XII

—Il faut que justice ait son cours, répondit Nelson.

En conséquence, on transporta Carracciolo à bord de laMinerve; c'était le vaisseau sur lequel il combattait de préférence. L'amiral l'avait constamment soigné comme un père soigne son propre fils; et cependant, pendant le temps qu'il était resté à bord du vaisseau anglais, il avait remarqué une foule de ces détails de construction qui faisaient alors et qui font encore de la marine de la Grande-Bretagne une des premières marines du monde: ces détails, il les expliquait à un jeune officier qui avait servi sous lui, et il en était arrivé à un point important de sa démonstration, lorsque le greffier s'avança vers lui, le jugement à la main. Carracciolo s'interrompit, écouta la sentence avec le plus grand calme; puis, la lecture terminée:

—Je disais donc… reprit l'amiral, et il continua sa démonstration à l'endroit même où l'arrêt de mort l'avait interrompu.

Dix minutes après, le corps de l'amiral se balançait suspendu au bout d'une vergue. Le soir on coupa la corde, on attacha un boulet de trente-six aux pieds du cadavre, et on le jeta à la mer. Douze heures avaient suffi pour rassembler la cour, porter ce jugement, exécuter la sentence, et faire disparaître jusqu'à la dernière trace du condamné.

Pendant ce temps, les bons lazzaroni faisaient de leur mieux: ils attendaient en chantant et en dansant au pied de l'échafaud ou de la potence les cadavres qui sortaient des mains du bourreau, les jetaient dans des bûchers; puis, lorsqu'ils étaient cuits selon leur goût, ils en grignotaient le foie ou le coeur, tandis que les autres, portés par leur nature à des amusemens plus champêtres, se faisaient des sifflets avec les os des bras, et des flûtes avec les os des jambes.

Trois mois de jugemens, d'exécutions et de supplices avaient rétabli le calme dans la ville de Naples. Le roi et la reine reçurent donc avis qu'ils pouvaient rentrer dans leur capitale. Pendant ces trois mois, Nelson et Emma Lyonna ne s'étaient point quittés: ce furent trois mois heureux pour ces tendres amans.

D'ailleurs, de nouveaux honneurs pleuvaient sur Nelson et rejaillissaient sur sa maîtresse: le vainqueur d'Aboukir avait été fait baron du Nil, le lacérateur du traité de Naples fut fait duc de Bronte.

Le surlendemain de l'exécution de Carracciolo, on signala une flottille venant de Sicile; c'était le roi qui revenait prendre possession de son royaume. Mais le roi ne regardait pas encore le sol de Naples comme bien affermi; il résolut de stationner quelques jours dans le port, et de recevoir ses fidèles sujets sur son vaisseau.

Bientôt le vaisseau fut entouré de barques; c'étaient des ministres qui apportaient des ordonnances, c'étaient des députés qui venaient débiter des harangues, c'étaient des courtisans qui venaient mendier des places. Tous furent reçus avec ce visage souriant et paternel d'un roi qui rentre dans son royaume. Quelques barques seulement furent écartées de la cour comme importunes: c'étaient celles qui portaient quelques ennuyeux solliciteurs venant demander la grâce de leurs parens condamnés à mort.

La soirée se passa en fêtes: il y eut illumination et concert sur le vaisseau royal.

Or, écoutez que je vous dise l'étrange spectacle qu'éclaira cette illumination, que je vous raconte l'événement inouï qui troubla ce concert.

C'était dans la nuit du 30 juin au 1er juillet: le roi était fatigué de tout ce bruit, de toutes ces adulations, de toutes ces lâchetés, car Nasone était homme d'esprit avant tout, et son regard voyait tout d'abord le fond de la chose. Il monta seul sur le pont et alla s'appuyer au bastingage du gaillard d'arrière, et, tout en sifflotant un air de chasse, il se mit à regarder cette mer infinie, si calme et si tranquille qu'elle réfléchissait toutes les étoiles du ciel. Tout à coup, à vingt pas de lui, du milieu de cette nappe d'azur surgit un homme qui sort de l'eau jusqu'à la ceinture et demeure immobile en face de lui. Le roi fixe les yeux sur l'apparition, tressaille, regarde encore, pâlit, veut reculer et sent ses jambes qui lui manquent; il veut appeler et sent sa voix qui le trahit. Alors, immobile, l'oeil fixe, les cheveux hérissés, la sueur au front, il reste cloué par la terreur.

Cet homme qui sort de l'eau jusqu'à la ceinture, c'est l'ancien ami du roi, c'est le condamné de la surveille, c'est l'amiral Carracciolo, qui, la tête haute, la face livide, la chevelure ruisselante, s'incline et se redresse à chaque mouvement de la houle, comme pour saluer une dernière fois le roi.

Enfin les liens qui retenaient la langue de Ferdinand se brisent, et l'on entend ce cri terrible retentir jusque dans les entrailles du bâtiment.

—Carracciolo! Carracciolo!…

A ce cri, tout le monde accourt; mais au lieu de s'évanouir, l'apparition reste visible pour tous. Les plus braves s'émeuvent. Nelson, qui, enfant, demandait ce que c'était que la peur, pâlit d'émotion et d'angoisse; et répète l'ordre donné par le roi de gouverner vers la terre.

Alors, en un clin d'oeil, le bâtiment se couvre de voiles, s'incline et glisse doucement vers Sainte-Lucie, poussé par la brise de mer; mais voilà, chose terrible! que le cadavre, lui aussi, s'incline, suit le sillage, et, mû par la force d'attraction, semble poursuivre son meurtrier.

En ce moment, le chapelain paraît sur le pont; le roi se jette dans ses bras:—Mon père! mon père! s'écria-t-il, que me veut donc ce mort qui me poursuit?

—Une sépulture chrétienne, répond le chapelain.

—Qu'on la lui donne, qu'on la lui donne à l'instant même! s'écria Ferdinand en se précipitant par l'écoutille, afin de ne plus voir cet étrange spectacle.

Nelson ordonna de mettre une barque à la mer et d'aller chercher le cadavre; mais pas un matelot napolitain ne consentit à se charger de cette mission. Dix matelots anglais descendirent dans la yole, huit ramèrent, deux tirèrent le cadavre hors de l'eau. La cause du miracle fut alors connue.

L'amiral, comme nous l'avons dit, avait été jeté à la mer avec un boulet de trente-six seulement attaché aux pieds. Or, le corps s'était enflé dans l'eau, et le poids étant trop faible pour le retenir au fond, il était remonté à la surface de la mer, et, par un effet d'équilibre, il s'était dressé jusqu'à la ceinture; puis, poussé par le vent et entraîné par le sillage, il avait suivi le vaisseau.

Le lendemain il fut enterré dans la petite église de Sainte-Marie-à-la-Chaîne. Après quoi, le roi fit son entrée triomphale dans sa capitale, et régna paisiblement sur son peuple jusqu'au moment où Napoléon lui fit signifier qu'il venait de disposer du royaume de Naples en faveur de son frère Joseph.

Le roi Nasone prit la chose en philosophe, et s'en retourna chasser àPalerme.

Ce nouvel exil dura jusqu'au 9 juin 1815, époque à laquelle JoachimMurat, qui avait succédé à Joseph Napoléon, était tombé à son tour. SaMajesté napolitaine revint chasser a Capo-di-Monti et à Caserte.

Notes:

[1] Qu'on ne prenne point ce sobriquet en mauvaise part; c'est comme si, au lieu de dire Philippe V, nous disions Philippe-le-Long.

[2] Voici tes termes de cette capitulation:

1. Le château Neuf et le château de l'Oeuf, avec armes et munitions, seront remis aux commissaires de Sa Majesté le roi des Deux-Siciles et de ses alliés; l'Angleterre, la Prusse, la Porte-Ottomane.

2. Les garnisons républicaines des deux châteaux sortiront avec les honneurs de la guerre et seront respectées dans leurs personnes et dans leurs biens meubles et immeubles.

3. Elles pourront choisir de s'embarquer sur des vaisseaux parlementaires pour être transportées à Toulon, ou de rester dans le royaume sans avoir rien à craindre ni pour elles ni pour leurs familles. Les vaisseaux seront fournis par les ministres du roi.

4. Ces conditions et ces clauses seront communes aux personnes des deux sexes enfermées dans les forts, aux républicains faits prisonniers dans le cours de la guerre par les troupes royales ou alliées, et au camp de Saint-Martin.

5. Les garnisons républicaines ne sortiront des châteaux que quand les vaisseaux destinés au transport de ceux qui auront choisi le départ seront prêts à mettre à la voile.

6. L'archevêque de Salerne, le comte Michevieux, le comte Dillon et l'évêque d'Avellino resteront comme otages dans le fort Saint-Elme, jusqu'à ce qu'on ait appris à Naples la nouvelle certaine de l'arrivée à Toulon des vaisseaux qui auront transporté dans cette ville les garnisons républicaines. Les prisonniers du parti du roi et les otages retenus dans les forts seront mis en liberté aussitôt après la ratification de la présente capitulation.

Anecdotes.

Quelque temps après le retour du roi à Naples, Charles IV vint l'y rejoindre; celui-là aussi était exilé de son royaume; mais il n'avait pas même une Sicile où se réfugier, et il venait demander l'hospitalité à son frère.

Celui-là aussi était un grand chasseur et un grand pêcheur: aussi les deux frères, si long-temps séparés, ne se quittaient-ils plus, et chassaient-ils ou pêchaient-ils du matin jusqu'au soir. Ce n'était plus que parties de chasse dans le parc de Caserte ou dans le bois de Persano, que parties de pêche au lac Fusaro ou à Castellamare.

On se rappelle la grande tendresse de Louis XIV pour Monsieur. Assez indifférent pour sa femme, assez égoïste envers ses maîtresses, assez sévère pour ses enfans, Louis XIV n'aimait que Monsieur, et cette amitié s'augmentait, disait-on, de son indifférence profonde pour tout autre. Quelques nuages avaient bien de temps en temps passé entre eux; mais ces nuages s'étaient promptement dissipés au soleil ardent de la fraternité. Aussi, le lendemain de la nuit où mourut Monsieur, personne n'osait se risquer à aborder le grand roi, qui, enfermé dans son cabinet, s'abandonnait à la douleur.

Enfin, dit Saint-Simon, madame de Maintenon se risqua, et trouva Louis XIV le nez au vent, le jarret tendu, et chantonnant un petit air d'opéra à sa louange.

Même chose à peu près devait se passer entre Ferdinand Ier et Charles IV. Une partie avait été liée entre les deux princes pour aller chasser au bois de Persano, lorsqu'au moment du départ du roi Charles IV se trouva légèrement indisposé; mais comme l'auguste malade savait par sa propre expérience quelle contrariété c'est qu'une partie de chasse remise, il exigea que son frère allât à Persano sans lui; ce à quoi Ferdinand 1er ne consentit qu'à la condition que si le roi Charles IV se sentait plus indisposé il le lui ferait dire. Le malade s'y engagea sur sa parole. Le roi embrassa son frère et partit.

Dans la journée, l'indisposition sembla prendre quelque gravité. Le soir, le malade était fort souffrant. Pendant la nuit, la situation empira tellement que, sur les deux heures du matin, on expédia un courrier porteur d'une lettre de la duchesse de San-Florida, laquelle annonçait au roi que, s'il voulait embrasser une dernière fois son frère, il fallait qu'il revînt en toute hâte. Le courrier arriva comme Sa Majesté montait à cheval pour se rendre à la chasse. Le roi prit la lettre, la décacheta, et levant lamentablement les yeux au ciel:

—Oh! mon Dieu! mon Dieu! messieurs, quel malheur! s'écria-t-il, le roi d'Espagne est gravement malade!

Et comme chacun, prenant une figure de circonstance, allongeait son visage le plus qu'il pouvait:

—Heu! continua le roi avec cet accent napolitain dont rien ne peut rendre l'expression, je crois qu'il y a beaucoup d'exagération dans le rapport qu'on me fait. Chassons d'abord, messieurs; ensuite on verra.

Les courtisans reprirent leur figure habituelle; on arriva au rendez-vous et l'on commença de chasser.

A peine avait-on tiré dix coups de fusils, car la chasse que préférait Sa Majesté était la chasse au tir, qu'un second courrier arriva. Celui-ci annonçait que le roi Charles IV était à toute extrémité et ne cessait de demander son frère. Il n'y avait plus de doute à conserver sur la situation désespérée du malade. Aussi le roi Ferdinand, qui était homme de résolution, prit-il aussitôt son parti; et comme les courtisans attendaient les premières paroles du roi pour régler leur visage sur ces paroles:

—Heu! fit-il de nouveau, mon frère est malade mortellement ou il ne l'est pas. S'il l'est, quel bien lui fera-t-il que je vienne? S'il ne l'est pas, il sera désespéré de savoir que pour lui j'ai manqué une si belle chasse. Chassons donc, messieurs.

Et on se remit à la besogne de plus belle.

Le soir, en rentrant, on trouva un courrier qui annonçait que CharlesIV était mort.

La douleur que ressentit le roi fut si profonde qu'il comprit qu'il devait, avant tout, la combattre par quelque puissante distraction. En conséquence, il donna ses ordres pour qu'une chasse plus belle encore que celle qu'on venait de faire eût lieu pour le lendemain et le surlendemain. On tua cent cinquante sangliers et deux cents daims dans ces trois chasses. Mais qu'on ne croie point pour cela que Ferdinand avait oublié le défunt. A chaque beau coup qu'il faisait ou voyait faire, il s'écriait:—Ah! si mon pauvre frère était là, qu'il serait heureux!

Le troisième jour le roi revint, ordonna un convoi magnifique et prit le deuil pour trois mois, lui et toute sa cour.

Qu'on ne croie pas non plus que le roi Nasone avait un mauvais coeur. Les coeurs des dix-septième et dix-huitième siècles étaient faits ainsi. On vint un jour dire à Bassompierre, au moment où il s'habillait pour aller danser un quadrille chez la reine Marie de Médicis, que sa mère, qu'il adorait, était morte.

—Vous vous trompez, répondit tranquillement Bassompierre en continuant de nouer ses aiguillettes, elle ne sera morte que lorsque le quadrille sera dansé.

Bassompierre dansa le quadrille; il y eut le plus grand succès, et rentra chez lui pour pleurer sa mère.

La sensibilité est une invention moderne. Espérons qu'elle durera.

A côté de cette indifférence, à l'endroit de sa passion dominante, le roi Nasone avait parfois d'excellens mouvemens. Un jour, une pauvre femme, dont le mari venait d'être condamné à mort, part d'Aversa sur le conseil de l'avocat qui l'avait défendu, et vint à pied à Naples pour demander au roi la grâce de son mari. C'était chose facile que d'aborder le roi, toujours courant qu'il était, à pied ou à cheval dans les rues et sur les places de Naples, quand il n'était pas à la chasse. Cette fois, malheureusement ou heureusement, le roi n'était ni dans les rues ni dans son palais; il était a Capo-di-Monti: c'était la saison des becfigues.

La pauvre femme était écrasée de fatigue; elle venait de faire quatre grandes lieues tout courant; elle demanda la permission d'attendre le roi. Le capitaine des gardes, touché de compassion pour elle, lui accorda sa demande. Elle s'assit sur la première marche de l'escalier par lequel devait monter le roi pour rentrer dans son appartement. Mais quelles que fussent la gravité de la situation où elle se trouvait et la préoccupation qui agitait ses esprits, la fatigue fut plus forte que l'inquiétude, et, après avoir pendant quelque temps lutté en vain contre le sommeil, elle renversa sa tête contre le mur, ferma les yeux et s'endormit. Elle dormait à peine depuis un quart d'heure lorsque le roi rentra.

Le roi avait été ce jour-là plus adroit que d'habitude, et avait trouvé des becfigues plus nombreux que la veille. Il était donc dans une situation d'esprit des plus bienveillantes, lorsqu'en rentrant il aperçut la pauvre femme qui l'attendait. On voulut la réveiller, mais le roi fit signe qu'on ne la dérangeât point. Il s'approcha d'elle, la regarda avec une curiosité mêlée d'intérêt, puis, voyant l'angle de la pétition qui sortait de sa poitrine, il la tira doucement et avec précaution, afin de ne pas troubler son sommeil, la lut, et ayant demandé une plume, il écrivit au bas:Fortuna e duorme. Ce qui correspond à peu près à notre proverbe français:La fortune vient en dormant. Puis il signaFerdinand, roi.

Après quoi il ordonna de ne réveiller la bonne femme sous aucun prétexte, défendit qu'on la laissât parvenir jusqu'à lui, replaça la pétition dans l'ouverture où il l'avait prise, et remonta joyeusement chez lui, une bonne action sur la conscience.

Au bout de dix minutes, la solliciteuse ouvrit les yeux, s'informa si le roi était rentré, et apprit qu'il venait de passer devant elle pendant qu'elle dormait.

Sa désolation fut grande; elle avait manqué l'occasion qu'elle était venue chercher de si loin et avec tant de fatigue; elle supplia le capitaine des gardes de lui permettre d'arriver jusqu'au roi; mais le capitaine des gardes refusa obstinément, en disant que Sa Majesté était renfermée chez elle, déclarant que de la journée ni de celle du lendemain elle ne sortirait de la chambre ni ne recevrait personne. Il fallut renoncer à l'espoir de voir le roi; la pauvre femme repartit pour Aversa désolée.

La première visite, à son retour, fut pour l'avocat qui lui avait donné le conseil de venir implorer la clémence du roi; elle lui raconta tout ce qui s'était passé et comment, par sa faute, elle avait laissé échapper une occasion désormais introuvable. L'avocat, qui avait des amis à la cour, lui dit alors de lui rendre la pétition, et qu'il aviserait à quelque moyen de la faire remettre au roi.

La femme remit à l'avocat la pétition demandée. Par un mouvement machinal, l'avocat l'ouvrit; mais à peine y eut-il jeté les yeux qu'il poussa un cri de joie. Dans la situation où l'on se trouvait, le proverbe consolateur écrit et signé de la main du roi équivalait à une grâce. Effectivement, huit jours après, le prisonnier était rendu à la liberté, et cette fortune qui arrivait à la pauvre femme, ainsi que l'avait écrit te roi Nasone, lui était venue en dormant.

Près de cette action qui ferait honneur à Henri IV, citons des jugemens qui feraient honneur à Salomon.

La marquise de C… avait été, à l'époque de la mort de son mari, nommée tutrice de son fils, alors âgé de douze ans. Pendant les neuf années qui le séparaient encore de sa majorité, la marquise, femme pleine de sens et d'honneur, avait géré la fortune de son fils de telle façon que, grâce à la retraite où, quoique jeune encore, elle avait vécu, cette fortune s'était presque doublée. La majorité du jeune homme arrivée, la marquise lui rendit ses comptes; mais celui-ci, pour tout remerciement, se contenta de faire à sa mère une espèce de pension alimentaire qui la soutenait à peine au dessus de la misère. La mère ne dit rien, reçut avec résignation l'aumône filiale, et se retira à Sorrente, où elle avait une petite maison de campagne.

Au bout d'un an, la petite pension manqua tout à coup; et tandis que le fils menait à Naples le train d'un prince, la mère se trouva à Sorrente sans un morceau de pain. Il fallait se résigner à mourir de faim ou se décider à se plaindre au roi. La pauvre mère épuisa jusqu'à sa dernière ressource avant d'en venir à cette extrémité. Enfin, il n'y eut plus moyen d'aller plus avant. La marquise de C… vint se jeter aux pieds de Nasone en lui demandant justice pour elle et pardon pour son fils. Le roi reçut la pétition que lui présentait la marquise de C…, et dans laquelle étaient consignés les détails de la gestion maternelle; puis il se fit rendre compte de la situation des choses, vit que tous ces détails étaient de la plus exacte vérité, prit une plume et écrivit:

Duri la minorità del figlio giache vive la madre.

«Dure la minorité du fils tant que vivra la mère.»

——

De singuliers bruits avaient couru sur le comte de B…. Son fils avait disparu, et l'on prétendait que, dans une querelle survenue entre le père et le fils pour une femme qu'ils auraient aimée tous deux, le père, dans un mouvement d'emportement, aurait tué le fils. Cependant ces bruits vagues n'existaient point à l'état de réalité; seulement, au dire du père, le jeune homme était absent et voyageait pour son instruction. Sur ces entrefaites, Ferdinand fut relégué en Sicile, et Joseph, puis Murat, vinrent occuper le trône de Naples.

De si graves événemens firent oublier les inculpations qui pesaient sur le comte de B…, qui, ayant pris du service à la cour du frère et du beau-frère de Napoléon, et étant parvenu à une grande faveur, vit s'éteindre jusqu'aux allusions à la sanglante aventure dans laquelle le bruit public l'accusait d'avoir joué un si terrible rôle. Tout le monde avait donc oublié ou paraissait avoir oublié le jeune homme absent, lorsque arriva la catastrophe de 1815. Murat, forcé de fuir de Naples, se réfugia en France, et tous ceux qui l'avaient servi, sachant qu'il n'y avait point de pardon à espérer pour eux de la part de Ferdinand, n'attendirent point son arrivée et s'éparpillèrent par l'Europe. Le comte de B… fit comme les autres, et alla demander un asile à la Suisse, où il demeura six ans.

Au bout de six ans, il pensa que son erreur politique était expiée par son exil, et écrivit à Ferdinand pour lui demander la permission de rentrer à la cour. La lettre fut ouverte par le ministre de la police, qui, au premier travail, la présenta au roi.

—Qu'est cela? dit Ferdinand.

—Une lettre du comte de B…, Majesté.

—Que demande-t-il?

—Il demande à rentrer en grâce près de vous.

—Comment donc! mais certainement, ce cher comte de B…, je le reverrai avec le plus grand plaisir. Passez-moi une plume.

Le ministre passa la plume à Sa Majesté, qui écrivit au dessous de la demande:Torni, ma col figlio(qu'il revienne, mais avec son fils).

Le comte de B… mourut en exil.

——

Comme ses amis les lazzaroni, le roi Nasone n'avait pas un grand attachement pour les moines. En échange, et comme eux encore, il avait un profond respect pour padre Rocco, dont il avait plus d'une fois écouté les sermons en plein air. Aussi padre Rocco, dont nous aurons à parler longuement dans la suite de ce récit, avait-il au palais du roi des entrées aussi faciles que dans la plus pauvre maison de Naples. De plus, il va sans dire que padre Rocco, aux yeux duquel tous les hommes étaient égaux, avait conservé la même liberté de paroles vis-à-vis du roi qu'à l'égard du dernier lazzarone.

Un jour que toute la famille royale était à Capo-di-Monte, on vit arriver padre Rocco. Aussitôt de grands cris de joie retentirent dans le palais, et chacun accourut au devant du bon prêtre, que personne n'avait vu depuis plus de dix-huit mois; c'était au premier retour de Sicile, et après la terrible réaction dont nous avons dit quelques mots.

Padre Rocco venait de quêter pour les pauvres prisonniers. Quand le roi, la reine, le prince François, le duc de Salerne et les dix ou douze courtisans qui avaient suivi la famille royale à Capo-di-Monte eurent donné leur aumône, padre Rocco voulut se retirer, mais Ferdinand l'arrêta.

—Un instant, un instant, padre Rocco, dit le roi; on ne s'en va pas comme cela.

—Et comment s'en va-t-on, sire?

—Chacun son impôt. Nous vous devions une aumône, nous vous l'avons donnée. Vous nous devez un sermon: donnez-nous-le.

—Oh! oui, oui, un sermon! crièrent la reine, le prince François et le duc de Salerne.

—Oh! oui, oui, un sermon! répétèrent en choeur tous les courtisans.

—J'ai l'habitude de prêcher devant des lazzaroni, sire, et non devant des têtes couronnées, répondit padre Rocco: excusez-moi donc si je crois devoir récuser l'honneur que vous me faites.

—Oh! non pas, non pas; vous ne vous en tirerez point ainsi: nous vous avons donné votre aumône, il nous faut notre sermon; je ne sors pas de là.

—Mais quel genre de sermon? demanda le prêtre.

—Faites-nous un sermon pour amuser les enfans.

Le prêtre se mordit les lèvres; puis, s'adressant au roi:

—Vous le voulez donc absolument, sire?

—Oui, certes, je le veux.

—Ce sermon étant fait pour les enfans, ne vous étonnez point qu'il commence comme un conte de fée.

—Qu'il commence comme il voudra, mais que nous l'ayons.

—A vos ordres, sire.

Et padre Rocco monta sur une chaise pour mieux dominer son auguste auditoire.

—Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit! commença padre Rocco.

—Amen! interrompit le roi.

—Il y avait une fois, continua le prêtre en saluant le roi, comme pour le remercier de ce qu'il avait bien voulu lui servir de sacristain, il y avait une fois un crabe et une crabe…

—Comment dites-vous cela? s'écria Ferdinand, qui croyait avoir mal entendu.

—Il y avait une fois un crabe et une crabe, reprit gravement padre Rocco, lesquels avaient eu en légitime mariage trois fils et deux filles qui donnaient les plus belles espérances. Aussi le père et la mère avaient-ils placé près de leurs enfans les professeurs les plus distingués et les gouvernantes les plus instruites qu'ils avaient pu trouver à trois lieues à la ronde: ils avaient surtout recommandé aux instituteurs et aux institutrices d'apprendre à leurs enfans à marcher droit.

Quand l'éducation des trois enfans mâles fut finie, le père les convoqua devant lui, et ayant laissé le professeur à la porte, afin que, les élèves n'étant pas soutenus par sa présence, il pût mieux juger de l'éducation qu'ils avaient reçue:

—Mon cher fils, dit-il à l'aîné, j'ai recommandé entre autres choses que l'on vous apprit à marcher droit. Marchez un peu, que je voie comment mes instructions ont été suivies.

—Volontiers, mon père, dit le fils aîné. Regardez, et vous allez voir. Et aussitôt il se mit en mouvement.

—Mais, dit le père, que diable fais-tu donc là?

—Ce que je fais? je vous obéis: je marche.

—Oui, tu marches, mais tu marches de travers. Est-ce que cela s'appelle marcher? Voyons, recommençons.

—Recommençons, mon père.

Et le fils aîné se remit en mouvement. Le père jeta un cri de douleur. La première fois son enfant avait marché de droite à gauche; la seconde fois il marchait de gauche à droite.

—Mais ne peux-tu donc pas aller droit? s'écria le père.

—Est-ce que je ne vais pas droit? demanda le fils.

—Il ne voit pas son infirmité! s'écria le malheureux crabe en joignant ses deux grosses pinces et en les élevant avec douleur vers le ciel.

Puis, se retournant vers son fils cadet:

—Viens ici, toi, lui dit-il, et montre à ton frère aîné comment on marche.

—Volontiers, mon père, dit le second.

Et il recommença exactement la même manoeuvre qu'avait faite son frère aîné, si ce n'est qu'au lieu d'aller la première fois de droite à gauche et la seconde fois de gauche à droite, il alla la première fois de gauche à droite et la seconde fois de droite à gauche.

—Toujours de travers! toujours de travers! s'écria le père au désespoir. Puis, se retournant, les larmes aux yeux, vers le plus jeune de ses fils:

—Voyons, toi, lui dit-il, à ton tour, et donne l'exemple à tes frères.

—Mon père, reprit le troisième, qui était un jeune crabe plein de sens, il me semble que l'exemple serait bien autrement profitable pour nous si vous nous le donniez vous-même. Marchez donc, et montrez-nous comment il faut faire. Ce que vous ferez, nous le ferons!

Alors, continua padre Rocco, alors le père…

—Bien, bien, dit Ferdinand, bien, padre Rocco; nous avons notre affaire, la reine et moi; vous pouvez nous revenir demander l'aumône tant que vous voudrez, nous ne vous demanderons plus de sermons. Adieu, padre Rocco.

—Adieu, sire.

Et padre Rocco se retira laissant son sermon inachevé, mais emportant son aumône tout entière.

Voilà le roi Nasone, non pas tel que l'histoire l'a fait ou le fera. L'histoire est trop grande dame pour entrer dans la chambre des rois à toute heure du jour et de la nuit, et pour les surprendre dans la position où Sa Majesté napolitaine surprit le président Cardillo. Ce n'est pourtant que lorsqu'on a fait avec un flambeau le tour de leur trône, et avec un bougeoir le tour de leur chambre, qu'on peut porter un jugement impartial sur ceux-là que Dieu, dans son amour ou dans sa colère, a choisis dans le sein maternel pour en faire des pasteurs d'hommes; et encore peut-on se tromper. Après avoir vu le roi Nasone vendre son poisson, détailler son gibier, écouter au coin d'un carrefour le sermon de padre Rocco, s'humaniser avec les vassales dans son sérail de San-Lecco, rire de son gros rire avec le premier lazzarone venu, peut-être ira-t-on croire qu'il état prêt à tendre la main à tout le monde: point; il y avait entre l'aristocratie et le peuple une classe de la société que le roi Nasone exécrait particulièrement, c'était la bourgeoisie.

Racontons l'histoire d'un bourgeois sicilien qui voulut absolument devenir gentilhomme. Ceux qui voudront savoir le nom de cet autre monsieur Jourdain pourront recourir aux moeurs siciliennes de mon spirituel ami Palmieri de Micciché, qui voyage depuis une vingtaine d'années dans tous les pays, excepté dans le sien, pour expier l'habitude qu'il a prise d'appeler les choses et les hommes par leur nom. Ce qui fait qu'instruit par son exemple, je tâcherai d'éviter le même inconvénient.

La Bête noire du roi Nasone.

Il y avait à Fermini, vers l'an de grâce 1798, un jeune homme de seize à dix-sept ans, lequel, comme le cardinal Lecada, ne demandait qu'une chose au ciel: être secrétaire d'État et mourir.

C'était le fils d'un honnête fermier nommé Neodad. Le nom est tant soit peu arabe peut-être, mais nos lecteurs voudront bien se souvenir que la Sicile a été autrefois conquise par les Sarrasins. Puis, comme je l'ai dit, ils peuvent recourir pour les racines à mon ami Palmieri de Micciche.

Son père lui avait laissé quelque petite fortune; il résolut d'acheter un costume à la mode, de poudrer ses cheveux, de raser son menton, d'attacher un catogan au collet de son habit, et de venir chercher un titre à Palerme. En conséquence, en vertu de l'axiome: Aide-toi, et Dieu t'aidera, il commença par changer son nom de Neodad en celui de Soval, quoiqu'à mon avis le premier fût bien plus pittoresque que le second. Il est vrai qu'un peu plus tard il ajouta à ce nom la particulede, ce qui le rendit, sinon plus aristocratique, du moins plus original encore.

Ainsi déguisé, et croyant avoir suffisamment caché sa crasse paternelle sous la poudre à la maréchale, le jeune Soval essaya tout doucettement de se glisser à la cour. Mais Sa Majesté napolitaine n'avait pas reçu le nom de Nasone pour rien. Elle flaira l'intrus d'une lieue, lui fit fermer toutes les portes des palais royaux et des villes royales, lui laissant toute liberté, au reste, de se promener partout ailleurs que chez lui.

Mais le jeune fermier n'était pas venu à Palerme dans la seule intention de faire admirer sa tournure à la Marine ou sa jambe à la Fiora. Il était venu pour avoir ses entrées à la cour. Il résolut de les avoir à quelque prix que ce fût, et, puisque le roi Nasone les lui refusait de bonne volonté, de les enlever de force.

Il y avait plusieurs moyens pour cela. C'était le moment où le cardinal Ruffo cherchait des hommes de bonne volonté pour l'aider à reconquérir le royaume de Naples, que, comme Charles VII, le roi Nasone perdait le plus gaîment du monde. Le jeune Soval, déjà habitué aux métamorphoses, pouvait changer son habit de seigneur contre une casaque de soldat, comme il avait changé sa veste de fermier contre un habit de seigneur; il pouvait ajouter à cette casaque un fusil, un sabre, une giberne, et aller se faire un nom dans le genre de ceux de Mammone et de Fra-Diavolo. Il ne fallait qu'un peu de courage pour cela; mais une des vertus héréditaires de la famille Neodad était la prudence. Les Calabres sont longues, il pouvait arriver un accident entre Bagnara et Naples. Puis, notre héros connaissait le vieux proverbe: Loin des yeux, loin du coeur. Il résolut de rester sous les yeux de ses souverains bien-aimés, afin de demeurer le plus près possible de leur coeur.

Comme nous l'avons dit, c'était le roi Nasone qui était roi; mais c'était la reine Caroline qui régnait. Or, la reine Caroline, qui ne pouvait pas, comme le calife Al-Raschid, se déguiser en kalender ou en portefaix pour entrer dans les maisons de ses fidèles sujets et savoir ce qu'on y pensait de son gouvernement, suppléait à cet inconvénient en correspondant avec une foule de gens qui y entraient pour elle, et qui, dans un but tout patriotique, lui rendaient un compte exact des choses qu'elle ne pouvait voir par elle-même. Malheureusement, ce dévoûment si louable n'était pas tout à fait désintéressé. En échange de ces petits services, la reine donnait à ceux qui les lui rendaient des appointemens plus ou moins élevés sur sa cassette particulière. Le jeune Soval, qui avait une écriture magnifique, un style épistolaire des plus lucides et pas la moindre vocation pour la carrière militaire, eut un beau matin la révélation de l'avenir qui lui était réservé: il sollicita l'honneur d'être reçu surnuméraire, obtint l'objet de sa demande, et, au bout de trois mois, avait fait preuve d'une si haute intelligence dans le choix des discours, pensées et maximes qu'il recueillait ça et là pour les transmettre à Sa Majesté, qu'il fut définitivement reçu au nombre de ses correspondans.

Le pauvre garçon faillit en perdre la tête de joie; du moment où il correspondait avec la reine, il lui semblait que toute difficulté allait s'aplanir. Il redoubla donc de zèle; et, comme la nature l'avait doué d'une finesse d'ouïe extrême, il rendit vraiment des services incroyables. Aussi, la reine, qui, toute maîtresse qu'elle était des choses politiques, avait cependant conservé l'habitude de consulter son mari pour les choses d'étiquette, demanda-t-elle pour le jeune Soval ses entrées à la cour. Mais Sa Majesté napolitaine, en entendant ce nom qui lui était devenu si profondément antipathique, bondit comme un chevreuil relancé par les chiens, et refusa tout net. Ni prières, ni supplications, ni menaces, ne purent rien: l'interdit lancé sur le malheureux Soval fut maintenu.

La restauration de 1799 arriva: c'était l'époque des punitions, mais c'était aussi celle des récompenses; le jeune Soval résolut de donner une nouvelle et grande preuve de son dévoûment à la famille royale et s'expatria à sa suite. Ce fut alors que, pensant qu'il avait assez fait pour s'accorder à lui-même la récompense qu'on lui refusait, il ajouta undeà son nom, sans qu'il y eût au reste plus d'empêchement à l'adjonction de cette particule que n'en avait éprouvé Alfieri, après avoir créé l'ordre d'Homère, à s'en décorer lui-même chevalier. C'est donc à partir de ce moment, et en même temps que Buonaparte retranchait une lettre à son nom, que notre héros ajoutait deux lettres au sien.

Arrivé à Naples, non seulement le jeune de Soval conserva ses anciennes fonctions près de la reine Caroline; mais, comme on le comprend bien, ces fonctions acquirent une nouvelle importance: il en résulta que la reine ne se contenta plus de recevoir de simples lettres, mais lui permit de lui faire dans les grandes occasions des rapports verbaux. C'était ce que notre héros regardait comme le marchepied infaillible de sa grandeur. En effet, pour conférer avec la reine, il fallait qu'il vint chez le roi. Il est vrai qu'il entrait pour ces conférences par une petite porte dérobée par laquelle on n'introduisait que les familiers du premier ministre Giaffar; mais c'était toujours un pas de fait. La question était maintenant de passer par la grande porte au lieu de passer par la petite, et d'entrer de jour au lieu d'entrer de nuit. La reine ne désespérait pas d'obtenir cette faveur du roi. Mais, contre toutes les prévisions de sa protectrice, le pauvre Soval ne put rien intervertir dans l'ordre établi, et sept ans de services s'écoulèrent sans qu'il eût pu une seule fois entrer par la porte de devant.

C'était à désespérer un saint: aussi le pauvre garçon se désespéra tout de bon, et, un beau jour que la reine venait de lui porter une nouvelle rebuffade qu'elle avait reçue du roi, il résolut de partir à la manière des chevaliers errans, et de chercher à accomplir de par le monde quelque grande action qui forçât le roi à lui donner une récompense éclatante.

Ce fut vers 1808 que le nouveau don Quichotte se mit à chercher aventure. A cette époque, il n'y avait pas besoin d'aller bien loin pour en trouver: aussi, à son arrivée à Venise, le pauvre de Soval crut-il enfin avoir rencontré ce qu'il cherchait.

Il y avait à cette époque à Venise une madame S***, Allemande de naissance, mais belle-soeur d'un des plus illustres amiraux de la marine anglaise. Cette dame était prisonnière dans sa maison, gardée à vue, et conservée par le gouvernement français comme un précieux otage. Le jeune Soval vit dans cette circonstance l'aventure qu'il cherchait, et résolut de tenter l'entreprise.

Ce n'était pas chose facile, si adroit, si souple et si retors que fût le paladin; Napoléon était à cette époque un géant assez difficile à vaincre, et un enchanteur assez rebelle à endormir. Cependant notre héros avait une telle habitude des portes dérobées, qu'à force de tourner autour de la maison de madame S***, il en aperçut une qui donnait sur un des mille petits canaux qui sillonnent Venise. Trois jours après, madame S*** et lui sortaient par cette porte; le lendemain, ils étaient à Trieste; trois jours après, à Vienne; quinze jours après, en Sicile. Comme on doit se le rappeler, c'était en Sicile que se trouvait la cour à cette époque; Joseph Napoléon étant monté en 1806 sur le trône de Naples.

Le chevalier errant se présenta hardiment à la reine. Cette foi, il ne doutait plus que cette grande porte, si longtemps fermée pour lui, ne s'ouvrît à deux battans. La reine elle-même en eut un instant l'espérance. En effet, son protégé venait d'enlever une prisonnière d'État aux Français; cette prisonnière d'État appartenait à l'aristocratie d'Allemagne et était alliée à celle d'Angleterre. La reine se hasarda à demander au roi le titre de marquis pour son libérateur.

Malheureusement, le roi était en ce moment-là de très mauvaise humeur. Il reçut donc la reine de fort mauvaise grâce, et, au premier mot qu'elle dit de son ambassade, il l'envoya promener avec plus de véhémence qu'il n'avait l'habitude de le faire en pareille occasion. Cette fois, la bourrade avait été si violente que Caroline exprima tous ses regrets à son protégé, mais lui déclara que c'était la dernière négociation de ce genre qu'elle tenterait près de son auguste époux, et que s'il se sentait décidément une vocation invincible à être marquis, elle l'invitait à trouver quelque autre canal plus sûr que le sien pour arriver à son marquisat.

Il n'y avait rien à dire: la reine avait fait tout ce qu'elle avait pu. Le pauvre Soval ne lui conserva donc aucun ressentiment de son échec; bien au contraire, il continua de lui rendre ses services habituels: seulement cette fois il partagea son temps entre elle et l'ambassadeur d'Angleterre. L'ambassadeur d'Angleterre était, à cette époque, une grande puissance en Sicile, et Soval espérait obtenir par lui ce qu'il n'avait pu obtenir par la reine. La reine, de son côté, ne fut point jalouse de n'occuper plus que la moitié du temps de son protégé; on prétendit même que ce fut elle qui lui donna le conseil d'en agir ainsi.

Cependant, malgré ce redoublement de besogne et ce surcroît de dévoûment, l'aspirant marquis était encore bien loin du but tant désiré; six ans s'écoulèrent sans que sir W. A'Court, ambassadeur d'Angleterre, pût rien obtenir du souverain près duquel il était accrédité. Enfin 1815 arriva.

Ce fut l'époque de la seconde restauration: l'Angleterre en avait fait les dépenses; or, l'Angleterre ne fait rien pour rien, comme chacun sait; en conséquence, dès que Ferdinand fut rentré dans sa très fidèle ville de Naples, qui a conservé ce titre malgré ses vingt-six révoltes tant contre ses vice-rois que ses rois, l'Angleterre présenta ses comptes par l'organe de son ambassadeur. Sir W. A'Court profita de cette occasion, et à l'article des titres, cordons et faveurs, il glissa, espérant que l'ensemble seul frapperait le roi et qu'il négligerait les détails, cette ligne de sa plus imperceptible écriture:

M. de Soval sera nommé marquis.

Mais l'instinct a des yeux de lynx; Sa Majesté napolitaine, qui, comme on le sait, avait la haine des rapports, mémoires, lettres, etc., et qui signait ordinairement tout ce qu'on lui présentait sans rien lire, flaira, dans l'arrêté des comptes que lui présentait son amie la Grande-Bretagne, une odeur de roture qui lui monta au cerveau. Il chercha d'où la chose pouvait venir, et comme un limier ferme sur sa piste, il arriva droit à l'article concernant le pauvre Soval.

Malheureusement, cette fois, il n'y avait pas moyen de refuser; mais Ferdinand voulut, puisqu'on le violentait, que la nomination même du futur marquis portât avec elle protestation de la violence. En conséquence, au dessous du motaccordé, il écrivit de sa propre main:

«Mais uniquement pour donner une preuve de la grande considération que le roi de Naples a pour son haut et puissant allié le roi de la Grande-Bretagne.»

Puis il signa, cette fois-ci, non pas avec sa griffe, mais avec sa plume; ce qui fit que, grâce au tremblement dont sa main était agitée, la signature du titre est à peu près indéchiffrable.

N'importe, lisible ou non, la signature était donnée, et Soval était enfin—marquis de Soval.

Le fils du pauvre fermier Neodad pensa devenir fou de joie à cette nouvelle; peu s'en fallut qu'il ne courût en chemise dans les rues de Naples, comme deux mille ans auparavant son compatriote Archimède avait fait dans les rues de Syracuse. Quiconque se trouva sur son chemin pendant les trois premiers jours fut embrassé sans miséricorde. Il n'y avait plus pour le bienheureux Soval ni ami ni ennemi: il portait la création tout entière dans son coeur. Comme Jacob Ortis, il eût voulu répandre des fleurs sur la tête de tous les hommes.

A son avis, il n'avait plus rien à désirer; il n'avait, pensait-il, qu'à se présenter avec son nouveau titre à toutes les portes de Naples, et toutes les portes lui seraient ouvertes. Toutes les portes lui furent ouvertes, effectivement, excepté une seule. Cette porte était celle du palais royal, à laquelle le malheureux frappait depuis vingt ans.

Heureusement le marquis de Soval, comme on a pu s'en apercevoir dans le cours de cette narration, n'était pas facile à rebuter; il mit le nouvel affront qu'il venait de recevoir près des vieux affronts qu'il avait reçus, et se creusa la tête pour trouver un moyen d'entrer, ne fût-ce qu'une seule fois en sa vie, dans ce bienheureux palais, qui était l'Éden aristocratique auquel il avait éternellement visé.

Le carnaval de l'an de grâce 1816 sembla arriver tout exprès pour lui fournir cette occasion. Le nouveau marquis, qui, grâce à la faveur toute particulière dont l'honorait la reine, s'était lié avec ce qu'il y avait de mieux dans l'aristocratie des deux royaumes, proposa à plusieurs jeunes gens de Naples et de Palerme d'exécuter un carrousel sous les fenêtres du palais royal. La proposition eut le plus grand succès, et celui qui avait eu l'idée du divertissement reçut mission de l'organiser.

Le carrousel fut splendide; chacun avait fait assaut de magnificence, tout Naples voulut le voir. Il n'y eut qu'une seule personne qu'on ne put jamais déterminer à s'approcher de son balcon: cette personne c'était le roi.

Sa Majesté napolitaine avait appris que le directeur de l'oeuvre chorégraphique en question était le marquis de Soval, et il n'avait pas voulu voir le carrousel afin de ne pas voir le marquis.

Un autre que notre héros se serait tenu pour battu, il n'en fut point ainsi; c'était un gaillard qui, pareil au renard de La Fontaine, avait plus d'un tour dans son bissac: il résolut de mettre son antagoniste royal au pied du mur.

Le soir même du carrousel, il y avait à la cour bal costumé. Or, le carrousel n'avait été inventé que dans le but d'attirer une invitation à son inventeur. Le but ayant été manqué, puisque, le carrousel exécuté, l'invitation n'était pas venue, le marquis proposa à ses compagnons d'envoyer une députation au roi pour le prier d'accorder àtousles acteurs de la mascarade la permission d'exécuter le soir au bal de la cour, et à pied, le ballet qu'ils avaient exécuté le matin sur la place et à cheval. Comme tous les compagnons du marquis avaient leurs entrées au palais et étaient invités à la soirée royale, ils ne virent aucun inconvénient à la proposition et nommèrent une députation pour la porter au roi. Le marquis aurait bien voulu être de cette députation; mais, malheureusement, de peur d'éveiller quelques unes de ces susceptibilités ou de ces jalousies qui ne manquent jamais de surgir en pareil cas, on décida que le sort désignerait les quatre ambassadeurs. Notre héros était dans son mauvais jour: son nom resta au fond du chapeau, si ardente que fut sa prière mentale pour qu'il sorti. Les quatre élus se présentèrent à la porte du palais, qui s'ouvrit aussitôt pour eux, et, sur la simple audition de leurs noms et qualités, furent introduits devant le roi Ferdinand, à qui ils exposèrent le but de leur visite. Ferdinand vit d'où venait le coup; mais, comme nous l'avons dit, c'était un vrai Saint-Georges pour la parade.

—Messieurs, dit-il, tous ceux d'entre vous à qui leur naissance donne entrée chez moi pourront y venir ce soir, soit avec leur costume du carrousel, soit avec tel autre costume qui leur conviendra.

La réponse était claire. Aussi arriva-t-elle directement à son adresse. Le pauvre marquis vit que c'était un parti pris, et que, si fin et si entêté qu'il fût, il avait affaire encore à plus rusé et plus tenace que lui. Il perdit courage, et de ce moment ne fit plus aucune tentative pour vaincre la répugnance du roi à son égard. Cette répugnance du roi des lazzaroni ne venait point de l'état qu'avait exercé le pauvre marquis, mais de l'infériorité sociale dans laquelle il était né.

Au reste, si le roi Nasone avait son Croquemitaine qu'il ne voulait voir ni de près ni de loin, il avait d'un autre côté son Jocrisse, dont il ne pouvait pas se passer.

Ce Jocrisse était monseigneur Perelli.

Anecdotes.

Chaque pays a sa queue rouge qui résume dans une seule individualité la bêtise générale de la nation: Milan a Girolamo, Rome a Cassandre. Florence a Stentarelle, Naples a monsignor Perelli.

Monsignor Perelli est le bouc émissaire de toutes les sottises dites et faites à Naples pendant la dernière moitié du dernier siècle. Pendant cinquante ans qu'il a vécu, monsignor Perelli a défrayé de lazzis, d'anecdotes et de quolibets la capitale et la province, et depuis quarante ans que monsignor Perelli est mort, comme on n'a encore trouvé personne digne de le remplacer, c'est à lui que l'on continue d'attribuer tout ce qui se dit de mieux dans ce genre.

Monsignor Perelli, ainsi que l'indique son titre, avait suivi la carrière de la prélature et était arrivé aux bas rouges, ce qui est une position en Italie; puis, comme au bout du compte il était d'une probité reconnue, il avait été nommé trésorier de Saint-Janvier, place que, ses jocrisseries à part, il occupa honorablement pendant toute sa vie.

Monsignor Perelli était de bonne famille. Aussi, comme nous l'avons dit, était-il parfaitement reçu en cour; il faut dire qu'aux yeux du roi Ferdinand, comme aux yeux du roi Louis XIV, si un homme eût pu se passer d'aïeux, c'eût été un prêtre. Le pape, souverain temporel de Rome, roi spirituel du monde, n'est le plus souvent qu'un pauvre moine. Mais la question n'est point là. Monsignor Perelli était noble, et le roi Nasone n'avait pas même eu la peine de vaincre à son égard les répugnances que nous avons racontées à l'endroit du pauvre marquis de Soval.

Aussi Sa Majesté napolitaine, spirituelle et railleuse de sa nature, avait-elle vu tout de suite le parti qu'elle pouvait tirer d'un homme tel que monsignor Perelli. Comme leCharivari, qui tous les matins raconte un nouveau bon mot de M. Dupin et une nouvelle réponse fine de M. Sauzet, le roi Ferdinand demandait tous les matins à son lever:—Eh bien! qu'a dit hier monsignor Perelli? Alors, selon que l'anecdote de la veille était plus ou moins bouffonne, le roi, pour tout le reste de la journée, était lui-même plus ou moins joyeux. Une bonne histoire sur monsignor Perelli était la meilleure apostille présentée au roi Ferdinand.

Une fois seulement il arriva à monsignor Perelli de rencontrer plus bête que lui: c'était un soldat suisse. Le roi Ferdinand le fit caporal, le soldat bien entendu.

Un ordre avait été donné par l'archevêché de ne laisser entrer dans les églises que les ecclésiastiques en robe, et des sentinelles avaient été mises aux portes des trois cents temples de Naples avec ordre de faire observer cette consigne. Justement, le lendemain même du jour où cette mesure avait été prise, monsignor Perelli sortait du bain en habit court, et n'ayant que son rabat pour le faire distinguer des laïques; soit qu'il ignorât l'ordonnance rendue, soit qu'il se crût exempt de la règle générale, il se présenta avec la confiance qui lui était naturelle à la porte de l'église del Carmine.

La sentinelle mit son fusil en travers.

—Qu'est-ce à dire? demanda monsignor Perelli.

—Vous ne pouvez point entrer, répondit la sentinelle.

—Et pourquoi ne puis-je entrer?

—Parce que vous n'avez point de robe.

—Comment! s'écria monsignor Perelli, comment! je n'ai point de robe! Que dites-vous donc là? J'en ai quatre chez moi, dont deux toutes neuves.

—Alors, c'est autre chose, répondit le Suisse; passez.

Et monsignor Perelli passa malgré l'ordonnance.

Monsignor Perelli eut un jour un autre triomphe qui ne fit pas moins de bruit que celui-là. Il éclaircit d'un seul mot un grand point de l'histoire naturelle resté obscur depuis la naissance des âges.

Il y avait réunion de savans aux Studi, et l'on discutait, sous la présidence du marquis Arditi, sur les causes de la salaison de la mer. Chacun avait exposé son système plus ou moins probable, mais aucun encore n'avait été d'une assez grande lucidité pour que la majorité l'adoptât, lorsque monsignor Perelli, qui assistait comme auditeur à cette intéressante séance, se leva et demanda la parole. Elle lui fut accordée sans difficulté ni retard.

—Pardon, messieurs, dit alors monsignor Perelli; mais il me semble que vous vous écartez de la véritable cause de ce phénomène, qui, à mon avis, est patente. Voulez vous me permettre de hasarder une opinion?

—Hasardez, monsignor, hasardez, cria-t-on de toutes parts.

—Messieurs, reprit monsignor Perelli, une seule question.

—Dites.

—D'où tire-t-on les harengs salés?

—De la mer.

—N'est-il pas dit dans l'histoire naturelle que ce cétacé se trouve dans les mers, et presque toujours par bandes innombrables?

—C'est la vérité.

—Eh bien donc, reprit monsignor Perelli satisfait de l'adhésion générale, qu'avez-vous besoin de chercher plus loin?

—C'est juste, dit le marquis Arditi. Personne de nous n'y avait jamais songé: ce sont les harengs salés qui salent la mer.

Et cette lumineuse révélation fut inscrite sur les registres de l'Académie, où l'on peut encore la lire à cette heure, quoique je sois le premier peut-être qui l'ait communiquée au monde savant.

Lors du baptême de son fils aîné, le roi Ferdinand fit un cadeau plus ou moins précieux à chacun de ceux qui assistaient à la cérémonie sainte. Monsignor Perelli obtint dans cette distribution générale une tabatière d'or enrichie du chiffre du roi en diamans.

On comprend qu'une pareille preuve de la magnifique amitié de son roi devint on ne peut plus chère à monsignor Perelli. Aussi cette bienheureuse tabatière était-elle l'objet de son éternelle préoccupation. Il était toujours à la poursuivre des poches de sa veste dans les poches de son habit, et des poches de son habit dans celles de sa veste. Un savant mathématicien calcula, en procédant du connu à l'inconnu, que monsignor Perelli dépensait, par jour et par nuit, quatre heures trente-cinq minutes vingt-trois secondes à chercher ce précieux bijoux; or, comme, pendant les quatre heures trente-cinq minutes vingt-trois secondes qu'il passait par nuit et par jour à cette recherche, monsignor, ainsi qu'il le disait lui-même, ne vivait pas, c'était autant de secondes, de minutes et d'heures à retrancher à son existence. Il en résulta que, tout compte fait, monsignor Perelli eût vécu dix ans de plus si le roi Ferdinand ne lui eût point donné une tabatière.

Un soir que monsignor Perelli était allé faire sa partie de reversi chez le prince de C…, et que, selon son habitude, le digne prélat avait perdu une partie de sa soirée à s'inquiéter de sa tabatière, il arriva qu'en rentrant chez lui, et en fouillant dans ses poches, monsignor s'aperçut que le bijou était pour cette fois bien réellement disparu. La première idée de monsignor Perelli fut que sa tabatière était restée dans sa voiture. Il appela donc son cocher, lui ordonna de fouiller dans les poches du carrosse, de retourner les coussins, de lever le tapis, enfin de se livrer aux recherches les plus minutieuses. Le cocher obéit; mais cinq minutes après il vint rapporter cette désastreuse nouvelle, que la tabatière n'était pas dans la voiture.

Monsignor Perelli pensa alors que peut-être, comme les glaces de son carrosse étaient ouvertes, et qu'il avait plusieurs fois passé les mains par les portières, il avait pu, dans un moment de distraction, laisser échapper sa tabatière; elle devait donc en ce cas se retrouver sur le chemin suivi pour revenir du palais du prince de C… à la maison qu'occupait monsignor Perelli. Heureusement il était deux heures du matin, il y avait quelque chance que le bijou perdu n'eût point encore été retrouvé. Monsignor Perelli ordonna à son cocher et à sa cuisinière, qui composaient tout son domestique, de prendre chacun une lanterne et d'explorer les rues intermédiaires, pavé par pavé.

Les deux serviteurs rentrèrent désespérés; ils n'avaient pas trouvé vestige de tabatière.

Monsignor Perelli se décida alors, quoiqu'il fût trois heures du matin, à écrire au prince de C… pour qu'il fît immédiatement et par tout son palais chercher le bijou dont l'absence causait au digne prélat de si graves inquiétudes. La lettre était pressante et telle que peut la rédiger un homme sous le coup de la plus vive inquiétude. Monsignor Perelli s'excusait vis-à-vis du prince de l'éveiller à une pareille heure, mais il le priait de se mettre un instant à sa place et de lui pardonner le dérangement qu'il lui causait.

La lettre était écrite et signée, pliée, et il n'y manquait plus que le sceau, lorsqu'en se levant pour aller chercher son cachet, monsignor Perelli sentit quelque chose de lourd qui lui battait le gras de la jambe. Or, comme le docte prélat savait qu'il n'y a point dans ce monde d'effet sans cause, il voulut remonter à la cause de l'effet, et il porta la main à la basque de son habit; c'était la fameuse tabatière qui, par son poids ayant percé la poche, avait glissé dans la doublure, et donnait signe d'existence en chatouillant le mollet de son propriétaire.

La joie de monsignor Perelli fut grande. Cependant, il faut le dire, si sa première pensée fut pour lui-même, la seconde fut pour son prochain: il frémit à l'idée de l'inquiétude qu'aurait pu causer sa lettre à son ami le prince de C…, et, pour en atténuer l'effet, il écrivit au dessous lepost criptumsuivant:

«Mon cher prince, je rouvre ma lettre pour vous dire que vous ne preniez pas la peine de faire chercher ma tabatière. Je viens de la retrouver dans la basque de mon habit.»

Puis il remit l'épître à son cocher, en lui ordonnant de la porter à l'instant même au prince de C…, que ses gens réveillèrent à quatre heures du matin pour lui remettre, de la part de monsignor Perelli, le message qui lui apprenait à la fois qu'il avait perdu et retrouvé sa tabatière.

Cependant monsignor Perelli avait un avantage sur beaucoup de gens de ma connaissance: c'était une bête et non un sot; il y avait en lui une certaine conscience de son infirmité d'esprit, d'où il résultait qu'il ne demandait pas mieux que de s'instruire. Aussi, un soir, ayant entendu dire au comte de … que vers l'Ave Mariail était malsain de rester à l'air, attendu que le crépuscule tombait à cette heure, la remarque hygiénique lui resta dans la tête et le préoccupa gravement. Monsignor Perelli n'avait jamais vu tomber le crépuscule et ignorait parfaitement quelle espèce de chose c'était.

Pendant plusieurs jours, il eut des velléités de demander à ses amis quelques renseignemens sur l'objet en question; mais le pauvre prélat était tellement habitué aux railleries qu'éveillaient presque toujours ses demandes et ses réponses, qu'à chaque fois que la curiosité lui ouvrait la bouche, la crainte la lui refermait. Enfin, un jour que son cocher le servait à table:

—Gaëtan, mon ami, lui dit-il, as-tu jamais vu tomber le crépuscule?

—Oh! oui, monseigneur, répondit le pauvre diable, à qui, comme on le comprend bien, depuis vingt-cinq ans qu'il était cocher, une pareille aubaine n'avait pas manqué; certainement que je l'ai vu.

—Et où tombe-t-il?

—Partout, monseigneur.

—Mais plus particulièrement?

—Dame! au bord de la mer.

Le prélat ne répondit rien, mais il mit à profit le renseignement, et, avant de faire sa sieste, il ordonna que les chevaux fussent attelés à six heures précises.

A l'heure dite, Gaëtan vint prévenir son maître que la voiture était prête. Monsignor Perelli descendit son escalier quatre à quatre, tant il était curieux de la chose inconnue qu'il allait voir: il sauta dans son carrosse, s'y accommoda de son mieux, et donna l'ordre d'aller stationner au bout de la villa Reale, entre le Boschetto et Mergellina.

Monsignor Perelli demeura à l'endroit indiqué depuis sept jusqu'à neuf, regardant de tous ses yeux s'il ne verrait pas tomber ce crépuscule tant désiré; mais il ne vit rien que la nuit qui venait avec cette rapidité qui lui est toute particulière dans les climats méridionaux. A neuf heures, elle était si obscure que monsignor Perelli perdit toute espérance de rien voir tomber ce soir-là. D'ailleurs, l'heure indiquée pour la chute était passée depuis long-temps. Il revint donc tout attristé à la maison; mais il se consola en songeant qu'il serait probablement plus heureux le lendemain.

Le lendemain, à la même heure, même attente et même déception; mais monsignor Perelli avait entre autres vertus chrétiennes une patience développée à un haut degré; il espéra donc que sa curiosité, trompée déjà deux fois, serait enfin satisfaite la troisième.

Cependant Gaëtan ne comprenait rien au nouveau caprice de son maître qui, au lieu de s'en aller passer sa soirée, comme il en avait l'habitude, chez le prince de C… ou chez le duc de N…, venait s'établir au bord de la mer, et, la tête à la portière, restait aussi attentif que s'il eût été dans sa loge de San-Carlo un jour de grand gala; et puis Gaétan n'était plus tout à fait un jeune homme, et il craignait, pour sa santé, l'humidité du soir, dont, assis sur son siége, rien ne le garantissait. Le troisième jour arrivé, il résolut de tirer au clair la cause de ces stations inaccoutumées. En conséquence, au moment où commençait à sonner l'Ave Maria:

—Pardon, excellence, dit-il, en se penchant sur son siége de manière à dialoguer plus facilement avec monsignor Perelli, qui se tenait à la portière, les yeux écarquillés dans leur plus grande dimension, peut-on, sans indiscrétion, demander à votre excellence ce qu'elle attend ainsi?

—Mon ami, dit le prélat, j'attends que le crépuscule tombe; j'ai attendu inutilement hier et avant-hier; je ne l'ai pas vu malgré la grande attention que j'y ai faite; mais aujourd'hui j'espère être plus heureux.

—Peste! dit Gaëtan, il est cependant tombé, et joliment tombé, ces deux jours-ci, excellence, et je vous en réponds!

—Comment! tu l'as donc vu, toi?

—Non seulement je l'ai vu, mais je l'ai senti!

—On le sent donc aussi?

—Je le crois bien qu'on le sent!

—C'est singulier, je ne l'ai vu ni senti.

—Et tenez, dans ce moment même…

—Eh bien?

—Eh bien! vous ne le voyez pas, excellence?

—Non.

—Voulez-vous le sentir?

—Je ne te cache pas que cela me serait agréable.

—Alors rentrez la tête entièrement dans la voiture.

—M'y voilà.

—Étendez la main hors de la portière.

—J'y suis.

—Plus haut. Encore. Là, bien.

Gaëtan prit son fouet et en cingla un grand coup sur la main de monsignor Perelli.

Le digne prélat poussa un cri de douleur.

—Eh bien! l'avez-vous senti? demanda Gaëtan.

—Oui, oui, très bien! répondit monsignor Perelli. Très bien; je suis content, très content. Revenons chez nous.

—Cependant, si vous n'étiez pas satisfait, excellence, continuaGaëtan, nous pourrions revenir encore demain.

—Non, mon ami, non, c'est inutile; j'en ai assez. Merci.

Monsignor porta huit jours sa main en écharpe, racontant son aventure à tout le monde, et assurant que, malgré les premiers doutes, il en était revenu à l'avis du comte de M…, qui avait dit qu'il était fort malsain de rester dehors tandis que le crépuscule tombait, ajoutant que si le crépuscule lui était tombé sur le visage au lieu de lui tomber sur la main, il n'y avait pas de doute qu'il n'en fût resté défiguré tout le reste de sa vie.

Malgré sa fabuleuse bêtise, et peut-être même à cause d'elle, monsignor Perelli avait l'âme la plus évangélique qu'il fût possible de rencontrer. Toute douleur le voyait compatissant, toute plainte le trouvait accessible. Ce qu'il craignait surtout, c'était le scandale; le scandale, selon lui, avait perdu plus d'âmes que le péché même. Aussi faisait-il tout au monde pour éviter le scandale. Non pas pour lui; Dieu merci, monsignor Perelli était un homme de moeurs non seulement pures, mais encore austères. Malheureusement, le bon exemple n'est pas celui que l'on suit avec le plus d'entraînement. Monsignor Perelli avait, dans sa maison même, une jeune voisine, et dans la maison en face de la sienne un jeune voisin qui donnaient fort à causer à tout le quartier. C'était la journée durant, et d'une fenêtre à l'autre, les signes les plus tendres, si bien que plusieurs fois les âmes charitables de la rue qu'habitait monsignor Perelli le vinrent prévenir des distractions mondaines que donnait aux esprits réservés cet éternel échange de signaux amoureux.

Monsignor Perelli commença par prier Dieu de permettre que le scandale cessât; mais, malgré l'ardeur de ses prières, le scandale, loin de cesser, alla toujours croissant. Il s'informa alors des causes qui forçaient les deux jeunes gens à passer à cet exercice télégraphique un temps qu'ils pouvaient infiniment mieux employer en louant le Seigneur, et il apprit que les coupables étaient deux amoureux que leurs parens refusaient d'unir sous prétexte de disproportion de fortune. Dès lors, au sentiment de réprobation que lui inspirait leur conduite se mêla un grain de pitié que lui inspirait leur malheur; il alla les trouver l'un après l'autre pour les consoler, mais les pauvres jeunes gens étaient inconsolables; il voulut obtenir d'eux qu'ils se résignassent à leur sort, comme devaient le faire des chrétiens soumis et des enfans respectueux; mais ils déclarèrent que le mode de correspondance qu'ils avaient adopté était le seul qui leur restât après la cruelle séparation dont ils étaient victimes, ils ne renonceraient pour rien au monde à cette dernière consolation, dût-elle mettre en rumeur toute la ville de Naples. Monsignor Perelli eut beau prier, supplier, menacer, il les trouva inébranlables dans leur obstination. Alors, voyant que, s'il ne s'en mêlait pas plus efficacement, les deux malheureux pécheurs continueraient d'être pour leur prochain une pierre d'achoppement, le digne prélat leur offrit, puisqu'ils ne pouvaient se voir ni chez l'un ni chez l'autre pour se dire, loin de tous les yeux, ce qu'ils étaient forcés de se dire ainsicoram populo, de se rencontrer chez lui une heure ou deux tous les jours, à la condition que les portes et les fenêtres de la chambre où ils se rencontreraient seraient fermées, que personne ne connaîtrait leurs rendez-vous, et qu'ils renonceraient entièrement à cette malheureuse correspondance par signes qui mettait en rumeur tout le quartier. Les jeunes gens acceptèrent avec reconnaissance cette évangélique proposition, jurèrent tout ce que monsignor Perelli leur demandait de jurer, et, à la grande édification du quartier, parurent avoir, à compter de ce jour, renoncé à leur fatal entêtement.

Plusieurs mois se passèrent, pendant lesquels monsignor Perelli se félicitait chaque jour davantage de l'expédient ingénieux qu'il avait trouvé à l'endroit des deux amans, lorsqu'un matin, au moment où il rendait grâces à Dieu de lui avoir inspiré une si heureuse idée, les parens de la jeune fille tombèrent chez monsignor Perelli pour lui demander compte de sa trop grande charité chrétienne. Seulement alors monsignor Perelli comprit toute l'étendue du rôle qu'il avait joué dans cette affaire. Mais comme monsignor Perelli était riche, comme monsignor Perelli était la bonté en personne, comme toute chose pouvait s'arranger, au bout du compte, avec une niaiserie de deux ou trois mille ducats, monsignor Perelli dota la jeune pécheresse, à la grande satisfaction du père du jeune homme, de la part duquel venait tout l'empêchement, et qui ne vit plus dès lors aucun inconvénient à la recevoir dans sa famille. La chose, grâce à monsignor Perelli, finit donc comme un conte de fée: les deux amans se marièrent, furent constamment heureux, et obtinrent du ciel beaucoup d'enfans.

Maintenant, il me resterait bien une dernière histoire à raconter, qui, à l'heure qu'il est, désopile encore immodérément la rate des Napolitains; mais l'esprit des nations est chose si différente, que l'on ne peut jamais répondre que ce qui fera pouffer de rire l'une fera sourciller l'autre. Conduisez Falstaff à Naples, et il y passera incompris; transplantez Polichinelle à Londres, et il mourra du spleen.


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