«Faire tout le possible pour empêcher la guerre d'Italie; mais si, malgré les efforts de nos amis, la guerre est déclarée, que nos amis soient assurés que le Pas de Suze sera vigoureusement défendu.»
«Faire tout le possible pour empêcher la guerre d'Italie; mais si, malgré les efforts de nos amis, la guerre est déclarée, que nos amis soient assurés que le Pas de Suze sera vigoureusement défendu.»
C'était tout ce qui était écrit, ostensiblement du moins, sur le papier.
Le jeune homme le rendit à Marie de Médicis, avec toutes les marques du plus profond respect.
—Maintenant, dit la reine-mère, il ne nous reste plus qu'à remercier notre jeune et habile messager de son adresse et de son dévouement, et à lui promettre que, si nous réussissons dans nos projets, sa fortune suivra la nôtre.
—Mille grâces soient rendues à Votre Majesté de ses bonnes intentions, mais dès lors que le dévouement entrevoit une récompense il n'est plus le dévouement, il est le calcul ou l'ambition. Ma fortune suffit à mes besoins et je ne demande qu'un peu de gloire personnelle pour justifier celle de ma naissance.
—Soit, dit Marie de Médicis, tandis que sa belle-fille donnait sa main à baiser au comte de Moret, ce sera à nous, vos obligés, et non à vous, de nous occuper de ces détails-là. Gaston, reconduisez votre frère: par tout autre escalier que le vôtre, une fois minuit sonné, il ne pourrait plus sortir du Louvre.
Le comte poussa un soupir et jeta un dernier regard autour de lui. Il espérait que le même guide qui l'avait accompagné à son entrée l'accompagnerait à sa sortie. Il lui fallut, à son grand regret, renoncer à cet espoir.
Il salua les deux reines, et suivit le duc d'Orléans d'un air consterné.
Gaston le conduisit à son appartement, et lui ouvrant la porte d'un escalier secret:
—Maintenant, mon frère, lui dit-il, recevez de nouveau mes remercîments, et croyez à ma sincère reconnaissance.
Le comte s'inclina.
—Ai-je quelque mot d'ordre à dire? demanda-t-il, quelque signe de convention à échanger?
—Aucun, vous frappez au carreau du suisse en disant: maison de M. le duc d'Orléans, service de nuit, et l'on vous laissera passer.
Le comte jeta un dernier regard derrière lui, envoya son plus tendre soupir rejoindre son inconnue, descendit deux étages, frappa au carreau du suisse, prononça les paroles convenues et se trouva immédiatement dans la cour.
Comme il y avait un mot d'ordre pour entrer au Louvre, mais qu'il n'y en avait point pour en sortir, il traversa le pont-levis et se trouva, au bout d'un instant, à l'angle de la rue des Fossés-St Germain et de la rue des Poulies, où l'attendaient son page et son cheval, ou plutôt le page et le cheval du duc de Montmorency.
—Ah! murmura-t-il en mettant le pied à l'étrier, je parie qu'elle n'a pas dix-huit ans et qu'elle est belle à ravir. Ventre-Saint-Gris, je le crois bien que je conspirerai contre le cardinal, puisque c'est pour moi le seul moyen de la revoir!
Pendant ce temps, Gaston d'Orléans, après s'être assuré que le comte de Moret avait franchi sans accident le guichet qui conduisait de l'intérieur du château dans la cour, rentrait dans son appartement, s'enfermait dans sa chambre à coucher, en croisant les rideaux pour s'assurer qu'aucun regard indiscret ne pouvait pénétrer jusqu'à lui, et, tirant la lettre de sa sœur Christine de sa poche, l'exposait d'une main tremblante, à la chaleur des bougies.
Alors, dans les interstices des lignes écrites à l'encre noir, on vit, sous l'influence de la chaleur, apparaître des lignes nouvelles, écrites de la même main, tracées avec une encre sympathique, blanche primitivement, mais se colorant peu à peu jusqu'à ce qu'elle arrivât à une teinte jaune foncé, tirant sur le rouge.
Ces quelques lignes nouvellement écloses disaient:
«—Continuez de faire ostensiblement votre cour à Marie de Gonzague, mais, secrètement, assurez-vous de la reine. Il faut qu'en cas de mort de notre frère aîné, Anne d'Autriche croie être sûre de garder la couronne, ou sinon, mon très cher Gaston, grâce aux conseils de Mme de Fargis et à l'intervention de Mme de Chevreuse, elletrouvera bien moyen d'êtrerégente, craignant de ne pas êtrereine.»
«—Continuez de faire ostensiblement votre cour à Marie de Gonzague, mais, secrètement, assurez-vous de la reine. Il faut qu'en cas de mort de notre frère aîné, Anne d'Autriche croie être sûre de garder la couronne, ou sinon, mon très cher Gaston, grâce aux conseils de Mme de Fargis et à l'intervention de Mme de Chevreuse, elletrouvera bien moyen d'êtrerégente, craignant de ne pas êtrereine.»
—Oh! murmura Gaston, sois tranquille, bonne petite sœur, j'y veillerai!
Et ouvrant un secrétaire, il y enferma la lettre dans un tiroir à secret.
De son côté, la reine-mère, aussitôt le duc d'Orléans sorti, avait pris congé de sa belle-fille et, étant rentrée dans son appartement, s'était fait dévêtir, s'était habillée de nuit, et avait donné congé à ses femmes.
Puis, restée seule, elle avait tiré une sonnette cachée dans un pli d'étoffe.
Quelques secondes après, un homme de 45 à 50 ans, à la figure jaune et vigoureusement accentuée, aux cheveux, aux sourcils et aux moustaches noirs, était, répondant à l'appel de la sonnette, entré par une porte perdue dans la tapisserie.
Cet homme, c'était le musicien, le médecin et l'astrologue de la reine. C'était, chose triste à dire, le successeur de Henri IV et de Vittorio Orsini, de Concino Concini, de Bellegarde, de Bassompierre, du cardinal de Richelieu: c'était le Provençal Vauthier, qui, pour mieux gouverner son corps, s'était fait médecin, et pour mieux assortir son esprit, astrologue. Richelieu tombé, si Richelieu tombait, son héritage serait disputé entre Bérulle, un sot, et Vauthier, un charlatan; et beaucoup, qui savaient l'influence qu'il avait sur la reine-mère, beaucoup disaient que Vauthier avait au moins autant de chances au ministère que son rival.
Vauthier entra donc dans une espèce d'antichambre-boudoir qui précédait la chambre à coucher.
—Eh! vite! vite! accourez, dit-elle, et me donnez, si vous l'avez composée, cette liqueur qui a le pouvoir de faire paraître les écritures invisibles.
—Oui, madame, répondit Vauthier en tirant une fiole de sa poche; une recommandation de Votre Majesté m'est trop précieuse pour que je l'oublie jamais: la voici. Votre Majesté a-t-elle donc enfin reçu la lettre qu'elle attendait?
—La voilà! dit la reine-mère, tirant la lettre de sa poitrine, quatre lignes seulement, presque insignifiantes, du duc de Savoie; mais il est évident qu'il ne m'écrit pas si confidentiellement et ne m'envoie pas la lettre par un bâtard de mon mari, pour me dire une semblable banalité.
Et elle tendit la lettre à Vauthier, qui la déplia et la lut.
—En effet, dit-il, il doit y avoir autre chose que cela.
L'écriture apparente, c'est-à-dire celle que l'on voyait, traçait cinq ou six lignes au haut de la page et était bien de la main même de Charles-Emmanuel, ce qui, avec l'avis reçu de toujours chercher dans les lettres autre chose que le texte visible, confirmait la reine-mère dans l'idée que le moment était venu d'appeler à son aide la préparation chimique demandée à Vauthier.
Or, il y avait une chose certaine, c'est que si quelque recommandation invisible était cachée dans la lettre du duc de Savoie, cette recommandation devait se trouver au-dessous de la dernière ligne et était écrite sur la partie restée blanche, et qui comprenait les trois quarts de la page.
Vauthier trempa un pinceau dans la liqueur qu'il avait préparée, et il en lava légèrement le papier, depuis la dernière ligne jusqu'en bas.
A mesure que le pinceau mouillait la surface blanche, on voyait aussitôt apparaître çà et là des lettres plus hâtives les unes que les autres, puis les lignes se former, et enfin, après cinq minutes d'imbibation, on put lire distinctement le conseil suivant:
«Simulez avec votre fils Gaston une brouille dont son amour insensé pour Marie de Gonzague pourrait être la cause, et si la campagne d'Italie est résolue, malgré votre opposition, obtenez pour lui, sous prétexte de l'éloigner de sa folle passion, obtenez, je vous le répète, le commandement de l'armée. Le cardinal-duc, dont toute l'ambition est de passer pour le premier général de son siècle, ne supportera point cette honte et donnera sa démission; une seule crainte resterait, c'est que le roi ne l'acceptât point.»
«Simulez avec votre fils Gaston une brouille dont son amour insensé pour Marie de Gonzague pourrait être la cause, et si la campagne d'Italie est résolue, malgré votre opposition, obtenez pour lui, sous prétexte de l'éloigner de sa folle passion, obtenez, je vous le répète, le commandement de l'armée. Le cardinal-duc, dont toute l'ambition est de passer pour le premier général de son siècle, ne supportera point cette honte et donnera sa démission; une seule crainte resterait, c'est que le roi ne l'acceptât point.»
Marie de Médicis et son conseiller se regardèrent.
—Avez-vous quelque chose de meilleur à me proposer? demanda la reine mère.
—Non, madame, répondit celui-ci; d'ailleurs, j'ai toujours vu que les avis de M. de Savoie étaient bons à suivre.
—Suivons-les donc alors, dit Marie de Médicis avec un soupir. Nous ne pouvons être dans une pire position que celle où nous sommes. Avez-vous consulté les astres, Vauthier?
—Ce soir encore, j'ai passé une heure à les étudier du haut de l'observatoire de Catherine de Médicis.
—Eh bien, que disent-ils?
—Ils promettent à Votre Majesté un triomphe complet sur ses ennemis.
—Ainsi soit-il! répondit Marie de Médicis, en tendant à l'astrologue une main un peu déformée par la graisse, mais cependant encorebelle, que celui-ci baisa respectueusement.
Et tous deux rentrèrent dans la chambre à coucher, dont la porte se referma sur eux.
Restée seule dans sa chambre, Anne d'Autriche avait écouté successivement s'éloigner, et les pas de Gaston d'Orléans, et ceux de sa belle-mère, puis, quand le bruit s'en fut complétement éteint, elle se leva doucement, passa ses petits pieds espagnols dans des mules de satin bleu de ciel brodées d'or et alla s'asseoir près de sa toilette, dans le tiroir de laquelle elle prit un petit sachet de toile, contenant, au lieu de poudre d'iris, parfum qu'elle préférait à tous les autres pour son linge et que sa belle mère faisait venir de Florence, de la poussière de charbon pilé: de ce contenu elle saupoudra la seconde page, restée blanche, de la lettre de Don Gonzalez de Cordoue et, de même que par des moyens différents le même résultat avait été obtenu pour la lettre de Mme Christine à son frère Gaston, et pour celle de Charles-Emmanuel à la reine mère, en présentant l'une à la chaleur d'une bougie, et en passant sur l'autre une préparation chimique, des lettres apparurent sur celle de Don Gonzalez de Cordoue à la reine, au contact de la poussière de charbon.
Cette fois, la lettre était du roi Philippe IV lui-même.
Elle disait:
«Ma sœur, je connais par notre bon ami M. de Fargis, le projet qui, en cas de mort du roi Louis XIII, vous promet pour mari, son frère et son successeur au trône, Gaston d'Orléans; mais ce qui serait mieux encore, c'est qu'à l'époque de cette mort, vous vous trouvassiez enceinte.«Les reines de France ont un grand avantage sur leurs époux: elles peuvent faire des dauphins sans eux, et ils n'en peuvent pas faire sans elles.«Méditez cette incontestable vérité, et comme vous n'avez pas besoin, pour vos méditations, d'avoir ma lettre sous les yeux, brûlez-la.«Philippe.»
«Ma sœur, je connais par notre bon ami M. de Fargis, le projet qui, en cas de mort du roi Louis XIII, vous promet pour mari, son frère et son successeur au trône, Gaston d'Orléans; mais ce qui serait mieux encore, c'est qu'à l'époque de cette mort, vous vous trouvassiez enceinte.
«Les reines de France ont un grand avantage sur leurs époux: elles peuvent faire des dauphins sans eux, et ils n'en peuvent pas faire sans elles.
«Méditez cette incontestable vérité, et comme vous n'avez pas besoin, pour vos méditations, d'avoir ma lettre sous les yeux, brûlez-la.
«Philippe.»
La reine, après avoir relu la lettre du roi, son frère, une seconde fois, afin d'en bien graver sans doute chaque parole dans sa mémoire, la prit par un de ses angles, l'approcha de la bougie, y mit le feu, et la soutint en l'air jusqu'à ce que la flamme vint, en éclairant sa belle main, lécher le bout de ses ongles roses; alors seulement, elle lâcha la lettre, dont la partie intacte se consuma avant même que la cendre, sur laquelle couraient des milliers d'étincelles, eût touché la terre; mais à l'instant même et de mémoire elle transcrivit la lettre toute entière, suivie de la recommandation, sur un papier à part qu'elle enferma dans un tiroir secret d'un petit meuble qui lui servait de secrétaire.
Puis, elle revint à pas lents vers son lit, laissa glisser de ses épaules sur ses hanches et de ses hanches à terre son peignoir de satin, en sortit comme Vénus sortit d'une vague d'argent, se coucha lentement et laissant avec un soupir tomber la tête sur son oreiller, elle murmura:
—O Buckingham! Buckingham!
Et quelques sanglots étouffés troublèrent seuls, à partir de ce moment, le silence de la chambre royale.
Il existe à la galerie du Louvre un portrait du peintre janséniste Philippe de Champagne, représentantau vrai, comme on disait alors, la fine, vigoureuse et sèche figure du cardinal de Richelieu.
Tout au contraire des Flamands ses compatriotes, ou des Espagnols ses maîtres, Philippe de Champagne est avare de cette étincelante couleur que broient sur leur palette et répandent sur leurs toiles les Rubens et les Murillo; c'est qu'en effet, pousser dans un flot de lumière le sombre ministre constamment perdu dans la demi teinte de sa politique, dont la devise était un aigle dans les nuages,Aquila in nubibus, c'eût été flatter l'art peut-être, mais à coup sûr mentir à la vérité.
Etudiez ce portrait, vous tous, hommes de conscience, qui voulez, après deux siècles et demi, ressusciter le mort illustre et vous faire une idée physique et morale du grand génie calomnié par ses contemporains, méconnu, presque oublié par le siècle suivant, et qui n'a trouvé qu'après deux cents ans de sépulcre, la place qu'il avait le droit d'attendre de la postérité.
Ce portrait est un de ceux qui ont le privilége de vous arrêter court et de vous faire rêver. Est-ce un homme, est-ce un fantôme, cette créature en robe rouge, en camail blanc, à l'aube de point de Venise, à la calotte rouge, au front large, aux cheveux gris, à la moustache grise, à l'œil gris filtrant un regard terne, aux mains fines, maigres et pâles? Sa figure, par la fièvre éternelle qui le brûle, vit aux pommettes seulement; n'est-ce pas que, plus vous le contemplez, moins vous savez sic'est un être vivant, ou si, comme saint Bonaventure, ce n'est point quelque trépassé qui vient écrire ses mémoires après sa mort? N'est-ce pas que, si tout à coup il se détachait de sa toile, s'il descendait de son cadre, s'il marchait à vous, n'est-ce pas que vous reculeriez, en vous signant, comme vous feriez devant un fantôme?
Ce qu'il y a de visible et d'incontestable dans cette peinture, c'est qu'elle reproduit un esprit, une intelligence, voilà tout. Pas de cœur, pas d'entrailles, heureusement pour la France; dans ce vide de la monarchie qui se fait entre Henri IV et Louis XIV, pour dominer ce roi mal venu, faible, impuissant, cette cour inquiète et dissolue, ces princes avides et sans foi, pour pétrir cette boue animée, pour en faire la Genèse d'un monde nouveau, c'était un cerveau qu'il fallait, et pas autre chose.
Dieu créa de ses mains cet automate terrible, placé par la Providence à une distance égale de Louis XI et de Robespierre, pour qu'il abattît les grands seigneurs comme Louis XI avait abattu les grands vassaux, comme Robespierre devait abattre les aristocrates. De temps en temps, comme de rouges comètes, les peuples voient apparaître à l'horizon un de ces faucheurs sanglants qui semblent une chose artificielle, qui avancent sans se mouvoir, qui s'approchent sans bruit; puis, arrivés enfin au milieu du champ que leur mission est de moissonner, se mettent à la besogne et ne s'arrêtent que quand leur tâche est finie, c'est-à-dire que tout est abattu.
C'est bien ainsi qu'il vous eût apparu, dans cette soirée du 5 décembre 1628, au moment où, soucieux des haines qui l'entourent, préoccupé des grands projets qu'il médite, voulant exterminer l'hérésie en France, voulant chasser l'Espagne du Milanais, tuer l'influence de l'Autriche en Toscane, cherchant à deviner, et fermant sa bouche, éteignant ses yeux de peur qu'on ne le devine, c'est ainsi qu'il vous eût apparu, l'homme sur qui reposaient les destinées de la France, le ministre impénétrable que notre grand historien Michelet appelle leSphinx rouge.
Il sortait de ce ballet, pendant lequel ses intuitions lui avaient dit que l'absence de la reine avait une cause politique, et, par conséquent menaçante pour lui, et que quelque chose de venimeux se tramait dans cette alcôve royale, dont les douze pieds carrés lui donnaient plus de travail et d'embarras que le reste du monde.
Il rentrait triste, lassé, presque dégoûté, murmurant comme Luther: «Il est des moments où Notre-Seigneur a l'air de s'ennuyer du jeu et de jeter les cartes sous la table.»
C'est qu'il savait aussi à quel fil, à quel cheveu, à quel souffle tenait non seulement sa puissance, mais sa vie. Son cilice à lui était fait de pointes de poignards. Il sentait qu'il en était, en 1628, où Henri IV en était en 1606. Tout le monde avait besoin de sa mort; ce qu'il y avait de pis, c'est que Louis XIII n'aimait pas ce visage pointu; lui seul le soutenait, mais à tout moment Richelieu se sentait chanceler sous les défaillances royales.
Ce n'eût été rien encore si cet homme de génie eût été sain et vigoureux comme l'était son odieux rival Bérulle; mais l'insuffisance de l'argent, l'effort continuel d'esprit pour inventer des ressources, dix intrigues de cour auxquelles il fallait faire face à la fois, le tenaient sans cesse dans une agitation terrible.
C'était cette fièvre qui lui empourprait les pommettes des joues, tout en lui faisant un front de marbre et des mains d'ivoire.
Joignez à cela les discussions théologiques, la rage des vers, la nécessité de ravaler le fiel et la fureur, et, du jour au lendemain, brûlé aux entrailles par un fer rouge, il était à deux doigts de la mort.
Curieux accouplement que celui de ces deux malades. Par bonheur, le roi pressentait, sans en être sûr cependant, que si Richelieu lui manquait, le royaume était perdu; mais, par malheur, Richelieu savait que, le roi mort, il n'avait pas vingt-quatre heures à vivre; haï de Gaston, haï d'Anne d'Autriche, haï de la reine mère, haï de M. de Soissons qu'il tenait en exil, haï des deux Vendôme qu'il tenait en prison, haï de toute la noblesse qu'il empêchait de scandaliser Paris par des duels en place publique, il devait s'arranger pour mourir le même jour au moins que Louis XIII, à la même heure s'il était possible.
Une seule personne lui était fidèle, dans ce jeu de bascule, dans cette bonne et mauvaise fortune qui se succédait si rapidement que le même jour qui amenait l'orage, tôt après ramenait le soleil.
C'était sa fille adoptive, sa nièce, madame de Combalet, que nous avons vue chez madame de Rambouillet, avec ce costume de carmélite qu'elle portait depuis la mort de son mari.
Aussi, la première chose qu'il fit en rentrant dans son appartement de la Place-Royale, fut-elle de frapper sur un timbre.
Trois portes s'ouvrirent presqu'en même temps.
A l'une apparaissait Guillemot, son valet de chambre de confiance.
A l'autre, Charpentier, son secrétaire.
A la troisième, Rossignol, son déchiffreur de dépêches.
—Ma nièce est-elle rentrée? demanda-t-il à Guillemot.
—Elle rentre à l'instant même, monseigneur, répondit le valet de chambre.
—Dis-lui que je dois passer la nuit au travail, et demande lui si elle veut me venir voir ici, ou si elle préfère que je monte chez elle.
Le valet de chambre referma la porte, et s'en alla exécuter l'ordre qu'il avait reçu.
Se retournant alors vers Charpentier:
—Avez-vous vu le révérend père Joseph? lui demanda-t-il.
—Il est venu deux fois dans la soirée, et il faut, dit-il, qu'il parle à monseigneur ce soir.
—S'il revient une troisième fois, faites-le entrer. M. de Cavois est dans la chambre des gardes?
—Oui, monseigneur.
—Prévenez-le de ne pas s'éloigner... Il se pourrait que j'eusse cette nuit besoin de ses services.
Le secrétaire se retira.
—Et vous, Rossignol, demanda le cardinal, avez-vous trouvé le chiffre de la lettre que je vous ai donnée? Vous savez... cette lettre volée dans les papiers de Senelle, le médecin du roi, à son retour de Lorraine.
—Oui, monseigneur, répondit avec un accent méridional des plus prononcés, un petit homme de quarante-cinq à cinquante ans, presque bossu par l'habitude de se tenir courbé, dont le trait le plus saillant était un long nez, sur lequel il eût pu étager trois ou quatre paires de lunettes, et sur lequel il avait la modestie de n'en faire chevaucher qu'une. Il est on ne peut plus facile: le roi s'appelleCéphale, la reineProcris, Votre Eminencel'Oracle, Mme de CombaletVénus.
—C'est bien, dit le cardinal, donnez-moi la clef entière du chiffre, je lirai la dépêche moi-même.
Rossignol fit un pas en arrière pour se retirer.
—A propos, ajouta le cardinal, vous me ferez signer demain une gratification de vingt pistoles.
—Monseigneur n'a pas d'autres ordres à me donner?
—Non, rentrez dans votre cabinet, faites la clef du chiffre et me la tenez prête pour le moment où je vous appellerai.
Rossignol se retira à reculons et en saluant jusqu'à terre.
Au moment où la porte se refermait sur lui, le bruit d'une espèce de grelot chevrotta, à peine perceptible, dans le tiroir même du bureau du cardinal.
Il ouvrit le tiroir et trouva le grelot frémissant encore. Aussitôt, en manière de réponse, il appuya le bout du doigt sur un petit bouton, qui correspondait sans doute à l'appartement de Mme de Combalet, car une minute après elle entrait chez son oncle par une porte opposée à celles qui, jusque-là, s'étaient ouvertes.
Un grand changement s'était fait dans son costume; elle avait enlevé son voile et son bandeau, son scapulaire et sa guimpe, de sorte qu'elle n'avait plus que sa tunique d'étamine serrée à la taille par une ceinture de cuir; ses beaux cheveux châtains, délivrés de leur prison, tombaient en boucles soyeuses jusque sur ses épaules, et sa tunique, un peu plus décolletée que l'ordre ne l'eût permis si elle eût été une vraie carmélite au lieu d'en porter seulement l'habit à la suite d'un vœu, laissait voir la forme d'un sein dont un bouquet de violettes et de boutons de rose, bouquet que nous avons déjà remarqué, mais sur sa guimpe, chez Mme de Rambouillet, en indiquait tout à la fois la naissance et la séparation.
Cette tunique brune, posée sans intermédiaire sur la peau, faisait ressortir la blancheur satinée de son col élégant et de ses belles mains, et comme sa taille n'était point emprisonnée dans les corsets de fer que l'on portait à cette époque, elle ondulait gracieuse, sous ces plis élégants que fait la laine, c'est-à-dire l'étoffe qui drape le mieux.
A la vue de cette adorable créature, tout enveloppée d'un parfum mystique, qui, atteignant à peine vingt-cinq ans, était dans toute la fleur de sa beauté, et que la simplicité de son costume rendait plus belle et plus gracieuse encore, s'il était possible, le visage froncé du cardinal se détendit, un rayon illumina cette physionomie sombre, un soupir d'allégement souleva sa poitrine, et il étendit vers elle ses deux bras en disant:
—Oh! venez, venez, Marie!
La jeune femme n'avait pas besoin de cet encouragement, car elle venait à lui avec un charmant sourire, détachant son bouquet de son corsage, le portant à ses lèvres, et le présentant à son oncle.
—Merci, mon bel enfant chéri, dit le cardinal, qui, sous prétexte de respirer le bouquet, le porta à son tour à ses lèvres; merci, ma fille bien aimée!
Puis, l'attirant à lui, et l'embrassant au front, comme un père eût fait à sa fille:
—Oui, j'aime les fleurs, elles sont fraîches comme vous, parfumées comme vous.
—Vous êtes cent fois bon, cher oncle! Vous m'avez fait dire que vous désiriez me voir, serais-je assez heureuse pour que vous eussiez besoin de moi?
—J'ai toujours besoin de vous, ma belle Marie, dit le cardinal, en regardant sa nièce avec ravissement; mais votre présence m'est ce soir plus nécessaire que jamais.
—Oh! mon bon oncle, dit Mme de Combalet, en essayant de baiser les mains du cardinal, chose à laquelle il s'opposa, en portant au contraire les mains de sa nièce à ses lèvres, et en les baisant malgré une résistance qui venait bien plutôt du respect profond que la jeune veuve avait pour son oncle que d'une autre cause, je vois qu'ils vous ont encore tourmenté ce soir. Vous devriez y être accoutumé cependant, ajouta-t-elle avec un triste sourire. Mais que vous importe, tout ne vous réussit-il pas!
—Oui, dit le cardinal, je le sais, il est impossible d'être à la fois plus haut et plus bas, plus heureux et plus malheureux, plus puissant et plus impuissant que je ne le suis. Mais vous le savez mieux que personne, vous Marie, à quoi tiennent mes prospérités politiques et mon bonheur privé. Vous m'aimez de tout votre cœur, vous, n'est-ce pas?
—De tout mon cœur, de toute mon âme!
—Eh bien! après la mort de Chalais, vous vous le rappelez, je venais là de remporter une grande victoire; je tenais abattus à mes pieds, Monsieur, la reine, les deux Vendôme, le comte de Soissons. Eh bien! qu'ont-ils fait, ceux à qui j'ai pardonné? Ils ne m'ont point pardonné, à moi; ils m'ont mordu à l'endroit le plus sensible, au cœur de mon cœur. Ils savaient que je n'aime au monde que vous, que, par conséquent, votre présence m'est aussi nécessaire que l'air que je respire, que le soleil qui m'éclaire; eh bien! ils vous ont fait scrupule de vivre avec ce damné prêtre, avec cet homme de sang! Vivre avec moi! Oui, vous vivez avec moi, et, je dirai plus, je vis par vous. Eh bien! cette vie si dévouée de votre part, si pure de la mienne, qu'une mauvaise pensée, même en vous voyant si belle, même en vous tenant entre mes bras, comme je vous tiens en ce moment, ne m'a jamais traversé l'esprit, cette vie dont vous devez être fière comme d'un sacrifice, ils vous en ont fait une honte; vous eûtes peur, vous renouvelâtes votre vœu, vous voulûtes entrer au couvent. Il me fallut solliciter du pape, à qui je faisais la guerre, un bref pour vous interdire cette retraite. Comment voulez-vous que je ne tremble pas? S'ils me tuent, ce n'est rien; au siége de La Rochelle, j'ai vingt fois risqué ma vie; mais s'ils me renversent, s'ils m'exilent, s'ils m'emprisonnent, comment vivrai-je loin de vous, hors de vous?
—Mon oncle bien-aimé, répondit la belle dévote en fixant sur le cardinal un regard où l'on pouvait lire plus que la tendresse d'une nièce pour son oncle, et même peut-être plus que l'amour d'une fille pour son père, vous aviez cependant à cette époque été aussi bon qu'il vous était possible de l'être; mais je ne vous connaissais pas, mais je ne vous aimais pas comme je vous connais et vous aime aujourd'hui. J'ai fait un vœu, le pape m'en a relevée, aujourd'hui mon vœu n'existe donc plus. Eh bien, à cette heure je fais un serment dont vous-même n'aurez pas le pouvoir de me relever; je fais le serment, partout où vous serez, d'être; partout où vous irez, de vous suivre: palais, exil, prison, c'est tout un pour moi; le cœur ne vit pas où il bat, mais où il aime; eh bien, mon bon oncle, mon cœur est en vous, car je vous aime et n'aimerai jamais que vous.
—Oui, mais quand ils seront vainqueurs à leur tour, vous laisseront-ils vous dévouer à moi, puisqu'ils ont failli vous en empêcher, étant vaincus? Tenez, Marie, ce que je crains plus que ma chute, plus que mon pouvoir détruit, plus que mon ambition désabusée, c'est d'être séparé de vous. Oh! si je n'avais à lutter que contre l'Espagne, que contre l'Autriche, que contre la Savoie, cela ne serait rien; mais avoir à lutter contre ceux-là même qui m'entourent, que je fais riches, heureux, puissants! Ne pas oser, quand je lève le pied, le reposer de peur de fouler quelque vipère ou d'écraser quelque scorpion, voilà ce qui m'épuise! Spinola, Walstein, Olivarès, que m'importe la lutte avec eux? Je les terrasserai. Ce ne sont pas mes vrais ennemis, mes vrais rivaux, eux! Mon vrai rival, c'est un Vauthier; mon véritable ennemi, c'est un Bérulle, un être inconnu qui intrigue dans une alcôve, ou qui rampe dans une antichambre, et dont j'ignore non-seulement le nom, mais même l'existence. Ah! je fais des tragédies.—Hélas! je n'en sais pas de plus sombre que celle que je joue! Ainsi, tout en luttant contre la flotte anglaise, tout en éventrant les murailles de La Rochelle, à force de génie, je puis le dire, quoique je parle de moi, je parviens, en dehors de mon armée, à lever 12,000 hommes en France; je les donne au duc de Nevers, héritier légitime de Mantoue et du Montferrat, pour aller conquérir son héritage.—Certes, c'était plus qu'il n'en fallait, si je n'avais eu à combattre que Philippe III,que Charles-Emmanuel, que Ferdinand II, c'est-à-dire que l'Espagne, l'Autriche et le Piémont! Mais l'astrologue Vauthier a vu dans les étoiles que l'armée ne passerait pas les monts, mais le pieux Bérulle a craint que le succès de Nevers ne rompît le bon accord qui existe entre Sa Majesté très chrétienne et lui. Ils font écrire par la reine-mère à Créquy, à Créquy que j'ai fait pair, maréchal de France, gouverneur du Dauphiné, et Créquy, qui attend ma chute pour devenir connétable, au détriment de Montmorency, refuse des vivres dont il regorge. La faim se met dans l'armée; à la suite de la faim, la désertion; à la suite de la désertion, le Savoyard! Mais ces rochers qui, en roulant des montagnes de la Savoie, ont écrasé les débris de l'armée française, qui les a poussés? Une reine de France, Marie de Médicis! Il est vrai qu'avant d'être reine de France, Marie de Médicis était fille de François, c'est-à-dire d'un assassin, et la nièce de Ferdinand, cardinal défroqué, empoisonneur de son frère et de sa belle-sœur! Eh bien, c'est ainsi que l'on fera de moi, ou plutôt de mon armée, si je ne vais pas en Italie, et l'on me minera ici jusqu'à ce que je m'écroule, si j'y vais. C'est pourtant le bien de la France que je veux: Mantoue et Montferrat, petits pays, je le sais bien, mais grandes positions militaires; Cazal, la clé des Alpes, aux mains du Savoyard, pour qu'il la prête, selon ses intérêts, tantôt à l'Autriche, tantôt à l'Espagne; Mantoue, la capitale des Gonzague, qui abrite les arts fugitifs, Mantoue, un musée, devenu, avec Venise, le dernier nid de l'Italie; Mantoue enfin, qui couvre à la fois la Toscane, le pape et Venise!—Vous ferez peut-être lever le siége de Cazal, mais vous ne sauverez pas Mantoue, m'écrit Gustave Adolphe! Ah! si je n'étais pas cardinal, si je ne relevais pas de Rome, je ne voudrais pas d'autre allié que Gustave-Adolphe! Mais le moyen de faire alliance avec les protestants du Midi? Si je pouvais réunir tout à la fois dans ma main le pouvoir spirituel et temporel. Légat à vie! et quand on pense que c'est un charlatan, un Vauthier, un sot, un Bérulle, qui empêchent un pareil projet de s'accomplir!
Il se leva.
—Et quand on pense encore, ajouta-t-il, que je les tiens toutes! la belle-fille et la belle-mère. Que je puis, quand je voudrai m'en donner la peine, avoir la preuve de l'adultère de l'une et de la complicité de l'autre dans le meurtre de Henri IV, et que, quand les paroles sont toutes prêtes à jaillir de ma gorge, j'étouffe, je ne parle pas, pour ne pas compromettre la gloire de la couronne de France.
—Mon oncle! s'écria Mme de Combalet effrayée.
—Oh! j'ai mes témoins, continua le cardinal, Mme de Bellier et Patrocle pour la reine Anne d'Autriche, la d'Escoman pour Marie de Médicis; j'irai la chercher dans son égout des Filles repenties, la pauvre martyre, et si elle est morte, je ferai parler son cadavre.
Il marchait avec agitation.
—Mon cher oncle, dit Mme de Combalet, en allant se mettre sur son chemin, ne parlez pas de tout cela ce soir, vous y penserez demain.
—Vous avez raison, Marie, dit Richelieu, reprenant par la force de sa prodigieuse volonté toute sa puissance sur lui même. Qu'avez-vous fait aujourd'hui? D'où venez-vous?
—J'ai été chez Mme de Rambouillet.
—Que s'y est-il passé? Qu'a-t-on fait de beau? Qu'a-t-on dit de bien chez l'illustre Parthenis? dit le cardinal en essayant de sourire.
—On a présenté un jeune poëte qui arrive de Rouen.
—Ils tiennent donc manufacture de poëtes à Rouen. Il n'y a pas trois mois que Rotrou descend du coche.
—Eh bien, c'est justement Rotrou qui l'a présenté comme un de ses amis.
—Et comment l'appelle-t-on, ce poëte?
—Pierre Corneille.
Le cardinal fit un mouvement de tête et d'épaule qui voulait dire: Inconnu.
—Et sans doute il arrive avec quelque tragédie en poche?
—Avec une comédie en cinq actes.
—Qui a pour titre?
—Mélite.
—Ce n'est point un nom historique.
—Non, c'est un sujet de fantaisie. Rotrou prétend qu'il est destiné à effacer tous les poëtes passés, présents et futurs.
—L'impertinent!
Mme de Combalet vit qu'elle touchait une corde délicate; elle rompit les chiens.
—Puis, ajouta-t-elle, Mme de Rambouillet nous a fait une surprise; elle a fait bâtir, sans rien dire à personne, en faisant passer maçons et charpentiers par-dessus les murailles des Quinze Vingts, un appendice à son hôtel, une chambre ravissante toute tendue en velours bleu, or et argent. Je n'ai encore rien vu d'aussi grand goût.
—En désirez-vous une pareille? chère Marie; rien de plus facile; vous l'aurez au palais que je fais bâtir.
—Merci. Il me faut, à moi, vous l'oubliez toujours, cher oncle, une cellule de religieuse, rien de plus, pourvu que ce soit près de vous.
—Est-ce tout?
—Pas tout à fait, mais je ne sais si je dois vous le dire.
—Pourquoi cela?
—Parce que dans le reste il y a un coup d'épée.
—Des duels! des duels encore! murmura Richelieu. Je ne parviendrai donc pas à déraciner de la terre de France ce faux point d'honneur!
—Cette fois, ce n'est pas un duel, c'est une simple rencontre. M. le marquis de Pisani a été rapporté à l'hôtel, évanoui à la suite d'une blessure.
—Dangereuse?
—Non, mais bien lui en a pris d'être bossu. Le fer a rencontré le sommet de sa bosse et, ne pouvant pénétrer, a glissé sur les côtes... Mon Dieu! comment donc, a dit le chirurgien? sur les côtes... imbriquées l'une sur l'autre, à travers les chairs de la poitrine et une partie du bras gauche.
—Sait-on à quel propos le combat a eu lieu?
—Il me semble que j'ai entendu prononcer le nom du comte de Moret.
—Du comte de Moret! répéta Richelieu en fronçant le sourcil; il me semble que voilà bien des fois que j'entends prononcer ce nom-là depuis trois jours. Et qui a donné ce joli coup d'épée au marquis Pisani?
—Un de ses amis.
—Son nom?
Mme de Combalet hésita; elle savait la sévérité de son oncle à l'endroit des duels.
—Mon cher oncle, dit-elle, vous savez ce que je vous ai dit: ce n'est ni un duel, ni un appel, ce n'est pas même une rencontre, les deux adversaires se sont pris de discussion à la porte de l'hôtel.
—Mais quel est le second? Je vous demande son nom, Marie.
—Un certain Souscarrières.
—Souscarrières, dit Richelieu, je connais ce nom-là!
—C'est possible, mais je puis vous affirmer, mon cher oncle, qu'il n'est coupable en rien.
—Qui?
—M. Souscarrières.
Le cardinal avait tiré ses tablettes de sa poche et les consultait.
Il parut avoir trouvé ce qu'il cherchait.
—C'est le marquis Pisani, continua Mme de Combalet, qui a tiré son épée et qui s'est jeté sur lui comme un fou: Voiture et Brancas, qui ont été témoins tous deux du fait, quoique amis de la maison, donnent tort à Pisani.
—C'est bien l'homme que je pensais, murmura le cardinal.
Et il frappa sur un timbre.
Charpentier parut.
—Faites venir Cavois, dit le cardinal.
—Oh! mon oncle n'allez pas arrêter ce malheureux jeune homme et lui faire son procès! s'écria, en joignant les mains, Mme de Combalet.
—Au contraire, dit le cardinal en riant, je vais peut-être faire sa fortune.
—Oh! ne raillez pas, mon oncle.
—Avec vous, Marie, jamais je ne raille. Ce Souscarrières tient, à partir de ce moment, sa fortune entre les mains, et ce qu'il y a de mieux, c'est que cette fortune, il vous la devra; c'est à lui de ne pas la laisser tomber.
Cavois entra.
—Cavois, dit le cardinal au capitaine des gardes, à moitié endormi, vous allez aller rue des Frondeurs, entre la rue Traversière et la rue Saint-Anne; vous vous informerez, dans la maison qui fait l'angle, si là ne demeure point un certain cavalier qui se fait appeler Pierre de Bellegarde, marquis de Montbrun, sieur de Souscarrières.
—Oui, monseigneur.
—Et s'il y demeure et que vous le trouviez chez lui, vous lui direz que, malgré l'heure avancée de la nuit, j'aurais le plus grand plaisir de causer un instant avec lui.
—Et s'il refusait de venir?
—Bon! Cavois, vous n'êtes point embarrassé pour si peu, ce me semble. «De gré ou de force, il faut que je le voie, entendez-vous. Il le faut!»
—Dans une heure, il sera aux ordres de Votre Eminence, dit Cavois en s'inclinant.
Arrivé à la porte, le capitaine des gardes se trouva face à face avec un nouvel arrivant. A sa vue, il s'effaça avec tant de respect et de diligence qu'il était évident qu'il cédait le pas à un éminent personnage.
Et en effet, au même moment, dans l'encadrement de la porte parut le fameux capucin du Tremblay, connu sous le nom de frère Joseph, ou d'Éminence grise!
Le père Joseph était si bien connu pour être la seconde âme du cardinal, qu'en levoyant paraître les plus familiers serviteurs du ministre se retiraient à l'instant même, et que la présence de l'Éminence grise dans le cabinet de Richelieu semblait avoir le privilége de faire le vide autour d'elle.
Mme de Combalet, comme les autres, subissait cette influence et n'échappait point au malaise qu'inspirait cette silencieuse apparition; en apercevant le père Joseph, elle vint donc présenter son front à baiser au cardinal en lui disant:
—Je vous en prie, cher oncle, ne veillez pas trop tard.
Puis elle se retira, heureuse de sortir par la porte opposée à celle qui lui avait donné entrée, afin de n'avoir pas à passer trop près du moine qui se tenait debout, immobile et muet, à moitié chemin de la distance qu'il avait à franchir pour se trouver près du cardinal.
A l'époque où nous sommes arrivés, tous les ordres religieux, moins celui de l'Oratoire de Jésus, fondé en 1611 par le cardinal Bérulle, et confirmé en 1613 par Paul V, après une longue opposition, étaient ralliés ou à peu près au cardinal-ministre; il était le protecteur reconnu des bénédictins de Cluny, de Cîteaux et de Saint-Maur, des prémontrés, des dominicains, des carmes, et enfin de toute cette famille encapuchonnée de saint François, mineurs, minimes, franciscains, capucins, etc., etc. En récompense de cette protection, tous ces ordres, qui, sous prétexte de prédication, de mendicité, de propagande, de mission, couraient, vaguaient, rôdaient à travers le monde, faisaient pour lui une police officieuse, d'autant mieux faite que le confessionnal était la source principale de laquelle découlaient les renseignements.
C'est de toute cette police vagabonde, qui exerçait avec le zèle enthousiaste de la reconnaissance, que le capucin Joseph, vieilli dans la diplomatie, était le chef. Comme l'eurent depuis les Sartines, les Lenoir, les Fouché, il eut le génie de l'espionnage. Son frère Leclerc du Tremblay avait été, par son influence, nommé gouverneur de la Bastille; si bien que le prisonnier espionné, dénoncé, arrêté par du Tremblay le capucin, était écroué, emprisonné, gardé par du Tremblay le gouverneur, sans compter que, s'il mourait sous les verrous, ce qui arrivait souvent, il était confessé, administré, enterré par du Tremblay le capucin, et de cette façon, une fois pris, ne sortait plus de la famille.
Le père Joseph avait un sous-ministère partagé en quatre divisions, dont quatre capucins étaient les chefs. Il avait un secrétaire, nommé le père Ange Sabini qui était son père Joseph, à lui. Lors de son entrée en fonctions, lorsqu'il avait de longues courses à faire, il faisait ses courses à cheval, suivi du père Ange, à cheval comme lui. Mais un beau jour qu'il montait une jument, et le père Sabini un cheval entier, il arriva que les deux quadrupèdes formèrent un groupe où les capuchons des moines jouèrent un rôle si grotesque, que le père Joseph crut de sa dignité de renoncer à ce genre de locomotion; depuis il allait en litière ou en carrosse.
Mais, dans l'exercice habituel de ses fonctions, quand il avait besoin de garder l'incognito, le père Joseph allait à pied, tirant son capuchon sur ses yeux pour n'être pas reconnu, ce qui lui était facile au milieu des moines de tous les ordres et de toutes les couleurs qui sillonnaient à cette époque les rues de Paris.
Ce soir-là, le père Joseph avait exercé à pied.
Le cardinal, de son œil vigilant, attendit que la première porte se fût refermée sur son capitaine des gardes, et la seconde sur sa nièce, puis, s'asseyant à son bureau et se retournant vers le père Joseph:
—Eh bien, lui dit-il, vous avez donc quelque chose à me dire, mon cher du Tremblay?
Le cardinal avait conservé l'habitude d'appeler le capucin par son nom de famille.
—Oui, monseigneur, répondit celui-ci, et je suis venu deux fois pour avoir l'honneur de vous voir!
—Je le sais; cela m'a même donné l'espérance que vous aviez acquis quelque renseignement sur le comte de Moret, sur son retour à Paris et sur les causes de ce retour.
—Je ne sais pas encore tout ce que Votre Eminence veut savoir; mais cependant je me crois sur la bonne route.
—Ah! ah! vos blancs-manteaux ont fait de la besogne.
—Assez médiocre; ils ont découvert seulement que le comte de Moret logeait à l'hôtel de Montmorency, chez le duc Henri II, et qu'il en sortait la nuit pour aller chez une maîtresse qui demeure rue de la Cerisaie, en face l'hôtel Lesdiguières.
—Rue de la Cerisaie, en face l'hôtel Lesdiguières? mais ce sont les deux sœurs de Marion Delorme qui demeurent là.
—Oui, monseigneur, Mme de la Montagne et Mme de Maugiron; mais on ne sait pas de laquelle des deux il est l'amant.
—C'est bien, je le saurai, dit le cardinal.
Et faisant signe au capucin d'interrompre son récit, il commença par écrire sur un carré de papier—«De laquelle de vos deuxsœurs le comte de Moret est-il l'amant, et quel est l'amant de l'autre?»
Puis il alla vers un panneau qui s'ouvrit dans toute la hauteur du cabinet, en pressant un bouton.
Ce panneau ouvert eût permis de communiquer avec la maison voisine, si une porte ne se fût pas trouvée de l'autre côté de l'épaisseur du mur.
Entre les deux portes se trouvaient deux boutons de sonnette, un à droite, un à gauche, invention tellement nouvelle ou plutôt tellement inconnue encore, qu'il n'y en avait que chez le cardinal.
Le cardinal passa le papier sous la porte de la maison voisine, tira la sonnette de droite, referma le placard et vint se rasseoir à sa place.
—Continuez, dit-il au père Joseph, qui l'avait regardé faire sans paraître s'étonner de rien.
—Je disais donc, monseigneur, que les Blancs-Manteaux n'avaient fait qu'une petite besogne, mais que la Providence, qui s'occupe tout particulièrement de monseigneur, en avait fait une grande.
—Vous êtes sûr, du Tremblay, que la Providence s'occupe tout particulièrement de moi?
—Qu'aurait-elle de mieux à faire, monseigneur?
—Alors, dit en souriant le cardinal, qui ne demandait pas mieux que de le croire, voyons le rapport de la Providence sur M. le comte de Moret.
—Eh bien, monseigneur, je revenais des Blancs-Manteaux, où j'avais appris seulement, comme j'ai eu l'honneur de le dire à Votre Eminence, que M. le comte de Moret était à Paris depuis huit jours, qu'il logeait chez M. de Montmorency et qu'il avait une maîtresse rue de la Cerisaie; ce qui était peu de chose...
—Je vous trouve injuste pour les bons pères;—Qui fait ce qu'il peut, fait ce qu'il doit.—Il n'y a que la Providence qui puisse tout; voyons ce qu'a fait la Providence?
—Elle m'a mis face à face du comte de Moret lui-même.
—Vous l'avez vu?
—Comme j'ai l'honneur de vous voir, monseigneur.
—Et lui, vous a-t-il vu? demanda vivement Richelieu.
—Il m'a vu, mais ne m'a point reconnu.
—Asseyez-vous, du Tremblay, et me racontez cela.
Richelieu avait l'habitude, par feinte courtoisie, de dire au capucin de s'asseoir, et celui-ci, par feinte humilité, avait l'habitude de rester debout.
Il remercia donc le cardinal de la tête et continua:
—Voici comment la chose s'est passée, monseigneur: je sortais des Blancs-Manteaux, où je venais de prendre les renseignements que je vous ai dits, lorsque je vis des gens courir du côté de la rue de l'Homme-Armé.
—A propos de l'Homme-Armé ou plutôt de la rue de l'Homme-Armé, dit le cardinal, il y a là une hôtellerie sur laquelle vous aurez l'œil, du Tremblay; on la nomme l'hôtellerie de laBarbe Peinte.
—C'était justement là que courait la foule, monseigneur.
—Et vous y courûtes avec la foule.
—Votre Eminence comprend que je n'eus garde d'y manquer; une espèce d'assassinat venait d'y être commis sur un pauvre diable nommé Latil, lequel a été autrefois à M. d'Epernon.
—A M. d'Epernon! Etienne Latil! retenez bien ce nom là, du Tremblay, cet homme pourra nous être utile un jour.
—J'en doute, monseigneur.
—Pourquoi cela?
—Je le crois en route pour un voyage dont il n'y a pas grande chance qu'il revienne.
—Ah! oui, je comprends, c'est lui que l'on avait assassiné.
—Justement, monseigneur. Cru mort au premier moment, il était revenu à lui, il avait demandé un prêtre, de sorte que je me trouvais là juste à point.
—Toujours la Providence, du Tremblay, et vous le confessâtes, je présume.
—A blanc.
—Et vous dit-il quelque chose d'important?
—Monseigneur en jugera, dit le capucin en riant, s'il veut me relever du secret de la confession.
—C'est bien, c'est bien, dit Richelieu, je vous en relève.
—Eh bien, monseigneur, Etienne Latil était assassiné pour n'avoir pas voulu assassiner, lui, le comte de Moret.
—Et qui peut avoir intérêt à assassiner ce jeune homme qui, jusqu'à aujourd'hui du moins, ne fait partie d'aucune cabale.
—Rivalité d'amour.
—Vous le savez?
—Je le pense.
—Et vous ne connaissez point l'assassin?
—Non, monseigneur, ni lui non plus; ce qu'il sait seulement, c'est qu'il avait affaire à un bossu.
—Nous n'avons que deux bossus ferrailleurs à Paris, le marquis de Pisani et le marquis de Fontrailles; ce ne peut être Pisani, qui a reçu lui-même un coup d'épée hier à neuf heures du soir, à la porte de l'hôtel Rambouillet, de son ami Souscarrières; il faut donc que vous surveilliez Fontrailles.
—Je le surveillerai, monseigneur; mais que Votre Eminence veuille bien attendre, car le plus extraordinaire me reste à lui raconter.
—Racontez, racontez, du Tremblay, je prends le plus grand intérêt à votre récit.
—Eh bien, monseigneur, le plus extraordinaire, le voilà: c'est qu'au moment où j'étais en train de confesser mon homme, le comte de Moret lui-même est entré dans la chambre où je le confessais.
—Comment, à l'auberge de la Barbe Peinte?
—Oui, monseigneur, à l'auberge de la Barbe Peinte: le comte de Moret lui-même est entré déguisé en gentillâtre basque, s'est avancé vers le blessé et a jeté sur la table où il était couché une bourse pleine d'or, en lui disant: «Si tu guéris, fais-toi porter à l'hôtel de Montmorency; si tu meurs, n'aie pas souci de ton âme, les messes ne lui manqueront pas.»
—L'intention est bonne, dit Richelieu; mais, en attendant, dites à mon médecin Chicot d'aller voir ce pauvre diable; il est important qu'il en revienne. Et vous êtes sûr que le comte de Moret ne vous a point reconnu?
—Oui, monseigneur, parfaitement sûr.
—Que pouvait-il faire, déguisé, dans cette auberge?
—Nous allons peut-être arriver à le savoir; Votre Eminence ne devinerait jamais qui j'ai rencontré au coin de la rue du Plâtre et de la rue de l'Homme-Armé.
—Qui?
—Déguisée en paysanne des Pyrénées.
—Dites-moi qui, tout de suite, du Tremblay, il se fait tard, et je n'ai pas le temps de chercher.
—Mme de Fargis.
—Mme de Fargis! s'écria le cardinal; et elle sortait de l'hôtellerie?
—C'est probable.
—Elle était en Catalane, lui en Basque; c'était un rendez-vous.
—C'est ce que je me suis dit; mais il y a bien des sortes de rendez-vous, monseigneur: la dame est galante et le jeune homme est fils de Henri IV.
—Ce n'est pas un rendez-vous d'amour, du Tremblay; le comte arrive d'Italie, et il a passé par le Piémont; il avait, j'y engagerais ma tête, des lettres pour la reine, ou même pour les reines. Ah! qu'il y prenne garde! ajouta Richelieu, donnant à sa figure l'expression de la menace; j'ai déjà deux fils de Henri IV sous les verrous.
—En somme, monseigneur, voilà le résultat de ma soirée, et je l'ai jugé assez important pour vous être soumis.
—Vous avez eu raison, du Tremblay; et vous dites que le jeune homme loge chez le duc de Montmorency.
—Oui, monseigneur.
—Celui-là aussi en serait-il? Et a-t-il déjà oublié que j'ai fait tomber une tête de ce nom-là. Il veut être connétable comme son père et son grand père. Il le serait déjà sans Créquy, qui se figure que le titre lui revient, parce qu'il a épousé une fille de Lesdiguières; avec cela qu'elle est facile à porter, l'épée de Duguesclin! Au moins celui-là est un chevalier, un cœur loyal; je le ferai venir: son épée de connétable est sous les murs de Cazal; qu'il aille l'y chercher. Comme nous l'avons dit; du Tremblay, la soirée est bonne, et j'espère la compléter.
—Monseigneur a-t-il quelque autre recommandation à me faire?
—Surveillez, comme je vous l'ai dit, l'hôte de la Barbe Peinte, mais sans affectation; ne perdez de vue votre blessé que lorsqu'il sera enterré ou guéri. Je croyais le comte de Moret occupé d'une autre femme que la Fargis, qui a déjà Cramail et Marillac; mais enfin, la Providence est là, du Tremblay, et c'est elle, comme vous l'avez dit, qui mène cette affaire; mais, vous le savez, la Providence ne peut pas tout faire seule.
—Et c'est à cette occasion qu'a été fait le proverbe ou plutôt la maxime: Aide-toi, le ciel t'aidera.
—Vous êtes plein de perspicacité, mon cher du Tremblay, et je serais bien malheureux si je ne vous avais pas; aussi, laissez-moi rendre au pape le service de le débarrasser des Espagnols, qu'il craint, et des Autrichiens, qu'il exècre, et nous nous arrangerons de manière à ce que le premier chapeau rouge qui arrivera de Rome, soit à la mesure de votre tête.
—S'il n'était pas à la mesure de ma tête, je prierais monseigneur de me donner un vieux chapeau à lui, en signe que, quelles que soient les faveurs dont le ciel me comble, jamais je ne me tiendrai pour son égal, mais pour son serviteur et son domestique.
Et croisant les mains sur sa poitrine, le père Joseph salua humblement.
A la porte il rencontra Cavois, qui s'effaça.pour le laisser sortir, comme il s'était effacé pour le laisser entrer.
L'Éminence Grise une fois sortie:
—Monseigneur, dit Cavois, il est là.
—Souscarrières?
—Oui, monseigneur.
—Il était donc chez lui.
—Non, mais son domestique m'a dit qu'il devait être dans un tripot de la rue Villedot, où il a des habitudes, et où il était en effet.
—Faites-le entrer.
Cavois resta immobile et les yeux baissés.
—Eh bien?
—Monseigneur, j'aurais voulu vous faire une demande.
—Faites, Cavois; vous savez combien je vous estime et tiendrais à vous être agréable.
—C'est seulement pour savoir si M. Souscarrières parti, il me sera permis d'aller passer le reste de la nuit à la maison; voilà huit jours, ou plutôt huit nuits que je ne suis rentré à la maison.
—Et vous êtes fatigué de veiller.
—Non, monseigneur, mais Mme Cavois est fatiguée de dormir.
—Elle est donc toujours amoureuse, Mme Cavois.
—Oui, monseigneur, seulement c'est de son mari qu'elle est amoureuse.
—Bel exemple à suivre pour ces dames; Cavois, vous passerez cette nuit avec votre femme.
—Ah! merci, monseigneur.
—Je vous autorise à l'aller chercher.
—A aller chercher Mme Cavois?
—Oui, et à l'amener ici.
—Ici, monseigneur, y pensez-vous?
—J'ai à lui parler.
—A parler à ma femme! s'écria Cavois au comble de l'étonnement.
—J'ai un cadeau à lui faire en dédommagement des nuits blanches que je lui fais passer.
—Un cadeau!
—Faites entrer M. Souscarrières, Cavois, et tandis que je causerai avec lui, allez chercher votre femme.
—Mais elle sera couchée, monseigneur.
—Vous la ferez lever.
—Elle ne voudra pas venir.
—Prenez deux gardes avec vous.
Cavois se mit à rire.
—Eh bien, soit, monseigneur, dit-il, je vais vous l'amener, mais je vous préviens qu'elle a la langue bien pendue, Mme Cavois.
—Tant mieux, j'aime ces langues-là; elles sont rares à la cour, elles disent ce qu'elles pensent.
—Ainsi, c'est sérieux ce que Monseigneur a dit?
—Il n'y a rien de plus sérieux, Cavois.
—Monseigneur va être obéi.
Cavois sorti, le cardinal alla vivement au placard, et l'ouvrit.
A la même place où il avait mis la demande, il trouva la réponse.
Elle était rédigée avec le même laconisme que la demande.
La voici: