que pour la France, Sully n'avait pas encore de carrosse et trottait par Paris à cheval; et comme il montait assez mal à cheval, tout le monde, jusqu'aux enfants, se moquait de lui. Jamais il n'y eut surintendant plus rébarbatif; un Italien, venant pour la cinquième ou sixième fois à l'Arsenal, sans être parvenu à se faire payer ce qu'on lui devait, s'écria en voyant trois malfaiteurs pendus en Grève:
—O bienheureux pendus, qui n'avez plus rien à faire avec ce coquin de Sully!
Sully n'avait pas la même chance avec tout le monde, qu'avec ce digne Italien, qui se contentait d'envier le sort des pendus qui n'avaient plus affaire à lui; un nommé Pradel, ancien maître d'hôtel du vieux maréchal de Biron, ne pouvait avoir raison de Sully, qui non-seulement ne voulait point lui payer ses gages, mais un jour le voulut mettre dehors par les épaules. Comme ceci se passait dans la salle à manger de Sully, et que le couvert était mis, Pradel prit un couteau sur la table et poursuivit Sully jusque dans sa caisse, dont il referma à temps la porte sur l'irascible solliciteur; mais Pradel, son couteau à la main, alla trouver le roi, lui déclarant qu'il lui était parfaitement égal d'être pendu s'il ouvrait auparavant le ventre à M. Sully. Sully paya.
Il avait été le premier à planter des ormes sur les grandes routes; mais il était tellement détesté qu'on les coupait par plaisir, et comme de son nom on les appelait des Rosny, on disait en les abattant: «C'est unRosny, faisons-en unBiron!»
A propos de Biron, Sully a raconté dans ses mémoires que le maréchal et les douze galants de la cour, ayant entrepris un ballet dont ils ne pouvaient venir à bout, le roi leur avait dit: «Vous ne vous en tirerez jamais, si Rosny ne vous aide.»
Et que s'étant mis au ballet, le ballet alla tout seul.
C'est que, chose dont il est assez difficile de se douter, quand on n'a vu Sully que dans les histoires, où il apparaît sans se dérider, avec l'austérité de sa figure huguenote, c'est que Sully était fou de la danse. Tous les soirs, jusqu'à la mort de Henri IV—à partir de cette mort, il ne dansa plus—tous les soirs, un valet de chambre du roi, nommé Laroche, lui jouait sur un luth les danses du temps, et dès les premières vibrations de la corde, Sully se mettait à danser tout seul, coiffé d'un bonnet extraordinaire, dont d'habitude il se couvrait la tête dans son cabinet. Il n'avait, il est vrai, que deux spectateurs, à moins que, pour rendre la fête plus complète, on n'allât chercher quelques femmes de «réputation mauvaise,» dit Tallemant des Réaux, qui est fort sévère pour Sully. Nous nous contenterons, nous, de diredouteuse. Les deux spectateurs qui, au besoin, comme on l'a vu, devenaient acteurs, étaient le président de Chivry et le seigneur de Chevigny.
S'il ne s'était agi pour danser en face de lui, que d'une femme légère, il eût pu se contenter de la duchesse de Sully, dont au reste les désordres l'inquiétaient si peu, que tous les mois, en lui donnant la rente mensuelle qu'il lui faisait, il avait l'habitude de lui dire: Tant pour la table, tant pour votre toilette, tant pour vos amants.
Un jour, ennuyé de rencontrer sur son escalier tant de gens qui n'avaient point affaire à lui, et qui demandaient la duchesse, il fit faire un escalier qui conduisait chez sa femme. Quand l'escalier fut terminé:
—Madame, lui dit-il, j'ai fait faire un escalier tout exprès pour vous; faites passer par cet escalier-là les gens que vous savez, car si j'en rencontre quelqu'un sur le mien, je lui en ferai sauter toutes les marches.
Le jour où il fut nommé grand-maître de l'artillerie, il prit pour cachet un aigle tenant la foudre avec cette devise:Quo jussa Jovis.
Celle du cardinal de Richelieu, qui montait les escaliers de Sully à cinq heures et demie du matin, était, on se le rappelle, un aigle dans les nuages avec:Aquila in nubilus.
—Qui faut-il annoncer? demandait le valet, qui précédait le visiteur matinal.
—Annoncez, répondit celui-ci, souriant d'avance de l'effet que cette annonce allait produire, annoncez M. le cardinal de Richelieu!
Et, en effet, si jamais annonce produisit un effet inattendu, ce fut celle qui frappa l'oreille de Sully, se retournant pour voir quel était l'importun qui venait le déranger avant le jour.
Il était occupé à écrire les volumineux mémoires qu'il nous a laissés, et se leva de son fauteuil à l'annonce du valet.
Il était vêtu à la mode de 1610, c'est-à-dire comme on s'habillait dix-huit ou vingt ans auparavant, de velours noir, avec les chausseset le pourpoint tailladés de satin violet. Il portait la fraise empesée, les cheveux courts, la barbe longue; dans cette barbe était, comme dans celle de Coligny, fiché un cure-dent, afin qu'il n'eût point à se déranger pour l'aller chercher, s'il était trop loin. Quoique la mode en fût passée depuis longtemps et qu'une grande robe de chambre recouvrît son pourpoint et tombât jusqu'à ses souliers de feutre, il portait ses ordres en diamants et ses chaînes de col, comme s'il eût dû, à l'heure accoutumée, assister au conseil de Henri IV. Vers une heure, quand le temps était beau, on le voyait, moins sa robe de chambre, descendre de son hôtel dans cet équipage, suivi de quatre Suisses qu'il entretenait pour lui servir de gardes, et se promener sous les arcades du Palais-Royal, où chacun s'arrêtait pour le regarder se mouvant gravement et avec lenteur, pareil au fantôme du siècle passé.
Chacun des deux hommes qui se trouvaient pour la première fois en présence était singulièrement représenté par sa devise.Aquila in nubibus, l'Aigle dans les nuages, et qui, au sein des nuages, à moitié voilé par eux, dirigeait tout en France, représentait admirablement le ministre qui était tout, et par lequel Louis XIII était roi; tandis qu'au contraire l'aigle lançant la foudre:Quo jussa Jovis, où l'envoie Jupiter, peignait d'une façon moins caractéristique Sully, bras droit de Henri IV, mais n'obéissant que quand Henri IV ordonne, et n'étant rien que par Henri IV.
Peut-être quelques lecteurs se plaindront-ils que tous ces détails sont inutiles, et diront-ils, à la seule recherche qu'ils sont du pittoresque et de l'inconnu, qu'ils savent ces détails aussi bien que moi; aussi n'est-ce pas pour ceux quisavent ces détails aussi bien que moique je les consigne ici, et ceux-là peuvent les passer; mais c'est pour ceux qui les ignorent ou pour ceux, plus nombreux encore, qui, attirés par le titre ambitieux deroman historique, veulent apprendre quelque chose en le lisant, afin que ce titre soit justifié.
Richelieu, jeune relativement à Sully (il n'avait que quarante-deux ans, et Sully en avait soixante-huit), s'avança vers le vieil ami de Henri IV avec le respect qu'il devait à la fois à son âge et à sa réputation.
Sully lui désigna un fauteuil, Richelieu prit une chaise; le vieillard, orgueilleux, familier avec l'étiquette des cours, fut sensible à ce détail.
—Monsieur le duc, lui dit le cardinal en souriant, ma visite vous étonne?
—J'avoue, répondit Sully avec sa brusquerie ordinaire, que je ne m'y attendais pas.
—Pourquoi donc? monsieur le duc; tous les ministres qui ont travaillé ou qui travaillent pour la postérité, et nous sommes de ceux-là, sont solidaires du bonheur, de la gloire et de la grandeur du règne sous lequel ils sont appelés à rendre des services à la France; pourquoi donc, moi, qui sers humblement le fils, ne viendrais-je point chercher un appui, des conseils, des renseignements mêmes, près de celui qui a si glorieusement servi le père?
—Bon, fit Sully avec amertume, qui se souvient des services rendus, dès lors que celui qui les rendait est devenu inutile? Vieil arbre mort n'est pas même bon à faire du feu, aussi ne lui fait-on pas même l'honneur de l'abattre.
—Souvent le bois mort brille la nuit, monsieur le duc, quand le bois vivant se perd dans l'obscurité; mais Dieu merci, j'accepte la comparaison; vous êtes toujours un chêne, et j'espère que dans vos rameaux chantent harmonieusement votre gloire, ces oiseaux qu'on appelle les souvenirs.
—On m'a dit que vous faisiez des vers, monsieur le cardinal, dit dédaigneusement Sully?
—Oui, dans mes moments perdus; mais pour moi, monsieur le duc, j'ai appris la poésie, non pas précisément pour être poëte moi-même, mais pour être bon juge en poésie et récompenser les poëtes.
—Dans mon temps, fit Sully, on ne s'occupait point de ces messieurs-là.
—Votre temps, messire, répondit Richelieu, était un glorieux temps; on y enregistrait des noms de batailles qui s'appelaient Coutras, Arques, Ivry, Fontaine-Française; on y reprenait les projets de François Ier et de Henri II contre la maison d'Autriche; et vous étiez un des soutiens de cette grande politique.
—Ce qui me brouilla avec la reine mère.
—On y établissait l'influence française en Italie, continua le cardinal, sans paraître faire attention à l'interruption, que cependant il enregistrait soigneusement dans sa mémoire. On y acquérait la Savoie, la Bresse, le Bugey et le Valromey; on y soutenait les Pays-Bas insurgés contre l'Espagne; on rapprochait en Allemagne les luthériens des catholiques; on y formait le projet, et vous étiez l'instigateur de ce projet, d'une espèce de république chrétienne, où tous les différends eussent été jugés par une diète souveraine, où toutes les religions eussent été mises sur le pied d'égalité, où l'on armait pour rendre aux héritiers de Juliers les domaines confisqués sur eux par l'empereur Mathias...
—Oui, et ce fut au milieu de ces beaux projets que le frappèrentles parricides.
Richelieu enregistra la seconde interruption près de la première, car, sur la seconde comme sur la première, son intention était de revenir, et continua:
—Dans de si glorieux temps, on n'a point de loisirs à donner aux lettres; ce n'est point sous César que naissent les Horace et les Virgile; ou s'ils naissent sous César, c'est sous Auguste seulement qu'ils chantent. J'admire vos guerriers et vos législateurs, monsieur de Sully, ne méprisez pas trop mes poètes: c'est par les guerriers et les législateurs que les empires sont grands; mais c'est par les poètes qu'ils sont lumineux. L'avenir est une nuit comme le passé, les poètes sont les phares de cette nuit-là. Demandez aujourd'hui quels sont les ministres et les généraux d'Auguste, on vous nommera Agrippa, tous les autres sont oubliés. Demandez quels sont les protégés de Mécène, on vous nommera Virgile, Horace, Varon, Tibulle; Ovide proscrit, est une tache au règne du neveu de César; je ne puis pas être Agrippa ou Sully, laissez-moi être Mécène.
Sully regarda avec étonnement cet homme dont on lui avait dit vingt fois l'orgueilleuse tyrannie, et qui venait le trouver pour lui rappeler les jours glorieux de sa puissance et mettre sa grandeur présente aux pieds de sa grandeur passée.
Il tira son cure-dent de sa barbe, et le passant entre ses dents, qui eussent fait honneur à un jeune homme:
—Bon, bon, bon, dit-il, je vous passe vos poètes, quoiqu'ils ne fassent pas des choses bien merveilleuses.
—Monsieur de Sully, dit Richelieu, combien y a-t-il de temps que vous fîtes planter les ormes qui ombragent nos routes?
—Monsieur le cardinal, dit Sully, c'était de 1598 à 1604, donc il y a vingt-quatre ans.
—Etaient-ils aussi beaux et aussi vigoureux, lorsque vous les plantâtes qu'aujourd'hui?
—Avec cela qu'on les a bien arrangés, mes ormes!
—Oui, je sais que le peuple, qui se trompe aux meilleures intentions, et qui n'a pas vu l'ombre que la main prévoyante d'un grand homme semait sur les routes pour le bien-être des voyageurs fatigués, en a arraché une partie, mais ceux qui ont survécu n'ont-ils point étendu leurs branches, n'ont-ils pas multiplié leurs feuilles?
—Si fait, si fait, dit Sully tout joyeux, et quand je vois ceux qui restent, si vigoureux, si verts, si bien portants, je suis presque consolé pour ceux qui ne sont plus.
—Eh bien, moi, monsieur de Sully, dit Richelieu, il en est ainsi de mes poëtes; la critique en arrachera une partie, le bon goût une autre; mais ceux qui resteront n'en seront que plus forts et plus verdissants.
—Aujourd'hui, j'ai planté un orme qu'on appelle Rotrou; demain je planterai probablement un chêne qu'on appellera Corneille. J'arrose, en attendant, je ne dirai pas ceux qui ont poussé tout seuls sous votre règne: Desmarets, Bois-Robert, Mayret, Voiture, Chapelain, Gombeault, Baro, Resseiguier, la Morelle, Grandchamp, que sais-je moi? Ce n'est pas ma faute s'ils poussent mal et, au lieu de faire une forêt, ne font qu'un taillis.
—Soit, soit, soit, dit Sully; aux grands travailleurs—et l'on dit que vous êtes un grand travailleur, monsieur le cardinal—il faut des distractions, et dans vos moments perdus autant vaut vous faire jardinier qu'autre chose.
—Que Dieu bénisse mon jardin, monsieur de Sully, et il deviendra celui du monde entier.
—Mais enfin, dit Sully, je présume que vous ne vous êtes pas levé à cinq heures du matin pour venir me faire des compliments et me parler de vos poëtes?
—D'abord, je ne me suis pas levé à cinq heures, dit en souriant le cardinal, je ne me suis pas encore couché, voilà tout. De votre temps, monsieur de Sully, on se couchait tard peut-être, et l'on se levait de bonne heure, mais encore dormait-on! De mon temps à moi, on ne dort plus; non, je ne suis pas précisément venu pour vous faire des compliments et vous parler de mes poëtes, mais l'occasion s'en est trouvée en passant, et je n'ai eu garde de la laisser échapper; je suis venu pour vous parler de deux choses dont vous m'avez le premier parlé vous-même.
—Moi! je vous ai parlé de deux choses?
—Oui.
—Je n'ai rien dit...
—Excusez-moi; quand je vous rappelais vos grands projets contre l'Autriche et l'Espagne, vous avez dit:Projets qui m'ont brouillé avec la reine-mère.
—C'est vrai; n'est-elle pas Autrichienne par sa mère Jeanne, et Espagnole par son oncle Charles-Quint.
—Justement, et cependant c'était à vous, monsieur de Sully, qu'elle devait d'être reine de France.
—J'ai eu tort de donner ce conseil au roi Henri IV, mon auguste maître, et depuis, bien souvent, je m'en suis repenti.
—Eh bien, la même lutte que vous eûtes à soutenir, il y a vingt ans, et dans laquelle vous avez succombé, je la soutiens, moi, aujourd'hui, et peut-être y succomberais-je à mon tour pour le malheur de la France, car aujourd'hui j'ai deux reines contre moi, la jeune et la vieille.
—Par bonheur, dit Sully en grimaçant un sourire et en mâchant son cure-dents, ce n'est pas la jeune qui a le plus d'influence; le roi Henri IV aimait trop; son fils n'aime pas assez.
—Avez-vous quelquefois songé, monsieur le duc, à cette différence qui existe entre le père et le fils?
Sully regarda Richelieu d'un air railleur, comme pour demander: En êtes-vous là?
Puis:
—Entre le père et le fils, répéta-t-il, avec un accent étrange; oui, j'y ai songé et bien souvent.
—Vous rappelez-vous le père, tout activité, faisant vingt lieues à cheval dans sa journée et jouant à la paume le soir; toujours debout, tenant conseil en marchant, recevant les ambassadeurs en marchant, chassant du matin au soir, emporté dans tout, jouant pour gagner, trichant quand il ne gagnait pas, rendant l'argent mal gagné, c'est vrai, mais ne pouvant s'empêcher de tricher; sensible des nerfs, souriant de physionomie, mais d'un sourire toujours près des larmes; mobile jusqu'à la folie, mais mettant toujours le cœur de moitié dans ses moindres caprices; trompant les femmes, mais les honorant. Il avait reçu du ciel en naissant ce grand don qui fait pleurer sainte Thérèse sur Satan, qui ne peut que haïr: il aimait.
—Avez-vous connu le roi Henri IV? demanda Sully étonné.
—Je l'ai vu une fois ou deux dans ma jeunesse, dit Richelieu, voilà tout; mais je l'ai fort étudié. Mais, au contraire de lui, voyez son fils, lent comme un vieillard, morne comme un trépassé, ne marchant presque jamais, se tenant debout, mais immobile, près d'une fenêtre; regardant sans voir, chassant comme un automate, jouant sans désir de gagner, sans ennui de perdre. Dormant beaucoup, pleurant peu, n'aimant rien, et, ce qui pis est, n'aimant personne.
—Sur cet homme, je comprends, dit Sully, vous n'avez pas de prise.
—Si fait! car au milieu de tout cela, il a deux qualités; il a l'orgueil de la monarchie; il est jaloux de l'honneur de la France; ce sont deux éperons dont je l'aiguillonne et je le conduirais à la grandeur sans sa mère, sans cesse sur mon chemin pour défendre l'Espagne ou soutenir l'Autriche, quand, suivant la politique du grand roi Henri et de son grand ministre Sully, je veux attaquer ces deux éternelles ennemies de la France. Eh bien, je viens à vous, mon maître, à vous que j'étudie et que j'admire, comme financier surtout, je viens vous demander votre appui contre le mauvais génie qui fut votre ennemi autrefois et qui est le mien aujourd'hui.
—En quoi puis-je vous aider, demanda Sully, vous que l'on dit plus puissant que le roi?
—Vous avez dit que ce fut au milieu de ses beaux projets queles parricidesfrappèrent Henri IV?
—Ai-je ditles parricides, ou le parricide?
—Vous avez ditles parricides.
Sully se tut.
—Eh bien, continua Richelieu rapprochant sa chaise du fauteuil de Sully, rappelez bien tous vos souvenirs sur cette fatale date du 14 mai, et veuillez me dire quels sont les avis que vous avez reçus?
—On en reçut beaucoup; mais par malheur on y fit peu d'attention; quand la Providence veille, il arrive souvent que les hommes dorment; mais avant tout le roi Henri avait commis deux imprudences.
—Lesquelles?
—Après avoir promis au pape Paul V le rétablissement des jésuites, il lui répondit, quand il le pressa de tenir sa promesse:—«Si j'avais deux vies, j'en donnerais une pour satisfaire Votre Sainteté; mais, n'en ayant qu'une, je la garde pour votre service et l'intérêt de mes sujets.» La seconde fut de laisser insulter en plein Parlement le chevalier de la reine, l'illustrissime faquin Concino Concini; elle se crut avilie elle-même en voyant son Sigisbée, son brillant vainqueur des joûtes, celui qui avait éclipsé des princes, battu par des hommes de robe, plumé par des clercs, elle voua le roi à une vendetta italienne, et elle ferma son cœur à tous les avis qui lui furent donnés.
—Ces avis ne lui furent-ils point particulièrement donnés, demanda Richelieu, par une femme nommée la dame de Coëtman?
Sully tressaillit.
—Oui, particulièrement, dit-il, mais il y en eut d'autres. Il y eut un nommé Lagarde qui se trouvait à Naples chez Hébert, qui prévint le roi et que d'Epernon fit assassiner. Il y eut un certain Labrosse que l'on n'a point retrouvé, et qui, le 14 mai au matin, prévint M. de Vendôme que le passage du 13 au 14 serait fatal au roi.
—Mais... insista Richelieu, cette dame deCoëtman ne s'est-elle point aussi adressée à vous, monsieur le duc?
Sully baissa la tête.
—Les meilleurs et les plus dévoués, dit-il, ont leurs aveuglements; et cependant j'en parlai au roi; mais le roi haussa les épaules et dit: Que veux-tu, Rosny—il avait continué de m'appeler de mon nom de naissance quoiqu'il m'eût fait duc de Sully—que veux-tu Rosny? il en sera ce qu'il plaira à Dieu.
—Ce fut par une lettre que vous fûtes prévenu, n'est-ce pas, monsieur le duc?
—Oui.
—Cette lettre, à qui était-elle adressée?
—A moi, pour être remise au roi.
—Par qui vous était-elle adressée?
—Par la dame de Coëtman.
—Une autre femme s'était chargée de vous la remettre?
—Mlle de Gournay.
—Et puis-je vous demander, monsieur le duc—remarquez que c'est pour le bien et l'honneur de la France que j'ai l'honneur de vous questionner.
Sully fit un signe de la tête indiquant qu'il était prêt à répondre.
—Et cette lettre, pourquoi ne la remîtes-vous point au roi?
—Parce que les noms de la reine Marie de Médicis, celui de d'Epernon et celui de Concini y étaient en toutes lettres.
—Cette lettre vous l'avez gardée, monsieur le duc?
—Non, je l'ai rendue.
—Puis-je vous demander à qui?
—A celle qui l'avait apportée, à mademoiselle de Gournay.
—Avez-vous, monsieur le duc, quelque répugnance à m'écrire ces mots:
«Mlle de Gournay est autorisée à remettre à Mgr le cardinal de Richelieu la lettre adressée, le 11 mai 1610, à M. le duc de Sully par la dame de Coëtman.»
«Mlle de Gournay est autorisée à remettre à Mgr le cardinal de Richelieu la lettre adressée, le 11 mai 1610, à M. le duc de Sully par la dame de Coëtman.»
—Non, si Mlle de Gournay vous refusait; mais sans doute vous la donnera-t-elle, étant pauvre et ayant grand besoin d'être protégée par vous, sans que vous ayez besoin de mon autorisation.
—Cependant si elle refusait?
—Envoyez-moi un messager, et il vous rapportera mon autorisation.
—Maintenant un dernier mot, monsieur de Sully, et vous aurez acquis tous droits à ma reconnaissance.
Sully s'inclina.
—Il existait chez M. Joly de Fleury, dans une cassette murée, à l'angle des rues Saint-Honoré et des Bons-Enfants, le procès de Ravaillac au Parlement.
—La cassette a été réclamée et portée au palais de justice, où elle a disparu dans un incendie: de sorte que M. Joly de Fleury ne s'est plus trouvé possesseur que du procès-verbal dicté par Ravaillac sur l'échafaud, entre les tenailles et le plomb fondu.
—Cette feuille n'est plus entre les mains de la famille?
—Elle a été, en effet, rendue par M. Joly de Fleury avant sa mort.
—Savez vous à qui? demanda Richelieu.
—Oui.
—Vous le savez, s'écria-t-il, ne pouvant réprimer un sentiment de joie; alors... alors, vous allez me le dire, n'est-ce pas? Cette feuille, c'est mon salut, à moi, ce qui n'est rien; mais c'est la gloire, c'est la grandeur, c'est l'honneur de la France, ce qui est tout. Au nom du ciel, dites-moi à qui cette feuille a été remise.
—Impossible.
—Et pourquoi impossible?
—J'ai fait serment.
Le cardinal se leva.
—Du moment où le duc de Sully a fait serment, dit-il, honneur au serment de Sully; mais, en vérité, il y a une fatalité sur la France.
Et, sans même essayer de tenter Sully par une seule parole, il s'inclina profondément devant lui, reçut de la part du vieux ministre un salut poli, mais modéré, et se retira, commençant à douter de cette providence dont le P. Joseph lui avait promis le secours.
Le cardinal rentra chez lui, place Royale, vers sept heures du matin, renvoya ses porteurs, qui se déclarèrent bien payés et par conséquent, satisfaits de leur nuit, se coucha deux heures, et vers neuf heures et demie du matin descendit dans son cabinet en pantoufles et en robe de chambre.
Ce cabinet, c'était l'univers du duc de Richelieu. Il y travaillait douze à quatorze heures par jour; il y déjeunait avec son confesseur, ses bouffons et ses parasites, souvent même il y dormait sur un grand canapé en forme de lit, sur lequel il se jetait quand la besogne politique donnait par trop. D'habitude il dînait avec sa nièce.
Personne n'entrait dans ce cabinet renfermant tous les secrets de l'Etat, à moins que Richelieu n'y fût, excepté son secrétaireCharpentier, l'homme sur lequel il pouvait compter comme sur lui-même.
Une fois entré, il en faisait ouvrir les différentes portes par Charpentier, excepté cependant la porte donnant chez Marion Delorme, dont seul il avait la clef.
Cavois avait commis l'indiscrétion de dire que parfois, quand le cardinal, au lieu de remonter dans sa chambre et de se coucher dans son lit, se jetait tout habillé sur le canapé de son cabinet, il avait pendant la nuit entendu une seconde voix, qu'à son timbre il avait reconnue pour une voix de femme, laquelle voix dialoguait avec lui.
Les mauvaises langues avaient dit alors, et le bruit s'en était répandu, que c'était Marion Delorme, alors dans toute la fleur de sa jeunesse et de sa beauté, puisqu'elle avait à peine dix-huit ans, qui passait comme une fée à travers la muraille ou comme un sylphe à travers le trou de la serrure, et qui venait causer avec le cardinal de choses n'ayant aucunement trait à la politique.
Mais personne ne pouvait dire l'avoir jamais vue chez le cardinal.
D'ailleurs, nous qui avons pénétré dans ce cabinet redouté, et qui en connaissons tous les secrets, nous savons qu'il existait une boîte aux lettres à l'aide de laquelle le cardinal correspondait avec sa belle voisine; Marion Delorme n'avait donc pas besoin de venir chez le cardinal, ni le cardinal d'aller chez Marion.
Ce jour-là probablement avait-il quelque chose à lui dire, car, de même que nous le lui avons déjà vu faire, à peine entré dans son cabinet, il écrivit deux lignes sur un morceau de papier, ouvrit la porte de communication, glissa le papier sous la seconde porte, tira la sonnette et referma la première.
Ce papier, nous pouvons le dire à nos lecteurs, pour lesquels nous n'avons rien de caché, contenait l'interrogation suivante: