IV

A propos, nous oublions une chose: Antoine était le mari de Fulvie.

Voilà donc celui contre lequel Octave aura d'abord à lutter.

Octave comprit que le sénat, tout en votant des remerciemens à Antoine, détestait d'autant plus ce maître grossier qu'il lui obéissait plus lâchement. Octave se glissa tout doucement dans le sénat, appela Cicéron son père, demanda humblement et obtint sans conteste de porter le grand nom de César, seule portion de son héritage à laquelle, disait-il, il eût jamais aspiré; paya tout doucement, et sur sa propre fortune, les legs que César avait laissés aux vétérans et qu'Antoine leur retenait; joua le citoyen pur, le patriote désintéressé; refusa les faisceaux qu'on lui offrait, et proposa tout bas, pour faire honneur à Antoine et pour lui donner l'occasion d'achever ce qu'il avait si bien commencé, d'envoyer Antoine chasser Décimus Brutus de la Gaule Cisalpine. Antoine, enchanté d'échapper aux criailleries des héritiers de César, part en promettant de ramener Décimus Brutus pieds et poings liés. A peine est-il parti que le sénat respire. Alors Octave voit que le moment est venu: il déclare qu'il croit Antoine l'ennemi de la république, met à la disposition du sénat une armée qu'il a achetée, sans que personne s'en doute, de ses propres deniers. Alors le sénat tout entier se lève contre Antoine. Cicéron embrasse Octave, il propose de le nommer chef de cette armée; et comme cette proposition cause quelque étonnement:Ornandum tollendum, dit-il en se retournant vers les vieilles têtes du sénat. Mauvais calembourg qu'entend Octave, et qui coûtera la vie à celui qui l'a fait. Mais Octave refuse; il est faible de corps, ignorant en fait de guerre; il veut deux collègues pour n'avoir aucune responsabilité à supporter; et, sur sa demande, un décret du sénat lui adjoint les consuls Hirtius et Pansa.

Antoine a été envoyé pour combattre Décimus Brutus; Octave est envoyé pour défendre Décimus Brutus contre Antoine.

C'était un conseil d'avocat: aussi venait-il de Cicéron. On perdait ainsi à la fois Antoine et Octave: Antoine, en mettant à jour toutes ses turpitudes; Octave, en l'envoyant au secours d'un des meurtriers de son père.

Mais patience, Octave ne s'appelle plus Octave: un décret du sénat l'a autorisé à s'appeler César.

Laissons donc de côté l'enfant, voilà l'homme qui commence.

Les deux armées se rencontrent: Antoine est vaincu; les deux consuls, Hirtius et Pansa, sont tués dans la mêlée, on ne sait par qui: seulement, comme une simple blessure pourrait n'être pas mortelle et qu'il faut qu'ils meurent, ils ont été frappés tous deux par des glaives empoisonnés. César seul est sain et sauf: César est trop souffrant pour se battre, César est resté sous sa tente tandis que l'on se battait. C'est, au reste, ce qu'il fera à Philippes et à Actium: pendant toutes les victoires qu'il remportera il dormira ou sera malade.

N'importe! Antoine est en fuite, les consuls sont morts et César est à la tête d'une armée.

Pendant ce temps, Cicéron à son tour règne à Rome; il succède à Antoine comme Antoine a succédé à César. Le sénat a besoin d'être gouverné; peu lui importe que ce soit par un grand politique, ou par un soldat grossier, ou par un habile avocat.

Le sénat croit que c'est le moment de mettre en pratique le jeu de mots de Cicéron: il n'a plus besoin decet enfant. C'est ainsi que le sénat traite maintenant Octave, et il lui refuse le consulat.

Mais, comme nous l'avons dit, l'enfant s'est fait homme, Octave est devenu César. Attendez.

Au moment où Antoine traverse les Alpes en fuyant, et où Lépide, qui commande dans la Gaule, accourt au devant de lui, un envoyé de César arrive, qui offre à Antoine l'amitié de César. Antoine accepte en réservant les droits de Lépide.

Le lieu fixé pour la conférence fut une petite île du Reno, située près de Bologne, ainsi que firent plus tard à Tilsitt Napoléon et Alexandre. Chacun y arriva de son côté: César par la rive droite, Antoine par la rive gauche. Trois cents hommes de garde furent laissés à chaque tête de pont. Lépide avait d'avance visité l'île.—En se joignant, Napoléon et Alexandre s'embrassèrent; Antoine et César n'en étaient pas là. Antoine fouilla César, César fouilla Antoine, de peur que l'un ou l'autre n'eût une arme cachée. Robert Macaire et Bertrand n'auraient pas fait mieux.

Ce dut être une scène terrible que celle qui se passa entre ces trois hommes, lorsque, après s'être partagé le monde, chacun réclama le droit de faire périr ses ennemis. Chacun y mit du sien: Lépide céda la tête de son frère; Antoine, celle de son neveu. César refusa, ou fit semblant de refuser trois jours celle de Cicéron; mais Antoine y tenait, Antoine menaçait de tout rompre si on ne la lui accordait. Antoine, brutal et entêté, était capable de le faire comme il le disait; César ne voulut point se brouiller avec lui pour si peu; la mort de Cicéron fut résolue. J'essaierais d'écrire cette scène si Shakspeare ne l'avait pas écrite.

Trois jours se passèrent pendant lesquels on chicana ainsi. Au bout de trois jours la liste des proscrits montait à deux mille trois cents noms: trois cents noms de sénateurs, deux mille noms de chevaliers.

Alors on rédigea une proclamation: Appien nous a laissé cette proclamation traduite en grec. Tous ces préparatifs hostiles, disaient les trumvirs, étaient dirigés contre Brutus et Cassius; seulement les trois nouveaux alliés, en marchant contre les assassins de César, ne voulaient pas, disaient-ils, laisser d'ennemis derrière eux.

Puis on pensa à réunir encore Antoine et César par une alliance de sang. Les mariages ont de tout temps été la grande sanction des raccommodemens politiques. Louis XIV épousa une infante d'Espagne; Napoléon épousa Marie-Louise; César épousa une belle-fille d'Antoine, déjà fiancée à un autre. Plus tard Antoine épousera une soeur d'Auguste; il est vrai que ce double mariage n'empêchera pas la bataille d'Actium.

Pendant ce temps, le bruit de la réunion de César, d'Antoine et de Lépide se répand par toute l'Italie; Rome s'émeut, le sénat tremble; Cicéron fait des discours auxquels le sénat applaudit, mais qui ne le rassurent pas. Les uns proposent de se défendre, les autres proposent de fuir; Cicéron continue de parler sur les chances de la fuite et sur les chances de la défense, mais il ne se décide ni à fuir ni à se défendre; pendant ce temps, les triumvirs entrent dans Rome.

Voyez Plutarque,in Cicerone.

Cicéron mourut mieux qu'on n'aurait dû s'y attendre de la part d'un homme qui avait passé sa vie à avocasser. Il vit qu'il ne pouvait gagner le bateau dans lequel il espérait s'embarquer: il fit arrêter sa litière, défendit à ses esclaves de le défendre, passa la tête par la portière, tendit la gorge et reçut le coup mortel.

C'était pour sa femme qu'Antoine avait demandé sa tête; on porta donc cette tête à Fulvie. Fulvie tira une épingle de ses cheveux et lui en perça la langue. Puis on alla clouer cette tête, au dessus de ses deux mains, à la tribune aux harangues.

Le lendemain, on apporta une autre tête à Antoine. Antoine la prit; mais il eut beau la tourner et la retourner, il ne la reconnut point. —Cela ne me regarde pas, dit-il, portez cette tête à ma femme. En effet, c'était la tête d'un homme qui avait refusé de vendre sa maison à Fulvie. Fulvie fit clouer la tête à la porte de la maison.

Pendant huit jours on égorgea dans les rues et le sang coula dans les ruisseaux de Rome. Velléius Parterculus écrit à ce propos quatre lignes qui peignent effroyablement cette effroyable époque: «Il y eut, dit-il, beaucoup de dévoûment chez les femmes, assez dans les affranchis, quelque peu dans les esclaves, mais aucun dans les fils.» Puis il ajoute, avec cette simplicité antique qui fait frémir: «Il est vrai que l'espoir d'hériter que chacun venait de concevoir, rendait l'attente difficile.»

Ce fut le septième ou le huitième jour de cette boucherie, que Mécène, voyant César acharné sur son siége de prescripteur, lui fit passer une feuille de ses tablettes avec ces trois mots écrits au crayon: «Lève-toi, bourreau!»

César se leva, car il n'y mettait ni haine, ni acharnement; il proscrivait parce qu'il croyait utile de proscrire. Lorsqu'il reçut le petit mot de Mécène, il fit un signe de tête et se leva, Mécène se fit honneur de la clémence de César. Mécène se trompait: César avait son compte, et l'impassible arithméticien ne demandait rien de plus.

Tournons les yeux vers Brutus et Cassius, et voyons ce qu'ils font.

Brutus et Cassius sont en Asie, où ils exigent d'un seul coup le tribut de dix années; Brutus et Cassius sont à Tarse, qu'ils frappent d'une contribution de quinze cents talens; Brutus et Cassius sont à Rhodes, où ils font égorger cinquante des principaux citoyens, parce que ceux-ci refusent de payer une contribution impossible. C'est qu'il faut des millions à Brutus et à Cassius pour soutenir l'impopulaire parti qu'ils ont adopté, et pour retenir sous leurs aigles républicaines les vieilles légions royalistes de César.

Aussi les cris des peuples qu'il ruine deviennent-ils le remords incessant de Brutus. Ce remords c'est le mauvais génie qui apparaît dans ses nuits; c'est le spectre qu'il a vu à Xanthe et qu'il reverra à Philippes.

Lisez dans Plutarque ou dans Shakspeare, comme il vous plaira, les derniers entretiens de Brutus et de Cassius. Voyez ces deux hommes se séparer un soir en se serrant la main avec un sourire grave et en se disant que, vainqueurs ou vaincus, ils n'ont point à redouter leurs ennemis. C'est que César et Antoine sont là. C'est qu'on est à la veille de la bataille de Philippes. C'est que le spectre qui poursuit Brutus a reparu ou va reparaître.

En effet, le lendemain à la même heure Cassius était mort, et deux jours après Brutus l'avait rejoint. Un esclave, affranchi pour ce dernier service, avait tué Cassius: Brutus s'était jeté sur l'épée que lui tendait le rhéteur Straton.

On s'étonne de cette mort si précipitée de Brutus et de Cassius, et l'on oublie que tous deux avaient hâte d'en finir.

Les deux triumvirs avaient été fidèles à leur caractère. Nous disons les deux triumvirs, car de Lépide il n'en est déjà plus question. Antoine avait combattu comme un simple soldat. César, malade, était resté dans sa litière, disant qu'un dieu l'avait averti en songe de veiller sur lui.

Le combat fini, Lépide écarté, le partage du monde était à refaire. Antoine prit pour lui l'inépuisable Orient; César se contenta de l'Occident épuisé.

Les deux vainqueurs se séparent: l'un, pour aller épuiser toutes les délices de la vie avec Cléopâtre; l'autre, pour revenir lutter à Rome contre le sénat, qui commence enfin à le comprendre; contre cent soixante-dix mille vétérans qui réclament chacun un lot de terre et vingt mille sesterces qu'il leur a promis; contre le peuple, enfin, qui demande du pain, affamé qu'il est par Sextus Pompée, qui tient la mer de Sicile.

Laissez huit ans s'écouler, et les vétérans seront payés, ou du moins croiront l'être, et Sextus Pompée sera battu et fugitif, et les greniers publics regorgeront de farine et de blé.

Comment César avait-il accompli tout cela? En rejetant les proscriptions sur le compte d'Antoine et de Lépide; en refusant les triomphes qu'on lui avait offerts; et ayant l'air de remplir les fonctions d'un simple préfet de police; en parlant toujours au nom de la république, pour laquelle il agit, et qu'il va incessamment rétablir; enfin, sur le désir des soldats, en donnant sa soeur Octavie à Antoine: Fulvie était morte dans un accès de colère.

Au reste, c'était un rude épouseur que cet Antoine, et il tenait à prouver que de tous côtés il descendait d'Hercule: il avait épousé Fulvie, il venait d'épouser Octavie, il allait épouser Minerve; enfin il devait finir par épouser Cléopâtre.

Ce dernier mariage brouilla tout. Il y avait long-temps que César n'attendait qu'une occasion de se débarrasser de son rival; cette occasion, Antoine venait de la lui fournir. Cléopâtre avait eu de César, ou de Sextus Pompée, on ne sait pas bien lequel des deux, un fils appelé Césarion. Antoine, en épousant Cléopâtre, avait reconnu Césarion pour fils de César, et lui avait promis la succession de son père, c'est-à-dire l'Italie; tandis qu'il distribuait aux autres fils de Cléopâtre, Alexandre et Ptolémée, à Alexandre l'Arménie et le royaume des Parthes, qui, il est vrai, n'était pas encore conquis, et à Ptolémée la Phénicie, la Syrie et la Cilicie.

Rome et Octavie demandaient donc ensemble vengeance contre Antoine. La cause de César devenait la cause publique; aussi jamais guerre plus populaire ne fut entreprise.

Puis tous ceux qui arrivaient d'Orient racontaient d'étranges choses. Après s'être fait satrape, Antoine se faisait Dieu. On appelait Cléopâtre Isis, et Antoine Osiris. Antoine promettait à Cléopâtre de faire d'Alexandrie la capitale du monde quand il aurait conquis l'Occident; en attendant, il faisait graver le chiffre de Cléopâtre sur le bouclier de ses soldats, et soulevait le ban et l'arrière-ban de ses dieux égyptiens contre les dieux du Tibre.

Omnigenumque Deum monstra et latrator Anubis Contra Neptunum et Venerem contraque Minervam, dit Virgile, qui n'avait pas mis là Minerve pour la seule mesure, mais aussi comme ayant sa propre injure à venger. Minerve était, on se le rappelle, une des quatre femmes d'Antoine; il l'avait épousée à Athènes, et s'était fait payer par les Athéniens mille talens pour sa dot, c'est-à-dire près de six millions de notre monnaie actuelle.

N'est-ce pas que c'était un étrange monde que ce monde? Mais ne vous en étonnez pas trop, vous en verrez bien d'autres sous Néron.

C'était la troisième fois, dans un quart de siècle, que l'Orient et l'Occident allaient se rencontrer en Grèce, et jeter un nouveau nom de victoire et de défaite dans cette éternelle série d'actions et de réactions qui durait depuis la guerre de Troie.

Il régnait une profonde terreur à Rome: Rome ne comptait pas beaucoup sur César comme général: elle savait, au contraire, ce dont Antoine était capable une fois qu'il était armé; puis Antoine menait avec lui cent mille hommes de pied, douze mille chevaux, cinq cents navires, quatre rois et une reine.

Il y avait bien encore cent vingt ou cent trente mille Juifs, Arabes, Perses, Égyptiens, Mèdes, Thraces et Paphlagoniens qui marchaient à la suite de l'armée; mais, ceux-là, on ne les comptait pas, ils n'étaient pas soldats romains.

César avait à peu près cent mille hommes et deux cents vaisseaux. Ce n'était point tout à fait en navires et en soldats la moitié des forces de son adversaire.

La fortune était pour Octave; ou plutôt ici le destin change de nom et devient la Providence: il fallait réunir l'Occident et l'Orient dans une main puissante qui contraignît le monde de parler une seule langue, d'obéir à une seule loi, afin que le Christ en naissant (le Christ allait naître) trouvât l'univers prêt à écouter sa parole. Dieu donna la victoire à César.

On sait tous les détails de cette grande bataille; comment Cléopâtre, la déesse du naturalisme oriental, s'enfuit tout à coup avec soixante vaisseaux, quoique aucun péril ne la menaçât; comment Antoine la suivit, abandonnant son armée; comment tous deux revinrent en Egypte pour mourir tous deux: Antoine se tue en se jetant sur son épée; Cléopâtre, on ne sait trop de quelle façon: Plutarque croit que c'est en se faisant mordre par un aspic.

Cette fois, il n'y avait pas moyen d'échapper au triomphe: bon gré mal gré, il fallut que César se laissât faire. Le sénat vint en corps au devant de lui jusqu'aux portes de Rome; mais, fidèle à son système, César n'accepta qu'une partie de ce que le sénat lui offrait; à l'entendre, le seul prix qu'il demandait de sa victoire était qu'on le débarrassât du fardeau du gouvernement. Le sénat se jeta à ses pieds pour obtenir de lui qu'il renonçât à cette funeste résolution; mais tout ce qu'il put obtenir fut que César resterait encore pendant dix ans chargé de mettre en ordre les affaires de la république. Il est vrai que César se montra moins récalcitrant pour le titre d'Auguste que le sénat lui offrit, et qu'il accepta sans trop se faire prier.

Auguste avait trente ans. Depuis neuf ans qu'il avait succédé à César, il avait fait bien du chemin, comme on voit, ou plutôt il en avait bien fait faire à la république.

C'est qu'aussi on était bien las à Rome des guerres intestines, des proscriptions civiles et des massacres de partis. A partir de Marius et de Sylla, et il y avait de cela à peu près soixante ans, on ne faisait guère autre chose à Rome que de tuer ou d'être tué, si bien que depuis un quart de siècle il fallait chercher avec beaucoup de soin et d'attention pour trouver un général, un consul, un tribun, un sénateur, un personnage notable enfin, qui fût mort tranquillement dans son lit.

Il y avait plus, c'est que tout le monde était ruiné. On supporte encore les massacres, la croix, la potence; on ne supporte pas la misère. Les chevaliers avaient des places d'honneur au théâtre, mais ils n'osaient venir occuper ces places de peur d'y être arrêtés par leurs créanciers; ils avaient quatorze bancs au cirque, et leurs quatorze bancs étaient déserts. Les provinces déclaraient ne plus pouvoir payer l'impôt: le peuple n'avait pas de pain. De l'océan Atlantique à l'Euphrate, du détroit de Gades au Danube, cent trente millions d'hommes demandaient l'aumône à Auguste.

Qui donc, en pareilles circonstances, eût même eu l'idée de faire de l'opposition contre le vainqueur d'Antoine, qui était le seul riche et qui pouvait seul enrichir les autres?

Auguste fit trois parts de ses immenses richesses, que venait de quadrupler le trésor des Ptolémées: la première pour les dieux, la seconde pour l'aristocratie, la troisième pour le peuple.

Jupiter Capitolin eut seize mille livres d'or; c'étaient treize mille livres de plus que ne lui en avait volé César; et de plus, pour dix millions de notre monnaie actuelle de pierres et de pierreries.

Apollon eut six trépieds d'argent fondus à neuf, et dont le métal fut fourni par les propres statues d'Auguste.

Enfin, comme les villes envoyaient de tous côtés des couronnes d'or au vainqueur, le vainqueur les répartit entre les autres dieux.

Les dieux furent contens.

Auguste alors s'occupa de l'aristocratie.

Les legs de César furent entièrement payés. Tout ce qui avait un nom, ou tout ce qui s'en était fait un, reçut des secours; l'aristocratie tout entière devint la pensionnaire d'Auguste.

L'aristocratie fut satisfaite.

Restait le peuple.

Les prédécesseurs d'Auguste lui avaient donné des jeux, Auguste lui donna du pain. Le blé arriva en larges convois de la mer Noire, de l'Egypte et de la Sicile; en moins de trois mois, un bien-être sensible se répandit jusque dans les derniers rangs de la population.

Le peuple cria vive Auguste.

Alors, comme il lui restait encore près de deux milliards, il lança dans la circulation cette masse énorme d'argent: l'intérêt était à 12 pour 100, il descendit à 4; les terres étaient à vil prix, elles triplèrent et quadruplèrent de valeur.

Puis il s'en revint dans sa petite maison du mont Palatin, maison toute de pierres, maison sans marbres, sans peintures, sans pavés de mosaïque; maison qu'il habitait été comme hiver, et qui ne renfermait qu'une seule chose de prix, la statuette d'or de la Fortune de l'empire.

Il est vrai que cette maison ayant été brûlée dix-huit ans après, c'est-à-dire vers l'an 748 de Rome, Auguste la rebâtit plus commode, plus élégante et plus belle.

C'est là qu'Auguste vécut encore quarante-six ans, suppliant sans cesse le peuple de lui retirer le fardeau du gouvernement, et sans cesse forcé par lui d'accepter de nouveaux honneurs. Ayant beau dire qu'il n'était qu'un simple citoyen comme les autres, ayant beau se fâcher quand on l'appelait seigneur, ayant beau répéter que ses noms étaient Caïus Julius César Octavianus et qu'il ne voulait être appelé d'aucun autre nom, il lui fallut se résigner à être prince, grand pontife, consul et régulateur des moeurs à perpétuité. On avait voulu le nommer tribun, mais il avait fait observer qu'en sa qualité de patricien il ne pouvait accepter cette charge. Alors, au lieu du tribunal, il avait reçu la puissance tribunitienne. C'était bien peut-être jouer un peu sur les mots, mais il y avait de l'avocat dans Auguste, et c'était par ce côté-là très probablement que Salluste était devenu si fort son ami.

De cette façon, tout le monde était content à Rome. Les césariens avaient un roi, ou du moins quelque chose qui leur en tenait lieu. Les républicains entendaient sans cesse parler de la république, et d'ailleurs le S.P.Q.R. était partout, sur les enseignes, sur les faisceaux, sur la maison même du prince. Enfin les poètes, les peintres, les artistes avaient Mécène, à qui Auguste avait transmis ses pleins pouvoirs, et qui se chargeait de leur assurer cetteaurea mediocritastant vantée par Horace.

Au milieu de tous ces honneurs, Auguste restait toujours le même: travaillant six heures par jour, mangeant du pain bis, des figues et des petits poissons; jouant aux noix avec les polissons de Rome, et allant, vêtu des habits filés par sa femme ou par ses filles, rendre témoignage pour un vieux soldat d'Actium.

Nous avons dit que sa maison du mont Palatin brûla vers l'an 748. A peine cet accident fut-il connu, que les vétérans, les décuries, les tribus souscrivirent pour une somme considérable, car ils voulaient que cette maison, rebâtie aux frais publics, attestât de l'amour public pour l'empereur. Auguste fit venir les uns après les autres tous les souscripteurs, et, pour ne pas dire qu'il refusait leur offrande, prit à chacun d'eux un denier.

Puis, après le tour des dieux, de l'aristocratie, du peuple, du trésor, vint le tour de Rome. La ville républicaine était sale, étroite et sombre. LeForum antiquumétait devenu trop petit pour la population toujours croissante de la reine du monde, le forum de César était encombré aux jours de fêtes; Auguste fit bâtir un troisième forum entre le Capitolin et le Viminal, un temple de Jupiter tonnant au Capitole, un temple à Apolon sur le mont Palatin, le théâtre de Marcellus au Champ-de-Mars, enfin les portiques de Livie et d'Octavie, et la basilique de Lucius et de Caïus. Ce n'est pas tout, en même temps que les obélisques égyptiens s'élevaient sur les places, que des routes magnifiques, partant de lameta sudans, s'élançaient vers tous les points du monde comme les rayons d'une étoile, que soixante-sept lieues d'aqueducs et de canaux amenaient par jour à Rome deux millions trois cent dix-neuf mille mètres cubes d'eau, qu'Agrippa, tout en construisant son Panthéon, distribuait en cinq cents fontaines, en cent soixante-dix bassins et en cent trente châteaux d'eau, Balbus bâtissait un théâtre, Philippe des musées, et Pollion un sanctuaire à la Liberté.

Ainsi, en présidant à ces immenses travaux, Auguste se sentait-il pris d'un, de ces rares mouvemens d'orgueil auxquels il permettait de se produire au grand jour.—Voyez cette Rome, disait-il, je l'ai prise de brique, je la rendrai de marbre.

Auguste eut une de ces longues existences comme le ciel en garde aux fondateurs de monarchies. Il avait soixante-seize ans, lorsqu'un jour qu'il naviguait entre les îles jetées au milieu du golfe de Naples comme des corbeilles de fleurs et de verdure, il fut pris d'une douleur assez forte pour désirer relâcher au port le plus prochain. Cependant il eut le temps d'arriver jusqu'à Nole; là il se sentit si mal qu'il s'alita. Mais, loin de déplorer la perte d'une existence si bien remplie, Auguste se prépara à la mort comme à une fête; il prit un miroir, se fit friser les cheveux, se mit du rouge; puis, comme un acteur qui quitte la scène et qui, avant de passer derrière la coulisse, demande un dernier compliment au parterre:

—Messieurs, dit-il en se tournant vers les amis qui entouraient sa couche, répondez franchement, ai-je bien joué la farce de la vie?

Il n'y eut qu'une voix parmi les spectateurs.

—Oui, répondirent-ils tous ensemble; oui, certes, parfaitement bien.

—En ce cas, reprit Auguste, battez des mains en preuve que vous êtes contens.

Les spectateurs applaudirent, et, au bruit de leurs applaudissemens,Auguste se laissa aller doucement sur son oreiller.

Le comédien couronné était mort.

Voilà l'homme qui protégea vingt ans Virgile; voilà le prince à la table duquel il s'assit une fois par semaine avec Horace, Mécène, Salluste, Pollion et Agrippa; voilà le dieu qui lui fit ce doux repos vanté par Tityre, et en reconnaissance duquel l'amant d'Amaryllis promet de faire couler incessamment le sang de ses agneaux.

En effet, le talent doux, gracieux et mélancolique du cygne de Mantoue devait plaire essentiellement au collègue d'Antoine et de Lépide. Robespierre, cet autre Octave d'un autre temps, ce proscripteur en perruque poudrée à la maréchale, en gilet de basin et en habit bleu-barbeau, à qui heureusement ou malheureusement (la question n'est pas encore jugée) on n'a point laissé le temps de se montrer sous sa double face, adorait lesLettres à Émilie sur la mythologie, lesPoésies du cardinal de Berniset lesGaillardises du chevalier de Boufflers; leslambesde Barbier lui eussent donné des syncopes, et les drames d'Hugo des attaques de nerfs.

C'est que, quoi qu'on en ait dit, la littérature n'est jamais l'expression de l'époque, mais tout au contraire, et si l'on peut se servir de ce mot, sa palidonie. Au milieu des grandes débauches de la régence et de Louis XV, qu'applaudit-on au théâtre? Les petits drames musqués de Marivaux. Au milieu des sanglantes orgies de la révolution, quels sont les poètes à la mode? Colin-d'Harleville, Demoustier, Fabre-d'Églantine, Legouvé et le chevalier de Bertin. Pendant cette grande ère napoléonienne, quelles sont les étoiles qui scintillent au ciel impérial? M. de Fontanes, Picard, Andrieux, Baour-Lormian, Luce de Lancival, Parny. Châteaubriand passe pour un rêveur, et Lemercier pour un fou; on raille leGénie du christianisme, on sifflePinto.

C'est que l'homme est fait pour deux existences simultanées, l'une positive et matérielle, l'autre intellectuelle et idéale. Quand sa vie matérielle est calme, sa vie idéale a besoin d'agitation; quand sa vie positive est agitée, sa vie intellectuelle a besoin de repos. Si toute la journée on a vu passer les charrettes des proscripteurs, que ces proscripteurs s'appellent Sylla ou Cromwell, Octave ou Robespierre, on a besoin le soir de sensations douces qui fassent oublier les émotions terribles de la matinée. C'est le flacon parfumé que les femmes romaines respiraient en sortant du cirque; c'est la couronne de roses que Néron se faisait apporter après avoir vu brûler Rome. Si, au contraire, la journée s'est passée dans une longue paix, il faut à notre coeur, qui craint de s'engourdir dans une languissante tranquillité, des émotions factices pour remplacer les émotions réelles, des douleurs imaginaires pour tenir lieu des souffrances positives. Ainsi, après cette suprême bataille de Philippes, où le génie républicain vient de succomber sous le géant impérial; après cette lutte d'Hercule et d'Antée qui a ébranlé le monde, que fait Virgile? Il polit sa première églogue. Quelle grande pensée le poursuit dans ce grand bouleversement? Celle de pauvres bergers qui, ne pouvant payer les contributions successivement imposées par Brutus et par César, sont obligés de quitter leurs doux champs et leur belle patrie:

Nos patriae fines et dulcia linquimus arva;Nos patriam fugimus.

De pauvres colons qui émigrent, les uns chez l'Africain brûlé, les autres dans la froide Scythie.

At nos hinc alii sitientes ibimus Afros;Pars Scythiam…

Celle de pauvres pasteurs enfin, pleurant, non pas la liberté perdue, non pas les lares d'argile faisant place aux pénates d'or, non pas la sainte pudeur républicaine se voilant le front à la vue des futures débauches impériales dont César a donné le prospectus; mais qui regrettent de ne plus chanter, couchés dans un antre vert, en regardant leurs chèvres vagabondes brouter le cytise fleuri et l'amer feuillage du saule.

… Viridi projectus in antro.………………………….Carmina nulla canam; non, me pascente, capellae,Florentem cytisum et salices carpetis amaras.

Mais peut-être est-ce une préoccupation du poète, peut-être cette imagination qu'on a appelée la Folle du logis, et qu'on devrait bien plutôt nommer la Maîtresse de la maison, était-elle momentanément tournée aux douleurs champêtres et aux plaintes bucoliques; peut-être les grands événemens qui vont se succéder vont-ils arracher le poète à ses préoccupations bocagères. Voici venir Actium; voici l'Orient qui se soulève une fois encore contre l'Occident; voici le naturalisme et le spiritualisme aux prises; voici le jour enfin qui décidera entre le polythéisme et le christianisme. Que fait Virgile, que fait l'ami du vainqueur, que fait le prince des poètes latins? Il chante le pasteur Aristée, il chante des abeilles perdues, il chante une mère consolant son fils de ce que ses ruches sont désertes, et n'ayant rien de plus à demander à Apollon, comment avec le sang d'un taureau on peut faire de nouveaux essaims.

Et que l'on ne croie pas que nous cotons au hasard et que nous prenons une époque pour une autre, car Virgile, comme s'il craignait qu'on ne l'accusât de se mêler des choses publiques autrement que pour louer César, prend lui-même le soin de nous dire à quelle époque il chante. C'est lorsque César pousse la gloire de ses armes jusqu'à l'Euphrate.

…. Cæsar dum magnus ad altumFulminat Euphraten bello, victorque volentesPer populos dat jura, viamque affectat Olympo.

Mais aussi que César ferme le temple de Janus, qu'Auguste pour la seconde fois rende la paix au monde, alors Virgile devient belliqueux; alors le poète bucolique embouche la trompette guerrière, alors le chantre de Palémon et d'Aristée va dire les combats du héros qui, parti des bords de Troie, toucha le premier les rives de l'Italie; il racontera Hector traîné neuf fois par Achille autour des murs de Pergame, qu'il enveloppe neuf fois d'un sillon de sang; il montrera le vieux Priam égorgé à la vue de ses filles, et tombant au pied de l'autel domestique en maudissant ses divinités impuissantes qui n'ont su protéger ni le royaume ni le roi.

Et autant Auguste l'a aimé pour ses chants pacifiques pendant la guerre, autant il l'aimera pour ses chants belliqueux pendant la paix.

Ainsi, quand Virgile mourra à Brindes, Auguste ordonnera-t-il en pleurant que ses cendres soient transportées à Naples, dont il savait que son poète favori avait affectionné le séjour.

Peut-être même Auguste était-il venu dans ce tombeau, où je venais à mon tour, et s'était-il adossé à ce même endroit où, adossé moi-même, je venais de voir passer devant mes yeux toute cette gigantesque histoire.

Et voilà cependant l'illusion qu'un malheureux savant voulait m'enlever en me disant que ce n'étaitpeut-êtrepas là le tombeau de Virgile!

Pendant cette exploration, notre cocher, que notre longue absence ennuyait, était entré dans un cabaret pour se distraire. Lorsque nous redescendîmes vers Chiaja, nous le trouvâmes ivre comme auraient pu l'être Horace ou Gallus. Cette petite infraction aux règles de la tempérance retomba sur nos pauvres chevaux, qui, excités par le fouet de leur maître, nous emportèrent au triple galop vers la grotte de Pouzzoles. Nous eûmes beau dire que nous voulions nous arrêter à l'entrée de cette grotte et la traverser dans toute sa longueur: notre automédon, qui croyait son honneur engagé à nous prouver, par la manière pimpante dont il conduisait, qu'il n'était pas ivre, redoubla de coups, et nous disparûmes dans l'ouverture béante comme si un tourbillon nous emportait.

Malheureusement, à peine avions-nous fait cent pas dans ce corridor de l'enfer que nous accrochâmes une charrette. Le cocher, qui se tenait debout derrière nous, sauta par dessus notre tête, nous sautâmes par dessus celle des chevaux. Les chevaux s'abattirent; une roue du corricolo continua sa route, tandis que l'autre, engagée dans le moyeu de la charrette, s'arrêta court avec le reste de l'équipage. Je crus que nous étions tous anéantis. Heureusement le dieu des ivrognes, qui veillait sur notre cocher, daigna étendre sa protection jusqu'à nous, si indignes que nous en fussions: nous nous relevâmes sans une seule égratignure; les traits seuls du bilancino étaient cassés. On se rappelle que le bilancino est le cheval qui galope près du timonier enfermé dans les brancards.

Notre conducteur nous déclara qu'il lui fallait un quart d'heure pour remettre en ordre son attelage; nous le lui accordâmes d'autant plus volontiers qu'il nous fallait, à nous, le méme temps pour visiter la grotte.

Du temps de Sénèque, où il n'y avait pas de chemins de fer, et où par conséquent on ne perçait pas les montagnes, mais où l'on montait tout simplement par dessus, la grotte de Pouzzoles était une grande curiosité. Aussi s'en préoccupe-t-il plus que de nos jours ne le ferait le dernier ingénieur des ponts et chaussées, et, poétisant cette espèce de cave, qui n'est pas même bonne à mettre du vin, l'appelle-t-il une longue prison, et disserte-t-il sur la force involontaire des impressions. Quant à nous, je ne sais si la cabriole que nous venions de faire avait nui à notre imagination; mais, n'en déplaise à Sénèque, nous ne fûmes impressionnés que par l'abominable odeur d'huile que répandaient les soixante-quatre réverbères allumés dans ce grand terrier.

Malgré ces soixante-quatre réverbères, il y a une telle obscurité dans la grotte de Pouzzoles, que ce ne fut que guidés par la voix avinée de notre cocher que nous parvînmes à retrouver notre corricolo. Nous remontâmes dedans, notre cocher remonta derrière, et, comme pour prouver à nos malheureux chevaux que ce n'était pas lui qui avait tort, il débuta par le plus splendide coup de fouet que jamais chevaux aient reçu depuis les coursiers d'Achille, qui pleurèrent si tendrement leur maître, jusqu'aux mules de don Miguel, qui faillirent si irrespectueusement casser le cou au leur.

Le bilancino et le timonier firent un bond qui manqua démantibuler la voiture; mais, à notre grand étonnement, et quoique tous deux parussent faire des efforts inouïs pour remplir leur devoir, nous ne bougeâmes pas de la place.

Le cocher redoubla, en accompagnant cette fois le cinglement de la lanière de ce petit sifflement habituel aux cochers italiens et avec lequel ils semblent galvaniser leurs chevaux. Les nôtres, à cette double admonestation, redoublèrent de soubresauts et de piétinemens, mais ne firent ni un pas en avant ni un pas en arrière.

Cependant, comme, selon toutes les règles de la dignité humaine, ce n'est jamais aux animaux à deux pieds à céder aux animaux à quatre pattes, notre homme s'entêta et allongea à son équipage un troisième coup de fouet en accompagnant ce coup de fouet d'un juron à faire fendre le Pausilippe. L'impression fut grande sur les malheureux quadrupèdes; ils se cabrèrent, hennirent, firent des écarts à droite, firent des écarts à gauche; mais d'un seul pas en avant, il n'en fut pas question.

Il y avait évidemment quelque mystère là-dessous. J'arrêtai le bras de Gaetano, levé pour un quatrième coup de fouet, et je l'invitai à aller s'assurer à tâtons des causes qui nous enchaînaient à notre place; car de voir avec les yeux, il n'y fallait pas songer. Gaetano voulut résister et prétendit que les chevaux devaient partir et qu'ils partiraient. Mais à mon tour j'insistai en lui disant que, s'il ajoutait un mot, je l'enverrais promener lui et son attelage. Gaetano, menacé dans ses intérêts pécuniaires, descendit.

Au bout d'un instant, nous l'entendîmes pousser des soupirs, puis des plaintes, puis des gémissemens.

—Eh bien, lui demandai-je, qu'y a-t-il?

—Oh, eccellenza!

—Après?

—O malora!

—Quoi?

—Ho perduto la testa del mio cavallo.

—Comment! vous avez perdu la tête de votre cheval?

—L'ho perduta!

Et les plaintes et les gémissemens recommencèrent.

—Et duquel des deux avez-vous perdu la tête? demandai-je en éclatant de rire.

—Del povero bilancino, eccellenza.

—Ce gredin-là est ivre-mort, dit Jadin.

—Eh bien, demandai-je après un moment de silence, est-elle retrouvée?

—O non si trovera più… mai! mai! mai!

—Voyons, attendez, je vais l'aller chercher moi-même.

Je sautai à bas du corricolo; je fis a tâtons le tour de l'attelage et je trouvai mon homme qui serrait désespérément dans ses bras la croupe de son cheval. Il l'avait attaché à l'envers.

On comprend le résultat naturel de cette combinaison: à chaque coup de fouet nouveau, le porteur tirait au nord et le bilancino au midi. Or, comme c'est une règle invariable que deux forces égales opposées l'une à l'autre se neutralisent l'une par l'autre, il en résultait que, plus nos deux chevaux faisaient d'efforts pour avancer, l'un vers l'entrée de la grotte, l'autre vers la sortie, plus solidement nous restions comme amarrés à la même place.

J'annonçai à Gaetano que la tête de son cheval était retrouvée, je lui en donnai la preuve en lui mettant la main dessus, et je lui signifiai que, de peur de nouveaux accidens, nous irions à pied jusqu'à la grotte du Chien, où il était invité à nous rejoindre, si toutefois il en était capable.

Il y a cependant des jours où cette grotte est splendidement éclairée, ce sont les jours d'équinoxe; comme le soleil se couche alors exactement en face d'elle, il la transperce de son dernier rayon et la dore merveilleusement de l'une à l'autre de ses extrémités.

Il nous était arrivé tant d'encombres dans cette malheureuse grotte que ce fut avec un certain plaisir que nous retrouvâmes la lumière. Afin sans doute de dédommager le voyageur de la perte qu'il a faite momentanément, la nature, à la sortie de ce long et sombre corridor, se présente coquette, animée, et pleine de fantasques accidens. Cependant, comme un effroyable soleil dardait sur nos têtes, nous ne nous arrêtâmes pas trop à les détailler, et sur l'indication d'un passant, laissant la route, nous prîmes un petit chemin qui conduit au lac d'Agnano.

Gaetano s'était piqué d'honneur; au bout d'un instant, nous entendîmes derrière nous le bruit des roues d'une voiture et le pétillement des sonnettes de deux chevaux: c'était notre corricolo et notre cocher qui nous rejoignaient, le corricolo parfaitement rafistolé à l'aide de cordes, de ficelles et de chiffons, le cocher à peu près dégrisé.

Comme nous étions en nage, nous ne nous fîmes pas prier pour reprendre nos places; et cette fois, grâce à l'harmonie de notre attelage, nous reprîmes notre allure habituelle, c'est-à-dire que nous allâmes comme le vent.

Au bout d'un instant, deux chiens se mirent à courir devant notre corricolo, et un homme monta derrière. D'où sortaient-ils? D'une pauvre chaumière située à gauche de la route, je crois. Des deux quadrupèdes, l'un était nankin et l'autre noir.

Au bout d'un instant, le quadrupède nankin donna des signes visibles d'hésitation. Il s'arrêtait, s'asseyait, restait en arrière, puis reprenait son chemin, toujours plus lentement. Son maître commença par le siffler, puis l'appela; puis enfin, voyant des signes de rébellion marquée, descendit, le coupla avec le chien noir, et, au lieu de remonter derrière nous, marcha à pied. Je demandai alors quels étaient cet homme et ces chiens; on nous répondit que c'était l'homme qui avait la clé de la grotte et les deux chiens sur lesquels on faisait successivement les expériences, c'est-à-dire le grand-prêtre et les victimes.

Le motsuccessivementm'éclaira sur les terreurs du chien nankin et sur l'insouciance du chien noir. Le chien noir descendait de garde, le chien nankin était de faction. Voilà pourquoi le chien nankin voulait à toute force retourner en arrière, et pourquoi il était indifférent au chien noir d'aller en avant. A la première visite d'étrangers, les rôles changeraient.

A mesure que nous approchions, les terreurs du malheureux chien nankin redoublaient. Il opposait à son camarade une véritable résistance; et comme ils étaient à peu près de la même taille, et par conséquent de la même force, que l'un n'avait que le désir d'obéir à son maître, tandis que l'autre avait l'espérance d'y échapper, le sentiment de la conservation l'emporta bientôt sur celui du devoir, et, au lieu que ce fût le chien noir qui continuât d'entraîner le chien nankin vers la grotte, ce fut le chien nankin qui commença de ramener le chien noir vers la maison.

Ce que voyant, le propriétaire des deux animaux jugea son intervention nécessaire et se mit en marche pour les rejoindre. Mais à mesure qu'il approchait d'eux, tandis que le chien nankin redoublait d'efforts pour fuir, le chien noir, qui n'était pas bien sûr d'avoir fait tout ce qu'il pouvait pour retenir son camarade, donnait à son tour des signes d'hésitation, de sorte que, lorsque le maître étendit le bras, croyant mettre la main sur eux, tous deux partirent au grand galop, reprenant la route par laquelle ils étaient venus.

L'homme se mit à trotter après eux en les appelant; inutile de dire que, plus il les appelait, plus ils couraient vite. Au bout d'un instant, homme et chiens disparurent à un tournant de la route.

Milord avait regardé toute cette scène avec un profond étonnement: en voyant apparaître deux individus de son espèce, il avait d'abord voulu se jeter dessus pour les dévorer; mais quelques coups de pied de Jadin l'avaient calmé, et il s'était décidé, quoique avec un regret visible, à devenir simple spectateur de ce qui allait se passer.

Ce qui devait arriver arriva: les deux chiens s'arrêtèrent à la porte de leur chenil. Leur maître les y rejoignit, passa une corde au cou du chien nankin, siffla le chien noir, et, dix minutes après sa disparition, nous le vîmes reparaître précédé de l'un et traînant l'autre.

Cette fois, il n'y avait pas à s'en dédire: il fallait que la malheureuse bête accomplît le sacrifice. En arrivant à la porte de la grotte, il tremblait de tous ses membres; la porte de la grotte ouverte, il était déjà à moitié mort. A la porte de la grotte étaient cinq ou six enfans si déguenillés qu'à part les indiscrétions des vêtemens, il était fort difficile de reconnaître leur sexe: chacun tenait un animal quelconque à la main, l'un une grenouille, l'autre une couleuvre, celui-ci un cochon d'Inde, celui-là un chat.

Ces animaux étaient destinés aux plaisirs des amateurs qui ne se contentent pas de l'évanouissement et qui veulent la mort. Les chiens coûtent cher à faire mourir: quatre piastres par tête, je crois; tandis que pour un carlin on peut faire mourir la grenouille, pour deux carlins la couleuvre, pour trois carlins le cochon d'Inde, et pour quatre carlins le chat. C'est pour rien, comme on voit. Cependant un vice-roi, qui sans doute n'avait pas d'argent dans sa poche, fit entrer dans la grotte deux esclaves turcs et les vit mourir gratis.

Tout cela est bien hideusement cruel, mais c'est l'habitude. D'ailleurs, les animaux en meurent, c'est vrai, mais aussi les maîtres en vivent, et il y a si peu d'industries à Naples, qu'il faut bien tolérer celle-là.

La grotte peut avoir trois pieds de haut et deux pieds et demi de profondeur. J'introduisis la tête dans la partie supérieure, et je ne sentis aucune différence entre l'air qu'elle contenait et l'air extérieur; mais, en recueillant dans le creux de la main l'air inférieur et en le portant vivement à ma bouche et à mon nez, je sentis une odeur suffocante. En effet, les gaz mortels ne conservent leur action qu'à la hauteur d'un pied a peu près du sol. Mais là, en quelques secondes ils asphyxieraient l'homme aussi bien que les animaux.

Le tour du malheureux chien était venu. Son maître le poussa dans la grotte sans qu'il opposât aucune résistance; mais une fois dedans, son énergie lui revint, il bondit, se dressa sur ses pieds de derrière pour élever sa tête au dessus de l'air méphitique qui l'entourait. Mais tout fut inutile; bientôt un tremblement convulsif s'empara de lui, il retomba sur ses quatre pattes, vacilla un instant, se coucha, raidit ses membres, les agita comme dans une crise d'agonie, puis tout à coup resta immobile. Son maître le tira par la queue hors du trou; il resta sans mouvement sur le sable, la gueule béante et pleine d'écume. Je le crus mort.

Mais il n'était qu'évanoui: bientôt l'air extérieur agit sur lui, ses poumons se gonflèrent et battirent comme des soufflets, il souleva sa tête, puis l'avant-train, puis le train de derrière, demeura un instant vacillant sur ses quatre pattes comme s'il eût été ivre; enfin, ayant tout à coup rassemblé toutes ses forces, il partit comme un trait et ne s'arrêta qu'à cent pas de là, sur un petit monticule, au sommet duquel il s'assit, regardant tout autour de lui avec la plus prudente et la plus méticuleuse attention.

Je crus que c'était fini et que son maître ne le rattraperait jamais. Je lui fis même part de cette observation; mais il sourit de l'air d'un homme qui veut dire:—Allons, allons, vous n'êtes pas encore fort sur les chiens! Et tirant un morceau de pain de sa poche, il le montra au patient, qui parut se consulter quelques secondes, retenu entre la crainte et la gourmandise. La gourmandise l'emporta. Il accourut en remuant la queue et dévora sa pitance comme s'il avait parfaitement oublié ce qui venait de se passer.

Le chien noir avait regardé cette opération, gravement assis sur son derrière, en tournant la tête, et ayant l'air de dire à part soi, comme l'ivrogne de Charlet:—Voilà pourtant comme je serai dimanche!

Quant à Milord, il était fourré sous la banquette du corricolo, où il paraissait n'avoir qu'une crainte, celle d'être découvert.

Je demandai le nom des deux infortunés quadrupèdes dont la vie était destinée à s'écouler en évanouissemens perpétuels: ils s'appelaient Castor et Pollux, sans doute en raison de ce que, pareils aux deux divins gémeaux, ils sont condamnés à vivre et à mourir chacun à son tour.

J'eus quelque envie d'acheter Castor et Pollux. Mais je songeai que si je leur donnais la liberté, ils deviendraient enragés; et que si je les gardais, ils ne pouvaient pas manquer d'être dévorés un jour ou l'autre par Milord. Je me décidai donc à ne rien changer à l'ordre des choses, et à laisser à chacun le sort que la nature lui avait fait.

Quant à la grenouille, à la couleuvre, au cochon d'Inde et au chat, nous déclarâmes que nous n'étions aucunement curieux de continuer sur eux les expériences, et que celle que nous avions faite sur Castor nous suffisait.

Cette décision fut accompagnée d'une couple de carlins que nous distribuâmes à leurs propriétaires pour les aider à attendre patiemment des voyageurs plus anglais que nous.

La Place du Marché.

Nous avons dit que le Môle est le boulevart du temple de Naples;ilMercatoest sa place de Grève.

Autrefois, quand on pendait à Naples, la potence restait dressée en permanence sur la place du Marché. Aujourd'hui, que Naples est éclairée au gaz, qu'elle est pavée d'asphalte et qu'elle guillotine, on élève et l'on démonte lamadajapour chaque exécution.

L'horrible machine se dresse pendant la nuit qui précède le supplice, en face d'une petite rue par laquelle débouche le condamné, et qu'on appelle pour cette raisonvico del Sospiro, la ruelle du Soupir.

C'est sur cette place que furent exécutés, le 29 octobre 1268, le jeune Conradin et son cousin Frédéric d'Autriche. Les corps des deux jeunes gens restèrent quelque temps ensevelis à l'endroit même de l'exécution, et une petite chapelle s'éleva sur leur tombe; mais l'impératrice Marguerite arriva du fond de l'Allemagne, elle apportait des trésors pour racheter à Charles d'Anjou la vie de son fils. Il était trop tard, son fils était mort. Avec la permission de son meurtrier, elle employa ces trésors à faire bâtir une église. Cette église c'est celle del Carmine.

Si l'on n'est pas conduit par un guide, on sera long-temps à trouver cette tombe pour laquelle cependant une église fut bâtie: sans doute la susceptibilité de Charles l'exila dans le coin où elle se trouve.

L'église del Carmine fut témoin d'un miracle incontestable et à peu près incontesté.

J'ai acheté à Rome un livre italien intituléHistoire de la vingt-septième révolte de la très fidèle ville de Naples: c'est celle de Masaniello. Avec celles qui ont eu lieu depuis 1647 et qu'il faut ajouter aux révoltes antérieures, cela fait un total de trente-cinq révoltes. Ce n'est pas trop mal pour une ville fidèle.

Une de ces trente-cinq révoltes eut lieu contre Alphonse d'Aragon. Mais Alphonse d'Aragon n'était pas si bête que d'abandonner Naples, si Naples l'abandonnait. Il fit venir des galères de Sicile et de Catalogne, et, ayant mis le siége devant Naples, s'en alla établir son camp sur les bords du Sebetus, position de laquelle il commença à canonner sa très fidèle ville révoltée.

Or, un des boulets envoyés par lui à ses anciens sujets, se trompant probablement de route, se dirigea vers l'église del Carmine, fracassa la coupole, renversa le tabernacle, et allait écraser la tête du crucifix de grandeur naturelle qui, déjà avant cette époque était reconnu comme très miraculeux; le crucifix baissa sa tête sur sa poitrine et le boulet, passant au dessus de son front, alla faire son trou dans la porte, enlevant seulement la couronne d'épines dont la tête était ceinte.

Chaque année, le lendemain de Noël, le crucifix est exposé à la vénération des fidèles.

C'est sur la place du Mercato qu'éclata la fameuse révolution de Masaniello, devenue si populaire en France depuis la représentation dela Muette de Portici. Il est donc presque ridicule à moi de m'étendre sur cette révolution. Mais comme les opéras en général n'ont pas la prétention d'être des oeuvres historiques, peut-être trouverais-je encore à dire, à propos du héros d'Amalfi, des choses oubliées par mon confrère et ami Scribe.

Le duc d'Arcos était vice-roi depuis trois ans, et depuis trois ans la ville de Naples avait vu s'augmenter les impôts de telle façon que le gouverneur, ne sachant plus quelle chose imposer, imposa les fruits, qui, étant la principale nourriture des lazzaroni, avaient toujours eu leur entrée dans la ville de Naples sans payer aucun droit. Aussi cette nouvelle gabelle blessa-t-elle singulièrement le peuple de la très fidèle ville, qui commença de murmurer hautement. Le duc d'Arcos doubla ses gardes, renforça la garnison de tous les châteaux, fit rentrer dans la capitale trois ou quatre mille hommes éparpillés dans les environs, redoubla de luxe dans ses équipages, dans ses dîners et dans ses bals, et laissa le peuple murmurer.

On approchait du mois de juillet, mois pendant lequel on célèbre à Naples avec une dévotion et une pompe toute particulière la fête de Notre-Dame-du-Mont-Carmel. Il était d'habitude, à cette époque et à propos de cette fête, de construire un fort au milieu de la place du Marché. Ce fort, sans doute en mémoire des différens assauts que dut subir la montagne sainte, était défendu par une garnison chrétienne et attaqué par une armée sarrasine. Les chrétiens étaient vêtus de caleçons de toile, et avaient la tête couverte d'un bonnet rouge; c'est-à-dire que les chrétiens portaient tout bonnement et tout simplement le costume des pêcheurs napolitains, qui, en 1647, n'avaient pas encore adopté la chemise. Les Sarrasins étaient habillés à la turque, avec des pantalons larges, des vestes de soie et des turbans démesurés. La dépense des costumes infidèles avait été faite on ne se rappelait plus par qui. On les entretenait avec le plus grand soin, et les combattans se les léguaient de génération en génération.

Les armes des assiégans et des assiégés étaient de longues cannes en roseau avec lesquelles ils frappaient à tour de bras sans se faire grand mal, et que leur fournissaient en abondance les terres marécageuses des environs de Naples.

Dès le mois de juin, il était d'habitude que ceux qui devaient prendre part à ce combat se rassemblassent pour se discipliner. Alors, amis et ennemis, chrétiens et Sarrasins, manoeuvraient ensemble et dans la plus parfaite intelligence; puis ils rentraient dans la ville, marchant au pas, portant leurs roseaux comme on porte des fusils, et alignés comme des troupes régulières.

Le chef des chrétiens qui devaient défendre le fort du Marché, à la fête de Notre-Dame-du-Mont-Carmel de l'an de grâce 1647, était un jeune homme de vingt-quatre ans, fils d'un pauvre pêcheur d'Amalfi, et pêcheur lui-même à Naples. On le nommait Thomas Aniello, et par abréviation Masaniello.

Quelques jours auparavant, le jeune pêcheur avait eu gravement à se plaindre de la gabelle. Sa femme, qu'il avait épousée à l'âge de dix-neuf ans, et qu'il aimait beaucoup, en essayant d'introduire à Naples deux ou trois livres de farine cachée dans un bas, avait été surprise par les commis de l'octroi, mise en prison, et condamnée à y rester jusqu'à ce que son mari eût payé une somme de cent ducats, c'est-à-dire de quatre cent cinquante francs de notre monnaie. C'était, selon toute probabilité, plus que son mari n'en aurait pu amasser en travaillant toute sa vie.

La haine que Masaniello avait vouée aux commis après l'arrestation de sa femme s'étendit, le jugement rendu, des commis au gouvernement. Cette haine était bien connue, car Masaniello disait hautement par les rues de Naples qu'il se vengerait d'une manière ou de l'autre; et comme le peuple, de son côté, était mécontent, il dut sans doute à ses manifestations hostiles d'être nommé le chef de la plus importante des deux troupes.

Le nom de l'autre chef est resté inconnu.

Le premier acte d'hostilité de Masaniello contre l'autorité du vice-roi fut une étrange gaminerie. Comme il passait avec toute sa troupe devant le palais du gouvernement, sur le balcon duquel le duc et la duchesse d'Arcos avaient réuni toute l'aristocratie de la ville, Masaniello, comme pour faire honneur à tous ces riches seigneurs et à toutes ces belles dames qui s'étaient dérangés pour lui, ordonna à sa troupe de s'arrêter, la fit ranger sur une seule ligne devant le palais, lui fit faire demi-tour à gauche afin que chaque soldat tournât le dos au balcon, fit poser toutes les cannes à terre, puis ordonna de les ramasser. Le double mouvement fut exécuté avec un ensemble remarquable et d'une suprême originalité. Les dames jetèrent les hauts cris, les seigneurs parlèrent d'aller châtier les insolens qui s'étaient livrés à cette impertinente facétie avec un imperturbable sérieux; mais comme la troupe de Masaniello se composait de deux cents gaillards choisis parmi les plus vigoureux habitués du Môle, la chose se passa en conversation, et Masaniello et ses acolytes rentrèrent chez eux sans être inquiétés.

Le dimanche suivant, jour destiné à une autre revue, les deux chefs se rendirent dès le matin sur la place du Marché avec leurs troupes, afin de renouveler les manoeuvres des dimanches précédens. C'était justement à l'heure où les paysans des environs de Naples apportaient leurs fruits au marché. Pendant que les deux troupes s'exerçaient à qui mieux mieux, une dispute s'éleva, à propos d'un panier de figues, entre un jardinier de Portici et un bourgeois de Naples: il s'agissait du droit nouvellement imposé, que ni l'un ni l'autre ne voulait payer; le vendeur disant que le droit devait être supporté par l'acquéreur, et l'acquéreur disant au contraire que l'impôt regardait le vendeur. Comme cette dispute fit quelque bruit, le peuple, rassemblé pour voir manoeuvrer les Turcs et les chrétiens, accourut à l'endroit où la discussion avait lieu et fit cercle autour des discutans. Tirés de leur préoccupation par le bruit qui commençait à éclater, quelques soldats des deux troupes abandonnèrent leurs rangs pour aller voir ce qui se passait. Comme la chose prenait de l'importance, ils firent bientôt signe à leurs camarades d'accourir; ceux-ci ne se firent pas répéter l'invitation deux fois, le cercle s'agrandit alors et commença de former un rassemblement formidable. En ce moment, le magistrat chargé de la police, et qu'on nommait l'élu du peuple, arriva, et, interpellé à la fois par les bourgeois et les jardiniers pour savoir à qui appartenait de payer le droit, il répondit que le droit était à la charge des jardiniers. A peine cette décision est-elle rendue, que les jardiniers renversent à terre leurs paniers pleins de fruits, déclarant qu'ils aiment mieux les donner pour rien au peuple que de payer cette odieuse imposition. Aussitôt le peuple se précipite, se heurte, se presse pour piller ces fruits, lorsque tout à coup un homme s'élance au milieu de la foule, se fait jour, pénètre jusqu'au centre du rassemblement, impose silence à la multitude, qui se tait à sa voix, et là déclare au magistrat qu'à partir de cette heure, le peuple napolitain est décidé à ne plus payer d'impôts. Le magistrat parle de moyens coercitifs, menace de faire venir des soldats. Le jeune homme se baisse, ramasse une poignée de figues, et, toute mêlée de poussière qu'elle est, la jette au visage du magistrat, qui se retire hué par la multitude, tandis que le jeune homme, arrêtant les deux troupes prêtes à poursuivre le fugitif, se met à leur tête, fait ses dispositions avec la rapidité et l'énergie d'un général consommé, les distribue en quatre troupes, ordonne aux trois premières de se répandre par la ville, d'anéantir toutes les maisons de péage, de brûler tous les registres des gabelles, et d'annoncer l'abolition de tous les impôts, tandis qu'à la tête de la quatrième, grossie de la plus grande partie des assistans, il marchera droit au palais du vice-roi. Les quatre troupes partirent au cri de: Vive Masaniello!

C'était Masaniello, ce jeune homme qui en un instant avait refoulé l'autorité comme un tribun, avait divisé son armée comme un général, et avait commandé au peuple comme un dictateur.

Le duc d'Arcos était déjà informé de ce qui se passait; le magistrat s'était réfugié près de lui et lui avait tout raconté. Masaniello et sa troupe trouvèrent donc le palais fermé. Le premier mouvement du peuple fut de briser les portes. Mais Masaniello voulut procéder avec une certaine légalité. En conséquence, il allait faire sommer le vice-roi de paraître ou d'envoyer quelqu'un en son nom, lorsque la fenêtre du balcon s'ouvrit et que le magistrat parut, annonçant que l'impôt sur les fruits venait d'être levé. Mais ce n'était déjà plus assez: la multitude, en reconnaissant sa force et en voyant qu'on pouvait lui céder, était devenue exigeante. Elle demanda à grands cris l'abolition de l'impôt sur la farine. Le magistrat annonça qu'il allait chercher une réponse, rentra dans le palais, mais ne reparut pas.

Masaniello haussa la voix, et de toute la force de ses poumons annonça qu'il donnait au vice-roi dix minutes pour se décider.

Ces dix minutes écoulées, aucune réponse n'ayant été faite, Masaniello, d'un geste d'empereur, étendit la main. A l'instant même la porte fut enfoncée et la multitude se rua dans le palais, criant: A bas les impôts! brisant les glaces et jetant les meubles par les fenêtres. Mais, arrivée à la salle du dais, toute cette foule, sur un mot de Masaniello, s'arrêta devant le portrait du roi, se découvrit, salua, tandis que Masaniello protestait à haute voix que c'était non point contre la personne du souverain qu'il se révoltait, mais contre le mauvais gouvernement de ses ministres.

Pendant ce temps, le duc d'Arcos s'était sauvé par un escalier dérobé; il avait sauté dans une voiture et s'éloignait au grand galop dans la direction du Château-Neuf. Mais bientôt reconnu par la populace, il fut poursuivi et allait être atteint lorsque de la portière de la voiture s'échappèrent des poignées de ducats. La foule se rua sur cette pluie d'or et laissa échapper le duc, qui, trouvant le pont du Château-Neuf levé, fût forcé de se réfugier dans un couvent de minimes.

De là il écrivit deux ordonnances: l'une qui abolissait tous les impôts quels qu'ils fussent, l'autre qui accordait à Masaniello une pension de six mille ducats, s'il voulait contenir le peuple et le faire rentrer dans son devoir.

Masaniello reçoit ces deux ordonnances, les lit toutes deux au peuple du haut du balcon du duc d'Arcos, déchire celle qui lui est personnelle et en jette les morceaux à la multitude, en criant que, pour tout l'or du royaume, il ne trahira pas ses compagnons. Dès ce moment, pour la multitude, Masaniello n'est plus un chef, Masaniello n'est plus un roi, Masaniello est un Dieu.

Alors, c'est lui à son tour qui envoie une députation au duc d'Arcos; cette députation est chargée de lui dire que la révolte n'a point eu lieu contre le roi, mais contre les impôts, qu'il n'a rien à craindre s'il tient les promesses faites, et qu'il peut revenir en toute sécurité à son palais. Chaque membre de la députation répond sur sa vie de la vie du duc d'Arcos. Le vice-roi accepte la protection qui lui est offerte; mais, au lieu de rentrer dans son palais dévasté, il demande à se retirer au fort Saint-Elme. La proposition est transmise à Masaniello, qui réfléchit quelques secondes et y adhère en souriant. Le duc d'Arcos se retire au château Saint-Elme. Masaniello est seul maître de la ville.

Tout cela a duré cinq heures: en cinq heures, tout le pouvoir espagnol a été anéanti, toutes les prérogatives du vice-roi détruites; en cinq heures, un lazzarone en est venu à traiter d'égal à égal avec le représentant de Philippe IV, qui le fait roi à sa place en lui abandonnant la ville, et cette étrange révolution s'est accomplie sans qu'une goutte de sang ait été versée.

Mais là commençait pour Masaniello une tâche immense. Le pêcheur sans éducation aucune, le lazzarone qui ne savait ni lire ni écrire, le marchand de poisson qui n'avait jamais manié que ses rames et tiré que son filet, allait être chargé de tous les détails d'un grand royaume; il allait publier des ordonnances, il allait rendre la justice, il allait organiser une armée, il allait combattre à sa tête.

Rien de tout cela n'effraya Masaniello; il étendit son regard calme sur lui et autour de lui, puis aussitôt il se mit à l'oeuvre.

Le premier usage qu'il fit de son autorité fut d'ordonner la mise en liberté des prisonniers qui n'étaient détenus que pour contrebande ou pour amendes imposées par la gabelle. Au nombre de ces derniers, on se le rappelle, était la propre femme du dictateur. Ces prisonniers délivrés vinrent le joindre immédiatement au palais du vice-roi.

Alors, accompagné par eux, escorté par sa troupe, il se rendit sur la place du Marché, fit publier à son de trompe l'abolition des impôts et l'ordre à tous les hommes de Naples, depuis dix-huit jusqu'à cinquante ans, de prendre les armes et de se réunir sur la place. Cette ordonnance fut dictée par Masaniello et écrite par un écrivain public, et Masaniello, qui, comme nous l'avons dit, ne savait pas signer, appliqua au dessous de la dernière ligne, en guise de cachet, l'amulette qu'il portait au cou, et qui en ce moment devint le seing de ce nouveau souverain.

Puis, comme sa première milice était déjà divisée en quatre troupes, il donna aux trois troupes qui n'étaient pas sous son commandement des chefs pour se diriger. Ces chefs étaient trois lazzaroni de ses amis, et qui se nommaient Cataneo, Renna et Ardizzone. Ils furent chargés de se rendre chacun dans un quartier opposé, et de veiller à la sûreté de la ville. Les trois troupes se rendirent à leur poste, et Masaniello demeura sur la place du Marché, à la tête de la sienne, attendant le résultat de l'ordre qu'il avait donné pour la levée en masse.

L'exécution de cet ordre ne se fit pas attendre. Au bout de deux heures, cent trente mille hommes armés entouraient Masaniello. Chacun s'était rendu à l'appel, sans discuter un instant le droit de celui qui les appelait. Seulement la corporation des peintres avait demandé à s'organiser en compagnie particulière sous le nom de compagnie de la Mort, et comme cette demande avait été faite à Masaniello par un ancien lazzarone qu'il aimait beaucoup, cette demande fut accordée. Ce lazzarone, ami de Masaniello, qui s'était chargé de la négociation, était Salvator Rosa.

Alors Masaniello pensa que la première chose à faire dans un bon gouvernement était de vider les prisons en renvoyant les innocens et en punissant les coupables. Le chef des révoltés s'était fait général, le général venait de se faire législateur, le législateur se fit juge.

Masaniello fit dresser une espèce d'échafaud de bois, s'assit dessus en caleçon et en chemise, et appuyant sa main droite sur une épée nue, il fit comparaître tour à tour devant lui tous les prisonniers.

Pendant tout le reste de la journée il jugea: ceux qu'il proclamait innocens étaient mis à l'instant même en liberté; ceux qu'il reconnaissait coupables étaient à l'instant même exécutés. Et tel était le coup d'oeil de cet homme que, quoique son jugement n'eût, pour la plupart du temps, d'autre base que l'inspection rapide et profonde de la physionomie de l'accusé, il y avait conviction entière, parmi les assistans, que le juge improvisé n'avait condamné aucun innocent et n'avait laissé échapper aucun coupable. Seulement il n'y avait ni différence entre les jugemens ni progression entre les supplices. Voleurs, faussaires et assassins furent également condamnés à mort. Cela ressemblait fort aux lois de Dracon; mais Masaniello avait compris que le temps pressait, et il n'avait pas pris le loisir d'en faire d'autres.

Le lendemain au matin tout était fini: les prisons de Naples étaient vides et tous les jugemens exécutés.

Le développement que prenait la révolte, ou plutôt le génie de celui qui la dirigeait, épouvanta le vice-roi. Il envoya le duc de Matalone à Masaniello pour lui demander quel était le but qu'il se proposait et quelles étaient les conditions auxquelles la ville pouvait rentrer sous le pouvoir de son souverain. Masaniello nia que la ville fût révoltée contre Philippe IV, et, en preuve de cette assertion, il montra à l'ambassadeur tous les coins de rues ornés de portraits du roi d'Espagne, que, pour plus grand honneur, on avait abrités sous des dais. Quant aux conditions qu'il lui plaisait d'imposer, elles se bornaient à une seule: c'était la remise au peuple de l'original de l'ordonnance de Charles-Quint, laquelle, à partir du jour de sa date, excluait pour l'avenir toute imposition nouvelle.

Le vice-roi parut se rendre, fit fabriquer un faux titre et l'envoya à Masaniello. Mais Masaniello, soupçonnant quelque trahison, fit venir des experts et leur remit l'ordonnance. Ceux-ci déclarèrent que c'était une copie et non l'original.

Alors Masaniello descendit de son échafaud, marcha droit au duc de Matalone, lui reprocha sa supercherie; puis, l'ayant arraché de son cheval et fait tomber à terre, il lui appliqua son pied nu sur le visage, après quoi il remonta sur son trône et ordonna que le duc fût conduit en prison. La nuit suivante le duc séduisit le geôlier à force d'or et s'échappa.

Le vice-roi vit alors à quel homme il avait affaire, et, ne pouvant le tromper, il voulut l'abattre. En conséquence, il donna ordre à toutes les troupes qui se trouvaient au nord, à Capoue et à Gaëte; au midi, à Salerne et dans ses environs, de marcher sur Naples. Masaniello apprit cet ordre, divisa son armée en trois corps, envoya ses lieutenans avec un de ces corps au devant des troupes qui venaient de Salerne, marcha avec l'autre au devant des troupes qui venaient de Capoue, et laissa le troisième corps sous le commandement d'Ardizzone pour garder Naples.

On croit que ce fut pendant cette expédition, qui éloignait momentanément Masaniello de Naples, que les premières propositions de trahison furent faites à Ardizzone, avec autorisation de les communiquer à ses deux colléges, Cataneo et Renna.

Masaniello battit les troupes du vice-roi, tua mille hommes et fit trois mille prisonniers qu'il ramena en grande pompe à Naples, et auxquels il donna pleine et entière liberté sur la place du Marché. Ces trois mille hommes prirent à l'instant place parmi les milices napolitaines en criant: Vive Masaniello!


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