CHAPITRE XVI.

«Belle Marion,«J'ai vingt ans; quelques femmes ont déjà eu la bonté, non seulement de me dire que j'étais joli garçon, mais encore de faire tout ce qu'il fallait pour que je ne doutasse pas que c'était leur opinion. De plus, je suis le favori très-favorisé du roi Louis XIII, qui, tout ladre qu'il soit, vient de me faire, je ne sais par quelle inspiration, cadeau de trois mille pistoles. Mon ami Saint-Simon m'assure que vous êtes non-seulement la plus belle, mais la meilleure fille du monde. Eh bien, il s'agit de manger à nous deux, en un mois, les trente mille livres que mon imbécile de roi m'a données. Mettons dix mille livres pour les robes et les bijoux, dix mille livres pour les chevaux et les carrosses, et les dernières dix mille livres pour les bals et le jeu.—Cette proposition vous convient-elle, dites-moioui, et j'accours avec mon sac; vous déplaît-elle, répondez-moinon, et, mon sac au cou, je cours me jeter à la rivière.«Vous ditesoui, n'est-ce pas? car vous ne voudriez pas être cause de la mort d'un pauvre garçon qui n'a commis d'autre crime que de vous aimer éperdûment sans avoir eu l'honneur de vous voir jamais.«En attendant demain soir, mon sac et moi sommes à vos pieds.«Votre tout dévoué,«Baradas.»

«Belle Marion,

«J'ai vingt ans; quelques femmes ont déjà eu la bonté, non seulement de me dire que j'étais joli garçon, mais encore de faire tout ce qu'il fallait pour que je ne doutasse pas que c'était leur opinion. De plus, je suis le favori très-favorisé du roi Louis XIII, qui, tout ladre qu'il soit, vient de me faire, je ne sais par quelle inspiration, cadeau de trois mille pistoles. Mon ami Saint-Simon m'assure que vous êtes non-seulement la plus belle, mais la meilleure fille du monde. Eh bien, il s'agit de manger à nous deux, en un mois, les trente mille livres que mon imbécile de roi m'a données. Mettons dix mille livres pour les robes et les bijoux, dix mille livres pour les chevaux et les carrosses, et les dernières dix mille livres pour les bals et le jeu.—Cette proposition vous convient-elle, dites-moioui, et j'accours avec mon sac; vous déplaît-elle, répondez-moinon, et, mon sac au cou, je cours me jeter à la rivière.

«Vous ditesoui, n'est-ce pas? car vous ne voudriez pas être cause de la mort d'un pauvre garçon qui n'a commis d'autre crime que de vous aimer éperdûment sans avoir eu l'honneur de vous voir jamais.

«En attendant demain soir, mon sac et moi sommes à vos pieds.

«Votre tout dévoué,

«Baradas.»

Louis avait lu les dernières lignes d'une voix tremblante et qui fût demeurée inintelligible, eût-il parlé assez haut pour être entendu.

Les derniers mots lus, ses bras se détendirent,la main qui tenait la lettre tomba à la hauteur du genou, son visage pâlit jusqu'à la lividité, ses yeux se levèrent au ciel, empreints du plus profond désespoir, et—de même que César, qui avait paru sentir à peine les coups de poignard des autres conjurés, s'écria en se voyant frapper par la seule main qui lui fût chère:Tu quoque, Brute,—Louis XIII, avec un accent lamentable s'écria:

—Et toi aussi, Baradas!

Et sans regarder davantage Marion Delorme, sans paraître s'apercevoir qu'elle fût là, le roi jeta, sans l'agrafer, son manteau sur son épaule, mit son feutre sur sa tête, et du plat de la main, l'enfonça jusqu'aux yeux, descendit l'escalier, et à pas précipités, s'élança dans sa voiture, dont un laquais lui tenait la portière ouverte, en criant au cocher:

—A Chaillot!

Quant à Marion, qui, en voyant le roi faire cette curieuse sortie, avait couru à la fenêtre et, en écartant le rideau, l'avait vu s'élancer dans son carrosse, elle demeura un instant immobile après la voiture disparue; puis, avec ce sourire malin et railleur qui n'appartenait qu'à elle:

—Décidément, dit-elle, j'aurais mieux fait de venir en page.

Nous avons dit que le cardinal s'était retiré dans sa maison de campagne de Chaillot pour laisser sa maison de la place Royale, c'est-à-dire son ministère, à Louis XIII.

Le bruit de sa disgrâce s'était vite répandu dans Paris, et dans un rendez-vous que Mme de Fargis avait donné à laBarbe Peinteau garde des sceaux Marillac, elle lui avait appris cette grande nouvelle.

Cette grande nouvelle avait bientôt débordé de la chambre où elle avait été dite,—elle était descendue jusqu'à Mme Soleil; de Mme Soleil elle avait gagné son époux et avec son époux elle était entrée dans la chambre d'Etienne Latil, qui, depuis trois jours seulement avait quitté son lit et commençait à se promener par la chambre appuyé sur son épée.

Maître Soleil lui avait offert sa propre canne,—beau jonc, à pommeau d'agate comme la bague de Muddarah le bâtard; mais Latil avait refusé, regardant comme indigne d'un homme d'épée de s'appuyer sur autre chose que sur son épée.

A cette nouvelle de la disgrâce de Richelieu, il s'arrêta court, s'appuya des deux mains sur le pommeau de sa rapière, et regardant maître Soleil en face:

—C'est vrai, ce que vous dites-là? lui demanda-t-il.

—Vrai comme l'Evangile.

—Et de qui tenez-vous la nouvelle?

—D'une dame de la cour.

Etienne Latil connaissait trop bien la maison dans laquelle l'accident qui lui était arrivé l'avait forcé d'élire domicile, pour ne point savoir qu'elle recevait, sous le masque, des visiteurs de toute condition.

Il fit donc tout pensif deux ou trois pas, et revenant à maître Soleil:

—Et maintenant qu'il n'est plus ministre, que pensez-vous de la sûreté personnelle de M. le cardinal?

Maître Soleil secoua la tête et fit entendre une espèce de grognement.

—Je pense, dit-il, que s'il n'emmène pas des gardes avec lui, il ne ferait pas mal de porter à Chaillot, sous son camail, la cuirasse qu'à La Rochelle il portait par-dessus.

—Croyez-vous, demanda Latil, que ce soit le seul danger qu'il coure?

—Quant à la nourriture, dit Soleil, je pense bien que sa nièce, Mme de Combalet, aura la sage précaution de trouver quelqu'un qui goûte les plats avant lui.

Puis il ajouta avec le gros sourire qui épanouissait sa large face.

—Seulement, où trouvera-t-on ce quelqu'un là?

—Il est trouvé, maître Soleil, dit Latil, appelez moi une chaise.

—Comment, s'écria maître Soleil, vous allez faire l'imprudence de sortir?

—Je vais faire cette imprudence, oui, mon hôte, et comme je ne me dissimule pas que c'est une imprudence, et que dans la situation où je me trouve une imprudence peut me coûter la vie, nous allons régler notre petit compte, pour qu'en cas de mort vous ne perdiez rien.—Trois semaines de maladie, neuf brocs de tisane, deux chopes de vin, et les soins assidus de Mme Soleil—ce qui n'a point de prix—cela vaut-il plus de vingt pistoles?

—Remarquez bien, monsieur Latil, que je ne vous demande rien, et que l'honneur de vous avoir logé, nourri...

—Oh, nourri! J'ai été facile à nourrir.

—Et désaltéré me suffirait, mais si vous voulez absolument me compter vingt pistoles en signe de votre satisfaction...

—Tu ne les refuserais point, n'est-ce pas?

—Je ne vous ferai pas cette insulte, Dieu m'en garde.

—Appelle une chaise, tandis que je te compterai les vingt pistoles.

Maître Soleil salua, sortit, rentra, vint droit à la table sur laquelle étaient alignées les deux cents livres, par cette attraction naturelle qui existe entre l'argent et les aubergistes, compta l'argent du regard, avec cette sûreté de coup d'œil qui n'appartient qu'à certains états; puis, lorsqu'il fut sûr qu'il ne manquait pas un denier aux deux cents livres:

—Votre chaise est prête, mon maître, dit-il.

Latil remit au fourreau son épée qu'il avait posée sur la table, et, faisant à maître Soleil un signe impératif pour qu'il s'approchât de lui.

—Allons, ton bras, fit-il.

—Mon bras pour sortir de ma maison, cher monsieur Etienne, c'est avec bien du regret que je vous le donne, allez.

—Soleil, mon ami, dit Latil, ce serait avec un profond regret que je verrais le plus petit nuage sur ta face resplendissante. Aussi je te promets qu'à mon retour tu auras ma première visite, surtout si tu me gardes un broc de ce petit vin de Coulanges, auquel je ne fais fête que depuis quelques jours, et que je quitte avec le regret de ne pas l'avoir plus intimement connu.

—J'en ai une pièce de trois cents brocs, monsieur Latil, je vous la garde.

—A trois brocs par jour, il y en a pour trois mois en pension chez vous, maître Soleil à moins que mes moyens ne me le permettent pas.

—Bon, alors, on vous fera crédit; un homme qui a pour amis M. de Moret, M. de Montmorency, M. de Richelieu, un fils de roi, un prince et un cardinal!

Latil secoua la tête.

—Un bon fermier-général serait moins honorable, mais plus sûr, mon cher monsieur, dit sentencieusement Latil en mettant le pied dans la chaise.

—Où faut-il dire à vos porteurs de vous conduire, mon hôte?

—A l'hôtel Montmorency, où j'ai un devoir à remplir d'abord, ensuite à Chaillot.

—A l'hôtel de Mgr. le duc de Montmorency, cria Soleil, de manière que l'on entendît la recommandation, tout à la fois de la rue des Blancs-Manteaux et de la rue Sainte-Croix de la Bretonnerie.

Les porteurs ne se le firent point dire deux fois et partirent d'un pas allongé et élastique qu'ils adoptaient sur l'avis, qu'ils avaient reçu de maître Soleil, de ménager leur client relevant d'une longue et douloureuse maladie.

Ils s'arrêtèrent à la porte du duc; le suisse en grand costume, sa canne à la main, se tenait debout au seuil.

Latil lui fit signe de venir à lui. Le suisse s'approcha.

—Mon ami, lui dit-il, voici une demi-pistole, faites-moi le plaisir de me répondre.

Le suisse mit le chapeau à la main, ce qui était une manière de répondre.

—Je suis un gentilhomme blessé, auquel M. le comte de Moret a fait l'honneur de venir faire une visite pendant sa maladie, et à qui il a fait promettre de lui rendre cette visite dès qu'il pourrait se tenir debout. Je sors aujourd'hui pour la première fois, et je tiens ma promesse. Puis-je avoir l'honneur d'être reçu par M. le comte.

—M. le comte de Moret, dit le suisse, a quitté l'hôtel depuis cinq jours, et personne ne sait où il est.

—Pas même monseigneur?

—Monseigneur était parti la veille pour son gouvernement du Languedoc.

—Je joue de malheur, mais j'ai tenu ma promesse à M. le comte; c'est tout ce que l'on peut demander d'un homme d'honneur.

—Maintenant, dit le suisse, M. le comte de Moret a fait faire, en quittant l'hôtel, par le page Galaor qui l'accompagne, et qui est revenu exprès pour la renouveler, une recommandation qui pourrait bien concerner Votre Seigneurie.

—Laquelle?

—Il a ordonné que si un gentilhomme nommé Etienne Latil se présentait à l'hôtel, on lui offrît la nourriture et le couvert, et qu'on le traitât enfin comme un homme de sa confiance et attaché à sa maison.

Latil ôta son chapeau à M. de Moret absent.

—M le comte de Moret, dit-il, s'est conduit comme un digne fils de Henri IV qu'il est. Je suis en effet ce gentilhomme, et j'aurai l'honneur, à son retour, de lui présenter mes remercîments et de me mettre à son service. Voici, mon ami, une autre demi-pistole pour le plaisir que vous me faites, en m'annonçant que M. le comte de Moret a bien voulu penser à moi.—Porteurs à Chaillot, hôtel de M. le cardinal.

Les porteurs se replacèrent dans leurs brancards, se remirent à marcher du même pas et prirent la rue Simon-le-franc, la rue Maubuée et la rue Trousse-vache, pour gagner la rue Saint-Honoré par la rue de la Ferronnerie.

Or, le hasard faisait qu'à l'instant même oùLatil, à la porte de l'hôtel Montmorency, disait à ses porteurs: A Chaillot, le hasard faisait, disons-nous, que le marquis Pisani, que les événements importants que nous avons racontés nous ont forcé de perdre de vue, assez bien remis du coup d'épée que lui avait donné Souscarrières pour faire une première sortie, et jugeant que cette première sortie devait avoir pour but d'aller faire ses excuses au comte de Moret, montait de son côté dans une chaise et, après avoir recommandé à ses porteurs de marcher avec toute la précaution due à un malade, terminait la recommandation par un mot: A l'hôtel Montmorency.

Les porteurs qui partaient de l'hôtel Rambouillet descendirent naturellement la rue Saint-Thomas du Louvre et prirent la rue Saint-Honoré, qu'ils remontèrent pour gagner la rue de la Ferronnerie.

Il résulta de cette double manœuvre que les deux chaises se croisèrent à la hauteur de la rue de l'Arbre-Sec, et que le marquis Pisani, préoccupé de la façon dont il allait débiter au comte de Moret dont il ignorait l'absence, un compliment assez difficile, ne reconnut point Etienne Latil, tandis qu'Etienne Latil, que rien ne préoccupait, reconnut le marquis Pisani.

On devine l'effet que fit une pareille vision sur l'irascible spadassin.

Il jeta un cri qui arrêta court ses porteurs, et passant la tête par la vitre ouverte:

—Hé! monsieur le bossu! cria-t-il.

Peut-être eût-il été plus intelligent au marquis Pisani de ne point s'apercevoir que l'interpellation s'adressait à lui; mais il avait tellement la conscience de sa gibbosité, que son premier mouvement fut de sortir à son tour la tête par la portière de sa chaise, pour voir qui l'appelait ainsi par son infirmité au lieu de l'appeler par son titre.

—Plaît-il? demanda le marquis, en faisant de son côté signe à ses porteurs de s'arrêter.

—Il me plaît que vous veuillez bien m'attendre un instant; j'ai un vieux compte à régler avec vous, répondit Latil.

Puis à, ses porteurs:

—Eh vite, dit-il, portez ma chaise à côté de celle de ce gentilhomme, et ayez soin que les portières soient bien en face l'une de l'autre.

Les porteurs se retournèrent dans leurs brancards et transportèrent la chaise de Latil à l'endroit indiqué.

—Est-ce bien ici, notre bourgeois? demandèrent-ils.

—Ici parfaitement, dit Latil. Ah!

Cette exclamation était arrachée au spadassin par la joie de se trouver en face du marquis inconnu, dont le titre seul lui avait été révélé par la bague qu'il lui avait montrée.

De son côté, Pisani venait de reconnaître Latil.

—En avant! cria-t-il à ses porteurs, je n'ai point affaire à cet homme.

—Oui, mais par malheur, cet homme a affaire à vous, mon mignon. Ne bougez pas, vous autres, cria-t-il aux porteurs de la chaise adverse qui avaient l'air de vouloir obéir à l'ordre reçu. Ne bougez pas ou ventre saint-gris! comme disait le roi Henri IV, je vous coupe les oreilles.

Les porteurs, qui avaient déjà soulevé la chaise, la reposèrent sur le pavé.

Les passants, attirés par le bruit, commençaient à s'amasser autour des deux chaises.

—Et moi, si vous ne marchez point, je vous fais bâtonner par mes gens.

Les porteurs du marquis secouèrent la tête.

—Nous aimons mieux être bâtonnés, dirent-ils, que d'avoir les oreilles coupées.

Puis, tirant leurs deux brancards des coulisses dans lesquelles ils étaient passés:

—D'ailleurs, dirent-ils, si vos gens viennent avec leurs bâtons, nous avons de quoi répondre.

—Bravo mes amis, dit Latil voyant que la chance était pour lui, voici quatre pistoles pour boire à ma santé. Je puis vous dire mon nom, je m'appelle Etienne Latil, tandis que je défie votre marquis bossu de dire le sien.

—Ah! misérable, s'écria Pisani, tu n'as donc pas assez des deux coups d'épée que je t'ai déjà donnés?

—Non-seulement j'en ai assez, dit Latil, mais j'en ai trop; c'est pour cela que je veux absolument vous en rendre un.

—Tu abuses de ce que je ne puis pas encore me tenir sur mes jambes.

—Bah! vraiment, dit Latil; alors la partie est égale, nous allons nous battre assis. En garde, marquis!... Ah! vous n'avez pas là vos trois gardes du corps avec vous; et je vous défie de me faire donner un coup d'épée par derrière.

Et Latil tira son épée et en porta la pointe à la hauteur des yeux de son adversaire.

Il n'y avait point à reculer; un cercle entourait les deux chaises. D'ailleurs, nous l'avons déjà dit, le marquis Pisani était brave; il tira son épée à son tour, et sans que l'on vît ni l'un ni l'autre des combattants, les seules portières ouvertes étant celles qui correspondaient l'une à l'autre, on aperçut les deux lames passer chacune par une portière, se croiser, avec toutes les ressources de l'art, s'attaquantavec des feintes, parant avec des contres, plonger tour à tour avec rage dans l'intervalle, tantôt par l'une, tantôt par l'autre portière.

Enfin, après un combat qui dura près de cinq minutes, au grand amusement des spectateurs, un cri, ou plutôt un blasphème sortit de l'une des deux chaises.

Latil venait de clouer le bras de son adversaire à la carcasse de la chaise.

—Là! fit Etienne Latil, prenez toujours cela en à-compte, mon beau marquis, et n'oubliez pas que chaque fois que je vous rencontrerai je vous en ferai autant.

Les gens du peuple ont une grande prédilection pour les vainqueurs, surtout quand ils sont beaux et généreux.

Latil était plutôt bien que mal, il avait fait preuve de générosité en jetant quatre pistoles sur le pavé.

Le marquis de Pisani était bossu et laid et n'avait montré aucune pistole.

Il eut certainement eu tort s'il eût appelé à la justice des assistants.

Il en prit son parti.

—A l'hôtel Rambouillet, dit Pisani.

—A Chaillot, dit Etienne Latil.

Arrivé à Chaillot, le cardinal s'était trouvé à peu près dans la même situation qu'Atlas, après que celui-ci, fatigué de porter le monde, l'avait déposé pour quelques instants sur les épaules de son ami Hercule.

Il respira.

—Ah! murmura-t-il, je vais donc faire des vers tout à loisir.

Et, en effet, Chaillot était la retraite où le cardinal se reposait de la politique, nous ne dirons pas en faisant de la prose, mais en faisant des vers.

Un cabinet situé au rez-de-chaussée, et dont la porte s'ouvrait dans un magnifique jardin, sur une allée de tilleuls sombre et fraîche, même dans les jours les plus ardents de l'été, était le sanctuaire où il se réfugiait un jour ou deux par mois.

Cette fois, il venait lui demander le repos et l'oubli: pour combien de temps? il n'en savait rien.

Sa première idée, en mettant le pied dans cette oasis poétique, avait été d'envoyer chercher ses collaborateurs ordinaires à qui, pareil à un général d'armée, il distribuait le travail dans ce grand combat de la pensée qui était en pleine activité en Espagne, qui s'en allait mourant en Italie, qui venait de s'éteindre avec Shakespeare en Angleterre, et qui allait commencer en France avec Rotrou et Corneille.

Mais il avait réfléchi qu'il n'était plus, dans sa maison de Chaillot, le ministre puissant qui distribuait les récompenses, mais un simple particulier ayant par-dessus les autres le désavantage d'être très compromettant pour ses amis. Il avait donc résolu d'attendre que ses anciens amis vinssent à lui, mais y vinssent sans être appelés.

Il avait donc tiré des cartons le plan d'une nouvelle tragédie,Mirame, qui n'était rien autre qu'une vengeance contre la reine régnante, et les scènes qu'il en avait déjà esquissées.

Le cardinal de Richelieu, déjà assez mauvais catholique, ne restait pas assez bon chrétien pour pratiquer l'oubli des injures; blessé profondément par cette intrigue mystérieuse et invisible qui venait de le renverser, et dont il regardait la reine Anne comme un des agents les plus actifs, il se consolait à l'idée de lui rendre le mal qu'elle lui avait fait.

Nous sommes on ne peut plus fâché de révéler les faiblesses secrètes du grand ministre; mais nous nous sommes fait son historien, et non son panégyriste.

La première marque de sympathie lui vint d'un côté où il était loin de l'attendre. Guillemot, son valet de chambre, lui annonça qu'une chaise s'était arrêtée à la porte; qu'un homme, qui paraissait encore mal remis d'une grande maladie ou d'une grave blessure, en était descendu, en s'appuyant aux murailles et s'était arrêté dans l'anti-chambre et assis sur un banc en disant:

—Ma place est là.

Les porteurs payés étaient repartis du même pas qu'ils étaient venus.

Cet homme, coiffé d'un feutre tant soit peu bossué, était enveloppé d'un manteau couleur tabac d'Espagne, il portait une ceinture qui se rapprochait plus du militaire que du civil, et portait en diagonale une épée qui n'avait sa pareille que dans les dessins de Callot, qui commençaient à être à la mode.

On lui avait demandé qui l'on devait annoncer à M. le cardinal; ce à quoi il avait répondu:

—Je ne suis rien,—n'annoncez donc personne.

On lui avait demandé ce qu'il venait faire, et il avait dit simplement:

—M. le cardinal n'a plus de gardes,—je viens veiller à sa sûreté.

La chose avait paru assez bizarre à Guillemotpour qu'il crût devoir avertir Mme de Combalet et prévenir M. le cardinal.

Il avait prévenu Mme de Combalet et avertissait M. le cardinal.

Le cardinal donna ordre qu'on lui amenât ce mystérieux défenseur.

Cinq minutes après la porte s'ouvrit, et Etienne Latil apparaissait sur le seuil, pâle, ayant besoin, pour se soutenir, de s'appuyer au chambranle, le chapeau à la main droite, la main gauche au pommeau de son épée.

Avec son habitude des physionomies, avec son admirable mémoire des visages, Richelieu n'eut qu'à jeter un regard sur lui pour le reconnaître.

—Ah! ah! dit-il, c'est vous mon cher Latil.

—Moi-même, Votre Eminence.

—Cela va mieux à ce qu'il paraît.

—Oui, monseigneur, et je profite de ma convalescence pour venir offrir mes services à Votre Eminence.

—Merci, merci, dit en riant le cardinal, je n'ai personne dont je veuille me défaire.

—C'est possible, fit Latil; mais n'y a-t-il pas des gens qui voudraient se défaire de vous?

—Ah! cela, dit le cardinal, c'est plus que probable.

En ce moment, Mme de Combalet entra par une porte latérale, et son regard inquiet se porta rapidement de son oncle à l'aventurier inconnu qui se tenait près de la porte.

—Tenez, Marie, lui dit le cardinal, soyez reconnaissante, comme moi, à ce brave garçon, le premier qui vienne m'offrir ses services dans ma disgrâce.

—Oh! je ne serai pas le dernier, dit Latil; seulement, je ne suis point fâché d'avoir pris rang avant les autres.

—Mon oncle, dit Mme de Combalet avec un regard rapide et compatissant qui n'appartient qu'à la femme, monsieur est bien pâle et me paraît bien faible.

—C'est d'autant plus méritant à lui que je sais par mon médecin, qui le visite de temps en temps, que depuis huit jours seulement il est hors de danger, et qu'il n'y a que trois jours qu'il se lève. C'est d'autant plus méritant à lui, disais-je donc, de s'être dérangé pour moi.

—Ah! dit Mme de Combalet, n'est-ce pas monsieur qui a manqué succomber dans une rixe au cabaret de laBarbe Peinte?

—Vous êtes bien bonne, ma belle dame. C'était bel et bien dans un guet-apens, mais je viens de le rejoindre, le maudit bossu, et je l'ai renvoyé chez lui avec un joli coup d'épée à travers le bras.

—Le marquis de Pisani! s'écria Mme de Combalet; le malheureux n'a pas de chance, il y a huit jours qu'il était encore au lit de la blessure qu'il avait reçue le soir même du jour où vous avez failli être assassiné.

—Le marquis Pisani, le marquis Pisani, dit Latil; je ne suis point fâché de savoir son nom. C'est donc pour cela qu'il a dit à ses porteurs:Hôtel Rambouillet, tandis que je disais aux miens:A Chaillot!—Hôtel Rambouillet, je me souviendrai de l'adresse.

—Mais comment vous êtes-vous battu, tous deux vous soutenant à peine? demanda le cardinal.

—Nous nous sommes battus dans nos chaises, monseigneur; c'est très-commode quand on est malade.

—Et vous venez me dire cela à moi, après les édits que j'ai rendus contre le duel; il est vrai, ajouta le cardinal, que je ne suis plus ministre, et que, ne l'étant plus, il en sera de cette amélioration comme de toutes les autres que j'ai tentées: dans un an, disparues!...

Et le cardinal poussa un soupir qui prouva qu'il n'était point encore aussi détaché qu'il eût voulu le faire croire, des choses de ce monde.

—Mais vous dites, mon cher oncle, demanda Mme de Combalet, que M. Latil, car c'est M. Latil, je crois, que s'appelle monsieur, venait vous offrir ses services; de quel genre étaient les services que monsieur venait vous offrir?

Latil montrant son épée.

—Services à la fois offensifs et défensifs, dit-il. M. le cardinal n'a plus de capitaine des gardes, plus de gardes; c'est à moi de lui servir de tout ceci.

—Comment, plus de capitaine des gardes! dit une voix de femme derrière Latil; il me semble qu'il a toujours son Cavois, qui est aussi mon Cavois à moi.

—Ah! dit le cardinal, je connais cette voix-là, il me semble; venez ici, chère madame Cavois, venez.

Une femme leste et pimpante, quoique atteignant la trentaine et que les formes primitives commençassent à disparaître sous un certain embonpoint, glissa rapidement entre Latil et le chambranle de la porte opposé à celui auquel il s'appuyait, et se trouva en face du cardinal et de Mme de Combalet.

—Ah! dit-elle en se frottant les mains, vous voilà donc débarrassé de votre affreux ministère et de tout le tracas qu'ilnousdonnait.

—Comment, qu'ilnousdonnait? dit le cardinal; mon ministère vous donnait donc du tracas à vous aussi, chère madame?

—Ah! je crois bien, je n'en dormais ni jour ni nuit, je craignais toujours pour Votre Eminence quelque catastrophe dans laquelle mon pauvre Cavois serait mêlé. Le jour, j'y pensais, et je tressaillais au moindre bruit; la nuit, j'en rêvais, et je m'éveillais en sursaut: vous n'avez pas idée des mauvais rêves que fait une femme quand elle couche seule.

—Mais M. Cavois? demanda en riant Mme de Combalet.

—Avec cela qu'il couche avec moi, n'est-ce pas? pauvre Cavois! Dieu merci, ce n'est pas la bonne volonté qui lui manque! Nous avons eu huit enfants en neuf ans, ce qui prouve qu'il ne s'engourdit pas trop; mais plus ça avançait, plus ça allait mal. M. le cardinal l'avait emmené au siége de La Rochelle, où il est resté huit mois; heureusement que j'étais grosse quand il est parti, de sorte qu'il n'y a pas eu de temps perdu; mais M. le cardinal allait l'emmener en Italie, chère madame, comprenez-vous cela? et Dieu sait pour combien de temps! Mais j'ai tant prié Dieu que je crois qu'il a fait un miracle en ma faveur, et que c'est grâce à mes prières que M. le cardinal a perdu sa place.

—Merci, madame Cavois, dit le cardinal en riant,

—Oui, merci, dit Mme de Combalet, et c'est une grande faveur, en effet, que Dieu nous accorde, chère madame Cavois, que de vous rendre, à vous votre mari et à moi mon oncle.

—Oh! dit Mme Cavois, un mari et un oncle, ce n'est pas la même chose.

—Mais, dit le cardinal, si Cavois ne me suit pas, il suivra le roi.

—Où ça? où ça? demanda Mme Cavois.

—En Italie donc.

—Avec cela qu'il ira en Italie! Ah! vous ne le connaissez pas encore, monsieur le cardinal... Lui me quitter! lui se séparer de sa petite femme!... jamais!

—Mais il vous quittait bien, il se séparait bien de vous pour moi.

—Pour vous, oui... parce que je ne sais pas ce que vous lui avez fait, mais vous l'avez comme ensorcelé... ce n'est pas une forte tête, pauvre homme, et s'il ne m'avait pas eue pour conduire la maison et élever les enfants, je ne sais pas comment il s'en serait tiré... Mais, pour un autre que vous, se séparer de sa femme!... fâcher Dieu en couchant avec elle une fois par hasard!... jamais!

—Mais les devoirs de sa charge?

—De quelle charge?

—En quittant mon service, Cavois passe à celui du roi.

—Bon, prenez-y garde; en quittant votre service, monseigneur, Cavois passe au mien. J'espère bien qu'à l'heure qu'il est, il a déjà donné sa démission à Sa Majesté.

—Vous a-t-il donc dit qu'il devait le faire?

—Est-ce qu'il a besoin de me dire ce qu'il fera? est-ce que je ne le sais pas d'avance? est-ce que je ne vois pas tout au travers de lui comme à travers un cristal? Quand je vous dis que c'est fait à cette heure-ci, c'est fait, quoi!

—Mais, ma chère madame Cavois, dit le cardinal, la place de capitaine des gardes valait six mille livres par an; ces six mille livres vont manquer dans votre petit ménage, et comme simple particulier je ne puis pas décemment avoir un capitaine des gardes à six mille livres. Songez à vos huit enfants.

—Bon, est-ce que vous n'y avez pas pourvu? Et le privilége des chaises, qui vaut douze mille livres par an, est-ce que cela n'est pas préférable à une place que le roi enlève et donne à son caprice? Nos enfants, Dieu merci, sont gros et gras, et vous allez voir s'ils souffrent. Entrez, les petits, entrez tous.

—Comment! vos enfants sont là?

—Excepté le dernier, qui est venu pendant le siége de La Rochelle et qui est en nourrice, n'ayant que cinq mois; mais il a passé procuration à celui qui pousse.

—Comment, vous êtes déjà grosse, chère madame Cavois?

—Beau miracle, il y a près d'un mois que mon mari est revenu;—entrez tous, entrez tous, M. le cardinal le permet.

—Oui, je le permets, mais, en même temps, je permets ou plutôt j'ordonne à Latil de s'asseoir;—prenez un fauteuil et asseyez vous, Latil.

Latil ne répondit pas et obéit. S'il fût resté debout une minute de plus, il se fût trouvé mal.

Pendant ce temps toute la progéniture des Cavois défilait par rang de taille, l'aîné en tête, beau garçon de neuf ans, puis une fille, jusqu'au dernier qui était un enfant de deux ans.

Rangés en face du cardinal, ils présentaient l'aspect des tuyaux d'une flûte de Pan.

—Là, maintenant, dit Mme Cavois, voilà l'homme à qui nous devons tout, vous, votre père et moi; mettez-vous à genoux devant lui pour le remercier.

—Madame Cavois, madame Cavois, on ne se met à genoux que devant Dieu.

—Et devant ceux qui le représentent: d'ailleurs, c'est à moi à donner des ordres à mes enfants: à genoux marmaille.

Les enfants obéirent.

—Là, maintenant, dit Mme Cavois s'adressant à l'aîné, Armand, répète à M. le cardinal la prière que je t'ai apprise, et que tu dois dire soir et matin.

—Mon Dieu, seigneur, dit l'enfant, donnez la santé à mon père, à ma mère, à mes frères, à mes sœurs, et faites que S. Exc. le cardinal, à qui nous devons tout, et auquel nous vous supplions d'accorder toute sorte de biens, perde son ministère, afin que papa puisse rentrer tous les soirs à la maison.

—Amen, répondirent en chœur tous les autres enfants.

—Eh bien, dit le cardinal en riant, cela ne m'étonne point qu'une prière faite d'un si bon cœur et avec tant d'ensemble ait été exaucée.

—Là, fit Mme Cavois, maintenant que nous avons dit à monseigneur tout ce que nous avions à lui dire, levez-vous et partons.

Les enfants se levèrent avec le même ensemble qu'ils s'étaient agenouillés.

—Hein! dit Mme Cavois, comme cela obéit!

—Madame Cavois, dit le cardinal, si jamais je rentre au ministère, je vous fais nommer capitaine instructeur des troupes de Sa Majesté.

—Dieu vous en garde! monseigneur.

Mme de Combalet embrassa les enfants et la mère, qui les fit monter deux par deux dans trois chaises attendant à la porte, et monta dans la quatrième avec le plus petit de tous.

Le cardinal les suivit des yeux avec un certain attendrissement.

—Monseigneur, dit Latil en se soulevant sur son fauteuil, vous n'avez plus besoin de moi, comme homme d'épée, puisque vous avez M. Cavois qui vous suit dans votre disgrâce, mais vous n'avez pas que le fer à craindre: votre ennemie s'appelle Médicis.

—Oui, n'est-ce pas, c'est votre avis, à vous aussi? dit Mme de Combalet en rentrant; le poison...

—Il faut une personne dévouée qui goûte tout ce que boira et tout ce que mangera Votre Eminence. Je m'offre.

—Oh, pour cela, mon cher monsieur Latil, dit en souriant Mme de Combalet, vous arrivez trop tard. Il y a déjà quelqu'un qui s'est offert.

—Et qui a été accepté?

—Je l'espère du moins, dit Mme de Combalet, regardant tendrement son oncle.

—Et qui cela? demanda Latil.

—Moi, dit Mme de Combalet.

—Alors, dit Latil, je n'ai plus besoin ici. Adieu, monseigneur.

—Que faites-vous? dit le cardinal.

—Je m'en vais. Vous avez un capitaine des gardes, vous avez un dégustateur; à quel titre resterai-je chez Votre Eminence?

—A titre d'ami, Etienne Latil, un cœur comme le vôtre est rare, et l'ayant trouvé, je ne veux pas le perdre.

Puis se tournant vers Mme de Combalet:

—Ma chère Marie, lui dit il, c'est à vous que je confie, âme et corps, mon ami Latil. Si je ne trouve pas à cette heure une occasion de l'occuper selon ses mérites, peut-être cette occasion se présentera-t-elle plus tard. Allez, en supposant que mes amis littéraires me soient aussi fidèles, de leur côté que mon capitaine des gardes et mon lieutenant, il faut que je leur taille de la besogne pour demain.

—M. Jean Rotrou, dit la voix de Guillemot annonçant.

—Vous le voyez, dit le cardinal à Mme de Combalet et à Latil, en voilà déjà un qui ne s'est pas fait attendre.

—Mon Dieu, dit Etienne Latil, faut-il que mon père ne m'ait pas fait apprendre la poésie!

Rotrou n'était pas seul.

Le cardinal regarda avec curiosité ce compagnon inconnu qui le suivait le chapeau à la main, et dans cette pose inclinée qui indique l'admiration et non la servilité.

—C'est vous, de Rotrou, dit le cardinal, en lui tendant la main; je ne vous cache point que je comptais sur la fidélité de mes confrères les poëtes, avant celle de tous les autres. Je suis heureux de voir que vous êtes le plus fidèle de mes fidèles.

—Si j'avais pu prévoir ce qui vous arrive, monseigneur, vous m'eussiez trouvé ici, et c'est moi qui eusse ouvert à l'illustre disgracié les portes de sa retraite; ah! continua de Rotrou, en se frottant les mains, nous allons donc travailler, c'est si bon de faire des vers!

—Est-ce l'avis de ce jeune homme, demanda Richelieu, en regardant le compagnon de Rotrou.

—C'est si bien son avis, monseigneur, que c'est lui qui est venu m'annoncer cette nouvelle, qu'il venait d'apprendre chez madame de Rambouillet, et qui m'a supplié du moment où Votre Eminence n'était plus ministre, de ne pas perdre un instant pour le présenterà vous. Il espère que maintenant que les affaires d'Etat vous laissent du temps, vous aurez celui d'aller voir sa comédie que l'on va jouer à l'hôtel de Bourgogne.

—Et quelle est la pièce que vont nous donner messieurs les comédiens? demanda le cardinal.

—Réponds toi-même, dit Rotrou.

—Mélite, monseigneur, répondit timidement le jeune homme vêtu de noir.

—Ah! ah, dit Richelieu, si j'ai bonne mémoire, vous êtes ce monsieur Corneille que votre ami Rotrou prétend destiné à nous effacer tous, et même lui comme les autres.

—L'amitié est indulgente, monseigneur, et mon compatriote Rotrou est pour moi plus qu'un ami, c'est un frère.

—J'aime à voir en poésie ces unions que l'antiquité a parfois chantées parmi les guerriers, mais jamais parmi les poètes.

Puis se retournant vers Corneille:

—Et vous êtes ambitieux, jeune homme.

—Oui, monseigneur; j'ai surtout une ambition qui, si elle se réalisait, me comblerait de joie.

—Laquelle?

—Demandez à mon ami Rotrou.

—Oh! oh! un ambitieux timide, fit le cardinal.

—Mieux que cela, monseigneur, modeste.

—Et cette ambition, demanda le cardinal, puis-je la réaliser?

—Oui, monseigneur, d'un mot, dit Corneille.

—Alors, dites-la, jamais je n'ai été plus disposé à réaliser les ambitions des autres que depuis que j'ai vu le néant des miennes.

—Monseigneur, mon ami Corneille ambitionne l'honneur d'être reçu au nombre de vos collaborateurs. Si Votre Eminence fût resté ministre, il eût attendu le succès de sa comédie pour vous être présenté; mais, du moment où vous voilà redevenu un simple grand homme, ayant du temps devant lui, il a dit: Jean, mon ami, M. le cardinal va se mettre à la besogne, pressons-nous, ou je trouverai la place prise.

—La place n'est pas prise, monsieur Corneille, dit le cardinal, et elle est à vous, vous souperez avec moi, messieurs, et si d'ici là nos compagnons nous arrivent, je vous distribuerai ce soir même le plan d'une nouvelle tragédie dont j'ai déjà esquissé quelque chose.

Le cardinal ne se trompait pas dans ses suppositions et, le soir, la même table réunissait ceux que l'on a appelés depuis les cinq auteurs, c'est-à-dire Bois-Robert, Colletet, Rotrou et Corneille.

Richelieu leur fit les honneurs de sa table avec la cordialité d'un confrère. Puis, le souper fini, on passa au cabinet de travail, où Richelieu, brûlant d'impatience de faire partager à ses collaborateurs son enthousiasme pour le sujet qu'il allait leur donner à traiter, se hâta de tirer de son bureau un petit cahier sur lequel, de son écriture en grosse lettre, était écrit le mot:Mirame.

—Messieurs, dit le cardinal, de tout ce que nous avons entrepris jusqu'ici, voici mon œuvre de préférence. Le nom que vous avez déjà lu tous,Mirame, ne vous en dira rien, car le nom comme la pièce est œuvre d'invention pure; seulement, comme il n'est point donné à l'homme d'inventer, mais seulement de reproduire des idées générales et des faits accomplis, en variant selon le degré d'imagination du poète, la forme sous laquelle il les reproduit, vous reconnaîtrez très probablement sous les noms supposés, les noms véritables, et dans les localités imaginaires les lieux réels. Je ne vous empêche point de faire, même tout haut, les commentaires qui vous seront agréables.

Les auditeurs s'inclinèrent; seul Corneille regarda Rotrou en homme qui veut dire:

—Je n'y comprends absolument rien, mais je m'en rapporte à toi pour m'expliquer ce que cela peut signifier. Rotrou, d'un geste lui répondit qu'il aurait toutes les explications qu'il pourrait désirer.

Richelieu laissa aux deux jeunes gens le temps de faire leur jeu muet et reprit:

—Je suppose un roi de Bithynie, peu importe lequel, en rivalité avec le roi de Colchos. Le roi de Bithynie a une fille, nomméeMirame, laquelle a une confidente nomméeAlmireet une suivante nomméeAlcine.

De son côté, le roi de Colchos, en guerre avec le roi de Bithynie, a un favori très-séduisant, très-aimable, très-élégant; en cherchant bien, nous trouverions très-certainement, dans un des pays qui avoisinent la France, un type équivalent à celui d'Arimant.

—Le duc de Buckingham, dit Bois-Robert.

—Justement, dit Richelieu.

Rotrou poussa de son genou le genou de Corneille qui ouvrit de grands yeux, mais qui ne comprit pas d'avantage qu'il n'avait fait jusques-là, malgré ce nom de Buckingham qui éclaircissait cependant la question.

—Azamor, roi de Phrygie, allié du roi de Bythinie, est non-seulement amoureux, mais encore fiancé de Mirame.

—Qui ne l'aime pas, dit Bois-Robert, parce qu'elle aime Arimant.

—Tu as deviné juste, le Bois, dit Richelieu en riant; vous voyez la situation, n'est-ce pas, messieurs?

—C'est bien simple, dit Colletet, Mirame aime l'ennemi de son père; elle trahit son père pour son amant.

Rotrou donna un second coup de genou à Corneille.

Corneille comprenait de moins en moins.

—Oh! comme vous y allez, Colletet, dit-il; trahit! trahit: C'est bon pour une femme de trahir son mari, mais une fille trahir complétement, matériellement son père, non, ce serait trop fort; non, elle se contente, au second acte, de recevoir son amant dans les jardins du palais.

—Comme certaine reine de France, dit l'Etoile, a reçu milord Buckingham...

—Eh bien, mais voulez-vous vous taire, monsieur de l'Etoile; si votre père vous entendait, il consignerait cela dans son journal comme un fait historique; enfin on en vient aux mains: Arimant, vainqueur d'abord, est, par un de ces retours de fortune si communs dans les annales de la guerre, vaincu ensuite par Azamor. Mirame apprend tour à tour sa victoire et sa défaite, ce qui lui permet de se livrer aux sentiments les plus opposés. Arimant, vaincu, n'a pas voulu survivre à sa honte; il s'est jeté sur son épée, on le croit mort. Mirame veut mourir et s'adresse à sa confidente, Mme de Chevreuse. Je me trompe. Comment le nom de Mme de Chevreuse se trouve-t-il sous ma langue à propos de Mirame? Elle s'adresse à sa confidente Almire, laquelle lui propose de s'empoisonner avec elle à l'aide d'une herbe qu'elle a apportée de Colchos. Toutes deux respirent l'herbe et tombent évanouies. Pendant ce temps, on a pansé les blessures d'Arimant, qui ne sont pas mortelles. Il revient à lui, mais pour se désespérer de la mort de Mirame. Quand Almire termine les angoisses de tout le monde en assurant qu'elle a fait respirer à la princesse une herbe somnifère et non vénéneuse, la même avec laquelle Médée a endormi le serpent qui gardait la toison d'or, qu'en conséquence Mirame n'est pas morte, mais qu'elle dort seulement, et Mirame reprend ses sens pour apprendre que son amant vit, que le roi de Colchos propose la paix, qu'Azamor renonce à sa main et que rien ne s'oppose plus à son union avec Arimant.

—Bravo! crièrent en chœur Colletet, l'Etoile et Bois-Robert.

—C'est sublime, ajouta Bois-Robert, en chérissant sur le tout.

—On peut, en effet, tirer parti de la situation, fit Rotrou. Qu'en dis-tu, Corneille?

Corneille fit un signe de tête.

—Vous me paraissez froid, monsieur Corneille, dit Richelieu un peu piqué du silence du plus jeune de ses auditeurs, qu'il s'attendait à voir bondir d'enthousiasme.

—Non, monseigneur, dit Corneille, je réfléchissais seulement à la coupe des actes.

—Elle est tout indiquée, dit Richelieu. Le premier acte finit à la scène entre Almire et Mirame, lorsque Mirame consent à recevoir Arimant dans les jardins du palais. Le second, lorsque après l'avoir reçu, elle jette un regard effrayé sur son imprudence et s'écrie:


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