LE DERNIER MASQUE

JeanDolent.

JeanDolent.

—Une histoire de masque! J'en sais une bien plus extraordinaire.

Et Serge Népluskoff, ayant remonté sous sa manchette la gourmette d'or fermée d'un gros saphir, qu'il portait en bracelet, et à laquelle il venait de consulter sa montre.

—Il n'est qu'une heure et demie du matin. J'ai tout le temps de vous la raconter.

Et du ton traînard et chantant de ses compatriotes:

C'était à Vienne, il y a deux ans. Esther Eymann de l'Opéra était en représentations auBurgh Theater; elle y avait dansé comme une abeille, à ravir les yeux et les cœurs, et nous fêtions le plus souvent possible, c'est-à-dire chaque fois qu'elle le voulait bien, l'harmonieuse et séduisante jeune femme dans les restaurations de la ville. Nous la traitions toujours après le spectacle, et des femmes de la noblesse et de la haute aristocratie même daignaient paraître à ces soupers. La cour chez nous est devenue si triste depuis ces morts affreuses du prince héritier et de l'impératrice.

A un de ces soupers, l'avant-dernier, je crois, offert à la danseuse par les officiers du 3ehussards blancs et présidé par le prince Égrégori, la conversation roulait sur le suicide d'un jeune lieutenant du 12edragons en garnison aussi à Vienne, et qui venait de se tuer dans des circonstances tout à fait romanesques... Ça avait été l'événement de la semaine. Le comte Stéphane Adriani s'était brûlé la cervelle sur la tombe de sa fiancée, un mois, jour pour jour, après la mort de celle-ci; le suicide se compliquait de racontars singuliers, de manifestations d'au-delà et d'apparitions de la morte...

... Pour aller s'entretenir avec sa bien-aimée le comte Adriani escaladait, chaque nuit, le mur du cimetière, dont les portes se fermaient à six heures; et c'est par la plus belle nuit d'étoiles qu'il s'était tiré son coup de revolver. On l'avait trouvé, le matin, affalé contre le grillage de la tombe, sa tunique de drap blanc toute trempée de sang: le comte s'était tué en uniforme, et toute l'aventure exhalait une sentimentale odeur de brume et de vergismeinicht de vieux conte allemand.

—Cela vous étonne un peu, madame, n'est-ce pas? faisait le prince Égrégori à la danseuse appuyée du coude à la table, vaguement attentive et le regard ailleurs, et cela vous change des aventures de votre pays, ces tragiques histoires d'amour et de revenants. A Paris, on hausserait les épaules et l'on dirait ce pauvre Adriani victime d'hallucinations. Ici, non. La petite fleur bleue croît toujours dans notre vieille Allemagne. En France, on se tue quand on n'a plus d'argent; ici, quand on n'a plus de raison de vivre; et notre seule raison de vivre est l'amour. Vous me répondrez que c'est folie d'aimer des fantômes,et vous nous en offrez, madame, l'argument le plus convaincant.»

La danseuse ne souriait même pas à cette galanterie. Elle était devenue songeuse, son beau front blanc s'était barré d'une ride sous l'ondulation de ses cheveux bruns; elle se taisait, comme rentrée en elle-même, ses larges prunelles bleues devenues sombres et comme phosphorescentes, pourtant.

Elle sortait enfin de son mutisme et d'une voix grave:

—C'est ce qui vous trompe, messieurs. Il y a encore des amoureux en France, et des amoureux fidèles au delà de la mort. Il ne faut pas nous juger sur des chansons de Montmartre et des refrains d'opérette. L'amour peut exister même chez des viveurs; pour ma part, je crois préférer à ceux qui meurent de leur amour ceux qui peuvent en vivre et même se survivre.—Mais vous parlez comme un poète, hasardait le comte Bathianko.—J'en ai connu, souriait la ballerine, montrant cette fois toutes ces dents; et s'adressant au prince Égrégori. Il y a aussi des fantômes en France et des mortes quireviennent. Les morts reviennent toujours quand on les évoque. Appelez-les vraiment! ils se manifesteront, et sentant tous les regards posés sur elle. «J'ai assisté, moi, Esther Eymann, à une manifestation d'outre-tombe, et j'ai vu revenir une morte d'amour.—Vous!—Moi et à un souper comme aujourd'hui; mais il y avait moins de monde. Nous étions trois.—Vous avez vu?—Presque. En tout cas, une autre a vu, et je ne mets pas en doute qu'une chose merveilleuse ne se soit passée cette nuit-là. D'ailleurs je vais vous raconter le fait, et avec une malice charmante. Il faut bien payer mon écot.

Il y a huit ans de cela, je n'étais pas encore l'Esther Eymann dont la photographie et les illustrés ont popularisé les attitudes et la silhouette. J'étais simplement Eymann première, comme ma sœur Laure était Eymann seconde. LeBurg-Theaterde Vienne, pas plus que leCovent-Gardende Londres, ne nous faisaient de propositions pour venir créer ici un ballet de Strauss et là-bas une œuvre d'Isidore Lara; nous étions dans les quadrilles du fond. Vousavez tous, à Vienne, trop le culte de la danse pour ignorer la médiocrité de l'emploi. Bref, nous étions encore deux petits rats d'Opéra, mais nous n'étions pas moins, ma sœur et moi, infiniment jolies, beaucoup plus jolies même que maintenant (ne protestez pas, messieurs), car, en toute sincérité, le galbe de ces hanches et l'opulence de ces épaules ne valent ni la gracilité de la nuque ni les seins menus et délicats que nous avions alors; mais notre jeunesse n'avait ni perles, ni diamants et, en dehors de quelques vieux allumés sur nos grâces de fillettes, à peine si les hommes nous regardaient. Gailhard tenait alors à ce que le corps de ballet fît acte de présence aux bals de l'Opéra. L'espoir d'y rencontrer les danseuses applaudies en scène y attirait pas mal d'hommes de clubs; les abonnés y venaient pour nous. Tant de curiosités s'allument autour d'un tutu de ballerine; nous étions presque toutes jolies dans notre promotion, et notre jeunesse animait la salle. Bref, le directeur savait gré à celles qui voulaient bien paraître aux fêtes du Carnaval, et il faut toujours ménager son directeur, et puis Laure et moi,nous aimions assez les aventures. Nous en avons gardé le goût.

Un samedi gras, que nous rôdions, ma sœur et moi par les couloirs, elle en domino de moire bleu pâle et moi en domino de satin jonquille (nos costumes même du troisième deDon Juan, sous lesquels nous avions gardé nos jupes pailletées de danseuses, très amusées de laisser entrevoir la nudité de nos jambes et le rose de nos maillots); nous nous aperçûmes que nous étions filées et suivies par un vieux à favoris blancs, un vieux très mince et très sec, dont l'insistant regard noir finit par nous être une obsession. Il se postait toujours à dix pas de nous, soit en avant, soit en arrière, et nous dévisageait sans mot dire; et cette poursuite silencieuse nous énervait à la longue plus qu'une attaque brutale. Que nous voulait ce vieil échassier en rupture de marais? Tout à coup, Laure éclatait de rire et se penchant à mon oreille: «Nous sommes folles! Tu ne l'as pas reconnu? C'est le marquis d'Allieuze.—Non! Mais tu as raison, c'est lui. Où avions-nous la tête. Qu'est-ce que nous veut cet oiseau de cimetière? Sais-tu que j'ai presque peur!»

Il faut vous dire que le marquis d'Allieuze était un des plus anciens abonnés de l'Opéra; mais c'était peut-être le plus original de la collection, et Dieu sait si parmi ces messieurs il en est de bizarres! Il ne venait jamais que les soirs d'opéra du vieux répertoire, et encore à l'acte du ballet. Dans ceux de la nouvelle école, les seuls ballets de Delibes le trouvaient assis dans son fauteuil; en revanche on le voyait rarement au foyer, mais quand il venait sur scène, il s'attardait dans les allées et venues des machinistes, embusqué comme un chat-huant derrière quelque portant de décor. Jamais il n'adressait la parole à quelqu'une de nous; il ne s'oubliait même pas à offrir des bonbons aux petites, mais rôdait, prétendait-on, assez obstinément autour d'elles, son œil fixe attaché sur leurs jambes grêles. D'ailleurs râpé comme un vieux clerc d'huissier dans un habit démodé, et cravaté de haut à la façon de l'ancien régime, le marquis d'Allieuze avait toutes les allures d'un avare, et avec cela une fortune énorme, paraît-il, une des plus grosses fortunes foncières de France. Il habitait dans l'île Saint-Louis un vieil hôtel, où ilne recevait jamais, ne faisait partie d'aucun cercle, ne quittait même pas Paris l'été pour aller dans ses terres. Tout en lui était mystérieux et nous avions toutes à l'Opéra une crainte superstitieuse de ce vieillard équivoque. On lui prêtait des goûts étranges et l'on chuchotait que l'hôtel de Saint-Louis-en-l'Ile en avait vu de raides autrefois. Au foyer, nous appelions ce vieux maniaque l'amant de Fanny Essler, car les aventures de sa jeunesse dataient sûrement de ce temps-là. Le marquis d'Allieuze ne nous quittait pas des yeux. Il nous suivait comme une ombre et nous sentions son regard noir attaché sur nos chevilles et sur nos pieds chaussés de rose. Notre vague appréhension se changeait en malaise et devenait de la terreur folle, quand, se décidant à nous aborder, le vieux libertin nous murmurait dans la nuque: «Mes petits agneaux, vingt-cinq louis pour chacune de vous, un souper fin dans une maison bien close, rien que le souper, pas une caresse, pas un baiser, mais au dessert vous danserez chacune la valse deGiselle. Cela va-t-il? Ma voiture est en bas, vous n'avez qu'à me suivre.Je vous préviens que l'on soupe chez moi.»

Nous nous étions arrêtées interloquées. Vingt-cinq louis pour chacune de nous, un billet de mille en une nuit, nous qui gagnions cent cinquante francs par mois!

Ma sœur Laure payait d'audace: «Vingt-cinq louis, nous gardons nos masques. Cinquante louis chacune, si nous les ôtons!»

A quoi le marquis d'une voix aigre et rouillée: «Vous êtes deux petites coquines, mais topez-là pour les cent louis. C'est fait. L'important, c'est que vous dansiez et que je voie travailler ces jolies jambes. Vous danserez avec ou sans vos masques, comme il vous plaira. Je vous connais bien, mes petites Eymann, depuis le temps que je vous vois pousser.—Nous aussi, nous vous connaissons bien, monsieur le marquis.—Oui, nous sommes de vieilles connaissances.»

Et voilà comment le marquis d'Allieuze nous emmena souper cette nuit-là. Dire que nous n'avions pas le cœur un peu serré en montant le grand escalier à double rampe de lourde ferronnerie serait mentir! Le souper était serviau premier, dans un immense salon rocaille, une espèce de galerie aux hautes boiseries sculptées encadrant d'attributs et de fleurs l'étain verdi des glaces. Les appliques d'une grande cheminée et les candélabres de la table éclairaient mal la pièce, des ombres suspectes s'y entassaient dans les angles, et nous nous installions toutes frissonnantes. C'était un souper froid délicatement ordonné: Marennes, consommé, perdreaux sur gelée, chaudfroid de gelinottes et buisson d'écrevisses, le tout arrosé de vin du Rhin et servi dans une ancienne et massive argenterie. Des fruits monstrueux complétaient le menu.

Le marquis nous servait lui-même sans l'aide d'aucun domestique. D'une urbanité exquise, il nous déconcertait par l'élégance, inusitée pour nous, de ses manières de grand seigneur; nous, surexcitées et curieuses, affections une gaieté folle. Nous avions dégrafé nos dominos et posé nos loups sur la nappe. Le marquis, plein de prévenances, semblait s'intéresser autant à nos propos qu'à la jeunesse de nos épaules.

Tout à coup le marquis se levait et, repoussantson assiette, s'inclinait vers ma sœur: «A vous maintenant, mademoiselle, de tenir parole. Je vous attends. Etes-vous disposée à danser cette valse deGiselle?—A vos ordres, monsieur le marquis, mais.... la musique?—Qu'à cela ne tienne.» et se dirigeant vers un piano que nous n'avions pas vu, il manœuvrait des boutons et appuyait sur un ressort..., et d'une voix chevrotée et frêle d'épinette l'instrument mécanique égouttait la valse. Nous nous regardions désorientées et ma sœur s'exécutait. Elle avait ôté son domino.

O le côté fantomal et presque funèbre de cette valse deGiselle, cette valse de morte qui revient, dansée par une fillette fragile et demi-nue dans le silence et la solitude de ce grand salon inhabité, ce salon d'ancienne demeure seigneuriale, comme hantée de choses d'autrefois!

Le marquis, affalé dans son fauteuil, suivait passionnément chaque attitude, chaque pas et chaque geste. Chose étrange, je ne reconnaissais pas ma sœur. Il me semblait que c'était une autre qui dansait là, une espèce d'automate en jupe de tulle, poupée de contes d'Hoffmann dont lecôté impersonnel et mécanique était encore accentué par cette musique surannée et fausse. Je regardais le marquis; son regard fixe ne suivait plus ma sœur. Il était ailleurs, plus loin, plus loin, très loin, attaché sur une grande glace qui l'aurait dû refléter toute... et qui ne la reflétait pas!... Les yeux du marquis étaient embués de larmes.

Ou j'étais grise ou j'avais le cauchemar! Je faisais un mouvement qui arrachait notre hôte à sa rêverie. Il se levait à demi et, s'adressant à moi: «A vous, mademoiselle.» Et d'un geste il rappelait ma sœur.

Laure prenait ma place, le motif deGiselles'égouttait toujours et, comme mue par un ressort, presque hypnotisée, je me mettais à danser.

Je valsais, faisant face au marquis et à ma sœur, mimant les attitudes et les appels de bras de la valse classique avec, au cœur, l'inquiétude de cette grande glace opaque qui ne reflétait pas; et, tout à coup je voyais ma sœur se dresser, béante d'épouvante, les mains crispées au bras de son fauteuil, hallucinée, elle aussi, avec desyeux fous, comme ceux du marquis, qui regardaient ailleurs et voyaient quelque chose que moi je ne voyais pas.

«Esther?» Ma sœur trouvait enfin un cri. Instinctivement je me jetais dans ses bras. Je me retournais effarée sur la grande glace sombre. Elle stagnait comme une eau morte. Le marquis n'avait pas bougé. Il demeurait assis, le cou tendu, les yeux hallucinés et fixes dans la direction du miroir.

Il dormait!...

—Partons ne restons pas là, sœurette!»

Nous agrafions nos dominos et gagnions précipitamment la porte. Nous descendîmes l'escalier sans rencontrer personne, et le cordon tiré, trouvions dehors le coupé du marquis.

Dans la voiture nous nous aperçûmes que nous avions laissé là-haut, chacune, notre enveloppe de cinquante louis et nos masques. Nous n'eûmes jamais le courage de remonter les chercher dans ce salon lugubre, où dormait ce vieillard.

Le marquis nous les adressait le lendemain avec nos loups.

Qu'est-ce que Laure avait donc vu dans cette glace! Elle ne me le dit qu'un an plus tard. Une forme lui était apparue, une silhouette de danseuse, bien plus grande et plus frêle que moi, et c'était un visage connu, mais sur lequel elle n'avait pu mettre un nom, et cette forme ne pouvait être mon reflet, car elle aussi dansait de face et cette danseuse au visage si blême et aux yeux si caves, cette ballerine spectrale, Laure en avait fait une morte, une morte jadis aimée de notre hôte et qui revenait à son appel.

—Deux heures du matin! Vous avez juste parlé une demi-heure.

Et Maxence de Vergy, avec une demi-inclinaison vers Népluskoff, se levait de son fauteuil.

—Je crois qu'il serait temps de nous retirer.

—Ai-je abusé? demandait le Russe.

—Non pas. Vous contez à miracle, mais nous avons un peu trop mangé de cadavre, ce soir. Sur trois histoires contées: deux de morts violentes et une de revenant! Vous dirai-je, que le pus attire le pus, et les spectres les spectres? J'ai fait un peu de médecine, moi. Nous partons?

—Deux heures du matin! grognait le petit Baudran campé devant un cartel Louis XVI poséà même une glace, et ce cadran qui marque onze heures et demie. Elle ne marche pas, ta pendule?

—Elle est comme toi, elle est un peu fatiguée. On ne marque pas toujours midi!

Quand on est jeune on a des matins triomphants.

Quand on est jeune on a des matins triomphants.

—Si c'est des heures pour rentrer chez soi, grommelait Baudran en enfilant son pardessus. Nous avons l'air de sortir de chez des filles et nous n'avons parlé que de mortes. On m'y repincera chez Quinsonnas!

—Le fait est qu'il est plutôt tard, faisait le maître de la maison en écartant la draperie de soie Liberty de la grande baie vitrée du fond, on n'entend plus rouler une voiture.»

Un flot de lumière bleue pénétrait dans l'atelier où blêmissait la clarté des bougies.

—Le jour! s'écriaient quelques voix.

—Non, le clair de lune, et quel clair de lune! Regardez-moi le Sacré-Cœur dans cette magie, si ça se compose! On dirait un fond de tableau de primitif italien:

Salut, Montmartre, ô ma butte sacrée!

Salut, Montmartre, ô ma butte sacrée!

Décidément il n'y a que Paris!

—Et nous ne trouverons pas un fiacre avant la Trinité. Je connais le quartier, bougonnait Faverny.—A moins de remonter place Blanche.—Merci, pour tomber sur les esthètes du Moulin-Rouge! Autant descendre à pied, il fait un temps splendide.—Si nous allions manger des huîtres aux Halles?—Va pour les huîtres. C'est Népluskoff qui paye. Il est millionnaire, lui!—Mais je ne demande que cela, disait le Russe.—Nous le savons bien, boyard!—En voilà du chichi. Allons, ouste! dérapons! Avec ces bougies nous avons l'air de veiller un mort.—Mon petit Baudran, il faut dire macchabée pour rester dans la note.»

Et nous ébauchions tous un mouvement de sortie vers la porte.

—Mais, il fait noir comme dans un puits. Éclaire-nous, Quinsonnas. Tu vas nous faire casser le cou.

—Attendez, je prends mon bougeoir. Naturellement qu'il fait noir. On éteint à onze heures.»

Nous nous mettions lentement à descendre à la file anglaise; l'ami Quinsonnas habite au cinquièmeet, si son atelier est un des plus vastes de Paris, l'escalier est un des plus raides de ce quartier Saint-Georges où les propriétaires ont certainement escompté la jeunesse et la vigueur des jarrets de leurs locataires. Quinsonnas demeuré le dernier, le bougeoir tenu haut au-dessus de la rampe, présidait à notre exode.

—Ne faites pas de bruit, répétait-il, ne réveillez pas la maison.»

Et c'étaient des pouffements de rire dans le silence de la demeure endormie. Les premiers engagés dans l'escalier obscur trébuchaient en faisant crier des allumettes.

—Pas de blagues! Ne poussez pas!—C'est stupide!—Quelle brute que ce Baudran! faut toujours qu'il chahute.

Et c'étaitmezza vocetoute une joie contenue d'écoliers en partie, surexcités par la crainte de se faire prendre.

—Vois-tu que nous rencontrions là Mllede Néthisy!—Ou la maîtresse du marquis d'Alieuze.—Ou le spectre de la variole, l'Américain de la grosse dame de Toulouse.—Elles sont gaies, les soirées chez Quinsonnas!—Moi, au fond, j'aihorreur de toutes ces histoires-là. Ça vous serre le ventre.—Et ça peuple l'atmosphère de larves. J'en tiens toujours pour ce que j'ai dit: le pus appelle le pus, et les spectres les spectres.—Assez, Maxence, tu te répètes.»

Les premiers de la bande s'engageaient enfin dans l'allée de sortie.

—Arrivez donc, vous autres, et en même temps Baudran buttait dans l'ombre, poussait un cri affreux et s'étalait par terre.

—Tu t'es fait mal?

On l'aidait à se relever tout tremblant, tout ému; on s'empressait autour de lui, les allumettes criaient de nouveau sur les boîtes.

—Non, tu sais, ça n'est pas fort, clamait Baudran à Quinsonnas resté figé, son bougeoir à la main, sur les dernières marches. Si tu crois m'avoir fait peur! mais je pouvais me flanquer une entorse.

Et d'un ton rageur:

—Elle est assez coco ta farce, et bien roman d'Eugène Sue.

—Mais quoi, qu'est-ce que c'est?—Il y a... et Baudran se frottait les genoux..., il y a quecet imbécile a été coller un mannequin par terre, là, devant la porte et j'ai trébuché dedans.

—Quel mannequin? Qu'est-ce qu'il dit?

Et Quinsonnas se précipitait, nous bousculant.

—Il y a que tu m'as pris pour un autre et que je n'ai pas eu peur de ton macchabée. Qu'est-ce que tu as mis dedans pour qu'il soit froid comme ça? Tâtez, on dirait un cadavre.»

Nous nous penchions tous intrigués.

—Mais je n'ai rien mis! Qu'est que c'est que ça?»

Et Quinsonnas se penchait à son tour.

—Tu n'as rien mis, farceur! Tu lui as même ôté la tête.»

Une nudité de femme s'étalait là, sur le pavé. La chair d'un ton de cire était imitée à s'y méprendre avec la tache violâtre des seins et le bas-ventre ombré d'un fin duvet blond. C'était un corps de femme jeune, aux hanches un peu plates, aux jambes un peu longues, mais aux attaches délicates.

—Un Jean Goujon, faisait Faverny en résumant la beauté du pseudo-cadavre.—Où t'es-tu procuré ça, Quinsonnas?—Mais vous êtesfous, je vous assure.—Et tu l'as décapitée pour rien, n'est-ce pas? L'homme coupé en morceaux. Pas drôle, cette farce inspirée de la Morgue!»

Vergy, lui, pendant notre discussion s'était agenouillé près du mannequin. Il le palpait curieusement et tout à coup d'une voix changée:

—Messieurs, mes amis, c'est pas une blague. C'est une vraie femme, c'est une morte!»

Une morte! Nous nous étions tous reculés, d'instinct! Une morte! Une femme sans tête, assassinée sûrement et déposée là, sous la porte cochère de la maison, et c'est nous qui venions butter dans ce cadavre... Quelque fille surinée par son souteneur! Dans quelle horreur et quelle sinistre aventure venions-nous patauger là? dans quelle sanie et dans quelle boue?

C'était bien une femme décapitée, et la mort devait être récente, car les membres avaient encore une certaine souplesse. La section du cou avait dû être faite par un homme du métier, un chirurgien ou un boucher, car la plaie, saine et bien nette, ne présentait aucune écharde sanglante et, de plus, cette plaie avait été lavée.

Ces remarques, nous les faisions tous en bienmoins temps que je ne mets à les écrire. Il y eut une seconde de silence, une minute de stupeur et nous nous précipitions chez le concierge. De Vergy et Baudran s'occupaient de Quinsonnas, tout blême et prêt à se trouver mal.

—Dans ma maison... dans ma maison...! répétait-il en passant ses mains sur son front moite.

Nous eûmes toutes les peines à éveiller le concierge: il s'obstinait à tirer machinalement le cordon. Il sortait enfin de sa loge, ahuri, croyait, lui aussi, à une farce de Quinsonnas:

—Si c'est une heure pour réveiller un honnête père de famille! on a beau être des artistes!...

Il n'ouvrit vraiment les yeux que devant le cadavre:

—Qu'est-ce que c'est que ça? c'est vous qu'avez descendu ça? vous allez me faire perdre ma place!»

Et, dans le trouble du demi-sommeil, il ne consentit enfin à comprendre que lorsqu'on lui eût fait palper la chair souple et froide. Alors, il se mit à hurler de terreur: «Au meurtre! Au secours! à l'assassin! au secours!» éveillantsa femme et ameutant les locataires du premier et du second, un effarement comique emplissait bientôt l'escalier; et puis, c'était l'arrivée de deux sergents de ville qu'avait été requérir Népluskoff.

Une terreur grandissante agitait la maison, tout le monde parlait à la fois: «Bien sûr que ce n'était pas un locataire qui avait fait le coup. Il connaissait ses locataires, il n'y en avait pas un capable de lui causer un tel ennui... Il connaissait leur cœur. Ce cadavre-là venait de dehors: il y avait tant de fripouilles sur cette Butte.» Et, son bonnet grec à la main, suant et geignant, M. Bézuchet se démenait et s'attardait dans des récriminations burlesques. Les bougeoirs des locataires éclairaient cette scène falote et mettaient un grand creux d'ombre entre les seins mûrs de la concierge, apparus dans l'ouverture de sa camisole.

—Avec ça qu'il est si sûr de ses locataires, insinuait la femme de chambre du second, il loge du drôle du monde dans ses mansardes.»

M. Bézuchet se décidait à donner le gaz et, sur ces entrefaites, le commissaire de police arrivait.Un roulement de voiture, et il entrait en coup de vent, l'air rageur d'un homme qu'on dérange la nuit. Il nous enveloppait tous d'un regard soupçonneux, cherchant des coupables; mais, dès qu'il eut vu le corps, il rectifiait aussitôt son attitude et prenait une physionomie grave.

Il faisait replacer le cadavre dans la position où nous l'avions trouvé quand Baudran avait butté contre, puis se faisait raconter en termes explicites comment nous l'avions trouvé là, notait l'heure exacte de la découverte, scrutait du regard tous les spectateurs et dressait la liste des locataires.

Pour lui, comme pour nous, le cadavre venait de dehors. On l'avait apporté là, et de loin pour dérouter la police, et sûrement en voiture; il prenait le concierge à partie:

—A qui avait-il ouvert cette nuit?

Mais M. Bézuchet ne se souvenait pas. Il tirait machinalement son cordon et passait les nuits dans un demi-sommeil.

—Mais enfin, qui est rentré en voiture?... Puisque tous les locataires sont là, c'est facile de savoir. A partir de onze heures?...»

Les gens du premier avaient été à l'Opéra et étaient rentrés à minuit et quart, et le corps n'était pas encore là.

—La dame du quatrième était allée au bal avec sa fille et était revenue, elle, à une heure et demie, même qu'elle leur avait servi un reste de gigot pour souper. (C'était leur cuisinière qui parlait.)

Le cadavre avait donc dû être introduit et déposé entre une heure et demie et deux heures, et pourtant Quinsonnas, quelques minutes avant de descendre, avait fait cette remarque: «Il doit être tard, on n'entend pas rouler de voitures.»

Bref, l'affaire s'instruisit et poursuivit son cours; nous fûmes tous les dix appelés à l'instruction et dérangés, combien de fois, mon Dieu! Et l'affaire enfin fut classée..., classée, malgré le bluffage de la presse et les fortes primes promises. La morte demeura inconnue, le cadavre demeura exposé près d'un mois à la Morgue, mais personne ne put mettre un nom sur la décapitée; et, pourtant, la trouvaille coïncidait avec quelques disparitions de femmes dans Paris;mais, des femmes et des hommes, il en disparaît et il s'en retrouve tous les jours.

Un journal du matin alla même jusqu'à insinuer que c'était une maîtresse de Romain Daurignac, qui en savait trop long sur laRente Viagère, et que le Syndicat Humbert avait cru devoir supprimer. Néanmoins l'opinion des magistrats opta pour une fille galante et une fille d'assez bas étage, car, malgré l'élégance des formes et la taille élancée, si les doigts portaient des traces de bagues, les pieds étaient justes soignés, les ongles n'en étaient ni polis ni poncés, et la chair de la cuisse, au-dessus du genou, portait des marques de jarretières; et la peau d'une fille cotée eût été indemne de par le culte de la jarretelle.

Cette affaire, qui passionna un mois tout Paris, fut finalement classée parmi les basses vengeances et les crimes anonymes de la pègre amoureuse et demeura la plus belle histoire de masques d'une soirée consacrée à parler des méprises, surprises et emprises de déguisements.

—Et dire que la fête de Neuilly bat son plein, que les manèges de cochons font rage, qu'on s'étouffe aux montagnes suisses et qu'entre le théâtre Lisbonne et les fauves de chez Bidel le Tout-Paris des premières se bouscule et s'écrase autour des lutteurs de Marseille, et nous, nous sommes dans cette solitude et ce calme!»

Quoi de plus calme, en effet, que le village de pêcheurs où nous nous trouvions, Charles Huchard et moi? Moins par curiosité que pour éviter la chaleur du jour et couper un peu la monotonie du voyage, nous nous étions arrêtés au Lavandou.

La monotonie et la somnolence de l'endroit nous gagnaient. Tout le Lavandou faisait la sieste; les pianos eux-mêmes respectaient le silence des hôtels. Les pieds nus, une bande de jeunes pêcheurs courait et se poursuivait sur le sable sans pouvoir mettre en train une partie de boules. Un peu à l'écart de la route, une roulotte de saltimbanques dressait ses deux brancards vides dans le bleu nacré du ciel; le cheval devait paître dans quelque pré voisin; mais la roulotte, nette à l'œil et nouvellement peinte, n'éveillait aucune idée de misère. Il y avait des rideaux blancs aux petites fenêtres, des pots de géraniums en fleurs sur le palier d'entrée, et la porte était tout égayée par une cage d'oiseaux accrochée en dehors; le gazouillement de deux canaris y pétillait éperdument sous le soleil.

—La fête de Neuilly du Lavandou, lançait Huchard en me faisant remarquer l'inscription peinte sur la roulotte:Tournée artistique Anatole Sicart.

Et, comme évoqué, on aurait dit, par l'inscription même, un grand gaillard surgissait dufond de la voiture, mis à la dernière mode, pantalon et souliers blancs, et, presque en même temps que lui, se dressait dans son ombre une assez jolie fille en cheveux, le chignon haut sur la nuque et les seins libres sous un peignoir de percale.

—Anatole Sicart et sa troupe, faisais-je en souriant.

Je ne croyais pas si bien dire, car, l'homme ayant soufflé dans une espèce de trompette, la bande des pêcheurs lâchait la partie de boules et venait faire cercle autour du forain; des indigènes se joignaient à eux, des commères se montraient aux portes. Tout le Lavandou s'animait, et, campé solidement sur ses reins, Anatole Sicart d'une voix de camelot commençait son boniment:

«Ce soir, à huit heures et demie, grande représentation au Café des Bains. MmeEliane de Florespont dans son répertoire. Je tiendrai, moi, Anatole Sicart, l'emploi deMonsieur Marius Pomadour congédié, pantomimes et chansonnettes. LeMillion des Chartreux, la dernière création de la Boîte à Fursy, etA bonchat,bon rat, l'Entôleuse entôlée, du théâtre du Grand-Guigui. Le spectacle est gratuit. Nous nous en remettons à la générosité du public.

«Et toi, Eliane, un coup de trompette.»

Cinq minutes après, nous roulions vers Cavalère.

—Ces chanteurs ambulants, ces comédiens nomades, pensait à voix haute Huchard, quelle existence heureuse est la leur, en cette saison et surtout dans ce pays!

D'ailleurs, vous l'avez vu. Etait-il assez bien vêtu, chaussé, lingé! Et la roulotte fleurie, et cette jolie fille pour maîtresse, et quel aplomb, quelle désinvolture! Ah! lemanagerde la tournée artistique Sicart sait organiser sa vie! Il couche où ça lui plaît, il part quand il veut; sonhomevoyage avec lui, et il vit au grand air. C'est peut-être nous qui sommes des imbéciles!

Il y eut un silence.

—Oh! pour une jolie fille aujourd'hui rencontrée! Les femmes de ces tournées sont généralement hideuses.

—Dans le Nord, oui, et dans l'Ouest aussi; mais pas dans le Midi.»

Et, élevant tout à coup la voix:

—J'ai couché une nuit dans une roulotte, et c'est un des souvenirs les plus étranges et des plus précis de ma vie de garçon... Oh! pour une nuit troublante, ce fut une nuit troublante. Rien n'y manqua, la volupté et la terreur. C'était sur une petite plage comme celle que nous venons de quitter, mais bien moins pittoresque, à Palavas, Palavas-les-Flots, les bains de mer de Montpellier.

De passage à Montpellier, j'y étais allé dîner pour respirer l'air de la mer; j'y tombais sur une fête foraine, une fin de fête plutôt, car la plupart des baraques étaient déjà démontées, et les représentations d'une ménagerie de fauves agonisaient. C'était en août, et une chaleur atroce, humide, rendait la piqûre des moustiques plus cuisante, et le moustique pullule à Palavas.

J'errais à la dérive dans cette débâcle et cet abandon sans pouvoir plus m'intéresser aux boutiques de loteries et aux œufs dansants d'un misérable tir. Le train qui devait me ramener à Montpellier ne partait qu'à onze heures. Deguerre lasse, je quittai le champ de foire et j'allai promener mon attente au bord de la mer. Elle était noire et luisante, comme du naphte, sous un ciel livide et bas, gros d'orage; mais, à l'autre bout de la grève, la lueur de deux torches fumeuses groupait des silhouettes équivoques dans la nuit: une roulotte de saltimbanques, un baraquement de toile s'y profilait dans un halo rougeâtre... Quel spectacle louche attirait cette foule à l'écart? Je me dirigeai vers les torches; on s'amusait ferme autour de la baraque; des rires et des huées saluaient quelque bon tour. J'écartai une trôlée de gamins et de voyous; une jeune femme, sanglée dans un maillot d'acrobate, remuait sur une table des formes bizarres. Très décolletée et ses robustes bras entièrement nus, elle manœuvrait avec une baguette de fer dans un innommable tas de choses grisâtres et d'ailerons velus. Cela rampait et se traînait sur la table avec une lenteur maladroite; cela tentait de s'enfuir d'une marche oblique et lourde, vite ramenée au milieu de la table par un coup de férule, et, parfois, deux ailes membraneuses, on eût dit de caoutchouc mouillétentaient un essor mou; mais de sa baguette de fer la saltimbanque aplatissait vite la bête, car c'étaient des bêtes flasques et velues, hideuses et répugnantes, qu'exhibait la dompteuse. Cela, de temps en temps, sortait des griffes pointues et montrait des rangées de dents blanches; des petits cris hissaient hors de museaux camus. Le public se bousculait, effaré et ravi, et, m'étant tout à fait approché, je reconnaissais dans les horribles bêtes trois couples de vampires, desVampirus Spectrum, de la famille desPhillosmides, les énormes chauves-souris des Tropiques si friandes du sang humain, et dont les avides suçoirs font sous l'Equateur l'insécurité des nuits.

Maintenant, la belle fille faisait la quête. Solide et musclée, elle cambrait dans une trousse de satin noir des reins de lutteur; le galbe de ses jambes était bien moins celui d'une Vénus que d'un Hermès; mais la gorge droite et dure était d'une femme. Le nez brusque, la mâchoire lourde et la bouche épaisse, elle offrait sous les cheveux ramenés sur le front un type effroyablement canaille et bestial. La nuquecourte, les prunelles quémandeuses et mobiles et le teint mat un peu huileux lui prêtaient un caractère de basse luxure déjà vu dans des eaux-fortes de Félicien Rops.

Comment désirai-je tout à coup cette fille, et comment comprit-elle aussitôt mon désir?

Il est vrai que j'avais mis cent sous dans sa sébile et que j'avais trouvé le moyen de frôler son bras nu. La chair en était ferme et froide: ce contact m'allumait et, prenant un louis, je l'ajustais dans le coin de mon œil comme un monocle d'un nouveau genre; les prunelles de la fille souriaient, ses paupières s'abaissaient consentantes.

Elle remisait ses bêtes dans une espèce de cage, jetait un waterproof sur ses épaules et éteignait les torches; le spectacle était fini.

—Dans une heure, ici, quand tout le monde sera parti, trouvait-elle le moyen de me dire en me frôlant du coude.

—Ici, pourquoi pas à l'hôtel?

—Ici ou nulle part. Je ne peux pas laisser les bêtes seules. Oh! y a pas de danger. Mon amant est à Montpellier, il ne r'vient que demain.Oh! le lit est bon, il y a une moustiquaire; vous dormirez tranquille. Vous donnerez bien deux louis, j'les vaux.»

Il y avait, en effet, une moustiquaire, des oreillers de crin et un sommier dernier modèle. Miss Andréa, la charmeuse de vampires, avait une anatomie de gymnaste, sa chair était élastique et froide, mais je n'avais pas moins quelque appréhension à cause des vampires. Je sentais les horribles bêtes suceuses de sang remuer dans la cage, auprès de moi.

—N' t'émotionne pas comme ça, me disait la charmeuse. Va, n' crains rien, la cage est fermée. El' n' peuvent pas sortir.»

Si bien qu'après une reprise furieuse de baisers et d'étreintes (miss Andréa justifiait son physique), je m'endormais exténué, anéanti.

Je revenais à moi sous une étrange et insistante caresse. Dans la torpeur d'un demi-sommeil, j'avais d'abord senti comme des lèvres frôleuses qui s'égaraient sur moi. C'était comme une lente et progressive emprise; des baisers s'incrustaient dans ma chair, si obstinés qu'ils semblaient parfois des petites morsures, et la souffranceen était délicieuse, car l'imprévue caresse me possédait partout à la fois. Comme des mains tièdes me parcouraient, et je me sentais allégé, plus dispos et pourtant engourdi, comme après une piqûre de morphine. Etait-ce un rêve ou quelque pratique savante de miss Andréa? Et je ne bougeais pas, envahi d'un mortel bien-être, quand une douleur aiguë derrière l'oreille me réveillait tout à fait. J'y portais vivement la main et rencontrais une chose tiède, flasque et velue qui me faisait pousser un cri d'horreur. Je me dressais sur mon séant en secouant la chose molle et vivante; la clarté lunaire entrait par une fenêtre ouverte, j'avais les mains pleines de sang. J'avais du sang sur la poitrine et le long de mes reins, j'en avais sur les cuisses et sur le ventre aussi. Trois vampires, trois hideuxvampirus spectrum, vrillés à ma peau, pompaient mon sang lentement, sûrement.

Miss Andréa avait disparu. Je voulais me lever, m'enfuir, mais déjà à bout de forces, déjà exsangue, hélas! je restais sans mouvement. Je ne pouvais même pas détacher les trois monstres de mon corps. J'avais pu jetersur le plancher celui qui me mordait au cou, j'étais la proie inerte de la ménagerie d'Andréa, et, pendant que je me débattais en vain et si peu, comme un noyé sous l'eau, mes yeux hallucinés voyaient deux autres vampires qui rampaient obliquement vers moi.

La minute fut si atroce que je m'évanouis.

Je revenais à moi entre les bras de miss Andréa. La belle fille étanchait le sang de mes plaies, toute la roulotte empestait l'ammoniaque. La charmeuse pansait les morsures avec de l'eau étendue d'arnica.

—Les satanées bêtes, je les avais si bien enfermées. Comment ont-elles pu se sauver? moi, j'étais allée faire un tour sur la plage et en griller une: il fait si chaud dans cette boîte... Quand je suis rentrée et que j't'ai vu dans c't'état, j'ai cru que Grégory était r'venu et qu'i t'avait fait l'sale tour d'leur ouvrir la porte, pour t'apprendre à coucher avec sa femme.

—Grégory! qui ça, Grégory?

—Mais, mon amant. Il en est bien capable; non pas qu'i' soit jaloux, mais c'est une rosse. I' m'a fait l'coup déjà une ou deux fois. Allons,t'es pansé. Avale un peu de cognac et décanille. Habille-toi, j'vais t'aider, l'grand air te remettra.»

Et je m'esquivais au plus vite, aidé par les mains expertes d'Andréa.

Je n'ai jamais revu la belle fille. Etait-ce elle qui avait ouvert la cage de ses bêtes ou son amant, revenu à l'improviste? Ces deux êtres étaient-ils complices ou fus-je la victime d'un hasard? Je n'approfondissais pas la chose, heureux de m'en être tiré à si bon compte. Mais de retour à Montpellier, je constatais la disparition de ma montre, de ma chaîne et d'une grosse perle que je portais au petit doigt.

—Qu'est-ce qu'il y a? Vous savez?

—Quel scandale, ma chère! Une foraine, une saltimbanque qui vient de giffler Josepha Baster.

—Josepha, des Folies-Plastiques?

—Elle-même. Vous jugez du foin que cela fait dans la fête! Il y a plus de dix automobiles arrêtées devant la baraque. La circulation est interrompue, tout le monde s'y porte. Inutile d'essayer d'y aller, vous n'y arriveriez pas. Nous avons dû y renoncer. Nous remontons, vous voyez.

—Quelle guigne! Alfred, en prenant par les bas-côtés vous ne pourriez pas gagner là-bas, près de l'attroupement?

A quoi le cocher interpellé, sans même se tourner sur son siège:

—Impossible, madame. Les agents ont établi une file. Nous sommes en dehors, nous voilà là pour une demi-heure au moins?

—Voilà bien ma veine! Et l'incident est arrivé dans quelle baraque?

—Chez Grosbois, à l'avant-dernière baraque des lutteurs, celle où il y a cet homme blond si extraordinaire. C'est la femme d'un de ces messieurs qui a fait le coup.

—La femme d'un lutteur a claqué Josepha? Ah! vous m'affolez, ma chère! On a été chercher la police au moins?

—Naturellement! Mais notre file se met en marche. Adieu! nous nous remontons! Bonsoir! bonsoir! Moi je suis immobilisée. On vous verra demain matin à Armenonville?

—Non, je dîne au Polo! Vous y viendrez?

—Peut-être, vous ne quittez pas encore Paris?

—Oh! pas avant le 14. Moi, je trouve Paris charmant en juillet.

—Moi aussi!... Bonsoir!

—Bonsoir!... Bonne chance!

Une des deux victorias se mettait en marche, remontant vers Paris; l'autre demeurait figée, enlisée dans la file des autos stationnant devant les parades et les manèges de l'avenue de Neuilly.

C'était, dans un remous de foule à chaque seconde renouvelé, un interminable défilé d'habits noirs et de fragiles et claires toilettes de femmes; tous les ébouriffements de batistes et de gazes de soie, de linons pâles et de taffetas changeants dont la mode habillait, ce printemps-là l'ondulante anatomie des femmes; tout cela violemment éclairé, éclaboussé de lumières crues ou lividement blêmi par des lueurs d'acétylène, les verres de couleur des illuminations ou l'incendie tournoyant des cirques de vaches, d'autruches et de cochons. C'était la lente et coutumière promenade du Paris des grands cercles et des grandes alcôves venus, après l'obligatoire dîner à Armenonville ou à Madrid, contempler de près lamisère en oripeaux des saltimbanques et se frotter curieusement aux muscles de la force et de la santé en plein air; et, tandis qu'une partie de ces beaux visiteurs remontait déjà fatiguée vers Paris, ceux qui descendaient vers la Seine, brusquement arrêtés dans leur exode par l'incident de la baraque Grosbois, s'impatientaient et sacraient dans la tôle peinte des autos, comme sur les coussins de drap des voitures, furieux du retard, devenus eux-mêmes des objets de parade dans leur immobilité forcée au milieu de cette foule remuante; la foule goguenarde familière des fêtes des environs de Paris, dont les quolibets et les impertinentes réflexions tombaient dru sur les frêles poupées de luxe arrêtées là, droites sous leurs immenses chapeaux de plumes et de fleurs.

Mario Steinberg qui remontait lentement l'avenue, curieux des belles dames fardées et les dévisageait amusé, surprenait le dialogue échangé entre les deux victorias. Il se retournait et se rendait, en effet, compte de l'embarras et de la circulation interrompue; une triple file d'équipages stationnait devant la dernière baraque deslutteurs, à trois cents mètres environ. A travers le brouhaha des boniments et des musiques on devinait des huées et des cris: là-bas, la foule ameutée semblait assiéger la baraque, et Mario Steinberg se rappelait, maintenant, le lutteur blond dont avaient parlé les deux femmes. Sa nudité transparente et musclée l'avait frappé, et dans sa mémoire de peintre, hantée de souvenirs de musées, il l'avait immédiatement classé parmi les figures d'Holbein admirées à Bâle. Du fameux Christ cet Allemand avait les pectoraux énormes et le ventre creux, les bras bossués, tout en muscles, et la taille étrangement mince en opposition aux épaules très larges. Il en avait surtout la chair lumineuse et blanche, comme éclairée intérieurement, une chair de corps astral, sans un duvet, et si éclatante qu'elle semblait irréelle. Ce lutteur à torse triangulaire lui était apparu moins comme un être que comme une projection; il s'appelait Wilhem. Le peintre se rappelait maintenant son nom. Holbein, le vieux, Holbein, le jeune, Cranach et les Primitifs allemands avaient peint de ces musculatures. Ce Wilhem se rattachait à une humanité disparue.Sur ce corps d'Ecce homode l'Ecole de Bâle se dressait, étroite et longue, une face aux tempes creusées, un nez un peu court, d'une laideur douloureuse et poignante, une face dont les maxillaires ne dépassaient pas le cou, le cou massif et rond comme une colonne et dont le visage semblait le chapiteau.

Cette tête moyennageuse et triste, Mario Steinberg la revoyait tout en jouant des coudes à travers la foule. Cette bouche aux plis tombants, ces yeux clairs et vides profondément enchâssés sous l'arcade sourcilière, tout ce masque de défi et d'amertume, le peintre se souvenait de l'avoir noté et remarqué dans maintsSaint-Sébastienet maintesFlagellations.

Il fendait les groupes, le regard en avant, sans voir, tout à la hantise de cette figure hallucinante surgie, on eût dit, de la nuit des temps.

Des éclats de rire, des cris et des propos orduriers l'arrachaient à sa rêverie. Un remous de peuple l'étouffait, des chevaux encensaient de la tête, qu'il était forcé de saisir par la bride pour passer entre les voitures; des cochers juraient sur leurs sièges, des automobiles trépidaientsous le frein serré par la main des chauffeurs, et, debout dans les landaux, dans les Panhard et les Bouton de Dion, des femmes en longs manteaux de draps blêmes montraient du doigt la baraque. Mario était au centre de l'attroupement.

De misérables tréteaux, une muraille de toile où des quinquets fumeux faisaient osciller de grandes ombres, un fragile escalier de bois pliant dénonçaient au public les arènes. Toute la troupe était en parade: quatre lutteurs, dont deux étiques et deux ventripotents, les gros sanglés et les autres lamentables dans des maillots trop neufs ou déteints. Des trousses frangées d'or leur ballonnaient sur le ventre, des tatouages enlaidissaient encore bouffissures et maigreurs, et, parmi toutes ces tares éclatait le buste transparent et solide de Wilhem. Il était là, nu jusqu'à la ceinture, les bras croisés sur la poitrine.

Les cinq hommes réunis toisaient la foule, indifférents à ce qui se passait autour d'eux. Aucun amateur ne demandait de gant. D'un commun accord professionnel etcomtois, attendaientla fin de l'incident, on reprendrait après séance interrompue.

L'incident, qui tenait toute cette foule haletante, se résumait dans la présence de deux agents debout sur l'escalier et essayant en vain d'imposer silence à une femme. Une grande belle fille au maquillage éclatant, en manteau de drap bleu pâle, la face empâtée et les yeux soulignés de kohl, dénonçant malgré la délicatesse de profil, une imminente quarantaine, s'agitait et se démenait, intercédait, on eût dit, auprès des deux agents. Un détail seul déparait la parfaite élégance de la femme, l'avachissement de son gainsborough au plumage éploré, évidemment écrasé par un coup de poing récent. Cette exquise gravure de mode était coiffée d'un véritable accordéon.

—Il y a eu erreur, je vous assure, messieurs les agents, je n'en veux pas à madame. Madame m'a prise pour une autre. Relâchez cette femme, messieurs les agents!»

Et la demoiselle sifflotait et crachotait en agitant deux mains grasses fleuries de grosses perles. La saltimbanque, elle, ne disait mot. Ellerestait là les dents serrées, la paupière lourde et les yeux méprisants. La demoiselle insistait:

—Voyons, madame, regardez-moi bien. Il est impossible que vous m'ayez déjà vue ici.

—Moi, je suis sûr que c'est elle, chuchotait une voix espiègle à côté de Mario. On la connaît, la grande Josepha!

Et le manteau bleu pâle revenait à la charge:

—Voyons, madame, un effort de mémoire. Dites que ce n'est pas moi.

A quoi la femme avec des yeux de hyène:

—Vous ou une autre, qu'importe, vous êtes toutes les mêmes. Un beau fumier que votre monde, et parce que ça a du linge, ça se dit élégant. Ah! c'est du propre, ce qu'il y a dans votre linge!

—Vous, vous allez vous taire, faisait un des agents, et nous suivre chez le commissaire. Assez causé!

—Hou! hou! les sergots, faisait la foule sympathique à la foraine.

—Laissez-la parler, laissez-la parler, criait-on des voitures.

Des toilettes de cent louis pressentant undrame, chatouillées ailleurs par le ton menaçant de la foraine, étaient descendues des autos et s'étaient mêlées à la foule; des clubmen aussi frissonnaient voluptueusement:

—Elle est très belle, faisait la duchesse de Melvau-Sonyeuse au petit prince de Cadignan.

—La Baster n'en mène pas large, faisait le marquis de Mondibourt.

Josepha ennuyée à la fin de tous ces yeux fixés sur elle:

—Je m'explique très bien l'erreur de madame; j'ai mon sosie et ce n'est pas la première fois qu'on me prend pour une autre. Je ressemble si étonnamment à la princesse Ivatinof. Elle est folle de sports, elle ne quitte pas cette fête. C'est elle que madame aura vue dans cette baraque.

A quoi la femme impatientée:

—Elle porte aussi vos bagues, cette michetone-là? Ça ne court pas les fêtes, des broquilles comme les vôtres, et ça se reconnaît. Si ce n'est pas dégoûtant pour une gonzesse de porter des perles comme ça, il y a de quoi nourrir une famille pendant des années! Mais je vous ai assez vue. Menez-moi chez le commissaire, monsieur l'agent;mais madame m'y suivra. Je porterai plainte aussi, madame m'a fait des propositions et de drôles de propositions.

—Madame!

Et les mains de la fille tremblaient, devenues blêmes.

—Il n'y a pas de madame, et puis, si c'est pas vous, vous paierez pour les vôtres, j'en ai assez de la vie que je mène. Ce n'est pas une existence de monter, comme je le fais, la garde autour de mon homme. Il est à moi, cet homme, je n'ai que lui. Qu'est-ce qu'elles ont toutes à venir miauler dans ses jambes. Si c'est pas une honte, depuis que nous sommes ici en parade, il y en a qui viennent le chercher tous les soirs et pas que des typesses à la rigolade, des poupées à diamants, et toutes pour le peindre à les entendre, parce qu'il a une belle gueule. Ça, je le sais, puisque je l'ai pris pour ça. V'là déjà six semaines que ça dure; ça avait déjà commencé aux Invalides. Heureusement qu'on s'aime et que je suis sûre de lui, mais à force de venir l'aguicher, est-ce qu'on sait?

—Mais, madame, moi, vous ne m'avez jamaisvue aux Invalides, pleurait presque Josepha.

—Oui, mais vous m'avez invitée à souper l'autre soir, le soir que vous m'aviez prise pour sa sœur. J'étais assise à côté de vous pendant la séance, vous m'avez sondée habilement. J'ai eu le flair, je ne vous ai pas dit que j'étais sa femme et vous m'avez offert deux louis pour vous amener mon frère à souper... Joli métier!...

—Moi, madame?

—Oui, vous, madame.

—Quand je vous dis que vous m'avez prise pour la princesse Ivatinof. Vous faites erreur.

—Alors, vous lui ressemblez rudement. Tant pis pour vous, vous paierez pour elle.»

Un des agents prenait à part le directeur des arènes:

—Vous savez, monsieur Grosbois, le commissaire vous fera fermer. Des scandales comme ça, il n'en faut pas.»

Le tenancier s'approchait du lutteur. L'Allemand, demeuré impassible, cambrait en silence sa nudité transparente et musclée de saint Sébastien bâlois.

—Wilhem, lui chuchotait-il dans la nuque,fais taire ta femme. Elle va nous attirer du vilain!»

L'homme, sans se déranger, les bras toujours croisés sur sa poitrine, se mouvait lentement vers sa femme:

—Ferme!

A peine les lèvres avaient-elles remué dans la pâleur figée du visage:

—C'est bon! Je me suis trompée, faisait la saltimbanque.

Et, haussant les épaules:

—Paraît que j'ai fait erreur.»

Le lutteur était allé reprendre sa pose au bout de la parade. La femme, elle, était rentrée dans la baraque. Il restait là lumineusement blême et blond, dominant la foule de toute sa hauteur. Le regard vide, ailleurs, il ne semblait même pas se douter qu'il était le point de mire de tous les yeux; mais ses bras gonflés étreignaient rageusement ses pectoraux et le long de ses joues creuses deux grosses larmes coulaient lentement.

La victoria roulait au trot cadencé des chevaux, elle filait entre les villas endormies et les murs des propriétés en bordure de chaque côté de la route, légère et souple, à peine dénoncée par le bruit alterné des sabots de deux chevaux et par un cliquetis des gourmettes. Un orage éclaté vers les cinq heures faisait la nuit limpide; la terre détrempée amortissait dans un clapotement sourd le bruit des pas et celui des roues; c'était comme un glissement dans du silence à travers le sommeil de la banlieue rajeunie. Des feuillages lourds de pluie et des pâturages humides montait une odeur âcre et verte et, quand la victoria traversait un pont, la fraîcheur nocturne s'aggravait d'un relent de vase, commed'une fadeur de marécage. Le fleuve emportant l'immondice de la ville à travers les campagnes décelait sa présence par une senteur plus forte, mais les âmes végétales éparses dans tant de parcs et de jardins dominaient vite l'haleine fétide, et la victoria continuait sa course silencieuse dans l'enchantement magique de la nuit. Elle avait déjà traversé Le Pecq, Croissy et Chatou.

La jeune femme et les deux hommes assis sur les coussins de la voiture se laissaient aller au bien-être du calme et du grand air; ils venaient de dîner à Saint-Germain, au Pavillon Henri-IV et, laissant les autres convives rentrer en automobile par les bords de l'eau, Bougival, Bas-Prunet et Marly, ils avaient pris par le plus court, la route du Pecq à Rueil déjà encombrée de lourdes charrettes de maraîchers gagnant lentement les Halles et roulaient en silence par la banlieue obscure et les villages assoupis. La jeune femme vaguement engourdie songeait, yeux mi-clos, à une coupe de manche et un dessin de corsage remarqués sur une de ses amies; elle essayait d'en préciser les détails pour lesdonner le lendemain à sa femme de chambre; les deux hommes, eux, avaient allumé des cigares; une somnolence heureuse les berçait tous les trois.

—Oh! comme ça sent la fraise! s'écriait tout à coup la jeune femme en relevant ses paupières appesanties, on se croirait à Palaiseau, chez ta sœur. Tu ne sens pas, Gontran?» Et elle poussait du genou celui de son mari.

A quoi l'homme assis en face d'elle:

—Tu t'en aperçois maintenant, tu dormais donc? Il y a une demi-heure que nous voyageons escortés de cette odeur. Nous avons déjà dépassé plus de trente charrettes de maraîchers. Tiens, en voici encore une.» Et, lui désignant les bâches grises d'un lourd fardier côtoyé dans l'ombre. «Tiens, cela est rempli de légumes et de fruits, cela va alimenter le Ventre de Paris.

—Mais où sommes-nous donc? demandait la jeune femme.

—Mais nous arrivons à Rueil...

—Et voici la lune qui se lève sur le Mont-Valérien, faisait l'autre homme assis à ses côtés. Il faut croire que vous avez bien dormi.

—En effet. Aïe! ça se gâte, cela sent le fumier, maintenant. Où sont mes roses?

—Les voici, madame. J'avais pris le bouquet pour...

—... M'éviter la migraine. Vous êtes un ami. Rendez-les moi, nous approchons de Paris.»

Elle avait plongé son nez délicat dans la fraîcheur des pétales charnus.

—Mais nous sommes au rond-point des Bergères!... Je croyais que les autres devaient nous attendre!

—En automobile! Ah! vous connaissez bien les chauffeurs! Il y a beau temps qu'ils sont à la fête de Neuilly.

—Nous les rejoignons, Gontran?

—Hum! ils sont un peu bruyants. Tu sais, moi, je trouve le gros Huchard et la petite MmeAstorg un peu «ohé! ohé!» N'est-ce pas votre avis, Durtal?

—En effet, ils sont un peu «Grenouillère». Huchard doit être né à Bougival.

—Mais il était convenu qu'on ferait la fête ensemble.»

Et la voix de la jeune femme traînait, soudain boudeuse:

—Gontran, vous m'aviez promis de me mener voir cette fête auvergnate.

—Oh! cela non. Aller voir un âne hermaphrodite et une vache deux fois vache et une fois taureau, non, je ne vous vois pas là-dedans. C'est un spectacle malsain et dangereux.

—Comment, dangereux?

—Mais oui, je ne me vois pas père d'un phénomène. Voyez-vous que cela vous impressionne!

Et se tournant et prenant à témoin son compagnon de route:

—Les femmes d'aujourd'hui ont le goût du monstrueux. Mais, ma chère amie, votre mère et la mienne auraient hurlé, si on leur avait proposé de voir de pareilles horreurs. Je ne comprends pas cette curiosité de la difformité, c'est de la perversion sexuelle. La police devrait empêcher ces exhibitions. Cela déprave le goût du public.»

A quoi la jeune femme, appuyant le bouquet sur la bouche de son mari:

—Ah! tu nous ennuies! Il était convenu qu'on irait à cette fête. Avec toi on ne peut jamais s'amuser.»

Alors, le mari:

—Vous ne comptiez pas, je suppose, monter sur les autruches ou les cochons des manèges?

—Mais, pourquoi pas? les duchesses le font.

—Mais moi, je ne suis pas duc et vous n'êtes pas Américaine, ma chère; je vous demande comme une grâce de renoncer à ce projet, ne serait-ce que pour les domestiques.

La jeune femme respirait bruyamment.

—Parfaitement, reprenait le mari, pour les domestiques. Je ne me soucie pas que vous soyez demain la fable de l'office; et puis, les autruches et les cochons, il faut laisser cela aux enfants. Jacqueline a neuf ans, ne l'oubliez pas.

—Alors, il était tout à fait inutile de revenir par Neuilly.»

La victoria descendait déjà l'avenue de la Défense. Un halo d'incendie, un fourmillement rougeâtre dénonçaient, au delà du pont, les illuminations de la fête. C'était comme une fournaise, la rougeur incandescente d'un métal enfusion débordant d'une cuve de ténèbres: cela bouillait au pied de l'avenue de Courbevoie et remontait en longs jets de flamme tout le long de l'avenue de Neuilly jusqu'à la porte Maillot, dans la direction de l'Étoile; des dômes et des tours s'estompaient au-dessus, vaguement lumineux dans le bleuissement de la nuit; très haut dans le ciel une lune rouge, barrée par des nuées horizontales, semblait un ballon échappé de la fête. Le spectacle était d'un grandiose si moderne et si imprévu qu'il immobilisait les deux hommes et leur arrachait un cri.

—Mais nous y sommes à la fête! s'exclamait le mari. Quel caprice vous prend! Vous ne voulez plus la traverser, vraiment?

—Si on ne s'arrête nulle part, le beau plaisir!

—Nulle part! comme vous exagérez! Je me suis opposé à cette exhibition de phénomènes auvergnats et à une cavalcade sur les autruches; mais il y a d'autres baraques.

Alors, la jeune femme insinuante:

—Vous me permettez les lutteurs?

—Je m'y attendais. Nous sommes allés déjà trois fois chez Marseille.

—Ce ne sont pas les lutteurs de Marseille que je veux voir—et, scandant chaque syllabe—je veux m'arrêter à la baraque Grosbois, celle où il y a cet homme blond si beau, dont toutes les demoiselles sont folles.

—Parfaitement, cette baraque où il y a eu ce scandale qu'a relaté la presse. Une fille des Acacias a été giflée, je crois, par la maîtresse de ce lutteur.

—La femme, rectifiait l'interpellée, ce Wilhem est marié légitimement.

—Wilhem! Vous savez même son nom! et c'est cet homme ou sa femme qui vous intéresse?

—Les deux.

—Le ménage alors.»

A quoi le voisin de coussin de la jeune femme:

—Mais tu sais bien, Gontran, la baraque où une foraine a si bien engueulé et giflé la grosse Josépha Baster.

A quoi le mari mis en cause:

—Si je sais! Mais depuis huit jours, ma femme et ses amies ne parlent que de ça. Voilà qui les intéresse autrement que les opérations de l'armée japonaise. Une femme amoureuse deson mari au point d'être jalouse et de caloter une rivale, cela nous change des habitudes de notre monde.

—Alors, vous ne vous étonnez pas, mon cher, que je désire la connaître?

Et lui, amusé du ton agressif:

—Mais comment donc! Je trouve cela très naturel. Antoine, prenez par la fête de Neuilly, allez au pas. Vous nous arrêterez devant la seconde baraque des lutteurs.

—Bien, monsieur.

—Vous êtes contente, ma chère?

Et la jeune femme sans même daigner regarder son mari:

—Et ce Wilhem est-il aussi beau que le prétend Mario Steinberg? demandait-elle à son autre compagnon de route.

—Oh! vous savez, Steinberg, lui, voit avec des yeux de peintre. Il a la hantise des Holbein; il découvre des Christ et des saint Sébastien partout. C'est un bluff comme un autre, et ce bon Mario ne manque pas d'une certaine expérience dans l'art de manier le bluff. Ce Wilhem a posé dans son atelier. Steinberg doit avoirquelques études de nu à nous sortir d'après ce Wilhem. Il fait trop de foin autour de cette histoire pour ne pas avoir une idée de derrière la tête.

—Quelle rosse vous faites!

—Moi! Non, je connais mes peintres, voilà tout.

—Alors, cet homme n'est pas beau?


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