Mais celui-ci l'arrêta doucement.
—Grâce, dit-il en tendant la main à Costanza, grâce, et pourquoi grâce, mon enfant? n'es-tu pas un ange? n'es-tu pas une sainte? n'es-tu pas plus que tout cela, n'es-tu pas une martyre?
Et il l'embrassa.
Puis, comme la mère, entraînant sa fille au fond de la chaumière, le laissa seul dans la pièce d'entrée, il détacha son arquebuse, la jeta sur son épaule, et s'achemina vers le château.
Il demanda à remercier le comte.
Le comte était parti depuis une heure pour Naples.
Il demanda à remercier Raymond.
Raymond était parti avec son frère.
Il revint alors vers la chaumière, accrocha son arquebuse à la cheminée. Puis Costanza et sa mère entendirent comme le bruit d'un corps pesant qui tombait; elles sortirent toutes deux et trouvèrent le vieillard étendu sans connaissance au milieu de la chambre.
Elles le posèrent sur le lit; ma soeur resta près de lui, tandis que ma mère courait chercher un médecin.
Le médecin secoua la tête; cependant il saigna mon père. Vers le soir, le vieillard rouvrit les yeux.
Comme il rouvrait les yeux, je mettais le pied sur le seuil de la porte.
Il ne vit ni ma mère ni ma soeur, il ne vit que moi.
—Mon fils, mon fils! s'écria-t-il, oh! c'est la vengeance divine qui te ramène.
Je me jetai dans ses bras.
—Allez, dit-il à ma mère et à ma soeur, et laissez-nous seuls. Ma mère obéit, mais ma soeur voulut rester.
Alors le vieillard se souleva sur son lit, et, montrant à Costanza sa mère qui s'éloignait:
—Suivez votre mère, dit-il avec un de ces gestes suprêmes qui veulent être obéis, suivez votre mère, si vous voulez que ma bénédiction vous suive.
Costanza baisa la main du moribond, se jeta à mon cou en pleurant et suivit sa mère.
Je déposai mon arquebuse, mes pistolets et mon poignard sur une table, et j'allai m'agenouiller près du lit du vieillard.
—C'est la vengeance divine qui te ramène, répéta-t-il une seconde fois. Écoute-moi, mon fils, et ne m'interromps pas; car, je le sens, je n'ai plus que quelques instans à vivre, écoute-moi.
Je lui fis signe qu'il pouvait parler.
Alors il me raconta tout.
Et, à mesure qu'il parlait, sa voix s'animait, le sang refluait à son visage, la colère remontait dans ses yeux, on eût dit qu'il était plein de force, de vie et de santé. Seulement, au dernier mot, lorsqu'il en fut au moment où, rentrant chez lui et remettant son arquebuse à sa cheminée, il avait cru qu'il lui faudrait renoncer à sa vengeance, il jeta un cri étouffé et retomba la tête sur son chevet.
Cette fois il était mort.
Je fus long-temps sans le croire, long-temps je lui secouai le bras, long-temps je l'appelai; enfin je sentis ses mains se refroidir dans les miennes, enfin je vis ses yeux se ternir.
Je fermai ses yeux, je croisai ses mains sur sa poitrine, je l'embrassai une dernière fois et je jetai par dessus sa tête son drap devenu un linceul.
Puis j'allai ouvrir la porte du fond, et faisant signe à ma mère et à ma soeur de s'approcher:
—Venez, leur dis-je, venez prier près de votre mari et de votre père mort.
Les deux femmes se jetèrent sur le lit en s'arrachant les cheveux et en éclatant en sanglots.
Pendant ce temps, je passais mes pistolets et mon poignard dans ma ceinture, et, jetant mon arquebuse sur mon épaule, je m'avançai vers la porte.
—Où vas-tu, frère? s'écria Costanza.
—Où Dieu me mène, répondis-je.
Et, avant qu'elle eût le temps de s'opposer à ma sortie, je franchis le seuil et je disparus dans l'obscurité.
Je vins droit à Naples.
On m'avait dit non seulement que vous étiez belle entre les femmes, mais encore juste entre les reines.
Je vins à Naples avec l'intention de vous demander justice.
—Comment ne vous l'êtes-vous pas faite vous-même? demanda Isabelle.
—Un coup de poignard n'était point assez pour un pareil crime, madame, c'était l'échafaud que je voulais. Antoniello Carracciolo a déshonoré ma famille, je veux le déshonneur d'Antoniello Carracciolo.
—C'est juste, murmura la régente.
—Mais, pour plus de sûreté encore, comme le long du chemin j'appris que la tête de Rocco del Pizzo était mise à prix, et comme, en arrivant à Naples, je lus, au coin du Mercato-Nuovo, le placard qui offrait quatre mille ducats à celui qui le livrerait mort ou vif; pour plus de sûreté, dis-je, je me présentai chez le ministre de la police, offrant de livrer vivant cet homme que vous cherchez partout et que vous ne pouvez trouver nulle part. Mais le ministre de la police ne voulut point m'accorder ce que je lui demandais, c'est-à-dire une audience de Votre Altesse. Alors je résolus d'arriver à mon but par un autre moyen; je volai sur la route de Résina à Torre del Greco.
—Alors c'était donc vous et non pas Rocco del Pizzo?…
—Alors je volai sur la route d'Aversa…
—C'était donc encore vous et non pas celui que l'on croyait?…
—Alors j'assassinai sur la route d'Amalfi. La mort de Raymond, c'était le commencement de ma vengeance, car j'étais résolu de recourir à la vengeance puisqu'on me refusait justice.
—C'est bien, dit la régente. Dieu a voulu que je vous retrouve, tout est donc pour le mieux.
—Tout est pour le mieux, dit l'inconnu.
—Et vous vous engagez toujours à livrer Rocco del Pizzo?
—Toujours.
—Vous savez où il est?
—Je le sais.
—Vous répondez de mettre la main dessus?
—J'en réponds.
—Et vous me le livrerez vivant?
—En échange de Carracciolo mort; vous le savez, c'est ma condition, madame.
—C'est chose dite, soyez tranquille. Mais qui me répondra de vous d'ici là?
—C'est bien simple: envoyez-moi en prison; seulement, vous me ferez conduire, par deux gardes, à quelque fenêtre d'où je puisse assister au supplice de Carracciolo. Puis, Carracciolo mort, je vous livrerai Rocco del Pizzo.
—Mais si vous ne me le livrez pas?
—Ma tête répondra pour la sienne; je l'ai déjà dit et je vous le répète.
—C'est juste, dit la régente, je l'avais oublié.
Elle frappa dans ses mains, le capitaine des gardes entra.
—Faites écrouer cet homme à la Vicairie, dit-elle.
Le capitaine remit l'inconnu aux mains de deux gardes et rentra.
—Maintenant, continua la régente, faites arrêter le comte AntonielloCarracciolo et conduisez-le au château de l'Oeuf.
Le capitaine se présenta au palais de Carracciolo; mais, soupçonnant sans doute quelque chose du danger qui le menaçait, Carracciolo avait disparu.
La régente, en apprenant cette nouvelle qui lui confirmait la culpabilité de son favori, ordonna aussitôt aux nobles du siége de Capouan, où les Carraccioli étaient inscrits, de lui livrer le coupable, leur donnant trois jours seulement pour obtempérer à cet ordre.
Les trois jours s'écoulèrent, et comme, à la fin de la troisième journée, le comte n'avait point reparu, Naples, en se réveillant, trouva, le lendemain, cinquante ouvriers occupés à démolir le palais d'Antoniello Carracciolo, situé en face de la cathédrale.
Quand le palais fut complètement rasé, on amena une charrue, on creusa des sillons à la place où il s'était élevé, et l'on sema du sel dans les sillons.
Puis on commença de démolir le palais situé à la droite du sien: c'était le palais du prince Carracciolo son père.
Puis on commença de démolir le palais de gauche: c'était le palais du duc Carracciolo son frère aîné.
Le palais démoli, il en fut fait autant sur son emplacement qu'il en avait été fait sur l'emplacement des deux autres.
La régente ordonna qu'il en serait ainsi des palais de tous lesCarraccioli, jusqu'à ce que les Carraccioli eussent livré le coupable.
Dans la nuit qui suivit cette ordonnance, Antoniello Carracciolo se constitua de lui-même prisonnier.
Le lendemain, son père et ses deux frères se présentèrent au palais, mais la régente fit dire qu'elle n'était pas visible.
Le surlendemain, le prisonnier écrivit à la duchesse pour solliciter d'elle les faveurs d'une entrevue; mais la duchesse lui fit répondre qu'elle ne pouvait le recevoir.
Les uns et les autres renouvelèrent pendant huit jours leurs tentatives; mais ni les uns ni les autres n'obtinrent le résultat qu'ils poursuivaient.
Le matin du neuvième jour, les habitans du Mercato-Nuovo, avec un étonnement mêlé d'effroi, virent sur la place un échafaud qui n'y était pas la veille. La funèbre machine avait poussé dans l'ombre, sans que nul la vît croître, sans que personne l'entendît grandir.
Il y avait à l'une des extrémités de cet échafaud un autel, et à l'autre un billot; entre le billot et l'autel étaient, d'un côté, un prêtre, et de l'autre le bourreau.
Nul ne savait pour qui étaient cet échafaud, ce bourreau, ce prêtre, ce billot et cet autel.
Bientôt on vit arriver, par le quai qui va du môle au Mercato-Nuovo, un homme conduit par deux gardes. On crut d'abord que cet homme était le héros du drame qui allait être joué; mais il entra, suivi de ses deux gardes, dans une des maisons de la place. Un instant après, il reparut, toujours entre ses deux gardes, à la fenêtre de cette maison qui donnait en face de l'échafaud. On s'était trompé sur l'importance de cet homme, qui, selon toute probabilité, devait être simple spectateur de l'événement.
Un instant après, des cris se firent entendre à la fois sur le quai qui mène du pont de la Madalena au Mercato-Nuovo et dans la rue du Soupir. Deux cortéges s'avançaient, celui de la rue du Soupir conduisant un beau jeune homme, celui du quai conduisant une belle jeune fille. Le beau jeune homme, c'était Antoniello Carracciolo. La belle jeune fille, c'était Costanza.
Tous deux apparurent sur la place en même temps, tous deux s'approchèrent de l'échafaud du même pas, tous deux y montèrent ensemble; seulement, Costanza y monta du côté du prêtre, et Antoniello du côté du bourreau.
Arrivés sur la plate-forme, Antoniello fit un mouvement pour s'élancer vers Costanza, mais le bourreau l'arrêta; de son côté, Costanza fit un pas pour s'avancer vers Antoniello, mais le prêtre la retint.
Alors le greffier déploya un parchemin et le lut à haute voix. C'était le contrat de mariage du comte Antoniello Carracciolo avec Costanza Maselli, contrat par lequel le noble fiancé donnait à sa future épousée, non seulement tous ses titres, mais encore tous ses biens.
Quoique la place fût encombrée par la foule, quoique cette foule refluât dans les rues environnantes, quoique chaque fenêtre de la place parût bâtie de têtes, quoique les toits des maisons semblassent chargés d'une moisson vivante, il se fit, au moment où le greffier déploya le parchemin, un tel silence dans cette multitude, que pas un mot du contrat de mariage ne fut perdu.
Aussi toute cette foule, la lecture achevée, éclata-t-elle en applaudissemens. On commençait à comprendre que, malgré la différence des conditions, la régente avait ordonné que le comte rendrait à la paysanne l'honneur qu'il lui avait ôté.
Quant aux deux fiancés, qui jusque-là n'avaient probablement pas su eux-mêmes de quoi il était question, ils parurent reprendre courage; et lorsque le prêtre, qui était monté à l'autel, leur fit signe de s'approcher, ils allèrent d'un pas assez ferme s'agenouiller devant lui.
Aussitôt la messe commença, accompagnée de tous les rites du mariage. Le prêtre demanda à chacun des deux jeunes gens s'il prenait l'autre pour époux, et chacun d'eux, d'une voix intelligible, prononça le oui solennel. Puis l'homme de Dieu remit à Antoniello l'anneau nuptial, et Antoniello le passa au doigt de Costanza.
Alors tous deux s'agenouillèrent de nouveau et le prêtre les bénit. Tous les assistans pleuraient de joie et d'émotion à cet étrange spectacle et bénissaient à leur tour les deux jeunes époux, quand tout à coup le même ministre qui avait prononcé les saintes paroles du mariage entonna d'une voix sourde les prières des agonisans. A ce changement, toute cette multitude frissonna et laissa échapper un murmure de terreur, car elle comprenait qu'on n'en était encore qu'à la moitié de la cérémonie, et qu'une catastrophe terrible allait en faire le dénouement.
En effet, comme Antoniello, ignorant, ainsi que tous les autres, du destin qui l'attendait, jetait autour de lui un regard épouvanté, les deux aides de l'exécuteur s'emparèrent de lui, et, avant qu'il eût eu le temps de faire un mouvement pour se défendre, ils lui lièrent les mains, et, tandis que le bourreau tirait son épée hors du fourreau, ils conduisirent le condamné devant le billot qui, ainsi que nous l'avons dit, s'élevait à l'autre extrémité de l'échafaud en face de l'autel, et le forcèrent de s'agenouiller, devant lui.
Costanza voulut s'élancer vers Antoniello, mais le prêtre arrêta la jeune femme en étendant un crucifix entre elle et son époux.
Antoniello vit alors que tout était fini pour lui, et comprit qu'il était irrévocablement condamné; il ne songea donc plus qu'à bien mourir. Il releva le front, dit à haute voix une prière; puis se retournant vers Costanza à moitié évanouie:
—Au revoir dans le ciel, lui cria-t-il, et il posa son cou sur le billot.
Au même instant, l'épée de l'exécuteur flamboya comme l'éclair, et la foule, jetant un cri terrible, fit un mouvement en arrière; la tête de Carracciolo, détachée du corps d'un seul coup, avait bondi du billot sur le pavé, et roulait entre les jambes de ceux qui étaient les plus rapprochés de l'échafaud.
Deux confréries religieuses s'approchèrent alors de l'échafaud: une d'hommes, une de femmes. La première emporta le cadavre de Carracciolo décapité, la seconde emporta le corps de Costanza évanouie.
La foule s'écoula sur leurs traces, et au bout d'un instant la place se trouva vide; il n'y resta plus, solitaire, sanglante et debout, que la terrible machine, demeurée là pour attester sans doute à la population de Naples que tout ce qu'elle venait de voir était une réalité et non un rêve.
Quand la place fut vide, l'homme qui avait assisté à l'exécution entre ses deux gardes descendit avec eux et reprit le chemin du quai. Mais, au lieu de le ramener à la Vicairie, les soldats le conduisirent au palais royal.
Là, il fut introduit dans les mêmes appartemens que la première fois, et, conduit au même oratoire, il y retrouva la régente à la même place, debout près du prie-dieu et la main étendue sur les Évangiles. Les soldats entrèrent avec lui et demeurèrent de chaque côté de la porte.
—Eh bien! dit Isabelle d'Aragon, ai-je accompli mon serment?
—Religieusement, madame, répondit l'inconnu.
—Maintenant, à vous de tenir le vôtre.
—Je suis prêt.
—Où est l'homme dont la tête est à prix?
—Devant Votre Altesse.
—Ainsi, Rocco del Pizzo?…
—C'est moi, madame.
—Je le savais, dit Isabelle.
—Alors, reprit le bandit, qu'ordonne de moi Votre Altesse?
—Que vous serviez de père à l'orpheline et de protecteur à la veuve.
—-Comment, madame?… s'écria Rocco del Pizzo.
—Je ne sais faire ni justice, ni grâce à moitié, reprit la régente.
Puis se retournant vers les soldats:
—Cet homme est libre d'aller où il voudra, dit-elle: laissez-le donc sortir.
Et elle rentra dans ses appartemens d'un pas calme et assuré, d'un pas de reine.
Constanza retourna en Calabre avec son frère, car elle avait encore, comme on s'en souvient, sa pauvre mère à Rosarno.
Rocco del Pizzo la suivit.
Mais lorsque sa mère mourut, ce qui arriva la nuit suivante, elle revint à Naples, entra dans le couvent qui l'avait déjà recueillie, y paya sa dot et légua les restes de l'immense fortune qu'elle tenait de son mari à la pauvre communauté, qui se trouva enrichie d'un seul coup.
Rocco del Pizzo suivit sa soeur à Naples.
Mais le jour où elle prononça ses voeux, lorsqu'il comprit qu'elle n'avait plus besoin de lui et que le Seigneur l'avait remplacé près d'elle, il disparut, et personne ne le revit depuis, ni ne sut positivement ce qu'il était devenu.
On croit qu'il s'attacha à la fortune de César Borgia, et qu'il fut tué près de ce grand homme, en même temps que lui.
Pouzzoles.
Nous montâmes dans notre corricolo, laissant à notre droite le lac d'Agnano, sur lequel il y a peu de choses à dire; nous gagnâmes l'ancienne voie romaine qui menait de Naples à Pouzzoles, et qu'on appelait la voie Antonina. Il n'y avait pas à s'y tromper, c'est bien l'ancien pavé en pierres volcaniques, tout bordé de tombeaux ou plutôt de ruines sépulcrales, deux ou trois tombeaux seulement ayant traversé les âges comme des jalons séculaires, et étant restés debout sur la route infinie du temps.
Nous nous arrêtâmes au couvent des Capucins. C'est là qu'a été transportée la pierre où saint Janvier subit le martyre; cette pierre est encore aujourd'hui tachée de sang, et, lorsque le miracle de la liquéfaction s'opère à la chapelle du trésor à Naples, le sang qui tache cette pierre, fière de celui que renferment ces deux fioles, se léquifie, dit-on, et bouillonne de même.
Cette église renferme en outre une assez belle statue du saint.
De l'église des Capucins à la Solfatare il n'y a qu'une enjambée. Nous avions été préparés à la vue de cet ancien volcan par notre voyage dans l'archipel hipariote. Nous retrouvâmes les mêmes phénomènes: ce terrain sonnant le creux et qui, à chaque pas, semble prêt à vous engloutir dans des catacombes de flammes; ces fumeroles par lesquelles s'échappe une vapeur épaisse et empestée; enfin, dans les endroits où ces vapeurs sont les plus fortes, ces tuiles et ces briques préparées pour y recevoir le sel ammoniac qui s'y sublime, et qu'on y récolte sans autres frais, chaque matin et chaque soir.
La Solfatare est leForum Vulcanide Strabon.
A quelques pas de la Solfatare sont les restes de l'amphithéâtre appelé en même tempsCarceri, nom qui a prévalu sur l'autre et qui rappelle les persécutions chrétiennes du deuxième et du troisième siècles. C'est dans cet amphithéâtre que le roi Tiridate, amené par Néron, qui lui faisait remarquer la force et l'adresse de ses gladiateurs, voulant montrer quelle était sa force et son adresse à lui, prit un javelot de la main d'un prétorien, et lançant ce javelot dans l'arène, tua deux taureaux du même coup.
C'est encore, selon toute probabilité, dans ce cirque que saint Janvier, échappé à la flamme et aux bêtes, fut décapité, ce que Dieu permit, comme nous l'avons dit, parce que c'était le cours ordinaire de la justice. Une des caves qui ont fait donner au monument le nom deCarceri, érigée en chapelle, est celle que la tradition assure avoir servi de prison au martyr.
Près duCarceriest la maison de Cicéron, ce martyr d'une petite réaction politique, tandis que saint Janvier fut celui d'une grande révolution divine.
Cette maison était la villa chérie de l'auteur desCatilinaires. Il la préférait à sa villa de Gaëte, à sa villa de Cumes, à sa villa de Pompeïa, car Cicéron avait des villa partout. En ce temps-là comme aujourd'hui, l'état d'avocat et celui d'orateur étaient parfois, à ce qu'il paraît, d'un excellent rapport.
Il est vrai qu'ils avaient aussi leurs désagrémens, comme, par exemple, d'avoir, après sa mort, la tête et les mains clouées à la tribune aux harangues et la langue percée par une aiguille. Mais enfin, cela n'arrivait pas à tous les avocats, témoin Salluste. Pourquoi diable aussi Cicéron s'était-il mêlé de ce qui ne le regardait pas et avait-il tenu des propos sur les faux cheveux de Livie? En cherchant bien, on finit d'ordinaire par découvrir que dans les grands malheurs qui nous arrivent il y a toujours un peu de notre faute.
En attendant, Cicéron passa quelques beaux et paisibles jours dans cette villa, qui touchait aux jardins de Pouzzoles, et où il composa sesQuestions académiques. Il avait de là une vue magnifique que ne gênait pas à cette époque ce stupideMonte-Nuovo, poussé dans une nuit comme un champignon, pour gâter tout le paysage.
C'est de Pouzzoles qu'Auguste partit pour aller faire la guerre àSextus Pompée, avec lequel, deux ou trois ans auparavant, Antoine,Lépide et lui avaient fait un traité de paix au cap Misène.
Ce fut un instant avant la signature de ce traité que, voyant les triumvirs réunis sur le vaisseau de son maître, Menas, affranchi et amiral de Sextus, se pencha à son oreille et lui dit tout bas:
—Veux-tu que je coupe le câble qui retient ton vaisseau au rivage et que je te fasse maître du monde?
Sextus réfléchit un instant: la proposition en valait bien la peine; puis, se retournant vers Menas:
—Il fallait le faire sans me consulter, répondit-il. Maintenant il est trop tard!
Et, se retournant vers les triumvirs le visage souriant et sans qu'ils se doutassent qu'ils avaient couru un grand danger, il continua de discuter ce traité qui accordait la terre à Octave, à Antoine et à Lépide; et à lui, fils de Neptune, qui avait changé son manteau de pourpre contre la robe verte de Glaucus, les îles et la mer.
Il y aurait un admirable roman à faire sur ce jeune roi de la mer, qui fut le premier amant de Cléopâtre et le dernier antagoniste d'Auguste, et qui, tandis que Rome promettait cent mille sesterces (vingt mille francs) par tête de proscrit, en promettait, lui, deux cent mille par chaque exilé qu'on amènerait sur ses vaisseaux, le seul lieu du monde où un banni pût alors être en sûreté.
Malheureusement, que font à nos lecteurs, en l'an de grâce 1842, les amours de Cléopâtre, les proscriptions d'Octave et les pirateries de Sextus Pompée, ce galant voleur qui fut à peu près le seul honnête homme de son temps?
Pouzzoles était le rendez-vous de l'aristocratie romaine. Pouzzoles avait ses sources comme Plombières, ses thermes comme Aix, ses bains de mer comme Dieppe. Après avoir été le maître du monde et n'avoir pas trouvé dans tout son empire un autre lieu qui lui plût, Sylla vint mourir à Pouzzoles.
Auguste y avait un temple que lui avait élevé le chevalier romain Calpurnius. C'est aujourd'hui l'église de saint Proclus, compagnon de saint Janvier.
Tibère y avait une statue portée sur un piédestal de marbre qui représentait les quatorze villes de l'Asie-Mineure qu'un tremblement de terre avait renversées et que Tibère avait fait rebâtir. La statue est disparue sans qu'on ait pu la retrouver. Le piédestal existe encore.
Caligula y fit bâtir ce fameux pont qui réalisait un rêve aussi insensé que celui de Xercès; ce pont partait du môle, traversait le golfe et allait aboutir à Baïa. Sa construction occasionna la suspension des transports et affama Rome. Vingt-cinq arches le soutenaient en partant du môle; et comme la mer devenait au delà trop profonde pour qu'on pût continuer d'établir des piles, on avait réuni un nombre infini de galères qu'on avait fixées avec des ancres et des chaînes; puis sur ces galères on avait établi des planches qui, recouvertes de terre et de pierres, formaient le pont.
L'empereur passa dessus, revêtu de la chlamyde, armé de l'épée d'Alexandre-le-Grand, et traînant derrière lui, à son char attelé de quatre chevaux, le jeune Darius, fils d'Arbane, que les Parthes lui avaient donné en otage.—Et tout cela, savez-vous pourquoi? Parce qu'un jour Thrasylle, astrologue de Tibère, ayant vu le vieil empereur regarder Caligula de cet oeil inquiet qu'il connaissait si bien.
—Calicula, avait-il dit, ne sera pas plus empereur qu'il ne traversera à cheval le golfe de Baïa.
Caligula traversa à cheval le golfe de Baïa, et, pour le malheur du monde, à qui Tibère eût rendu un grand service en l'étouffant, Caligula fut quatre ans empereur.
Aujourd'hui, de ces vingt-cinq arches il reste encore treize gros piliers, dont les uns s'élèvent au dessus de la surface des flots, et dont les autres sont recouverts par la mer.
Enfin le maître des dieux y avait un temple dans lequel il était adoré sous le nom de Jupiter Sérapis. Envahi, selon toute probabilité, par l'eau et enseveli en même temps sous les cendres, lors du tremblement de terre de 1538, il fut retrouvé en 1750, mais dépouillé aussitôt de toutes les choses premières qu'il contenait et qui furent envoyées à Caserte. Il ne lui reste aujourd'hui que trois des colonnes qui l'entouraient, deux des douze vases qui ornaient le monoptère, et, scellé dans son pavé de marbre grec, un des deux anneaux de bronze qui servaient à attacher les victimes au moment de leur sacrifice.
Ce tremblement de terre de 1538 dont nous venons de parler est le grand événement de Pouzzoles et de ses environs. Un matin, Pouzzoles s'est réveillée, a regardé autour d'elle et ne s'est pas reconnue. Où elle avait laissé la veille un lac, elle retrouvait une montagne; où elle avait laissé une forêt, elle trouvait des cendres; enfin, où elle avait laissé un village, elle ne trouvait rien du tout.
Une montagne d'une lieue de terre avait poussé dans la nuit, déplacé le lac Lucrèce, qui est le Styx de Virgile, comblé le port Jules, et englouti le village de Tripergole.
Aujourd'hui, le Monte-Nuovo (on l'a baptisé de ce nom, qu'il a certes bien mérité) est couvert d'arbres comme une vraie montagne, et ne présente pas la moindre différence avec les autres collines qui sont là depuis le commencement du monde.
Nous avions arrêté que nous irions dîner sur les bords de la mer, pour manger des huîtres du lac Lucrin et boire du vin de Falerne. Nous nous acheminâmes donc vers le lieu désigné, où des provisions, prudemment achetées à Naples et envoyées d'avance, nous attendaient, lorsqu'en arrivant près des ruines du temple de Vénus, nous aperçûmes un groupe de promeneurs qui s'apprêtaient à en faire autant. Nous nous approchâmes et nous reconnûmes, qui? Barbaja, l'illustre impresario; Duprez, notre célèbre artiste, et ladivaMalibran, comme on l'appelait alors à Naples et comme on l'appelle maintenant par tout le monde!
C'était une bonne fortune pour nous qu'une pareille rencontre; et comme on voulut bien répondre à notre compliment par un compliment semblable, il fut arrêté à l'instant même et par acclamation que les deux dîners seraient réunis en un seul.
Ce point essentiel arrêté, comme il fallait encore un certain temps pour apprêter le banquet commun, et que nous n'étions qu'à deux cents pas des étuves Néron, où le gardien nous offrait de faire cuire nos oeufs, nous acceptâmes la proposition, nous lui mîmes à la main le panier qui les contenait, et nous marchâmes derrière lui.
Le pauvre homme ressemblait fort aux chiens de la grotte dont j'ai parlé dans un précédent chapitre. A mesure que nous approchions des étuves, son pas se ralentissait. Malheureusement la curiosité est impitoyable. Nous fûmes donc insensibles aux gémissemens qu'il poussait, et, la porte des étuves ouverte, nous nous précipitâmes dedans.
Ces étuves se composent d'abord de deux grandes salles où nous vîmes une douzaine de baignoires dégradées. Dans les intervalles de ces baignoires sont des niches vides: ces niches étaient destinées à des statues qui indiquaient de la main le nom des maladies dont ces eaux thermales guérissaient. Or, leur efficacité était encore si grande au moyen-âge qu'une vieille tradition raconte que trois médecins de Salerne, furieux de voir que les cures opérées par ces eaux nuisaient à leur clientèle, partirent de cette ville, débarquèrent pendant la nuit à Baïa, détruisirent l'établissement de fond en comble et se rembarquèrent; mais soit hasard, soit punition divine, une tempête s'étant élevée, leur bâtiment fit naufrage près de Capri, et tous trois périrent dans les flots. Il y avait dans le palais du roi Ladislas, à ce qu'assure Denis de Sarno, une inscription qui vouait à l'exécration publique les noms de ces trois médecins.
Depuis ce temps, l'eau ne vient plus dans les baignoires, et c'est aux voyageurs à l'aller chercher, ce qui n'est pas chose facile, le corridor par lequel on pénètre jusqu'aux sources donnant juste passage à un homme, et l'air y étant si chaud et si rare qu'au bout de dix pas le plus entêté de nous fut forcé de revenir.
Pendant ce temps, le gardien des étuves s'apprêtait, de l'air d'un homme qui va monter à l'échafaud; puis il prit par l'anse notre panier d'oeufs, et, nous écartant de l'ouverture du corridor, il s'y lança et disparut dans ses profondeurs.
Deux ou trois minutes se passèrent, pendant lesquelles nous crûmes que le pauvre diable était véritablement descendu jusqu'en enfer; puis, au bout de ces trois minutes, nous commençâmes à entendre des plaintes lointaines qui, à mesure qu'elles se rapprochaient, se changeaient en gémissemens; enfin nous vîmes reparaître notre messager des morts, son panier a la main, ruisselant de sueur, pâle et chancelant. Arrivé à nous, comme s'il n'avait juste eu de force que pour ce trajet, il tomba à terre et s'évanouit.
Notre peur fut grande, et si nous n'avions pas vu à la porte le fils de ce brave homme, qui, sans s'inquiéter autrement de l'évanouissement paternel, grignotait des noisettes, nous l'aurions cru mort. Nous demandâmes à l'enfant ce qu'il fallait faire pour donner du soulagement à l'auteur de ses jours.
—Ah bah! rien du tout, répondit-il. Attendez, il va revenir.
Nous attendîmes, et effectivement le bonhomme reprit ses sens. Il y avait mis de la conscience, et, comme il avait voulu que nos oeufs fussent bien cuits, il était resté sept ou huit secondes de plus qu'à l'ordinaire. Or, sept ou huit secondes sont une grande affaire quand il s'agit de respirer un air qui n'est pas respirable. Il en était résulté que, deux secondes de plus, le gardien était cuit lui-même.
Nous demandâmes à ce malheureux ce qu'il pouvait gagner par jour à l'effroyable métier qu'il faisait. Il nous répondit que, bon an mal an, il gagnait trois carlins par jour (vingt-six ou vingt-sept sous.) Son père et son grand-père avaient fait le même métier et étaient morts avant l'âge de cinquante ans; il en avait trente-huit et en paraissait soixante, tant il était maigre et décharné par l'effet de cette sueur perpétuelle qui lui découlait du corps. Le gamin que nous avions vu si parfaitement insensible à sa syncope était son fils unique, et il l'élevait au même métier que lui. De temps en temps, quand cela pouvait être agréable aux voyageurs, il prenait le moutard par la main et l'emmenait avec lui faire cuire ses oeufs. Madame Malibran causa un instant en patois napolitain avec ce jeune adepte, lequel lui demanda entre autres choses quel était l'imbécile qui avait pu inventer les poules. Le résultat de la conversation fut que le gamin ne paraissait pas avoir une grande vocation pour l'état si glorieusement exercé depuis trois générations dans sa famille.
Nous donnâmes à ce pauvre homme deux colonates, c'est-à-dire ce qu'il gagnait d'ordinaire en une semaine; puis nous voulûmes gratifier son élève d'une couple d'oeufs, mais il nous répondit dédaigneusement qu'il ne mangeait pas de pareilles ordures, et que c'était bon pour des rats d'étrangers comme nous. Ce furent les propres paroles de l'enfant.
Nous revînmes en les méditant à l'endroit où nous attendait notre dîner. Je dois dire, à la louange de Barbaja, que si l'ordinaire qu'il nous servit était celui de ses artistes, il les nourrissait parfaitement bien. A cet ordinaire on avait ajouté d'abord le nôtre, dont il ne faut point parler, puis les huîtres du lac Lucrin et le vin de Falerne tant vanté par Horace.
Les huîtres m'ont paru mériter cette réputation antique qui les a accompagnées à travers les âges; elles ressemblent beaucoup à celles de Maremmes; leur seul défaut est d'être trop grasses et trop douces. Quant au falerne, c'est un vin jaune et épais qui ressemble, pour le goût, à celui de Montefiascone. Fait par d'habiles manipulateurs, il serait excellent. Tel qu'il est, il ressemble a de bon cidre doux.
On nous apporta ensuite des fruits de Pouzzoles. Pouzzoles est le jardin potager de Naples; malheureusement, les jardiniers italiens ne sont pas plus fort que les vignerons. Il en résulte que, dans un pays où, grâce à un admirable climat, on pourrait manger les plus beaux fruits de la terre, il faut se contenter de ceux que la main de l'homme ne s'est pas encore avisée de gâter, attendu qu'ils poussent tout seuls, comme les figues, les grenades et les oranges.
Le dîner fini, les opinions se divisèrent: les uns étaient d'avis de monter à l'instant même dans la barque qui nous attendait, et d'aller faire un tour dans le golfe; les autres voulaient profiter de ce qui nous restait de jour pour visiter la grotte de la Sibylle, Cumes, la Piscine merveilleuse, les Cent-Chambres et le tombeau d'Agrippine. On alla aux voix, et, le parti archéologique l'ayant emporté sur le parti nautique, nous nous acheminâmes aussitôt vers le lac d'Averne. Jadin et moi nous étions naturellement les chefs du parti archéologique.
Le Tartare et les Champs-Élysées.
Tout au contraire des choses de ce monde, l'Averne s'est fort embelli en vieillissant. S'il faut en croire Virgile, c'était du temps d'Énée un lac noir, entouré de sombres bois, au dessus duquel les oiseaux, si rapide que fût leur vol, ne pouvaient passer sans être frappés de mort. Aujourd'hui c'est un charmant lac comme le lac de Némi, comme le lac des Quatre-Cantons, comme le lac de Loch-Leven, qui fait à merveille dans le paysage, et qui semble un beau miroir mis là tout exprès pour réfléchir un beau ciel.
Notre cicerone (en Italie il n'y a pas moyen d'éviter le cicerone) nous conduisit, Barbaja, Duprez, madame Malibran, Jadin et moi, aux ruines d'un temple qu'il nous donna pour un temple d'Apollon. Comme, grâce à nos études préliminaires, nous savions à quoi nous en tenir, nous le laissâmes tranquillement barboter dans ses définitions; et nous en revînmes à Pluton, le véritable patron de la localité.
Ce temple, au reste, était fort ancien et fort célèbre. Annibal, arrêté devant Pouzzoles, où les Romains avaient envoyé une colonie sous le commandement de Quintus Fabius, alla visiter ce même temple, et, pour se rendre les habitans des environs favorables, y fit, dit Tile-Live, un sacrifice au roi des enfers.
Nous longeâmes les bords du lac en marchant de l'orient à l'occident, et bientôt nous traversâmes une tranchée antique que nous ne franchîmes qu'en sautant de pierres en pierres: c'était le lit du canal que Néron, ce désireur de l'impossible, comme dit Tacite, fit creuser en allant de Baïa à Ostie, et qui devait avoir vingt lieues de long et être assez large pour que deux galères à cinq rangs de rames pussent y passer de front. Ce canal était destiné, dit Suétone, à remplacer la navigation des côtes qui alors, comme aujourd'hui, était fort mauvaise. Néron fut un des empereurs les plus prudens qu'il y ait eu: un coup de tonnerre lui fit un jour remettre un voyage de Grèce pour lequel tout était préparé. Malheureusement, il ne put jouir de la voie qu'il avait ouverte à force de bras et d'argent. La révolution de Galba arriva, et comme le dit Néron lui-même au moment de se couper la gorge, le monde eut le malheur de perdre ce grand artiste.
Cependant nous venions de mettre le pied sur le sol que couvrait autrefois la ville de Cumes. Une seule porte est restée debout, et on l'appelle, je ne sais pourquoi, l'Arco-Felice. C'est à deux pas de cette porte qu'était le tombeau de Tarquin-le-Superbe, qui, banni de Rome, vint mourir à Cumes. Pétrarque vit ce tombeau dans son voyage à Naples, et en parle dans son itinéraire. On assure qu'il a été depuis transporté au musée. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il y a au musée un tombeau qu'on montre pour celui-là.
C'est aussi à Cumes que Pétrone se fit ouvrir les veines, mais en véritable sybarite qu'il était, dans un bain parfumé, en causant avec ses amis. Il se refermait les veines quand la conversation devenait plus intéressante, il les rouvrait quand elle languissait. Enfin, il fit apporter les vases Murrhins, qu'il brisa pour que Néron n'en héritât point; puis il changea de lieu, car il fallait que cette mort violente eût l'apparence d'une mort volontaire; puis il glissa, au moment de mourir, à un ami le manuscrit deTrimalcion, cet immortel monument des débauches impériales, dont il avait été le complice avant d'en être l'historien.
C'était une époque curieuse que celle-là! Le pouvoir suprême s'était tellement perfectionné que le bourreau était devenu un personnage inutile. Un signe suffisait, un geste disait tout. Le condamné comprenait la sentence, rentrait chez lui, faisait un testament où il léguait la moitié de son bien à César, pour que sa famille put hériter de l'autre moitié; remerciait l'empereur de sa clémence, faisait chauffer un bain, se couchait dedans et s'ouvrait les veines. S'ouvrir les veines était la mort à la mode; un homme comme il faut ne se servait plus de l'épée ni du poignard: c'était bon pour des stoïciens comme Caton, ou pour des soldats comme Brutus et Cassius; mais à des Romains du temps de Néron il fallait une mort voluptueuse comme la vie, une mort sans douleur, quelque chose de pareil à l'ivresse et au sommeil. Quand on appelait son barbier, il demandait avec la plus grande simplicité du monde: Faut-il prendre mes rasoirs ou ma lancette? et il était arrivé un temps où ces vénérables fraters pratiquaient plus de saignées qu'ils ne faisaient de barbes.
Puis, comme ceux à qui on ne pouvait pas faire signe de se tuer, comme à Pétrone, qui n'était qu'un riche dandy; comme à Lucain, qui n'était qu'un pauvre poète; comme à Sénèque, qui n'était qu'un beau parleur; comme à Burrhus, qui n'était qu'un vieux soldat; comme à Pallas, qui n'était qu'un misérable affranchi; pour un père qui vivait trop vieux, par exemple; pour une mère, pour un oncle, on avait Locuste, la Voisin du temps. Il y avait chez elle un assortiment de poisons comme peu de chimistes modernes en possèdent. Chez elle, on achetait de confiance. D'ailleurs, ceux qui avaient peur d'être volés essayaient sur des enfans et ne payaient que s'ils étaient contens.
Peut-on se faire une idée de ce qu'un pareil monde serait devenu si la religion chrétienne n'était pas arrivée pour le purifier!
Cependant, comme Énée, nous nous avancions vers l'antre de la Sibylle. A cinquante pas de la porte, nous trouvâmes le concierge qui vint à nous la clé à la main, tandis que des porteurs, restés en arrière, nous attendaient sur le seuil avec des torches allumées. L'appareil nous paraissait peu agréable. D'ailleurs, nous avions déjà vu tant de souterrains, de grottes et d'antres, que nous commencions à avoir assez de ces sortes de plaisanteries. Nous échangeâmes un signe qui voulait dire: Sauve qui peut! Mais il était trop tard; nous étions entourés, nous étions captifs, nous étions la chose desciceroni; nous étions venus pour voir, nous ne devions pas nous en aller sans avoir vu. En un instant, la porte s'ouvrit, nous fûmes enveloppés, pris, poussés, et nous nous trouvâmes dedans. Il n'y avait plus moyen de s'en dédire.
Nous fîmes à peu près cent pas, non dans cette haute caverne que nous nous attendions à trouver sur la foi de Virgile:Spelunca alta fecit, mais dans un corridor assez bas et assez étroit. Ces cent pas faits, nous crûmes que nous en étions quittes, et nous voulûmes retourner en arrière. Bast! nous n'avions vu encore que le vestibule. En ce moment, Jadin, qui marchait le premier, jeta des cris de paon; il n'avait pas écouté ce que lui disait son guide, et il était tombé dans l'eau jusqu'au genou. Cette fois, nous crûmes que c'était fini et que nous avions eu assez de plaisirs; nous nous trompions encore. Comme chacun de nous était entre deux guides, l'un qui portait une torche, et l'autre qui, comme le page de M. Marlborough, ne portait rien du tout, une manoeuvre à laquelle nous ne pouvions nous attendre s'exécuta. Le guide qui était devant nous se baissa, le guide qui était derrière nous se haussa, de sorte que, par un mouvement rapide comme la pensée, chacun de nous, madame Malibran comme les autres, se trouva sur le dos d'un cicerone. Dès lors il n'y eut plus de défense possible, et nous nous trouvâmes à la merci de l'ennemi.
Hélas! ce que l'on nous fit faire de tours et de détours dans cette affreuse caverne, ce qu'on nous conta de bourdes abominables à l'endroit de cette bonne sibylle qui n'en pouvait mais, la quantité innombrable de coups qu'on nous donna à la tête contre le plafond, et aux genoux contre la muraille, Dieu seul le sait! Mais ce que je sais, moi, c'est qu'en sortant de ce guêpier j'avais une envie démesurée de rendre à qui de droit les horions que j'avais reçus. Cependant nous comprîmes que, comme on n'irait pas dans de pareils lieux de son plein gré, et qu'il est convenu qu'on doit les avoir vus, il faut bien qu'il y ait des gens qui vous y portent de force. Le résultat de ce raisonnement fut que nos porteurs se partagèrent deux piastres de pour-boire; moyennant quoi ils nous reconduisirent, les torches à la main et en nous appelant altesses, jusqu'aux bords du lac Achéron.
L'Achéron est encore une déception pour les amateurs du terrible. Les eaux en sont toujours bleu-foncé. Mais ce n'est plus ce marais de douleur qui lui a fait donner son nom; c'est, au contraire, un joli lac qui partage avec son ami, le lac Agnano, le monopole de rouir le chanvre, et avec son voisin, le lac Lucrin, le privilége d'engraisser d'excellentes huîtres que l'on va pêcher soi-même à l'aide d'une barque que manoeuvre le successeur de Caron. La seule chose qui lui soit restée de son véritable aïeul, c'est son exactitude à vous demander l'obole.
Au bord du lac est une espèce de casino (lisez guinguette) où leslionsde Naples viennent faire de petits soupers dans le genre de ceux de la régence.
Des bords de l'Achéron on nous montra le Cocyte, qui nous parut moins changé que son terrible voisin. C'est toujours une mare d'eau stagnante. Je crois même qu'elle a conservé l'avantage qu'elle avait dans l'antiquité, de sentir fort mauvais.
L'antre de Cerbère est à l'extrémité du canal qui communique de l'Achéron à la mer. L'antre de Cerbère a son cicerone à lui, comme le moindre trou de cet heureux coin de la terre. Seulement on a pensé que l'antre de Cerbère n'avait pas assez d'importance pour lui donner un homme tout entier: on lui a donné un bossu auquel il manque une jambe, mais à qui heureusement il reste une langue et les deux mains. Il fit de ces deux mains et de cette langue tout ce qu'il put pour nous entraîner vers la localité qu'il exploite; mais, comme il n'osa pas nous répondre positivement que nous trouverions Cerbère chez lui, la vue de l'antre, dénué de son locataire, nous parut par trop ressembler à celle de la carpe et du lapin, père et mère de ce fameux monstre que l'on montrerait en province si M. Lacépède ne l'avait fait demander pour le Musée de Paris.
Nous offrîmes à Milord la survivance de Cerbère, mais Milord n'avait pas assez de confiance dans les grottes depuis qu'il avait vu celle du Chien, pour accepter la position, si avantageuse qu'elle fût.
Il est inutile d'ajouter que le bossu eut son carlin, comme si nous avions visité l'antre de son dogue.
Des bords du Cocyte nous fûmes en un instant aux ruines du palais deNéron.
Ce palais s'élevait sur le point le plus ravissant du golfe de Baïa, qui, au dire d'Horace, l'emportait sur les plus doux rivages de l'univers, et où l'air, comme a Poestum, portait avec lui un tel parfum, un tel enivrement, que Properce prétendait qu'une femme était compromise rien qu'en y restant une semaine. Malgré cela, et peut-être à cause de cela, tout ce qu'il y avait de riches Romains à Rome avait sa maison à Baïa. Marius, Pompée, César, y venaient passer leur été. C'est dans la maison de ce dernier que mourut le jeune Marcellus, très probablement empoisonné par Livie, et dont la mort devait fournir à Virgile un des hémistiches à la fois les plus beaux et les plus lucratifs de son sixième chant. Byron se vantait de vendre ses poèmes une guinée le vers. Demandez à Virgile ce que lui rapporta leTu Marcellus eris!
Mais revenons au palais de Néron, aujourd'hui á moitié écroulé dans les flots, et dont la vague emporte chaque jour quelque sanglante parcelle. C'est dans ce palais qu'il avait appelé sa mère Agrippine; c'est là qu'il voulait célébrer avec elle les fêtes de réconciliation.
Voyez, en face l'un de l'autre, la lionne et lionceau: la lionne, habituée depuis long-temps au carnage; le lionceau, qui n'a encore goûté qu'une fois le sang: il est vrai que c'est le sang de son frère.
Un coup d'oeil en passant sur ce tableau: nous promettons au lecteur que nous allons mettre sous ses yeux une des plus terribles pages qui aient été écrites sur le livre de l'histoire universelle.
D'abord faisons le tour de nos personnages: voyons ce que c'était qu'Agrippine, car le crime du fils nous a fait oublier les crimes de la mère; et, comme elle nous est apparue dans son linceul ensanglanté, nous n'avons pas pu distinguer le sang qui était à elle du sang qui appartenait aux autres.
Elle est la fille de Germanicus; sa mère est cette Agrippine, noble veuve et féconde matrone, qui abordait à Brindes, portant dans ses bras l'urne funéraire de son mari, et suivie de ses six enfans, dont quatre devaient aller promptement rejoindre leur père. Les premiers qui disparurent furent les deux aînés, Néron et Drusus (ne pas confondre ce Néron-là, dernier espoir des républicains, avec le fils de Domitius, dont nous allons parler tout à l'heure). Néron fut exilé à Pontia, où il mourut. Comment? on ne le sait pas, probablement comme on mourait alors. Quant à Drusus, il n'y a pas de doute sur lui, et la chose est des plus claires: on l'enferma un beau matin dans les souterrains du palais, et pendant neuf jours on oublia de lui porter à manger; le dixième jour, on descendit ostensiblement dans sa prison avec un plateau couvert de viande, de vins et de fruits; on le trouva expirant: il avait vécu huit jours en dévorant la bourre de son matelas.
Quant à la mère, elle fut punie pour un crime énorme: elle avait pleuré ses enfans. On l'exilaob lacrymas; elle se tua dans l'exil.
Bref, il ne restait plus de toute la race de Germanicus que notre Agrippine et Caïus Caligula, ce serpent que Tibère élevait, disait-il, pour dévorer le monde.
Tibère, qui, comme on l'a vu, s'intéressait fort à toute sa race, avait marié Agrippine à un certain Eneus Domitius, dont le vol et l'homicide étaient les moindres crimes. Comme préteur, il avait volé les jeux des courses. Un jour, en plein Forum, il avait crevé l'oeil d'un chevalier. Un autre jour, il avait écrasé sous les pieds de ses chevaux un enfant qui ne se rangeait pas assez vite. Un autre jour, enfin, il avait tué un affranchi à qui il avait donné un verre plein de vin à vider d'un seul coup, et qui, manquant de respiration, avait commis la faute de s'y reprendre à deux fois. Lors de l'agonie de Tibère, il était accusé de lèse-majesté. Tibère mourut étouffé par Macron, et Eneus Domitius fut absous.
Caligula était mort. Des six enfans de Germanicus, Agrippine restait seule. Claude régnait. Claude venait de faire tuer Messaline, sa troisième femme, qui avait eu le caprice d'épouser publiquement, toute femme de l'empereur qu'elle était, son amant Silius. Dégoûté du mariage, l'empereur avait juré à ses prétoriens de vivre désormais sans femme. Mais les affranchis de Claude avaient décidé que Claude se remarierait.
Ils étaient trois: Caliste, Narcisse et Pallas, les premiers personnages de l'État, les véritables ministres de l'empereur. Voulez-vous connaître la fortune de ces trois anciens esclaves? Pallas avait trois cents millions de sesterces (soixante millions de francs); Narcisse était plus riche du quart: il avait quatre cents millions de sesterces (quatre-vingts millions de francs); quant à Caliste, c'était le plus pauvre: le malheureux n'avait que quarante millions à peu près. Au reste, c'était l'époque des fortunes insensées. Un esclave qui avait étédispensator, titre qui répond à celui de munitionnaire général, avait, au dire de Pline, achevé sa liberté pour la bagatelle de treize millions. Vous vous rappelez le gourmand Apicius, lequel, après avoir dépensé vingt millions pour sa table, est averti par son intendant qu'il ne lui reste plus que deux millions cinq cent mille francs. Or, que croyez-vous que fera Apicius? Qu'il placera son argent à dix pour cent, taux légal de Rome, et que, des bribes de son patrimoine, il se fera deux cent cinquante mille livres de rente, ce qui est encore un fort joli denier? Point. Apicius s'empoisonne: il n'a plus assez pour vivre. Il est vrai qu'Apicius avait donné jusqu'à mille deux cents francs d'un surmulet de quatre livres et demie que faisait vendre Tibère, trouvant ce poisson trop beau pour sa table. On a de la peine à croire à de pareilles folies. Lisez pourtant Sénèque, épître 95. Mais revenons encore à nos affranchis.
Chacun d'eux avait une femme qu'il protégeait, une impératrice de sa main qu'il voulait donner à Claude, l'empereur imbécile, qui dormait à table, à qui on laçait ses sandales aux mains, à qui on chatouillait le nez avec une plume, et qui alors, à la grande joie des convives, se frottait le nez avec ses sandales. Caliste présentait Lollia Paulina, qui avait autrefois été la femme de Caligula. Narcisse présentait Elia Petina, qui avait été déjà la femme de Claude, ce qui épargnait la dépense de nouvelles noces. Enfin Pallas présentait Agrippine, dont il était l'amant, et qui apportait en dot à César un petit-fils de Germanicus. On lâcha les trois femmes après Claude. Agrippine l'emporta et fut impératrice.
Agrippine était donc enfin arrivée à une position digne d'elle.Voyons-la à l'oeuvre.
Silanus est le fiancé d'Octavie, fille de Claude; mais Octavie est devenue un parti sortable pour le fils d'Agrippine. Silanus est dépouillé de la préture, accusé du premier crime qu'on imagine, et invité à se donner la mort; Silanus se tue.
Sa rivale Lollia Paulina, cette veuve de son frère qui avait failli l'emporter sur elle, était belle comme elle, violente comme elle, débauchée comme elle, capable de tout comme elle, mais plus riche qu'elle, ce qui lui donnait un grand avantage. Un jour, elle était venue à un souper avec une parure d'émeraudes qui valait quarante millions de sesterces (huit millions de notre monnaie). Le fortune de Lollia Paulina fut confisquée, Lollia Paulina fut envoyée en exil, et six mois après un centurion vint dans son exil annoncer à Lollia Paulina qu'il fallait mourir. Lollia Paulina mourut.
Après Lollia Paulina vint Calpurnie, dont Claude avait vanté imprudemment la beauté; après Calpurnie, Lepida, tante de Néron. Pourquoi moururent-elles toutes deux? Demandez à Pline:Mulieribus ex causis, pour des raisons de femmes; il ne vous dira pas autre chose. En effet, ces trois mots disent tout.
Nous ne parlons pas d'un Taurus qui avait une villa qu'Agrippine voulait acheter, qu'il refusa de vendre, et qui, trois mois après, mourut en la lui léguant.
Cependant Claude, qui était devenu méfiant depuis la mort de Messaline, s'apercevait de tout cela et secouait la tête. Puis, dans ses momens d'abandon, quand il réformait la langue avec ses grammairiens, ou le monde avec ses affranchis, il disait: «J'ai eu tort de me remarier, mais qu'on y prenne garde! Je suis destiné à être trompé, c'est vrai, mais je suis destiné aussi à punir celles qui me trompent!»
Claude n'avait pas tort de penser cela, mais Claude avait grand tort de le dire. Ces menaces conjugales revinrent aux oreilles d'Agrippine: le tribun qui avait tué Messaline vivait encore; il ne fallait qu'un signe de Claude, un mot de Narcisse, pour qu'il en fût de la quatrième femme de Claude comme il en avait été de la troisième. Agrippine prit les devants.
Un soir, elle jeta un voile sur sa tête, sortit du Palatin par une porte de derrière et s'en alla trouver Locuste.
Il s'agissait, cette fois, de trouver le chef-d'oeuvre des poisons, quelque chose d'agréable au goût, qui ne tuât ni trop vite ni trop lentement, qui fît mourir, voilà tout, mais sans laisser de traces. Agrippine ne regardait pas au prix.
Le Golfe de Baïa.
Agrippine emporta ce qu'elle était venue demander à l'empoisonneuse Locuste: c'était une espèce de pâte qu'on pouvait parfaitement délayer dans une sauce. Le lendemain, on servit à l'empereur Claude des champignons farcis; Claude adorait les champignons; il dévora le plat tout entier. Il n'y avait rien d'étonnant que Claude mourût d'indigestion, après avoir avalé à lui seul un plat de champignons qui eût pu suffire à six personnes. Mais Claude ne mourait pas; Claude sentait une grande pesanteur à l'estomac. Il fit venir son médecin, un médecin grec fort habile, ma foi, nommé Xénophon. Ce médecin lui ordonna d'ouvrir la bouche et lui frotta la gorge avec les barbes d'une plume empoisonnée. Claude mourut.
On annonça à Rome que Claude allait mieux.
Après avoir fait de Claude un dieu, il fallait faire de Néron un empereur. Voici ce que c'était que Néron: c'était, à cette époque, un enfant de quinze ans, né, au dire de Pline, les pieds en avant, ce qui était un signe de malheur; mais, signe de malheur plus certain encore, né de Domitius et d'Agrippine: c'était l'avis de son père lui-même. Comme on le félicitait de la naissance du jeune Lucius et que les courtisans voyaient d'avance en lui d'heureuses destinées pour le monde: «Vous êtes bien aimables, dit Domitius, mais je doute fort qu'il puisse naître quelque chose de bon d'Agrippine et de moi.»
Domitius ne s'était pas trompé: c'était un terrible enfant que ce jeune Néron. L'éducation ne lui avait pas manqué: au contraire, il avait près de lui Sénèque, qui lui avait appris le grec et le latin; Burrhus, qui lui avait appris la tactique militaire et l'escrime. Il chantait comme l'histrion Diodore, dansait comme le mime Pâris, conduisait un char comme Apollon. Aussi avait-il, avant toute chose, la prétention d'être artiste. Néron chanteur, Néron danseur, Néron cocher d'abord, Néron empereur ensuite.
Cela n'empêcha pas qu'il n'accueillit avec une grande joie la mort de Claude et qu'il ne fit tout ce qu'il fallait pour souffler le monde à son cousin Britannicus. Il est vrai que pour cela il n'avait pas grand'chose à faire, il n'avait qu'à laisser agir Agrippine; il se contenta, quand il apprit que le dernier plat qu'avait mangé Claude était un plat de champignons, de dire que les champignons étaient le mets des dieux. Le mot n'était pas tendre pour son père adoptif, mais il était joli: il fit fortune.
Cependant Néron était pas monté sur le trône pour faire des mots; il avait près de lui Narcisse et Tigelius, qui le poussaient a faire autre chose. Puis les passions commençaient à fermenter dans cette jeune tête, car pour son coeur elles n'en approchèrent jamais. Il avait des amours cachés, pour lesquelles Sénèque, son précepteur, lui prêtait le nom d'un de ses beaux-frères. Agrippine le sut, et cela lui donna fort à penser. Elle commençait à comprendre que la lutte serait plus opiniâtre qu'elle ne s'y était attendue d'abord; elle voulut effrayer Néron par un jeu de bascule, elle se retourna vers Britannicus.
Alors, ce fut Néron qui sortit un soir du Palatin. Avec qui? on ne sait pas; avec son ami Othon peut-être, ce futur empereur de Rome, avec lequel, dans ses orgies nocturnes, Néron allait frapper aux portes et battre les passans. Et, à son tour, il se rendit chez Locuste. Il trouva la pauvre femme toute tremblante: l'avis lui avait été donné qu'elle devait être arrêtée le lendemain. On commençait à la soupçonner de vendre du poison; et à qui ce soupçon était-il venu? A Agrippine!
Néron la rassura et lui promit sa protection; mais à condition qu'elle lui donnerait une eau qui tuerait à l'instant même.
La nuit se passa à faire bouillir des herbes; le matin, on eut deux petites fioles d'eau claire et limpide comme de l'eau de roche. Locuste proposa d'en faire l'essai sur un esclave, mais Néron fit observer qu'un homme n'avait pas la vie assez dure, et qu'il fallait chercher quelque animal de résistance. Un sanglier barbotait dans la cour: Locuste le montra à Néron. On versa une des deux fioles dans une assiette pleine de son, et l'on fit manger ce son au sanglier qui mourut comme s'il était frappé de la foudre.
Néron rentra au palais. Il mangeait ordinairement dans la même chambre que Britannicus, mais non à la même table. Chacun des deux jeunes gens avait un dégustateur qui buvait avant eux de chaque liqueur qu'on leur offrait, qui mangeait avant eux de chaque plat qui leur était servi. Britannicus buvait tiède; il était un peu souffrant. Son dégustateur, après en avoir bu le tiers à peu près, lui présenta à dessein une boisson que le jeune homme trouva trop chaude. «Remettez-moi de l'eau froide là-dedans,» dit Britannicus en tendant son verre. On lui versa l'eau préparée par Locuste. Britannicus but sans défiance. Son dégustateur ne venait-il pas de boire devant lui? Mais à peine avait-il bu qu'il poussa un cri et tomba à la renverse.
Agrippine jeta un coup d'oeil rapide sur Néron, en même temps que Néron, de son côté, jetait un coup d'oeil sur elle: ces deux regards se croisèrent comme deux glaives. La mère et le fils n'avaient plus rien à s'apprendre, la mère et le fils n'avaient plus rien à se reprocher; la mère et le fils étaient dignes l'un de l'autre.
Maintenant tout était dans cette question: Serait-ce la mère qui oserait tuer le fils? Serait-ce le fils qui oserait tuer la mère? Ni l'un ni l'autre ne l'eût osé peut-être si une troisième femme ne fût venue se mêler à cette haine.
Cette femme, c'était Sabina Poppea, la plus belle femme de Rome depuis qu'Agrippine avait fait tuer Lollia Paulina; et avec cela coquette comme si elle eût eu besoin de coquetterie; ne sortant jamais sans voile, ne levant jamais son voile qu'à demi, et, lorsqu'elle quittait Rome pour aller à Tivoli ou Baïa, se faisant suivre par un troupeau de quatre cents ânesses, lesquelles lui fournissaient les trois bains de lait qu'elle prenait chaque jour.
Sabina Poppea avait eu ce que nous appellerions, nous autres, une jeunesse orageuse. Othon la trouva momentanément mariée, dit Tacite, à un chevalier romain nommé Rufius Crispinius; Othon l'enleva à ce mari provisoire, la fit divorcer et l'épousa. Othon, nous l'avons dit, était le camarade de Néron. Celui-ci, en allant chez Othon, vit sa femme; alors il envoya Othon en Espagne. Othon partit sans regimber: il connaissait son ami Néron.
Mais ce n'était pas tout que d'éloigner Othon pour devenir l'amant de Poppée. Poppée savait être sage quand son profit y était. Lorsque Othon l'avait aimée, Othon l'avait épousée. César l'aimait, eh bien! que César en fit autant. César était marié avec Octavie: il fallait donc éloigner Octavie. Agrippine s'opposerait à cette nouvelle union: il fallait donc aussi se débarrasser d'Agrippine. D'ailleurs, Poppée ne comprenait pas comment César pouvait garder Octavie, cette pleureuse éternelle, qui ne faisait que gémir sur la mort de Claude et de Britannicus. Poppée ne comprenait pas non plus comment César supportait la domination de sa mère, qui écoutait les délibérations du sénat derrière un rideau, et continuait de régner comme si César était encore un enfant. Cela ne pouvait durer ainsi.
Agrippine était à Antium, elle reçut une lettre de son fils qui l'invitait à venir le rejoindre à Baïa.—«Il ne pouvait, disait-il, rester plus longtemps loin d'une si bonne mère: il avait des torts envers elle, il voulait les lui faire oublier.»
Un devin avait prédit à Agrippine que, si son fils devenait empereur, son fils la tuerait. Agrippine avait méprisé la prophétie du devin, et Néron régnait. Elle méprisa de même les conseils de Pallas, qui lui disait de ne pas aller à Baïa: elle y vint. Elle y trouva Néron plus tendre, plus respectueux, plus soumis que jamais. Elle se reprit à cette idée qu'elle pourrait peut-être l'emporter sur Poppée. C'était chez elle une idée fixe. Agrippine soupa avec Néron. Tous deux avaient bien pensé au poison, mais tous deux aussi avaient pensé au contre-poison.
Le souper fini, Néron dit à Agrippine qu'il ne voulait pas qu'elle retournât à Antium. Elle avait une villa à trois milles de là, près de Bauli; c'était là que Néron voulait qu'elle allât pour n'être plus éloignée de lui. Ce point était si bien arrêté dans son esprit qu'il avait fait préparer une galère pour l'y transporter. Agrippine accepta.
A dix heures, le fils et la mère se séparèrent; Néron conduisit Agrippine jusqu'au bord de la mer; des esclaves portaient des torches; les musiciens qui avaient joué pendant le souper venaient derrière eux. Arrivé sur le rivage, Néron embrassa sa mère sur les mains et sur les yeux; puis il resta non seulement jusqu'à ce qu'il l'eût vue descendre dans l'intérieur de la galère, mais encore jusqu'à ce que la galère eût levé l'ancre et fût déjà loin.
Agrippine était assise dans la cabine; Crépéréius, son serviteur favori, était debout devant elle; Aurronie, son affranchie, était à ses pieds. Le ciel était tout scintillant d'étoiles, la mer était calme comme un miroir. Tout à coup le pont s'écroule: Crépéréius est écrasé, mais une poutre soutient les débris au dessus de la tête d'Agrippine et d'Aurronie; au même moment, Agrippine sent que le plancher manque sous ses pieds, elle saute à la mer suivie d'Aurronie, criant pour qu'on la sauve: «Je suis Agrippine! Sauvez la mère de César!» A peine a-t-elle dit, qu'une rame se lève et en retombant lui fend la tête. Agrippine a tout deviné: elle plonge sans prononcer une parole, ne réparait à la surface que pour respirer, replonge encore, et, tandis que les assassins la cherchent, vivante pour l'achever, morte pour reporter son cadavre à Néron, elle nage vigoureusement vers la terre, aborde le rivage, gagne à pied sa villa, se fait reconnaître à ses esclaves et se jette sur son lit.
Pendant ce temps, on la cherche, on l'appelle de la galère; les gens qui habitent le rivage apprennent qu'Agrippine est tombée à la mer et n'est point reparue; bientôt toute la population est sur la côte avec des flambeaux; des barques sont poussées dans le golfe pour aller au secours de la mère de César; des hommes se jettent à la nage en l'appelant; d'autres, qui ne savent pas nager, descendent dans l'eau jusqu'à la poitrine; ils jettent des cordes, ils tendent les mains. Dans ce moment de danger, on s'est souvenu qu'Agrippine est la fille de Germanicus.
Agrippine voit ces témoignages d'amour; elle se rassure en se sentant au milieu d une population dévouée: elle comprend qu'elle ne pourra long-temps cacher sa présence, elle fait dire qu'elle est sauvée; la foule entoure alors la villa avec des cris de joie; Agrippine se montre, le peuple rend grâces aux dieux.
Néron a tout su presque à l'instant même; un messager d'Agrippine est venu lui dire de la part de sa maîtresse qu'elle était sauvée. Agrippine a voulu, aux yeux de son fils, avoir l'air de croire que tout cela n'était qu'un accident, auquel la volonté de Néron n'avait eu aucune part.
Que fera Néron? Néron conçoit et dirige assez bien un crime; mais si, par une circonstance quelconque, le crime avorte, Néron perd facilement la tête et il ne sait pas faire face au danger. Agrippine, les vêtemens ruisselans, les cheveux collés au visage, Agrippine racontant le meurtre auquel elle n'est échappée que par miracle, peut soulever le peuple, entraîner les prétoriens, marcher contre Néron. Au moindre bruit, Néron tremble. Seul, il ne prendra aucune décision, il ne saura qu'attendre et trembler. Il envoie chercher Sénèque et Burrhus. A eux deux, le guerrier et le philosophe lui donneront peut-être un bon conseil.
—Qui a conseillé le crime? demandent-ils après s'être consultés.
—Anicetus, le commandant de la flotte de Misène, répond Néron.
—Qu'Anicetus achève donc ce qu'il a commencé, disent Sénèque etBurrhus.
Anicetus ne se le fait pas redire deux fois; il part avec une douzaine de soldats.
Que vous semble de ces deux braves pédagogues? Tels que vous les voyez pourtant, c'étaient, après Thraséas, les deux plus honnêtes gens de l'époque. Comment donc! on avait voulu faire Sénèque empereur—à cause de ses hautes vertus! Voyez Tacite et Juvénal.
Cependant Agrippine s'est recouchée; elle a une seule esclave près d'elle. Tout à coup les cris de la foule cessent, le bruit des armes retentit dans les escaliers, l'esclave qui est près d'Agrippine se sauve par une petite porte dérobée; Agrippine va la suivre, quand la porte de la chambre s'ouvre. Agrippine se retourne et aperçoit Anicetus.
A sa vue et à la manière dont il entre dans la chambre de son impératrice, Agrippine a tout deviné. Toutefois elle feint de ne rien craindre.
—Si tu viens pour savoir de mes nouvelles de la part de mon fils, retourne vers lui et dis-lui que je suis sauvée.
Un des soldats s'avance alors, et, tandis qu'Agrippine parle encore, la frappe d'un coup de bâton à la tête.
—Oh! dit Agrippine en levant les mains au ciel, oh! je ne croirai jamais que Néron soit un parricide.
Pour toute réponse Anicetus tire son épée.
Alors Agrippine, d'un geste sublime d'impudeur, jette loin d'elle sa couverture, et montrant ses flancs nus, ces flancs qu'elle veut punir d'avoir porté Néron:
—Feri ventrem! Frappe au ventre! dit-elle.
Et elle reçoit aussitôt quatre ou cinq coups d'épée dont elle meurt sans pousser un cri.
N'est-ce pas bien jusqu'au bout la femme que je vous ai dite, et n'est-elle pas morte comme elle a vécu?
Quant à Néron, attendez un moment encore. Néron est incomplet: il n'a encore tué que Britannicus et Agrippine; il faut qu'il tue Octavie. Mais Octavie était difficile à tuer à cause de sa faiblesse même. Agrippine luttait contre Néron; pendant la lutte, son pied a glissé dans le sang de Claude, et elle est tombée, c'est bien. Mais Octavie! comment égorgera-t-on cette douce brebis? comment étouffera-t-on cette blanche colombe? C'est la seule femme de Rome dont la calomnie n'ait jamais pu approcher.