—Clément! Clément!
Il n’ouvrit pas les yeux, et persuadée qu’il dormait, légère, sur la pointe des pieds, retenant son souffle, elle sortit.
—Oh! la misérable! fit Sauvresy, elle va rejoindre son amant.
En même temps, avec l’idée de se venger, la nécessité de rentrer en possession de la lettre se présentait à son esprit, plus poignante, plus impérieuse.
«Je puis, pensait-il, gagner ma chambre sans être vu par le jardin et l’escalier de service. Elle me croit endormi, je serais revenu et couché avant son retour.»
Aussitôt, sans se demander s’il n’était pas trop faible pour risquer le trajet, sans s’inquiéter du danger qu’il courait à s’exposer au froid, il se jeta à bas de son lit, passa une robe de chambre déposée sur une chaise, et, les pieds nus dans ses pantoufles, il se dirigea vers la porte. Il se disait:
«Si on vient, si on me rencontre, je mettrai tout sur le compte du délire.»
La lampe du vestibule était éteinte, il eut quelque peine à ouvrir la porte. Il y réussit cependant et descendit dans le jardin.
Le froid était intense et il était tombé de la neige. Le vent agitait lugubrement les branches des arbres durcies par la gelée. La façade de la maison était sombre. Une seule fenêtre était éclairée, celle du comte de Trémorel, et elle l’était vivement, par une lampe sans abat-jour et par un grand feu clair.
Sur les rideaux de fine mousseline, se dessinait très nettement, avec les contours les plus précis, l’ombre d’un homme, l’ombre d’Hector. Il était debout devant la croisée, le front appuyé contre une vitre.
Instinctivement Sauvresy s’arrêta pour regarder cet ami, qui dans sa maison était comme chez lui, et qui en échange de la plus fraternelle des hospitalités, apportait le déshonneur, le désespoir, la mort.
Quelles réflexions le clouaient à cette fenêtre, le regard perdu dans les ténèbres? Songeait-il à l’infamie de sa conduite? Mais il eut un mouvement brusque, il se retourna comme s’il eût été surpris par quelque bruit insolite. Qu’était-ce? Sauvresy ne le sut que trop. Une seconde ombre se dessina sur le léger rideau, l’ombre d’une femme, l’ombre de Berthe.
Et lui qui s’efforçait de douter quand même! Des preuves nouvelles lui arrivaient sans qu’il les eut cherchées.
Quelle raison l’amenait, dans cette chambre, à cette heure? Elle parlait avec une certaine animation.
Il lui semblait entendre cette voix pleine et sonore, tantôt timbrée comme le métal, tantôt molle et caressante, et qui faisait vibrer en lui toutes les cordes de la passion. Il revoyait ces yeux si beaux qui avaient régné despotiquement sur son cœur et dont il pensait connaître si bien toutes les expressions.
Mais que faisait-elle?
Sans doute elle était venue demander quelque chose à Hector, il le lui refusait, et voici qu’elle le priait. Oui, elle le priait, et Sauvresy le devinait bien aux gestes de Berthe, qui nettement se reproduisaient sur la mousseline, comme le spectre noir des ombres chinoises sur le papier huilé. Il connaissait si bien ce geste ravissant de supplication qui lui était familier, quand elle désirait obtenir quelque chose! Elle levait ses deux mains jointes à la hauteur de son front, inclinait la tête, fermant à demi les yeux pour en redoubler l’éclat. Quelle langueur voluptueuse avait sa voix quand elle disait:
—Dis, mon bon Clément, tu veux bien, n’est-ce pas? tu veux bien!...
Et c’est pour un autre homme qu’elle avait ce geste charmant, ce regard, ces intonations.
Sauvresy fut obligé de s’appuyer à un arbre pour ne pas tomber.
Évidemment Hector lui refusait ce qu’elle souhaitait. Elle agitait maintenant l’index relevé de la main droite, avec des mouvements mutins, hochant la tête d’un air de bouderie. Elle devait lui dire:
—Tu ne veux pas, tu vois, tu ne veux pas...
Cependant, elle revenait à la prière.
«Ah! pensait Sauvresy, il sait résister à une prière de sa bouche; je n’ai jamais eu ce courage, moi. Il peut garder sa raison, son sang-froid, sa volonté, quand elle le regarde. Je ne lui ai jamais dit non, moi, ou plutôt je n’ai jamais attendu qu’elle me demandât rien. J’ai passé ma vie à épier ses moindres fantaisies pour les prévenir. Peut-être est-ce là ce qui m’a perdu?»
Hector s’obstinait et Berthe peu à peu s’animait, elle devait être en colère. Elle reculait, étendant le bras, le buste en arrière; elle le menaçait.
Enfin, il était vaincu. De la tête, il fit: «Oui.»
Alors elle se précipita, elle se jeta sur lui, les bras ouverts et les deux ombres se confondirent en une longue étreinte.
Sauvresy ne put retenir un cri terrible qui se perdit au milieu des mugissements du vent. Il avait demandé une certitude; il l’avait. La vérité éclatait, indiscutable, évidente. Il n’avait plus à rien chercher, maintenant, rien, que le moyen de punir sûrement, terriblement.
Berthe et Hector causaient amicalement, elle appuyée contre sa poitrine, lui baissant la tête par moments pour embrasser ses beaux cheveux.
Sauvresy comprit qu’elle allait descendre, qu’il ne pouvait songer à aller chercher la lettre et en toute hâte il rentra, oubliant, tant il redoutait d’être surpris, de remettre les verrous à la porte du jardin.
Ce n’est qu’une fois arrivé dans sa chambre qu’il s’aperçut qu’il était resté dans la neige; même il gardait quelques gros flocons à ses sandales et elles étaient toutes mouillées. Vivement il les lança sous le lit tout au fond, et se recoucha, faisant semblant de dormir.
Il était temps: Berthe rentrait. Elle s’approcha de son mari, et croyant qu’il ne s’était pas réveillé, elle revint prendre sa broderie près du feu.
Elle n’avait pas fait dix points que Trémorel reparut. Il n’avait pas pensé à monter son journal et revenait le chercher. Il semblait inquiet.
—Êtes-vous sortie, ce soir, madame? lui demanda-t-il, de cette voix chuchotante qu’on prend involontairement dans la chambre des malades.
—Non.
—Tous les domestiques sont bien couchés?
—Je le suppose, du moins. Mais pourquoi ces questions?
—C’est que depuis que je suis monté, c’est-à -dire depuis moins d’une demi-heure, quelqu’un est allé dans le jardin et est rentré.
Berthe le regarda d’un air singulièrement inquiet.
—Êtes-vous sûr de ce que vous dites?
—Parfaitement. Il y a de la neige, et la personne qui est sortie en a rapporté à ses chaussures. Cette neige, tombée sur les dalles du vestibule, a fondu...
MmeSauvresy prit brusquement la lampe, interrompant Hector.
—Venez, dit-elle.
Trémorel ne s’était pas trompé. On voyait çà et là de petites flaques d’eau, très apparentes sur les carreaux noirs.
—Peut-être cette eau est-elle là depuis assez longtemps, hasarda Berthe.
—Non. Il n’y avait rien tout à l’heure, j’en mettrais ma main au feu, et d’ailleurs, voyez, là , tenez il y a encore un peu de neige qui n’a pas fondu.
—C’est sans doute un domestique?
Hector était aller examiner la porte.
—Je ne le crois pas, répondit-il, un domestique aurait remis les verrous et, vous le voyez, ils sont tirés. C’est cependant moi qui, ce soir, ai fermé la porte, et je me rappelle parfaitement les avoir poussés.
—C’est extraordinaire.
—Et de plus, remarquez-le, les traces d’eau ne vont pas plus loin que la porte du salon.
Ils restèrent silencieux, palpitants, échangeant des regards pleins d’anxiété. La même pensée terrifiante leur venait à tous deux.
—Si c’était lui?
Mais pourquoi serait-il allé au jardin? Ce ne pouvait être pour les épier. Ils ne songeaient pas à la fenêtre.
—Ce ne peut être Clément, dit enfin Berthe, il dormait lorsque je suis sortie, et il dort encore maintenant du sommeil le plus calme et le plus profond.
Penché sur son lit, Sauvresy écoutait ceux qui étaient devenus ses ennemis les plus abhorrés. Il maudissait son imprudence, comprenait bien qu’il n’était pas fait pour les machinations perfides.
«Pourvu, pensait-il qu’ils n’aient pas l’idée de visiter ma robe de chambre et de chercher mes sandales.»
Heureusement cette idée si simple ne leur vint pas, et ils se séparèrent après avoir tout fait pour se rassurer mutuellement. Mais chacun, au fond de son âme, emportait un doute poignant.
Cette nuit-là même, Sauvresy eut une crise affreuse. Après cette lueur de raison, le délire, cet hôte terrible, emplit de nouveau son cerveau de ses fantômes.
Le docteur R..., le lendemain matin, le déclara plus en danger que jamais; à ce point, qu’il expédia une dépêche à Paris pour prévenir de son absence, et annonça qu’il allait rester deux ou trois jours au Valfeuillu.
Le mal redoublait de violence, mais sa marche devenait de plus en plus certaine. Les symptômes les plus contradictoires se produisaient. C’était chaque jour un phénomène nouveau, déconcertant toutes les prévisions des médecins. C’est qu’aussitôt que Sauvresy avait une heure de rémission, il revoyait l’abominable scène de la fenêtre, et le mieux s’envolait.
Il ne s’était d’ailleurs pas trompé. Berthe avait, ce soir-là , une grâce à demander à Hector.
Le maire d’Orcival devait, le surlendemain, se rendre à Fontainebleau avec toute sa famille, et il avait proposé au comte de Trémorel de l’accompagner. Hector avait accepté l’offre avec empressement, on devait atteler à une grande voiture de chasse quatre chevaux qu’il conduirait à grandes guides, M. Courtois ayant—et avec raison—la plus grande confiance en son habileté.
Or, Berthe qui ne pouvait tolérer cette idée, qu’il passerait toute une journée avec Laurence, venait le conjurer de se dégager. Il ne manquait pas, elle le lui prouvait, de prétextes excellents. Était-il convenable qu’il s’en allât en partie de plaisir pendant que l’existence de son ami était en péril!
Il ne voulait pas absolument d’abord. Mais à force de prières et surtout de menaces, elle le décida, et elle ne descendit qu’après qu’il lui eut juré qu’il écrirait, le soir même une lettre d’excuses à M. Courtois. Il tint sa parole, mais il finissait par être excédé de cette tyrannie. Il était las d’immoler sans cesse sa volonté, de sacrifier sa liberté à ce point qu’il ne pouvait rien projeter, rien dire, rien promettre, avant d’avoir consulté l’œil clair de cette femme jalouse qui ne permettait pas qu’il s’écartât du cercle de ses jupons.
De plus en plus, la chaîne devenait lourde et le meurtrissait, et il commençait à comprendre qu’elle ne se délierait pas seule, à la longue, mais que tôt ou tard il lui faudrait la briser.
Il n’avait jamais aimé Berthe, ni Fancy, ni personne probablement, et il aimait la fille du maire d’Orcival.
Le million qui devait former sa couronne de mariée avait commencé par l’éblouir, mais peu à peu il avait subi le charme pénétrant qui s’exhalait de la personne de Laurence. Il était séduit, lui, le viveur blasé, par tant de grâces, tant d’innocence naïve, par tant de candeur et de beauté. Si bien qu’il eût épousé Laurence pauvre, comme Sauvresy avait épousé Berthe.
Mais cette Berthe, il la redoutait trop pour la braver ainsi tout à coup, et il se résigna à attendre encore, à ruser. Dès le demain de la scène au sujet de Fontainebleau, il se déclara souffrant, attribuant son malaise au manque d’exercice, et tous les jours il monta à cheval deux ou trois heures. Il n’allait pas bien loin; il allait jusque chez M. Courtois.
Berthe, tout d’abord, n’avait rien vu de suspect à ces promenades du comte de Trémorel. Il sortait à cheval et cela la rassurait, comme certains maris qui se croient à l’abri de tout malheur parce que leur femme ne se promène qu’en voiture.
Mais après quelques jours, l’examinant mieux, elle crut découvrir en lui une certaine satisfaction intime qu’il s’efforçait de voiler sous une contenance fatiguée. Il avait beau faire, il se dégageait de toute sa personne comme un rayonnement de bonheur.
Elle eut des doutes, et ils grandirent à chaque sortie nouvelle. Les plus tristes conjectures l’agitaient tant qu’Hector était absent. Où allait-il? Probablement rendre visite à cette Laurence qu’elle redoutait et détestait.
Ses pressentiments de maîtresse jalouse ne la trompaient pas, elle le vit bien.
Un soir, Hector reparut, portant à sa boutonnière une branche de bruyère que Laurence elle-même y avait passée et qu’il avait oublié de retirer.
Berthe prit doucement cette fleur, l’examina, la flaira, et se contraignant à sourire alors qu’elle endurait les plus cruels déchirements de la jalousie:
—Voici, dit-elle, une charmante variété de bruyère.
—C’est ce qu’il m’a semblé, répondit Hector d’un ton dégagé, bien que je ne m’y connaisse pas.
—Y a-t-il de l’indiscrétion à vous demander qui vous l’a donnée?
—Aucune. C’est un cadeau de notre cher juge de paix, le père Plantat.
Tout Orcival savait parfaitement que, de sa vie, le juge de paix, ce vieil horticulteur maniaque, n’avait donné une fleur à qui que ce fût, sauf à MlleCourtois. La défaite était malheureuse, et Berthe ne pouvait en être dupe.
—Vous m’aviez promis, Hector, commença-t-elle de cesser de voir MlleCourtois, de renoncer à ce mariage.
Il essaya de répondre.
—Laissez-moi parler, fit-elle, vous vous expliquerez après. Vous avez manqué à votre parole, vous vous êtes joué de ma confiance, je suis folle de m’en étonner. Seulement, aujourd’hui, après mûres réflexions, je viens vous dire que vous n’épouserez pas MlleCourtois.
Aussitôt, sans attendre sa réplique, elle entama l’éternelle litanie des femmes séduites ou qui prétendent l’avoir été. Pourquoi était-il venu? Elle était heureuse dans son ménage, avant de le connaître. Elle n’aimait pas Sauvresy, il est vrai, mais elle l’estimait, il était bon pour elle. Ignorant les félicités divines de la passion vraie, elle ne les désirait pas. Mais il s’était montré et elle n’avait pas su résister à la fascination. Pourquoi avait-il abusé de ce qu’irrésistiblement elle se sentit entraînée vers lui. Et maintenant, après l’avoir perdue, il prétendait se retirer, en épouser une autre, lui laissant pour souvenir de son passage, la honte et le remords d’une faute abominable.
Trémorel l’écoutait, abasourdi de son audace. C’était à n’y pas croire! quoi! elle osait prétendre que c’était lui qui avait abusé de son inexpérience, quand, au contraire, la connaissant mieux, il avait été parfois épouvanté de sa perversité. Telle était la profondeur de la corruption qu’il découvrait en elle, qu’il se demandait s’il était son premier amant ou le vingtième.
Mais elle l’avait si bien poussé à bout, elle lui avait si rudement fait sentir son implacable volonté, qu’il était décidé à tout plutôt que de subir davantage ce despotisme. Il s’était promis qu’à la première occasion il résisterait. Il résista.
—Eh bien, oui, déclara-t-il nettement, je vous trompais, je n’ai pas d’avenir, ce mariage m’en assure un, je me marie.
Et il reprit tous ses raisonnements passés jurant que moins que jamais il aimait Laurence, mais que de plus en plus il convoitait l’argent.
—La preuve, continuait-il, c’est que si demain vous me trouviez une femme ayant douze cent mille francs au lieu d’un million, je l’épouserais préférablement à MlleCourtois.
Jamais elle ne lui aurait cru tant de courage. Il y avait si longtemps qu’elle le pétrissait comme la cire molle, que cette résistance inattendue la déconcerta. Elle était indignée, mais en même temps elle éprouvait cette satisfaction malsaine qui délecte certaines femmes lorsqu’elles rencontrent un maître qui les bat, et son amour pour Trémorel, qui allait faiblissant, reprenait une nouvelle énergie. Puis il avait trouvé cette fois des accents pour la convaincre. Elle le méprisait assez pour le supposer très capable de se marier uniquement pour de l’argent.
Quand il eut terminé:
—C’est donc bien vrai, lui dit-elle, vous ne tenez qu’au million?
—Je vous l’ai juré cent fois.
—Vous n’aimez vraiment pas Laurence?
—Berthe, ma bien-aimée, je n’ai jamais aimé, je n’aimerai jamais que vous.
Il pensait qu’ainsi, berçant Berthe de paroles d’amour, il parviendrait à l’endormir jusqu’au jour de son mariage. Et une fois marié, il se souciait bien, vraiment, de ce qui adviendrait. Que lui importait Sauvresy! La vie de l’homme fort n’est qu’une suite d’amitiés brisées. Qu’est-ce, en somme, qu’un ami? Un être qui peut et doit vous servir. L’habileté consiste précisément à rompre avec les gens, le jour où ils cessent de vous être utiles.
De son côté, Berthe réfléchissait.
—Écoutez, dit-elle enfin à Hector, je ne saurais là , froidement, me résigner au sacrifice que vous exigez. De grâce, laissez-moi quelques jours encore pour m’habituer au coup terrible. Attendez... vous me devez bien cela, laissez Clément se rétablir.
Il n’en revenait pas de la voir si facile et si douce.
Qui se serait attendu à de telles concessions si aisément obtenues. L’idée d’un piège ne lui venait pas.
Dans son ravissement, il eut un transport d’enthousiasme qui eût pu éclairer Berthe, mais qui passa inaperçu. Il lui prit la main et l’embrassa avec transport en disant:
—Ah! vous êtes bonne, et vous m’aimez vraiment.
Le comte de Trémorel ne supposait pas que le répit demandé par Berthe dût être de longue durée. Depuis une semaine, Sauvresy semblait aller mieux. Il se levait maintenant, il commençait à aller et venir dans la maison, et même il recevait sans trop de fatigue la visite de ses nombreux amis du voisinage.
Mais, hélas! le maître du Valfeuillu n’était plus que l’ombre de lui-même. Jamais, à le voir plus blême que la cire, exsangue, chancelant, la joue creuse, l’œil brillant d’un feu sombre, on n’aurait reconnu ce robuste jeune homme aux lèvres rouges, au visage épanoui, qui, le long du restaurant de Sèvres, avait arrêté la main de Trémorel.
Il avait tant souffert! Vingt fois la maladie avait failli le terrasser, vingt fois l’énergie de son indomptable volonté avait repris le dessus. Il ne voulait pas, non il ne voulait pas mourir avant de s’être vengé de ces infâmes qui lui avaient pris son bonheur et sa vie.
Mais quel châtiment leur infliger. Il cherchait, et c’était là l’idée fixe qui, brûlant son cerveau, allumait la flamme de son regard.
Dans les circonstances ordinaires de la vie, trois partis se présentent pour servir la colère et la haine du mari trompé. Il a le droit, presque le devoir, de livrer sa femme et son complice aux tribunaux. La loi est pour lui. Il peut épier adroitement les coupables, les surprendre et les tuer. Il y a un article du code qui nel’absoutpas, mais quil’excuse. Enfin, rien ne l’empêche d’affecter une philosophique indifférence, de rire le premier et le plus haut de son malheur, de chasser purement et simplement sa femme et de la laisser manquer de tout.
Mais quelles pauvres, quelles misérables vengeances!
Livrer sa femme aux tribunaux? n’est-ce pas, de gaieté de cœur, courir au-devant de l’opprobre, offrir son nom, son honneur, sa vie, à la risée publique?
N’est-ce pas se mettre à la merci d’un avocat qui vous traîne dans la boue. On ne défend pas la femme adultère, on attaque son mari, c’est plus commode. Et quelle satisfaction obtiendrait-il? Berthe et Trémorel seraient condamnés à un an de prison, à dix huit mois, à deux ans au plus.
Tuer les coupables lui semblait plus simple; et encore! Il entrerait, déchargerait sur eux un revolver, ils n’auraient pas le temps de se reconnaître, leur agonie ne durerait pas une minute; et après? Il lui faudrait se constituer prisonnier, subir un jugement, se défendre, invoquer l’indulgence du législateur, risquer une condamnation.
Quant à chasser sa femme, c’était la livrer bénévolement à Hector. Il devait supposer qu’ils s’adoraient, et il les voyait, quittant le Valfeuillu la main dans la main, heureux, riant, se moquant de lui, pauvre niais!
À cette pensée, il était pris d’accès de rage froide, tant il est vrai que les pointes aiguës de l’amour-propre ajoutent une douleur aux plus douloureuses blessures.
Aucune de ces vengeances vulgaires ne pouvait le satisfaire. Il voulait quelque chose d’inouï, de bizarre, d’excessif, comme l’offense, comme ses tortures.
Et il se reprenait à songer à toutes les histoires sinistres qu’il avait lues, cherchant un supplice applicable aux circonstances présentes. Il avait le droit d’être difficile, il était déterminé à attendre et, d’avance, il avait fait le sacrifice de sa vie.
Une seule chose pouvait renverser ses projets, la lettre arrachée à Jenny Fancy. Qu’était-elle devenue? L’avait-il donc perdue dans les bois de Mauprévoir? Il l’avait cherchée partout et ne l’avait pas retrouvée.
Il s’accoutumait, d’ailleurs, à feindre, trouvant comme une jouissance cruelle dans la contrainte qu’il s’imposait. Il avait su se composer une contenance qui ne laissait rien deviner des pensées qui le hantaient. C’est sans frissonnements apparents qu’il subissait les flétrissantes caresses de cette femme jadis tant aimée; jamais il n’avait tendu à son ami Hector une main plus largement ouverte.
Le soir, lorsqu’ils se trouvaient tous trois réunis sous la lampe, il prenait sur lui d’être gai. Il bâtissait mille riants châteaux en Espagne, pour plus tard, quand on lui permettrait de sortir, quand il irait tout à fait bien.
Le comte de Trémorel se réjouissait.
—Voici Clément sur pied pour tout de bon cette fois, dit-il un soir à Berthe.
Elle ne comprenait que trop le sens de cette phrase.
—Vous songez donc toujours à MlleCourtois? demanda-t-elle.
—Ne m’avez-vous pas permis d’espérer?
—Je vous ai prié d’attendre Hector, et vous avez bien fait de ne pas vous hâter. Je sais une femme qui vous apporterait non pas un, mais trois millions de dot.
Il fut péniblement surpris. En vérité, il ne songeait qu’à Laurence, et voici qu’un nouvel obstacle se dessinait!
—Et quelle est cette femme?
Elle se pencha à son oreille, et d’une voix frémissante:
—Je suis la seule héritière de Clément, dit-elle, il peut mourir, je puis être veuve demain.
Hector fut comme pétrifié.
—Mais Sauvresy, répondit-il, se porte, Dieu merci! à merveille.
Berthe fixa sur lui ses grands yeux clairs, et, avec un calme effrayant, dit:
—Qu’en savez-vous?
Trémorel ne voulut pas, n’osa pas demander la signification de ces paroles étranges. Il était de ces hommes faibles qui fuient les explications, qui, plutôt que de se mettre en garde lorsqu’il en est temps encore, se laissent niaisement acculer par les circonstances. Êtres mous et veules qui, avec une lâche préméditation, se bandent les yeux pour ne pas voir le danger qui les menace, et qui, à une situation nette et définie qu’ils n’ont pas le courage d’envisager, préfèrent les langueurs du doute et les transactions de l’incertitude.
D’ailleurs, bien que redoutant Berthe et la détestant un peu, il éprouvait, à mesurer ses angoisses, une puérile satisfaction. À voir l’acharnement et la persistance qu’elle déployait pour le défendre, pour le conserver, il concevait de sa valeur et de son mérite une estime plus grande.
«Pauvre femme, pensait-il, voici que dans sa douleur de me perdre, de me voir à une autre, elle est venue à souhaiter la mort de son mari.»
Et telle était son absence de sens moral, qu’il ne comprenait pas tout ce qu’il y avait de vil, de répugnant d’odieux, dans les idées qu’il supposait à MmeSauvresy et dans ses propres réflexions.
Cependant, les alternatives de mieux et de plus mal de Sauvresy donnaient tort à l’assurance du comte de Trémorel. Ce jour-là même, et lorsqu’on croyait bien qu’enfin la convalescence de Sauvresy allait désormais marcher rapidement, il fut obligé de se remettre au lit.
Cette rechute se déclara après un verre de quinquina qu’il avait l’habitude, depuis une semaine, de prendre avant son repas du soir.
Seulement, cette fois, les symptômes changèrent du tout au tout, comme si, à la maladie qui avait failli l’emporter, succédait une autre maladie différente.
Il se plaignait de picotements à la peau, de vertiges, de commotions convulsives qui contractaient et tordaient tous ses membres, particulièrement ses bras. D’intolérables névralgies faciales lui arrachaient des cris par moments. Un affreux goût de poivre, persistant, tenace, que rien ne pouvait atténuer, lui faisait sans cesse ouvrir et fermer la bouche. Il ressentait une agitation inquiète qui se traduisait par des insomnies dont la morphine à hautes doses ne triomphait pas. Enfin, il éprouvait un affaissement mortel et un froid de plus en plus intense, venant non de l’extérieur mais de l’intérieur, comme si la température du corps eût graduellement diminué.
Quant au délire, il avait complètement disparu, et le malade conservait la parfaite lucidité de son intelligence.
Au milieu de telles épreuves, Sauvresy montrait la plus indomptable vaillance, réagissant tant qu’il pouvait contre la douleur.
Jamais il n’avait paru attacher une importance si grande à l’administration de son immense fortune. Perpétuellement il était en conférence avec des gens d’affaires. Il mandait à tout propos des notaires et des avocats et s’enfermait avec eux des journées entières.
Puis, sous prétexte qu’il lui fallait des distractions, il recevait tous les gens d’Orcival qui le venaient voir, et quand par hasard il n’avait pas de visiteur, vite il envoyait chercher quelqu’un, assurant que seul il ne pouvait s’empêcher de songer à son mal, souffrant par là même bien davantage.
De ce qu’il faisait, de ce qu’il tramait, pas un mot, et Berthe, réduite aux conjectures, était dévorée d’anxiété.
Souvent, lorsqu’un homme d’affaires était resté avec son mari plusieurs heures, elle le guettait à sa sortie, et se faisant aussi aimable, aussi séduisante que possible, elle mettait en œuvre toute sa finesse pour obtenir quelque renseignement qui l’éclairât.
Mais nul de ceux auxquels elle s’adressait ne pouvait ou ne voulait rassurer sa curiosité. Ils n’avaient tous que des réponses vagues, soit que Sauvresy leur eût recommandé la discrétion, soit qu’ils n’eussent rien à dire.
Personne, d’ailleurs, n’entendit Sauvresy se plaindre. Ses conversations roulaient d’habitude sur Berthe et sur Hector. Il voulait que tout le monde sût bien leur dévouement. Il ne les appelait que ses «anges gardiens», bénissant le ciel de lui avoir donné une telle femme et un tel ami.
Avec tout cela, si grave était son état que l’optimisme de Trémorel commençait à désespérer. Ses alarmes étaient vives. Quelle situation lui ferait la mort probable de son ami? Berthe, veuve, deviendrait implacable, elle serait libre de tout oser, et que n’oserait-elle pas?
Il se promit qu’à la première occasion il s’efforcerait de démêler les sentiments exacts de MmeSauvresy. Elle vint d’elle même au-devant de ses intentions.
C’était dans l’après-midi, le père Plantat était près du malade, ils avaient la certitude de n’être ni écoutés, ni interrompus.
—Il me faut un conseil, Hector, commença Berthe, et seul vous pouvez me le donner. Comment savoir, si, dans ces derniers jours, Clément n’a pas changé ses dispositions à mon égard?
—Ses dispositions?
—Oui. Je vous ai dit que par un testament dont j’ai la copie, Sauvresy me lègue toute sa fortune. Je tremble qu’il ne l’ait révoqué.
—Quelle idée!
—Ah! j’ai des raisons pour craindre. Est-ce que la présence au Valfeuillu de tous ces gens de loi ne trahit pas quelque machination perfide? Savez-vous que d’un trait de plume cet homme peut me ruiner. Savez-vous qu’il peut m’enlever ses millions et me réduire aux cinquante mille francs de ma dot!
—Mais il ne le fera pas, répondit-il, cherchant sottement à la rassurer, il vous aime...
—Qui vous le garantit? interrompit-elle brusquement. Je vous ai annoncé trois millions, c’est trois millions qu’il me faut, non pour moi, Hector, mais pour vous; je les veux, je les aurai. Mais comment savoir, comment savoir?...
L’indignation de Trémorel était grande. Voilà donc où l’avaient conduit ses atermoiements, l’étalage de ses convoitises d’argent. Elle se croyait le droit, maintenant, de disposer de lui sans se soucier de sa volonté, l’achetant en quelque sorte. Et ne pouvoir, n’oser rien dire!
—Il faut patienter, conseilla-t-il, attendre...
—Attendre quoi? reprit-elle avec violence, qu’il soit mort?
—Ne parlez pas ainsi, fit-il.
—Pourquoi donc?
Berthe se rapprocha de lui, et d’une voix sourde, sifflante:
—Il n’a plus huit jours à vivre, dit-elle, et tenez...
Elle sortit de sa poche et lui montra un petit flacon de verre bleu bouché à l’émeri.
—... Voici qui m’assure que je ne me trompe pas.
Hector devint livide et ne put retenir un cri d’horreur. Il comprenait tout, maintenant, il s’expliquait l’inexplicable facilité de Berthe, son affectation à ne plus parler de Laurence, ses propos bizarres, son assurance.
—Du poison, balbutiait-il, confondu de tant de perversité, du poison!
—Oui, du poison.
—Vous ne vous en êtes pas servie?
Elle arrêta sur lui son regard insupportable de fixité, ce regard qui brisait sa volonté, sous lequel d’ordinaire il se débattait en vain, et d’une voix calme, appuyant sur chaque mot, elle répondit:
—Je m’en suis servie.
Certes, le comte de Trémorel était un homme dangereux, sans préjugés, sans scrupules, ne reculant devant aucune infamie quand il s’agissait de l’assouvissement de ses passions, capable de tout; mais ce crime horrible réveilla en lui tout ce qui lui restait encore d’énergie honnête.
—Eh bien! s’écria-t-il révolté, vous ne vous en servirez plus.
Il se dirigeait déjà vers la porte, frémissant, éperdu; elle l’arrêta.
—Avant d’agir, fit-elle froidement, réfléchissez. Vous êtes mon amant, j’en fournirai la preuve; à qui ferez-vous entendre qu’étant mon amant vous n’êtes pas mon complice?
Il sentit toute la portée de cette terrifiante menace dans la bouche de Berthe.
—Allez, poursuivit-elle d’un ton ironique parlez, demandez à faire des révélations. Quoi qu’il arrive, dans le bonheur ou dans l’infamie, nous ne serons plus séparés, nos destinées seront pareilles.
Hector s’était laissé tomber pesamment sur un fauteuil, plus assommé que s’il eût reçu un coup de massue.
Il prenait entre ses mains crispées son front qui lui semblait près d’éclater. Il se voyait, il se sentait enfermé dans un cercle infernal sans issue.
—Mais je suis perdu, balbutia-t-il sans savoir ce qu’il disait, je suis perdu!...
Il était à faire pitié, sa figure était affreusement décomposée, de grosses gouttes de sueur perlaient à la racine de chacun de ses cheveux, ses yeux avaient l’égarement de la folie.
Berthe lui secoua rudement le bras, sa misérable lâcheté l’indignait.
—Vous avez peur, lui disait-elle, vous tremblez! Perdu! Vous ne prononceriez pas ce mot, si vous m’aimiez autant que je vous aime. Serez-vous perdu parce que je serai votre femme, parce qu’enfin nous nous aimerons librement, à la face de toute la terre. Perdu! Mais vous n’avez donc pas idée de ce que j’ai enduré? Vous ne savez donc pas que je suis lasse de souffrir, lasse de craindre, lasse de feindre!
—Un si grand crime!
Elle eut un éclat de rire qui le fit frissonner.
—Il fallait, reprit-elle avec un regard écrasant de mépris, faire vos réflexions le jour où vous m’avez prise à Sauvresy, le jour où vous avez volé la femme de cet ami qui vous avait sauvé la vie. Pensez-vous que ce crime soit moins grand, moins affreux? Vous saviez, comme moi, tout ce qu’il y avait pour moi d’amour au fond du cœur de mon mari, vous saviez qu’entre mourir et me perdre de cette façon, s’il lui eût fallu choisir, il n’eût pas hésité.
—Mais il ne sait rien, balbutiait Hector, il ne se doute de rien.
—Vous vous trompez, Sauvresy sait tout.
—C’est impossible.
—Tout, vous dis-je, et cela depuis le jour où il est revenu si tard de la chasse. Vous souvient-il qu’observant son regard, je vous ai dit: «Hector, mon mari, se doute de quelque chose!» Vous avez haussé les épaules. Vous rappelez-vous les pas dans le vestibule, le soir où j’étais allée vous rejoindre dans votre chambre? Il nous avait épiés. Enfin, voulez-vous une preuve plus forte, plus décisive? Examinez cette lettre que j’ai retrouvée froissée, mouillée, dans la poche d’un de ses vêtements.
En parlant ainsi, elle mettait sous ses yeux la lettre arrachée à miss Jenny Fancy, et il la reconnaissait bien.
—C’est une fatalité, répétait-il, visiblement accablé, vaincu; mais nous pouvons rompre. Berthe, je puis m’éloigner.
—Il est trop tard. Croyez-moi, Hector, c’est notre vie aujourd’hui que nous défendons. Ah! vous ne connaissez pas Clément. Vous ne vous doutez pas de ce que peut être la fureur d’un homme comme lui lorsqu’il s’aperçoit qu’on s’est odieusement joué de sa confiance, qu’on l’a trahi indignement. S’il ne m’a rien dit, s’il ne nous a rien laissé voir de son implacable ressentiment, c’est qu’il médite quelque affreux projet de vengeance.
Tout ce que disait Berthe n’était que trop probable, et Hector le comprenait bien.
—Que faire? demanda-t-il, sans idée, presque sans voix, que faire?
—Savoir quelles dispositions il peut avoir prises?
—Mais comment?
—Je l’ignore encore. J’étais venue vous demander conseil et je vous trouve plus lâche qu’une femme. Laissez-moi donc agir, ne vous occupez plus de rien, puisque je prends tout sur moi.
Il voulut essayez une objection.
—Assez, dit-elle, il ne faut pas qu’il puisse nous ruiner, je verrai, je réfléchirai...
On l’appelait en bas. Elle descendit, laissant Hector perdu dans ses mortelles angoisses.
Le soir, après bien des heures, pendant que Berthe paraissait heureuse et souriante, sa figure à lui portait si bien la trace de ses poignantes émotions que Sauvresy lui demanda affectueusement s’il ne se trouvait pas indisposé.
—Tu t’épuises à me veiller, mon bon Hector, disait-il, comment reconnaître jamais ton paternel dévouement?
Trémorel n’avait pas la force de répondre.
«Et cet homme-là saurait tout! pensait-il. Quelle force, quelle courage! Quel sort nous réserve-t-il donc?»
Cependant, le spectacle auquel il assistait lui faisait horreur.
Toutes les fois que Berthe donnait à boire à son mari, elle retirait de ses cheveux une grande épingle noire, la plongeait dans la bouteille de verre bleu et en détachait ainsi quelques grains blanchâtres qu’elle faisait dissoudre dans les potions ordonnées par le médecin.
On devrait supposer que, dominé par des circonstances atroces, harcelé de terreurs croissantes, le comte de Trémorel avait renoncé complètement à la fille de M. Courtois. On se tromperait. Autant et plus que jamais, il songeait à Laurence. Les menaces de Berthe, les obstacles devenus infranchissables, les angoisses, le crime ne faisaient qu’augmenter les violences, non de son amour, mais de sa passion pour elle, et attisaient la flamme de ses convoitises pour sa personne.
Une lueur, petite, chétive, tremblante, qui éclairait les ténèbres de son désespoir, le consolait, le ranimait, lui rendait le présent plus facile à supporter.
Il se disait que Berthe ne pouvait songer à l’épouser au lendemain de la mort de son mari. Des mois se passeraient, une année, et après il saurait encore gagner du temps. Enfin, un jour, il signifierait ses volontés.
Qu’aurait-elle à dire? Parlerait-elle du crime? Voudrait-elle le compromettre comme complice? Qui la croirait? Comment arriverait-elle à prouver, que lui, aimant et épousant une autre femme, avait intérêt à la mort de Sauvresy? On ne tue pas un homme, son ami, pour son plaisir. Provoquerait-elle une exhumation?
Elle se trouvait actuellement, supposait-il, dans une de ces crises qui ne souffrent ni le libre arbitre, ni l’exercice de la raison.
Plus tard, elle réfléchirait, et alors elle serait arrêtée par la seule probabilité de dangers dont la certitude, en ce moment, ne l’effrayait aucunement.
Il ne voulait d’elle pour femme à aucun prix, jamais.
Il l’eût détestée riche à millions, il la haïssait pauvre, ruinée, réduite à ses propres moyens. Et elle pouvait être ruinée, elle devait l’être, si on admettait que Sauvresy fût instruit de tout.
Attendre ne l’inquiétait pas. Il se savait assez aimé de Laurence pour être sûr qu’elle l’attendrait un an, trois ans s’il le fallait.
Déjà , il exerçait sur elle un empire d’autant plus absolu qu’elle ne cherchait ni à combattre, ni à repousser cette pensée d’Hector qui doucement l’envahissait, pénétrait tout son être, remplissait son cœur et son intelligence.
Hector, en y appliquant tout l’effort de sa réflexion, se disait que peut-être, dans l’intérêt de sa passion, autant valait que Berthe agît comme elle le faisait.
Il s’efforçait de dompter les révoltes de sa conscience, en se prouvant qu’en somme il n’était pas coupable.
De qui venait l’idée? D’elle. Qui l’exécutait? Elle seule. On ne pouvait lui reprocher qu’une complicité morale et involontaire, forcée, imposée en quelque sorte par le soin de sa défense légitime.
Parfois, pourtant, d’amères répugnances lui montaient à la gorge. Il eût compris un meurtre soudain, violent, rapide. Il se fût expliqué le coup de couteau ou le coup de poignard. Mais cette mort lente, versée goutte à goutte, édulcorée de tendresses, voilée sous des baisers, lui paraissait particulièrement hideuse.
Il avait peur et horreur de Berthe, comme d’un reptile, comme d’un monstre. Si parfois ils se trouvaient seuls et qu’elle l’embrassât, il frissonnait de la tête aux pieds. Elle était si calme, si avenante, si naturelle; sa voix avait si bien les mêmes inflexions molles et caressantes, qu’il n’en revenait pas. C’était sans s’interrompre de causer qu’elle glissait son épingle à cheveux dans le flacon bleu, et il ne surprenait en elle, lui qui l’étudiait, ni un tressaillement, ni un frémissement, ni même un battement de paupières. Il fallait qu’elle fût de bronze.
Cependant il trouvait qu’elle ne prenait pas assez de précautions, elle pouvait être découverte, surprise. Il lui dit ses frayeurs, et combien elle le faisait frémir à tout moment.
—Ayez donc confiance en moi, répondit-elle; je veux réussir, je suis prudente.
—On peut avoir des soupçons?
—Qui?
—Eh! le sais-je? tout le monde, les domestiques, le médecin.
—Il n’y a nul danger? Et quand même!...
—On chercherait, Berthe, y songez-vous? On descendrait aux plus minutieuses investigations.
Elle eut un sourire où éclatait la plus magnifique certitude.
—On peut chercher, reprit-elle, examiner, expérimenter, on ne retrouvera rien. Vous imagineriez-vous que j’emploie niaisement l’arsenic?
—De grâce, taisez-vous!...
—J’ai su me procurer un de ces poisons inconnus encore, qui défient toutes les analyses; un de ces poisons dont bien des médecins, à cette heure, et je parle des vrais, des savants, ne sauraient seulement pas dire les symptômes.
—Mais où avez-vous pris... Il s’arrêta net devant ce mot: poison; il n’osait le prononcer.
—Qui vous a donnécela? reprit-il.
—Que vous importe! J’ai su prendre de telles précautions que celui qui me l’a donné court les mêmes dangers que moi, et il le sait. Donc, rien à craindre de ce côté. Je l’ai payé assez cher pour qu’il n’ait jamais l’ombre d’un regret.
Une objection abominable lui vint sur les lèvres. Il avait envie de dire: «C’est bien lent!» Il n’eut pas ce courage, mais elle lut sa pensée dans ses yeux.
—C’est bien lent parce que cela me convient ainsi, dit-elle. Avant tout, il faut que je sache à quoi m’en tenir au sujet du testament, et j’y travaille.
Elle ne s’occupait que de cela, en effet, et pendant les longues heures qu’elle passait près du lit de Sauvresy, peu à peu, avec des nuances insaisissables à force de délicatesse, avec les plus infinies précautions, elle amenait la pensée défiante du malade à ses dispositions dernières.
Si bien que lui-même il aborda ce sujet d’un si poignant intérêt pour Berthe.
Il ne comprenait pas, disait-il, qu’on n’eût pas toujours ses affaires en ordre, et ses volontés suprêmes écrites, en cas de malheur. Qu’importe qu’on soit bien portant ou malade?
Aux premiers mots, Berthe essaya de l’arrêter. De telles idées lui faisaient, gémissait-elle, trop de peine.
Même, elle pleurait des larmes très réelles, qui glissaient, brillantes comme des diamants, le long de ses joues et la rendaient plus belle et plus irrésistible, des larmes vraies, qui mouillaient son mouchoir de fine batiste.
—Folle, lui disait Sauvresy, chère folle, crois-tu donc que cela fait mourir?
—Non, mais je ne veux pas.
—Laisse donc. Avons-nous été moins heureux parce que le lendemain de mon mariage j’ai fait un testament qui te donne toute ma fortune? Et, tiens, tu dois en avoir une copie; si tu étais complaisante, tu irais me la chercher.
Elle devint toute rouge, puis fort pâle. Pourquoi demandait-il cette copie? Voulait-il la déchirer? Une rapide réflexion la rassura. On ne déchire pas une pièce que d’un mot sur une autre feuille de papier on peut anéantir.
Cependant, elle se défendit un peu.
—J’ignore où est cette copie.
—Je le sais, moi. Elle est dans le tiroir à gauche de l’armoire à glace: Va, tu me feras bien plaisir.
Et pendant qu’elle était sortie:
—Pauvre femme, dit Sauvresy à Hector, pauvre Berthe adorée, si je mourais, elle ne me survivrait pas.
Trémorel ne trouvait rien à répondre, son anxiété était inexprimable et visible.
«Et cet homme-là se douterait de quelque chose! pensait-il, non, ce n’est pas possible.»
Berthe rentrait.
—J’ai trouvé, disait-elle.
—Donne.
Il prit cette copie de son testament, et la lut avec une satisfaction évidente, hochant la tête à certains passages où il rappelait son amour pour sa femme.
Quand il eut fini sa lecture:
—Maintenant, demanda-t-il, donnez-moi une plume avec de l’encre.
Hector et Berthe lui firent remarquer qu’écrire allait le fatiguer, mais il fallut le contenter. Placés au pied du lit, hors de la vue de Sauvresy, les deux coupables échangeaient les regards les plus inquiets. Que pouvait-il écrire ainsi? Mais il venait de terminer.
—Prends, dit-il à Trémorel, lis tout haut ce que je viens d’ajouter.
Hector se rendit au désir de son ami, bien que sentant que l’émotion devait faire chevroter sa voix, et il lut: