Saint Joseph.
Nous avons vu le lazzarone dans sa vie publique et dans sa vie privée; nous l'avons vu dans ses rapports avec l'étranger et dans ses rapports avec ses compatriotes; or, comme l'incrédulité de Francesco pourrait fausser le jugement de nos lecteurs à l'endroit de ses confrères, montrons maintenant le lazzarone dans ses relations avec l'Église.
Un moine prend un batelier au Môle.
—Où allons-nous, mon père?
—Au Pausilippe, dit le moine.
Et le batelier se met à ramer de mauvaise humeur; le moine ne paie jamais son passage. Par hasard il offre une prise de tabac, voilà tout. Cependant il est inouï qu'un batelier ait refusé le passage à un moine.
Au bout de dix minutes, le moine sent quelque chose qui grouille dans ses jambes.
—Qu'est cela? demande-t-il.
—Un enfant, répond le batelier.
—A toi?
—On le dit.
—Mais tu n'en es pas sûr?
—Qui est sûr de cela?
—Vous autres moins que personne.
—Pourquoi nous autres moins que personne.
—Vous n'êtes jamais à la maison.
—C'est vrai: heureusement que nous avons un moyen de nous assurer de la vérité si l'enfant est de nous.
—Lequel?
—Nous le gardons jusqu'à cinq ans.
—Après?
—A cinq ans, nous lui faisons faire une promenade en mer.
—Et puis?
—Et puis, quand nous sommes à la hauteur de Capri ou dans le golfe deBaya, nous le jetons à l'eau.
—Eh bien?
—Eh bien, s'il nage tout seul, il n'y a pas de doute sur la paternité.
—Mais s'il ne nage pas?
—Ah! s'il ne nage pas, c'est tout le contraire. Nous sommes sûrs de la chose comme si nous l'avions vue de nos deux yeux.
—Alors que faites-vous de l'enfant?
—Ce que nous en faisons?
—Oui.
—Que voulez-vous, mon père! comme au bout du compte ce n'est pas sa faute, à ce pauvre petit, et qu'il n'a pas demandé à venir au monde, nous plongeons après lui et nous le retirons de l'eau.
—Ensuite?
—Ensuite nous le rapportons à la maison.
—Et puis?
—Et puis nous lui donnons sa nourriture; c'est ce que nous lui devons. Mais quant à son éducation, c'est autre chose; cela ne nous regarde pas. De sorte que, vous comprenez, mon père, il devient un affreux garnement sans foi ni loi, ne croyant ni à Dieu ni aux saints, maugréant, jurant, blasphémant; mais lorsqu'il a atteint sa quinzième année, quand il n'est plus bon à rien au monde, nous en faisons…
—Vous en faites quoi? Voyons, achève.
—Nous en faisons un moine, mon père.
Il ne faut cependant pas croire que le lazzarone soit voltairien, matérialiste, ou athée; le lazzarone croit en Dieu, espère en l'immortalité de l'âme, et, tout en raillant le mauvais moine, il respecte le bon prêtre.
Il y en avait un qui faisait faire aux lazzaroni tout ce qu'il voulait. Ce prêtre, c'était le célèbre padre Rocco, dont nous avons déjà parlé à propos de la prédication sur les crabes.
Padre Rocco est plus populaire à Naples que Bossuet, Fénelon etFléchier tout ensemble ne le sont à Paris.
Padre Rocco avait trois moyens d'arriver à son but: la persuasion, la menace, les coups. D'abord il parlait avec une onction toute particulière des récompenses du paradis; puis, si le moyen échouait, il passait au tableau des souffrances de l'enfer; enfin, si la menace n'avait pas plus de succès que la persuasion, il tirait un nerf de boeuf de dessous sa robe, et frappait à tour de bras sur son auditoire. Il fallait qu'un pécheur fût bien endurci pour résister à un pareil argument.
Ce fut Padre Rocco qui réussit à faire éclairer Naples. Cette ville, resplendissante aujourd'hui d'huile et de gaz, de réverbères et de lanternes, de cierges et de veilleuses, était, il y a cinquante ans, plongée dans les plus profondes ténèbres. Ceux qui étaient riches se faisaient éclairer la nuit par un porteur de torches; ceux qui étaient pauvres tâchaient de se trouver sur le chemin des riches, et s'ils suivaient la même route qu'eux ils profitaient de leur fanal.
Il résultait de cette obscurité que les vols étaient du double plus fréquens à cette époque qu'ils ne le sont aujourd'hui; ce qui paraît impossible, mais ce qui n'en est pas moins l'exacte vérité.
Aussi la police décida-t-elle un beau matin qu'on éclairerait les trois principales rues de Naples: Chiaja, Toledo et Forcella.
Ce n'était peut-être pas ces trois rues qu'il était urgent d'éclairer, attendu que ces trois rues étaient justement celles qui pouvaient le mieux se passer d'éclairage; mais on n'arrive pas du premier coup à la perfection, et quelque tendance naturelle qu'ait la police à être infaillible, elle est, comme toutes les autres choses de ce monde, soumise au tâtonnement du progrès.
Une cinquantaine de réverbères furent donc éparpillés dans les trois rues susdites, et allumés un beau soir, sans qu'on eût demandé aux lazzaroni si cela leur convenait.
Le lendemain, il n'en restait pas un seul; les lazzaroni les avaient cassés depuis le premier jusqu'au dernier.
On renouvela l'expérience trois fois. Trois fois elle amena les mêmes résultats.
La police en fut pour ses cent cinquante réverbères.
On fit venir padre Rocco, et on lui expliqua l'embarras dans lequel se trouvait le gouvernement.
Padre Rocco se chargea de faire entendre raison aux récalcitrans, pourvu qu'on lui permît d'opérer sur eux à sa manière.
Le gouvernement, enchanté d'être débarrassé de ce soin, donna carte blanche à padre Rocco, lequel se mit incontinent à l'oeuvre.
Padre Rocco avait compris que c'étaient les rues étroites et tortueuses qu'il fallait éclairer d'abord; et il avait avisé comme un centre la rue Saint-Joseph, qui donne d'un côté dans la rue de Tolède, et de l'autre sur la place de Santa-Medina. Il fit donc peindre sur un beau mur blanc qui se trouvait au milieu de la rue à peu près un magnifique saint Joseph.
Les lazzaroni suivirent les progrès de la peinture sur la muraille avec un plaisir visible. Nous avons oublié de dire que le lazzarone est artiste.
Quand la fresque fut achevée, padre Rocco alluma un cierge devant la fresque; il était dévot à saint Joseph, il brûlait un cierge en l'honneur du saint: il n'y avait rien à dire. D'ailleurs, le cierge jetait une fort médiocre clarté. A dix pas du cierge, on pouvait voler, tuer, assassiner; il fallait des yeux de lynx pour distinguer le voleur du volé, l'assassin de la victime, le meurtrissant du meurtri.
Le lendemain, padre Rocco alluma un second cierge; sa dévotion s'accroissait; il n'y avait rien à dire. Seulement deux cierges produisirent le double de la lumière que produisait un seul; les lazzaroni commencèrent à remarquer qu'il faisait un peu bien clair dans la rue Saint-Joseph.
Le surlendemain, padre Rocco alluma un troisième cierge. Cette fois, les lazzaroni se plaignirent, tout haut. Padre Rocco ne tint aucun compte de leurs plaintes; et comme sa dévotion à saint Joseph allait toujours croissant, le quatrième jour il alluma un réverbère.
Cette fois, il n'y avait pas à se tromper aux intentions de padre Rocco; il faisait, à minuit, clair dans la rue Saint-Joseph comme en plein jour.
Les lazzaroni cassèrent le réverbère de padre Rocco, comme ils avaient cassé les réverbères du gouvernement.
Padro Rocco annonça qu'il prêcherait le dimanche suivant sur la puissance de saint Joseph.
C'était une grande affaire qu'un sermon de padre Rocco.
Padre Rocco prêchait rarement, et toujours dans des circonstances suprêmes; ce n'était pas un faiseur de phrases, c'était un diseur de faits.
Or, comme les faits racontés par padre Rocco étaient toujours à la hauteur de l'intelligence de son auditoire, les sermons de padre Rocco produisaient habituellement une profonde impression sur ses ouailles.
Aussi, dès que le bruit se répandit que padre Rocco prêcherait, tous les lazzaroni se répétèrent-ils les uns aux autres cette importante nouvelle, de sorte qu'à l'heure indiquée pour le sermon, non seulement l'église Saint-Joseph était pleine, mais encore il y avait une queue qui bifurquait sur les marches de l'église, et qui remontait d'un côté jusqu'au Mercatello, et descendait de l'autre jusqu'à la place du Palais-Royal.
Les derniers, comme on le comprend bien, ne pouvaient rien entendre, mais ils comptaient sur l'obligeance de ceux qui entendraient pour leur répéter ce qu'ils auraient entendu.
Padre Rocco monta on chaire: il ouvrit la bouche, on fit silence.
—Mes enfans, dit-il, il est bon de vous apprendre que c'est moi qui ai fait peindre le saint Joseph que vous avez pu admirer dans la rue qui porte le nom de ce grand saint.
—Nous le savons, nous le savons, dirent en choeur les lazzaroni.
Padre Rocco, au contraire d'une foule de prédicateurs qui posent d'avance la condition qu'on ne les interrompra point, padre Rocco, dis-je, provoquait ordinairement le dialogue.
—Mes enfans, continua-t-il, il est bon de vous apprendre que c'est moi qui ai mis un cierge devant saint Joseph.
—Nous le savons, reprirent les lazzaroni.
—Que c'est moi qui ai mis deux cierges devant saint Joseph.
—Nous le savons encore.
—Que c'est moi qui ai mis trois cierges devant saint Joseph.
—Nous le savons toujours.
—Enfin, que c'est moi qui ai mis un réverbère devant saint Joseph.
—Mais pourquoi avez-vous mis un réverbère devant saint Joseph, puisqu'on ne met pas de réverbère devant les autres saints?
—Parce que saint Joseph, ayant plus de puissance que tout autre au ciel, doit plus que tout autre être honoré sur la terre.
—Oh! firent les lazzaroni, un instant, padre Rocco; nous avons d'abord le bon Dieu qui passe avant lui.
—J'en conviens, dit padre Rocco.
—La Madone!
—Pardon, la Madone est sa femme.
—Jésus-Christ?
—Jésus-Christ est son fils.
—Ce qui veut dire?…
—Que le mari et le père passent avant la mère et l'enfant.
—Ainsi, saint Joseph a plus de pouvoir que la Madone?
—Oui.
—Il a plus de pouvoir que Jésus-Christ?
—Oui.
—Quel pouvoir a-t-il donc?
—Il a le pouvoir de faire entrer au ciel tous ceux qui lui furent dévots sur la terre.
—Quelque chose qu'ils aient faite?
—Oh! mon Dieu, oui.
—Même les voleurs?
—Même les voleurs.
—Même les brigands?
—Même les brigands.
—Même les assassins?
—Même les assassins.
Il se fit un grand murmure de doute dans l'assemblée. Padre Rocco se croisa les bras et laissa le murmure monter, décroître et s'éteindre.
—Vous doutez? dit padre Rocco.
—Hum! firent les lazzaroni.
—Eh bien! voulez-vous que je vous raconte ce qui est arrivé, pas plus tard qu'il y a huit jours, à Mastrilla?
—A Mastrilla le bandit?
—Oui.
—Qui a été jugé à Gaëte?
—Oui.
—Et pendu à Terracine?
—Oui.
—Racontez, padre Rocco, racontez, s'écrièrent tous les lazzaroni. Padre Rocco n'attendait que cette invitation, aussi ne se fit-il point prier.
—Comme vous le savez, Mastrilla était un brigand sans foi ni loi; mais ce que vous ne savez pas, c'est que Mastrilla était dévot à saint Joseph.
—Non, c'est vrai, nous ne le savions pas, dirent les lazzaroni.
—Eh bien! je vous l'apprends, moi.
Les lazzaroni se répétèrent les uns aux autres:—Mastrilla était dévot à saint Joseph.
—Tous les jours Mastrilla faisait sa prière à saint Joseph, et il lui disait: «Grand saint, je suis un si formidable pécheur que je ne compte que sur vous pour me sauver à l'heure de ma mort, car il n'y a que vous qui puissiez obtenir du bon Dieu qu'un réprouvé comme moi puisse entrer dans le paradis. Tout autre élu y perdrait son latin. Je ne compte donc que sur vous, ô grand saint Joseph!» Voilà la prière qu'il faisait tous les jours.
—Eh bien? demandèrent les lazzaroni.
—Eh bien! répondit le prédicateur, lorsqu'il fut dans les mains du bourreau, qu'il fut sur l'échelle, qu'il eut la corde au cou, il demanda la permission de dire deux lignes de prières.—On la lui accorda. Il répéta alors son oraison habituelle, et, au dernier mot de son oraison, sans attendre que le bourreau le poussât, il sauta de l'échelle en l'air. Cinq minutes après il était pendu.
—Je l'ai vu pendre, dit un des assistans.
—Eh bien! ce que je dis est-il vrai? demanda le prédicateur.
—C'est la vérité pure, répondit le lazzarone.
—Après? après? crièrent les lazzaroni, qui commençaient à prendre un vif intérêt à la narration de padre Rocco.
—A peine Mastrilla fut-il mort qu'il vit deux routes ouvertes devant lui, une qui allait en montant, l'autre qui allait en descendant. Quand on vient d'être pendu, il est permis de ne pas savoir ce qu'on fait. Mastrilla prit la route qui allait en descendant.
Mastrilla descendit, descendit, descendit, pendant un jour, une nuit, et encore un jour; enfin, il trouva une porte. C'était la porte de l'enfer. Mastrilla frappa à la porte. Pluton parut.
—D'où viens-tu? demanda Pluton.
—Je viens de la terre, répondit Mastrilla.
—Que veux-tu?
—Je veux entrer.
—Qui es-tu?
—Je suis Mastrilla.
—Il n'y a pas de place ici pour toi; tu as passé ta vie à prier saintJoseph; va-t'en trouver ton saint.
—Où est saint Joseph?
—Il est au ciel.
—Par où va-t-on au ciel?
—Retourne par où tu es venu, tu trouveras un chemin qui monte; une fois que tu seras sur ce chemin, va toujours tout droit: le ciel est au bout.
—Il n'y a pas à se tromper?
—Non.
—Bien obligé.
—Il n'y a pas de quoi.
Pluton ferma la porte, et Mastrilla prit le chemin du ciel.
Il monta pendant un jour, une nuit et un jour; puis monta encore pendant une nuit, un jour et une nuit, et il trouva une porte. C'était la porte du ciel. Mastrilla frappa à la porte. Saint Pierre parut.
—D'où viens-tu? demanda saint Pierre.
—Je viens de l'enfer, répondit Mastrilla.
—Que veux-tu?
—Je veux entrer.
—Qui es-tu?
—Je suis Mastrilla.
—Comment! s'écria saint Pierre, tu es Mastrilla le bandit, Mastrilla le voleur, Mastrilia l'assassin, et tu demandes à entrer au ciel!
—Dame! on ne veut pas de moi en enfer, dit Mastrilla; il faut bien que j'aille quelque part.
—Et pourquoi ne veut-on pas de toi en enfer?
—Parce que j'ai été toute ma vie dévot à saint Joseph.
—En voilà encore un! dit saint Pierre; cela ne finira donc pas! Mais tant pis, ma foi! Je suis las d'entendre toujours la même chanson. Tu n'entreras pas!
—Comment! je n'entrerai pas?
—Non.
—Et où voulez-vous que j'aille?
—Va-t'en au diable!
—J'en viens.
—Eh bien! retournes-y.
—Ah! non, non! Merci! il y a trop loin; je suis fatigué. Me voilà ici, j'y reste.
—Comment, tu y restes?
—Oui.
—Et tu comptes entrer malgré moi?
—Je l'espère bien.
—Et sur qui comptes-tu pour cela?
—Sur saint Joseph.
—Qui se réclame de moi? demanda une voix.
—Moi, moi! cria Mastrilla, qui reconnut saint Joseph, lequel, passant par hasard, avait entendu prononcer son nom.
—Allons, bon! dit saint Pierre, il ne manquait plus que cela!
—Qu'y a-t-il donc? demanda saint Joseph.
—Rien, dit saint Pierre; absolument rien.
—Comment, rien! s'écria Mastrilla; vous appelez cela rien, vous! Vous m'envoyez en enfer et vous ne voulez pas que je crie!
—Pourquoi envoyez-vous cet homme en enfer? demanda saint Joseph.
—Parce que c'est un bandit, répondit saint Pierre.
—Mais peut-être s'est-il repenti à l'heure de sa mort?
—Il est mort impénitent!
—Ce n'est pas vrai! s'écria Mastrilla.
—A quel saint t'es-tu voué en mourant? demanda saint Joseph.
—Mais à vous, grand saint, à vous en personne, à vous, et pas à un autre. Mais c'est par jalousie ce que saint Pierre en fait.
—Qui es-tu? demanda saint Joseph.
—Je suis Mastrilla.
—Comment! tu es Mastrilla, mon bon Mastrilla, qui tous les jours me faisais sa prière?
—C'est moi-même en personne.
—Et qui au moment de ta mort t'es adressé à moi, directement à moi?
—A vous seul.
—Et il veut t'empêcher d'entrer?
—Si vous n'étiez pas passé là, c'était fini.
—Mon cher saint Pierre, dit Joseph prenant un air digne, j'espère que vous allez laisser passer cet homme?
—Ma foi, non, dit saint Pierre; je suis concierge ou je ne le suis pas. Si l'on n'est pas content de moi qu'on me destitue; mais je veux être maître à ma porte, et ne tirer le cordon que quand il me plaît.
—Eh bien! alors, dit saint Joseph, vous trouverez bon que nous référions de la chose au bon Dieu. Vous ne lui contesterez pas le droit d'ouvrir le paradis à qui bon lui semble.
—Soit! allons au bon Dieu.
—Mais laissez entrer cet homme, au moins.
—Qu'il attende à la porte.
—Que dois-je faire, grand saint? demanda Mastrilla. Faut-il que je force la consigne ou faut-il que j'obéisse?
—Attends, mon ami, dit saint Joseph, et si tu n'entres pas, c'est moi qui sortirai; entends-tu?
—J'attendrai, dit Mastrilla.
Saint Pierre referma la porte, et Mastrilla s'assit sur le seuil.
Les deux saints se mirent à la recherche du bon Dieu. Au bout d'un instant ils le trouvèrent occupé à dire l'office de la Vierge.
—Encore! dit le bon Dieu en entendant le bruit que faisaient les deux saints en entrant; mais on ne peut donc pas être tranquille dix minutes! Que me veut-on? leur dit-il.
—Seigneur, dit saint Pierre, c'est saint Joseph…
—Seigneur, dit saint Joseph, c'est saint Pierre…
—Mais vous vous querellerez donc toujours! Mais je serai donc éternellement occupé à mettre la paix entre vous!
—Seigneur, dit saint Joseph, c'est saint Pierre qui ne veut pas laisser entrer mes dévots.
—Seigneur, dit saint Pierre, c'est saint Joseph qui veut faire entrer tout le monde.
—Et moi je vous dis que vous êtes un égoïste! reprit saint Joseph.
—Et vous un ambitieux! reprit saint Pierre.
—Silence! dit le bon Dieu, voyons, de quoi s'agit-il?
—Seigneur, demanda saint Pierre, suis-je concierge du paradis ou non?
—Vous l'êtes. On pourrait en trouver un meilleur, mais enfin vous l'êtes.
—Ai-je le droit d'ouvrir ou de fermer la porte à ceux qui se présentent?
—Vous l'avez; mais, vous comprenez, il faut être juste. Qui est-ce qui se présente?
—Un bandit, un voleur, un assassin.
—Oh! fit le bon Dieu.
—Qui vient d'être pendu.
—Oh! oh! Est-ce vrai, saint Joseph?
—Seigneur… répondit saint Joseph un peu embarrassé.
—Est-ce vrai? oui ou non? répondez.
—Il y a du vrai, dit saint Joseph.
—Ah! fit saint Pierre triomphant.
—Mais cet homme m'a toujours été particulièrement dévot, et je ne puis pas abandonner mes amis dans le malheur.
—Comment s'appelait-il? demanda le bon Dieu.
—Mastrilla, répondit saint Joseph avec une certaine hésitation.
—Attendez donc! attendez donc! fit le bon Dieu cherchant dans sa mémoire; Mastrilla, Mastrilla, mais je connais cela, moi.
—Un voleur, dit saint Pierre.
—Oui.
—Un brigand, un assassin.
—Oui, oui.
—Qui se tenait sur la route de Rome à Naples, entre Terracine etGaëte.
—Oui, oui, oui.
—Et qui pillait toutes les églises.
—Comment! et c'est cet homme-là que tu veux faire entrer ici? demanda le bon Dieu à saint Joseph.
—Pourquoi pas? dit saint Joseph; le bon larron y est bien.
—Ah! tu le prends sur ce ton-là! dit le bon Dieu, à qui ce reproche était d'autant plus sensible que c'était toujours celui que lui faisaient les saints lorsqu'on leur refusait de laisser entrer quelqu'un de leurs protégés.
—C'est celui qui me convient, dit saint Joseph.
—Bon! nous allons voir! Saint Pierre?
—Seigneur.
—Je vous défends de laisser entrer Mastrilla.
—Faites bien attention à ce que vous ordonnez là, Seigneur, reprit saint Joseph.
—Saint Pierre, je vous défends de laisser entrer Mastrilla, dit le bon Dieu. Vous entendez?
—Parfaitement, Seigneur. Il n'entrera pas, soyez tranquille.
—Ah! il n'entrera pas? dit saint Joseph.
—Non, dit le bon Dieu.
—C'est votre dernier mot?
—Oui.
—Vous y tenez?
—J'y tiens.
—Il est encore temps de revenir là-dessus.
—J'ai dit.
—En ce cas-là, adieu, Seigneur.
—Comment! adieu?
—Oui, je m'en vais.
—Où?
—Je retourne à Nazareth.
—Vous retournez à Nazareth, vous!
—Certainement. Je n'ai pas envie de rester dans un endroit où l'on me traite comme vous le faites.
—Mon cher, dit le bon Dieu, voilà déjà la dixième fois que vous me faites la même menace.
—Eh bien! je ne vous la ferai pas une onzième.
—Tant mieux!
—Ah! tant mieux! Alors vous me laissez partir?
—De grand coeur.
—Vous ne me retenez pas?
—Je m'en garde.
—Vous vous en repentirez.
—Je ne crois pas.
—C'est ce que nous allons voir.
—Eh bien, voyons!
—Réfléchissez-y.
—C'est réfléchi.
—Adieu, Seigneur.
—Adieu, saint Joseph.
—Il est encore temps, dit saint Joseph en revenant.
—Vous n'êtes pas encore parti? dit le bon Dieu.
—Non, mais cette fois je pars.
—Bon voyage!
—Merci.
Le bon Dieu se remit à ses affaires, saint Pierre retourna à sa porte, saint Joseph rentra chez lui, ceignit ses reins, prit son bâton de voyage et passa chez la Madone.
La Madone chantait leStabat Materde Pergolèse, qui venait d'arriver au ciel. Les onze mille vierges lui servaient de choeur; les séraphins, les chérubins, les dominations, les anges et les archanges lui servaient d'instrumentistes; l'ange Gabriel conduisait l'orchestre.
—Psitt! fit saint Joseph.
—Qu'y a-t-il? demanda la Madone.
—Il y a qu'il faut me suivre.
—Où cela!
—Que vous importe?
—Mais enfin?
—Êtes-vous ma femme, oui ou non?
—Oui.
—Eh bien, la femme doit obéissance à son époux.
—Je suis votre servante, monseigneur, et j'irai où vous voudrez, dit la Madone.
—C'est bien, dit saint Joseph. Venez.
La Madone suivit saint Joseph les yeux baissés et avec sa résignation habituelle, toujours prête qu'elle était à donner l'exemple du devoir et de la vertu au ciel comme sur la terre.
—Eh bien! demanda saint Joseph, que faites-vous?
—Je vous obéis, monseigneur.
—Vous me suivez seule?
—Je m'en vais comme je suis venue.
—Ce n'est pas de cela qu'il s'agit: emmenez votre cour, emmenez! La Madone fit un signe, et les onze mille vierges marchèrent derrière elle en chantant; elle fit un autre signe, et les séraphins, les chérubins, les dominations, les anges et les archanges, l'accompagnèrent en jouant de la viole, de la harpe et du luth.
—C'est bien, dit saint Joseph, et il entra chez Jésus-Christ.
Jésus-Christ revoyait l'évangile de saint Mathieu, dans lequel s'étaient glissées quelques erreurs de typographie.
—Psitt! fit saint Joseph.
—Qu'y a-t-il? demanda Jésus-Christ.
—Il y a qu'il faut me suivre.
—Où cela?
—Que vous importe!
—Mais enfin?
—Etes-vous mon fils, oui ou non!
—Oui, dit Jésus-Christ.
—Le fils doit obéissance à son père.
—Je suis votre serviteur, mon père, dit le Christ, et j'irai où vous voudrez.
—C'est bien, dit saint Joseph; venez.
Le Christ suivit saint Joseph avec cette douceur qui l'a fait si fort, et cette humilité qui l'a fait si grand.
—Eh bien! demanda saint Joseph, que faites-vous?
—Je vous obéis, mon père.
—Vous me suivez seul?
—Je m'en vais comme je suis venu.
—Ce n'est pas de cela qu'il s'agit; emmenez votre cour, emmenez. Jésus fit un signe: les apôtres se rangèrent autour de lui; Jésus éleva la voix, et les saints, les saintes et les martyrs accoururent.
—Suivez-moi, dit le Christ.
Et les apôtres, les saints, les saintes et les martyrs marchèrent à sa suite.
Il prit la tête du cortége et s'achemina vers la porte. Derrière lui venaient la Madone et toute la population du ciel.
Ils rencontrèrent le Saint-Esprit que causait avec la colombe de l'arche.
—Où donc allez-vous comme cela? demanda le Saint-Esprit.
—Nous allons faire un autre paradis, dit saint Joseph.
—Et pourquoi cela?
—Parce que nous ne sommes pas contens de celui-ci.
—Mais le bon Dieu?…
—Le bon Dieu, nous le laissons.
—Oh! il y a quelque erreur là-dessous, dit le Saint-Esprit.Voulez-vous permettre que j'aille en conférer avec le Seigneur?
—Allez, dit saint Joseph, mais dépêchez-vous, nous sommes pressés.
—J'y vole et je reviens, dit le Saint-Esprit.
Le Saint-Esprit entra dans l'oratoire du bon Dieu et alla s'abattre sur son épaule.
—Ah! c'est vous? dit le bon Dieu. Quelle nouvelle?
—Mais une nouvelle terrible!
—Laquelle?
—Vous ne savez donc pas?
—Non.
—Saint Joseph s'en va.
—C'est moi qui l'ai mis à la porte.
—Vous, Seigneur?
—Oui, moi. Il n'y avait plus moyen de vivre avec lui; c'étaient tous les jours de nouvelles prétentions, de nouvelles exigences. On aurait dit qu'il était le maître ici.
—Eh bien! vous avez fait là une belle chose!
—Comment?
—Il emmène la Madone.
—Bah!
—Il emmène Jésus-Christ.
—Impossible!
—La Madone emmène les onze mille vierges, les séraphins, les chérubins, les dominations, les anges, les archanges.
—Que me dites-vous là!
—Le Christ emmène les apôtres, les saints, les saintes et les martyrs.
—Mais c'est donc une défection!
—Générale.
—Que va-t-il donc me rester, à moi?
—Les prophètes Isaïe, Ézéchiel, Jérémie.
—Mais je vais m'ennuyer à mourir, moi!
—C'est comme cela.
—Vous vous serez trompé.
—Regardez.
Le bon Dieu regarda par cette même fenêtre où notre grand poète Béranger le vit, et il aperçut une foule immense qui se pressait du côté de la porte du paradis; tout le reste du ciel était vide, à l'exception d'un petit coin où causaient les trois prophètes.
Le bon Dieu comprit d'un seul coup d'oeil la situation critique dans laquelle il se trouvait.
—Que faut-il faire? demanda le bon Dieu au Saint-Esprit.
—Dame! dit celui-ci, je ne connais pas l'état de la question.
—Le bon Dieu lui raconta tout ce qui s'était passé entre lui et saint Joseph a propos de Mastrilla, et comme quoi il avait donné raison à saint Pierre.
—C'est une faute, dit le Saint-Esprit.
—Comment, c'est une faute! s'écria le bon Dieu.
—Eh! mon Dieu, oui. Il ne s'agit point ici du plus ou moins de mérite du protégé; il s'agit du plus ou moins de puissance du protecteur.
—Un malheureux charpentier!
—Voilà ce que c'est de lui avoir fait une position! il en abuse.
—Mais que faire?
—Il n'y a pas deux moyens: il faut en passer par ce qu'il voudra.
—Mais il est capable de m'imposer des conditions nouvelles!
—Il faut les accepter de suite. Plus vous attendrez, plus il deviendra exigeant.
—Allez donc me le chercher, dit le bon Dieu.
—J'y vais, dit le Saint-Esprit.
En un coup d'aile le Saint-Esprit fut à la porte du paradis: rien n'était changé; saint Joseph avait la main sur la clé, et tout le monde attendait qu'il ouvrît la porte pour sortir avec lui. Quant à saint Pierre, en sa qualité d'apôtre, il avait été forcé de se mettre à la suite du Christ.
—Le bon Dieu vous demande, dit le Saint-Esprit à saint Joseph.
—Ah! c'est bien heureux! dit celui-ci.
—Il est disposé à faire tout ce que vous voulez.
—Je savais bien qu'il en viendrait là.
—Vous pouvez renvoyer chacun à son poste.
—Non pas, non pas; je prie au contraire tout le monde de m'attendre ici. Si nous ne nous entendions pas, ce serait à recommencer.
—Nous attendrons, dirent la Madone et le Christ.
—C'est bien, dit saint Joseph.
Et, précédé du Saint-Esprit, il alla retrouver le bon Dieu.
—Seigneur, dit le Saint-Esprit entrant le premier, voici saintJoseph.
—Ah! c'est bien heureux! dit le bon Dieu.
—Je vous avais prévenu, répondit saint Joseph.
—Mauvaise tête!
—Écoutez, on est saint ou on ne l'est pas; si on est saint, il faut avoir le droit de faire entrer dans le paradis ceux qui se réclament de vous; si on ne l'est pas, il faut s'en aller autre part.
—C'est bien, c'est bien; n'en parlons plus.
—Mais, au contraire, parlons-en; c'est fini pour aujourd'hui, mais cela recommencera demain.
—Que veux-tu? voyons.
—Je veux que tous ceux qui auront eu confiance en moi pendant leur vie puissent compter sur moi après leur mort.
—Diable! Sais-tu ce que tu demandes là?
—Parfaitement.
—Si je donnais un pareil privilége à tout le monde.
—D'abord, je ne suis pas tout le monde, moi.
—Voyons, transigeons.
—C'est à prendre ou à laisser.
—Le quart?
—Je m'en vais.
Et saint Joseph fit un pas.
—La moitié?
—Adieu.
Et saint Joseph gagna la porte.
—Les trois quarts?
—Bonsoir!
Et saint Joseph sortit.
—Est-ce qu'il s'en va tout de bon? demanda le bon Dieu.
—Tout de bon! répondit le Saint-Esprit.
—Il ne se retourne point?
—Pas le moins du monde.
—Il ne ralentit pas sa marche?
—Il se met à courir.
—Volez après lui, et dites-lui qu'il revienne.
Le Saint-Esprit vola après saint Joseph, et le ramena à grand peine.
—Eh bien! dit le bon Dieu, puisque le maître ici c'est vous et non pas moi, il sera fait comme vous le voulez.
—Envoyez chercher le notaire, dit saint Joseph.
—Comment, le notaire! s'écria le bon Dieu; vous ne vous en rapportez pas à ma parole.
—Verba volant, dit saint Joseph.
—Appelez un notaire, dit le bon Dieu.
Le notaire fut appelé, et saint Joseph est possesseur aujourd'hui d'un acte parfaitement en règle qui l'autorise à faire entrer dans le paradis quiconque lui est dévot.
Or, je vous le demande maintenant, un saint comme saint Joseph peut-il se contenter d'un mauvais cierge comme un saint de troisième ou de quatrième ordre, et ne mérite-t-il pas un réverbère?
—Il en mérite dix, il en mérite vingt, il en mérite cent! crièrent les lazzaroni. Vive saint Joseph! vive le père du Christ! vive le mari de la Madone! à bas saint Pierre!
Le même soir, padre Rocco fit allumer dix réverbères dans la rue Saint-Joseph. Le lendemain, il en fit allumer vingt dans les rues adjacentes; le surlendemain, il en fit allumer cent dans les environs; le tout à la plus grande gloire du saint auquel l'histoire qu'il venait de raconter avait improvisé une si grande popularité.
Ce fut ainsi que les réverbères de la rue Saint-Joseph, débordant d'un côté dans la rue de Tolède et de l'autre sur la place de Santa-Mediana, finirent à peu par se glisser, grâce au pieux stratagème de padre Rocco, dans les rues les plus sombres et les plus désertes de Naples.
La villa Giordani.
Une violente éruption du Vésuve, miraculeusement calmée par saintJanvier, donna lieu à un étrange épisode.
Sur le penchant du Vésuve, à la source d'une des branches du Sebetus, s'élevait une de ces charmantes villas, comme on en voit blanchir au fond des délicieux tableaux de Léopold Robert. C'était une élégante bâtisse carrée, plus grande qu'une maison, moins imposante qu'un palais, au portique soutenu par des colonnes, au toit en terrasse, aux jalousies vertes, au perron surchargé de fleurs, dont les degrés conduisaient à un jardin tout planté d'orangers, de lauriers roses et de grenadiers. A l'un des angles de cette coquette habitation s'élevait un bouquet de palmiers dont les cimes, dépassant le toit, retombaient dessus comme un panache, et donnaient à tout l'ensemble du bâtiment un petit air oriental qui faisait plaisir à voir. Toute la journée, comme c'est l'habitude à Naples, la villa muette semblait solitaire et restait fermée; mais, lorsque le soir arrivait, et avec le avec le soir la brise de la mer, les jalousies s'ouvraient doucement, pour respirer, et alors ceux qui passaient au pied de cette demeure enchantée pouvaient voir, à travers les fenêtres, des appartemens aux meubles dorés et aux riches tentures, dans lesquels passaient, appuyés au bras l'un de l'autre, et se regardant avec amour, un beau jeune homme et une belle jeune femme. C'étaient les maîtres de ce petit palais de fée, le comte Odoardo Giordani et sa jeune femme la comtesse Lia.
Quoique les deux jeunes gens s'aimassent depuis long-temps, il y avait six mois seulement qu'ils étaient unis l'un à l'autre. Ils avaient dû se marier au moment où la révolution napolitaine avait éclaté; mais alors le comte Odoardo, que sa naissance et ses principes attachaient à la cause royale, avait suivi le roi Ferdinand en Sicile, était resté à Palerme, comme chevalier d'honneur de la reine, pendant sept à huit mois; puis, au moment où le cardinal Ruffo avait fait son expédition de Calabre, le comte Odoardo avait demandé à sa souveraine la permission de partir avec lui, et, l'ayant obtenue, avait accompagné cet étrange chef de partisans dans sa marche triomphale vers Naples. Il était entré avec lui dans la capitale, avait retrouvé sa Lia fidèle, et, comme rien ne s'opposait plus à son mariage, il l'avait épousée. Fuyant alors les massacres qui désolaient la ville, il avait emporté sa jeune femme dans le paradis que nous avons essayé de décrire, qu'ils habitaient ensemble depuis six mois, et où le comte eût été, sans contredit, l'homme le plus heureux de la terre, sans un événement qui venait de lui arriver et qui troublait profondement son bonheur.
Tous les membres de sa famille n'avaient point partagé la haine qu'il portait aux Français, et qui lui avait fait quitter Naples à leur approche. Le comte avait une soeur cadette nommée Teresa, belle et chaste enfant qui s'épanouissait comme un lis à l'ombre du cloître. Selon l'habitude des familles napolitaines, l'avenir d'amour et de bonheur de la jeune fille, cet amour que Dieu a permis à toute créature humaine d'espérer, avait été sacrifié à l'avenir d'ambition de son frère aîné. Avant que la pauvre Teresa sût ce que c'était que le monde, la grille d'un couvent s'était fermée entre le monde et elle; et, lorsque son père était mort, lorsque son frère aîné, qui l'adorait, était devenu maître de sa liberté, depuis trois ans déjà ses voeux étaient prononcés.
La première parole du comte Odoardo à sa soeur, en la revoyant après la mort de son père, avait été l'offre de lui faire obtenir du saint père la rupture d'un engagement pris avant qu'elle connût la valeur du serment prononcé, et qu'elle pût apprécier l'étendue du sacrifice qu'elle allait faire; mais pour la pauvre enfant, qui n'avait vu le monde qu'à travers le voile insouciant de ses premières années, dont le coeur ne connaissait d'autre amour que celui qu'elle avait voué au Seigneur, le cloître avait son charme, et la solitude son enchantement; elle remercia donc son frère bien-aimé de l'offre qu'il lui faisait, mais elle l'assura qu'elle se trouvait heureuse et qu'elle craignait tout changement qui viendrait donner à son existence un autre avenir que celui auquel elle s'était habituée.
Le jeune homme, qui commençait à aimer, et qui savait quel changement l'amour apporte dans la vie, se retira en priant Dieu de permettre que sa soeur ne regrettât jamais la résolution qu'elle avait prise.
Quelques mois s'écoulèrent; puis arrivèrent les événemens que nous avons racontés: le comte Odoardo se retira en Sicile, comme nous l'avons dit, laissant la jeune carmélite sous la garde du Seigneur.
Les Français entrèrent à Naples, et la république parthénopéenne fut proclamée: un des premiers actes du nouveau gouvernement fut, ainsi que l'avait fait sa soeur aînée la république française, d'ouvrir les portes de tous les couvens et de déclarer que les voeux prononcés par force étaient nuls.
Puis, comme cette décision était insuffisante pour déterminer les femmes surtout à quitter l'asile où elles s'étaient habituées à vivre et où elles comptaient mourir, un décret arriva bientôt qui déclarait les ordres religieux complètement abolis.
Force fut alors aux pauvres colombes de sortir de leur nid; Teresa se retira chez sa tante, qui l'accueillit comme si elle eût été sa fille; mais la maison de la marquise de Livello (c'est ainsi que se nommait la tante de Teresa) était mal choisie pour que la jeune religieuse pût retrouver le calme qu'elle regrettait. La marquise, que sa position aristocratique, sa fortune et sa naissance attachaient de coeur à la maison de Bourbon, avait craint d'être compromise par cet attachement bien connu, et elle s'était empressée de recevoir chez elle le général Championnet et les principaux chefs de l'armée française.
Parmi ces officiers il y avait un jeune colonel de vingt-quatre ans. A cette époque, on était colonel de bonne heure. Celui-ci, sans naissance, sans fortune, était parvenu à ce grade, aidé par son seul courage. A peine eut-il vu Teresa qu'il en devint amoureux; à peine Teresa l'eut-elle vu qu'elle comprit qu'il y a d'autre bonheur dans la vie que la solitude et le repos du cloître.
Les jeunes gens s'aimèrent, l'un avec l'imagination d'un Français, l'autre avec le coeur d'une Italienne. Cependant, dès le premier retour qu'ils avaient fait sur eux-mêmes, ils avaient compris que cet amour ne pouvait être que malheureux. Comment la soeur d'un émigré royaliste pouvait-elle épouser un colonel républicain?
Les jeunes gens ne s'en aimèrent pas moins, et peut-être ne s'en aimèrent-ils que davantage. Trois mois passèrent comme un jour; puis cet ordre fatal, qui devait être le signal de si grands malheurs, arriva à l'armée française de battre en retraite, et vint réveiller les amans au milieu de leur songe d'or. Il ne s'agissait point de se quitter: l'amour des jeunes gens était trop grand pour s'arrêter un instant à l'idée d'une séparation. Se séparer c'était mourir, et tous deux se trouvaient si heureux, qu'ils avaient bonne envie de vivre.
En Italie, pays des amours instantanées, tout a été prévu pour qu'à chaque heure du jour et de la nuit un amour du genre de celui qui liait le jeune colonel à Teresa pût recevoir sa sanctification. Deux amans se présentent devant un prêtre, lui déclarent qu'ils désirent se prendre pour époux, se confessent, reçoivent l'absolution, vont s'agenouiller devant l'autel, entendent la messe et sont mariés.
Le colonel proposa à Teresa un mariage de ce genre. Teresa accepta.Il fut convenu que pendant la nuit qui précéderait le départ desFrançais, Teresa quitterait le palais de sa tante, et que les deuxjeunes gens iraient recevoir la bénédiction nuptiale dans l'église delCarmine, située place duMercato nuovo.
Tout se fit ainsi qu'il avait été arrêté, à une chose près. Les deux jeunes gens se présentèrent devant le prêtre, qui leur dit qu'il était tout disposé à les unir aussitôt qu'il les aurait entendus en confession. Il n'y avait rien à dire, c'était l'habitude: le colonel s'y conforma en s'agenouillant d'un côté du confessionnal, tandis que la jeune fille s'agenouillait de l'autre; et quoique sans doute son récit ne fût pas exempt de certaines peccadiles, le prêtre, qui savait qu'il faut passer quelque chose à un colonel, et surtout à un colonel de vingt-quatre ans, lui remit ses péchés avec une facilité toute patriarcale.
Mais, contre toute attente, il n'en fut pas ainsi de la pauvre Teresa. Le prêtre lui pardonna bien son amour; il lui pardonna sa fuite de chez sa tante, puisque cette fuite avait pour but de suivre son mari; mais quand la jeune fille lui apprit qu'elle avait autrefois été religieuse, qu'elle était sortie de son couvent lors du décret qui abolissait les ordres religieux, le prêtre se leva, déclarant que, déliée aux yeux des hommes, Teresa ne l'était pas aux regards de Dieu. En conséquence, il refusa positivement de bénir leur union. Teresa supplia, le colonel menaça, mais le prêtre resta aussi insensible aux menaces qu'aux prières. Le colonel avait grande envie de lui passer son épée au travers du corps, mais il réfléchit qu'il n'en serait pas mieux marié après cela, et il emporta Teresa entre ses bras, lui jurant que ce n'était qu'un retard sans importance, et qu'à peine arrivés en France ils trouveraient un prêtre moins scrupuleux que celui-là, lequel s'empresserait de réparer le temps perdu en les unissant sans aucun délai et sans aucune contestation.
Teresa aimait: elle crut et consentit à suivre son amant. Le lendemain, la marquise de Livello trouva une lettre qui lui annonçait la fuite de sa nièce. Cette nouvelle lui causa une grande douleur. Cependant cette douleur ne venait pas tout entière de la disparition de Teresa. Nous avons dit les craintes politiques de la marquise. Ces craintes, contre son opinion, avaient été jusqu'à lui faire recevoir comme amis ces Français qu'elle haïssait. Or, elle prévoyait une réaction royaliste, elle avait déjà à répondre aux bourboniens de sa facilité à fraterniser avec les patriotes: que serait-ce donc lorsqu'on apprendrait que la nièce qui lui avait été confiée, la soeur du comte Odoardo, c'est-à-dire d'un des plus ardenssanta fedede la cour du roi Ferdinand, était partie de Naples avec un colonel républicain! La marquise de Livello se voyait déjà perdue, guillotinée, prisonnière, ou tout au moins proscrite. Sa résolution fut prise immédiatement: elle annonça que, depuis quelque temps, la santé de sa nièce s'affaiblissait sans cesse, et que, supposant que l'air de Naples lui était contraire, elle allait se retirer dans sa terre de Livello. Le même soir, elle partit dans une voiture fermée où elle était censée être avec Teresa, et le lendemain elle arriva dans son château, situé dans la terre de Bari, près du petit fleuve Ofanto.
C'était un château sombre, isolé, solitaire, et qui convenait parfaitement à la résolution qu'elle avait prise. Au bout d'un mois, le bruit se répandit à Naples que Teresa venait de mourir d'une maladie de langueur. Un certificat d'un vieux prêtre attaché à la maison de la marquise depuis cinquante ans ne laissa aucun doute sur cet événement. D'ailleurs, à qui le soupçon que cette nouvelle était un mensonge pouvait-il venir? On savait que la marquise adorait sa nièce, et elle avait annoncé hautement qu'elle n'aurait pas d'autre héritière; enfin la marquise avait répandu ce bruit avec d'autant plus de confiance que Teresa lui avait annoncé dans sa lettre qu'elle ne la reverrait jamais.
Le comte Odoardo fut au désespoir. Lia et sa soeur, c'était tout ce qu'il aimait au monde: heureusement Lia lui restait.
Nous avons dit comment, en rentrant à Naples avec le cardinal Ruffo, Odoardo avait retrouvé Lia plus aimante que jamais; nous avons dit comment ils avaient été unis et comment ils avaient fui Naples pour être tout entiers à leur amour. Ils habitaient donc cette charmante villa que nous avons décrite, située sur le penchant du Vésuve, et des fenêtres de laquelle on voyait à la fois le volcan, la mer, Naples, et toute cette délicieuse vallée de l'antique Campanie qui s'étend vers Acerra.
Les deux nouveaux époux recevaient peu de monde; le bonheur aime le calme et cherche la solitude. D'ailleurs, dans les premiers jours de son mariage, une des amies de la comtesse, en venant lui rendre sa visite de noce, l'avait trouvée seule, et s'était empressée de la féliciter, non seulement de son union avec le comte Odoardo, mais encore du triomphe qu'elle avait obtenu sur sa rivale, triomphe dont cette union était la preuve. Alors, sans savoir ce que signifiaient ces paroles, Lia avait pâli et avait demandé de quelle rivale on voulait parler, et de quel triomphe il était question. L'obligeante amie avait aussitôt raconté à la jeune comtesse qu'il n'avait été bruit à la cour de Palerme que de l'amour que le comte avait inspiré à la belle Emma Lyonna, la favorite de Caroline, bruit qui avait fait craindre aux amies de la future comtesse que son mariage ne fût fort aventuré; mais il n'en avait point été ainsi: le nouveau Renaud, égaré un instant, selon la visiteuse, avait enfin rompu les fers de cette autre Armide, et, quittant l'île enchantée où s'était un instant perdu son coeur, il était revenu plus amoureux que jamais à ses premières amours.
Lia avait écouté toute cette histoire le sourire sur les lèvres et la mort dans l'âme; puis, satisfaite de la douleur qu'elle avait causée, l'officieuse amie était retournée à Naples, laissant dans le coeur de la jeune épouse toutes les angoisses de la jalousie.
Aussi, à peine la porte se fut-elle refermée derrière la visiteuse, que Lia fondit en larmes. Presqu'en même temps une porte latérale s'ouvrit, et le comte entra. Lia essaya de lui cacher ses pleurs sous un sourire; mais, quand elle voulut parler, la douleur l'étouffa, et, au lieu des tendres paroles qu'elle essayait de prononcer, elle ne put qu'éclater en sanglots.
Ce chagrin était trop profond et trop inattendu pour que le comte n'en voulût pas savoir la cause. Lia, de son côté, avait le coeur trop plein pour renfermer long-temps un pareil secret: toute sa douleur déborda, sans reproches, sans récriminations, mais telle qu'elle l'avait éprouvée, pleine d'angoisses et d'amertume.
Odoardo sourit. Il y avait quelque chose de vrai dans ce qu'avait raconté à Lia son obligeante amie. La belle Emma Lyonna avait effectivement distingué le comte; mais, à son grand étonnement, sa sympathie n'avait été accueillie que par la froide politesse de l'homme du monde. Enfin, l'occasion s'était présentée pour lui de quitter la Sicile avec le cardinal Ruffo; il s'était empressé de la saisir. Odoardo raconta tout cela à sa femme avec l'accent de la vérité, sans faire valoir aucunement le sacrifice qu'il avait fait, car il aimait trop Lia pour croire qu'il lui avait fait un sacrifice. Lia, rassurée par son sourire, avait fini par oublier cette aventure comme on oublie les soupçons d'amour, c'est-à-dire qu'elle n'y pensait plus que lorsqu'elle était seule.
Un matin qu'Odoardo était sorti dès le point du jour pour chasser dans la montagne, Lia, en traversant sa chambre, vit sur sa table quatre ou cinq lettres que le domestique venait de rapporter de la ville; elle y jeta machinalement les yeux; une de ces lettres était une écriture de femme. Lia tressaillit. Elle avait un trop profond sentiment de son devoir pour décacheter cette lettre; mais elle ne put résister au désir de s'assurer du genre de sensation qu'éprouverait son mari en la décachetant. Aussitôt qu'elle l'entendit rentrer, elle se glissa dans un cabinet d'où elle pouvait tout voir, et attendit, anxieuse et tremblante, comme si quelque chose de suprême allait se décider pour elle.
Le comte traversa sa chambre sans s'arrêter, et entra dans celle de sa femme; on lui avait dit que la comtesse était chez elle, il croyait l'y trouver. Il l'appela. Répondre, c'était se trahir. Lia se tut. Odoardo rentra alors dans sa chambre, déposa son fusil dans un coin, jeta sa carnassière sur un sofa; puis, s'avançant nonchalamment vers la table où étaient les lettres, il jeta sur elles un coup d'oeil indifférent; mais à peine eut-il vu cette écriture fine qui avait tant intrigué la comtesse, qu'il poussa un cri et que sans s'inquiéter des autres dépêches, il se saisit de celle-là. La seule vue de cette écriture avait causé au comte une telle émotion, qu'il fut obligé de s'appuyer à la table pour ne pas tomber; puis il resta un instant les regards fixés sur l'adresse comme s'il ne pouvait en croire ses yeux. Enfin il brisa le cachet en tremblant, chercha la signature, la lut avidement, dévora la lettre, la couvrit de baisers; puis il resta pensif quelques minutes et pareil à un homme qui se consulte. Enfin, ayant relu cette épître, dont l'importance n'était pas douteuse, il la replia soigneusement, regarda autour de lui pour s'assurer qu'il n'avait point été vu, et, se croyant seul, il la cacha dans la poche de côté de sa veste de chasse, de manière que, soit par hasard, soit avec intention, la lettre se trouvait reposer sur son coeur.
Cette lettre, c'était une lettre de Teresa. A la vue de l'écriture de celle qu'il croyait morte, Odoardo avait tressailli de surprise et avait cru être le jouet de quelque illusion. C'est alors qu'il avait ouvert cette lettre avec tant d'émotion et de crainte. Alors tout lui avait été révélé. Le jeune colonel avait été tué à la bataille de Genola, et Teresa s'était trouvée seule et isolée dans un pays inconnu. Femme du colonel, elle fût rentrée en France, fière du nom qu'elle portait; mais le mariage n'avait pas encore eu lieu: elle avait droit de pleurer son amant, voilà tout. Alors elle avait pensé à son frère qui l'aimait tant; c'était à lui seul qu'elle confiait sa position; elle le suppliait de lui garder le secret, désirant aux yeux de tous continuer de passer pour morte. Du reste, elle arrivait presque aussitôt que sa lettre: un mot, qu'elle priait son frère de lui jeter poste restante, lui indiquerait où elle pourrait descendre. Là, elle l'attendrait avec toute l'impatience d'une soeur qui avait craint de ne jamais le revoir. Pour plus de sécurité, ce mot ne devait porter aucun nom et être adressé à madame ***. Elle terminait sa lettre en lui recommandant de nouveau le secret, même vis-à-vis de sa femme, dont elle craignait la rigidité et dont elle ne pourrait supporter le mépris.
Odoardo tomba sur une chaise, succombant à l'excès de sa surprise et de sa joie.
Nous n'essaierons pas même de décrire les angoisses que la comtesse avait éprouvées pendant la demi-heure qui venait de s'écouler. Vingt fois elle avait été sur le point d'entrer, d'apparaître tout à coup au comte, et de lui demander en face si c'était ainsi qu'il tenait les sermens de fidélité qu'il lui avait faits. Mais retenue chaque fois par ce sentiment qui veut que l'on creuse son malheur jusqu'au fond, elle était restée immobile et sans parole, enchaînée à place comme si elle eût été sous l'empire d'un rêve.
Cependant elle comprit que, si le comte la retrouvait là, il devinerait qu'elle avait tout vu, et par conséquent se tiendrait sur ses gardes. Elle s'élança donc dans le jardin, et par une réaction désespérée sur elle-même, elle parvint, au bout de quelques minutes, à rendre un certain calme à ses trais; quant à son coeur, il semblait à la comtesse qu'un serpent la dévorait.
Le comte aussi était descendu dans le jardin: tous deux se rencontrèrent donc bientôt, et tous deux en se rencontrant firent un effort visible sur eux-mêmes, l'un pour dissimuler sa joie, l'autre pour cacher sa douleur.
Odoardo courut à sa femme. Lia l'attendit. Il la serra dans ses bras avec un mouvement si puissant, qu'il était presque convulsif.
—Qu'avez-vous donc, mon ami? demanda la comtesse.
—Oh! je suis bien heureux! s'écria le comte.
Lia se sentit prête à s'évanouir.
Tous deux rentrèrent pour dîner. Après le dîner, pendant lequel Odoardo parut tellement préoccupé qu'il ne fit point attention à la préoccupation de sa femme, il se leva et prit son chapeau.
—Où allez-vous? demanda Lia en tressaillant.
Il y avait, dans le ton avec lequel ces paroles étaient prononcées, un accent si étrange, qu'Odoardo regarda Lia avec étonnement.
—Où je vais? dit-il en regardant Lia.
—Oui, où allez-vous? reprit Lia avec un accent plus doux et en s'efforçant de sourire.
—Je vais à Naples. Qu'y a-t-il d'étonnant que j'aille à Naples? continua Odoardo en riant.
—Oh! rien, sans doute, mais vous ne m'aviez pas dit que vous me quittiez ce soir.
—Une des lettres que j'ai reçues ce matin me force à cette petite course, dit le comte; mais je rentrerai de bonne heure, sois tranquille.
—Mais c'est donc une affaire importante qui vous appelle à Naples?
—De la plus haute importance.
—Ne pouvez-vous la remettre à demain?
—Impossible.
—En ce cas, allez.
Lia prononça ce dernier mot avec un tel effort, que le comte revint à elle; et, la prenant dans son bras pour l'embrasser au front:
—Souffres-tu, mon amour? lui dit-il.
—Pas le moins du monde, répondit Lia.
—Mais tu as quelque chose? continua-t-il en insistant.
—Moi? rien, absolument rien. Que voulez-vous que j'aie, moi? Lia prononça ces paroles avec un sourire si amer, que cette fois Odoardo vit bien qu'il se passait en elle quelque chose d'étrange.
—Écoute, mon enfant, lui dit-il, je ne sais pas si tu as quelque cause de chagrin; mais ce que je sais, c'est que mon coeur me dit que tu souffres.
—Votre coeur se trompe, dit Lia; partez donc tranquille et ne vous inquiétez pas de moi.
—M'est-il possible de te quitter, même pour un instant, lorsque tu me dis adieu ainsi?
—Eh bien! donc, puisque tu le veux, dit Lia en faisant un nouvel effort sur elle-même, va, mon Odoardo, et reviens bien vite. Adieu.
Pendant ce temps on avait sellé le cheval favori du comte, et il piétinait au bas du perron. Odoardo sauta dessus et s'éloigna en faisant de la main un signe à Lia. Lorsqu'il eut disparu derrière le premier massif d'arbres, Lia monta dans un petit pavillon qui surmontait la terrasse et d'où l'on découvrait toute la route de Naples.
De là elle vit Odoardo se dirigeant vers la ville au grand galop de son cheval. Son coeur se serra plus fort; car, au lieu que l'idée lui vînt que c'était pour être plus tôt de retour, elle pensa que c'était pour s'éloigner plus rapidement.
Odoardo allait à Naples pour retenir un appartement à sa soeur.
D'abord il eut l'idée de lui louer un palais, puis il comprit que ce n'était point agir selon les instructions qu'il avait reçues et que mieux valait quelque petite chambre bien isolée dans un quartier perdu. Il trouva ce qu'il cherchait, rue San-Giacomo, no. 11, au troisième étage, chez une pauvre femme qui louait des chambres en garni. Seulement, lorsqu'il eut fait choix de celle qu'il réservait pour Teresa, il fit venir un tapissier et lui fit promettre que le lendemain au matin les murs seraient couverts de soie et les carreaux de tapis. Le tapissier s'engagea à faire de cette pauvre chambre un petit boudoir digne d'une duchesse. Le tapissier fut payé d'avance un tiers en plus de ce qu'il demandait.