X

«Chers parents aimés,

«Chers parents aimés,

Pardonnez, pardonnez, je vous en conjure, à votre malheureuse fille la douleur dont elle va vous accabler.

Hélas! j’ai été bien coupable, mais que le châtiment est terrible, ô mon Dieu!

En un jour d’égarement, entraînée par une passion fatale, j’ai tout oublié, l’exemple et les conseils de ma bonne et sainte mère, les devoirs les plus sacrés et votre tendresse.

Je n’ai pas su, non, je n’ai pas su résister à celui qui pleurait à mes genoux en me jurant un amour éternel et qui maintenant m’abandonne.

Maintenant, c’est fini, je suis perdue, déshonorée. Je suis enceinte et il me devient impossible de cacher plus longtemps l’horrible faute.

Ô chers parents, ne me maudissez pas. Je suis votre fille, je ne saurais courber le front sous les mépris, je ne survivrai pas à mon honneur.

Quand cette lettre vous sera remise, j’aurai cessé d’exister. J’aurai quitté la maison de ma tante, et je serai allée loin, bien loin, où nul ne pourra me reconnaître. Là, je saurai finir mes misères et mon désespoir.

Adieu donc, ô mes parents aimés, adieu! Que ne puis-je, une dernière fois, vous demander pardon à genoux.

Ma mère chérie, mon bon père, ayez pitié d’une malheureuse égarée, pardonnez-moi, oubliez-moi. Que Lucile, ma sœur, ne sache jamais...

Encore adieu, j’ai du courage, l’honneur commande.

À vous, la dernière prière et la suprême pensée de votre pauvre Laurence...»

De grosses larmes roulaient silencieuses le long des joues du vieux juge de paix pendant qu’il déchiffrait cette lettre désespérée.

Une rage froide, muette, terrible, pour qui le connaissait, crispait les muscles de son visage.

Quand il eut achevé, il prononça, d’une voix rauque, ce seul mot:

—Misérable!

M. Courtois entendit cette exclamation.

—Ah! oui, misérable, s’écria-t-il, misérable, ce vil séducteur qui s’est glissé dans l’ombre pour me ravir mon plus cher trésor, ma fille bien aimée. Hélas! elle ne savait rien de la vie. Il a murmuré à son oreille de ces paroles d’amour qui font battre le cœur de toutes les jeunes filles, elle a eu foi en lui, et maintenant, il l’abandonne. Oh si je le connaissais, si je savais...

Il s’interrompit brusquement.

Une lueur de raison venait d’illuminer l’abîme de désespoir où il était tombé.

—Non, dit-il, on n’abandonne pas ainsi une belle et noble jeune fille, lorsque dans son tablier elle porte une dot d’un million on ne l’abandonne pas, du moins, sans y être contraint. L’amour passe, la cupidité reste. L’infâme suborneur n’était pas libre, il était marié. Le misérable n’est et ne peut être que le comte de Trémorel. C’est lui qui a tué ma fille!...

Le silence qui persista plus lugubre, lui prouva que sa pensée était celle de tous ceux qui l’entouraient.

—J’étais donc, s’écria-t-il, frappé d’aveuglement. Car je le recevais chez moi, cet homme, je lui tendais une main loyale, je l’appelais mon ami. Oh! n’est-ce pas, j’ai droit à une vengeance éclatante.

Mais le souvenir du crime de Valfeuillu lui revint, et c’est avec un profond découragement qu’il reprit:

—Et ne pouvoir même se venger! Je ne pourrai pas le tuer de mes mains, le voir souffrir durant des heures, l’entendre demander grâce! Il est mort. Il est tombé sous les coups d’assassins moins vils que lui.

Vainement le docteur et le père Plantat s’efforçaient de calmer le malheureux maire, il continuait, s’exaltant au bruit de ses propres paroles:

—Ô Laurence, ô ma chérie, pourquoi as-tu manqué de confiance. Tu as craint ma colère, comme si jamais un père pouvait cesser d’aimer sa fille. Perdue, dégradée, tombée au rang des plus viles créatures, je t’aimerais encore. N’es-tu pas à moi, n’es-tu pas moi? Hélas! c’est que tu ne savais pas ce qu’est le cœur d’un père. Un père ne pardonne pas, il oublie. Va, tu pouvais être heureuse encore. Ton enfant! Eh bien! il aurait été le mien. Il aurait grandi entre nous, et j’aurais reporté sur lui ma tendresse pour toi. Ton enfant, ne serait-ce pas moi encore. Le soir, au coin du feu, je l’aurais pris, sur mes genoux comme je te prenais lorsque tu étais toute petite.

Il pleurait, l’attendrissement lui venait. Mille souvenirs de ce temps où Laurence enfant jouait sur le tapis près de lui, se représentaient à sa pensée. Il lui semblait que c’était hier.

—Ô ma fille, disait-il encore, est-ce le monde qui te faisait peur, le monde méchant, hypocrite et railleur? Mais nous serions partis. J’aurais quitté Orcival, donné ma démission de maire. Nous serions allés nous établir bien loin, à l’autre bout de la France, en Allemagne, en Italie. Avec de l’argent tout est possible. Tout... non. J’ai des millions et ma fille s’est suicidée.

Il cacha son visage entre ses mains, les sanglots l’étouffaient.

—Et ne savoir ce qu’elle est devenue, reprit-il. N’est-ce pas affreux. Quelle mort aura-t-elle choisie! ô ma fille, toi, si belle! Vous souvenez-vous, docteur et vous Plantat, de ses beaux cheveux bouclés autour de son front si pur, de ses grands yeux tremblants, de ses longs cils recourbés. Son sourire, voyez-vous, c’était le rayon de soleil de ma vie. J’aimais tant sa voix, et sa bouche, sa bouche si fraîche qui me donnait sur les joues de bons gros baisers sonores. Morte! perdue! Et ne savoir ce qu’est devenu ce corps souple et charmant. Se dire qu’il gît peut-être abandonné dans les vases de quelque rivière. Rappelez-vous le cadavre de la comtesse de Trémorel, ce matin. C’est là ce qui me tue. Ô mon Dieu! ma fille; que je la revoie une heure, une minute, que je puisse déposer sur ses lèvres froides un dernier baiser.

Était-ce là le même homme, qui, tout à l’heure, du haut du perron de Valfeuillu débitait ses phrases banales aux badauds de la commune.

Oui. Mais la passion est le niveau égalitaire qui efface toutes les distinctions de l’esprit et de l’intelligence.

Le désespoir de l’homme de génie ne s’exprime pas autrement que le désespoir d’un imbécile.

Depuis un moment déjà, M. Lecoq faisait les plus sincères efforts pour empêcher de tomber une larme chaude qui roulait dans ses yeux. M. Lecoq est stoïque par principes et par profession.

Sur ces paroles désolées, sur ce vœu d’un père au désespoir, il n’y tint plus.

Oubliant qu’on allait s’apercevoir de son émotion, il sortit de l’ombre où il s’était tenu, et s’adressant à M. Courtois:

—Moi, dit-il, moi, M. Lecoq, de la Sûreté, je vous donne ma parole d’honneur de retrouver le corps de MlleLaurence.

Le pauvre maire s’accrocha désespérément à cette promesse comme un noyé au brin d’herbe qui flotte à portée de sa main.

—Oui! n’est-ce pas, dit-il, nous le retrouverons. Vous m’aiderez. On dit que rien n’est impossible à la police, qu’elle sait, qu’elle voit tout. Nous saurons ce qu’est devenue ma fille.

«Merci, ajouta-t-il, vous êtes un brave homme. Je vous ai mal reçu tantôt et jugé du haut de mon sot orgueil; pardonnez-moi. Il est des préjugés stupides: je vous ai accueilli dédaigneusement, moi qui ne savais quelle fête faire à ce misérable comte de Trémorel. Merci encore, nous réussirons, vous verrez, nous nous ferons aider, nous mettrons sur pied toute la police, nous fouillerons la France; il faut de l’argent, j’en ai, j’ai des millions, prenez-les...

Ses forces étaient à bout, il chancela et retomba épuisé sur le canapé.

—Il ne faut pas qu’il reste ici plus longtemps, murmura le docteur Gendron à l’oreille du père Plantat, il faut qu’il se couche, une fièvre cérébrale, après de pareils ébranlements, ne me surprendrait pas.

Le juge de paix, aussitôt s’approcha de MmeCourtois, toujours affaissée sur le fauteuil. Abîmée dans sa douleur, elle semblait n’avoir rien vu, rien entendu.

—Madame, lui dit-il, madame!...

Elle tressaillit et se leva l’air égaré.

—C’est ma faute, disait-elle, ma très grande faute, une mère doit lire dans le cœur de sa fille comme dans un livre. Je n’ai pas su deviner le secret de Laurence je suis une mauvaise mère.

Le docteur à son tour s’était avancé.

—Madame, prononça-t-il d’un ton impérieux, il faut engager votre mari à se coucher sans tarder. Son état est grave, et un peu de sommeil est absolument nécessaire. Je vous ferai préparer une potion...

—Ah! mon Dieu! s’écria la pauvre femme en se tordant les mains, ah! mon Dieu!...

Et la crainte d’un nouveau malheur, aussi épouvantable que le premier, lui rendant quelque présence d’esprit, elle appela les domestiques qui aidèrent M. Courtois à regagner sa chambre.

Elle monta aussi, suivie du docteur Gendron.

Trois personnes seulement restaient au salon, le juge de paix, M. Lecoq et, toujours près de la porte, Robelot, le rebouteux.

—Pauvre Laurence, murmura le vieux juge de paix, malheureuse jeune fille!...

—Il me semble, remarqua l’agent de la Sûreté, que c’est son père surtout qui est à plaindre. À son âge, un pareil coup, il est capable de ne s’en pas relever. Quoi qu’il puisse arriver, sa vie est brisée.

Lui aussi, l’homme de la police, il avait été ému, et s’il le dissimulait autant que possible—on a son amour-propre—il l’avait formellement avoué au portrait de la bonbonnière.

—J’avais, reprit le juge de paix, j’ai eu comme le pressentiment du malheur qui arrive aujourd’hui. J’avais, moi, deviné le secret de Laurence, malheureusement je l’ai deviné trop tard.

—Et vous n’avez pas essayé...

—Quoi? En ces circonstances délicates, lorsque l’honneur d’une famille respectable dépend d’un mot, il faut une circonspection extrême. Que pouvais-je faire? Avertir Courtois? Non, évidemment. Il eût d’ailleurs refusé de me croire. Il est de ces hommes qui ne veulent rien entendre et que le fait brutal peut seul désabuser.

—On pouvait agir près du comte de Trémorel.

—Le comte aurait tout nié. Il m’aurait demandé de quel droit je me mêlais de ses affaires. Une démarche aboutissait simplement à ma brouille avec Courtois.

—Mais la jeune fille?

Le père Plantat poussa un gros soupir.

—Bien que je déteste, répondit-il, me mêler de ce qui en somme ne me regarde pas, un jour j’ai essayé de lui parler. M’armant de précautions infinies, avec une délicatesse toute maternelle, je puis le dire, sans lui donner à entendre que je savais tout, j’ai tenté de lui montrer l’abîme où elle courait.

—Et qu’a-t-elle répondu?

—Rien. Elle a ri, elle a plaisanté, comme savent plaisanter et rire les femmes qui ont un secret à cacher. Et, depuis, il m’a été impossible de me trouver seul un quart d’heure avec elle. Et avant cette imprudence de ma part, car parler fut une imprudence, il fallait agir, j’étais son meilleur ami. Il ne se passait pas de journée qu’elle ne vint mettre ma serre au pillage. Je lui laissais dévaster mes pétunias les plus rares, moi qui ne donnerais pas une fleur au pape. Elle m’avait, d’autorité, constitué son fleuriste ordinaire. C’est pour elle que j’ai réuni ma collection de bruyères du Cap. J’étais chargé de l’entretien de ses jardinières...

Son expansion était à ce point attendrie, que M. Lecoq, qui le guettait à la dérobée, ne put retenir une grimace narquoise.

Le juge de paix allait continuer, lorsque, s’étant retourné à un bruit qui se fit dans le vestibule, il s’aperçut de la présence de Robelot, le rebouteux. Sa figure aussitôt exprima le plus vif mécontentement.

—Vous étiez là, vous? dit-il.

Le rebouteux eut un sourire bassement obséquieux.

—Oui, monsieur le juge de paix, bien à votre service.

—C’est-à-dire que vous nous écoutiez!

—Oh! pour ça, non, monsieur le juge de paix, j’attends MmeCourtois pour savoir si elle n’a rien à me commander.

Une réflexion soudaine traversa le cerveau du père Plantat, l’expression de son œil changea; il fit un signe à M. Lecoq comme pour lui recommander l’attention, et s’adressant au rebouteux d’une voix plus douce:

—Approchez donc, maître Robelot, dit-il.

D’un regard, M. Lecoq avait toisé et évalué l’homme.

Le rebouteux d’Orcival était un petit homme chétif d’apparence, d’une force herculéenne en réalité. Ses cheveux coupés en brosse découvraient son front large et intelligent. Ses yeux clairs étaient de ceux où flambe le feu de toutes les convoitises, et ils exprimaient, quand il oubliait de les surveiller, une audace cynique.

Un sourire bas errait toujours sur ses lèvres plates et minces, que n’ombrageait pas un seul poil de barbe.

D’un peu loin, avec sa taille exiguë et sa face imberbe, il ressemblait à ces odieux gamins de Paris, qui sont comme l’essence même de toutes les corruptions, dont l’imagination est plus souillée que le ruisseau où ils cherchent les sous perdus entre les pavés.

À l’invitation du juge de paix, le rebouteux fit quelques pas dans le salon, souriant et saluant.

—Monsieur le juge de paix, disait-il, aurait-il par hasard et par bonheur besoin de moi?

—Nullement, maître Robelot, en aucune façon. Je veux seulement vous féliciter d’être arrivé si à propos pour saigner M. Courtois. Votre coup de lancette lui a peut-être sauvé la vie.

—C’est bien possible, tout de même, répondit le rebouteux.

—M. Courtois est généreux, il reconnaîtra bien ce service qui est grand.

—Oh! je ne lui demanderai rien. Je n’ai, Dieu merci! besoin de personne. Qu’on me paie seulement mon dû et je suis content.

—Oui, je sais, on me l’a dit, vos affaires vont bien, vous devez être satisfait.

La parole de M. Plantat était devenue amicale, presque paternelle. Il s’intéressait fort, on le voyait, à la prospérité de maître Robelot.

—Satisfait! reprit le rebouteux, pas tant que monsieur le juge de paix le croit. La vie est bien chère, pour le pauvre monde, puis il y a ces rentrées, ces maudites rentrées qui ne se font pas.

—Cependant, c’est bien vous qui avez acheté le pré Morin, au bas de la côte d’Évry.

—Oui, monsieur.

—Il est bon, le pré Morin, bien qu’un peu humide. Heureusement vous avez de la pierraille dans les pièces de terre que vous a vendues la veuve Frapesle.

Jamais le rebouteux n’avait vu le juge de paix si causeur, si bon enfant, et il ne se lassait pas que d’être un peu surpris.

—Trois méchantes pièces de terre, fit-il.

—Pas si mauvaises que vous dites. Puis, n’avez-vous pas aussi acheté quelque chose à la licitation des mineurs Peyron?

—Un lopin de rien du tout.

—C’est vrai, mais payé comptant. Vous voyez bien que le métier de médecin sans diplôme n’est pas si mauvais.

Poursuivi plusieurs fois déjà pour exercice illégal de la médecine, maître Robelot crut devoir protester.

—Si je guéris les gens, affirma-t-il, je ne me fais pas payer.

—C’est donc, continua le père Plantat, votre commerce d’herboristerie qui vous enrichit?

Décidément, la conversation tournait à l’interrogatoire, le rebouteux devenait inquiet.

—Je gagne passablement avec les herbes, répondit-il.

—Et comme vous êtes un homme d’ordre et d’économie, vous achetez des terres.

—J’ai encore les bêtes, reprit vivement Robelot, qui me rapportent assez. On vient me chercher de plus de trois lieues. Je soigne les chevaux, les vaches, les brebis.

—Toujours sans diplôme?

Le rebouteux prit un air dédaigneux.

—Ce n’est pas un morceau de parchemin, dit-il, qui fait la science. Je ne crains pas les vétérinaires de l’école, moi. C’est dans les prairies et à l’étable que j’étudie les bestiaux. Sans me vanter, je n’ai pas mon pareil pourl’enfle, non plus que, pour le tournis ou la clavelée.

Le ton du juge de paix devenait de plus en plus bienveillant.

—Je sais, poursuivit-il, que vous êtes un homme habile et plein d’expérience. Et tenez, le docteur Gendron, chez qui vous avez servi, me vantait, il n’y a qu’un instant, votre intelligence.

Le rebouteux eut un tressaillement nerveux, qui, pour être très léger, n’échappa point au père Plantat, qui continua:

—Oui, ce cher docteur m’affirmait n’avoir jamais rencontré un aide de laboratoire aussi entendu que vous. «Robelot, me disait-il, a pour la chimie une telle aptitude, et tant de goût en même temps, qu’il s’entend aussi bien que moi à quantité de manipulations extrêmement difficiles.»

—Dame! je travaillais de mon mieux, puisque j’étais bien payé et j’ai toujours aimé à m’instruire.

—Et vous étiez à bonne école chez M. Gendron, maître Robelot; il se livre à des recherches très intéressantes. Ses travaux et ses expériences sur les poisons sont surtout bien remarquables.

L’inquiétude qui, peu à peu, gagnait le rebouteux, commençait à devenir manifeste; son regard vacillait.

—Oui, répondit-il pour répondre quelque chose, j’ai vu des expériences bien curieuses.

—Eh bien, dit le père Plantat, vous qui aimez à vous instruire, et qui êtes curieux, réjouissez-vous. Le docteur va, ces jours-ci, avoir un beau sujet d’études, et certainement il vous prendra pour aide.

Maître Robelot était bien trop fin pour n’avoir pas deviné depuis quelques minutes déjà que cette conversation, cet interrogatoire plutôt, avait un but. Mais lequel? Où en voulait venir le juge de paix? Il se le demandait, non sans une sorte de terreur irraisonnée. Et récapitulant avec la foudroyante rapidité de la pensée, à combien de questions, oiseuses en apparence, il avait répondu et où l’avaient conduit ces questions, il tremblait.

Il crut être habile et esquiver d’autres demandes en disant:

—Je suis toujours aux ordres de mon ancien maître, quand il a besoin de moi.

—Il aura besoin de vous, je vous l’affirme, prononça le père Plantat.

Et d’un ton détaché que démentait le regard de plomb qu’il fit peser sur le rebouteux d’Orcival, il ajouta:

—L’intérêt sera énorme et la tâche difficile. On va, mon brave, exhumer le cadavre de M. Sauvresy.

Robelot était assurément préparé à quelque chose de terrible et il était armé de toute son audace. Cependant, ce nom de Sauvresy tomba sur sa tête comme un coup de massue, et c’est d’une voix étranglée qu’il balbutia:

—Sauvresy!

Le père Plantat, qui ne voulait pas voir, avait déjà détourné la tête et continuait de ce ton qu’on prend en parlant de choses indifférentes, de la pluie et du beau temps.

—Oui, on exhumera Sauvresy. On soupçonne—la justice a toujours des soupçons—qu’il n’est pas mort d’une maladie parfaitement naturelle.

Le rebouteux s’appuyait à la muraille pour ne pas tomber.

—Alors, poursuivit le juge de paix, on s’est adressé au docteur Gendron. Il a, vous le savez, trouvé des réactifs qui décèlent la présence d’un alcaloïde, quel qu’il soit, dans les matières soumises à son analyse. Il m’a parlé de certain papier sensibilisé...

Faisant un héroïque appel à toute son énergie, Robelot s’efforçait de se relever sous le coup et de reprendre contenance.

—Je connais, dit-il, les procédés du docteur Gendron, mais je ne vois pas sur qui peuvent porter les soupçons dont parle monsieur le juge de paix.

Le père Plantat était désormais fixé.

—On a, je pense, mieux que des soupçons, répondit-il. Mmede Trémorel, vous le savez, a été assassinée, on a dû inventorier ses papiers, et on a retrouvé des lettres, une déclaration des plus accablantes, des reçus... que sais-je.

Robelot, lui aussi, savait à quoi s’en tenir; cependant il eut encore la force de dire:

—Bast! il faut espérer que la justice fait erreur.

Puis, telle était la puissance de cet homme, que, malgré le tremblement nerveux qui secouait tout son corps comme le vent agite les feuilles du tremble, il ajouta, contraignant ses lèvres minces à dessiner un sourire:

—MmeCourtois ne descend pas, on m’attend chez moi, je reviendrai demain. Bonsoir, monsieur le juge de paix et la compagnie.

Il sortit et bientôt on entendit le sable de la cour crisser sous ses pas. Il allait, trébuchant comme un homme qui a bu.

Le rebouteux parti, M. Lecoq vint se poser en face du père Plantat et ôtant son chapeau:

—Je vous rends les armes, monsieur, dit-il, et je m’incline; vous êtes fort comme mon maître, le grand Tabaret.

Décidément, l’agent de la Sûreté était «empoigné». L’artiste en lui se réveillait; il se trouvait en face d’un beau crime, d’un de ces crimes qui triplent la vente de laGazette des Tribunaux. Sans doute, bien des détails lui échappaient, il ignorait le point de départ, mais il voyait les choses en gros.

Ayant pénétré le système du juge de paix, il avait suivi pas à pas le travail de la pensée de cet observateur si délié, et il découvrait les complications d’une affaire qui avait paru si simple à M. Domini. Son esprit subtil, exercé à dévider l’écheveau tenu des déductions reliait, entre elles, toutes des circonstances qui s’étaient révélées à lui dans la journée, et c’est sincèrement qu’il admirait le père Plantat.

Tout en regardant le portrait chéri, il pensait:

«À nous deux, ce rusé bonhomme et moi, nous expliquerons tout.»

Il s’agissait cependant de ne se pas montrer trop inférieur.

—Monsieur, dit-il, pendant que vous interrogiez ce coquin qui nous sera bien utile, je n’ai pas perdu mon temps. J’ai regardé un peu partout, sous les meubles, et j’ai trouvé ce chiffon de papier.

—Voyons.

—C’est l’enveloppe de la lettre de MlleLaurence.

—Savez-vous où demeure la tante chez laquelle elle était allée passer quelques jours?

—À Fontainebleau, je crois.

—Eh bien, cette enveloppe porte le timbre de Paris, bureau de la rue Saint-Lazare; je sais que ce timbre ne prouve rien...

—C’est toujours un indice.

—Ce n’est pas tout; je me suis permis de lire la lettre de MlleLaurence, restée sur la table.

Involontairement le père Plantat fronça le sourcil.

—Oui, reprit M. Lecoq, ce n’est peut-être pas fort délicat, mais qui veut la fin veut les moyens! Eh bien! monsieur, vous l’avez lue, cette lettre, l’avez-vous méditée, avez-vous étudié l’écriture, pesé les mots, retenu la contexture des phrases.

—Ah! s’écria le juge de paix, je ne me trompais donc pas, vous avez eu la même idée que moi!

Et dans l’élan de son espérance, prenant les mains de l’homme de la police, il les pressa entre les siennes comme celles d’un vieil ami.

Ils allaient poursuivre, mais on entendait des pas dans l’escalier. Le docteur Gendron parut sur le seuil.

—Courtois va mieux, dit-il, déjà il dort à moitié, il s’en tirera.

—Nous n’avons donc plus rien à faire ici, reprit le juge de paix, partons. M. Lecoq doit être à demi mort de faim.

Il adressa quelques recommandations aux domestiques restés dans le vestibule, et rapidement entraîna ses deux convives.

L’agent de la Sûreté avait glissé dans sa poche la lettre de la pauvre Laurence et l’enveloppe de cette lettre.

Étroite et petite est la maison du juge de paix d’Orcival; c’est la maison du sage.

Trois grandes pièces au rez-de-chaussée, quatre chambres au premier étage, un grenier et des mansardes de domestiques sous les combles composent tout le logis.

Partout se trahit l’insouciance de l’homme qui, retiré de la mêlée du monde, replié sur lui-même depuis des années, a cessé d’attacher la moindre importance aux objets qui l’entourent. Le mobilier, fort beau jadis, s’est insensiblement dégradé, s’est usé et n’a pas été renouvelé. Les moulures des gros meubles se sont décollées, les pendules ont cessé de marquer l’heure, l’étoffe des fauteuils laisse voir le crin en maint endroit, le soleil a mangé par places la couleur des rideaux.

Seule, la bibliothèque dit les soins journaliers dont elle est l’objet. Sur de larges tablettes de chêne sculpté, les volumes étalent leurs reliures de chagrin et leurs gaufrures d’or. Une planchette mobile, près de la cheminée, supporte les livres préférés du père Plantat, les amis discrets de sa solitude.

La serre, une serre immense, princière, merveilleusement agencée, munie de tous les perfectionnements imaginés dans ces derniers temps, est le seul luxe du juge de paix. Là, dans des caisses pleines de terreau passé au tamis il sème au printemps ses pétunias. Là naissent et prospèrent les plantes exotiques dont Laurence aimait à garnir ses jardinières. Là fleurissent les cent trente-sept variétés de la bruyère.

Deux serviteurs, Mmeveuve Petit, cuisinière-gouvernante, et un jardinier de génie nommé Louis, peuplent cet intérieur.

S’ils ne l’égaient pas davantage, s’ils ne l’emplissent pas de bruit, c’est que le père Plantat qui ne parle guère, déteste entendre parler. Chez lui, le silence est de rigueur.

Ah! ce fut dur pour MmePetit, surtout dans les commencements. Elle était bavarde, bavarde à ce point, que lorsqu’elle ne trouvait personne à qui causer, de désespoir, elle allait à confesse; se confesser, c’est encore parler.

Vingt fois, elle faillit quitter la place; vingt fois, la pensée d’un bénéfice assuré, et aux trois quarts honnête et licite, la retint.

Puis, les jours succédant aux jours, à la longue elle s’est habituée à dompter les révoltes de sa langue, elle s’est accoutumée à ce silence claustral.

Mais le diable n’y perd rien. Elle se venge au dehors des privations de l’intérieur, et rattrape, chez les voisines, le temps perdu à la maison. Ce n’est même pas sans raison qu’elle passe pour une des plus mauvaises langues d’Orcival. Elle ferait battre, dit-on, des montagnes.

On comprend donc aisément le courroux de MmePetit, ce jour fatal de l’assassinat du comte et de la comtesse de Trémorel.

À onze heures, après être allée aux informations, elle avait préparé le déjeuner, pas de Monsieur.

Elle avait attendu une heure, deux heures, cinq heures, tenant son eau bouillante pour ses œufs à la coque; toujours pas de Monsieur.

Elle avait voulu envoyer Louis à la découverte, mais Louis, qui est absorbé, comme tous les chercheurs, qui est peu causeur et peu curieux, l’avait engagée à y aller elle-même.

Et pour comble, la maison avait été assiégée de voisines qui, croyant MmePetit en mesure d’être bien renseignée, demandaient des nouvelles. Pas de nouvelles à leur donner.

Cependant, vers cinq heures, renonçant décidément au déjeuner, elle avait commencé les préparatifs du dîner.

À quoi bon! Lorsque huit heures sonnèrent au beau clocher d’Orcival, Monsieur n’était pas encore rentré. À neuf heures, la gouvernante était hors d’elle-même, et tout en se mangeant les sangs ainsi qu’elle le disait énergiquement, elle gourmandait le taciturne Louis qui venait d’arroser le jardin, et qui, assis à la table de la cuisine, avalait mélancoliquement une large assiette de soupe.

Un coup de sonnette l’interrompit:

—Ah! enfin, dit-elle, voilà Monsieur.

Non, ce n’était pas Monsieur, c’était un petit garçon d’une douzaine d’années, que le juge de paix avait expédié du Valfeuillu pour annoncer à MmePetit qu’il allait rentrer amenant deux invités qui dîneraient et coucheraient à la maison.

Du coup, la cuisinière-gouvernante faillit tomber à la renverse. C’était, depuis cinq ans, la première fois que le père Plantat invitait quelqu’un à dîner. Cette invitation devait cacher des choses étranges.

Ainsi pensa MmePetit, et sa colère redoubla comme sa curiosité.

—Me commander un dîner à cette heure! grondait-elle, cela a-t-il, je vous le demande, du sens commun?

Puis, réfléchissant que le temps pressait.

—Allons, Louis, continua-t-elle, ce n’est pas le moment de rester les deux pieds dans le même soulier. Haut la main, mon garçon, il s’agit de tordre le cou à trois poulets; voyez donc dans la serre s’il n’y a pas quelques raisins de mûrs, atteignez-moi des conserves, descendez vite à la cave!...

Le dîner était en bon train quand on sonna de nouveau.

Cette fois, c’était Baptiste, le domestique de monsieur le maire d’Orcival. Il arrivait, de fort mauvaise humeur, chargé du sac de nuit de M. Lecoq.

—Tenez, dit-il à la gouvernante, voici ce que m’a chargé d’apporter l’individu qui est avec votre maître.

—Quel individu?

Le domestique, qu’on ne gronde jamais, avait encore le bras douloureux de l’étreinte de M. Lecoq. Sa rancune était grande.

—Est-ce que je sais! répondit-il, je me suis laissé dire que c’est un mouchard envoyé de Paris pour l’affaire du Valfeuillu; pas grand-chose de bon probablement, mal élevé, brutal... et une mise.

—Mais il n’est pas seul avec Monsieur?

—Non. Il y a encore le docteur Gendron.

MmePetit grillait d’obtenir quelques renseignements de Baptiste; mais Baptiste brûlait de rentrer pour savoir ce qu’on faisait chez son maître, il partit sans avoir rien dit. Plus d’une grande heure se passa encore, et MmePetit, furieuse, venait de déclarer à Louis qu’elle allait jeter le dîner par la fenêtre, lorsque enfin le juge de paix parut, suivi de ses deux hôtes.

Pas un mot n’avait été échangé entre eux, depuis qu’ils avaient quitté la maison du maire. Après les secousses de la soirée qui les avaient jetés plus ou moins hors de leur caractère, ils éprouvaient le besoin de réfléchir, de se remettre, de reprendre leur sang-froid.

C’est donc vainement que MmePetit, lorsqu’ils entrèrent dans la salle à manger, interrogea le visage de son maître et celui des deux invités, ils ne lui apprirent rien.

Mais elle ne fut pas de l’avis de Baptiste, elle trouva que M. Lecoq avait l’air bonasse et même un peu sot.

Le dîner devait nécessairement être moins silencieux que la route, mais, par un accord tacite, le docteur, M. Lecoq et le père Plantat évitaient même la plus légère allusion aux événements de la journée.

Jamais, à les voir si paisibles, si calmes, s’entretenant de choses indifférentes, on ne se serait douté qu’ils venaient d’être témoins, presque acteurs, dans ce drame encore mystérieux du Valfeuillu. De temps à autre, il est vrai, une question restait sans réponse, parfois une réplique arrivait en retard, mais rien à la surface n’apparaissait des sensations ou des pensées que cachaient les phrases banales échangées.

Louis, qui étaient allé mettre une veste propre, allait et venait derrière les convives, serviette blanche sous le bras, découpant et servant à boire. MmePetit apportait les plats, faisait trois tours lorsqu’il n’en fallait qu’un, l’oreille au guet, laissant la porte ouverte le plus souvent qu’elle pouvait.

Pauvre gouvernante! Elle avait improvisé un dîner excellent, et personne n’y prenait garde.

Certes, M. Lecoq ne dédaigne pas les bons morceaux, les primeurs ont pour lui des charmes, et cependant, lorsque Louis plaça sur la table une corbeille de magnifiques raisins dorés—au 9 juillet—sa bouche gourmande n’eut pas un sourire.

Le docteur Gendron, lui, eût été bien embarrassé de dire ce qu’il avait mangé.

Le dîner touchait à sa fin, et le père Plantat commençait à souffrir de la contrainte qu’impose la présence des domestiques. Il appela la gouvernante:

—Vous allez, lui dit-il, nous servir le café dans la bibliothèque, vous serez ensuite libre de vous retirer ainsi que Louis.

—Mais ces messieurs ne connaissent pas leurs chambres, insinua MmePetit, dont ce conseil, donné du ton d’un ordre, déconcertait les projets d’espionnage. Ces messieurs peuvent avoir besoin de quelque chose.

—Je conduirai ces messieurs, répondit le juge de paix d’un ton sec, et si quelque chose leur manque, je suis là.

Il fallut obéir, et on passa dans la bibliothèque. Le père Plantat, alors, atteignit une boîte de londrès, et la présentant à ses convives:

—Il sera sain, je crois, proposa-t-il, de fumer un cigare avant de gagner nos lits.

M. Lecoq tria soigneusement le plus blond et le mieux fait des londrès, et quand il l’eut allumé:

—Vous pouvez vous coucher, messieurs, répliqua-t-il, pour moi je me vois condamné à une nuit blanche. Encore faut-il qu’avant de me mettre à écrire, je demande quelques renseignements à monsieur le juge de paix.

Le père Plantat s’inclina en signe d’assentiment.

—Il faut nous résumer, reprit l’agent de la Sûreté, et mettre en commun nos observations. Toutes nos lumières ne sont pas de trop pour jeter un peu de jour sur cette affaire, une des plus ténébreuses que j’aie rencontrées depuis longtemps. La situation est périlleuse et le temps presse. De notre habileté dépend le sort de plusieurs innocents qu’accablent des charges plus que suffisantes pour arracher un «Oui», à n’importe quel jury. Nous avons un système, mais M. Domini en a un aussi, et le sien est basé sur des faits matériels, pendant que le nôtre ne repose que sur des sensations très discutables.

—Nous avons mieux que des sensations, M. Lecoq, répondit le juge de paix.

—Je pense comme vous, approuva le docteur, mais encore faut-il prouver.

—Et je prouverai, mille diables, répondit vivement M. Lecoq. L’affaire est compliquée, difficile, tant mieux! Eh! si elle était simple, je retournerais sur-le-champ à Paris, et demain je vous enverrais un de mes hommes. Je laisse aux enfants les rébus faciles. Ce qu’il me faut, à moi, c’est l’énigme indéchiffrable, pour la déchiffrer; la lutte, pour montrer ma force; l’obstacle, pour le vaincre.

Le père Plantat et le docteur n’avaient pas assez d’yeux pour regarder l’homme de la police. Il était comme transfiguré.

C’était encore le même homme, à cheveux et à favoris jaunes, à redingote de propriétaire, et cependant le regard, la voix, la physionomie, les traits même avaient changé. Des paillettes de feu s’allumaient dans ses yeux, sa voix avait un timbre métallique et vibrant, son geste impérieux affirmant l’audace de sa pensée et l’énergie de sa résolution.

—Vous pensez bien, messieurs, poursuivit-il, qu’on ne fait pas de la police comme moi, pour les quelques milliers de francs que donne par an la préfecture. Autant s’établir épicier, si on n’a pas la vocation. Tel que vous me voyez, à vingt ans, après de fortes études, je suis entré comme calculateur chez un astronome. C’est une position sociale. Mon patron me donnait soixante-dix francs par mois et le déjeuner. Moyennant quoi je devais être bien mis et couvrir de chiffres je ne sais combien de mètres carrés par jour.

M. Lecoq tira précipitamment quelques bouffées de son cigare qui s’éteignait, tout en observant curieusement le père Plantat.

Bientôt il reprit:

—Eh bien! figurez-vous que je ne me trouvais pas le plus heureux des hommes. C’est que, j’ai oublié de vous le dire, j’avais deux petits vices, j’aimais les femmes et j’aimais le jeu. On n’est pas parfait. Les soixante-dix francs de mon astronome me semblaient insuffisants, et tout en alignant mes colonnes de chiffres, je songeais au moyen de faire fortune du soir au lendemain. Il n’est en somme qu’un moyen: s’approprier le bien d’autrui assez adroitement pour n’être pas inquiété. C’est à quoi je pensais du matin au soir. Mon esprit, fertile en combinaisons, me présentait cent projets plus praticables les uns que les autres. Je vous épouvanterais si je vous racontais la moitié seulement de ce que j’imaginais en ce temps-là. S’il existait, voyez-vous, beaucoup de voleurs de ma force, il faudrait rayer du dictionnaire le mot propriété. Les précautions aussi bien que les coffres-forts seraient inutiles. Heureusement pour ceux qui possèdent, les malfaiteurs sont des idiots. Les filous de Paris—la capitale de l’intelligence—en sont encore au vol à l’américaine et au vol au poivrier; c’est honteux.

«Où veut-il en venir?» pensait le docteur Gendron.

Et alternativement il examinait le père Plantat, dont l’attention ressemblait au recueil de la réflexion, et l’agent de la Sûreté, qui déjà poursuivait:

—Moi-même, un jour, j’eus peur de mes idées. Je venais d’inventer une petite opération au moyen de laquelle on enlèverait deux cent mille francs à n’importe quel banquier, sans plus de danger et aussi aisément que j’enlève cette tasse. Si bien que je me dis: «Mon garçon, pour peu que cela continue, un moment viendra où, de l’idée, tu passeras naturellement à l’exécution.»

C’est pourquoi, étant né honnête—une chance—et tenant absolument à utiliser les aptitudes que m’avait départies la nature, huit jours plus tard je remerciais mon astronome et j’entrais à la préfecture. Dans la crainte de devenir voleur, je devenais agent de police.

—Et vous êtes content du changement? demanda le docteur Gendron.

—Ma foi! monsieur, mon premier regret est encore à venir. Je suis heureux, puisque j’exerce en liberté et utilement mes facultés de calcul et de déduction. L’existence a pour moi un attrait énorme, parce qu’il est encore en moi une passion qui domine toutes les autres: la curiosité. Je suis curieux.

L’agent de la Sûreté eut un sourire. Il songeait au double sens de ce mot: curieux.

—Il est des gens, continua-t-il, qui ont la rage du théâtre. Cette rage est un peu la mienne. Seulement, je ne comprends pas qu’on puisse prendre plaisir au misérable étalage des fictions qui sont à la vie ce que le quinquet de la rampe est au soleil. S’intéresser à des sentiments plus ou moins bien exprimés, mais fictifs, me paraît une monstrueuse convention. Quoi! vous pouvez rire des plaisanteries d’un comédien que vous savez un père de famille besogneux! Quoi! vous plaignez le triste sort de la pauvre actrice qui s’empoisonne, quand vous savez qu’en sortant vous allez la rencontrer sur le boulevard! C’est pitoyable!

—Fermons les théâtres! murmura le docteur Gendron.

—Plus difficile ou plus blasé que le public, continua M. Lecoq, il me faut, à moi, des comédies véritables ou des drames réels. La société, voilà mon théâtre. Mes acteurs, à moi, ont le rire franc ou pleurent de vraies larmes.

Un crime se commet, c’est le prologue.

J’arrive, le premier acte commence. D’un coup d’œil je saisis les moindres nuances de la mise en scène. Puis, je cherche à pénétrer les mobiles, je groupe mes personnages, je rattache les épisodes au fait capital, je lie en faisceau toutes les circonstances. Voici l’exposition.

Bientôt, l’action se corse, le fil de mes inductions me conduit au coupable; je le devine, je l’arrête, je le livre.

Alors, arrive la grande scène, le prévenu se débat, il ruse, il veut donner le change; mais armé des armes que je lui ai forgées, le juge d’instruction l’accable, il se trouble; il n’avoue pas, mais il est confondu.

Et autour de ce personnage principal, que de personnages secondaires, les complices, les instigateurs du crime, les amis, les ennemis, les témoins! Les uns sont terribles, effrayants, lugubres, les autres grotesques. Et vous ne savez pas ce qu’est le comique dans l’horrible.

La Cour d’assises, voilà mon dernier tableau. L’accusation parle, mais c’est moi qui ai fourni les idées; les phrases sont les broderies jetées sur le canevas de mon rapport. Le président pose les questions aux jurés; quelle émotion! C’est le sort de mon drame qui se décide. Le jury répond: Non. C’en est fait, ma pièce était mauvaise, je suis sifflé. Est-ce oui, au contraire, c’est que ma pièce était bonne; on m’applaudit, je triomphe.

Sans compter que le lendemain je puis aller voir mon principal acteur, et lui frapper sur l’épaule en lui disant: «Tu as perdu, mon vieux, je suis plus fort que toi!»

M. Lecoq, en ce moment même, était-il de bonne foi, ou jouait-il une comédie! Quel était le but de cette autobiographie?

Sans paraître remarquer la surprise de ses auditeurs, il prit un nouveau londrès qu’il alluma au-dessus du verre de la lampe. Puis, soit calcul, soit inadvertance, au lieu de replacer cette lampe sur la table, il la posa sur le coin de la cheminée. De cette façon, grâce au grand abat-jour, la figure du père Plantat se trouvait en pleine lumière, tandis que celle de l’agent de la Sûreté, demeuré debout, restait dans l’ombre.

—Je dois avouer, reprit-il, sans fausse modestie, que j’ai rarement été sifflé. Et cependant, je ne suis pas aussi fat qu’on veut bien le dire. Comme tout homme, j’ai mon talon d’Achille. J’ai vaincu le démon du jeu, je n’ai pas triomphé de la femme.

Il poussa un gros soupir qu’il accompagna de ce geste tristement résigné des hommes qui ont pris leur parti.

—C’est ainsi. Il est telle femme, pour laquelle je ne suis qu’un imbécile. Oui, moi, l’agent de la Sûreté, la terreur des voleurs et des assassins, moi qui ai éventé les combinaisons de tous les filous de tous les mondes, qui depuis dix ans nage en plein vice, en plein crime, qui lave le linge sale de toutes les corruptions, qui ai mesuré la profondeur de l’infamie humaine, moi qui sais tout, qui ai tout vu, tout entendu, moi, Lecoq, enfin, je suis pour elle plus simple et plus naïf qu’un enfant. Elle me trompe, je le vois, et elle me prouve que j’ai mal vu. Elle ment, je le sais, je le lui prouve... et je la crois.

C’est qu’il est, ajouta-t-il plus bas et d’une voix triste, de ces passions que l’âge, loin d’éteindre, ne fait qu’attiser, et auxquelles un sentiment de honte et d’impuissance donne une âpreté terrible. On aime; et la certitude de ne pouvoir être aimé est une de ces douleurs qu’il faut avoir expérimentées pour en connaître l’immensité. Aux heures de raison, on se voit et on se juge. On se dit: non, c’est impossible, elle est presque un enfant et je suis presque un vieillard. On se dit cela, mais toujours au fond du cœur; plus forte que la raison, que la volonté, que l’expérience, une lueur d’espérance persiste, et on se dit: Qui sait? Peut-être! On attend quoi? un miracle? Il n’y en a plus. N’importe, on espère.

M. Lecoq s’arrêta, comme si l’émotion l’eut empêché de poursuivre.

Le père Plantat avait continué de fumer méthodiquement son cigare, lançant les bouffées de fumée à intervalles égaux, mais la figure avait une indéfinissable expression de souffrance, son regard humide vacillait, ses mains tremblaient. Il se leva, prit la lampe sur la cheminée, la replaça sur la table et se rassit.

Le sens de cette scène éclatait enfin dans l’esprit de M. Gendron.

En réalité, sans s’écarter précisément de la vérité, l’agent de la Sûreté venait de tenter une des plus perfides expériences de son répertoire, et il jugeait inutile de la pousser plus loin. Il savait désormais ce qu’il avait intérêt à savoir.

Après un moment de silence, M. Lecoq tressaillit comme au sortir d’un songe, et tirant sa montre:

—Mille diables, fit-il, je suis là que je bavarde, et le temps passe.

—Et Guespin est en prison, remarqua le docteur.

—Nous l’en tirerons, monsieur, répondit l’agent de la Sûreté, si toutefois il est innocent, car cette fois je tiens mon affaire, mon roman, si vous voulez, et sans la moindre lacune. Il est cependant un fait, d’une importance capitale, que seul je ne puis expliquer.

—Lequel? interrogea le père Plantat.

—Est-il possible que M. de Trémorel eut un intérêt immense à trouver quelque chose, un acte, une lettre, un papier, un objet quelconque d’un mince volume, caché dans sa propre maison?

—Oui, répondit le juge de paix, cela est possible.

—C’est qu’il me faudrait une certitude, dit Lecoq.

Le père Plantat réfléchit un instant.»

—Eh bien! donc, reprit-il, je suis sûr, parfaitement sûr que si Mmede Trémorel était morte subitement, le comte aurait démoli la maison pour retrouver certain papier qu’il savait en la possession de sa femme et que j’ai eu, moi, entre les mains.

—Alors, reprit M. Lecoq, voici le drame. En entrant au Valfeuillu, j’ai été, comme vous, messieurs, frappé de l’affreux désordre de l’appartement. Comme vous, j’ai pensé d’abord que ce désordre était simplement un effet de l’art. Je me trompais. Un examen plus attentif m’en a convaincu. L’assassin, c’est vrai, a tout mis en pièces, brisé les meubles, haché les fauteuils, pour faire croire au passage d’une bande de furieux. Mais au milieu de ces actes de vandalisme prémédité, j’ai pu suivre les traces involontaires d’une exacte, minutieuse, et je dirai plus, patiente perquisition.

Tout semblait, n’est-il pas vrai, mis au pillage au hasard; on avait brisé à coups de hache des meubles qu’on pouvait ouvrir avec la main, on avait enfoncé des tiroirs qui n’étaient pas fermés ou dont la clé était à la serrure, était-ce de la folie? Non. Car, en réalité, il n’est pas un seul endroit pouvant receler une lettre qui n’ait été visité. Les tiroirs de divers petits meubles avaient été jetés çà et là, mais les espaces étroits qui existent entre la rainure des tiroirs et le corps du meuble avaient été examinés, et j’en ai eu la preuve en relevant des empreintes de doigts sur la poussière qui s’amasse en ces endroits. Les livres gisaient à terre pêle-mêle, mais tous avaient été secoués, et quelques-uns avec une telle violence que la reliure était arrachée. Nous avons retrouvé toutes les planches de cheminée en place, mais toutes avaient été soulevées. On n’a pas haché les fauteuils de coups d’épée pour le seul plaisir de déchirer les étoffes, on sondait les sièges.

La certitude promptement acquise d’une perquisition acharnée, fit d’abord hésiter mes soupçons.

Je me disais: les malfaiteurs ont cherché l’argent qui avait été caché, donc ils n’étaient pas de la maison.

—Mais, observa le docteur, on peut être d’une maison et ignorer la cachette des valeurs, ainsi Guespin...

—Permettez, interrompit M. Lecoq, je m’explique, d’un autre côté, je trouvais des indices tels que l’assassin ne pouvait être qu’une personne singulièrement liée avec Mmede Trémorel, comme son amant, ou son mari. Voilà quelles étaient alors mes idées.

—Et maintenant?

—À cette heure, répondit l’agent, et avec la certitude qu’on a pu chercher autre chose que les valeurs, je ne suis pas fort éloigné de croire que le coupable est l’homme dont on cherche actuellement le cadavre, le comte Hector de Trémorel.

Ce nom, le docteur Gendron et le père Plantat l’avaient deviné, mais personne encore n’avait osé formuler les soupçons. Ils l’attendaient, ce nom de Trémorel, et cependant jeté ainsi, au milieu de la nuit, dans cette grande pièce sombre, par ce personnage au moins bizarre, il les fit tressaillir d’un indicible effroi.

—Remarquez, reprit M. Lecoq, que je dis: je crois. Pour moi, en effet, le crime du comte n’est encore qu’excessivement probable. Voyons, si à nous trois nous arriverons à une certitude.

«C’est que voyez-vous, messieurs, l’enquête d’un crime n’est autre chose que la solution d’un problème. Le crime donné, constant, patent, on commence par en rechercher toutes les circonstances graves ou futiles, les détails, les particularités. Lorsque circonstances et particularités ont été soigneusement recueillies, on les classe, on les met en leur ordre et à leur date. On connaît ainsi la victime, le crime et les circonstances, reste à trouver le troisième terme, l’x, l’inconnu, c’est-à-dire le coupable.

«La besogne est difficile, mais non tant qu’on croit. Il s’agit de chercher un homme dont la culpabilité explique toutes les circonstances, toutes les particularités relevées—toutes, vous m’entendez bien. Le rencontre-t-on, cet homme, il est probable—et neuf fois sur dix la probabilité devient réalité—qu’on tient le coupable.

«Ainsi, messieurs, procédait Tabaret, mon maître, notre maître à tous, et en toute sa vie il ne s’est trompé que trois fois.

Si claire avait été l’explication de M. Lecoq, si logique sa démonstration, que le vieux juge et le médecin ne purent retenir une exclamation admirative:

—Très bien!

—Examinons donc ensemble, poursuivit, après s’être incliné, l’agent de la Sûreté, examinons si la culpabilité hypothétique du comte de Trémorel explique toutes les circonstances du crime du Valfeuillu.

Il allait poursuivre, mais le docteur Gendron, assis près de la fenêtre, se dressa brusquement.

—On marche dans le jardin! dit-il.

Tout le monde s’approcha. Le temps était superbe, la nuit très claire, un grand espace libre s’étendait devant les fenêtres de la bibliothèque, on regarda, on ne vit personne. M. Lecoq continua:

—Nous supposons donc, messieurs, que—sous l’empire de certains événements que nous aurons à rechercher plus tard—, M. de Trémorel a été amené à prendre la résolution de se défaire de sa femme. Le crime résolu, il est clair que le comte a dû réfléchir et chercher les moyens de le commettre impunément, peser les conséquences et évaluer les périls de l’entreprise.

«Nous devons admettre encore que les événements qui le conduisaient à cette extrémité étaient tels, qu’il dût craindre d’être inquiété et redouter des recherches ultérieures même dans le cas où sa femme serait morte naturellement.

—Voilà la vérité, approuva le juge de paix.

—M. de Trémorel s’est donc arrêté au parti de tuer sa femme brutalement, à coups de couteau, avec l’idée de disposer les choses de façon à faire croire que lui aussi avait été assassiné, décidé à tout entreprendre pour laisser les soupçons planer sur un innocent, ou, du moins, sur un complice infiniment moins coupable que lui.

«Il se résignait d’avance, en adoptant ce système, à disparaître, à fuir, à se cacher, à changer de personnalité à supprimer, en un mot, le comte Hector de Trémorel, pour se refaire, sous un autre nom, un nouvel état civil.

«Ces prémices, fort admissibles, suffisent à expliquer toute une série de circonstances inconciliables au premier abord. Elles nous expliquent d’abord comment, la nuit du crime, précisément, il y avait au Valfeuillu toute une fortune.

«Et cette particularité me paraît décisive. En effet, lorsqu’on reçoit, pour les garder chez soi, des valeurs importantes, on le dissimule d’ordinaire autant que possible.

«M. de Trémorel n’a pas cette prudence élémentaire.

«Il montre à tous ses liasses de billets de banque, il les manie, il les étale, les domestiques les voient, les touchent presque; il veut que tout le monde sache bien et puisse répéter qu’il a chez lui des sommes considérables, faciles à prendre, à emporter, à cacher.

«Et quel moment choisit-il, pour cet étalage imprudent en toute occasion? Le moment juste où il sait, où chacun sait dans le voisinage, qu’il passera la nuit seul au château avec Mmede Trémorel.

«Car il n’ignore pas que tous ses domestiques sont conviés pour le 8 juillet au soir, au mariage de l’ancienne cuisinière, madame Denis. Il l’ignore si peu, que c’est lui qui fait les frais de la noce et que lui-même a fixé le jour, lorsque madame Denis est venue présenter à ses anciens maîtres son futur mari.

«Vous me direz peut-être que c’est par hasard que cette somme—qu’une des femmes de chambre qualifiait d’immense—a été envoyée au Valfeuillu précisément la veille du crime. À la rigueur on peut l’admettre.

«Cependant, croyez-moi, il n’y a pas là de hasard, et je le prouverai. Demain, nous nous présenterons chez le banquier de M. de Trémorel et nous lui demanderons si le comte ne l’a pas prié, par écrit ou verbalement, de lui envoyer les fonds ce jour du 8 juillet, fixe.

«Or, messieurs, si ce banquier nous répond affirmativement, s’il nous montre une lettre, s’il nous donne sa parole d’honneur que l’argent lui a été demandé de vive voix, j’aurai, avouez-le, plus qu’une probabilité en faveur de mon système.

Le père Plantat et le docteur hochèrent la tête en signe d’assentiment.

—Donc, demanda l’homme de la préfecture, jusqu’ici pas d’objection.

—Pas la moindre, répondit le juge de paix.

—Mes préliminaires, poursuivit M. Lecoq, ont encore l’avantage d’éclairer la situation de Guespin. Disons-le franchement, son attitude est louche et justifie amplement son arrestation.

«A-t-il trempé dans le crime, est-il totalement innocent, voilà ce que nous ne pouvons décider, car je ne vois nul indice qui nous guide.

«Ce qui est sûr, c’est qu’il est tombé dans un piège habilement tendu.

«Le comte, en le choisissant pour victime, a fort bien pris ses mesures pour faire peser sur lui tous les doutes d’une enquête superficielle. Je gagerais que M. de Trémorel, connaissant la vie de ce malheureux, a pensé non sans motif, que les antécédents ajouteraient à la vraisemblance de l’accusation et pèseraient d’un poids terrible dans les balances de la justice.

«Peut-être aussi, se disait-il, que Guespin s’en tirerait infailliblement, et ne voulait-il que gagner du temps et éviter des recherches immédiates en donnant le change.

«Nous, investigateurs soucieux de détails, nous ne pouvons être trompés. Nous savons que la comtesse est morte d’un coup, du premier, comme foudroyée. Donc, elle n’a pas lutté, donc elle n’a pu arracher un lambeau d’étoffe au vêtement de l’assassin.

«Admettre la culpabilité de Guespin, c’est admettre qu’il a été assez fou pour aller placer un morceau de sa veste dans la main de sa victime. C’est admettre qu’il a été assez simple pour aller jeter cette veste déchirée et pleine de sang dans la Seine, du haut du pont, dans un endroit où il devait bien penser qu’on ferait des recherches, et cela, sans prendre même la vulgaire précaution d’y attacher une pierre pour la maintenir au fond de l’eau.

«Ce serait absurde.

«Donc, pour moi, ce lambeau de drap, cette veste sanglante affirment et l’innocence de Guespin et la scélératesse du comte de Trémorel.

—Cependant, objecta M. Gendron, si Guespin est; innocent, que ne parle-t-il? Que n’invoque-t-il un alibi. Où a-t-il passé la nuit? Pourquoi avait-il de l’argent plein son porte-monnaie?

—Remarquez, monsieur, répondit l’agent de la Sûreté, que je ne dis pas qu’il est innocent. Nous en sommes encore aux probabilités. Ne peut-on pas supposer que le comte de Trémorel, assez perfide pour tendre un piège à son domestique, a été assez habile pour lui enlever tous moyens de fournir un alibi.

—Mais, vous-même, insista le docteur, vous niez l’habileté du comte.

—Pardon, monsieur, entendons-nous. Le plan de M. de Trémorel était excellent et annonce une perversité supérieure; l’exécution seule a été défectueuse. C’est que le plan avait été conçu et mûri en sûreté, et qu’une fois le crime commis, l’assassin, troublé, épouvanté du danger, a perdu son sang-froid et n’a réalisé ses conceptions qu’à demi.

«Mais il est d’autres suppositions.

«On peut se demander si, pendant qu’on assassinait la comtesse de Valfeuillu, Guespin ne commettait pas ailleurs un autre crime.

Cette hypothèse parut au docteur Gendron si invraisemblable qu’il ne put s’empêcher de protester.

—Oh! fit-il.

—N’oubliez, pas, messieurs, répliqua Lecoq, que le champ des conjectures n’a pas de bornes. Imaginez telle complication d’événements que vous voudrez, je suis prêt à soutenir que cette complication s’est présentée ou se présentera. Est-ce que Lieuben, un maniaque allemand, n’avait pas parié qu’il parviendrait à retourner un jeu de cartes dans un ordre indiqué par le procès-verbal du pari? Pendant vingt ans, dix heures par jour, il a battu, tourné, rebattu et retourné ses cartes. Il avait, de son aveu, répété son opération quatre millions deux cent quarante-six mille vingt-huit fois, lorsqu’il gagna.

M. Lecoq allait peut-être continuer ses citations, le père Plantat l’interrompit d’un geste.

—J’admets, dit-il, vos préliminaires; je les tiens pour plus que probables, pour vrais.

M. Lecoq parlait alors en se promenant de long en large, de la fenêtre aux rayons de la bibliothèque, s’arrêtant aux paroles décisives, comme un général qui dicte à ses aides de camp le plan de la bataille du lendemain.

Et les auditeurs s’émerveillaient à le voir et à l’entendre. Pour la troisième fois, depuis le matin, il se révélait à eux sous un aspect absolument différent. Ce n’était plus ni le mercier retiré de la perquisition, ni le policier cynique et sentimental de la biographie.

C’était un nouveau Lecoq à la physionomie digne, à l’œil pétillant d’intelligence, au langage clair et concis, le Lecoq, enfin, que connaissent les magistrats qui ont utilisé le génie investigateur de ce remarquable agent.

Depuis longtemps il avait rentré la bonbonnière à portrait, et il n’était plus question des carrés de pâte qui—pour employer une expression à son vocabulaire—constituent un des accessoires de sa physionomie de province.

—Maintenant, disait l’agent de la Sûreté, écoutez-moi:

«Il est dix heures du soir. Nul bruit au dehors, le chemin est désert, les lumières d’Orcival s’éteignent, les domestiques du château sont à Paris, M. et Mmede Trémorel sont seuls au Valfeuillu. Ils se sont retirés dans leur chambre à coucher. La comtesse est assise devant la table sur laquelle est servi le thé. Le comte, tout en causant avec elle, va et vient par la chambre.

«Mmede Trémorel est sans pressentiment. Son mari, depuis plusieurs jours, n’est-il pas plus aimable, meilleur qu’il n’a jamais été! Elle est sans défiance, et ainsi le comte peut s’approcher d’elle, par-derrière, sans que l’idée lui vienne de retourner la tête. Si elle l’entend venir ainsi, doucement, elle s’imagine qu’il veut la surprendre par un baiser.

«Lui, cependant, armé d’un long poignard, est debout près de sa femme. Il sait où il faut frapper pour que la blessure soit mortelle. De l’œil, il choisit sa place, il l’a trouvée, il frappe un coup terrible, si terrible que la garde du poignard a laissé son empreinte des deux côtés des lèvres de la plaie.

«La comtesse tombe sans pousser un cri, heurtant son front à l’angle de la table qui se renverse.

«Est-ce qu’ainsi ne s’explique pas la position de la terrible blessure, au-dessous de l’épaule gauche, blessure presque verticale, dont la direction est de droite à gauche?...

Le docteur fit un signe d’approbation.

—... Et quel autre homme que l’amant ou le mari d’une femme, peut aller et venir dans sa chambre à coucher, s’approcher d’elle quand elle est assise, sans qu’elle se retourne?

—C’est évident, murmurait le père Plantat, c’est évident.

—Voilà donc, poursuivait M. Lecoq, voilà la comtesse morte.

«Le premier sentiment de l’assassin est un sentiment de triomphe. Enfin! le voilà débarrassé de cette femme qui était la sienne, qu’il a assez haïe pour se résoudre à un crime, pour se décider à changer son existence heureuse, splendide, enviée, contre la vie épouvantable du scélérat désormais sans patrie, sans ami, sans asile, proscrit par toutes les civilisations, traqué par toutes le polices, puni par les lois du monde entier.

«Sa seconde pensée est pour cette lettre, ce papier, cet acte, ce titre, cet objet d’un mince volume qu’il sait en la possession de sa femme, qu’il a demandé cent fois, qu’elle n’a pas voulu lui remettre et qu’il lui faut.

—Ajoutez, interrompit le père Plantat, que ce titre a été un des mobiles du crime.

—Cet acte si important, le comte s’imagine savoir où il est. Il croit que du premier coup il va mettre la main dessus. Il se trompe. Il cherche dans tous les meubles à l’usage de sa femme et il ne trouve rien. Il fouille les tiroirs, il soulève les marbres, il bouleverse tout dans la chambre; rien.

«Alors, une idée lui vient. Cette lettre, ne serait-elle pas sous la tablette de la cheminée? D’un revers de bras il jette bas la garniture, la pendule tombe et s’arrête. Il n’est pas encore dix heures et demie.

—Oui! fit à demi-voix le docteur Gendron, la pendule nous l’a dit.

—Sous la tablette de la cheminée, poursuivait l’agent de la Sûreté, le comte ne trouve rien encore que de la poussière qui a gardé les traces de ses doigts.

«Alors, l’assassin commence à se troubler.

«Ce papier si précieux que, pour sa possession, il risque sa vie, où peut-il être? Sa colère s’allume. Comment visiter les tiroirs fermés? Les clés sont sur le tapis, où je les ai retrouvées parmi les débris du service de thé, il ne les aperçoit pas.

«Il lui faut une arme, un outil pour tout briser. Il descend chercher une hache.

«Dans l’escalier, l’ivresse du sang, de la vengeance, se dissipe, ses terreurs commencent. Tous les recoins obscurs se peuplent de ces spectres qui font cortège aux assassins; il a peur, il se hâte.

«Il ne tarde pas à remonter et, armé d’une hache énorme, la hache retrouvée au second étage, il fait tout voler en éclats autour de lui. Il va comme un insensé, c’est au hasard qu’il éventre les meubles; mais, parmi les débris, il poursuit les recherches acharnées dont j’ai suivi la trace.

«Rien, toujours rien.

«Tout est sens dessus dessous dans la chambre, il passe dans son cabinet et la destruction continue, la hache se lève et s’abat sans relâche. Il brise son propre bureau, non qu’il n’en connaisse tous les tiroirs, mais parce qu’il peut s’y trouver quelque cachette ignorée. Ce bureau, ce n’est pas lui qui l’a acheté, il a appartenu au premier mari, à Sauvresy. Tous les livres de la bibliothèque, il les prend un à un, les secoue furieusement et les lance par la chambre.

«L’infernale lettre est introuvable.

«Son trouble, désormais, est trop grand pour qu’il puisse apporter à ses perquisitions la moindre méthode. Sa raison obscurcie ne le guide plus. Il erre, sans raison déterminante, sans calcul, d’un meuble à l’autre, fouillant à dix reprises les mêmes tiroirs, pendant qu’il en est, tout près, à côté, qu’il oublie complètement.

«C’est alors qu’il songe que cet acte qui le perd peut avoir été caché parmi le crin de quelque siège. Il décroche une épée et, pour sonder exactement, il hache le velours des fauteuils et des canapés du salon et des autres pièces...

La voix de M. Lecoq, son accent, son geste, donnaient à son récit un caractère saisissant. Il semblait qu’on vit le crime, qu’on assistât aux scènes terribles qu’il décrivait.

Ses auditeurs retenaient leur souffle, évitant même un geste approbateur qui eût pu distraire son attention.

—À ce moment, poursuivit l’agent de la Sûreté, la rage et l’effroi du comte de Trémorel étaient au comble. Il s’était dit, lorsqu’il préméditait le crime, qu’il tuerait sa femme, qu’il s’emparerait de la lettre, qu’il exécuterait bien vite son plan si perfide, et qu’il fuirait.

«Et voilà que tous ses projets étaient déconcertés.

«Que de temps perdu, lorsque chaque minute envolée emportait une chance de salut!

«Puis la probabilité de mille dangers auxquels il n’avait pas réfléchi, se présentait à son esprit. Pourquoi un ami ne viendrait-il pas lui demander l’hospitalité, comme cela était arrivé vingt fois? Que penserait un passant arrêté sur la route, de cette lumière affolée courant de pièce en pièce? Un des domestiques ne pouvait-il revenir?

«Une fois dans le salon, il croit qu’on sonne à la grille, et telle est sa terreur que la bougie qu’il tient à la main lui échappe, et que moi, j’ai retrouvé sur le tapis la marque de cette bougie tombée.

«Il entend des bruits étranges, tels que jamais pareils n’ont frappé son oreille. Il lui semble qu’on marche dans la pièce voisine, le parquet craque. Sa femme est-elle vraiment morte, l’a-t-il bien tuée? Ne va-t-elle pas se lever tout à coup, courir à la fenêtre, appeler au secours?

«C’est obsédé de ces épouvantements qu’il revient à la chambre à coucher, qu’il reprend son poignard et qu’il frappe de nouveau le cadavre de la comtesse. Mais sa main est si peu assurée qu’il ne fait que des blessures légères.

«Vous l’avez remarqué, docteur, et consigné sur votre projet de rapport, toutes ces blessures ont la même direction. Elles forment avec le corps un angle droit qui prouve que la victime était couchée lorsqu’on la hachait ainsi.

«Puis, dans l’emportement de sa frénésie, le misérable foule aux pieds le corps de cette femme assassinée par lui, et les talons de ses bottes lui font ces contusions sans ecchymose relevées par l’autopsie...

M. Lecoq s’arrêta pour reprendre haleine.

Il ne racontait pas seulement le drame, il le mimait, il le jouait, ajoutant l’ascendant du geste à l’empire de la parole, et chacune de ses phrases reconstituant une scène, expliquait un fait et dissipait un doute. Comme tous les artistes de génie, qui s’incarnent vraiment dans le personnage qu’ils représentent, l’agent de la Sûreté ressentait réellement quelque chose des sensations qu’il traduisait, et son masque mobile avait alors une effrayante expression.


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