Petites Affiches.
Nous suivîmes la voie consulaire et nous arrivâmes à la porte d'Herculanum. Disons un mot de la voie consulaire et de la porte d'Herculanum; puis nous ferons un tour dans la ville même de Pompeïa.
La voie consulaire était un rameau de cette fameuse voie Appienne qui allait de Rome à Naples; elle la joignait au nord à Capoue, et s'étendait au midi jusqu'à Reggio: c'était la troisième voie romaine décrite par Strabon, qui passait par le pays des Brutiens, la Lucanie, le Samnium, la Campanie, où elle rejoignait la voie Appienne.
Ces grands chemins étaient sous l'inspection des censeurs, qui devaient les tenir en bon état. Tite-Live trace à ces estimables magistrats les devoirs qu'ils avaient à remplir à cet égard. «Les censeurs, dit-il, doivent, dans l'intérieur des villes, faire construire les chemins avec de la pierre de silex; mais, dans la campagne et hors les murs, c'est avec des cailloux que les routes et les trottoirs doivent être fabriqués.» Or, qu'étaient-ce que ces chemins en cailloutis, si ce n'est nos routes ferrées? M. Macadam est un grand plagiaire d'avoir donné la recette comme de lui, tandis qu'elle date, ainsi qu'on le voit, d'une vingtaine d'années avant le Christ.
La ville de Pompeïa est encore aujourd'hui pavée selon les réglemens de l'époque. Seulement, hors des murs, dans la campagne, les routes se sont un peu détériorées, et il n'y aurait pas de mal que les censeurs s'en occupassent.
Quant à la porte d'Herculanum, il n'y faut rien changer, elle est bien celle qui convient à la nécropole à laquelle elle donne entrée: ruine qui conduit à des ruines, poterne sans gardes qui mène à une ville sans habitans.
Sa voûte s'est écroulée, lassée qu'elle était de porter dix-sept siècles. La herse s'est faite poussière comme la poussière qui la couvrait; mais les ouvertures latérales, plus étroites et plus basses, ont conservé leurs voûtes; on voit encore la rainure où glissait la barrière disparue.
En arrivant sur le seuil de Pompeïa, on s'arrête un instant, on regarde autour de soi, on regarde devant soi, on plonge les yeux devant toutes les courbures des rues, dans tous les angles des ruines, dans tous les plis du terrain; on ne voit pas un être vivant; on écoute, on n'entend pas un seul bruit.
Alors se présente un escalier aux larges marches; cet escalier conduit aux murailles publiques, qui furent découvertes de 1811 à 1814, c'est-à-dire pendant le règne de Murat.
Ces murailles furent bâties, comme celles de Fiesole, de Roselle et de Volterra, avec de grandes pierres de travertin à leur base, et dans leur partie supérieure avec des pierres volcaniques posées les unes sur les autres, sans autre lien que leur propre aplomb, sans autre ciment que leur seul poids. Trois chars pouvaient y passer de front, et aujourd'hui l'on peut s'y promener comme aux jours de Sylla et de Cicéron.
Des lettres osques et étrusques sont gravées sur le revers de chaque pierre; on suppose que, ces pierres se taillant d'avance dans la carrière d'où on les tirait, les lettres étaient des signes tracés par les ouvriers pour reconnaître la position qu'était destinée à occuper chacune d'elles.
Du haut de cette muraille on plane, comme Asmodée, sur une ville sans toits.
En descendant de la muraille, on trouve à gauche la maison du triclinium; un banc recouvert d'une treille lui a fait donner ce nom gastronomique. Elle avait été mise par son maître sous la garde de la Fortune, dont on retrouva l'image dans une espèce de petite chapelle.
En face de cette maison est celle de Jules Polybe. Il n'y avait point à se tromper sur celle-là, le nom de JULIUS POLIBIUS étant écrit sur la porte en lettres noires.
Maintenant, quelle était sa destination? Les savans veulent, les uns que ce soit une auberge, les autres un relais de poste. Ils se fondent sur ce qu'on y a trouvé des ossemens de chevaux et des pièces de fer qui ne pouvaient être que des essieux.
Après cette maison s'élève un grand pilier dont la nature occupa fort l'académie d'Herculanum. Elle prétendit d'abord, entre autres choses, que cette image était un talisman contre la jettatura, et puis elle y reconnut une enseigne de bijoutier. Comme cette opinion était la moins plausible, tout le monde s'y rallia.
Il est vrai que les fouilles exécutées dans la maison attenante produisirent une quantité très grande d'objets pareils en corail, en or et en argent, lesquels se portaient autrefois, comme se portent encore aujourd'hui à Naples les mains et les cornes. Il faut dire le pour et le contre.
Mais ce qui nous frappa surtout, c'est la quantité, c'est la variété des inscriptions en lettres noires ou rouges, en caractères osques ou samnites, en latin ou en grec, qui couvrent les murailles. Londres, la ville des puffs par excellence, où chaque coin de muraille blanche est loué, où les affiches, après s'être hissées du premier au second étage, grimpent du second étage au troisième, enjambent le toit et vont se coller à la cheminée, Londres est, sous ce rapport, bien en arrière de Pompeïa: qu'est-ce qu'un malheureux lambeau de papier que le premier vent emporte, que la première pluie décolle, que le premier gamin arrache, près de cette encre indélébile qui dure depuis dix-huit cents ans!
Aussi, au lieu d'entrer tout d'abord dans les maisons, nous nous mîmes à courir les rues le nez en l'air comme de véritables badauds, lisant les enseignes des boutiques et les affiches des spectacles, exactement comme ces provinciaux qui se demandent: Achèterons-nous une canne ou un parapluie? Irons-nous aux Variétés ou à l'Opéra? N'est-ce pas une chose curieuse en effet, que de voir encore survivre aux habitans, aux maisons, à la ville, cet intérêt personnel qui, alors comme aujourd'hui, par les plus humbles prières et par les plus belles promesses, essayait d'attirer à lui l'attention du public, les faveurs des puissans, l'argent de tous.
Voulez-vous lire quelques unes de ces inscriptions? Voici les plus curieuses:
Marcellinum ædilem lignarii et plaustarii rogant ut faveat.
Ce qui veut dire:
«Les charpentiers et les charretiers se recommandent à l'édileMarcellinus.»
Voulez-vous savoir où vous pouviez loger? Tâchez de déchiffrer cet avis en langue étrusque:
Ce qui signifie, au dire des gens qui parlent étrusque, et je prie le lecteur de ne pas me confondre avec ces messieurs:
«Voyageur, en traversant d'ici à la douzième tour, tu trouverasSarinus, fils de Publius, qui tient auberge. Salut!»
Maintenant que vous savez où vous loger, voulez-vous aller au spectacle? Appelez le garçon et dites-lui d'aller vous louer une place. Il vous rapportera un billet ainsi conçu:
Vous voilà tranquille: vous avez laseconde travée, dans letroisième coin, sur lehuitième gradin, et l'on joue laCasinade Plaute.
Au reste, si vous aimez mieux les spectacles du cirque que ceux du théâtre, si vous préférez la réalité à la fiction, faites mieux, allez jusqu'au carrefour de la fontaine; c'est là que sont les programmes des spectacles; il y en a pour tous les goûts. Voyez:
Glad. paria XXX matutini erunt.
«Trente paires de gladiateurs combattront au lever du soleil.»
Car, vous le savez, les combats des gladiateurs étaient si appréciés des Romains, qu'il y avait ordinairement deux combats de ce genre par jour, l'un le matin, l'autre à midi: il fallait bien faire quelque chose pour les paresseux.
Aimez-vous mieux une chasse? Vous savez ce que les Romains appelaient une chasse? On plantait des arbres dans l'amphithéâtre pour simuler une forêt, puis dans cette forêt, on lâchait deux ou trois lions, quatre ou cinq tigres, cinq ou six panthères, un rhinocéros, un éléphant, un boa et un crocodile; puis une dizaine de bestiaires entraient, et la lutte de l'instinct et du jugement, de la force et de l'adresse commençait.
Aussi, c'est là que véritablement les Romains se récréaient. Avec les hommes, nature civilisée, combattans sortis de l'école, meurtriers qui se poignardaient avec art, tout était à peu près prévu d'avance. On aurait pu, pour peu qu'on fût un habitué, donner le programme de l'assaut, dire comment tel maître porterait tel coup, comment tel autre le parerait. Mais avec les lions, avec les tigres, avec les panthères, avec les rhinocéros, avec les boas et les crocodiles, c'était bien différent: là, tout était imprévu. Chaque animal déployait le courage, la force ou la ruse qui lui était propre. C'était véritablement un combat, c'était plus qu'un combat, c'était un carnage. Les duels entre gladiateurs finissaient tous de la même manière à peu près: le blessé tombait sur un genou, s'avouait vaincu, tendait la gorge et recevait le coup de la manière la plus gracieuse qu'il lui était possible. Mais on se lasse de tout, même de voir mourir avec grâce. Puis, d'ailleurs, ces diables de gladiateurs s'entendaient entre eux; ils ne se faisaient pas souffrir le moins du monde: ils coupaient la carodite, et tout était dit. Il y avait si peu d'agonie, que ce n'était pas la peine d'en parler; tandis que les animaux, peste! ils n'y mettaient pas de complaisance; ils frappaient où ils pouvaient et comme ils pouvaient, des dents, des griffes, de la corne; ils brisaient bras et jambes, faisaient voler des lambeaux de chair jusqu'au trône de l'empereur, jusqu'à la tribune des vestales et des chevaliers; ils s'acharnaient sur le moribond, lui fouillaient la poitrine, lui rongeaient la tête, lui buvaient le sang; il n'y avait pas moyen de prendre une pose théâtrale, de choisir une attitude académique: il fallait souffrir, il fallait se débattre, il fallait crier; cela du moins, c'était amusant à voir, c'était curieux à étudier! Aussi, l'empereur Claude, de grotesque mémoire, ne s'en rassasiait-il pas. Il y venait au point du jour, il y restait jusqu'à midi, et souvent encore, quand le peuple s'en allait pour dîner, il demeurait seul sur son trône, interrogeait l'inspecteur des jeux sur l'heure où ils allaient recommencer. Eh bien! je vous le disais, avez-vous les goûts de l'empereur Claude? Voici votre affaire:
N. PopidiRufi · fam. glad. IV · K · nov. PompeisVenatione et XII · K · mai.Mala et vela eruntO. Procurator, felicitas.
«La troupe des gladiateurs de Numerius Popidius Rufus donnera une chasse à Pompeïa, le quatrième jour des calendes de novembre et le douzième jour des calendes de mai. On y déploiera les voiles. Octavius, procurateur des jeux. Salut!»
Au reste, si vous ne vous sentez pas bien dans l'auberge de M. Varinus, vous savez que vous pouvez vous loger en ville. Cherchez, il y a des pancartes d'appartemens à louer de tous côtés. Un second étage vous va-t-il?
«Cneus Pompeius Diogeneslouera aux calendes de juillet l'étage supérieur de sa maison.»
Ou bien aimez-vous mieux être principal locataire et gagner quelque chose en détaillant? Il y a une certaine Julia Felix, fille de Spurius, qui propose de louer, du premier au six des ides d'août, et pour cinq années consécutives, une partie de son patrimoine, se composant d'un appartement de bains, d'un venereum et de neuf cents boutiques et étaux. Seulement vous êtes prévenu que c'est une personne honnête et qui tient à ce qu'il ne se passe chez elle que des choses convenables. Autrement le bail sera résilié de plein droit. Voici les conditions; c'est à prendre ou à laisser:
In praediis Juliae S.P.F. Felicis locantur balneum,Venereum et nongentum tabernae, pergulae.Coenacula ex idibus Aug. primis, in id.Aug. sextas, annos continuos quinqueS·Q·D·L·E·N·C.
Je vous avais bien dit qu'elle était fort sévère; sa dernière condition n'est indiquée que par des initiales.
Maintenant, si vous n'êtes venu ni pour louer ni pour sous-louer, si vous ne voulez pas dépenser votre argent au théâtre ou au cirque, si votre bourse est vide, ce qui peut arriver aux plus honnêtes gens de la terre, et ce qui arrive même plutôt à ceux-là qu'à d'autres, attendez jusqu'au jour des calendes de juin: l'édile donne spectacle gratis.
Vous savez ce que c'est qu'un édile, n'est-ce pas? C'est un homme qui a mangé le tiers de sa fortune pour arriver où il est, et qui mangera les deux autres tiers pour devenir préteur. Aussi, quant à la justice qu'il doit rendre, il ne s'en occupe pas le moins du monde. Jugeât-il comme l'empereur Claude depuis le matin jusqu'au soir, personne ne lui en aurait la moindre obligation. Non, son état est d'amuser le peuple; c'est pour cela que le peuple l'a nommé. Aussi donne-t-il une fête tous les huit jours, un combat de gladiateurs tous les mois et une chasse tous les semestres. C'est que les animaux coûtent cher; il faut les faire venir de l'Atlas, du Nil, de l'Inde. Avec le prix d'un lion à crinière, on achète huit gladiateurs. Les panthères coûtent six mille sesterces, et les tigres dix mille. On ne trouve plus de rhinocéros qu'au delà du lac Natron. Il faut remonter jusqu'à la troisième cataracte pour pêcher un crocodile de dix pieds, et le moindre boa est hors de prix.
Aulus Svezius Cerius, qui vous promet une chasse pour le mois de juin, sera ruiné au mois de septembre; mais qu'importe? Au mois d'octobre se font les élections, et si l'édile a bien amusé le peuple, il sera élu préteur, c'est-à-dire roi d'une province, non pas d'une province comme le Languedoc ou le Berri, la Bretagne ou l'Artois, l'Alsace ou la Franche-Comte: ce n'est pas de pareils lambeaux que Rome a pour provinces; les provinces de Rome, c'est l'Afrique, l'Espagne, la Syrie, l'Égypte, la Grèce, la Cappadoce ou le Pont; c'est mille lieues carrées de terrain, six cents villes, dix mille villages, vingt millions d'habitans, non pas à gouverner, non pas à régir, non pas à civiliser, mais à piller, à voler, à pressurer, car tout est au préteur; le préteur a pleins pouvoirs, le préteur a droit de vie et de mort; c'est au préteur les temples et leurs statues, les hommes et leurs trésors, les femmes et leur honneur. Tous les créanciers de l'édile ont suivi le préteur comme une meute: la province est leur curée; chacun en emporte une bribe, une parcelle, un lambeau; la province épure les comptes, paie les créanciers, enrichit le débiteur. On donnait à Tibère le conseil de changer les préteurs qu'il avait envoyés en Grèce, en Judée et en Égypte, attendu, disait-on, qu'ils dévoraient ces malheureuses provinces que tant d'autres avaient déjà dévorées avant eux. «Si vous chassez les mouches qui boivent le sang d'un blessé, répondait Tibère, il en reviendra d'autres à jeun, et, par conséquent plus affamées.»
Allez donc à la chasse du futur préteur, car il le sera, puisqu'il est assez riche pour donner le spectacle gratis aux soixante-dix mille spectateurs que contient le cirque. Voici son affiche:
La famille de gladiateurs d'Aulus Svezius Cerius,édile, combattra dans Pompéia le dernierjour des calendes de juin. Il yaura chasse et velarium.
Le velarium, comme vous le savez, était une tente qui couvrait l'amphithéâtre. Il y en avait de toutes couleurs, de grises, de jaunes, de bleues. Néron en avait fait faire une en soie azurée avec des étoiles d'or, au milieu de laquelle il s'était fait représenter en Apollon, une lyre à la main et conduisant le char du soleil.
Maintenant, il y a peut-être quelque chose de plus curieux encore pour l'observateur que ces affiches pour ainsi dire officielles: ce sont ces lignes grossières, ces sentences de cabaret, ces refrains de taverne, tracés sur le mur avec la pointe d'un charbon ou l'extrémité d'un couteau. Allez dans la rue qui longe le petit théâtre, et vous y lirez les aventures amoureuses de deux soldats, arrivées sous le consulat de Marcus Messala et de Lucius Lentulus, c'est-à-dire trois ans avant la naissance du Christ. C'est une chose très plaisante.
Puis, pendant que vous y êtes, entrez dans le cabaret même: c'est une de ces riches thermopoles où les anciens passaient la nuit à jouer et à boire. Comme l'établissement de la célèbre commère de l'abbé Dubois, il avait deux faces: l'une visible, et qui s'ouvrait sur la rue; l'autre voilée, et qui se cachait sur la cour. On passait de la boutique dans l'appartement intérieur.
Il n'y a pas à s'y tromper. Par la seule inspection des murailles on sait où l'on est. Les peintures représentent des hommes qui boivent et qui jouent. L'un d'eux crie au garçon de lui apporter du vin à la glace:Da mihi frigidum pusillum. A une table voisine, des jeunes gens boivent avec des dames dont la tête est couverte d'un capuchon. Le capuchon indique que ce sont des femmes honnêtes. C'est le cucullus dont Juvénal couvre la tête de Messaline lorsqu'elle déserte le palais impérial du mont Palatin pour le corps-de-garde de la porte Flaminia. Aussi, comme vous le comprenez bien, ces dames ne sont point entrées par la boutique; il y a une petite porte qui donne dans une rue étroite, solitaire et sombre: c'est par là qu'elles sont venues, c'est par là qu'elles s'en iront. Allez voir cette porte.
Il y avait encore dans cette chambre d'autres peintures non moins curieuses que celles-ci et qu'on a enlevées. On les retrouve dans le Musée de Naples, où on les reconnaît à cette inscription:Lente impelle.
J'ai promis à mes lecteurs de ne pas leur faire faire une trop longue visite domiciliaire. Je vais donc les conduire maintenant à la maison du Faune, et tout sera dit sur Pompeïa.
Maison du Faune.
La maison du Faune est une des plus charmantes maisons de Pompeïa; elle est située dans le plus beau quartier de la ville, c'est-à-dire dans la rue qui s'étend de l'arc de Tibère à la porte d'Isis; elle fut découverte en 1830 par le savant directeur des fouilles, Charles Bonnucci, en présence du fils de Goethe, le même qui ne précéda que de quelques mois son illustre père dans la tombe. Elle reçut son nom de maison du Faune de la statue d'un de ces demi-dieux, qu'on y retrouva.
En franchissant le seuil de l'atrium, on découvre d'un coup d'oeil toute la maison. Cet atrium était peint de couleurs vives et variées et pavé de jaspe rouge, d'agates orientales et d'albâtre fleuri. Des chambres à coucher, des salles d'audience, des salles à manger enveloppent cet atrium.
Derrière est un jardin qui devait être tout parsemé de fleurs; au milieu de ces fleurs et de ce jardin jaillissait une fontaine qui retombait dans un bassin de marbre. Tout autour s'étendait un portique soutenu par vingt-quatre colonnes d'ordre ionique, au delà desquelles on apercevait encore d'autres colonnes et un second jardin, celui-là planté de platanes et de lauriers, à l'ombre desquels s'élevaient deux petits temples consacrés aux dieux lares.
Au delà la vue s'étendait jusqu'à la cime du Vésuve, dont on voit monter au ciel l'éternelle fumée.
Malgré cette vue, les propriétaires de cette belle demeure ne furent pas prévenus à temps du danger. On retrouva toute chose à sa place: choses communes comme objets précieux, urnes d'or, coupes d'argent, vases de terre; les uns dans les armoires, les autres sur les tables servies. La maîtresse de la maison seule essaya en fuyant d'emporter quelques bijoux. Peut-être même, pour les aller prendre, perdit-elle un temps précieux. On reconnut son squelette dans la salle de réception, et à quelques pas d'elle, dans le gynécée, on trouva deux bracelets d'or très pesans, deux boucles d'oreilles, sept anneaux d'or enchâssant de belles pierres gravées, et enfin un monceau de monnaies d'or, d'argent et de bronze.
Entre le jardin et le bosquet était situé le salon.
Arrêtons-nous au seuil de ce salon, et recueillons-nous. Nous touchons à un chef-d'oeuvre antique, dont l'exhumation a failli produire une trente-troisième révolte dans la très fidèle ville de Naples.
Nous voulons parler de la grande mosaïque.
La grande mosaïque a été découverte en 1830, c'était l'année des révolutions.
Mais notre lutte, à nous, s'est calmée. De loin en loin, quand on entend dans l'enceinte de la ville quelque coup de fusil qui résonne en contravention avec les ordres de la police, on tressaille bien encore, et l'on écoute, inquiet, si l'on n'entendra pas au bout de la rue battre la générale; mais la générale est muette. Le roulement des voitures qui passent atteste que pour le moment il n'y a pas de barricades dans les environs. Tout s'apaise sous la lente et sourde pression du temps.
Mais il n'en a pas été ainsi à Naples. Les savans forment une race à part, bien autrement entêtée, bien autrement rancunière, bien autrement ergoteuse que les autres races. Les haines politiques ne sont rien auprès des haines archéologiques, et c'est tout simple: les haines politiques tuent, les haines archéologiques ne font que blesser.
C'est une terrible chose que la grande mosaïque! La grande mosaïque sera à l'avenir ce que le Masque de Fer a été au passé. Il y a neuf systèmes sur le Masque de Fer, et il y en a déjà dix sur la grande mosaïque, et notez que le Masque de Fer date de 1680, tandis que la grande mosaïque ne date que de 1830.
Il va sans dire qu'aucun des systèmes inventés sur la grande mosaïque n'est encore reconnu pour le véritable. On sait ce qu'elle n'est pas, mais on ne sait pas ce qu'elle est.
Je voudrais bien avoir un pinceau au lieu d'une plume, je vous ferais un croquis de la grande mosaïque, et de ce croquis il résulterait peut-être un onzième système qui serait le bon.Numero deus impare gaudet.
A défaut d'un dessin, il faut donc que le lecteur se contente d'une description.
La grande mosaïque, qui peut avoir seize pieds de large sur huit pieds de haut, représente une bataille. L'artiste a choisi ce moment suprême et décisif où la victoire se déclare pour une des deux armées: cette victoire est amenée par la chute d'un des principaux personnages.
Les deux chefs des deux armées sont en présence; l'un, qui paraît avoir trente ans à peu près, est monté sur un de ces beaux chevaux héroïques comme en sculptait Phidias sur la frise du Parthénon; il est nu-tête, porte les cheveux courts et des favoris qui se joignent sous le cou, et a pour armes défensives une cuirasse très richement ornée, avec des manches d'étoffe, et une chlamyde qui, passant par dessus l'épaule gauche, retombe flottante derrière lui. Ses armes offensives sont l'épée qu'il porte à son côté et la lance qu'il tient à la main, et de laquelle il traverse le flanc d'un des généraux ennemis, lequel, embarrassé par son cheval abattu sous lui, n'a pu éviter le coup, et se cramponne, en se tordant de douleur, au bois de la lance de son adversaire. C'est la chute, et surtout la blessure terrible de ce cavalier, qui paraissent décider de la victoire.
Quant au vainqueur, il occupe le premier plan du côté gauche de la grande mosaïque. Il a derrière lui trois ou quatre cavaliers qui, armés comme lui, appartiennent évidemment à la même nation. D'ailleurs, ils viennent d'où il vient et vont où il va.
L'autre chef est monté sur un char traîné par quatre chevaux, et occupe le côté opposé du tableau. Il a la tête enveloppé d'une espèce de chaperon qui, après avoir fait le tour du front, passe sous le col. Il a une tunique à longues manches et un manteau agrafé sur sa poitrine et retombant sur ses épaules; il tient de la main gauche un arc et étend, dans l'attitude de l'intérêt et de la terreur, sa main droite vers le cavalier blessé. Pendant ce temps, son cocher, qui tient les rênes de l'attelage de la main gauche, force les chevaux à se retourner, et presse leur fuite en les fouettant de la main droite.
Un quatrième personnage, placé comme les trois autres sur le premier plan du tableau, tient en bride un cheval qu'il semble offrir au chef monté sur le char, car, comprenant sans doute la difficulté que ce char éprouvera à passer à travers les morts, les blessés et les armes dont le champ de bataille est jonché, il veut offrir à son chef un plus sûr moyen de salut.
Le fond du tableau est occupé par les soldats du second chef, dont l'un porte un étendard, et dont les autres, se sacrifiant pour leur général, s'élancent entre lui et le général ennemi.
Au dessus de la mêlée s'élève un arbre dépouillé de feuillage.
Il y a en tout vingt-huit combattans et seize chevaux, tous un tiers à peu près plus petit que nature.
Malheureusement cette belle mosaïque avait été endommagée par le tremblement de terre de l'an 63, et l'on s'occupait de la réparer lors de l'éruption de l'an 69.
Or, voyez ce que c'est que le hasard! le dégât a justement frappé les endroits qui pouvaient renseigner les antiquaires sur l'époque où avait lieu cette bataille et sur les nations qui se la livraient. Nous avons parlé d'un étendard. Cet étendard devait porter un lion, un aigle, un animal quelconque. Alors on eût su a qui l'on avait à faire: il n'y avait plus de discussion, tout le monde était d'accord, l'Académie d'Herculanum continuait de vivre dans la concorde. Mais bast! il ne reste de l'étendard que la pique et le bâton; de l'animal qu'il portait, pas le moindre vestige, un bout de crête seulement, à ce que prétendent ceux qui désirent y voir un coq. Quand à moi, je sais que je n'y ai rien vu.
Mais c'est justement parce qu'on n'y voit rien, que la chose est devenue si formidablement intéressante. Vous comprendrez, une énigme scientifique à expliquer, un problème archéologique à résoudre! Quelle bonne fortune pour les savans!
Aussi, chacun s'est précipité sur la grande mosaïque et y a vu une bataille différente.
L'opinion générale a prétendu que c'était la bataille d'Issus, entreDarius et Alexandre.
Il signor Francesco Avellino a prétendu que c'était la bataille duGranique.
Il signor Antonio Niccolini a prétendu que c'était la bataille d'Arbelles.
Il signor Carlo Bonnucci a prétendu que c'était la bataille de Platée.
M. Marchand a prétendu que c'était la bataille de Marathon.
Il signor Luigi Vescorali a prétendu que c'était la défaite desGaulois à Delphes.
Il signor Filippo de Romanis a prétendu que c'était la rencontre desDruses et des Gaulois à Lyon.
Il signor Pascale Ponticelli a prétendu que c'était la défaite dePtolémée par César.
Le marquis Arditi prétend que c'est la mort de Sarpédon.
Enfin, il signor Giuseppe Sanchez y voit un combat entre Achille etHector.
Voilà de quoi choisir, n'est-ce pas? Eh bien! ce n'est rien de tout cela.
—Mais enfin pourquoi n'est-ce rien de tout cela?
—Je vais vous le dire. Commençons par l'opinion générale; c'est toujours, comme on le sait, la plus difficile à détrôner, quoiqu'elle soit souvent la plus absurde.
«L'opinion générale prétend que la bataille représentée dans la grande mosaïque est la bataille d'Issus, qui se livra entre Darius et Alexandre, et par conséquent entre les Perses et les Macédoniens.»
L'opinion générale est une ignorante.
Hérodote dit que les lances des Perses étaient courtes: or, selon l'opinion générale, les Perses sont les vaincus de la mosaïque, et les lances des vaincus de la mosaïque sont démesurément longues.
Arrien dit que, les soldats mercenaires tués, les Perses prirent la fuite, mais que, comme les chevaux se trouvaient alourdis par le poids de l'armure de leurs cavaliers, ces derniers étaient facilement rejoints et mis à mort par leurs ennemis. Or, pas un des vaincus de la mosaïque ne possède visiblement du moins, une cuirasse assez lourde pour ralentir la course d'un cheval.
Plutarque dit que les Perses traînaient dans leurs combats un grand nombre de chars ornés d'un grand nombre de faux. Or, il n'y a dans toute la bataille représentée par la mosaïque qu'un seul char et pas une seule faux.
Passons des soldats aux chefs.
L'opinion générale prétend que le chef vainqueur est Alexandre.
Dans tous les portraits, dans tous les bustes, dans toutes les médailles que nous possédons d'Alexandre, Alexandre est représenté sans barbe, et le chef vainqueur a des favoris.
Alexandre portait, au dire de tous les biographes, la tête inclinée vers l'épaule gauche, et le chef vainqueur a la tête inclinée sur l'épaule droite.
Enfin il est connu qu'excepté à la bataille du Granique, Alexandre combattait toujours sur Bucéphale, lequel était d'un tiers plus grand que les autres chevaux et avait la tête qui ressemblait à une tête de boeuf, ressemblance d'où lui venait son nombous kephalé. Or, le cheval du chef vainqueur est de taille ordinaire et n'a d'aucune façon cette physionomie bovine que constatent les historiens.
L'opinion générale prétend que le chef vaincu est Darius.
Quinte-Curce dit que le char que montait Darius était tout resplendissant de pierreries, que sur ce char il y avait deux figures d'or massif hautes d'une coudée, lesquelles représentaient la Paix et la Guerre, et qu'au milieu de ces deux figures, un aigle, également d'or, ouvrait ses ailes et semblait prêt à s'envoler. Or, le char du chef vaincu est un char fort élégant, mais sur lequel on ne retrouve aucune trace ni de ces statues de la Paix et de la Guerre, ni de cet aigle aux ailes déployées.
Quinte-Curce dit que Darius portait une tunique de pourpre lisérée de blanc, et un manteau frangé d'or que réunissaient sur la poitrine du roi deux éperviers qui semblaient se becqueter. En outre, Darius avait une tiare bleue et blanche, son sceptre à la main et sa couronne sur la tête. Ce furent cette couronne, ce sceptre et cette tiare, symboles de sa dignité, que Darius jeta en fuyant, et qui tombèrent au pouvoir d'Alexandre, qui le poursuivait. Or, le manteau du chef vaincu est retenu par deux serpens et non par deux éperviers et sa tiare est jaune et non pas bleue; enfin, il ne tient pas un sceptre à la main, mais un arc.
Hérodote dit que les Perses étaient surtout gênés dans le combat par les longues robes qui tombaient jusque sur leurs talons; or, le chef vaincu, vêtu d'habits exactement taillés sur le même modèle que ceux de ses soldats, porte une tunique qui ne dépasse pas les genoux.
Enfin Oelianus dit que Darius, voyant le combat perdu, monta sur une jument que lui présenta son frère Artaxerce. Or, la monture qu'offre à son roi le guerrier qui s'approche du char est un cheval et non une jument[1]. Sur ce point, il ne peut pas y avoir de discussion.
[1] On se servait particulièrement de jumens pour fuir; car les jumens allaient plus vite que les chevaux, attirées, qu'elles étaient par le désir de retrouver leurs petits.
Or, l'opinion générale est donc parfaitement absurde.
Passons au second système.
«Il signor Francesco Avellino prétend que c'est la bataille duGranique.»
Prouvons que ce n'est pas plus la bataille du Granique que ce n'est la bataille d'Issus.
La bataille du Granique eut lieu dans les eaux et sur la rive même du fleuve. Les Macédoniens, armés de lances, et Alexandre à leur tête, se précipitèrent dans les flots, repoussèrent les Perses, qui voulaient leur disputer le passage, et s'emparèrent de l'autre bord. Dans cette lutte, Alexandre, qui donnait par sa témérité l'exemple du courage, ayant rompu sa lance, demanda à Arêtès, général de sa cavalerie, de lui prêter la sienne; puis, cette seconde lance rompue comme la première, il en reprit une troisième des mains de Débatrius de Corinthe. Ce fut alors que le fils de Philippe attaqua Mithridate, gendre de Darius, qui poussait son cheval en avant des bataillons persans, et l'ayant frappé dans le flanc d'un premier coup de lance qui demeura sans effet, repoussé qu'il fut par sa cuirasse, lui porta au visage un second coup dont il le renversa. Dans ce moment, Alexandre était tellement acharné contre l'ennemi qu'il combattait, qu'il ne vit point Rosacès qui levait une hache au dessus de sa tête, et qu'il ne put parer le coup, qui ouvrit son casque et lui fit une légère blessure au front. Mais en se sentant frappé, Alexandre se retourna vers lui et lui traversa la poitrine d'un coup d'épée. Outre cette blessure à la tête, Alexandre en avait une seconde que lui avait faite le javelot de Mithridate, et par laquelle il perdait beaucoup de sang. Enfin, Spiridate, qui s'était glissé jusqu'à la croupe de son cheval, levait sa masse et lui en préparait une troisième, probablement plus terrible que les deux autres, lorsque le bras qui allait frapper fut abattu par Clitus. En ce moment, les Macédoniens restés en arrière rejoignirent leur chef, et les Perses, ne pouvant résister aux quarante guerriers d'élite qu'Alexandre appelait ses compagnons, et à la phalange macédonienne, qui les suivait, prirent la fuite, et, avec la victoire, abandonnèrent à Alexandre la possession de l'Ionie, de la Carie, de la Phrygie et des autres portions de l'Asie qui formaient auparavant la puissante monarchie des Lydiens.
Voilà la bataille du Granique telle qu'elle est racontée dans Diodore de Sicile, dans Quinte-Curce et dans Plutarque.
Procédons par ordre.
La bataille du Granique conserva le nom du fleuve, parce qu'elle fut livrée, comme nous l'avons dit, moitié dans l'eau, moitié sur le rivage. Or, il n'y a pas dans la grande mosaïque trace du plus petit ruisseau.
Le guerrier vaincu ne peut être Mithridate, puisque le premier coup que lui porta Alexandre dans le flanc demeura sans effet, et que ce ne fut que du second coup que le héros macédonien lui traversa le visage. Or le cavalier moribond jouit, au contraire, d'un visage parfaitement sain, mais éprouve le désagrément d'avoir le flanc percé de part en part.
Au moment où Alexandre frappait Mithridate, Rosacès, comme nous l'avons dit, s'apprêtait à le frapper lui-même. Or, dans la grande mosaïque, le chef vainqueur est suivi de ses soldats, et parmi ces soldats il n'y a pas plus de Rosacès que de Granique. D'ailleurs, dit l'historien, le coup de hache s'amortit sur le casque d'Alexandre, et le chef vainqueur est nu-tête.
Alexandre, si on se le rappelle, avait deux blessures: celle que lui avait faite Rosacès et celle que lui avait faite Mithridate. Or, le chef vainqueur est au contraire parfaitement invulnéré, et l'on n'aperçoit aucune trace de sang sur ses habits. La cuirasse d'Alexandre, raconte Diodore de Sicile, était ouverte en deux endroits. Or, la cuirasse du chef vainqueur est parfaitement intacte. Enfin, le même historien dit que le bouclier d'Alexandre, le même bouclier qu'il avait enlevé au temple de Minerve, était marqué de trois coups terribles qu'Alexandre avait reçus dans la mêlée. Or, le chef vainqueur n'a pas même de bouclier.
Ce n'est donc pas la bataille du Granique.
La grande Mosaïque.
Continuons nos réfutations:
«Il signor Antonio Niccolini a prétendu que c'était la bataille d'Arbelle.»
Prouvons que ce n'est pas plus la bataille d'Arbelles que ce n'est la bataille du Granique.
Arbelles est le Marengo d'Alexandre. Les chars garnis de faux des Persans et la terrible charge qu'avait faite leur cavalerie avaient mis les Macédoniens en fuite, lorsque le vainqueur d'Issus et du Granique se jeta à la rencontre de Darius, qui combattait à la tête des siens, et d'un coup, destiné au roi des Perses, tua son cocher. Ce coup fut un coup de flèche, disent Plutarque et Diodore de Sicile; et un coup de lance, disent les autres historiens. Mais tant il y a que, de quelque arme qu'il fût frappé, le cocher tomba, et que les Perses, croyant que c'était leur général qui était frappé à mort, perdirent courage et prirent aussitôt la fuite. Ce fut alors que, le char de Darius ne pouvant se retourner à cause de la quantité de cadavres amoncelés autour de lui, le roi des Perses sauta sur une jument, et, comme à la bataille d'Issus, s'enfuit et disparut bientôt au milieu de la poussière qui s'élevait sous les roues des chars et sous les pas des chameaux et des éléphans, ne s'arrêtant, dit Plutarque, que lorsqu'il eut mis le désert tout entier entre lui et son vainqueur.
La victoire d'Arbelles fut donc décidée par la chute du cocher de Darius, qui tomba du char et dont la chute épouvanta les Perses. Or, le cocher de la mosaïque est debout, et bien debout; et, à la façon dont il frappe les chevaux, il y a probabilité qu'il se tirera de la mêlée sain et sauf.
La victoire d'Arbelles fut surtout remarquable par la lutte acharnée des deux cavaleries ennemies. Arrien affirme que cette lutte fut si acharnée, que les cavaliers se prenaient corps à corps et tombaient embrassés sous les pieds de leurs chevaux. Or, il n'y a pas parmi les vingt-huit personnages de la mosaïque deux cavaliers qui combattent de cette façon.
Plutarque, dans la vie de Camille, raconte que la bataille d'Arbelles eut lieu pendant l'automne. Or, la bataille de la mosaïque a lieu pendant l'hiver, et au plus avancé de l'hiver, ainsi que l'arbre dépouillé de son feuillage en fait foi.
Tous les historiens racontent que Darius s'enfuit sur une jument et disparut bientôt, grâce à la poussière qui se levait sous les roues des chars et sous les pas des éléphans et des chameaux. Or, il n'y a dans la mosaïque qu'un seul char, c'est le char du roi; de chameaux et d'éléphans, il n'y en a pas plus que sur la main.
Ce n'est donc pas la bataille d'Arbelles.
«Il signor Carlo Bonnucci a prétendu que c'était la bataille dePlatée.»
Prouvons que ce n'est pas plus la bataille de Platée que ce n'est la bataille d'Arbelles.
Selon l'opinion du savant architecte des fouilles, et c'est lui, rappelons-le, qui a découvert la maison du Faune, le chef victorieux de la mosaïque serait Pausanias, roi de Sparte, le guerrier bleu serait Mardonius, gendre du roi des Perses; et le personnage du char serait Artabase, général en second de l'armée barbare.
Certes, nous ne demanderions pas mieux que de nous rallier à l'opinion de M. Charles Bonnucci. M. Charles Bonnucci est non seulement un des hommes les plus savans que j'aie rencontrés, mais c'est encore un des hommes les plus aimables que j'aie vus. Mais, en conscience, nous ne pouvons pas, tout indigne que nous nous reconnaissons de discuter avec un académicien, laisser passer la chose ainsi.
1. Mardonius ne fut pas tué par Pausanias, mais par Aimneste. Ecoutez Hérodote, il s'explique positivement sur ce point: «Mardonius, dit-il, fut tué par Aimneste, illustre citoyen de Sparte, qui depuis mourut lui-même dans une bataille contre les Messéniens.»
2. Non seulement ce ne fut pas Pausanias qui tua Mardonius d'un coup de lance, mais Mardonius, dit toujours le même Hérodote, ne fut pas tué d'un coup de lance, mais d'un coup de pierre.
3. Le guerrier du char ne peut être Artabase, le second chef de l'armée, puisque avant la bataille de Platée, se trouvant en dissidence avec Mardonius relativement au plan de campagne, il ne voulut pas même assister à la bataille; et ayant appris que la victoire avait favorisé les Grecs il se retira en Phocide avec 40,000 hommes qui, ainsi que lui, n'avaient pas assisté au combat.
4. Enfin ce ne peut pas être la bataille de Platée, attendu qu'avant la bataille de Platée les Perses ayant été vaincus dans une rencontre et ayant perdu Maniste, un de leurs chefs, Mardonius avait ordonné qu'en signe de deuil tous les soldats de son armée taillassent leurs cheveux et leurs barbes, et qu'on coupât les crins aux chevaux et aux bêtes de somme. Voyez plutôt Hérodote: «La cavalerie revenue au camp, toute l'armée exprima la douleur qu'elle ressentait de la mort de Maniste, et Mardonius plus que tous les autres. Aussi les Perses se taillèrent-ils la barbe et les cheveux, et coupèrent-ils les crins de leurs bêtes de somme, et jetèrent-ils des cris qui retentirent dans toute la Béotie; et cela venait de ce qu'ils demeuraient privés d'un personnage qui, après Mardonius, était, de l'avis du roi lui-même, le premier parmi tous les Perses.» Or, les cavaliers perses de la mosaïque sont à toute barbe et les chevaux à tous crins.
Ce n'est donc pas la bataille de Platée.
«M. Marchand, car les Français s'en sont mêlés comme les autres, M.Marchand, dis-je, a prétendu que c'était la bataille de Marathon.»
Je voudrais fort ne pas contredire un compatriote, et surtout un compatriote aussi savant que M. Marchand; mais on m'accuserait de partialité si je ne démantibulais pas Marathon comme j'ai démantibulé Platée, Arbelles, le Granique et Issus.
Prouvons donc que ce n'est pas plus la bataille de Marathon que ce n'est la bataille de Platée.
La bataille de Marathon, gagnée par Miltiade, fut, du côté des Perses, perdue de compte à demi par Datis et Artapherne. M. Marchand voit donc dans Artapherne le général monté sur le char, dans Datis le guerrier blessé, et dans Miltiade le chef vainqueur.
Nous passons Artapherne à M. Marchand, mais, en conscience, nous ne pouvons lui passer Datis ni Miltiade.
Datis, parce qu'il ne fut ni tué ni blessé en cette occasion, puisqu'au dire d'Hérodote il rendit aux vainqueurs, après la bataille, la statue dorée d'Apollon qu'il leur avait enlevée quelques jours auparavant, et se retira sain et sauf en Asie avec le reste de l'armée.
Miltiade, parce qu'il avait cinquante ans à cette époque, et que le chef vainqueur de la mosaïque n'en a que trente.
Quant à l'arbre dépouillé de feuilles, M. Marchand y voit un hiéroglyphe. Selon lui, cet arbre est là pour symboliser la pensée de l'historien, qui dit qu'à Marathon les Athéniens ne furent des hommes ni de chair ni d'os, mais des hommes de bois.
Notre avis est donc, malgré l'arbre symbolique, que ce n'est pas la bataille de Marathon.
«Il signor Luigi Vescorali a prétendu que c'était la défaite desGaulois à Delphes.»
Prouvons que ce n'est pas plus la défaite des Gaulois à Delphes que ce n'est la bataille de Marathon.
Selon le signor Luigi Vescorali, les assaillans seraient les Grecs, le guerrier blessé serait le brenn ou général, et les soldats vaincus seraient les Gaulois. Quant au personnage du char, comme le signor Luigi Vescorali n'en sait que faire, il n'en fait rien.
D'abord, ce ne sont ni les armes, ni le costume, ni la manière de combattre des Gaulois. Où sont les braies? où sont les longs cheveux blonds? où sont ces lances larges et recourbées? où sont les arcs avec lesquels ils lançaient leurs traits comme la foudre? où sont ces immenses boucliers qui leur servaient de bateaux pour traverser les fleuves? Il n'y a rien de tout cela dans les vaincus de la mosaïque.
Puis écoutez le récit d'Amédée Thierry, récit emprunté à ValèreMaxime, à Tite-Live, à Justin et à Pausanias, et jugez:
«On était alors en automne, et durant le combat il s'était formé un de ces orages soudains, si communs dans les hautes chaînes de l'Hellade; il éclata tout à coup, versant dans la montagne des torrens de pluie et de grêle: les prêtres et les devins attachés au temple d'Apollon se saisirent d'un incident propre à frapper l'esprit superstitieux des Grecs. L'oeil hagard et les cheveux hérissés, l'esprit comme aliéné, ils se répandirent dans la ville et dans les rangs de l'armée, criant que le dieu était arrivé: «Il est ici, disaient-ils, nous l'avons vu s'élancer à travers la voûte du temple; elle s'est fendue sous ses pieds: deux vierges armées, Minerve et Diane, l'accompagnent; nous avons entendu le sifflement de leurs arcs et le cliquetis de leurs lances. Accourez, ô Grecs! sur les pas de vos dieux, si vous voulez partager leur victoire.» Ce spectacle, ces discours prononcés au bruit de la foudre, à la lueur des éclairs, remplirent les Hellènes d'un enthousiasme surnaturel; ils se reforment en bataille et se précipitent l'épée haute sur l'ennemi. Les mêmes circonstances agissaient non moins énergiquement, mais en sens contraire, sur les bandes victorieuses: les Gaulois crurent reconnaître le pouvoir d'une divinité, mais d'une divinité irritée. La foudre, à plusieurs reprises, avait frappé leurs bataillons, et ses détonations, répétées par les échos, produisaient autour d'eux un tel retentissement qu'ils n'entendaient plus la voix de leurs chefs. Ceux qui pénétrèrent dans l'intérieur du temple avaient senti le pavé trembler sous leurs pas; ils avaient été saisis par une vapeur épaisse et méphitique qui les consumait et les faisait tomber dans un délire violent. Les historiens rapportent qu'au milieu de ce désordre on vit apparaître trois guerriers d'un aspect sinistre, d'une stature plus qu'humaine, couverts de vieilles armures, et qui frappèrent les Gaulois de leurs lances. Les Delphiens reconnurent, dit-on, les ombres de trois héros, Hyperocus et Laodocus, dont les tombeaux étaient voisins du temple, et Pyrrhus, fils d'Achille. Quant aux Gaulois, une terreur panique les entraîna en désordre jusqu'à leur camp, où ils ne parvinrent qu'à grand'peine, accablés par les traits des Grecs et par la chute d'énormes rocs qui roulaient sur eux du haut du Parnasse.»
Voilà le récit d'Amédée Thierry, c'est-à-dire d'un de nos écrivains les plus savans et les plus consciencieux. Or, je vous prie, où est Delphes? où est le temple? où est la foudre? où est le dieu irrité? où sont les trois guerriers spectres qui combattent pour les Delphiens? où sont ces rocs qui poursuivent les fugitifs en bondissant aux flancs du Parnasse? Rien de tout cela n'est dans la mosaïque. Ce n'est donc point la défaite des Gaulois à Delphes.
«Il signor Filippo de Romanis a prétendu que c'était la rencontre deDrusus avec les Gaulois, près de la ville de Lyon.»
Prouvons que ce n'est pas plus la rencontre de Drusus avec les Gaulois près de la ville de Lyon que ce n'est la défaite des Gaulois à Delphes.
Selon le signor de Romanis, le chef vainqueur de la mosaïque serait Néron Claudius Drusus; le cavalier blessé, un chef gaulois; et le personnage du char, un barde; quant aux noms de ce barde et de ce chef, les noms gaulois sont si barbares et si difficiles à prononcer que le signor de Romanis ne les indique pas même par une pauvre petite initiale.
Il signor de Romanis est de l'avis du proverbe qui dit que quand on prend du galon on n'en saurait trop prendre; pendant qu'il était en train d'inventer un système, il a inventé une bataille: en effet, sa bataille n'a pas plus de nom que son chef gaulois et son barde.
Malheureusement, malgré ce vague si favorable aux théories systématiques, il y a deux choses positives. La première, c'est que les médailles qui restent des Druses ne ressemblent en rien au chef vainqueur de la mosaïque. La seconde, c'est que le prétendu barde monté sur le char tient un arc et non une lyre. Je sais bien qu'un arc est un instrument à corde, mais je doute que jamais les bardes se soient servis d'un arc pour s'accompagner.
J'ai donc grand'peur que la mosaïque ne représente pas la rencontre deDrusus avec les Gaulois près de la ville de Lyon.
«Il signor Pasquale Ponticelli a prétendu que c'était la défaite desÉgyptiens par César.»
Prouvons que ce n'est pas plus la défaite des Égyptiens par César que ce n'est la défaite des Gaulois près de la ville de Lyon.
Selon il signor Pasquale Ponticelli, le chef vainqueur est César, le guerrier blessé est Achille, le roi fugitif est Ptolémée.
Il y a tout bonnement une impossibilité par personne citée à ce que cela soit.
Le chef vainqueur de la mosaïque a trente ans à peu près, et à cette époque César en avait cinquante un ou cinquante-deux.
Le guerrier blessé ne peut être le général égyptien Achille, puisque le général égyptien Achille fut, avant la bataille, tué en trahison par l'eunuque Ganimède.
Enfin, le roi fugitif ne peut être Ptolémée, puisque Ptolémée avait à cette époque dix-sept ans à peine, et que le roi vaincu parait en avoir de quarante-cinq à cinquante.
Il est vrai que cela pourrait s'arranger si César cédait à Ptolémée les vingt-un ou vingt-deux ans qu'il a de trop; mais resterait encore le malheureux général Achille, que nous ne saurions, en conscience, ressusciter pour faire plaisir au signor Pasquale Ponticelli.
Nous ne parlons pas des costumes, qui ne s'appliquent ni aux Romains du temps de César, ni aux Egyptiens du temps de Ptolémée.
Mais, dira peut-être il signor Pasquale Ponticelli, ce n'est point de la bataille d'Alexandrie que j'ai voulu parler, mais de la seconde bataille qui rendit César maître de la monarchie égyptienne.
A ceci nous répondrons qu'à cette seconde bataille, le roi Ptolémée, qui, au reste, n'avait que quelques mois de plus qu'à la première, était revêtu d'une cuirasse d'or; puisque, lorsqu'on le retira du Nil, mort et défiguré, ce fut à cette cuirasse qu'on le reconnut.
Or, sur toute la personne du roi fugitif il n'y a pas la moindre apparence de cette cuirasse d'or, qui cependant était assez importante pour que le peintre ne la laissât point à l'arsenal.
Ce n'est donc point la défaite des Egyptiens par César.
«Le marquis Arditi prétend que c'est la mort de Sarpédon.»
Prouvons que ce n'est pas plus la mort de Sarpédon que ce n'est la défaite des Egyptiens par César.
Sarpédon eut deux rencontres avec les Grecs, c'est vrai; près du hêtre sacré, c'est encore vrai; mais, quoique fils de Jupiter, Sarpédon n'était pas heureux en guerre: dans la première, Sarpédon fut blessé, dans la seconde, il fut tué.
Traduisons littéralement Homère, et voyons si le sujet de la mosaïque s'applique le moins du monde à l'une ou l'autre de ces deux rencontres de Sarpédon.
La première de ces deux rencontres eut lieu avec Tlépolème, fils d'Hercule et petit-fils de Jupiter. Sarpédon était par conséquent l'oncle de Tlépolème. Voici comment l'oncle parle au neveu:
«Tlépolème, si Hercule détruisit Troie, la ville sacrée, c'était pour punir la perfidie du fier Laomédon, qui paya par des paroles insolentes celui qui avait si bien agi à son égard, et lui refusa les chevaux pour lesquels il était venu d'aussi loin. Eh bien! je te le dis, tu recevras de moi la mort et le noir enfer, et, frappé de mon javelot, tu me donneras, à moi, la gloire, et ton âme à Pluton.»
Ainsi parla Sarpédon.
Maintenant, voici comment le neveu répond à l'oncle:
«Tlépolème élève son javelot aigu, et les deux longs javelots des guerriers partent de leurs mains. Sarpédon lança le sien, et la pointe alla frapper Tlépolème à la gorge: la sombre nuit de la mort couvrit ses yeux. Tlépolème frappa Sarpédon à la cuisse de son long javelot, et le fer impétueux écarta les chairs et pénétra jusqu'à l'os. Les amis de Sarpédon l'entraînent loin du combat; il porte encore le javelot long et pesant; aucun de ceux qui se pressent autour de lui ne s'en aperçoit et ne pense à retirer le fer dangereux pour qu'il remonte sur son char, tant ils s'étaient empressés de le tirer de ce danger.»
Le guerrier vainqueur de la mosaïque est armé d'une lance et non d'un javelot. Le guerrier vaincu n'a pas lancé son javelot, mais de douleur a laissé tomber sa lance près de lui. Tlépolème n'est pas le moins du monde frappé à la gorge, et Sarpédon est frappé non pas à la cuisse, mais dans le flanc; et la lance, qui n'a pas trouvé d'os pour l'arrêter, passe d'un pied et demi de l'autre côté du corps; de plus, comme cette lance peut avoir douze pieds de long, il serait difficile que les amis de Sarpédon ne s'aperçussent point que, tout fils de Jupiter qu'il est, le héros doit en être incommodé. De plus, ils sont pressés de faire remonter Sarpédon sur son cheval, et le guerrier blessé de la mosaïque est à cheval.
L'artiste n'a donc évidemment pas eu l'idée de représenter ce premier combat; passons au second.
Cette fois, la lutte a lieu entre Sarpédon et Patrocle. Voici comment parle Homère. Nous demandons pardon à nos lecteurs de la simplicité de notre traduction littérale; elle ne ressemble ni à celle du prince Lebrun ni à celle de M. Bitaubé, mais ce n'est pas notre faute.
«Lorsque les deux guerriers se furent approchés en face l'un de l'autre, Patrocle frappa le courageux Trasymèle, qui était le meilleur écuyer de Sarpédon, et, lui lançant un trait dans le ventre, il le renversa à terre. Sarpédon, frappant le second, lance à son tour son javelot aigu et atteint le cheval Pédase à l'épaule droite. Le cheval pousse des cris, tombe au milieu des rênes et meurt: les deux autres s'arrêtent, le timon craque, et les chevaux s'embarrassent, car Pédase gît au milieu des rênes; Automédon tire sa longue épée et coupe le trait à la volée. Ils recommencent alors leur périlleux combat; Sarpédon lance de nouveau à son ennemi un trait aigu: le javelot rase l'épaule gauche de Patrocle, mais ne le touche pas; enfin Patrocle lance son trait, qui ne sort pas inutilement de sa main, mais va frapper à l'endroit où le diaphragme embrasse le coeur nerveux et plein de vie. Sarpédon tombe alors comme un chêne, ou comme un pin que sur la montagne les hommes abattent avec des haches tranchantes.»
Or, le combat de la mosaïque ressemble encore moins à la seconde rencontre de Sarpédon qu'à la première.
Où est Trasymèle, le meilleur écuyer de Sarpédon? où est le cheval Pédase, blessé à l'épaule droite? où est Automédon coupant le trait? où est enfin Sarpédon frappé au coeur? à moins que déjà, du temps d'Homère, les médecins n'aient mis le coeur à droite.
Ce n'est donc pas la mort de Sarpédon.
«Enfin il signor Giuseppe Sanchez a prétendu que c'était une rencontre entre Achille et Hector.»
Prouvons que ce n'est pas plus une rencontre entre Achille et Hector que ce n'est la mort de Sarpédon.
Voici, selon le signor Giuseppe Sanchez, le paragraphe d'Homère auquel le peintre a emprunté son sujet:
Ulysse vient supplier Achille d'oublier l'injure que lui a faite Agamemnon, mais Achille le renvoie plus loin qu'il ne veut aller, et, rappelant les services rendus aux Grecs, il dit:
«Tant que je combattis avec les Grecs, Hector n'osa point lutter avec moi ni s'aventurer hors de ses murs, toujours il restait à la porte de Scée et sous un hêtre; cependant un jour il osa me braver, mais il put à peine échapper à mes coups.»
Nous vous voyons venir, monsieur Sanchez.
Vous n'avez pas voulu choisir un des combats racontés par Homère. Non. Homère poète, peintre, historien, Homère est trop précis, trop descripteur. Il eût été trop facile, Homère à la main, de vous réfuter. Vous avez préféré prendre quelque chose de vague, et vous avez prétendu que l'artiste avait pris à la volée les quelques mois de rodomontade jetés au vent par la colère d'Achille, et qu'il en avait fait un tableau. Ce n'est pas probable; mais, n'importe, admettons votre donnée.
C'est donc la rencontre d'Achille et d'Hector près de la porte deScée.
D'abord, monsieur Sanchez, Achille avait des chevaux de rechange. Il avait, à cette époque, Xanthe et Balius, fils de Podarge et du Zéphyr, et par conséquent immortels, il avait de plus Pédase, qu'il avait pris au siége de Thèbes, et qui, au dire d'Homère, tout mortel qu'il était, était digne d'être attelé près de ses deux collègues divins.
Mais, quoique Achille dût monter à cheval comme un membre du Jokey-Club ou comme un écuyer de Franconi, Achille ne montait jamais à cheval quand il s'agissait de combattre. Fi donc! les héros comme Achille avaient un char, un automédon pour conduire ce char, et au fond de ce char tout un arsenal de piques et de javelots. Combattre à cheval! pour qui prenez-vous le divin fils de Thétis et de Pelée? C'est bon pour des pleutres et des faquins; mais du temps d'Homère les gens comme il faut combattaient en char. Ecoutez Nestor:
«Contenez vos chevaux, dit-il, prenez garde qu'ils ne portent le désordre dans nos lignes; qu'aucun de vous ne s'abandonne à sa fougueuse ardeur, qu'aucun ne sorte des rangs pour attaquer l'ennemi, qu'aucun ne recule; vous seriez bientôt rompus et défaits. Si quelqu'un est forcé d'abandonner son char pour monter sur un autre, qu'il ne se serve plus que de ses javelots.»
Puis, s'il vous plaît, à cette époque, Achille avait encore ses armes, puisque Patrocle n'était pas mort. Où est donc l'immense bouclier sous lequel gémissait le bras de Patrocle? où est le casque terrible dont le cimier seul, en se balançant, faisait fuir les Troyens? où Achille dit-il que lorsque Hector a fui devant lui, lui Achille était nu-tête? Certes, Achille n'est point assez modeste pour avoir oublié une pareille circonstance.
Donc le chef vainqueur de la mosaïque ne peut être Achille, puisque le vainqueur de la mosaïque n'est pas sur le char d'Achille et ne porte pas les armes d'Achille.
Passons à Hector.
Maintenant, Hector est sur son char, c'est vrai; malheureusement, le chef vaincu de la mosaïque non seulement n'a pas les armes d'Hector, mais encore n'a pas l'âge d'Hector.
Où M. Giuseppe Sanchez a-t-il vu que l'élégant fils de Priam, qui dispute le prix de la beauté à Pâris, le prix du courage à Achille, soit un homme de quarante-cinq à quarante-huit ans? Franchement, quoique Homère ne dise nulle part l'âge d'Achille, tout ce que je peux faire pour M. Sanchez, c'est d'accorder trente ans à Hector.
Puis, j'en demande pardon à M. Sanchez, j'ai lu et relu l'Iliade, et je n'ai vu nulle part qu'Hector se servît d'un arc. C'est Pâris, l'archer de la famille; et Homère est trop adroit pour établir une pareille similitude entre les deux frères. A Hector, il faut les armes offensives du brave; il lui faut les javelots avec lesquels on se bat à vingt pas de distance: il lui faut cette lance au cercle d'or avec laquelle on frappe son ennemi en le joignant; il lui faut l'épée, avec laquelle on lutte corps à corps.
Puis, comme arme défensive, où est ce casque, présent d'Apollon, dont le panache sème la terreur? où est ce grand bouclier qu'il rejette sur ses épaules quand il tourne le dos à l'ennemi et qui le couvre tout entier? où est enfin la cuirasse où s'enfonce si profondément le javelot d'Ajax qu'il déchire jusqu'à sa tunique?
Or, si le guerrier vaincu de la mosaïque n'a pas l'âge d'Hector et n'a pas les armes d'Hector, ce ne peut pas être Hector.
Il en résulte que si l'un ne peut pas être Hector et que l'autre ne puisse pas être Achille, la mosaïque doit nécessairement représenter autre chose que la rencontre d'Achille et d'Hector.
J'en demande pardon à mes lecteurs, mais j'ai voulu prendre les dix systèmes les uns après les autres pour leur prouver qu'il ne faut pas croire trop aveuglément aux systèmes.
Maintenant je pourrais, comme un autre, faire un onzième système, mais je ne donnerai pas ce plaisir à MM. les savans italiens.
Je leur raconterai tout simplement l'histoire d'un pauvre fou que j'ai vu à Charenton, et qui m'a paru non seulement plus sage, mais encore plus logique qu'eux. Sa folie était de se croire un grand peintre, et à son avis il venait d'exécuter son chef-d'oeuvre.
Ce chef-d'oeuvre, recouvert d'une toile verte, était le passage de la mer Rouge par les Hébreux.
Il vous conduisait devant le chef-d'oeuvre, levait la toile verte, et l'on apercevait une toile blanche.
—Voyez, disait-il, voilà mon tableau.
—Et il représente? demandait le visiteur.
—Il représente le passage de la mer Rouge par les Hébreux.
—Pardon, mais où est la mer?
—Elle s'est retirée.
—Où sont les Hébreux?
—Ils sont passés.
—Et les Égyptiens?
—Ils vont venir.
Dites-moi, les savans italiens que nous venons de citer sont-ils aussi sages et surtout aussi logiques que mon fou de Charenton?