CHAPITRE XXIII.

—Non, pas précisément.

—Alors, dites, monseigneur.

—Sa Majesté n'a pas encore appris la conquête de Pignerol. Je ne puis rien faire, à moins qu'elle me déclare si elle veut garder la place, ou si elle est disposée à en faire une gracieuseté à Madame sa sœur. On m'écrit que le roi est parti de Paris et qu'il vient en Italie; attendons jusqu'à ce qu'il soit arrivé à Lyon ou à Grenoble; alors on pourra entrer sérieusement en négociation et donner des réponses plus positives.

—Vous pouvez être tranquille, monseigneur, je reporterai votre réponse mot à mot. Seulement, si vous le permettez, je leur laisserai l'espoir.

—Qu'en feront-ils?

—Rien, mais moi j'en ferai peut-être quelque chose.

—Comptez-vous donc rester en Italie?

—Non, mais avant de la quitter, j'en veux tirer tout ce qu'elle peut me donner encore.

—Croyez vous donc que l'Italie ne puisse pas vous offrir un avenir suffisant à votre ambition?

—L'Italie est un pays condamné pour plusieurs siècles, monseigneur; chaque Italien qui rencontre un compatriote doit lui dire:Memento mori. Le dernier siècle, monseigneur, vous le savez mieux que moi, a été un siècle de craquement; il a émietté tout ce qui restait encore debout des temps féodaux. Les deux grandes unités du moyen âge, l'Empire et l'Eglise se sont desserrées. Le pape et l'Empereur étaient les deux moitiés de Dieu; depuis Rodolphe de Habsbourg, l'Empire est devenu une dynastie; depuis Luther, le pape n'est plus que le représentant d'une secte.

Mazarin parut vouloir s'arrêter.

—Continuez, continuez, lui dit Richelieu, je vous écoute.

—Vous m'écoutez, monseigneur! jusqu'à aujourd'hui j'avais douté de moi; vous m'écoutez, je n'en doute plus.... Il y a encore des Italiens, mais il n'y a plus d'Italie, monseigneur. L'Espagne tient Naples, Milan, Florence et Palerme, quatre capitales. La France tient la Savoie et Mantoue; Venise perd tous les jours son influence; un froncement de sourcil de Philippe IV ou de Ferdinand II fait trembler le successeur de Grégoire VII. L'autorité manque de force, les nobles ont anéanti le peuple, mais ils sont descendus à l'état de courtisans. Le pouvoir monarchique a vaincu partout, et partout il est entouré d'ennemis terribles et invisibles qui l'obligent à s'entourer d'armées permanentes, de sbires, de bravi, à se munir de contre-poisons, à se vêtir de cotte de mailles, et, ce qui est pis, de donner la main au concile de Trente, à l'inquisition, à l'index. La fièvre de la lutte sur les places publiques et sur les champs de bataille a disparu, et avec elle la vie. L'ordre règne partout; l'ordre est la mort des peuples.

—Et où irez vous, si vous quittez l'Italie?

—Où il y aura des révolutions, monseigneur: en Angleterre peut-être, en France probablement.

—Et si vous venez en France, voudrez-vous me devoir quelque chose?

—Je serai heureux et fier de vous devoir tout, monseigneur.

—Monsieur Mazarin, nous nous reverrons, je l'espère.

—C'est mon seul désir, monseigneur.

Et le souple Napolitain salua jusqu'à terre et gagna la porte à reculons.

—J'avais bien entendu dire, murmura le cardinal, que les rats quittaient le bâtiment qui allait sombrer; mais j'ignorais que ce fût pour monter sur celui qui allait affronter la tempête.

Puis il ajouta tout bas:

—Ce jeune capitaine ira loin, surtouts'il change son uniforme contre une soutane.

Puis se levant, le cardinal gagna l'antichambre, qu'il traversait tout pensif et sans voir un courrier qui arrivait de France.

Latil le lui fit remarquer.

Le cardinal fit signe au courrier de s'approcher.

Celui-ci lui remit une lettre venant de France.

—Ah! ah! dit le cardinal en voyant le messager couvert de poussière, il paraît que la lettre que tu m'apportes est pressée.

—Très pressée, monseigneur.

Richelieu prit la lettre et l'ouvrit; elle ne contenait que peu de mots; mais, comme on va voir, elle était d'une certaine importance.

Fontainebleau, 17 mars 1630.«Le roi, parti pour Lyon, n'a été que jusqu'à Troyes.«Revenu à Fontainebleau.—Amoureux! Gardez-vous.P. S.—Cinquante pistoles au porteur, s'il arrive avant le 25 courant!

Fontainebleau, 17 mars 1630.

«Le roi, parti pour Lyon, n'a été que jusqu'à Troyes.

«Revenu à Fontainebleau.—Amoureux! Gardez-vous.

P. S.—Cinquante pistoles au porteur, s'il arrive avant le 25 courant!

Le cardinal relut deux ou trois fois la lettre, les deux initiales lui disaient qu'elle était de Saint-Simon. Celui-ci n'avait pas l'habitude de lui donner de fausses nouvelles; seulement celle-là était tellement invraisemblable, qu'il douta.

—N'importe, dit-il à Latil, va me chercher le comte de Moret; il est en veine.

—Monseigneur sait, dit en riant Latil, que M. le comte de Moret est allé conduire sa belle otage à Briançon.

—Va le chercher où il est et dis-lui, pour le décider à venir sans retard, que c'est lui que je charge de porter à Fontainebleau la nouvelle de la prise de Pignerol.

Latil s'inclina et sortit.

Comme nous l'avons dit dans un de nos précédents chapitres, tourmenté des insistances de sa mère, tremblant d'avoir fait son frère trop puissant par les dernières faveurs qu'il lui avait accordées, sachant que la reine Anne, malgré la défense qu'il lui en avait faite, continuait à voir l'ambassadeur d'Espagne et à conspirer avec lui, le roi Louis XIII, loin du cardinal, c'est-à-dire loin de l'âme politique, était tombé dans une mélancolie que rien ne pouvait chasser.

Et ce qui l'énervait surtout dans cette lutte incessante, c'était de comprendre instinctivement, grâce à ce rayon d'intelligence morale que Dieu avait mise en lui, que Richelieu était plus nécessaire au salut de l'Etat que lui même; et cependant tout ce monde qui l'entourait, à part l'Angély, son fou, et Saint-Simon, qu'il avait fait son grand écuyer, ou s'était déclaré contre l'homme qu'il tenait pour indispensable, ou conspirait sourdement contre lui.

Il y a toujours, et dans tous les temps, un monde qui s'intitule le monde des honnêtes gens, qui s'élève contre les idées nouvelles ou généreuses et qui défend le passé, c'est-à-dire la routine contre l'avenir, c'est-à-dire le progrès. Ce monde, celui dustatu quo, qui défend l'immobilité contre le mouvement, la mort contre la vie, voyait dans Richelieu un de ces révolutionnaires qui épurent le pays, c'est vrai, mais qui l'agitent en l'épurant. Or, Richelieu était évidemment non-seulement l'ennemi de ces honnêtes gens-là, mais encore du monde catholique. Sans lui l'Europe eût été dans une paix profonde; le Piémont, l'Espagne, l'Autriche et Rome, assis à la même table, se fussent mis tranquillement à manger, feuille à feuille, cet artichaut qu'on appelle l'Italie. L'Autriche eût pris Mantoue et Venise: le Piémont, le Montferrat et Gênes; l'Espagne, le Milanais, Naples et la Sicile; Rome, Urbin, la Toscane et les petits duchés; et la France insouciante et tranquille, eût assisté du haut des Alpes à ce festin de lions auquel elle n'était point invitée. Qui s'opposait à la paix? Richelieu, Richelieu seul. C'est ce qu'insinuait le pape; c'est ce que proclamaient Philippe IV et l'Empereur, c'est ce que chantaient en chœur la reine Marie de Médicis, la reine Anne d'Autriche et la reine Henriette d'Angleterre.

Après ces grandes voix qui criaient anathème contre le ministre, venaient les voix inférieures, celles du duc de Guise, qui, après avoir espéré d'être de cette guerre, n'en était pas et s'était réfugié dans son gouvernement de Provence; Créquy, le gouverneur du Dauphiné, qui se croyait en droit d'hériter de l'épée de connétable de son beau-père; Lesdiguières, Montmorency, à qui cette épée avait été promise et qui craignait de la voir s'échapper de ses mains, depuis le refus qu'il avait fait au cardinal d'enlever le duc de Savoie; enfin tous les grands seigneurs: les Soissons, les Condé, les Conti, les Elbeuf, effrayés de voir l'entêtement systématique du cardinal à abaisser et à dépouiller toutes les grandes maisons du royaume.

Malgré tout cela, et peut-être même à causede tout cela, Louis s'était résolu à quitter Paris et à tenir la promesse qu'il avait faite à son ministre, en allant le rejoindre en Italie. Il va sans dire que cette résolution, qui replaçait le roi sous la tutelle directe du cardinal, avait fait jeter les hauts cris aux deux reines, qui avaient déclaré que si le roi allait en Italie, elles l'y suivraient.

Elles avaient un admirable prétexte: leur crainte pour la santé du roi.

Malgré tous ces tiraillements, le roi avait fait donner avis de son départ au cardinal et était, en effet, parti pour Lyon le 21 février. La route qu'il allait suivre était la Champagne et la Bourgogne; les deux reines et le conseil le rejoindraient à Lyon.

Mais les choses ne devaient point se passer si tranquillement. Le lendemain du jour où le roi avait quitté Paris, son frère Gaston, d'Orléans, franchissait en poste et à grand bruit la porte de la capitale et entrait brusquement vers neuf heures du soir, chez la reine mère, qui tenait son cercle.

Marie de Médicis se leva toute étonnée, et feignant la colère, congédia les dames et alla s'enfermer avec Gaston dans son cabinet, où, quelques instants après, la reine Anne entrait par une porte secrète.

Là fut refait le pacte, éternellement proposé par la reine Marie, d'un mariage entre Monsieur et la reine Anne, en cas de mort du roi. Ce mariage eût été pour Marie de Médicis une régence prolongée, et elle eût volontiers pardonné à Dieu de lui enlever son fils aîné s'il lui donnait cette compensation. Aussi, dans ce pacte, aveuglée par son intérêt, la reine Marie était-elle la seule à agir franchement parce qu'elle agissait dans ses intérêts.

Le duc d'Orléans avait ses engagements pris avec le duc de Lorraine, de la sœur duquel il était amoureux, et ne se souciait pas d'épouser la veuve de son frère, qui avait sept ans de plus que lui et le déplorable antécédent de Buckingham. La reine Anne, de son côté, détestait Monsieur, et, comme elle le détestait encore plus qu'elle ne le méprisait, elle ne se fiait pas à sa parole. Toutes promesses n'en furent pas moins échangées, et pour que l'on ne se doutât point de ce qui s'était passé dans ce cabinet, où d'ailleurs on ignorait la présence de la reine Anne, le bruit se répandit le lendemain que le duc d'Orléans n'était venu à Paris que pour signifier à sa mère la persistance de son amour pour la princesse de Mantoue et sa volonté bien arrêtée de profiter de l'absence de son frère pour l'épouser.

Ce bruit s'accrut encore de ce fait que, dès le lendemain de l'arrivée du duc, Marie de Médicis avait mandé près d'elle la jeune princesse et l'avait retenue au Louvre, où elle était à peu près prisonnière.

De son côté, Gaston faisait si grand bruit de cette opposition à ses plus vifs désirs, que tous les mécontents commencèrent à affluer chez lui, et qu'on lui donna à entendre que s'il voulait, en l'absence du roi, se déclarer ouvertement contre Richelieu, il trouverait bientôt un parti nombreux et puissant qui le soutiendrait non-seulement contre Richelieu, mais contre Louis XIII, dont la chute pourrait bien suivre celle de son ministre. Un fait d'une haute importance fit croire un instant que Gaston avait accepté les propositions qui lui avaient été faites. Le cardinal de La Valette, fils du duc d'Epernon, et le cardinal de Lyon, frère du duc de Richelieu, celui-là qui s'était si bravement conduit pendant la peste, étant venus ensemble faire une visite au duc d'Orléans, celui-ci fit mille politesses au cardinal de La Valette et laissa dans l'antichambre, sans vouloir le regarder ni lui dire un mot, le cardinal de Lyon.

Dès le lendemain de l'arrivée de Gaston à Paris, la reine-mère avait écrit à Louis XIII pour lui donner avis de ce retour, inattendu de tous, mais probablement attendu d'elle; de l'entrevue et des conventions faites entre sa belle-fille et son fils, elle ne dit pas un mot, bien entendu; mais elle appuya longuement sur l'amour de Gaston pour Marie de Gonzague.

Louis, qui était déjà à Troyes, annonça, au reçu de la lettre de Marie de Médicis, qu'il revenait à Paris; mais à Fontainebleau, un courrier lui apprit que Gaston, à la nouvelle de son retour, était immédiatement parti pour sa maison de Limours.

Trois jours après, la nouvelle arriva que le roi, au lieu de continuer son voyage, ferait ses pâques à Fontainebleau.

Qui avait pu déterminer chez le roi cette nouvelle résolution? Nous allons le dire.

Le soir où avait été tenu au Luxembourg le conseil entre la reine-mère, Gaston d'Orléans et la reine Anne, celle-ci trouva chez elle Mme de Fargis arrivant d'Espagne, où, comme nous l'avons dit, elle était allée pour soutenir le moral politique de son époux que l'on craignait de voir défaillir.

La guerre décidée entre la France et le Piémont, il n'était plus besoin de ce renfort à Madrid, et Mme de Fargis, au grand contentement d'Anne d'Autriche, fut rappelée à Paris.

La reine poussa donc un cri de joie en l'apercevant, et, comme l'ambassadrice mettaitun genou en terre pour lui baiser la main, elle la releva et la pressa contre son cœur en l'embrassant.

—Je vois, dit en souriant Mme de Fargis, que je n'ai rien perdu, pendant ma longue absence, des bonnes grâces de Votre Majesté.

—Au contraire, ma chère amie, dit la reine, votre absence m'a fait apprécier votre fidélité, et jamais je n'ai eu autant besoin de vous que ce soir.

—J'arrive bien alors, et j'espère prouver à ma souveraine que, de loin comme de près, je m'occupe d'elle; mais que se passe-t-il donc, voyons, qui rend ici nécessaire la présence de votre humble servante?

La reine lui raconta le départ du roi, l'arrivée de Gaston et l'espèce de pacte qui en avait été la suite.

—Et Votre Majesté se fie à son beau-frère? demanda Mme de Fargis.

—Pas le moins du monde; la promesse qu'il m'a faite n'a pour but que de me faire attendre en endormant mes craintes.

—Le roi est-il donc plus mal?

—Moralement, oui; physiquement, non!

—Le moral est tout chez le roi, vous le savez bien, madame.

—Que faire? demanda la reine.

Puis plus bas:

—Vous savez, ma chère, que les astrologues affirment que le roi n'ira point au-delà du signe de l'Ecrevisse!

—Dame, dit la Fargis, j'ai proposé un moyen à Votre Majesté.

La reine sourit.

—Mais vous savez bien que je ne puis l'accepter, dit-elle.

—C'est fâcheux, c'est le meilleur; et la preuve, c'est que je me rencontre avec le roi d'Espagne, Philippe IV.

—Mon Dieu!

—Aimez-vous mieux vous en rapporter à la parole de cet homme qui jamais une fois n'a tenu sa parole.

La reine garda un instant le silence.

—Mais enfin, dit-elle en cachant sa tête dans la poitrine de sa confidente, en supposant, ma chère Fargis, qu'avec la permission de mon confesseur j'acceptasse—oh! rien que d'y penser j'ai honte—en supposant que j'acceptasse le moyen que vous me proposez, ce ne serait qu'à la dernière extrémité, et jusque-là, ne pourrait-on en tenter d'autres?

—Voulez-vous me permettre, chère maîtresse, à moi, dit madame de Fargis, en profitant de l'abandon de la reine pour passer un bras autour de son cou et en fixant sur elle ses yeux étincelants comme des diamants, voulez-vous me permettre de vous raconter une légende de la cour de Henri II, laquelle a rapport à la reine Catherine de Médicis?

—Dites, ma bien chère, fit la reine, en laissant aller sa tête avec un soupir sur l'épaule de la sirène, dont elle avait l'imprudence d'écouter la voix.

—Eh bien, la légende dit que la reine Catherine de Médicis, arrivée en France à l'âge de quatorze ans, et mariée aussitôt au jeune roi Henri II, fut, comme Votre Majesté, onze ans sans avoir d'enfants.

—Je suis mariée, moi, depuis quatorze ans! dit la reine.

—C'est-à-dire, fit en riant Mme de Fargis, que les noces de Votre Majesté datent de 1616, mais que son mariage ne date en réalité que de 1619.

—C'est vrai, dit la reine; et à quoi tenait cette stérilité de la reine Catherine? Le roi Henri II n'avait point, ce me semble, la même répugnance que le roi Louis XIII, et Mme Diane de Poitiers est là pour en faire foi.

—Il n'avait point de répugnance pour les femmes, non; mais pour sa femme il en avait.

—Croyez-vous que ce soit pour moi personnellement que le roi ait de la répugnance, Fargis? demanda vivement la reine.

—Pour Votre Majesté, ventre saint-gris, comme disait le roi son père, et comme dit mon gentil comte de Moret, auquel Votre Majesté ne fait point assez d'attention: il serait difficile!

Puis regardant, du même œil qu'eût fait Sapho, la reine qui piquée par ce doute, s'était redressée:

—Et où trouverait-il, continua-t-elle, de pareils yeux, une pareille bouche, de pareils cheveux et—passant la main sur le cou cambré de la reine—une pareille peau? Non, non, madame, non, ma reine, vous êtes belle de toutes les beautés; mais par malheur pour elle, Catherine de Médicis n'avait rien de tout cela, tout au contraire: née d'un père et d'une mère morts de cette méchante maladie qui régnait alors, elle avait la peau froide et visqueuse d'un serpent.

—Que me dites-vous là? ma chère?

—La vérité. De sorte que, quand le jeune roi, habitué à cette peau blanche et satinée de Mme de Brézé, sentit se glisser à ses côtés ce cadavre vivant, il s'écria que ce n'était point une fleur du jardin Pitti qu'on lui avait envoyée, mais un ver du tombeau des Médicis.

—Tais-toi, Fargis tu me fais froid.

—Eh bien, ma belle reine, cette répugnancedu roi Henri pour sa femme, qui la surmonta? Celle qui avait intérêt à ce qu'elle cessât, cette même Diane de Poitiers, qui, si le roi mourait sans enfants, tombait sous la puissance d'un autre duc d'Orléans ne valant pas beaucoup mieux que le nôtre.

—Où veux-tu en arriver?

—A ceci, que si le roi pouvait devenir amoureux d'une femme du dévouement de laquelle nous fussions sûres, cette femme, grâce aux sentiments religieux du roi, le ramènerait bientôt à Votre Majesté, et qu'alors...

—Eh bien?

—Eh bien, ce serait le duc d'Orléans qui serait sous notre dépendance, au lieu que ce fût nous qui fussions sous la sienne.

—Ah! ma pauvre Fargis, dit la reine en secouant la tête, le roi Henri II était un homme.

—Mais enfin, le roi Louis XIII n'est-il...

La reine répondit par un soupir.

—Puis, continua-t-elle, où trouveras-tu une femme assez dévouée?

—Je l'ai, reprit Fargis.

—Et plus belle que...

La reine s'arrêta; emportée par un premier mouvement de doute ou de dépit:—et plus belle quemoi? allait-elle dire.

Fargis la comprit.

—Plus belle quevous, ma reine, c'est impossible! mais belle d'une autre beauté. Vous êtes la rose dans son splendide épanouissement, vous, madame; elle, c'en est le bouton: si bien que dans sa famille et partout on ne l'appelle que l'Aurore.

—Et cette merveille, dit la reine, est-elle au moins de bonne maison?

—D'excellente, madame, c'est la petite-fille de Mme de Flotte, la gouvernante des demoiselles d'honneur de la reine-mère, la fille de M. de Hautefort.

—Et vous dites que cette demoiselle me serait dévouée?

—Elle donnerait sa vie pour Votre Majesté et, ajouta-elle en souriant, peut-être plus encore.

—Est-elle donc prévenue du rôle qu'on veut lui faire jouer?

—Oui.

—Et elle l'accepte avec résignation!

—Avec enthousiasme. L'intérêt de l'Eglise, madame! Nous avons pour vous son confesseur, qui la comparera à Judith sauvant Béthulie et le médecin du roi...

—Qu'a à faire là-dedans Bouvard?

—Il persuadera au roi votre époux qu'il n'est malade que de chasteté!

—Un homme qu'il purge ou saigne deux cents fois par an; ce sera difficile!

—Il s'en charge.

—Mais c'est donc arrangé?

—Il ne manque à tout cela que votre consentement.

—Mais faudrait-il au moins que je la visse, que je la connusse, que je l'interrogeasse, cette merveilleuse Aurore!

—Rien de plus facile, madame, elle est là!

—Comment là?

—Dans le cabinet où était mademoiselle de Lautrec, que M. de Richelieu nous a enlevée juste au moment où le roi commençait à s'occuper d'elle. Mais il n'est plus là.

—Et elle, y est-elle?

—Oui, madame.

La reine regarda la Fargis d'un œil dans lequel ou pouvait remarquer une nuance d'irritation.

—Arrivée depuis ce soir, vous avez fait tout cela? lui dit-elle. En vérité, vous n'avez pas perdu de temps, ma mie.

—Je suis arrivée depuis trois jours, madame; mais je n'ai voulu voir Votre Majesté que lorsque tout serait prêt.

—Oui, et tout est prêt alors?

—Oui, madame. Mais si Votre Majesté veut recourir au premier moyen que je lui ai proposé, on peut abandonner celui-ci.

—Non pas, non pas, dit vivement la reine; faites entrer votre jeune amie.

—Dites votre fidèle servante, madame.

—Faites entrer.

Mme de Fargis alla à la porte du fond et l'ouvrit.

—Venez, Henriette, dit-elle; notre chère reine consent à recevoir vos hommages.

La jeune fille laissa échapper un cri de joie et s'élança dans la chambre.

La reine, en l'apercevant, jeta de son côté un cri d'admiration et d'étonnement.

—La trouvez-vous assez belle, madame? demanda la Fargis.

—Trop peut-être! répondit la reine.

Et, en effet, Mlle Henriette de Hautefort était merveilleusement belle. C'était une blonde du Midi que, pour son teint rose et ses cheveux rutilants, comme l'avait dit Mme de Fargis, on l'appelait l'Aurore.

C'était Vaultier qui l'avait découverte dans un voyage en Périgord, et alors en ayant conçula possibilité par ces soins d'un jour que le roi avait donnés à Mlle de Lautrec, il avait eu l'idée de rendre sérieusement amoureux ce malade saigné à blanc, ce roi fantôme.

Il avait tout arrangé d'avance, s'était assuré qu'aucun parent, aucun amant, aucun ami ne s'opposerait au dévouement de la jeune fille; mais sur le conseil de la reine Marie, il avait attendu le retour de Mme de Fargis, pensant qu'il n'y avait qu'elle qui pût présenter à la reine cette tasse d'absinthe en la frottant de miel.

On a vu de quelle manière la reine l'avait avalée.

Mais lorsqu'elle vit la belle jeune fille se jeter à ses pieds les bras tendus, en s'écriant:

«Tout, tout pour vous, ma reine!» elle vit bien que cette fraîche beauté, que cette douce voix, ne pouvait mentir, et elle la releva avec bienveillance.

Dans la même soirée, tout fut arrêté. Mlle de Hautefort tâcherait de se faire aimer du roi et, une fois aimée, userait de toute l'influence que lui donnerait l'amour du roi, pour le ramener à la reine, et lui faire renvoyer le cardinal de Richelieu.

Il ne s'agissait que de faire apparaître la belle dévouée dans des conditions de mise en scène qui ravîssent Louis XIII.

Les reines annoncèrent que le roi étant à Fontainebleau, elles y iraient faire leurs pâques avec lui.

Et, en effet, elles arrivèrent la veille du dimanche des Rameaux.

Le lendemain, le roi entendit la messe dans la chapelle du château, où tout le monde était appelé à entendre la messe avec Sa Majesté. A quelques pas de lui, éclairée par un rayon de soleil, à travers des vitraux peints qui lui faisaient une auréole d'or et de pourpre, était une jeune fille à genoux sur la dalle nue.

Lui, le roi, avait les genoux moelleusement posés sur un coussin à glands d'or.

Son instinct de chevalier se réveilla. Il eut honte d'avoir un carreau sous les genoux, tandis que cette belle jeune fille n'en avait pas. Il appela un page et lui fit porter le sien.

Mlle de Hautefort rougit; mais ne se jugeant pas digne d'appuyer ses genoux sur le coussin où le roi avait appuyé les siens, elle se leva, salua Sa Majesté, mais déposa respectueusement le coussin sur sa chaise, et tout cela avec un grand air et cette noblesse virginale et hardie des femmes du midi.

Cette grâce toucha le roi; une fois déjà, dans sa vie, il avait été pris à l'improviste, mais avec moins de raisons de l'être, ce qui n'en explique que mieux l'impression que, sur cet homme inexplicable, produisit Mlle de Hautefort. Dans je ne sais quel voyage, il avait, dans une petite ville, accepté un bal; vers la fin de la soirée, une des danseuses nommée Catin Gau, monta sur un siège pour prendre avec ses doigts, dans un chandelier de bois, non pas un bout de bougie, mais un bout de chandelle de suif. Le roi, lorsqu'on le raillait sur son éloignement pour les femmes, racontait toujours cette aventure, disant que l'héroïne de cette courte aventure avait fait cela de si bonne grâce, qu'il en était devenu amoureux et, en partant pour la ville, lui avait fait donner trente mille livres pour sa vertu.

Seulement, il ne disait pas si cette vertu avait été attaquée par lui et s'était défendue de manière à gagner les trente mille livres.

Le roi fut donc pris non moins subitement par la belle Henriette de Hautefort qu'il l'avait été par la vertueuse Catin Gau! A peine rentré au château, il s'informa quelle était la ravissante personne qu'il avait vue à l'église, et il apprit que c'était la petite-fille d'une madame de Flotte, qui était entrée la veille chez reine Marie de Médicis comme gouvernante de ses filles.

Et dès le jour même, au grand étonnement de tout le monde et à la grande satisfaction des intéressés, il s'était fait un changement complet dans les façons du roi. Au lieu de se tenir enfermé dans sa chambre la plus sombre, comme il faisait depuis plus d'un mois au Louvre et depuis plus de huit jours à Fontainebleau, il était sorti en voiture, s'était promené dans les endroits les plus fréquentés du parc, comme s'il y eût cherché quelqu'un, et le soir, il était venu chez les reines, ce qu'il n'avait point fait depuis le départ de Mlle de Lautrec, avait passé la soirée à causer avec la belle Henriette, s'était informé si elle y serait le lendemain. Le lendemain, sur sa réponse affirmative, il avait expédié un courrier à Bois-Robert afin qu'il vînt en toute hâte le rejoindre à Fontainebleau.

Bois-Robert accourut tout étonné de cette marque de faveur, à laquelle il se fût parfaitement attendu de la part de Richelieu, mais non de celle du roi. Mais son étonnement fut bien plus grand encore lorsque, conduisant Bois-Robert dans l'embrasure d'une fenêtre, il lui montra Mlle de Hautefort qui se promenait sur la terrasse et lui dit qu'il lui fallait des vers pour cette belle personne-là.

Tout étonné qu'il fût, Bois-Robert ne se le fit point redire deux fois. Il loua fort la beautéde Mlle de Hautefort et, apprenant qu'on l'avait surnommée l'Aurore, déclara qu'il eût beau chercher, il n'eût pu trouver un nom qui convînt mieux à cette matinale beauté.

Le nom lui fournit, au reste, le sujet de ses vers.

Louis XIII, sous le nom d'Apollon, Apollon était le dieu de la lyre, et Louis XIII, on le sait, faisait et même composait de la musique, Louis XIII, sous le nom d'Apollon, suppliait l'Aurore de ne point se lever si matin et de ne pas s'évanouir si vite. Depuis le commencement du monde, amoureux d'elle, il la poursuivait sur un char attelé de quatre chevaux, sans jamais pouvoir l'atteindre, la voyant disparaître au moment où il étendait la main pour la saisir.

Le roi prit les vers les lut et les approuva sauf un point.

—Ils vont bien, le Bois, dit-il, mais il faudrait supprimer le motdésirs.

—Et pourquoi cela, Majesté? demanda Bois-Robert.

—Mais, parce que je ne désire rien.

A ceci il n'y avait rien à répondre. Bois-Robert supprima lesdésirs, et tout fut dit.

Quant au roi, il fit de la musique sur les paroles de Bois-Robert, et musique et paroles furent exécutées et chantées par ses deux musiciens attitrés, Moulinier et de Justin, qui, cette fois, vu la solennité, mirent leur costume complet.

Les deux reines et particulièrement Anne d'Autriche applaudirent fort la poésie de Bois-Robert et la musique du roi.

Louis XIII fit ses pâques; son confesseur, Suffren, mis au courant de la situation, alla au-devant des scrupules de Sa Majesté, lui citant les exemples des patriarches qui avaient été infidèles à leurs femmes sans attirer la colère du seigneur; mais le roi répondit qu'il n'y avait avec lui rien à craindre de pareil, et qu'il aimait mademoiselle de Hautefort sans mauvaises pensées.

Ce n'était point l'affaire de la cabale Fargis et compagnie; c'étaient, au contraire, les mauvaises pensées qu'elle voulait; mais avec une imagination aussi vive que celle de la Fargis, on ne perdait point l'espoir de les lui inspirer.

En effet, les Pâques finies, et l'on attendit avec une certaine inquiétude cette époque, Louis XIII ne parla pas de continuer son voyage; au contraire, il ordonna des chasses et des fêtes; mais aux chasses comme aux fêtes, tout en s'occupant exclusivement de Mlle de Hautefort, il resta parfaitement respectueux vis-à-vis d'elle.

Restait une espérance, c'était de rendre le roi jaloux.

Il y avait de par le monde un certain M. d'Ecqueville Vassé, dont la famille descendait du président Hennequin. Quelques projets de mariage, mais sans engagement aucun de part et d'autre, avaient été échangés entre lui et Mlle de Hautefort, mais il était de la cour. Il était venu à Fontainebleau et s'était fait inviter avec autant plus de facilité que Mme de Fargis avait jeté les yeux sur lui pour en faire un instrument de jalousie. Et, en effet, M. d'Ecqueville avait voulu reprendre son ancienne position du prétendant, malgré cette cour bizarre que le roi faisait à sa prétendue.

Mais Louis XIII avait fait les gros yeux, avait interrogé Mlle de Hautefort et avait appris les quelques paroles en l'air échangées entre les deux familles.

Louis XIII était devenu jaloux, et jaloux d'une femme!

Les deux reines et Mme de Fargis se réunirent.

Il s'agissait de trouver un moyen d'exploiter cette jalousie.

Ce fut Mme de Fargis qui l'indiqua.

Le soir, la petite naine Gretchen, que le roi ne pouvait pas sentir, remettrait à Mlle de Hautefort, assez maladroitement et pour que le roi s'en aperçût, un billet cacheté en poulet.

Le roi voudrait savoir de qui était le billet.

Le reste regardait la reine et Mlle de Hautefort.

Le soir, il y avait petit cercle chez Sa Majesté la reine Anne.

Le roi était assis près de Mlle de Hautefort, faisant des paysages en papier découpé.

Mlle de Hautefort était en grande toilette; la reine avait voulu l'habiller elle-même; elle portait une robe de satin blanc très décolletée; ses bras plus blancs que sa robe, ses épaules éblouissantes attiraient les lèvres plus invinciblement que l'aimant n'attire le fer.

Le roi, de temps en temps, regardait ces bras, et ces épaules, voilà tout.

Fargis les dévorait.

—Ah Sire, murmura-t-elle à l'oreille du roi, si j'étais homme.

Louis XIII fronça le sourcil.

Anne d'Autriche, tout en jouant avec la garniture de la robe, découvrait encore cette belle statue de marbre rose.

En ce moment, la petite Gretchen se glissa à quatre pattes entre les jambes du roi. Louiscrut que c'étaitGrisette, sa chienne favorite, et l'écarta du pied.

La naine poussa un cri comme si le roi lui eût marché sur la main.

Sa Majesté se leva; Gretchen profita de ce moment pour glisser aussi maladroitement que la chose lui avait été recommandée le billet dans la main de Mlle de Hautefort.

Le roi ne perdit rien de ce manège.

L'idée de la comédie qu'elle jouait fit rougir la jeune fille, ce qui servit à merveille les intentions des conspiratrices.

Le roi vit le billet passer des mains de la naine dans la main de Henriette, et de la main de Henriette dans sa poche.

—La naine vous a remis un billet? demanda-t-il.

—Vous croyez, Sire?

—J'en suis sûr.

Il se fit un petit silence.

—De qui? demanda le roi.

—Je n'en sais rien, dit Mlle de Hautefort.

—Lisez-le, vous le saurez.

—Plus tard, Sire!

—Pourquoi plus tard?

—Parce que je ne suis pas pressée.

—Mais moi je le suis.

—En tout cas, dit Mlle de Hautefort, il me semble, Sire, que je suis bien libre de recevoir des billets de qui je veux.

—Non.

—Comment, non?

—Attendu...

—Attendu quoi?

—Attendu...... attendu...... que je vous aime!

—Bon! vous m'aimez! dit Mlle de Hautefort en riant.

—Oui.

—Mais que dira Sa Majesté la reine?

—Sa Majesté la reine prétend que je n'aime personne; elle aura la preuve que j'aime quelqu'un.

—Bravo, Sire! dit la reine, et à votre place, je voudrais savoir qui écrit à cette fille, et ce qu'on lui écrit.

—J'en suis désespérée, dit Mlle de Hautefort en se levant, mais le roi ne le saura point.

Et elle se leva.

—C'est ce que nous verrons, dit le roi.

Et il se leva à son tour.

Mlle de Hautefort fit un bond de côté, le roi fit un mouvement pour la saisir. La porte du boudoir de la reine se trouvait derrière elle, elle s'y enfuit.

Louis XIII l'y suivit.

La reine suivit le roi en l'excitant.

—Gare à tes poches, Hautefort, dit la reine.

Et, en effet, le roi étendit les deux bras, avec l'intention visible de fouiller la jeune fille.

Mais elle, connaissant la chasteté du roi tira le billet de sa poche, et, le mettant dans sa poitrine:

—Venez le prendre là, Sire, dit-elle.

Et avec l'impudeur de l'innocence, elle avança son sein à moitié nu vers le roi.

Le roi hésita; les bras lui tombèrent.

—Mais prenez donc, sire, prenez donc cria la reine en riant de toutes ses forces de l'embarras de son mari.

Et pour ôter toute défense à la jeune fille elle lui saisit les deux mains et les amena derrière le dos de Mlle de Hautefort en répétant:

—Mais prenez donc, prenez donc, Sire.

Louis regarda tout autour de lui, vit dans un sucrier des pincettes d'argent, les prit, et chastement, sans contact de son délicat asile, enleva la lettre.

La reine, qui ne s'attendait point à ce dénouement, lâcha les mains de Mlle de Hautefort en murmurant:

—Je crois décidément que nous n'avons d'autre ressource que celle proposée par Fargis.

La lettre était de la mère de Mlle de Hautefort.

Le roi la lut et tout honteux la lui rendit.

Puis, tous trois rentrèrent dans le salon avec des sentiments bien différents.

La reine causait avec un officier qui arrivait de l'armée et qui apportait, disait-il, les nouvelles les plus importantes au roi.

—Le comte de Moret! murmura la reine en reconnaissant le jeune homme qu'elle avait vu deux ou trois fois seulement, mais dont Mme de Fargis lui avait tant parlé. En vérité, il est très beau!

Puis, plus bas, avec un soupir:

—Il ressemble au duc de Buckingham, dit-elle.

S'en apercevait-elle seulement alors, ou lui plaisait-il de trouver une ressemblance entre le messager de Richelieu et l'ancien ambassadeur du roi d'Angleterre?

FIN.


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