CHAPITRE XI.

«Sire,«Si Votre Majesté, comme Dieu m'en donne l'espérance, a heureusement vu s'achever le passage de notre matériel par-dessus les monts, je la supplie bien humblement d'ordonner qu'artillerie, caissons, et toute machine de guerre soient immédiatement acheminés sur Chaumont, où le roi aura, sur ma prière, la bonté de se rendre lui même sans aucun retard, le jour des hostilités étant, sauf contre-ordre de Sa Majesté, fixé à mercredi matin, 6 mars. A la suite de la conversation que j'ai eue avec le prince Victor-Amédée, j'ai dû engager la parole de Votre Majesté, et je crois qu'il ne faudrait la dégager qu'avec de graves raisons de le faire.«J'attends donc avec impatience une réponse de Votre Majesté, ou mieux encore, Votre Majesté elle-même.«Je lui envoie un homme sûr, auquel Sa Majesté peut se fier en toute chose, même comme compagnon de route dans le cas où Sa Majesté voudrait voyager de nuit et incognito.«J'ai l'honneur d'être,De Votre Majesté,«Le très-humble sujet et très-dévoué serviteur,«Armand † RICHELIEU.»

«Sire,

«Si Votre Majesté, comme Dieu m'en donne l'espérance, a heureusement vu s'achever le passage de notre matériel par-dessus les monts, je la supplie bien humblement d'ordonner qu'artillerie, caissons, et toute machine de guerre soient immédiatement acheminés sur Chaumont, où le roi aura, sur ma prière, la bonté de se rendre lui même sans aucun retard, le jour des hostilités étant, sauf contre-ordre de Sa Majesté, fixé à mercredi matin, 6 mars. A la suite de la conversation que j'ai eue avec le prince Victor-Amédée, j'ai dû engager la parole de Votre Majesté, et je crois qu'il ne faudrait la dégager qu'avec de graves raisons de le faire.

«J'attends donc avec impatience une réponse de Votre Majesté, ou mieux encore, Votre Majesté elle-même.

«Je lui envoie un homme sûr, auquel Sa Majesté peut se fier en toute chose, même comme compagnon de route dans le cas où Sa Majesté voudrait voyager de nuit et incognito.

«J'ai l'honneur d'être,

De Votre Majesté,

«Le très-humble sujet et très-dévoué serviteur,

«Armand † RICHELIEU.»

Cette lettre écrite et cachetée, le cardinal appela:

—Etienne!

Aussitôt la porte de la chambre s'ouvrit, et l'on vit apparaître sur le seuil notre ancienne connaissance de l'hôtellerie de la Barbe Peinte, Etienne Latil, non pas comme nous l'avions vu entrer dans le cabinet du cardinal à Chaillot, c'est-à-dire les genoux tremblants, forcé de s'appuyer à la muraille pour ne pas tomber, pâle et articulant avec peine ses offres de dévouement, mais la tête haute, le jarret tendu, la moustache relevée, le chapeau à la main droite, la main gauche au pommeau de l'épée, un vrai capitaine de Callot, enfin.

C'est qu'en effet quatre mois s'étaient écoulés depuis que, frappé à la fois par le marquis Pisani et par Souscarrières, il était tombé, sans connaissance sur le carreau de l'hôtellerie de maître Soleil.

Or, quand il n'est pas tué du coup, il n'en faut pas tant à un gaillard organisé comme l'était Etienne Latil pour se remettre sur pied, plus solide et plus triomphant que jamais.

L'approche des hostilités avait même donné à son visage un air de gaieté qui n'échappa point au cardinal.

—Etienne, lui dit-il, il s'agit de monter à l'instant même à cheval, à moins que tu n'aimes mieux, pour ta commodité personnelle, faire la route à pied, mais arrange toi comme tu voudras, il faut que cette lettre, qui est de la plus haute importance, soit remise au roi avant dix heures du soir.

—Votre Eminence veut-elle me dire quelle heure il est?

Le cardinal tira sa montre.

—Il est près de midi.

—Et le roi est à Oulx?

—Oui.

—A huit heures le roi aura sa lettre, ou j'aurai roulé dans la Douaire.

—Tâchez de ne pas rouler dans la Douaire, ce qui me ferait de la peine, et que le roi ait sa lettre, ce qui, au contraire, me fera plaisir.

—J'espère, sur ces deux points satisfaire Votre Eminence.

Le cardinal connaissait Latil pour un homme de parole, il ne jugea pas à propos d'insister et se contenta de lui faire signe qu'il était libre.

Latil, en effet, courut à l'écurie, choisit un bon cheval, ne s'arrêta chez le maréchal ferrant que le temps de le faire ferrer à crampons et, l'opération terminée, sauta sur son dos et s'élança sur la route d'Oulx.

Au reste, il trouva le chemin meilleur qu'il ne s'y attendait; dans le but d'y faire passer les canons et tout le matériel, les pionniers s'en étaient emparés et le rendaient praticable à peu près.

A quatre heures, Etienne était à St. Laurent, à sept heures et demie il était à Oulx.

Le roi soupait servi par Saint-Simon qui avait succédé dans sa faveur à Baradas. Au bas bout de la table se tenait l'Angély tout habillé de neuf.

A peine eut-on annoncé au roi un message de la part du cardinal, qu'il ordonna que le messager fut introduit près de lui.

Latil, tout en conservant les formes voulues par l'étiquette, science à laquelle il avait été façonné du temps qu'il était page du duc d'Epernon, n'était pas homme à se laisser intimider par la majesté royale.

Il entra donc bravement dans la salle, s'avança vers le roi, mit un genou en terre, et lui présenta la lettre du cardinal, posée sur le dessus de son chapeau.

Louis XIII le regarda faire avec un certain étonnement; Latil avait suivi les règles de l'étiquette de l'ancienne cour.

—Ouais! fit-il, en prenant le pli; qui donc vous a appris ces belles manières, mon ami?

—N'était-ce point de cette façon, Sire, que l'on présentait les lettres à votre illustre père, de glorieuse mémoire?

—Si fait! mais la mode en est un peu passée.

—Le respect étant le même, Sire, m'est avis que l'étiquette eût dû rester la même.

—Tu me parais bien fort sur l'étiquette pour un soldat?

—J'ai d'abord été page de M. le duc d'Epernon, et c'est à cette époque que j'eus l'honneur de présenter plus d'une fois au roi Henri IV des lettres de la façon dont je viens d'avoir l'honneur d'en présenter une à son fils.

—Page du duc d'Epernon! répéta le roi.

—Et comme tel, Sire, j'étais sur le marchepied de la voiture le 14 mai 1610, rue de la Ferronnerie; Votre Majesté n'a-t-elle point entendu raconter que c'était un page qui avait arrêté l'assassin dont il n'avait pas voulu lâcher le manteau malgré les coups de couteau dont il avait eu les mains criblées.

Latil, toujours un genou en terre devant le roi, tira ses gants de peau de daim, et, montrant ses mains sillonnées de cicatrices:

—Sire, voyez mes mains, dit-il.

Le roi regarda un instant cet homme avec une émotion visible, puis:

—Ces mains-là, dit-il, ne peuvent être que des mains loyales; donne-moi tes mains, mon brave.

Et, prenant les mains de Latil il les lui serra.

—Maintenant, dit il, relève-toi.

Latil se releva.

—C'était un grand roi, Sire, que le roi Henri IV, dit Latil.

—Oui, répondit Louis XIII, et Dieu me fasse la grâce de lui ressembler.

—L'occasion s'en présente, Sire, répliqua Latil, en montrant au roi le pli qu'il lui apportait.

—J'y tâcherai, fit le roi en ouvrant la lettre.

—Ah! dit il après avoir lu, M. le cardinal nous dit qu'il a engagé notre honneur, et qu'il nous attend pour le dégager, ne le faisons pas attendre... Saint-Simon, prévenez MM. de Créquy et de Bassompierre que j'ai à leur parler à l'instant même.

Les deux maréchaux avaient des logements dans la maison attenante à celle du roi. En quelques minutes ils furent donc avertis. M. de Schomberg était à Exilles et M. de Montmorency à Saint-Laurent.

Le roi communiqua aux deux maréchaux la lettre de M. de Richelieu et leur donna l'ordre d'acheminer le plus vite possible sur Chaumont l'artillerie et les munitions, leur déclarant qu'il fallait que le lendemain, dans la journée, le tout fût à Chaumont.

Quant à eux, il les attendrait dans la soirée du mardi, pour prendre part au conseil de guerre qui aurait lieu dans la soirée, et dans lequel on déciderait le mode d'attaque du lendemain.

A dix heures du soir, par une nuit obscure, sans lune, sans étoiles, chargée de neige, le roi partit à cheval, accompagné de Saint-Simon et d'Angély seulement. Comme on avait eu la précaution de ne faire ferrer aucun cheval à glace, Latil obtint du roi de monter le sien; lui qui suivait pour la troisième fois la même route marcherait à pied en sondant le chemin.

Jamais le roi ne s'était si bien porté, ni n'avait vécu dans un pareil contentement de lui-même; il avait, nous l'avons dit, sinon la force, mais le sentiment de la grandeur; en changeant son panache noir contre un panache blanc, pourquoi Suze ne ferait-elle pas un pendant à Ivry.

Latil marchait devant le cheval du roi, sondant la route avec un bâton ferré; de temps en temps il s'arrêtait, cherchait un meilleur passage, prenait le cheval par la bride et lui faisait traverser le mauvais pas.

A chaque poste, le roi se faisait reconnaître, donnait l'ordre d'acheminer les troupes sur Chaumont, et jouissait d'une des plus douces prérogatives de la puissance en se sentant obéi.

Un peu avant d'arriver à Saint-Laurent, Latil devina, à l'âpreté de la bise, l'approche de cette espèce de tourbillons que dans les pays de montagne on baptise du nom de chasse neige. Il invita le roi à descendre de cheval et à se placer entre Saint-Simon, l'Angély et lui; mais le roi voulut rester à cheval, disant que, du moment où il s'était fait soldat, il devait se conduire en soldat.

En conséquence, il se contenta de s'envelopper de son manteau et attendit.

Le tourbillon ne se fit point attendre. Il arriva sifflant.

L'Angély et Saint-Simon se pressèrent aux côtés du roi qui s'enveloppa de son manteau. Latil saisit des deux mains le mors du cheval et tourna le dos à l'ouragan.

Il passa terrible et rugissant. Les cavaliers sentirent leurs chevaux trembler entre leurs jambes: dans les grands cataclysmes de la nature, les animaux partagent la frayeur de l'homme.

La gourmette de soie qui tenait le chapeau du roi fut brisée, et le feutre noir aux plumes noires disparut dans les ténèbres comme un sombre oiseau de nuit.

Puis, en un instant, la route se couvrit de neige à une hauteur de deux pieds.

En arrivant à Saint-Laurent, le roi s'informa du logement de M. de Montmorency. Il était une heure du matin. M. de Montmorency s'était jeté tout habillé sur son lit.

Au premier mot de la présence du roi, le duc s'élança par les degrés et se trouva debout sur le seuil de la porte attendant les ordres du roi.

Cette rapidité fit plaisir à Louis XIII, et quoique peu sympathique à M. de Montmorency, qui, ainsi que nous l'avons dit, avait été fort amoureux de la reine, il le reçut bien.

Le duc offrit au roi de l'accompagner et de lui donner une escorte.

Mais Louis XIII répondit que tant qu'il serait sur la terre de France, il se croyait en sûreté; que l'escorte qu'il avait lui paraissait suffisante, étant toute dévouée; qu'il invitait seulement M. de Montmorency à se trouver à Chaumont pour l'heure du conseil le lendemain, à neuf heures du soir. La seule chose qu'il consentit à accepter fut un autre chapeau, et comme, en le mettant sur sa tête, il s'aperçut qu'il avait trois plumes blanches, ce souvenir de la bataille d'Ivry lui revint à la pensée:

—C'est un signe de bonheur, dit-il.

En sortant de Saint-Laurent, la neige était si haute, que Latil invita le roi à descendre de cheval.

Le roi descendit.

Latil prit le cheval du roi, ou plutôt le sien, par la bride, l'Angély vint après, puis Saint-Simon. Louis XIII se trouvait ainsi marcher le dernier sur le chemin que lui aplanissaient les trois hommes et les trois chevaux.

Saint-Simon, qui voulait rendre au cardinal, en reconnaissance des faveurs qu'il en avait reçues, vantait au roi toutes ces précautions et faisait valoir la prévoyance de celui qui les avait prises.

—Oui, oui, répondait Louis XIII, M. le cardinal est un bon serviteur; je doute que mon frère à sa place eût eu pour moi toutes ces précautions-là.

Deux heures après, le roi arrivait sans accident, aussi fier de son chapeau perdu que d'une blessure, aussi fier de sa marche de nuitque d'une victoire, à la porte de l'hôtel duGenévrier d'or, et recommandait que l'on ne réveillât point le cardinal.

—Son Eminence ne dort pas, lui répondit maître Germain.

—Et que fait-elle à cette heure? demanda le roi.

—Je travaille à la grandeur de Votre Majesté, dit M. le cardinal paraissant, et M. de Pontis m'aide de tout son pouvoir dans cette glorieuse besogne.

Et le cardinal fit en effet entrer le roi dans sa chambre, où il trouva un grand feu allumé pour le réchauffer et une immense carte du pays, dressée par M. de Pontis, étendue sur une table.

Un des grands mérites du cardinal fut, non pas de donner au roi Louis XIII des vertus qu'il n'avait pas, mais de lui faire croire qu'il les avait perdues.

Paresseux et languissant, il lui fit croire qu'il était actif; timide et défiant, il lui fit croire qu'il était brave; cruel et sanguinaire, il lui fit croire qu'il était juste.

Tout en disant que sa présence n'était point urgente à cette heure de nuit, Richelieu donna de grands éloges à ce soin de sa gloire et de celle de France qui l'avait fait, par un pareil temps, par de semblables chemins et au milieu de profondes ténèbres, venir à son premier appel; mais il exigea que le roi se couchât à l'instant même, la journée dans laquelle on entrait et celle du lendemain restant tout entières.

Dès le point du jour au reste, les ordres avaient été donnés tout le long de la route pour que les troupes échelonnées à Saint-Laurent, à Exilles et à Sehault s'acheminassent sur Chaumont.

Ces troupes étaient sous les ordres du comte de Soissons, des ducs de Longueville, de la Trémouille, d'Halliun et de La Valette, des comtes d'Harcourt, de Sault, des marquis de Canaples, de Mortemar, de Tavanne, de Valence et de Thoyras.

Les quatre commandements supérieurs étaient exercés par les maréchaux de Créquy, de Bassompierre, de Schomberg et le duc de Montmorency.

Le génie du cardinal planait sur le tout; il pensait, le roi ordonnait.

Comme le fait que nous allons raconter est avec le siége de La Rochelle, que nous avons raconté déjà dans notre livre desTrois Mousquetaires, le point culminant et glorieux du règne de Louis XIII, on nous permettra d'entrer dans quelques détails sur leforcementde ce fameux pas de Suze dont les historiens officiels ont fait si grand bruit.

En quittant Richelieu, Victor-Amédée, pour se ménager une sortie, comme on dit au théâtre, avait annoncé qu'il partait pour Rivoli où l'attendait le duc son père, et que dans les vingt-quatre heures il rapporterait l'ultimatum de Charles-Emmanuel; mais lorsqu'il arriva à Rivoli, le duc de Savoie, qui ne cherchait qu'à traîner les choses en longueur, était parti pour Turin.

Aussi, vers cinq heures du soir, au lieu de Victor-Amédée, ce fut le premier ministre du prince, le comte de Verrue, qui se fit annoncer chez le cardinal.

A cette annonce, le cardinal se tourna vers le roi.

—Sa Majesté, demanda-t-il, fera-t-elle à M. le comte de Verrue l'honneur de le recevoir, ou m'abandonnera-t-elle ce soin?

—Si c'eût été le prince Victor-Amédée qui fût revenu, selon sa promesse, je l'eusse reçu; mais puisque le duc de Savoie juge à propos de m'envoyer son premier ministre, il est juste que ce soit mon premier ministre qui lui réponde.

—Alors le roi me donne carte blanche, fit le cardinal?

—Entièrement.

—D'ailleurs, reprit Richelieu, en laissant cette porte ouverte, Votre Majesté entendra tout notre discours, et si quelque chose lui déplaît dans mes paroles, elle sera libre de paraître et de me démentir.

Louis XIII fit de la tête un signe d'assentiment. Richelieu, en laissant la porte ouverte, passa dans la chambre où l'attendait le comte de Verrue.

Le Comte de Verrue, qu'il ne faut pas confondre avec son petit-fils, mari de la célèbre Jeanne d'Albret de Luynes, maîtresse de Victor-Amédée II, et qui fut connue sous le nom de laDame de volupté, ce comte de Verrue, dont l'histoire fait à peine mention, était un homme de quarante ans, d'un sens droit, d'un esprit remarquable, d'un courage à toute épreuve; chargé d'une mission difficile, il y apportait toute la franchise que pouvait mettre dans ses tortueuses négociations un émissaire de Charles-Emmanuel.

En voyant la figure grave du cardinal, cet œil profond qui fouillait les cœurs, en se trouvant en face de ce génie qui à lui seul tenait en équilibre tous les autres souverains del'Europe, il s'inclina profondément et respectueusement.

—Monseigneur, dit-il, je viens au lieu et place du prince Victor-Amédée, forcé de rester près du duc son père, atteint d'une si grave indisposition que lorsque son fils après avoir quitté Votre Eminence, est arrivé hier soir à Rivoli, il s'était fait transporter à Turin.

—Alors, dit Richelieu, vous venez chargé des pleins pouvoirs du duc de Savoie, monsieur le comte.

—Je viens vous annoncer sa prochaine arrivée, monseigneur; tout malade qu'il est, M. le duc veut plaider près de Sa Majesté sa cause en personne; il se fait apporter en chaise.

—Et quand croyez-vous qu'il soit ici, monsieur le comte?

—L'état de faiblesse dans lequel se trouve Son Altesse, la lenteur de ce moyen de locomotion m'autorisent à vous dire que, dans mon appréciation, il ne peut être ici qu'après-demain au plus tôt.

—Et vers quelle heure?

—Je n'oserais pas promettre avant midi.

—Je suis au désespoir, monsieur le comte; mais j'ai dit au prince Victor-Amédée qu'au point du jour on attaquerait les retranchements de Suze; au point du jour on les attaquera.

—J'espère que Votre Eminence se départira de cette rigueur, dit le comte de Verrue, lorsqu'elle saura que le duc de Savoie ne refuse pas le passage.

—Eh bien alors, dit Richelieu, si nous sommes d'accord, il n'y a plus besoin d'entrevue.

—Il est vrai, dit le comte de Verrue, assez embarrassé, que Son Altesse y met une condition.

—Ah! ah! fit le cardinal en souriant, et laquelle?

—Ou plutôt conserve une espérance, ajouta le comte.

—Dites.

—Eh bien, Son Altesse le duc espère qu'en conséquence de cette déférence et du grand sacrifice qu'il fait, Sa Majesté très-chrétienne lui fera céder par le duc de Mantoue la même partie du Montferrat que le roi d'Espagne lui laissait dans le partage, ou s'il ne veut point les lui donner à lui, qu'il en fera cadeau à Mme sa sœur, et à cette condition les passages seront ouverts demain.

Le cardinal regarda un instant le comte, qui ne put soutenir ce regard et baissa les yeux; alors, et comme s'il n'eût attendu que cela:

—Monsieur le comte, dit le cardinal, toute l'Europe a si bonne opinion de la justice du roi, mon maître, que je ne sais comment M. le duc de Savoie a pu s'imaginer que Sa Majesté consentirait à une pareille proposition; pour moi, je suis assuré qu'elle ne l'acceptera jamais. Le roi d'Espagne a bien pu accorder une partie de ce qui ne lui appartient pas, afin d'engager M. le duc à favoriser une injuste usurpation; mais à Dieu ne plaise que le roi mon maître, qui traverse les monts pour venir au secours d'un prince opprimé, dispose ainsi du bien de son allié; si M. le duc ne veut pas se souvenir de ce que peut un roi de France, après demain on le lui remettra en mémoire.

—Mais puis-je espérer au moins que ces dernières propositions seront transmises par Votre Eminence à Sa Majesté?

—Inutile, monsieur le comte, dit une voix derrière le cardinal; le roi a tout entendu et s'étonne qu'un homme qui doit le connaître lui fasse une proposition où son honneur est taché et celui de la France compromis. Je renouvelle donc l'engagement pris, ou plutôt la menace faite par M. le cardinal. Si demain les passages ne sont point ouverts sans condition, après-demain, au point du jour, ils seront attaqués.

Puis, se redressant et portant le pied en avant avec cette dignité qu'il savait prendre parfois:

—J'y serai en personne, ajouta-t-il, et l'on pourra me reconnaître à ces plumes blanches, comme au même signe on reconnut mon auguste père à Ivry. J'espère que M. le duc voudra bien prendre un signe pareil afin que le fort de la bataille se porte où nous serons tous les deux; portez-lui mes propres paroles, monsieur, ce sont les seules que je puisse et doive répondre.

Et il salua de la main le comte, qui lui répondit par un salut profond et se retira.

Toute la soirée et toute la nuit l'armée continua de se réunir autour de Chaumont; le lendemain soir, le roi commandait à vingt-trois mille hommes de pied et à quatre mille chevaux.

Vers dix heures du soir, l'artillerie et tout le matériel de l'armée se rangeaient en dehors de Chaumont, les canons la gueule tournée du côté du territoire ennemi. Le roi ordonna de passer la visite des caissons et de lui faire un rapport sur le nombre de coups que l'on avait à tirer. A cette époque où la baïonnette n'était point encore inventée, c'étaient le canon et le mousquet qui décidaient tout.

Aujourd'hui le fusil a repris le rang secondairequ'il doit occuper dans les manœuvres d'un peuple essentiellement guerrier.

Il est devenu, comme l'avait prédit le maréchal de Saxe, le manche de la baïonnette.

A minuit, on entra au conseil.

Il se composait du roi, du cardinal, du duc de Montmorency et des trois maréchaux Bassompierre, Schomberg et Créquy.

Bassompierre, qui était le doyen, eut la parole; il jeta les yeux sur la carte, étudia les positions de l'ennemi, que l'on connaissait parfaitement, grâce aux renseignements donnés par le comte de Moret.

—Sauf meilleur avis, dit-il, voici ma proposition, Sire.

Et, saluant le roi, et M. le cardinal, pour bien indiquer que c'était à eux deux qu'il s'adressait:

—Je propose que les régiments des gardes françaises et suisses prennent la tête; le régiment de Navarre, le régiment d'Estillac, la gauche. Les deux ailes feront monter chacune deux cents mousquetaires qui gagneront le sommet des deux crêtes de Montmoron et de Montabon: une fois au sommet des deux montagnes, rien ne leur sera plus facile que de gagner l'éminence sur les gardes des barricades. Aux premiers coups de fusil que nous entendrons sur les hauteurs, nous donnerons; et tandis que les mousquetaires attaqueront les barricades par derrière, nous les attaquerons de face avec les deux régiments des gardes. Approchez-vous de la carte, messieurs, voyez la position de l'ennemi, et si vous avez à proposer un meilleur plan que le mien, faites hardiment.

Le maréchal de Créquy et le maréchal de Schomberg étudièrent la carte à leur tour et se rallièrent à l'avis de Bassompierre.

Restait le duc de Montmorency.

Le duc de Montmorency était plus connu pour ce bouillant courage qu'il poussait jusqu'à la témérité que comme stratégiste et homme de prudence et de prévision sur le champ de bataille; d'ailleurs il parlait avec une certaine difficulté, ayant au commencement de ses discours un certain bégayement qui l'abandonnait à mesure qu'il parlait.

Cependant il prit bravement la parole que lui offrait le roi.

—Sire, dit-il, je suis de l'avis de M. le maréchal de Bassompierre et de MM. de Créquy et de Schomberg, qui connaissent le grand cas que je fais de leur courage et de leur expérience; mais les barricades et les redoutes prises, et je ne doute point que nous ne les prenions, restera la partie la plus difficile à forcer; c'est-à-dire la demi-lune qui barre entièrement le chemin. N'y aurait-il pas moyen de faire pour cette partie des retranchements ce que M. de Bassompierre, avec tant de justesse, a proposé de faire pour les redoutes? Ne pourrait-on pas enfin, par quelque sentier de la montagne, si ardu, si extravagant qu'il soit, tourner la position, redescendre entre la demi-lune de Suze, puis attaquer par derrière dans cette dernière position, l'ennemi que nous attaquerions par devant; il ne s'agirait pour cela que de trouver un guide fidèle et un officier intrépide, deux choses qui ne me paraissent point impossibles à rencontrer.

—Vous entendez les propositions de M. de Montmorency, dit le roi; les approuvez-vous?

—Excellentes! répondirent les maréchaux, mais il n'y a pas de temps à perdre pour se procurer ce guide et cet officier.

En ce moment Etienne Latil disait quelques mots tout bas à l'oreille du cardinal dont le visage rayonna.

—Messieurs, dit-il, je crois que la Providence nous envoie guide fidèle et officier intrépide en une seule et même personne.

Et se retournant vers Latil qui attendait les ordres:

Capitaine Latil, dit-il, faites entrer M. le comte de Moret.

Latil s'inclina et sortit.

Cinq minutes après, le comte de Moret entrait, et, sous l'humble habit de montagnard qui le cachait, chacun put reconnaître, à cette ressemblance avec son auguste père, ressemblance qui faisait tant envie au roi Louis XIII, l'illustre fils de Henri IV arrivant à l'instant même de Mantoue, envoyé par la Providence comme le disait le cardinal de Richelieu.

Le comte de Moret, grâce à la route que nous lui avons vu suivre pour traverser avec sécurité le Piémont, et qu'il avait étudiée avec une attention toute particulière, pouvait à la fois être un guide fidèle et un intrépide officier.

En effet, à peine la question eut-elle été exposée que, prenant un crayon, il traça sur la carte dressée par M. de Pontis ce sentier qui conduisait de Chaumont à l'auberge des contrebandiers et de l'auberge des contrebandiers au pont de Giacon, puis il s'arrêta pour raconter par quel hasard il avait été forcé de changer de route pour échapper aux bandits espagnols, et comment ce changement de route l'avait conduit à cette portionde sentier de laquelle on pouvait se laisser glisser sur les remparts de Suze adossées à la montagne.

Il fut autorisé à prendre cinq cents hommes avec lui, une troupe plus considérable eût été trop difficile à manœuvrer dans de pareils chemins.

Le cardinal voulait que le jeune prince prît quelques heures de repos, mais celui-ci s'y refusa; s'il voulait être arrivé à temps pour faire sa diversion au moment de l'attaque, il n'avait pas une minute à perdre.

Il pria le cardinal de lui donner, pour commander sous lui, Etienne Latil, du dévouement et du courage desquels il n'avait point à douter.

C'était combler tous les désirs de celui-ci.

A trois heures la troupe partit sans bruit, chaque homme portait sur lui une journée de vivres.

Nul des cinq cents soldats qui allaient marcher sous les ordres du comte de Moret ne connaissait ce jeune capitaine; mais lorsqu'on leur eut dit que celui qu'ils avaient pour chef était le fils de Henri IV, ils se pressèrent autour de lui avec des cris de joie, et il fallut qu'à la lueur de deux torches il laissât voir son visage dont la ressemblance avec celui du Béarnais redoubla l'enthousiasme.

A peine les cinq cents hommes du comte de Moret eurent-ils défilé, protégés par une nuit dont l'obscurité ne permettait pas de voir à dix pas devant soi, que le reste de l'armée se mit en mouvement. Le temps était exécrable, la terre était couverte de deux pieds de neige.

On fit halte cinq cents pas en avant du rocher de Gélasse.

Six pièces de canon de six livres de balles étaient menées au crochet pour forcer la barricade.

Cinquante hommes restaient à la garde du parc d'artillerie.

Les troupes qui devaient donner étaient sept compagnies des gardes, six des Suisses, dix-neuf de Navarre, quatorze d'Estissac et quinze de Saulx.

Plus les mousquetaires à cheval du roi.

Chaque corps devait jeter devant lui cinquante enfants perdus soutenus de cent hommes, lesquels seraient eux-mêmes soutenus par cinq cents.

Vers six heures du matin, les troupes furent mises en ordre.

Le roi, qui présidait à ces préparatifs, ordonna à un certain nombre de ses mousquetaires de se mêler aux enfants perdus.

Puis il donna l'ordre au sieur de Comminges, précédé d'un trompette, de franchir la frontière et de demander au duc de Savoie passage pour l'armée et la personne du roi.

M. de Comminges partit, mais à cent pas de la première barricade il fut arrêté.

M. le comte de Verrue sortit et vint au-devant de lui.

—Que voulez-vous, monsieur? demanda le comte de Verrue au parlementaire.

—Nous voulons passer, monsieur, répondit celui-ci.

—Mais, reprit le comte de Verrue, comment voulez-vous passer?... en amis, ou en ennemis?

—En amis, si vous nous ouvrez les passages; en ennemis, si vous les fermez, vu que je suis chargé par le roi, mon maître, d'aller à Suze et de lui préparer un logis, attendu qu'il a le dessein d'y coucher demain.

—Monsieur, répondit le comte de Verrue, le roi, mon maître, tiendrait à grand honneur de loger Sa Majesté; mais elle vient si grandement accompagnée qu'avant de rien décider, il faut que j'aille prendre les ordres de Son Altesse.

—Bon, dit Comminges, auriez-vous, par hasard, l'intention de nous disputer le passage?

—J'ai eu l'honneur de vous dire, monsieur, répéta froidement le comte de Verrue, qu'il me faut savoir, premièrement, à ce sujet, l'intention de Son Altesse.

—Monsieur, je vous préviens, dit Comminges, que je vais faire mon rapport au roi.

—Vous pouvez faire ce qu'il vous plaira, monsieur, répondit le comte de Verrue, vous en êtes parfaitement le maître.

Et sur ce, chacun salua l'autre, M. de Verrue retournant du côté des barricades, et Comminges revenant vers le roi.

—Eh bien, monsieur? demanda Louis XIII à Comminges.

Comminges raconta son entretien avec le comte de Verrue. Louis XIII écouta sans perdre une parole, et quand Comminges eut fini:

—Le comte de Verrue, dit le roi, a répondu non-seulement en fidèle serviteur, mais en homme d'esprit et qui sait son métier.

En ce moment le roi était sur l'extrême frontière de France, entre les enfants perdus prêts à marcher, et les cinq cents hommes qui devaient les soutenir.

Bassompierre s'approcha de lui, le visage souriant et le chapeau à la main.

—Sire, dit-il, l'assemblée est prête, les violons sont d'accord, les masques sont à la porte; quand il plaira à Votre Majesté, nous donnerons le ballet.

Le roi le regarda le sourcil froncé.

—Monsieur le maréchal, savez-vous bien que l'on vient de me faire le rapport et que nous n'avons que cinq cents livres de plomb dans le parc de l'artillerie?

—Bon, Sire, répondit Bassompierre, il est bien temps maintenant de songer à cela; faut-il que pour un masque qui n'est pas prêt, le ballet ne se danse pas; laissez-nous faire, et tout ira bien.

—M'en répondez-vous? fit le roi en regardant fixement le maréchal.

—Sire, ce serait téméraire à moi de cautionner une chose aussi douteuse que la victoire; mais je vous réponds que nous en reviendrons à notre honneur, ou que je serai mort ou pris.

—Prenez garde si nous sommes battus, monsieur de Bassompierre, je m'en prends à vous.

—Bast! que peut-il m'arriver de plus que d'être appelé par Votre Majesté le marquis d'Uxelles, mais soyez tranquille, sire, je tâcherai de ne pas mériter une pareille injure. Laissez-moi faire seulement.

—Sire, dit le cardinal, qui se tenait à cheval près du roi, à la mine de M. le maréchal, j'ai bon espoir.

Puis s'adressant à Bassompierre:

—Allez, monsieur le maréchal, allez, lui dit-il, et faites de votre mieux.

Bassompierre alla répondre à M. de Créquy qui l'attendait, mit pied à terre avec MM. de Créquy et de Montmorency pour charger en tête des tranchées. M. de Schomberg seul resta à cheval ayant la goutte dans le genou.

On marcha ainsi sur le rocher de Gélasse, au pied duquel il fallait passer; mais on ne sait pourquoi l'ennemi avait abandonné cette position, si forte qu'elle fût, craignant peut-être que ceux qui la défendraient ne fussent coupés et obligés de se rendre.

Mais à peine nos troupes eurent-elles dépassé le rocher qu'elles se trouvèrent démasquées, et que le feu commença à la fois de la montagne et de la grande barricade.

A cette première décharge, M. de Schomberg fut blessé d'une mitraille dans les reins.

Bassompierre suivit la vallée et marcha droit sur la demi-lune, qui fermait le pas de Suze, M. de Créquy marchant en tête et côte à côte avec lui.

M. de Montmorency, comme un simple tirailleur, s'élança sur la montagne de gauche, c'est-à-dire sur la crête de Montmoron.

M. de Schomberg se fit attacher sur son cheval, que l'on conduisit par la bride à cause de la difficulté du chemin, et, arrivé sur la montagne, marcha au milieu des enfants perdus.

On tourna les barricades, et, selon le plan de M. de Bassompierre, on fusilla leurs défenseurs par derrière, tandis que l'on attaquait en face.

Les Valaisans et les Piémontais se défendirent vaillamment; Victor-Amédée et son père étaient dans la redoute du Crêt de Montabon.

Montmorency, avec son impétuosité ordinaire, avait attaqué et emporté la barricade de gauche, et comme son armure le gênait pour marcher à pied, il en avait semé toutes les pièces le long de la route, et attaqua la redoute en simple justaucorps de buffle et en chausses de velours.

Bassompierre, de son côté, suivait le fond de la vallée, essuyant tout le feu de la demi-lune. Le roi venait ensuite avec son panache blanc, et M. le cardinal en habit de velours feuille-morte brodé d'or.

Trois fois on vint à l'assaut des redoutes, et trois fois on fut repoussé. Les boulets bondissaient en ricochant de roc en roc au fond de la vallée et tuèrent un écuyer de M. de Créquy aux pieds du cheval du roi.

MM. de Bassompierre et de Créquy résolurent alors d'escalader avec cinq cents hommes: Bassompierre la montagne de gauche, pour se réunir à M. de Montmorency; M. de Créquy la montagne de droite, pour soutenir M. de Schomberg.

Deux mille cinq cents hommes restaient au fond de la vallée pour marcher sur la demi-lune.

Bassompierre, un peu gros et déjà âgé de cinquante ans, s'appuyait sur un garde pour gravir la pente rapide; tout à coup il sentit que son appui lui manquait; le garde venait de recevoir une balle dans la poitrine.

Il arriva au sommet de la montagne au moment où M. de Montmorency, lui troisième, venait de sauter dans la route.—Il y descendit le quatrième.

M. de Montmorency fut légèrement blessé au bras, M. de Bassompierre eut ses habits criblés de balles.

La redoute de gauche fut emportée.—Valaisans et Piémontais se réfugièrent dans la demi-lune.

Les deux chefs jetèrent alors les yeux sur la redoute de droite.

On y combattait avec le même acharnement.

Enfin on vit deux cavaliers en sortir et se diriger au grand galop par un chemin qui, probablement, avait été pratiqué pour leur retraite vers la demi-lune de Suze.

C'était le duc de Savoie, Charles Emmanuel, et son fils, Victor-Amédée.

Un flot de fuyards les suivait. La redoute de droite était prise.

Restait la demi-lune, c'est-à-dire la besogne la plus rude.

Louis XIII envoya féliciter les maréchaux et M. de Montmorency sur leur réussite mais en leur ordonnant de se ménager.

Bassompierre lui fit répondre en son nom et au nom de MM. de Schomberg, de Créquy, de Montmorency.

«Sire, nous sommes reconnaissants à Votre Majesté de l'intérêt qu'elle nous porte; mais il y a des moments où le sang d'un prince ou d'un maréchal de France n'est pas plus précieux que celui du dernier soldat.«Nous demandons dix minutes de repos pour nos hommes, après quoi le bal recommencera.»

«Sire, nous sommes reconnaissants à Votre Majesté de l'intérêt qu'elle nous porte; mais il y a des moments où le sang d'un prince ou d'un maréchal de France n'est pas plus précieux que celui du dernier soldat.

«Nous demandons dix minutes de repos pour nos hommes, après quoi le bal recommencera.»

Et, en effet, après dix minutes de repos, les trompettes sonnèrent, les tambours battirent de nouveau, et les deux ailes, en colonnes serrées, marchèrent sur la demi-lune.

Les approches étaient au pouvoir des Français; mais restait le dernier retranchement, entouré de soldats, hérissé de canons, défendu par le fort de Montabon, bâti au sommet d'un rocher inaccessible: on n'abordait le fort que par un escalier sans rampe, dont on ne pouvait gravir les marches qu'une à une.

On avait depuis longtemps laissé en arrière les canons, que l'on ne pouvait traîner ni dans le fond de la vallée ni dans le sommet de la montagne.

Il fallait donc aborder la demi-lune sans autre auxiliaire que cettefuria francese, déjà bien connue des Italiens à cette époque.

D'une petite éminence à portée de canon ennemi, le roi avec le cardinal regardait, marchant à la tête des soldats, les chefs et la fleur de la noblesse, fière de mourir sous les yeux de son roi et portant le chapeau au bout de l'épée.

Les soldats suivaient tête basse, ne demandant pas si on les menait à la boucherie; les chefs marchaient en avant, cela suffisait.

De l'éminence où se tenaient à cheval le roi et le cardinal, ils voyaient les vides se faire dans les rangs; le roi battait des mains en applaudissant le courage, mais en même temps ses instincts de cruauté s'éveillaient comme ceux du tigre à la vue du sang.

Lorsqu'il fit tuer le maréchal d'Ancre, trop petit pour regarder par la fenêtre du Louvre, il se fit soulever dans les bras de ses gens, pour voir à son aise le cadavre sanglant.

On aborda la muraille; quelques-uns avaient apporté des échelles; l'escalade commença.

Montmorency prit un drapeau et monta le premier à la muraille; trop lourd et un peu trop vieux pour les suivre, il alla se poster à demi-portée de fusil des remparts, exhortant les soldats à bien faire.

Quelques échelles se rompirent sous le poids des assaillants, tant chacun tenait à mettre le premier le pied sur le rempart; d'autres résistèrent et, par ce combat presque aérien, donnèrent le temps à leurs compagnons de se relever, de dresser d'autres échelles et de monter à l'assaut.

Les assiégés s'étaient fait arme de tout: les uns tiraient presque à bout portant sur les assiégeants, les autres dardaient des coups de pique dans toute cette ferraille, et, de temps en temps, voyaient le sang jaillir jusqu'à eux, un homme ouvrir les bras et tomber à la renverse, d'autres lançaient des pavés ou laissaient rouler des poutres qui nettoyaient deux ou trois échelles.

Tout à coup on vit un certain trouble se manifester parmi les assiégés, puis on entendit au loin, derrière eux, une fusillade et de grands cris.

—Courage, amis, cria Montmorency, en montant pour la troisième fois à l'assaut, c'est le comte de Moret qui nous arrive; Montmorency! à la rescousse!

Et il s'élança de nouveau, tout meurtri et tout sanglant qu'il était, entraînant, dans un effort suprême, tout ce qui pouvait le voir et l'entendre.

Le duc ne s'était pas trompé, et c'était bien Moret qui opérait sa diversion.

Le comte était parti à trois heures du matin, comme nous l'avons vu, ayant Latil pour capitaine et Galaor pour aide de camp. Ils étaient arrivés au bord du torrent où avait failli se noyer Guillaume Coutet; mais cette fois on put le franchir en sautant de rocher en rocher.

Arrivés de l'autre côté du torrent, le comte de Moret et ses hommes franchirent rapidement l'espace qui les séparait de la montagne. Il retrouva le sentier, s'y élança le premier; ses hommes le suivirent.

La nuit était obscure, mais la neige si hauteet si nouvellement tombée qu'elle éclairait le chemin.

Le comte, qui en connaissait la difficulté, s'était muni de longues cordes, tenues chacune par vingt-quatre hommes. Ces vingt-quatre hommes étaient ceux qui marchaient près de la déclivité. Si l'un d'eux glissait, il était retenu par les vingt-trois autres, il ne s'agissait pour celui qui avait glissé que de ne pas lâcher la corde.

Vingt-quatre autres marchaient parallèlement; les premiers leur servaient en quelque sorte de parapet.

En approchant de l'auberge des contrebandiers, le comte recommanda le silence. Sans savoir de quoi il s'agissait, chacun se tut.

Le comte réunit alors une douzaine d'hommes autour de lui, leur expliqua de quels hommes l'auberge qu'ils voyaient devant eux était le rendez-vous, et leur ordonna d'avertir tout bas leurs compagnons de cerner l'auberge. Un seul homme échappé de ce nid de pillards pouvait donner l'alarme, et le succès de l'expédition était compromis.

Galaor, qui connaissait les localités, prit une vingtaine d'hommes pour cerner la cour; avec une vingtaine d'autres, Latil garda la porte, et avec pareil nombre le comte de Moret alla garder la seule fenêtre qui donnait jour dans la maison, et par laquelle ils pussent échapper. La fenêtre flamboyait, ce qui indiquait que les hôtes n'y manquaient point.

Le reste de la troupe devait s'échelonner sur la route, afin de ne laisser à aucun des bandits la chance de s'échapper.

La porte de la cour était fermée; Galaor, avec l'adresse et l'agilité d'un singe, passa par-dessus, descendit dans la cour et l'ouvrit.

En un instant la cour fut pleine de soldats qui attendaient le mousquet au pied.

Latil rangea ses hommes sur deux rangs, en face de la porte, et leur ordonna de faire feu sur quiconque essayerait de fuir.

Le comte s'était approché lentement et sans bruit de la fenêtre afin de voir ce qui se passait au dedans; mais la chaleur de la chambre avait formé sur les carreaux une buée qui empêchait de voir à l'intérieur.

Un des carreaux, brisé dans quelque rixe, avait été remplacé, par une feuille de papier collée sur le cadre. Le comte de Moret monta sur l'appui de la fenêtre, troua le papier avec la pointe de son poignard et put enfin se rendre compte de l'étrange scène qui se passait.

Le contrebandier qui était venu avertir Guillaume Coutet que les bandits espagnols venaient de se mettre à sa poursuite était lié et garotté sur une table, et, réunis en tribunal, les bandits qu'il avait trompés le jugeaient, ou plutôt venaient de le juger, et, comme le jugement était sans appel, il n'était plus question que de savoir s'il serait pendu ou fusillé.

Les avis étaient à peu près partagés; mais, comme on le sait, les Espagnols sont gens économes. L'un d'eux fit valoir qu'on ne pouvait pas fusiller un homme à moins de huit ou dix coups de mousquet; que c'étaient huit ou dix charges de poudre et de plomb perdues. Tandis que pour pendre un homme, non seulement il ne fallait qu'une corde; mais encore que cette corde, devenant par l'exécution même une corde de pendu, doublait, quadruplait, décuplait de valeur.

Cet avis si sage, si avantageux l'emporta.

Le pauvre diable de contrebandier comprenait si bien que son sort était décidé, qu'à ce choix de la corde et aux cris d'enthousiasme qui l'accompagnaient, il ne répondit que par cette prière des agonisants:Mon Dieu, je remets mon âme entre vos mains.

Une corde n'est jamais chose longue à trouver, surtout dans une hôtellerie consacrée aux muletiers.

Au bout de cinq minutes, un muletier officieux, qui n'était point fâché d'assister, sans se déranger, au spectacle d'une pendaison, passa la corde demandée.

Une lanterne était suspendue à une espèce de crochet et représentait, au milieu des sept ou huit chandelles placées sur les tables, l'astre faisant le centre d'un nouveau système planétaire.

On décrocha la lanterne; on la posa sur la cheminée; un des Espagnols, celui qui avait eu l'idée économique de la corde, la passa au crochet, y fit un nœud coulant et mit l'extrémité aux mains de ces quatre ou cinq camarades, fit descendre le condamné de la table, le conduisit au-dessous du crochet et, sans que le malheureux songeât à faire aucune résistance tant il se croyait complétement perdu, lui passa le nœud coulant autour du cou.

Puis au milieu du silence solennel qui précède toujours ce grand acte d'une âme que l'on arrache violemment du corps, il fit entendre cet ordre:

—Enlevez.

Mais à peine ce mot était-il prononcé, qu'un bruit pareil à celui d'un papier ou d'une étoffe que l'on déchire se fit entendre du côté de la fenêtre, qu'on vit s'allonger à l'intérieur de la chambre un bras armé d'un pistolet, le pistolet faire feu, et l'homme qui ajustait le nœudcoulant au col du condamné tomber roide mort.

Au même instant, un vigoureux coup de pied brisa les attaches de la fenêtre, qui s'ouvrit à deux battants et livra passage au comte de Moret, qui sauta dans la chambre suivi de ses hommes, tandis qu'au coup de pistolet comme à un signal, la porte de la route et celle de la cour s'ouvraient; laissant voir toutes les issues fermées par des armes et des soldats.

En une seconde le condamné fut délié et passa des angoisses de l'agonie à cette joie enivrante de l'homme qui a déjà descendu la première marche du tombeau et qui bondit hors de la fosse dont la terre va rouler sur lui.

—Que personne n'essaye de sortir d'ici, dit le comte de Moret avec ce geste de suprême commandement qui était chez lui un héritage royal, celui qui tentera de fuir est mort.

Personne ne bougea.

—Maintenant, dit-il en s'adressant au contrebandier dont il venait de sauver la vie, je suis le voyageur que tu as si généreusement prévenu, il y a deux mois, du danger qu'il courait, et pour lequel tu allais mourir. Il est bien juste que les rôles changent, et que cette fois la tragédie soit poussée jusqu'au bout; désigne-moi les misérables qui nous ont poursuivis, leur procès ne sera pas long.

Le contrebandier ne se le fit point redire deux fois; il désigna huit Espagnols, le neuvième était mort.

Les huit bandits se voyant condamnés, et comprenant qu'ils l'étaient sans miséricorde, échangèrent un coup d'œil, et avec l'énergie du désespoir, le poignard à la main, fondirent sur les soldats qui gardaient la porte de la rue.

Mais ils avaient affaire à plus fort qu'eux. C'était, on se le rappelle, Latil qui avait été chargé du soin de garder cette porte, et lorsqu'il l'avait ouverte, c'était un pistolet dans chaque main qu'il s'était placé sur le seuil.

De ses deux coups il tua deux hommes; les six autres se débattirent un instant entre les hommes du comte de Moret et les siens; on entendit pendant quelques secondes le froissement du fer, des cris, des blasphèmes, deux autres coups de feu, la chute de deux ou trois corps sur le parquet... tout était dit.

Six étaient étendus morts dans leur sang et trois autres, vivant encore, étaient, pieds et poings liés, entre les mains des soldats.

—On a trouvé la corde que voilà pour pendre un honnête homme, dit le comte de Moret, qu'on en trouve deux autres pour pendre des coquins.

Les muletiers, qui commençaient à comprendre qu'ils n'étaient pour rien dans toute cette affaire, et qu'au lieu de voir pendre un homme, ils allaient en voir pendre trois, spectacle par conséquent trois fois plus récréatif, offrirent à l'instant même les cordes demandées.

—Latil, dit le comte de Moret, c'est vous que je charge de faire pendre ces trois messieurs; je vous sais expéditif, ne les faites pas languir. Quant au reste de l'honorable société, vous laisserez dix hommes pour la garder ici. Demain, à midi seulement, les prisonniers, auxquels il ne sera fait aucun mal, seront libres.

—Et où vous rejoindrai-je? demanda Latil.

—Ce brave homme, répondit le comte de Moret, en montrant le contrebandier si miraculeusement sauvé de la corde, ce brave homme vous conduira; seulement, vous doublerez le pas pour nous rejoindre.

Puis, s'adressant au contrebandier lui-même:

—La même route que l'autre, vous vous rappelez, mon brave homme; une fois arrivé à Suze, il y a vingt pistoles pour vous. Latil, vous avez dix minutes.

Latil s'inclina.

—En route, messieurs, continua le comte de Moret; nous avons perdu là une demi-heure, mais nous avons fait de bonne besogne.

Dix minutes après, Latil, guidé par le contrebandier, le rejoignait; la besogne, que le comte avait laissée aux trois quarts faite, était achevée.

C'était sur le pont même de Giacon que Latil et ses hommes avaient rejoint le comte de Moret. Le contrebandier, qui n'avait pas eu le temps de le remercier, se jeta à ses pieds et lui baisa les mains.

—C'est bien, mon ami, dit le comte de Moret; maintenant il faut que, dans une heure, nous soyons à Suze.

Et la troupe se remit en marche.

On connaît le chemin qu'avait à suivre le comte de Moret; c'était le même qu'il avait déjà suivi avec Isabelle de Lautrec et la dame de Coëtman.

Le silence le plus sévère était recommandé,et l'on n'entendait d'autre bruit que celui de la neige s'écrasant sous les pieds des soldats.

Au détour d'une montagne, on arriva en vue de la ville de Suze; elle commençait à se découper dans les premières lueurs du matin.

La portion du rempart qui s'appuyait à la montagne était déserte. Le chemin, si cette rive de terrain sur laquelle on ne pouvait marcher deux de front devait s'appeler chemin, passait à dix pieds à peu près au-dessus des créneaux.

De là on pouvait se laisser glisser sur le rempart.

La demi-lune que devait, après les retranchements pris, après les barricades emportées, attaquer l'armée française, était à trois mille de Suze à peu près, et comme on ne pouvait supposer une attaque par la montagne, ce point n'était aucunement gardé.

Cependant les sentinelles de garde à la porte de France virent, au point du jour, la petite troupe défiler au versant de la montagne, et donnèrent l'alarme.

Le comte de Moret entendit leurs cris, vit leur agitation et comprit qu'il n'y avait pas de temps à perdre. En véritable montagnard il bondit de rocher en rocher, et le premier se laissa glisser sur le rempart.

En se retournant il vit Latil à ses côtés.

Aux cris des sentinelles les Piémontais et les Valaisans étaient accourus des corps de garde voisins, et formaient une troupe d'une centaine d'hommes, à laquelle il ne fallait pas laisser le temps de se renforcer.

A peine le comte de Moret vit-il vingt hommes autour de lui, qu'avec ces vingt hommes il s'élança vers la porte de France.

Les soldats de Charles-Emmanuel qui, au milieu du crépuscule, voyaient une longue file noire circuler autour de la montagne et qui ne pouvaient point apprécier le nombre des ennemis qui semblaient leur tomber du ciel, ne firent qu'une médiocre résistance; mais, pensant qu'il était fort important que le duc et son fils, qui combattaient au pas de Suze, fussent avertis, ils expédièrent un homme à cheval pour les prévenir de ce qui se passait.

Le comte de Moret vit cet homme se détacher en quelque sorte de la muraille et s'élancer dans la direction du combat; il se douta bien du but qui le faisait s'éloigner au plus rapide galop de son cheval, mais il ne pouvait s'y opposer.

C'était seulement une raison de plus de s'emparer de cette porte de Suze, par laquelle Louis XIII devait, les barricades forcées, faire naturellement son entrée.

Il se rua donc, comme nous l'avons dit, avec le peu d'hommes qu'il avait sur ceux qui la défendaient.

La lutte ne fut pas longue. Surpris au moment où ils s'y attendaient le moins, ignorant le nombre de leurs ennemis, croyant à quelque trahison, Piémontais et Valaisans, si bons soldats qu'ils fussent, se sauvèrent en criant: «Alarme!» les uns par la campagne, les autres par la ville.

Le comte de Moret s'empara de la porte, y rallia toutes ses troupes, fit tourner quatre canons sur la ville, laissa cent hommes pour la garde de la porte et le service des canons, au cas où besoin serait de faire feu, et, avec les quatre cent cinquante hommes qui lui restaient, s'avança pour attaquer, comme il était convenu, les retranchements par derrière.

On commençait d'entendre le canon et l'on voyait des nuages de fumée s'amasser autour du Crêt de Montabon.

Donc les deux armées étaient aux prises.

Le comte de Moret fit doubler le pas à ses hommes; mais à un mille à peu près des retranchements, il vit un corps de troupes assez considérable se détacher de l'armée piémontaise et venir à lui.

En tête et à cheval marchait le colonel qui le commandait.

Ce corps était à peu près égal en nombre à celui du comte de Moret.

Latil s'approcha du comte.

—Je reconnais, lui dit-il, l'officier qui conduit cette troupe; c'est un très-brave soldat nommé le colonel Belon.

—Eh bien, demanda le comte, après?

—Je voudrais que Monseigneur me permît de le faire prisonnier.

—Que je te permette de le faire... Ventre-saint-gris, je ne demande pas mieux. Mais comment t'y prendras-tu?

—Rien de plus facile, Monseigneur; seulement aussitôt que vous le verrez tomber avec son cheval, chargez vigoureusement: ses hommes, qui le croiront mort, se débanderont. Piquez droit et prenez le drapeau, moi je prendrai le colonel; après cela aimez-vous mieux prendre le colonel, je prendrai le drapeau. Seulement le colonel payera une bonne rançon de 3 ou 4 mille pistoles, tandis que le drapeau, c'est de la gloire, mais voilà tout.

—A moi donc le drapeau, dit le comte de Moret, et à toi le colonel.

—Là, maintenant... Battez tambours et sonnez trompettes!

Le comte de Moret leva son épée, et lestambours battirent et les trompettes sonnèrent la charge.

Latil prit quatre hommes autour de lui, tenant chacun un mousquet à la main, et prêt à lui passer une arme nouvelle quand la première, la seconde et même la troisième seraient déchargées.

Au reste, au son des tambours et des clairons français, la troupe savoyarde avait paru s'animer.

Le colonel Belon avait prononcé quelques paroles auxquelles elle avait répondu par les cris de: «Vive Charles-Emmanuel!» elle avait de son côté fait un mouvement agressif.

Les deux troupes n'étaient plus qu'à cinquante pas l'une de l'autre.

La troupe savoyarde s'arrêta pour faire feu.

—C'est le moment, dit Latil; attention, monseigneur! essuyons le feu; ripostons et chargez au drapeau.

Latil n'avait pas achevé, qu'une grêle de balles passait comme un ouragan, mais en grande partie au-dessus de la tête de nos soldats, qui ne bougèrent point.

—Tirez bas, cria Latil.

Et donnant lui-même l'exemple, en visant le cheval du colonel, il lâcha le coup juste au moment où le colonel lâchait les rênes pour charger.

Le cheval reçut la balle au défaut de l'épaule, et, emporté par l'élan qui lui était donné, vint rouler avec son cavalier à vingt pas des rangs français.

—A moi le colonel, à vous le drapeau, monseigneur; et il s'élança l'épée haute sur le colonel.

Nos soldats avaient fait feu et, selon la recommandation de Latil, tiré bas. De sorte que tous les coups avaient porté. Le comte profita du désordre et s'élança au milieu des Piémontais.

Latil, en quelques bonds, s'était trouvé près du colonel Belon, renversé sous son cheval et tout étourdi de sa chute. Il lui mit l'épée à la gorge.

—Secouru ou non secouru? lui dit-il.

Le colonel essaya de mettre la main à ses fontes.

—Un seul mouvement, colonel Belon, lui dit-il, et vous êtes mort.

—Je me rends, dit le colonel en tendant son épée à Latil.

—Secouru ou non secouru?

—Secouru ou non secouru.

—Alors, colonel, gardez votre épée, on ne désarme pas un brave officier comme vous; nous nous reverrons après le combat. Si je suis tué vous êtes libre.

Et à ces mots, il aida le colonel à se tirer de dessous son cheval, et lorsqu'il l'eut vu sur ses pieds, il s'élança au milieu des rangs piémontais.

Ce que Latil avait prévu était arrivé. En voyant tomber leur colonel, les soldats de Charles-Emmanuel ignorant si c'était lui ou son cheval qui était tué, s'étaient laissés intimider. En outre, le comte avait attaqué avec une telle violence, que les rangs s'étaient ouverts devant lui et qu'il avait atteint le drapeau autour duquel quelques braves Savoyards, Valaisans et Piémontais livraient une lutte acharnée.

Latil se jeta où la mêlée était la plus épaisse, en criant d'une voix de tonnerre: «Moret! Moret! à la rescousse! Un beau coup d'épée pour le fils de Henri IV!»

Ce fut le dernier coup porté à la troupe ennemie. Le comte de Moret avait saisi le drapeau savoyard de la main gauche et abattait d'un coup d'épée celui qui le portait. Il l'éleva au-dessus de toutes les têtes en criant: «Victoire à la France! vive le roi Louis XIII!»

Le cri fut répété au milieu de la déroute par tout ce qu'il y avait de Français debout. La petite troupe envoyée pour s'opposer au comte de Moret, regagnait à toutes jambes et diminuée d'un tiers.

—Ne perdons pas une minute, monseigneur, dit Latil au comte, poursuivons-les en tirant, dussions-nous ne pas leur tuer un homme; mais il est important que l'on entende notre feu des retranchements.

Et en effet, on l'a vu, c'était ce feu, entendu des retranchements, qui avait porté le trouble parmi leurs défenseurs.

Attaqués de face par Montmorency, Bassompierre et Créquy, attaqués en arrière par le comte de Moret et Latil, le duc de Savoie et son fils craignaient d'être enveloppés et faits prisonniers; ils descendirent aux écuries, et tout en commandant au comte de Verrue une défense désespérée, ils sautèrent en selle et s'élancèrent hors des retranchements.

Ils se trouvèrent alors au milieu des soldats du colonel Belon qui fuyaient pêle-mêle avec les Français, poursuivant les fuyards, et tirant toujours.

Ces deux cavaliers, qui essayaient de gagner la montagne, attirèrent l'attention de Latil, qui, croyant reconnaître en eux des personnages de distinction s'élança sur leur passage pour leur couper leur chemin; mais, au moment où il allait saisir le cheval du ducpar la bride, une espèce d'éclair l'éblouit, et il sentit une douleur à l'épaule gauche.

Un officier espagnol au service du duc de Savoie, voyant son maître sur le point d'être fait prisonnier, s'était élancé, et, de sa longue épée, avait percé les chairs et l'épaule de notre spadassin.

Latil jeta un cri moins de douleur que de colère, en voyant sa proie lui échapper, et, l'épée à la main, il se jeta sur l'Espagnol.

Quoique l'épée de Latil fut de six pouces plus courte que celle de son adversaire, à peine l'eut-elle rencontrée que Latil, avec sa supériorité dans les armes, se sentit maître de son ennemi, qui, au bout de dix secondes, tomba frappé de deux blessures en criant:

—Sauvez-vous, mon prince!

A ces mots:Sauvez vous, mon prince!Latil sauta par-dessus le blessé et se mit à la poursuite des deux cavaliers, mais, grâce à leurs petits chevaux de montagne, ils avaient déjà fait assez de chemin pour se trouver hors de sa portée.

Latil redescendit furieux d'avoir manqué une si belle proie; mais enfin il lui restait l'officier espagnol qui, incapable de se défendre, se rendit secouru ou non secouru.

Pendant ce temps le désordre s'était mis dans les retranchements. Le duc de Montmorency, arrivé le premier sur le rempart, s'y était maintenu, écartant à coups de hache tout ce qui tentait de s'approcher de lui, et avait fait place à ceux qui le suivaient. Piémontais, Valaisans et Savoyards s'étaient alors écoulés comme un torrent par les poternes donnant sur la route de Suze; mais là, ils avaient rencontré le comte de Moret, dont ils avaient entendu la fusillade et les cris de: «Vive le roi Louis XIII!» Ignorant sa force, ils n'essayaient pas même de le combattre, et ils fuyaient, s'écartant devant chaque groupe de Français, comme s'écarte à l'angle d'un rocher l'eau bondissante d'un torrent.

Le comte de Moret entra dans la redoute du côté opposé où était entré Montmorency, tous deux se rencontrèrent, se reconnurent et s'embrassèrent au milieu de l'ennemi.

Puis, dans les bras l'un de l'autre, ils s'approchèrent des créneaux agitant en signe de victoire, l'un le drapeau français qu'il avait le premier planté sur la muraille de la demi-lune, l'autre le drapeau savoyard qu'il avait conquis, saluant Louis XIII et abaissant les deux étendards devant lui, crièrent ensemble:

—Vive le roi!

C'était ce même cri à la bouche que, deux ans plus tard, tous deux devaient tomber.

—Que personne n'entre plus dans la redoute avant le roi, dit à haute voix le Cardinal.

En même temps que ces paroles étaient prononcées et comme s'il les eût entendues, Latil franchissait la porte.

Des sentinelles furent placées à toutes les entrées, et Montmorency et Moret allèrent eux-mêmes ouvrir la poterne de Gélasse au roi et au cardinal.

Tous deux y entrèrent à cheval, et le mousqueton sur le genou en signe qu'ils entraient en conquérants, et que les vaincus, pris d'assaut, ne devaient rien attendre que de leur bon plaisir.

Le roi s'adressa au duc de Montmorency d'abord.

—Je sais, monsieur le duc, lui dit-il, quel est l'objet de votre ambition, et la campagne finie, nous aviserons à changer votre épée contre une qui ne vaudra certes pas mieux pour la trempe, mais qui, ayant des fleurs de lis d'or, vous donnera le pas même sur les maréchaux de France.

Montmorency s'inclina. La promesse était formelle, et, nous l'avons dit, l'épée de connétable était la seule chose qu'il ambitionnât au monde.

—Sire, dit le comte de Moret en présentant au roi le drapeau qu'il venait d'enlever au régiment du colonel Belon, permettez que j'aie l'honneur de déposer aux pieds de Votre Majesté cet étendard pris par moi.

—Je l'accepte, dit Louis XIII, et en échange, j'espère qu'il vous plaira de porter cette plume blanche à votre chapeau, en mémoire de votre frère qui vous la donne, et de notre père qui en portait trois pareilles à Ivry.

Le comte de Moret voulut baiser la main de Louis XIII; mais Louis XIII lui tendit les bras et l'embrassa cordialement.

Puis il ôta de son propre chapeau, qui était le même que lui avait prêté le duc de Montmorency, une des trois plumes blanches du panache et la donna au comte de Moret avec l'agrafe de diamant qui les retenait.

Le même jour, vers cinq heures du soir, le roi Louis XIII fit son entrée à Suze après avoir reçu des autorités les clés de la ville sur un plat d'argent.


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