LE QUADRILLE DU LANCIER

Un fracas terrible a secoué l'institutrice. Elle s'aveugle d'une lumière livide, comme d'un immense couteau qui tomberait.... Mais non, c'est le premier éclair de l'orage, naturel résultat de l'accablante journée. Heureusement elle reprend pied dans le réel. Autour d'elle les enfants prolongent leur sieste. Et Santo, son préféré? Elle a déjà vu autre part cette tête bouclée, ce grand front et ces lèvres roses, elle a même vu ce poing crispé. Me reconnais-tu? Ah! l'adolescent, le régicide, le supplicié! C'est lui-même....

Elle défaille et recule, hésitant entre une prière et un cri d'effroi....

En ce moment le doux blondin s'étire, ouvre de grands yeux saphiriens et rencontre le regard angoissé de la bonne maîtresse. Ah le très cher, l'aimé, le plus aimé.... D'un mouvement jubilatoire et cependant pitoyable de Vierge devinant, dès l'annonciation, les affres au Calvaire, elle fond sur le petiot, et l'embrasse, et l'étreint, tandis que lui, toujours rieur, regarde étonné, ne comprenant rien encore, ne sachant pourquoi cette subite effusion et pourquoi, déjà, ce couteau dans sa main.

...in which places I saw andpractised such villainy as is abominableto declare.

Robert Greene. (Repentance.)

Par à force d'avoir purgé tous lesdégoûts.

Tristan Courbière. (Le Renégat.)

A l'impression métallique et rêche du ciel crépusculaire surplombant la caserne du 45elanciers, les clairons qui sonnaient au rassemblement ajoutèrent, comme des gouttes de cuivre fondu.

Les consignés, environ une centaine, à la fois anxieux et affriolés, avertis d'une conjoncture point banale, dégringolèrent des chambrées dans la cour.

Soldats médiocres ou franches soudrilles, il n'y en avait aucun qui ne s'estimât un troupier modèle comparé au salaud dont ils allaient faire justice. Avant de procéder à un nettoyage exemplaire, le commandant avait attendu que le jour fût tombé et que les bons sujets fussent dehors, estimant superflu et presque malsain de les employer pour exécuteurs des plus basses œuvres. D'ailleurs, cette expérience du caractère humain que possèdent les chefs de troupes lui garantissait que le condamné ne rencontrerait pas tortionnaires plus acharnés et plus implacables que les arsouilles et les remplaçants retenus au quartier.

Ils se placèrent en ordre de bataille sur deux rangs se faisant face à vingt pas d'intervalle.

Grave, tordant les crocs de sa moustache, important mais agacé, le capitaine souffla quelques mots à l'oreille d'un maréchal des logis qui, avec deux cavaliers, se rendit dans l'aile du bâtiment que couronnaient les cachots. En esprit, les hommes suivaient l'ascension du piquet vers les combles; ils se représentaient la sommation faite là-haut au très principal intéressé, les dispositions sommaires qu'il prendrait avant de descendre avec sa garde.

Mais, comme il arrive toujours en semblables attentes de palpitants spectacles, leur imagination courait la poste et il s'écoula des minutes, durant lesquelles le commandant brossait à coups de cravache la chimérique poussière de ses bottes, avant que le protagoniste du drame promis débouchât avec son escorte.

Un murmure comparable au bruissement des feuilles sèches chassées par le vent de novembre courut parmi les troupiers haletants. Puis prévalut un de ces silences permettant de surprendre la distillation des pensées et le pantèlement des cœurs.

Malgré sa condition fâcheuse et l'opprobre de cette confrontation, le coupable, tout jeune encore, demeurait un cavalier fort plastique, de taille avantageuse, d'une jolie physionomie, pour ainsi dire moulé dans son uniforme paille et grenat garni de jaune orange. Il portait la grande tenue, mais sans le sabre, les éperons et le czapska. Il écarquillait les yeux comme un oiseau de nuit brusquement exposé à la lumière et quelques brins de paille mêlés à sa chevelure noire et crépue donnaient à croire qu'on l'avait surpris dormant étendu sur sa litière.

Quoique libre de ses mouvements, il s'avançait avec la lenteur et la gaucherie d'une recrue. Il semblait essoufflé, et comme il s'arrêtait pour reprendre haleine, les soldats qui le flanquaient l'entraînèrent par les bras jusqu'à dix pas du capitaine.

Désireux d'éviter ces prunelles hostiles et sarcastiques opiniâtrement braquées vers lui, le jeune homme levait les yeux et affectait de suivre le vol de quelques moineaux qui regagnaient en pépiant leur nid situé dans les toits mêmes sous lesquels on l'avait incarcéré, lorsque soudain il entendit hennir là-bas à l'autre bout de la caserne et s'ébrouer l'instant d'après en battant des sabots, avec l'impatience d'une monture fringante trop longtemps retenue à l'écurie, un cheval, son propre cheval, le joli alezan si bien ajusté au cavalier. La noble bête appelait-elle son maître? L'idée qu'il ne la monterait jamais plus lui rendit plus cruel encore le sentiment de son déshonneur et, pour la première fois depuis son arrestation, il eut peine à refouler ses larmes....

Cependant, après avoir toussé, le capitaine déploya une pièce administrative et lut, non sans bafouiller, le procès-verbal du flagrant délit.

Les yeux humides toujours tournés vers le faîte, les bras ballants, le patient s'efforçait de n'écouter que le guilleri des moineaux, le hennissement de son brave cheval et aussi les premiers accords d'un bal de guinguette qui turbulait non loin du quartier, mais il avait beau s'évertuer, les périphrases pudibondes et ronflantes du réquisitoire dominaient toutes les autres rumeurs, et les termes de sa condamnation: «...attentat aux mœurs... dégradation ignominieuse... mise au ban de l'armée...» lui brisaient le tympan comme des percussions de cymbales ou le lui déchiraient comme des éclats de fifres.

Arrivé au bout de sa lecture: «Faites votre office!» proféra d'une voix plus sourde le commandant en s'adressant au maréchal des logis.

Celui-ci, après une pause crispante, se décida enfin à aborder le condamné et, à gestes précipités, il lui arracha tout d'une tire les chevrons et les galons des manches, les torsades des épaules, les brandebourgs, les passements et jusqu'aux boutons du dolman. Afin de faciliter cette opération infamante, au préalable insignes et ornements avaient été décousus puis rattachés légèrement à l'uniforme. Malgré cela l'opérateur suait à grosses gouttes; plusieurs fois il fut forcé de s'y reprendre; il voyait trouble; sa main lâchait prise; pressé d'en finir il allait trop vite.

Avant d'entrer au service ce gradé avait été valet de mareyeur et, à chaque broderie qu'il enlevait au misérable, il se souvenait du sifflement que produisait la peau des anguilles vives ramenée au bout de son couteau ébréché. Il n'était pas jusqu'à la pâleur livide et surtout les convulsions du dégradé au contact de son poing qui ne rappelassent à l'exécuteur les bestioles violâtres qui se tordaient, écorchées et tronçonnées, sur l'étal.

Le sourire de bravade et de forfanterie que les lèvres de l'anathème étaient parvenues à dessiner, au commencement, dégénérait, de stade en stade, en un sardonisme tellement atroce, que l'exécuteur se détournait pour ne plus le rencontrer.

Ce rictus faussement hilare était d'ailleurs démenti par l'inépuisable détresse qui vitrait, dilatait et humectait les yeux de la victime.

Pour finir, le tourmenteur emporta d'un coup sec et précis les larges bandes oranges faufilées à la culotte. Et à cette suprême avanie, lorsque le misérable ramena vers l'exécuteur ses yeux lamentables, une fièvre brûlante les avait subitement séchés: ils n'étaient plus noyés de larmes mais ils étaient injectés de sang.

Cette fois le maréchal des logis recula et battit en retraite, hanté pour le restant de ses jours par l'expression vengeresse de ces prunelles sanguinolentes.

Le capitaine aussi s'était retiré de la scène. Pour les formalités qui restaient à accomplir il répondait de la très bonne volonté de ses hommes. Point n'avait été besoin de les styler.

Les deux rangs se rapprochèrent de façon à former un long et étroit couloir depuis l'endroit où se trouvait le condamné jusqu'à la grande porte ouverte à pleins battants.

Le pauvre diable pressentit qu'une autre épreuve, un surcroît de torture lui était réservé.

A quelle gymnastique vont-ils se livrer tous ces rossards, alignés à quelques pas l'un de l'autre pour avoir plus de jeu? La jambe droite portée en avant, on les croirait prêts à se fendre comme à la salle d'armes. Mais jamais ces facies ne trahirent pareille préoccupation agressive. Ils prennent donc leur mission bien au sérieux! Ces lèvres pincées, ces regards épieurs, ces têtes carnassières obliquement tendues vers sa piètre personne! On dirait autant de spadassins ou plutôt de coupe-jarrets appostés sur la grand'route....

Tzim la la! Les croque-notes de la guinguette attaquent le finale de l'endiablé quadrille dont la pastourelle vient d'accompagner la dégradation du misérable.... En avant deux! Et en cadence!...

Non, ils sont trop de monde à lui en vouloir. Pitié, les anciens copains! Tout, mais pas cela! Qu'on le ramène plutôt au cachot pour ne plus jamais l'en extraire; qu'on l'y dérobe à la vue de ses semblables, qu'on l'y laisse même crever de faim et de soif. Tenez, il y retourne de son propre mouvement....

Mais les pitauds qui étaient allés le dénicher tout à l'heure et qui, postés derrière lui, n'ont cessé de le surveiller, répriment cette velléité d'indépendance et, rattrapant le gaillard par les épaules, le font pirouetter sur lui-même et, d'une double ruade décochée au bas du dos, l'envoient entre les deux colonnes mal intentionnées.

Dzim la! En avant deux!

De file en file, les coups de pieds pleuvent drus et rythmiques, scandés par la musique forcenée, à temps et à point voulu, presque avec leune...deuss... de l'école de peloton: replié vers la fesse, le bas de la jambe fait ressort du jarret et projette la botte dans les reins du pâtiras. D'aucuns mais combien rares, manquent la cible, à dessein, et se bornent à esquisser le geste. La masse truculente de ces mouflards aigris par les punitions et les corvées prend un âpre délice à ce jeu féroce. Ils frétillent et piaffent en attendant leur tour. A l'approche du souffre-douleur ils tirent la langue, la serrent entre les dents, bandent leurs muscles, contractent tout le corps, en vue d'une action unique. Ils sont littéralement hors d'eux-mêmes. Pas souvent qu'ils rateraient le pékin! Et avec la malice hypocritement salace de chenapans employés à des œuvres d'équité sociale, ils lui décochent la pennade juste entre les jumelles. Les plus agiles, après l'avoir fouillé de la jambe droite, le rattrapent de la gauche. Et tous ricanent, trigaudent, joignent l'invective aux voies de fait, applaudissent aux atouts les mieux rabattus, et se répandent en interjections rauques, en ahanements de goujat qui bat la semelle pour se réchauffer les arpions. Jamais les bélîtres n'apportèrent tant de zèle et d'émulation à la manœuvre. Cette rigolade sera la plus carabinée de leur temps de service!

Il y a jusqu'au fracas étrangement mat et étouffé de cette volée de coups assénés à la défilade qui les a mis en liesse. Un ancien débardeur compara ce bruit à celui d'une pile de ballots s'écroulant à fond de cale. A un bûcheron, il rappela l'aigre bise d'hiver qui secoue rageusement la forêt effeuillée. Mais un manutentionnaire trouva mieux encore: par la suite, chaque fois qu'il jouait des pieds dans le pétrin, il songeait à la plainte sourde de la pâte humaine ce soir à jamais fameux!...

Inerte, privé de toute pensée, durant plusieurs secondes l'homme ricoche et bondit. Une escaffe le renverse, une autre le ramasse. S'il s'abat c'est pour se relever aussitôt comme une haridelle sous le fouet du charretier.

Enfin, il touche à la limite de cette voie de douleurs. Quatre à six tourmenteurs encore à dépasser et il sera dehors, libre, au large. Mais le large et la liberté l'épouvantent bien autrement que les épreuves qu'il a subies dans ce préau. Cette rue faubourienne, ces terrains vagues, ces enclos lépreux piqués, çà et là, de quelque bec de gaz palpitant comme une chauve-souris enflammée, cette atmosphère vespérale ne lui a jamais paru aussi farcie d'embûches.

Un horrible imprévu le guette....

Et plutôt que de sortir avec empressement, il se bute, il se rebiffe, il ne bronche plus sous les coups. Au besoin il repasserait entre les deux haies de tourmenteurs pour réintégrer son cachot de miséricorde. Mais, exaspérés par cette inertie, d'ailleurs pressés d'en finir, les derniers partenaires réunissent leurs efforts et, le visant à la fois, le projettent sur le pont-levis au-delà de la porte.

Avec un fracas sépulcral, les vantaux massifs battirent derrière lui, tandis qu'une huée prolongée le salua par-dessus les créneaux de la muraille.

Il se tint blotti dans l'encoignure, sous la voûte ténébreuse, pesant contre la porte, haletant après les quatre murs, après la clémente solitude de la geôle. Au fond il mit du temps à se rendre nettement compte de ce qui lui arrivait. Incapable de toute volition, il ne se découvrait plus que de vagues instincts. Il claquait des dents, il était aveuglé et fourbu, mille chandelles giraient sous ses paupières, il ne cessait de frissonner, mais parfois des sanglots d'asphyxié, des hoquets d'épileptique le secouaient et le tordaient tout entier. Le haro de ses ennemis se répercutait encore en ses oreilles et il lui semblait que leurs pieds continuassent de le fouler.

Sa tenue, si glorieuse il y avait à peine cinq minutes, à présent dégarnie de ses affiquets et de ses passementeries, défaite comme une guenille, trouée par places, ne tenant presque plus à son corps, représentait une livrée de honte, une caricature de l'uniforme; une de ces friperies de carnaval qui boivent la sueur et proclament la crapule de plusieurs générations de masques, un paillasson auquel s'étaient raclées avec rage les plus boueuses semelles du régiment.

Et dire que son équipement était moins avarié encore que l'épave humaine qui le revêtait. Impossible de tomber plus bas, d'être plus abject, plus odieux que ce rebut de l'armée. Sous l'uniforme il ne comptait plus un seul camarade. Aucun de ceux avec lesquels il avait roulé, grenouillé de bouge en bouge, les soirs de vadrouille, avec lesquels il s'était cependant vautré dans de dégradantes promiscuités, ne lui pardonnerait cette turpitude suprême à côté de laquelle les pires infamies devenaient de bonnes œuvres. Les plus mauvais drôles s'étaient cru le droit et même le devoir de le jeter à la voirie!

Et son châtiment ne faisait que commencer:

Désormais le meilleur samaritain se détournerait de lui. Le lépreux aurait peur de lui toucher la main. Il était irréparablement interdit, hors la loi, hors la société, hors la famille! Pour lui plus de parents, plus de sœurs, même plus de mère!...

A cette pensée, la première qui lui revint, il recouvra aussi l'usage de ses membres et fit un mouvement pour enjamber le garde-fou de la douve, mais, tout à coup les dissonnants accords du quadrille raclé et soufflé pendant son supplice secouèrent de nouveau la torpeur cauteleuse de la banlieue.

Et les discordances, la couleur fauve, la frénésie, la continuelle fêlure de cette musique digne du rogomme et des gueulées du voyou, ces cuivres aussi mal embouchés que des escarpes, ce cancan provocateur et cynique sur lequel on venait de lui faire danser le plus macabre des cavalier-seul, viola brusquement sa conscience et convertit son désespoir en un démesuré besoin de représailles!

—Quelle bêtise j'allais commettre! se dit-il, en s'éloignant allègrement de la caserne. Une vaste blague, la vertu! Et les honnêtes gens, autant d'hypocrites qui ne punissent que le scandale.... J'eus tort de me faire pincer: voilà tout.... La nature se moque bien des lois humanitaires et des convenances sociales.... Les gueux pour lesquels brille le beau soleil et verdoient les arbres des grands chemins sont plus nombreux que les promeneurs rassis et poussifs et si les nuits obscures protègent les liaisons permises, elles ne favorisent pas moins les amours frauduleuses!...

Il ferait beau voir les animaux domestiques réduire à l'impuissance les rapaces et les carnassiers.... Imbécile qui me croyais l'exception, le seul dérogateur de mon espèce!... Quoi, j'ai vingt-trois ans à peine, et pour une peccadille, pour une mésaventure, je me serais appliqué à moi-même cette peine de mort que l'excellente justice de ce monde épargne souvent aux chourineurs effrénés.... C'en est fait.... Si l'ordre et la règle me condamnent sans rémission, je m'enrôle au service de la fantaisie et du bon plaisir; je passe à l'armée des francs vauriens et des insoumis....

Pas de danger, ma fine, que les coucheurs des pouilleries et les turlupins des correctionnelles me vomissent, m'expurgent de leur milieu pimenté....

En voilà qui ne disputent point sur les goûts ou les couleurs!... Je sais une franc-maçonnerie dans laquelle mon caractère et ma jeunesse me vaudront une cordiale hospitalité!...

Et tandis qu'il s'étourdissait de sophismes jetés ou phrases saccadées, entrecoupées de ricanements, il se suggérait des mystères et des rites qu'il n'aurait su poétiser en termes assez spécieux....

Aux confins du monde rationnel, au delà des extrêmes tolérances, les stigmatisés, les incurables de son espèce se réfugiaient en des lazarets clandestins, pour y trouver un soulagement au seul mal que ne pourraient adoucir nos sœurs de toutes les charités!

De trop explicites gazettes lui avaient révélé les mœurs ségoriennes des colonies pénitentiaires. A côté des chambrées de mendiants et de frelampiers, celles de la caserne avec leurs farces risquées et leurs indécentes brimades étaient de virginales nurseries. Les chauffoirs des dépôts de vagabonds perpétuaient les priapées des antiques étuves. Et, comme dans des serres torrides établies pour la culture la plus forcée, on y voyait fleurir des végétations monstrueuses ressuscitées du paganisme ou importées de l'Orient.

L'atmosphère y régnait plus suffocante que l'ozone et plus délétère que la mofette. De livides désirs crépitaient à fleur de peau comme les feux follets sur la tourbière. Ici, le feu de l'enfer prévalait contre le feu du ciel, car nulle part ailleurs les salamandres des ardeurs maudites et des lacs asphaltides ne se traînaient et se mêlaient avec autant d'effronterie. Et à présent le dégradé aspirait à cette vie patibulaire et goûtait par anticipation la cuisante et sinistre tendresse du galérien pour son compagnon de boulet....

Il était tellement obsédé par ces mirages néfastes, qu'en passant devant l'entrée du bal où le quadrille ne cessait de vacarmer il bouscula deux danseurs, passablement gris, qui en sortaient bras dessus, bras dessous.

La lanterne rouge de l'enseigne leur permit de dévisager le maladroit. Ses traits décomposés, ses yeux hagards, l'expression farouche et incendiaire de sa physionomie les frappèrent aussitôt; mais ce qui les estomaqua au point de les dégriser, ce fut l'extraordinaire état de son accoutrement. Ce débraillé, à lui seul, constituait un attentat au décorum et à l'ordonnance.

—Où diable ce paroissien avait-il été s'arranger ainsi?

Subitement, ils comprirent: son aventure avait fait du bruit. La rencontre était vraiment piquante. Une aubaine! Attention! On allait rire!

Et l'un des deux faubouriens lui vitriola la face du même sobriquet que venaient de lui hurler les échos de la caserne. Cette fois encore, la résolution l'abandonna; il demeura lâche, baissé, sous l'injure. Et avant qu'il eût repris connaissance, songé à repousser ces agresseurs ou du moins à s'enfuir, d'autres gaillards, attirés à la porte par les exclamations et les sifflets de ralliement de leurs camarades se massaient autour du dégradé et lui coupaient la retraite.

Un mot les mit au courant. Leur mauvais gré se compliquait de cette hostilité que les gens du peuple, principalement les faubouriens et les ruraux investisseurs de la ville, nourrissent contre tout ce qui porte l'uniforme. Des guet-apens et des rixes ensanglantaient sans cesse les abords de la caserne. Plusieurs fois le bouge même où les galants de barrière faisaient sauter leurs dulcinées, avait été démoli de fond en comble par la soldatesque en manière de représailles et par esprit de corps, à la suite d'avanies infligées à l'un ou l'autre lancier.

Si le cavalier qui venait de tomber dans cette bande de batailleurs avait déserté ou reçu la cartouche jaune pour un autre motif, sans doute l'auraient-ils accueilli en triomphateur, mais, quoique peu pointilleux sur le chapitre de la morale, cette fois, la nature de son offense les indisposait plutôt contre lui et ils se réjouissaient cruellement de pouvoir justifier leurs préventions à l'égard de l'arme entière à laquelle avait appartenu l'expulsé, et à laquelle ils attribuaient les mêmes déshonorantes pratiques. Ils seraient encore moins cléments pour le coupable que ses anciens frères d'armes. Déjà ils l'entraînaient à l'écart pour le mettre à de nouvelles questions, le coucher longuement sur la claie, le torturer avec ces atermoiements au moyen desquels les virtuoses de la brimade allongent la crevaison d'un chien galeux.

Un des principaux marlous s'interposa:

—Ne salissons pas nos mains à ce bougre: accordons lui plutôt l'occasion de se racheter. A cet effet fondons-le dans notre basse-cour et voyons s'il se montrera coq ou chapon!

Exultant à ce mirifique programme, la bande charria, sans plus tarder, le sujet à l'intérieur du bal. Si les femelles de ces lurons ne demandaient pas mieux que d'accorder une revanche à ce joueur par trop grec, par contre le patron de l'établissement, soucieux d'éviter de ruineuses mises en contravention, se fit un peu tirer l'oreille avant d'autoriser ce sport passablement décolleté, mais comme il dépendait exclusivement de cette clientèle excentrique et qu'en somme en irritant ces détestables coucheurs il courrait plus de péril qu'en s'aliénant la rousse et les pandores, il finit par se rendre à leurs injonctions comminatoires. En conséquence on ferma les portes, on bâcla les fenêtres pour empêcher les indiscrétions; on suspendit les danses. Quelqu'un imposait même silence aux gagistes, mais la majorité insista au contraire pour que le divertissement fût assaisonné de musique. Leur avis prévalut, et les croque-notes furent invités «à mener le plus de boucan possible» afin de donner le change aux mouchards du dehors. «Puis, qui sait, ce bacchanal ficherait peut-être du gingembre au refroidi!»

—Attention! clama le boute-en-train qui venait d'émettre cette hypothèse profonde,—l'honneur est aux doyennes du sérail. Allez-y, chacune, de votre boniment! Mais, jusqu'à nouvel ordre, bas les pattes!

Pour tenter la conversion du renégat on n'accordait à chaque prêcheuse que la durée d'une figure de quadrille.

Au signal l'orchestre entama avec rage le «pantalon» de la danse fatidique et on vit s'avancer sur la piste une chiffonnière édentée, une pierreuse qui tenta de circonvenir le patient avec des grimaces de guenon amoureuse et lui débita des ordures camardes.

La galerie souligna ces lugubres lazzi par des bourrades et des huées.

Après cette maugrabine, aux premières mesures de «l'été» s'amena une colporteuse presque aussi mûre, qui entretint l'indulgente hilarité des comparses mais n'obtint aucun autre succès.

Pour la «poule» cette vétérane du trottoir céda le terrain à une harengère un peu moins marquée, plus propre aussi, dont, au milieu de fort profondes ténèbres, un permissionnaire ivre se fût peut-être rassasié, quitte à l'étriper ensuite.

Celle-ci fit place à une commère rondelette, vraiment accorte, un morceau friand sur lequel il ne fallait pas cracher; toutefois le mijauré ne répondit pas plus à ses avances qu'à celles des trois précédentes gorgones.

Les assistants commençant à le trouver difficile, se remirent à l'interpeller sans expurger leur vocabulaire.

Il ne se laissa pas démonter par leurs reproches et opposa la même froideur, le même dédain aux paroissiennes qui défilèrent après cette favorite de la corporation. Brunes ou blondes, amazones imposantes ou gamines délurées, sirènes serpentines ou boulottes douillettes, vampires décharnés ou goules ventrues, aucune ne parvint à lui tisonner le tempérament.

La toute dernière, celle que les juges du tournoi tenaient en réserve: un trottin de modiste, une rousseaude encore mineure, l'air d'un collégien précoce, sans poitrine et sans hanches, n'obtint pas plus de résultat que la kyrielle qui l'avait précédée.

Quand cette maigrichonne se retira en s'avouant vaincue, ce fut un tollé, un hourvari, une explosion de sarcasmes et d'invectives.

—Eh bien, s'il en est ainsi!—hurla le chef de la bande, à toutes ces femmes horriblement mortifiées,—il y passera de force! A la curée les mâtines!

—A la bonne heure! se dit le dégradé. Mieux vaut subir leurs violences que leurs fadaises!

Et comme toutes, vieilles et jeunes, se ruaient à la fois dans l'arène, il leur décocha un regard tellement frigide, tellement rébarbatif, qu'elles tombèrent en arrêt, matées par sa superbe, confondues par l'énormité de son aversion.

Mais il se ravisa subitement sous l'afflux d'une inspiration satanique: le moment était venu de s'amuser à cette expérience tout autant, même mieux que les facétieux récidivistes.

Bientôt, avec l'aide du mauvais génie, le lancier déchu serait peut-être le seul à se divertir. Oui, rirait bien qui rirait le dernier! Les candides repris de justice ne se doutaient guère de ce qui les attendait, du tour abominable que ce cachottier était résolu à leur jouer.

On le vit se départir de son attitude répulsive, de sa contenance hargneuse. Allait-il s'humaniser à la fin? Ses traits se détendirent; il se rengorgea, se campa avantageusement, et, les bras croisés sur la poitrine, laissa errer sur son houleux entourage des regards ressemblant à des œillades. Où voulait-il en venir? Il songeait tout simplement à prolonger l'épreuve, à gagner du temps en leurrant ces bagasses, en les promenant par des alternatives de confiance et de déception, jusqu'à la minute fatidique où sa conspiration éclaterait à tous les yeux. Rien n'avertit les matériels Philistins et leurs rouées Dalilas de la catastrophe que leur préparait ce méchant Samson, pas même le sourire faux et sybillin effleurant furtivement ses lèvres.

Oui, il joua tellement bien la comédie que les femelles s'y laissèrent prendre et rentrèrent momentanément leurs griffes, malgré les objurgations des mâles avides de carnage et pressés d'en finir. Voilà qu'elles se reprirent à le supplier en chœur, à lui chuchoter de tendres et humbles déclarations: leurs paroles impatientes, leurs rogues reproches expiraient en soupirs langoureux. C'est tout au plus si elles s'enhardirent jusqu'à l'embrasser, à l'étreindre dans leurs bras, à le presser contre leurs gorges palpitantes. A la longue, comme il demeurait calme, souriant, énigmatique, sans se prononcer encore, en cette crispante posture d'un bellâtre que sa fatuité empêche de désigner son élue,—les mieux tournées abandonnèrent jupes et corsages, recoururent à des attitudes savantes, à des pratiques jusqu'à présent souveraines et irrésistibles.

Lui continuait de les berner en secret....

Alors, toujours sans le brutaliser, elles achevèrent la besogne de ceux qui l'avaient dégradé et le débarrassèrent pièce par pièce de son uniforme dépareillé. Loin de leur opposer la moindre résistance, il semblait encourager ces privautés, si bien qu'elles finirent par le réduire au costume sommaire du conscrit examiné par le conseil de revision.

A l'époque où il passa cette visite, véritable parangon de beauté mâle et adolescente, ses formes nerveuses et musclées avaient arraché des jurons approbateurs aux grognards chargés de jauger et de trier la viande à canons. Mais aujourd'hui, une influence mystérieuse, un pouvoir occulte étrangement suggestif était intervenu pour enchérir encore sur ses perfections naturelles, pour le transfigurer, le parer d'une splendeur surhumaine.

Aussi devant ce nu impeccable, les femmes demeurèrent elles quelques moments éblouies, tenues en suspens, ne sachant plus quel parti prendre, muettes, retenant même leur haleine, sentant leurs jambes se dérober sous elles, sur le point de tomber à genoux....

Puis le désir l'emportant sur la dévotion, leur nostalgie charnelle s'invétérant jusqu'au paroxysme, elles fondirent sur lui, toutes le voulant à la fois, toutes résolues à s'en emparer coûte que coûte, à en prendre leur part, dussent-elles pour cela le lacérer et se disputer les lambeaux de sa personne comme elles venaient de se partager les bribes de son reste de tenue.

Les hommes de l'assemblée, presque tous jeunes et athlétiques gaillards de plein air: braconniers, valets d'abattoirs, tape-dur, rôdeurs de barrière, s'étaient égosillés à flatter et à stimuler leurs compagnes. Fiévreux, trépignant d'impatience, avec des rires, des grognements, des exclamations, des battements de pied, des claquements de langue, des jurons, des tortillements et des dislocations de mancheur, ils semblaient des villageois intéressés dans un combat de coqs, avec cette différence qu'ici chacun pariait pour sa poule contre ce coq récalcitrant.

Peu jaloux, même partageux par industrie, ces galants ne demandaient pas mieux que de céder, en passant, les faveurs de leurs gourgandines à ce joli benêt. Celle qui triompherait de sa froideur n'en acquerrait que plus de prestige.

A la longue, cependant, les marauds s'échauffaient à la place de cet homme de bois et ils refoulaient à grand'peine leur envie de s'élancer sur les tentatrices et de les venger de sa frigidité par un tribut surabondant. Et en même temps qu'ils se trémoussaient d'ardeur et râlaient de convoitise, ils ne trouvaient plus d'imprécation assez énorme pour en agonir le piteux damoiseau.

L'épreuve se prolongea. D'insinuantes et de câlines qu'elles s'étaient montrées jusqu'à présent, les femelles se firent agressives et malignes; une rancœur, une âcreté acheva d'encanailler leurs grâces banales et leurs appas publics.

Le dépit les enlaidissait à tel point que l'attention angoissée et tendue, la solidarité fougueuse et vengeresse de la galerie se relâchèrent.

Graduellement les drôles en vinrent à partager la répugnance que ces maritornes grimaçantes et gorgiases, l'écume aux lèvres, rauques de lubricité, inspiraient à cet adonis.

Oui, peu à peu, et en leur for intérieur, ils désavouaient leurs violentes complices.

Comment en arrivèrent-ils à se rappeler avec un regret attendri, avec presque l'envie de les revivre et de rattraper les occasions négligées, tant de polissonneries commises en manière de récréations à l'époque de leurs baignades d'apprentis lâchés par les fabriques?

Leurs flopées gagnaient à pas accélérés les rives du canal de batelage. Par les crépuscules caniculaires leurs plongeons troublaient les eaux stagnantes et ravageaient les îlots d'algues et de fétides nénufars; puis, mettant de spéculatives lenteurs à se rhabiller, prenant plaisir à se voir au naturel, leurs ébats licencieux, leurs jeux outrés sur les berges poudreuses scandalisaient la digestion des pudiques merciers gavés de fritures et de matelotes.

La nudité de ces vauriens, leur carnation spéciale persistait à trahir les efforts et les attitudes du métier, le jeu de l'outil, les tics et les manœuvres professionnels; leurs membres s'étaient façonnés à la gymnastique artisane; leur chair, imprégnée des poussières et des suées du labeur, gardait le flottement, la cassure, les bourrelets, le ragoût topique, quelque chose de l'usure, du foulage et de la patine des haillons dépouillés. Ce déshabillage vicieux se tonalisait avec la région usinière. Il marquait l'heure ambiguë de cette «pleine eau» clandestine, abrégée et dramatisée par l'apparition des bonnets à poil. Garçons de peine et goujats correspondaient physiquement aux torpides effluences du serein. Ils s'assimilaient le charme paludéen, la douloureuse et toujours convalescente beauté de cette nature suburbaine.

Leur dégaine efflanquée et blafarde, leurs muscles émaciés par places, remplis et presque trop fournis en d'autres, leurs bras maigres, leurs vertèbres saillantes, leurs mollets variqueux, leur suggérait mutuellement de morbides comparaisons, les induisait en de scabreuses espiègleries. De furieux corps à corps aboutissaient à des rapprochements douillets et frileux, à des tendresses détournées....

Oui, comment en arrivèrent-ils, tous ces garnements rogues et fortement émoussés, à se remémorer à présent les tiédeurs veloutées et les insidieuses caresses de l'adolescence? Comment leurs narines peu subtiles retrouvèrent-elles l'odeur spéciale de ces soirs glauques où la campagne fausse s'électrise comme une chambrée de fiévreux? Mais qui expliquera jamais le dynamisme de nos êtres? Et la complaisance du fer que la rouille dévore.... Et la limaille s'accrochant à l'aimant?...

Au surplus, depuis longtemps appâtés de force musculaire, friands d'exploits intrépides, de rixes bien rouges et de défis téméraires, capables d'envier à un rival ses prouesses de fracasse et de pugiliste plutôt que ses équipées galantes, capables aussi de sacrifier une maîtresse à un féal compagnon, à mesure que leur attention se détachait des sirènes échevelées et glapissantes, ils se prirent à admirer le courage et l'impassibilité du patient et à mesure aussi que s'invétérait leur répulsion pour leurs amantes de tout à l'heure, ils se sentirent non seulement indisposés de moins en moins contre cet original, mais trouvèrent son tempérament fort plausible, se prirent même à son égard d'un commencement de compassion, lequel ne tarda pas à dégénérer en une affective indulgence. Ce mystérieux retour d'affinités s'accusa de minute en minute. Jamais ces forcenés n'avaient rencontré ce genre de force, cette bravoure-là, ce mépris des pires ignominies, cette assurance, cette radieuse crânerie, cette désinvolture de jeune dieu supérieur à toutes les lois et à tous les pactes du commun des créatures.

Et le calme céleste qu'il puisait dans son abjection, sa nonchalance féline, son impavide jeunesse, surtout l'ostensible et blasphématoire dégoût de la femme dans ce corps viril d'une cambrure épique, d'un moule ineffable, servi par des attitudes sculpturales, flattait à la fin un penchant qu'ils n'avaient jamais découvert sous leurs rugueuses carcasses et démêlé dans la houle et l'effervescence de leurs postulations.

C'était plus qu'en peintres et en statuaires vibrants, même plus qu'en acrobates et en lutteurs de carrefour qu'ils appréciaient la supérieure plastique de ce mécréant. Non seulement ils l'avaient absous mais ils l'aimaient d'une ambiguë tendresse, ils étaient prêts à embrasser sa cause.

Ils s'abstinrent de joindre plus longtemps leurs invectives et leurs reproches orduriers aux gravelures dont le criblaient les bourrèles; leurs pieds cessèrent de battre la mesure du chahut incendiaire et leurs poings de se crisper au fond de leurs poches ou de se tordre, brandis vers lui comme des casse-tête; l'angoisse serra leur gorge, son fluide leur empoisonna les moelles, leurs entrailles souffrirent pour lui, leur chair pâtit dans sa chair, leurs corps s'incorporèrent au sien....

Détourner chez ces copieux sacripants le torrent des instincts sexuels, déplacer le siège de leurs affections, fomenter l'érotisme le plus subversif: c'était donc là ce qu'avait tramé l'infâme. Le maléfice opérait au delà de ses plus vindicatives espérances:

Il s'était produit en ces natures plantureuses et massives un de ces répréhensibles et véhéments transports qui fanatisaient les païens à la vue des tortures superbement endurées par les martyrs et qui dictent aujourd'hui une impérieuse vocation d'assassin aux gavroches grelottant d'un spasme sanguinaire dans les livides aubades de la guillotine....

Le perturbateur avait suggestionné de tout son fluide ces faubouriens intraitables et bourrus, ces luxuriants sauvageons. Et à présent, en retour, il sentait les ondes de leur monstrueuse sympathie envahir l'espace et l'envelopper, lui-même, des pires baisers et des plus secrètes caresses. Une expression de jouissance sublimée s'épandait sur son visage. On aurait cru assister à l'apothéose d'un confesseur de la foi ravi dans l'invisible chœur des anges. Sa capiteuse agonie troublerait à jamais les sources amatives de ceux qui en avaient été les témoins et ces barbares qui venaient de le livrer aux représailles de leurs femelles devenaient ses premiers néophytes, ses disciples passionnés et vengeurs!

La rage, la haine, la soif de revanche qui avait succédé tout à l'heure en lui à ses remords et à son désespoir, faisait place à son tour à une sensation de béatitude infinie, d'éperdue félicité, de triomphe suprême. Il était fier de lui-même, réconcilié avec sa faute au point d'en tirer gloire: sa conscience légitimait et exaltait ses erreurs....

Les buveurs oubliaient de pinter, les pipes s'éteignaient l'une après l'autre, les voix rudes des mâles se taisaient. Envahis par l'angoisse ambiante, les musiciens renonçaient à torturer leurs cuivres bossués et leurs boyaux de chat, et dans la salle on n'entendait plus à présent que les sinistres glapissements des louves aboyant à la lune par une nuit de gel, ou de faux ricanements d'hyènes tenues en respect par une comminatoire effigie tombale....

Quelque temps, trop occupées de leur victime, elles ne remarquèrent pas le silence réprobateur dans lequel se renfermait la chambrée si tapageuse et si rutilante du commencement de la partie. Mais la possession magnétique s'établissant de plus en plus étroitement entre les regardants et la victime, le fluide qu'ils échangeaient devenant de plus en plus intense, ce calme et cette immobilité autour d'elles leur causèrent une vague inquiétude, puis elles furent intriguées par l'air extatique dont leur proie les narguait, puis, elles découvrirent la crise inouïe qui s'était produite dans les sens de leurs souteneurs.

Damnation! Non content de se dérober à leurs avances et à leurs pratiques, l'aberré passionnel leur volait, leur arrachait les tendresses de ces bons mâles. S'il défaillait, s'il se pâmait ainsi, c'était enivré par le bouquet de leur abominable tendresse.

Désormais elles, les coucheuses et les nourricières fidèles, n'existeraient plus pour ces ruffians débridés!

Se pouvait-il? Plus moyen d'en douter.

Alors, avant de se retourner contre les lâcheurs, elles voulurent en finir avec l'androgyne qui les avait débauchés. Avec une recrudescence de rage, elles se mirent à le griffer, à le mordre, à lui tirer les cheveux. Quelques-unes le percèrent de leurs épingles, de leurs broches, le déchiquetèrent à coups de ciseaux. Les hideuses vieilles proposaient de le mutiler, mais les jeunes les en empêchèrent, ne désespérant pas encore de leurs prestiges. En attendant, elles le faisaient mourir à petits coups. A défaut de sève, elles se gorgeraient de sang. Lui, cependant, continuait de rire aux démons. Son exaltation le rendait disvulnérable ou plutôt, à mesure qu'elles le criblaient de blessures, il lui semblait que ses idolâtres y promenaient des lèvres balsamiques et on n'aurait su s'il se débattait dans les affres du trépas ou dans un spasme de félicité divine.

Ses complices demeuraient stupéfaits, cloués sur place, partagés entre l'envie de le délivrer et la jouissance de cette sublime agonie. Ainsi, les prêtres sacrifient dans la messe le rédempteur qu'ils adorent.

L'ayant vu chanceler, car elles lui avaient ouvert les veines et il perdait le sang en abondance, ils firent un mouvement pour se porter à son secours. Il eût été aussi difficile de parvenir jusqu'à lui que de retirer un fétu de paille du milieu d'un feu de prairie. N'importe, ils l'arracheraient mort ou vif de leurs serres et ils immoleraient toutes ces harpies sur le corps du seul bien-aimé.

Devinant leur impulsion, il eut encore la force de leur faire signe de s'arrêter. Pourquoi subsister plus longtemps? N'avait-il pas épuisé en ces quelques minutes la somme de joies terrestres, vidé jusqu'au tréfond la coupe des voluptés majeures? Il étendit vers eux des mains conjuratrices pleines d'onction et de charité. Avant de les fermer pour toujours, par-dessus l'enchevêtrement et les replis des ménades, il laissa reposer ses yeux d'ombre et de vertige sur le cercle de ces possédés. O ce qu'il y avait de délicieusement félon, d'ineffablement sacrilège, d'amoureusement sinistre dans ces mémorables yeux d'archange déchu!...

Alors, aspirant, inhalant dans un dernier effort de ses poumons toute la dévotion qui émanait de ces ensorcelés, pour s'en griser comme d'un vin eucharistique, pour s'en oindre comme d'un chrême efficace entre tous, n'espérant nul viatique plus digne de son paganisme, lui-même sentit s'épancher, avec la vie, tout ce qu'il couvait de désirs et de nostalgies, tout ce qu'il distillait de sèves, et l'essentiel de son être aller vers eux et se consumer dans les flammes de leur perdition.

A Georges Khnopff.

Il était arrivé à Marcel Gentrix, le dilettante, l'une des très rares fois qu'il eût accepté à dîner,—car il se trouvait mal à la seule idée des présentations, des amabilités de commande et des visages oiseux,—de se rencontrer avec un gentleman anglais nommé sir Lawrence-Frank Whittow.

Le visage nébuleux et énigmatique de cet étranger avait requis son attention au même titre que le piquait tout objet rare, médaille antique ou musique exhumée. Sans deviner la nature de la hantise ou de la possession dont souffrait Frank Whittow, le faux misanthrope devinait en lui un de ces orgueilleux humanitaires, un de ces exceptionnels qui se sont repliés sur eux-mêmes et qui se consument aux passions qu'ils n'ont pu communiquer comme le feu purificateur à une élite de mortels.

Aux yeux du monde extérieur sir Lawrence représentait l'un des trois ou quatre contemporains à qui l'on pût appliquer cette épithète «puits de savoir» et qui eussent été, au moyen-âge, autant de docteurs Faust.

Une série de formidables découvertes dans le domaine des sciences naturelles l'avaient auréolé de gloire et presque de terreur. Il s'attachait à cet homme pâle et fluet, au parler sourd et grave, quelque chose du prestige qui revêtait les sorciers et les thaumaturges, et quelque merveilleuses et même bouleversantes que fussent ses découvertes, les milieux savants attendaient de son génie des conquêtes plus miraculeuses encore. A leur avis leur illustre collègue en savait plus long qu'il ne voulait le dire et le publier.

N'eût-il même pas été nimbé de prestige que sa physionomie eût écarté les familiers et les indiscrets. Agé de trente ans, par moments son visage en accusait dix-huit et d'autres fois cinquante.

Pour définir l'impression que lui avait causée le masque caractéristique du baronnet, Marcel n'avait pas trouvé mieux que de comparer ce masque à un ciel caniculaire pendant une de ces journées de chaos météorologiques où des orages sinistres alternent avec des azurs trop ensoleillés.

Sir Lawrence avait des cheveux très noirs, la barbiche et la moustache peu garnies, des lèvres minces et légèrement sardoniques, mais, remarquables avant tout autre détail de sa physionomie, des yeux extraordinairement bleus, des yeux lucides et impérieux de magnétiseur, avec, par intervalles, ce quelque chose de fuyant et d'oblique que les Napolitains constatent chez lesjettatori.

Marcel Gentrix m'affirma souvent, au temps de ses premiers rapports avec le célèbre étranger, que tout le personnage lui semblait éclairé par une lumière intérieure, étrangement lunaire et sidérale, comme des idées qui se mettraient à luire, comme un fluide psychique, se révélant au sens visuel, et Marcel ajoutait qu'à certains jours critiques et émotionnels cette concentration de rayons moraux était telle en sir Lawrence que les objets autour de lui paraissaient s'estomper et s'amortir, se noyer en crépuscule. Pour me servir de la pittoresque expression de mon ami, c'était alors comme si le soleil se couchait en cet homme.

A la surprise de tous sir Lawrence-Frank Whittow honora Marcel de fréquentes visites. On plaisanta même, pour autant qu'on osât plaisanter le savant anglais, l'amitié subite de ces deux taciturnes. D'abord il fut surtout question entre eux des lois et des phénomènes de la physique. Des expériences établies et contrôlées, ils se lancèrent dans les champs de l'hypothèse, des inductions et des probabilités.

Sir Lawrence était, à ce qu'il déclara lui-même à Gentrix, unpositiviste mystique, c'est-à-dire qu'il croyait au merveilleux, tout en niant le surnaturel. Rien ne lui paraissait impossible ou irréalisable. Et c'était, prétendait-il, uniquement à cause de notre vie matérielle, niaise, outrageusement vénale et cupide, gaspillée en des intérêts mesquins, que nous avions perdu beaucoup des secrets possédés autrefois par les mages. Si les prodiges ne s'accomplissaient plus, c'était pour nous punir de notre indignité.

Précisément à cause de sa foi en la toute-puissance de l'âme humaine, pourvu que cette âme fût dégagée des ignominies qui l'obscurcissent et l'étouffent, Frank Whittow se montrait impitoyable pour les imposteurs et les charlatans, bien plus redoutables et plus néfastes que les sceptiques et les voltairiens ricanant à propos de tout.

Ceci donnera une idée des convictions audacieuses du savant: il estimait possible la génération spontanée et prédisait qu'un jour la puissance créatrice de l'homme ne connaîtrait point de limites et que nos descendants possèderaient toutes les forces dont les esprits superstitieux enrichissent leur dieu ou leur diable.

Les premiers temps Marcel Gentrix éprouva quelque malaise devant la sécheresse, la logique, la raison rigoureuse et aveuglante de sir Frank. Il comparait son ami à un astronome qui ne serait que mathématicien et pas un tantinet poète.

Malgré les progrès de leur liaison, Marcel s'étonnait aussi de trouver sir Lawrence hermétiquement fermé sur tout ce qui touchait au sentiment, au côté amatif de son individu. Avait-il aimé? Ce n'était pourtant point le travail et les préoccupations du savant qui lui modelaient un masque souvent si volcanique, un masque de lave refroidie ou qui répandaient, à d'autres instants, sur ce même visage la douceur navrante et la radieuse détresse d'un jeune martyr.

Cet homme supérieur par l'intelligence devait être immense aussi par la bonté. Gentrix le devinait singulièrement affectueux, mais chaque fois qu'il tentait d'aborder les sujets passionnels, l'Anglais détournait aussitôt la conversation et accompagnait sa parole nette et incisive d'un regard dépouillé de toute sympathie.

Comme de juste la curiosité de Marcel s'accroissait en raison même de l'impénétrabilité de son compagnon.

A cause de la prodigieuse valeur intellectuelle du personnage, Gentrix se disait que pour souffrir et pour se taire ainsi, sa souffrance devait être de celles qui eussent perdu, ruiné, anéanti tout individu moins solidement trempé.

Leurs meilleures causeries ils les eurent en se promenant dans la banlieue, où bon marcheur, l'Anglais entraînait fréquemment son camarade.

Le temps et la saison favorisaient ces courses à travers les paysages de transition entre la campagne et la ville:

La nature était prise du premier frisson de la fièvre automnale. Les feuillages se dégradaient en colorations sublimes de regret et de nostalgie aussi opulentes que le deuil du jour à son déclin. Prés et bosquets contractaient ces nuances de masures d'indigents et de défroques de pouilleux, cette patine fauve et savoureuse de la plèbe à laquelle avait insulté depuis le printemps l'éclat parvenu de la végétation trop verte. L'époque et le milieu s'harmonisaient et, pour me servir de la suggestive inversion de sir Frank Whittow, nos amis se promenaient dans un paysage d'équinoxe et par une température faubourienne.

Ces mots furent prononcés à certaine heure crépusculaire, où la navrance ambiante avait exercé une impression assez inattendue sur sir Lawrence. A la surprise croissante de Marcel Gentrix le savant délaissait ses discours habituels pour se livrer avec une sorte d'enthousiasme à la contemplation des scènes et des personnages qui les entouraient.

Une musique de foire s'élevait dans le lointain, au bout de la vaste plaine, croisée de quelques fossés stagnants et d'aunaies gibbeuses, où des moutons à toison violacée par le couchant cuivreux paissaient une herbe boueuse et jaunissante.

Oui, une musique de foire s'élevait canaille et toute méridionale, là-bas, tout là-bas, derrière ces palissades mal goudronnées que dépassaient des phares, des minarets, des campaniles, des coupoles, des architectures de carton-pâte découpant sur la lourde et poignante mélancolie de la vesprée flamande la silhouette des principaux monuments de Venise.

Et, pour ajouter à la brutalité de l'anachronisme, sous l'horizon gris et pourpré, aux farouches éclats métalliques, ces fantômes, ces larves de palais et de temples orientaux se drapèrent dans une lumière électrique blanche et crue aussi macabre qu'un suaire. O ces chants de gondoliers et ces crinerinsede mandolinistes dans le crépuscule brabançon, dans cette pastorale de banlieue! Il y avait à la fois quelque chose d'hallucinant et de burlesque dans cette improvisation du midi sur le lourd terroir du nord. Elle tenait de la parodie mais aussi du mirage. En écoutant ces sérénades, on aurait eu à la fois envie de rire et de pleurer.

Les deux amis s'étaient arrêtés au bord du talus dévalant vers la plaine où, non loin, paissaient les moutons et, très loin, carnavalait une kermesse vénitienne....

Sir Lawrence prit Marcel par le bras:

—O poète aimant, psalmodia-t-il d'un ton pathétique, savoure l'artificiel de cette irruption d'une pseudo-ville des doges dans ton village à bourgmestres. Ne te moque point trop de ce viol ridicule de la contrée grave et forte en chair par ce turbulent batelage.... Non, tu goûteras bientôt le charme de cette mauvaise rencontre. Il résultera je ne sais quel magnétisme et quelle électricité de cette collision des natures incompatibles.... Quelque chose comme un long baiser que se donneraient deux ennemis intimes. La dissonnance n'est qu'apparente. Crois-moi, les proverbes ne radotent pas toujours; oui, les extrêmes sont faits pour se toucher. Un présage m'avertit que tu en feras bientôt une expérience décisive! N'aimes-tu pas mieux ton lourd et copieux terroir depuis que ces cabotins l'agacent et le piquent de leurs arpèges et de leurs pizzicati? Ce fond ricaneur du tableau accentue la mélancolie extatique, la solennité du premier plan.... Respecte cette invention saugrenue et applique-toi à en dégager le symbole.... Ce caprice forain te résume toute notre vie où les chimères souvent funambulesques s'efforcent d'étouffer et d'anéantir les impérieuses et pesantes réalités....

«Tu t'étonnes de m'entendre parler ainsi. Apprends que comme toi j'aime et je suis poète. Comme toi j'ai souffert d'amour et j'ai pleuré et chanté, pleuré du sang et chanté des sanglots, ainsi que pleure, saigne, chante et ricane cette nuit vénitienne dans la léthargie de ton dolent pays.... Puis, à force de m'être leurré de fantasmagories, d'avoir trop magnifié et exalté les pauvres êtres prosaïques, souvent indignes, que mon cœur élisait pour ses fétiches adorés, je n'ai plus aimé que le rêve; c'est-à-dire qu'à présent mon imagination crée de toute pièce ce que j'aime.... Et ici, mon cher Marcel, je vous ferai remarquer que je parle tant au propre qu'au figuré. Le savant exécute la fantaisie du poète. Oui, je crée ce que j'aime et il ne dépendra que de toi de m'imiter....

La voix musicale et charmeresse de sir Lawrence se fit encore plus insidieuse et s'estompa d'inflexions aussi morbides que l'agonie des toisons blanches au sein du brouillard.

Et sa pâleur évoquait celle de l'hostie dans l'ostensoir, il resplendissait comme si Dieu se levait en lui:

—Écoute-moi bien. L'heure se prête à mes confidences et ce crispant décor de la plaine atrabilaire lutinée par des pitres exotiques correspond même assez providentiellement à l'expérience que nous entreprendrons tout à l'heure.

«J'ai surpris le secret de ta mélancolie. Tu souffres de l'insupportable antinomie entre le vœu de ton être et celui de la masse qui nous régente; mais tu souffres plus encore peut-être d'un immense besoin d'éternelle jeunesse. Sans cesse la nature implacable intervient pour te dire ton rôle éphémère.

Un jour cette aveugle et ingrate nature te sonnera le départ, alors que tu es, avec moi, le seul être qui la sente, qui l'admire et qui l'aime d'une éperdue affection panthéiste, comme elle devrait être sentie, admirée et adorée de tous. Tu te désoles à cause de notre vie passagère, pauvre poète.... J'ajouterai que l'injustice de tes chers mais stupides semblables augmente ta douleur chronique. Parce que tu ne te confines pas dans leurs cultes de commande et dans leurs adorations permises, ils t'accusent, toi le religieux jusqu'au fanatisme, de sacrilège et d'impiété. O vivre, largement vivre, ô vivre toute la vie! Vivre en communion totale avec la nature!

«Je dois te dire en toute franchise que les hommes normaux, s'ils lisaient comme moi dans ton cœur, te traiteraient de fou. Parbleu, tout grand savant qu'ils m'ont proclamé ils m'enfermeraient s'ils se doutaient seulement de ma capitale «découverte»; de celle que je vais te révéler....

«Ton hyperesthésie te rapproche de l'état que la crédulité attribuait aux dieux. Oui, ton état est maladif. Mais quelle maladie sublime! Celle qui nous permet de nous unir à tout ce qui compose nos délices.

«Nos imaginations confinent aux transports de la folie! te diront les moralistes et les symétriques austères. En les prenant au mot, qu'y aurait-il là de si alarmant pour nous? Avec la folie, n'est-ce pas l'au-delà qui commence? Pour employer une expression de mon métier de savant, la folie n'est-elle pas l'éclipse, l'évasion de l'âme tellement impatiente qu'au moment de s'en aller elle n'a pas même pris le temps d'éteindre le corps comme le chimiste le fourneau? Et le cadavre survit à la pensée!

«Ah! j'ai pénétré ton être indifférent, ta monstruosité sublime. Exulte, je t'apporte la consolation, le soulagement et, le jour où tu voudras, l'oubli.... J'avais étudié la plupart des fluides, mais il fallait un sujet tel que toi pour me montrer le fluide qui les réunit tous, ce fluide de sympathie absolue, qui te met en contact permanent avec l'éternité et l'infini....

«Sans que tu t'en doutais j'ai observé et étudié les progrès de ta précieuse maladie. Le moment est venu d'accomplir sur toi l'opération qui couronnera mes découvertes et qui t'apportera le baume, la volupté, le soulagement. En un éclair à la fois plus suave et plus atroce que le spasme, toi, la bonté et l'amour même, tu vas pouvoir réunir les tronçons de ton idéal. Persuade-toi que ton corps actuel n'est qu'une apparence. Ose te contempler dans l'infaillible miroir, dans le reflet de ta vie mentale, dans la magnificence et la frénésie de ton imagination. Tiens, regarde!»

Et de la main sir Lawrence Whittow lui montra le petit berger, seul visible, émergeant de la buée paludéenne où se noyaient depuis longtemps les formes houleuses de son troupeau.

Il faisait extraordinairement tiède et doux, un peu humide, comme si le dernier sourire de l'été s'humectait de discrètes larmes. L'air se tendait de filandres chatouilleurs.

C'était le temps propice aux confidences, aux réconciliations et aussi aux adieux.

Il y avait dans cette poignante tiédeur septembrale comme l'onguent, les charpies et les baumes qu'on applique sur les blessures du cœur après les opérations suprêmes. Plus impressionnable encore que d'ordinaire, Marcel ressentait jusqu'au malaise cette atmosphère, cette lumière, cette température d'hôpital psychique.

Aux bêlements des ouailles que le brouillard semblait multiplier, répondait toujours au loin la musique foraine aussi criarde que la peinturlure du panorama et que les feux de Bengale trouant parfois la blancheur fantômale de cette ville en effigie.

Marcel, obéissant à sir Lawrence, regardait le petit berger. D'abord indifférents, ses yeux se remplirent d'extase.

Sublime vision! Elle incarnait les préférences, les vœux et les désirs du poète. Un jour Marcel avait souhaité ce costume de velours mordoré; une autre fois il enviait à un manœuvre maçon le port crâne et avantageux de sa méchante casquette marine.... Tout ce que Marcel avait aimé en secret, sans espoir, tout ce qui chatouillait, pinçait ses fibres amatives, caresses de l'imagination, nostalgies lancinantes, tout ce qui lui avait étreint doucement le cœur en précipitant les battements, se concentrait en ce jeune gars.

Il se campait dans une attitude que Marcel n'avait rencontrée qu'une seule et mémorable fois chez un apprenti au repos. L'adolescent possédait ces yeux divins sous la caresse desquels le poète eût affronté les pires supplices, cette bouche friande dont les baisers aviseraient encore l'incarnat; un corps nerveux modelé comme par une gageure de l'amour et de la force, et dont le velours des vêtements flattait au lieu de dissimuler les proportions harmonieuses et les reliefs vigoureux.

Éclairé dans une dernière flambée de soleil rouge, son isolement, l'immensité du décor, la moquerie même des profanations lointaines lui prêtaient une splendeur de plus. Aux yeux de Marcel, affolé et râlant d'idolâtrie, il réalisait le plus bel être humain, l'idéal de notre enveloppe charnelle, le chef-d'œuvre d'un créateur qui eût éclairé le corps d'Antinoüs par l'âme de Parsifal.

Marcel s'approchait pour s'agenouiller devant lui et panteler, sous ses regards et son souffle céleste, mais au moment de l'aborder, il s'aperçut que les détails de ce délicieux ensemble de perfections plastiques se désagrégeaient ou se vulgarisaient et qu'il ne restait plus, à deux pas de lui, qu'un assez galbeux petit pastoureau qui le dévisageait d'un air à la fois cajoleur et effronté.

Il recula et, se tournant vers sir Lawrence, il s'écria d'un ton déchirant: «Ah, pourquoi ne m'as-tu point fait mourir avec ce fantôme! Il m'eût été un délice sans pareil de m'évanouir et de me dissiper en lui!»

Le baronnet lui prit la main:

—Il ne s'est pas évanoui pour toujours. Pour le revoir il te suffira de le conjurer. Mais ce n'est pas un spectre ou une ombre; c'est ta propre substance, c'est toi-même. En un instant tu prenais ta revanche de la nature créatrice; tu revêtais la forme seyant à ton esprit. Eh bien, tu te retrouveras à cette image par la puissance de l'amour, chaque fois que dans tes sentiments pour le prochain tu ne consentiras à voir que ses qualités et que tu l'isoleras de ses défauts. Et tu ne seras jamais plus accompli, plus irréprochable que le jour où tu parviendras à découvrir en la personne de ton plus mortel ennemi, un mérite caché, une vertu que ta haine refusait toujours de lui accorder.

«En te représentant avec obstination quelques traits louables de ton ennemi, ne fût-ce que le moindre plaisir qu'il t'aura procuré, peu à peu l'être haïssable que tu évoquais acquerra la beauté dont tu pares tes visions préférées. Il se transfigurera, il revêtira des formes plus sublimes que celles dont l'absence vient de t'inspirer le dégoût de la vie. Il te séduira, pétri dans le marbre des statues grecques, dans la chair des éphèbes favoris des Césars et des Sages; il surgira dans les effluves des parfums et les ondes des harmonies auxquels s'attachent tes plus intimes souvenirs; lui-même possédera la voix pathétique de tes obsessions musicales, la couleur de ses vêtements sera puisée à la palette de tes peintres aimés, mieux, empruntée aux haillons des libres voyous qui lui servirent d'avant-coureurs; l'horizon qui l'encadrera reproduira le ciel de tes préférences; ses allures et ses gestes s'inspireront de tes grands souvenirs gymniques, et dans son haleine tu respireras les printemps et les automnes, la fleur et le fruit de tes rencontres les plus délectables. Il est possible qu'une flamme meurtrière persiste à briller dans son regard. Encore un effort, obstine-toi, appelle à toi toute la force du pardon. Et à ces incantations toutes puissantes, je te le jure, s'éteindra peu à peu cette lueur incendiaire pour faire place à la rosée touchante des meilleures larmes que l'on pleurera sur toi,—et quand tu verras ton ennemi féroce transformé en cette créature idéale, en ce prodige de beauté et de bonté, un indicible bien-être au cœur t'avertira de mourir au plus vite, par crainte de survivre à ce miracle, à ce triomphe de la charité, et alors, ô très cher rêveur, il suffira à tes lèvres de s'oublier sur les siennes en un baiser si profond que ton âme y sera noyée!»

Depuis longtemps le petit berger et ses ouailles s'étaient enfoncés dans les ténèbres, laissant le champ libre aux mauvais garçons, rôdeurs ou marlous, et, là-bas, la cité artificielle continuait à éclater en barcarolles, en pétards et en illuminations crues, toute blanche aux confins de la vaste plaine ambiguë et complice. Un peu de lune grimaçait dans le ciel.

Et plus que tout à l'heure cette détresse de la plaine diffamée et cette gaîté de la ville postiche distillaient une énervante ironie.

Peu à peu cependant, la cité de pacotille sembla se concilier la campagne bourrue. Un rapprochement s'établissait.

—Les ennemis s'embrassent! prononça sir Lawrence d'une voix dont l'accent le fit frissonner lui-même.

Reportant les yeux sur son ami Marcel, le baronnet s'aperçut que celui-ci, devenu très pâle, faisait le geste d'étreindre quelqu'un au passage; puis il le vit défaillir et choir dans la rosée.

Marcel venait d'expirer avec un sourire de béatitude, un sourire plus triste que le dernier baiser de la lumière électrique à cette campagne borgne.


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