X.

«--Misérable! criait-il, tu n'es donc pas mort!... Attends!... attends!... que j'aille l'achever!... Vous y passerez tous... toi.. la mère... l'enfant... le fruit du crime... tous... tous... infâmes!... Je veux tout exterminer...«A ces derniers mots, ses forces le trahirent et il retomba épuisé sur le gazon. Je n'étaie guère mieux accommodé que lui, et bientôt les objets prirent à mes yeux une forme vague, et les sons n'arrivèrent plus à mon oreille que d'une manière confuse. Quand je revins à moi, le lieu de la scène avait changé. J'étais étendu sur un lit de sangle dans la même chambre qu'Agathe, la seule qui fût habitable dans notre maisonnette. Le docteur enlevait le premier appareil et cherchait à extraire la balle qui était restée dans ma blessure. Je jetai vivement les yeux du côté de l'accouchée; elle semblait plus calme, mais l'ardeur de la fièvre était encore empreinte sur ses joues; sa respiration, courte et saccadée, parvenait jusqu'à moi et me serrait le cœur.«--Beaupertuis, j'abrège ces tristes détails. Pendant trois semaines la même pièce renferma deux agonisants que dévorait le mal. Dans les heures lucides, Agathe et moi nous nous penchions l'un vers l'autre et échangions de douloureux regards. On nous avait défendu de parler: eussions-nous voulu enfreindre cette défense, la force nous aurait manqué pour cela. La maladie d'Agathe était une fièvre puerpérale, qu'aggravaient la somnolence et des congestions au cerveau. Le délire ne la quittait pas; le sang battait les artères avec une telle force, qu'on entendait presque les pulsations. Quant à moi, ma plaie s'était envenimée et demandait des soins continuels; l'aspect en était du plus mauvais caractère, et des escarres dangereuses donnèrent plus d'une fois de l'inquiétude à notre bon docteur. Le digne homme se montra d'un dévouement à toute épreuve, il plaça près de nous à demeure un de ses meilleurs aides, et venait nous voir lui-même tous les trois jours. Aucun secours ne nous manqua; les villageoises se relevaient pour passer les nuits à notre chevet, et le curé du lieu ne quittait plus la maisonnette.«Hélas! rien ne put sauver Agathe. L'épreuve avait été trop rude; elle y succomba. La vigueur de sa constitution ne servit qu'à prolonger son agonie et à la rendre plus affreuse. Pendant les deux derniers jours qu'elle passa dans ce momie, des scènes déchirantes se succéderont sous mes yeux. Aux approches de la mort, sa tête s'était dégagée; la malade avait retrouvé toute la netteté, toute la sérénité de ses idées. Elle fit approcher mon lit du sien, et me prenant la main, elle me dit d'une voix douce comme celle des anges:«--Mon ami, je vais partir. J'ai commis une faute; le ciel me punit, je me soumets à sa justice. Mais je te laisse une enfant; tâche qu'elle soit plus sage et plus heureuse que sa mère. D'en haut, je veillerai sur vous; toi, écarte d'elle les mauvaises pensées. Et surtout, ajouta-t-elle en poussant un soupir, soustrais-la à la vengeance de mon mari. C'est un homme implacable; il la tuerait.«Sur le désir qu'elle en exprima, on lui apporta alors sa fille, qu'elle combla de caresses et berça sur son sein jusqu'au moment où ses forces la trahiront. Deux heures après, c'en était fait de la pauvre femme; elle exhalait son dernier souffle en tendant les bras vers moi.«Jugez de ma douleur, Édouard: elle me jeta dans une nouvelle crise et amena une longue rechute. A diverses reprises, le médecin désespéra de me sauver; ma plaie était horrible à voir, et des accidents nerveux éloignaient l'emploi d'un traitement énergique. Pour que je sois sorti vivant de cette épreuve, il fallait la richesse d'organisation et la vigueur du sang qui me sont échus en partage. Cent autres à ma place ne se seraient pas relevés de ce lit de douleur. Enfin, les plus fâcheux symptômes disparurent, la fièvre céda, j'entrai en convalescence. La jeunesse fit le reste, et à part un sentiment de langueur qui persista pendant quelques mois, il ne me resta bientôt plus aucune trace de cette rude secousse. La blessure morale fut plus lente à guérir. On ne perd pas ce que l'on a aimé sans qu'un vide se fasse dans l'existence et sans qu'on cherche longtemps autour de soi les joies évanouies et le bonheur disparu. Ma pensée ne pouvait s'habituer à l'absence d'Agathe; il me semblait qu'elle n'était pas loin et qu'elle allait venir. Je la voyais partout, dans tous les sentiers ou nous avions l'habitude de marcher ensemble. Quelques instances que fit le docteur pour m'arracher au Val-Suzon, je m'obstinais à y séjourner, comme si j'eusse dû la voir reparaître, me sourire encore et embrasser son enfant. Peut-être aurais-je persisté dans cette misanthropie et cet isolement, si le chef de la maison Grabeausec n'était venu en personne pour vaincre ma répugnances et m'emmener dans sa voilure.«Ce fut alors que je songeai à ma Jenny, ce seul et précieux legs de la mourante. L'enfant venait à souhait: sa nourrice, Marguerite, était une villageoise qui avait passé la jeunesse, et dont l'âge roulait entra trente-cinq et quarante ans. Robuste, bien constituée, elle avait de plus l'expérience et la maturité qui inspirent la confiance. Déjà elle s'était attachée à son poupon comme l'eût fait une mère, avait songé pour moi à mille petits détails, au baptême, au vaccin, à tout ce cortège de soins qu'exige l'enfance. Quand je quittai le Val-Suzon, Jenny était une belle et grosse fille, et elle ne pouvait que gagner à passer encore quelque temps dans cette vive atmosphère de la montagne. Je le sentais, et pourtant une inquiétude vague pesait sur mes résolutions. Les menaces de Poussepain les recommandations et les prières d'Agathe me revenaient à la mémoire. Si cet homme allait déchirer de ses mains ce dernier gage d'une triste union, assouvir sa vengeance sur cette faible créature! Cette idée m'obsédait, et à peine arrivé à Dijon, je m'informai de l'état de mon adversaire.«Quoique l'ex-dragon n'eût pas quitté le lit, on avait l'espoir de le tirer d'affaire. L'œil était perdu; la balle en avait brisé le globe, mais l'obliquité du coup avait diminué la gravité de la blessure, et aucun organe essentiel n'était lésé. La cure demandait des soins et du temps, surtout du repos. Cette dernière circonstance me rassura; je crus Jenny en sûreté au Val-Suzon, et résolus de l'y laisser pendant quelques mois encore. La nourrice était une femme prudente; mes générosités devaient d'ailleurs stimuler son zèle. Plus tranquille de ce côté, je recommençai le cours de mes voyages, et y cherchai une diversion à mes regrets. Fragile et changeante nature que la nôtre, Édouard! Au bout de quelques semaines, j'avais repris goût à la vie; le souvenir d'Agathe n'était plus ni aussi amer, ni aussi sombre; il avait quelque chose de doux et de mélancolique, et réchauffait mon cœur au lieu de le dévorer. Peu à peu je m'habituai à porter sur l'enfant qu'elle me laissait la tendresse que m'avait inspirée la mère, et je croyais rester fidèle à cette mémoire chérie en me dévouant à ce fruit de ses entrailles.«Les choses allèrent ainsi pendant plusieurs mois. J'arrangeais mes itinéraires pour passer quelques jours au Val-Suzon et y jouir des caresses de ma fille; je m'informais de ses besoins, je jouissais de ses progrès. Les dents poussaient, et avec elles commençait ce premier babil si charmant à entendre. Les visites me rendaient fier et heureux; je m'ouvrais aux illusions de la paternité, je m'abreuvais à une nouvelle source de joies. Cependant un jour ma sécurité fut troublée Au dire de la nourrice, un individu étranger au pays avait paru au Val-Suzon et semblait rôder autour des chaumières. Je pressai Marguerite de questions; je lui demandai quelques détails sur cet homme, sur son signalement; elle ne put rien me dire, sinon qu'il était grand, sec et borgne. Cette dernière circonstance me frappa; je retournai à Dijon très-préoccupé et résolu à éclaircir mes doutes. J'y achevai mon enquête au sujet de Poussepain; il commençait à sortir et c'était lui probablement que l'on avait aperçu du côté de la montagne. Sitôt que je fus certain du fait, je pris un parti décisif.«Le lendemain j'étais en route pour le Val-Suzon dans une bonne voiture. Tout y avait été disposé pour un voyage; quelques provisions, des oreillers, un manteau, rien n'y manquait. Je fis part de mes projets à la nourrice et lui proposai de m'accompagner. Son mari et son dernier enfant venaient de mourir, elle restait seule au monde; la pauvre femme n'hésita pas; elle se déclara prête à me suivre. Je fis mes conditions et dictai des ordres. Marguerite devait garder le plus profond silence sur ce quelle avait vu au Val-Suzon.Il était inutile que Jenny connût le mystère de son origine et les catastrophes qui avaient accompagné sa naissance. Pour tout le monde c'était une orpheline dont je prenais soin, et l'enfant elle-même ne devait me regarder que comme son meilleur ami. Pour éloigner d'elle les vengeances de Poussepain, ces précautions me semblaient nécessaires, et j'organisai ainsi, dès le premier jour, une espèce de cordon sanitaire contre les caquets et la curiosité. Les événements me prouveront que tant de prudence n'était pas vaine.«Le chemin qui conduit au Val-Suzon débouche sur la grande route par une allée d'ormes qui le masque en grande partie. Ma voiture, qui portait la nourrice et l'enfant, arriva jusqu'à ce point sans faire de fâcheuse rencontre; mais là, à travers une éclaircie, se dessina une apparition qui vint me glacer d'effroi. Un homme montait la côte à cheval, et sa figure était trop caractéristique pour que je pusse m'y méprendre. C'était mon inévitable ennemi, auquel l'accident récent donnait tous les airs d'un cyclope. De son dernier œil il interrogeait les environs, et si j'eusse continué à tenir le même chemin, en moins de dix minutes nous devions nous trouver face à face. Par un mouvement rapide comme la pensée, je grimpai sur le siège à côté du conducteur, et, tournant sur la gauche, j'engageai la voiture au soin d'un fourré épais. Quand elle se trouva hors de vue et couverte par le feuillage, je descendis et allai surveiller les mouvements de l'ennemi. Je ne m'étais pas trompé; Poussepain quitta la chaussée pour prendre la longue avenue qui conduit au village. Son air était plus farouche que jamais, et quand il passa devant le petit bois où nous étions cachés, il s'arrêta comme l'ogre qui sent la chair fraîche, tint son œil fixé sur cette masse de verdure, et parut hésiter. Si j'eusse fait le moindre mouvement, le secret de notre retraite était trahi et peut-être un nouveau drame eût-il commencé dans ces solitudes. Heureusement l'immobilité du feuillage détourna les soupçons de Poussepain, et nous entendîmes le pas de son cheval s'éloigner peu à peu. Dès qu'il fut hors de vue, je ramenai rapidement la voiture dans le sentier, et me dirigeai au trot vers la grande route. Là, au lieu de suivre la direction de Dijon, je pris à droite pour gagner Sombernon et Beaume par des chemins de traverse. Je me crus en sûreté que lorsque j'eus atteint Lyon et déposé mon précieux fardeau dans mon modeste logement.«Depuis cette époque. Beaupertuis, et il y a dix-sept ans de cela, j'ai revu vingt fois ici, à Lyon, ailleurs même, cet œil terrible, cet œil vengeur qui, de loin en loin, m'apparaissait et venait se fixer sur moi. Poussepain ne m'adressait point alors de provocation, mais il me suivait obstinément; il s'attachait à mes pas comme s'il eût voulu arriver par ce moyen jusqu'à l'asile de sa victime. Il m'a pardonné peut-être, mais non au fruit de l'adultère. Aussi jugez de mes transes pour cet enfant, et quel soin j'ai mis à entourer son existence du plus profond mystère. Je n'arrivais chez moi qu'après mille détours; je changeais de logement tous les trimestres; aucun bail n'était contracté sous mon nom. Quand mes amis voulaient pénétrer les secrets de mon intérieur, j'entrais dans des colères affreuses: je me cachais de tout le monde, de ma fille même, de Marguerite, dont je craignais les indiscrétions. Ma vie s'est écoulée au milieu d'angoisses pareilles, et je craignais, à chaque retour de voyage, de trouver ma maison inondée de sang.«Heureusement une grande joie effaçait toutes ces peines. Ma fille était là; je la voyais croître, se développer sous mes yeux. Je passais des heures entières à écouter son babil, à me mêler à ses jeux, à épier ses caprices ou à essuyer ses larmes. C'était mon Agathe qui semblait revivre et me sourire encore. Quel bonheur m'a valu cette enfant! que de tendresses j'ai versées sur elle! Nul mobile n'a exercé plus d'influence sur ma vie! Je n'ai rien fait d'essentiel qui ne fut à son intention; pour elle le travail me semblait léger; je portais gaiement le harnais du voyageur, et songeais aux colifichets que je lui achèterais à mon retour. Avant que j'eusse une fille, je n'avais pas d'autre ambition que celle d'exceller dans ma partie; ni la grandeur ni la fortune ne me tentaient. Assez d'éclat s'attachait à mon nom pour que je voulusse rajouter une certaine auréole de désintéressement. J'étais Potard le prodigue, le don Juan des cafés, le Balthazar des tables d'hôte; toujours prêt à offrir, tenant presque consommation ouverte. Mes épargnes s'en allaient en verres d'absinthe, en punchs à la romaine, en vins d'extra, en bichoffs homériques, sans compter d'innombrables cruches de bière. Des que Jenny fut là, une révolution s'opéra dans mon humeur: si j'avais pu devenir avare, je le serais devenu. Toujours est-il que je serrai mon jeu, que je ne fis plus le magnifique à tout propos, que je ne poussai plus avec le même acharnement au débit des liquides. Dame! Jenny grandissait; il fallait songer à lui amasser une dot. La dot de Jenny! Quel courage ce mot m'a donné! Les Grabeausec lui doivent une partie de leur fortune.«Il faut vous dire, mon jeune ami, que j'avais un intérêt dans les bénéfices de la maison: c'était bien le moins, après huit ans de voyages. Là-dessus je fondai l'établissement de ma fille. J'y travaillai avec une ardeur, avec un élan dont vous n'avez pas d'idée; un père a tant de courage! Le ciel et la droguerie ont béni mes efforts. Aujourd'hui, Édouard, ma petite Jenny est à la tête de quatre-vingt mille francs; oui, quatre-vingt mille francs en beaux écus! Vous pouvez le demander aux Grabeausec; la Somme est en compte courant chez eux. Quatre-vingt mille francs, c'est un chiffre assez rond, n'est-ce pas, Beaupertuis? ajoute Potard en prenant la main du jeune homme.--Certainement, répliqua Édouard, dont l'embarras avait été croissant pendant cette dernière confidence; certainement, troubadour; la dot est convenable. On pourrait être plus mal partagé.--Avec quatre-vingt mille francs, poursuivit Potard, on n'épouse pas le fils d'un pair de France, encore moins un prince du sang; mais nous autres, gens du commerce, nous ne portons pas nos vues si haut. Qu'il vienne seulement un honnête garçon, fils de négociant ou de manufacturier, et je lui dirai, en lui frappant dans la main. Touchez là; ma fille est à vous.»Tous ces mois étaient dits avec une intention telle, et accompagnés de gestes si expressifs, qu'il devenait impossible de ne pas comprendre le sens qu'y attachait Potard. Cependant le jeune nomme demeurait aussi froid que si cette histoire ne l'eût pas touché directement. A la vue de ce flegme, le voyageur ne put réprimer son humeur.«Hum! Édouard, ajouta-t-il avec quelque insistance, y êtes-vous?--Mais non, père Potard, répliqua celui-ci en feignant un air dégagé, non, je vous assure.--Ah! vous n'y êtes pas, monsieur Beaupertuis, dit alors Potard d'un ton sévère; eh bien! je vais m'expliquer plus clairement.»X.L'ANCIEN ET LE MODERNE.«Jeune homme, poursuivit Potard en donnant à sa voix un accent de plus en plus solennel, vous vous tromperiez étrangement si vous ne voyiez dans ma confidence que le désir de vous distraire et d'intéresser votre curiosité. Voici bien des années que ce secret demeure enseveli dans mon cœur, et vous êtes le seul homme en faveur de qui je me sois départi de ma réserve. C'est la fatalité qui le veut; ce secret doit être désormais le vôtre comme le mien. Il est des choses qu'il fallait vous apprendre avant de vous demander compte de vos intentions et de vos desseins. Maintenant, monsieur Beaupertuis, répondez-moi d'une manière catégorique, avec franchise, avec loyauté. Songez-vous à mettre à couvert l'honneur d'une jeune fille que vous avez séduite? Consentez-vous à épouser ma Jenny, l'enfant d'Agathe? Voyons, expliquez-vous.»Pendant tout ce récit, Édouard avait eu le temps de prendre une détermination et de préparer son rôle. Aussi fut-ce de l'air le plus naturel du monde qu'il répondit;«Mais vraiment, père Potard, je ne sais ce que vous voulez me dire! L'amour paternel vous égare; en quoi puis-je être mêlé à tout ceci?--Jeune homme, reprit le voyageur en s'emparant de ses deux mains, prenez-y garde, votre sang-froid m'exaspère. Voilà une dissimulation qui est bien de notre époque! L'hypocrisie à côté de la trahison!--Monsieur Potard! s'écria Beaupertuis s'animant à ce reproche.--A la bonne heure, vous vous fâchez; j'aime mieux çà. Jeune homme, vous devez penser qu'à mon âge on ne se jette pas dans les choses à l'étourdie. Les modernes sont des roués, je le sais; mais ils n'en sont point encore à peloter les anciens. Donc, pas de mauvaises défaites; ce serait du temps perdu. Traitons ceci d'après les procédés d'autrefois, s'il vous plaît. Dites-moi tout uniment non, et je verrai ce qui me reste à faire; mais quant à battre la campagne et à me glisser entre les mains, ne l'espérez pas, Beaupertuis! Je vous tiens, saprelotte, et je ne vous lâcherai pas.--Monsieur Potard, reprit le jeune homme d'un ton calme, vous êtes monté et prévenu; vous êtes le jouet d'un malentendu et d'une méprise; cela excuse à mes yeux ce que vos paroles peuvent avoir de blessant. Parlez donc, expliquez-vous avec plus de détail, et que je sache au moins sur quoi vos soupçons sont fondés.»En prononçant ces mots, Édouard avait pris des airs si diplomatiques et un aplomb si étudié que l'irritation du voyageur ne lit que s'en accroître.«Ah! il faut des preuves? s'écria-t-il; nous marchons le code à la main; je joue au magistrat! Encore la méthode moderne! Les séducteurs d'aujourd'hui se mettent en règle avec la loi! A moins de les prendre la main dans le sac, ils se tirent de qualité. Très-bien! Vous voulez des preuves, monsieur Beaupertuis? alors écoutez!--J'écoute! répondit Édouard sans rien perdre de sa tranquillité.--Je veux bien, jeune homme, que vous ayez une pauvre idée de la perspicacité de vos chefs de file. Le mépris de l'âge et de l'expérience est encore une invention récente; mais il ne faut pas en abuser. Par exemple, si simple que soit un homme, croyez-vous qu'il puisse se méprendre sur le motif qui vous guidait, lorsque je vous surpris dans ma maison, sur le palier de mon appartement?--Mais il me semble, dit Édouard, que je vous donnai alors une explication, et qu'elle parut vous satisfaire.--Vous voyez que non, Beaupertuis. Et plus tard, quand nous eûmes quitté la place Saint-Nizier pour aller loger aux Brotteaux, pensez-vous que je me sois trompé sur l'apparition nocturne qui troublait mon repos? Vous entriez alors chez moi à la faveur des ténèbres, jeune homme, et par le chemin des voleurs.--L'accusation est grave, monsieur; quelles sont vos preuves? répliqua Édouard avec son calme imperturbable.--C'est cela, des preuves! toujours des preuves! Procédé moderne! Nous sommes ici comme aux assises. On fait un appel à la conscience d'un homme, et il vous répond par des arguments d'avocat. Vous verrez qu'il faudra désormais faire constater les séductions par huissier, et fournir le témoignage judiciaire du déshonneur de nos enfants! Oh! les modernes! les modernes! Mais où avez-vous donc le cœur, malheureux!--Voyons, père Potard, dit Édouard en l'interrompant, ne vous exaspérez point ainsi. Vous êtes la victime d'une illusion, c'est tout ce que je puis vous dire. Voici trois ans que je n'ai pas mis les pieds à Lyon. Toujours en voyage! toujours!--Je vous attendais là, jeune homme. C'est vrai: vous êtes un tacticien habile; quand le moderne se mêle d'intriguer, il n'y épargne pas la façon. Vous avez dressé ce finaud d'Eustache, et il vous sert à dépister les chiens. Pour tromper un Argus incommode, rien ne vous a coûté, ni les lettres venues de loin, ni le timbre de la poste, ni la complicité de votre commis. Ah çà! vous nous prenez donc pour des buses, pour des oies domestiques, pour des pingouins? ajouta le voyageur en se croisant les bras avec indignation. Est-ce que vous vous imaginez que nous sommes nés d'hier, jeune homme, et que nous ne voyons pas des ficelles qui sont grosses comme des câbles?»Potard était si évidemment monté, que Beaupertuis, malgré toute son assurance, n'osa pas l'interrompre d'une manière ouverte, et se contenta de jeter les yeux à droite et à gauche comme un homme qui voudrait quitter la partie.«Ah! des preuves! poursuivit son interlocuteur; il vous en faut absolument? Cherchons donc s'il n'en existe pas quelqu'une. Qui sait si le hasard, dans sa justice aveugle, n'aurait pas trahi le coupable?»Édouard devint plus attentif et examina le vieux voyageur avec défiance. De son côté, Potard cherchait à le pénétrer avec un regard plein de menace et d'ironie. En même temps il étendait la main vers l'oreille gauche du jeune homme.«Qu'avez-vous donc là, monsieur?» lui dit-il.Beaupertuis ne put se défendre d'un moment de trouble; mais ce ne fut qu'un oubli imperceptible, la durée d'un éclair.«Où donc, monsieur? répondit-il froidement.--Ici, poursuivit Potard avec quelque impatience, sous mon doigt; touchez donc votre cartilage.»Le jeune homme, comme pour se rendre à l'invitation de Potard et avec une insouciance affectée, porta la main à son oreille.Bah! dit-il, une écorchure!--Une écorchure! s'écria Potard dont les yeux s'enflammaient de colère. Bien trouvé! explication moderne! Monsieur, monsieur, ajouta-t-il en s'échauffant, les écorchures ne laissent pas des cicatrices de ce calibre: c'est un trou de grenaille que vous avez là, monsieur; et ce trou, c'est mon fusil qui l'a fait, la nuit où vous sortîtes de chez moi à la dérobée, en fuyant devant ma vengeance comme un filou, comme un malfaiteur.--Vous m'injuriez gravement, monsieur Potard, dit Beaupertuis avec quelque fierté.--Vous n'êtes pas au bout, jeune homme, et vous me traînerez en police correctionnelle si cela vous convient. Genre moderne; vous êtes digne d'en user. Voyez-vous, je vous ai conduit ici avec l'intention de vous prendre par les sentiments. C'est dans ce but que je vous ai raconté mes aventures et les circonstances romanesques au milieu desquelles ma Jenny est née. Je voulais vous toucher, vous amener ainsi à un aveu. En me dépouillant entièrement pour ma fille, je croyais faire une part suffisante à la question d'intérêt, et je comptais sur votre désintéressement pour ajouter ce qui peut manquer de ce côté. C'était une expérience; il s'agissait de savoir si vous aviez de l'âme: j'ai trouvé chez vous un caillou en place du cœur.--Monsieur!--Oui, monsieur, et vous n'êtes pas le seul. C'est encore une découverte moderne; l'égoïsme et l'intérêt pétrifient tout aujourd'hui. Voici un quart d'heure que je vous observe: vous n'avez pas eu un seul élan généreux, pas une inspiration naturelle. Vous avez tout calculé; vos gestes, vos paroles, votre contenance.--Monsieur Potard...,--Laissez-moi achever, jeune homme, et nous réglerons nos comptes ensuite. J'ai donc essayé de toucher votre cœur: il est resté insensible. Maintenant, retenez bien ceci: le séducteur de ma Jenny n'aura de repos ici-bas que le jour où sa faute aura été réparée. Je n'ai pas placé toutes mes affections sur une seule tête, tremblé pour elle toute ma vie, épuisé ce que la tendresse d'un père peut imaginer de dévouement et de soins, sacrifié à cette enfant mon bonheur, mon repos, ma gaieté même, pour que l'œuvre de tant d'années vienne se flétrir au contact d'un Machiavel blasé avant l'âge, d'un tartufe, d'un Escobar, d'un jésuite...--Monsieur, ces insultes...--Prenez-les comme vous voudrez, jeune homme, s'écria Potard avec emportement: je ne rétracte rien. Allez, vous n'êtes pas au bout. Ah! vous voulez ruser avec moi, jouer au fin et me gorger de couleuvres! Eh bien! je m'attache à vos pas pour ne plus vous quitter: je deviens, dès aujourd'hui, votre cauchemar, votre spectre, votre statue du commandeur: je vous entraînerai aux enfers s'il le faut, plutôt que de vous lâcher. Si vous voulez que nous nous battions, nous nous battrons, à l'épée, au pistolet, à la carabine, au canon Paixhans, comme vous voudrez; nous nous battrons dix fois, vingt fois, trente fois, jusqu'à ce que je vous aie laissé sur le carreau. Vraiment, ce serait un rôle trop commode que celui de séducteur. On aperçoit une jeune fille à la promenade, on la suit, elle a le malheur de remarquer cette attention, l'imprudence d'y répondre, et, de faiblesse en faiblesse, elle en vient jusqu'à l'oubli de son honneur. C'est bien: il ne reste plus au suborneur qu'à s'en vanter lâchement avec quelques amis, et à voler vers d'autres conquêtes. Voilà de vos calculs, messieurs les Lovelaces! Et l'avenir de cette jeune fille brisé en un jour, et les larmes de sang que va verser un père en voyant le deuil et la honte assis sur le seuil de sa maison, tout cela vous importe peu; il n'y a pas même place dans vos âmes pour le remords. Monsieur Beaupertuis, ajouta Potard en élevant la voix avec véhémence, avec moi il n'en ira point ainsi: vous ne porterez pas aussi gaiement le poids de votre crime; vous ne m'aurez pas plongé dans le cœur un poignard empoisonné sans que j'essaie de vous rendre mal pour mal, blessure pour blessure. Plutôt que de laisser un pareil outrage impuni, voyez-vous, monsieur... je ferais un exemple... un exemple épouvantable... je vous assassinerais.»En prononçant ces derniers mots, Potard avait porté les mains sur son interlocuteur et l'avait saisi au collet. Sa figure bouleversée, ses yeux injectés de sang, indiquaient à quel degré d'exaspération il était parvenu, Beaupertuis comprit, à la vigueur des phalanges qui le contenaient, que la partie ne serait pas égale pour lui; sans rien perdre de son sang-froid, il essaya de conjurer le danger par une diversion:«Monsieur Potard, dit-il, ne vous laissez pas emporter; cela n'arrange rien. En aucune manière, il ne me convient de paraître céder à la violence.»Le voyageur ne lâchait pas prise et continuait à secouer le jeune homme sous son poignet de fer.«J'en aurai le cœur net, s'écriait-il, je vous briserai en dix mille morceaux. Perdre mon enfant! Beaupertuis, vous me pousserez au crime.»Cependant, cette fureur s'étant un peu calmée, Édouard put espérer de se faire entendre.«Monsieur, poursuivit-il, avant de descendre à une scène indigne de vous et de moi, peut-être auriez-vous dû vous assurer davantage de l'exactitude de vos soupçons. Et si vous vous trompiez!--Encore! répondit Potard que l'impatience regagnait.--Assez de voies de fait, s'il vous plaît, monsieur. Je me mets à vos ordres. Que vous faut-il? La preuve de votre méprise? je vous la fournirai.--Comment cela, jeune homme?--Chez moi, dans trois jours, le temps d'écrire à Lyon. Je vous quitte peur aller me mettre en mesure.»En même temps Édouard fit un pas vers la porte, mais le voyageur le prévint et lui barra le passage.«A merveille! dit-il, encore une combinaison moderne; une fois hors d'ici, vous prendriez la clef des champs, et il me faudrait retrouver votre piste. Le jeu est vieux, monsieur Machiavel, tâchez de nous en servir d'un autre.--Mais vraiment...--Non, vous dis-je, je vous tiens, vous ne m'échapperez plus. Il faut que tout ceci s'éclaircisse, voyez-vous; je ne suis pas un père de comédie. Cependant, causons. Vous demandez du temps, vous en aurez, mais sans me quitter d'une semelle. Voici ce que nous allons faire. Écoutez-moi.--Je vous écoute.--Nous allons rouler hors de Dijon tous les deux; nous prendrons le coupé pour Lyon. Une fois là, je vous conduis auprès de Jenny et de Marguerite, et vous vous expliquerez devant elles. Après cette entrevue, si j'ai tort, je vous offrirai toutes les réparations du monde, qu'en dites-vous?»Pendant que Potard livrait ainsi son dernier mot. Beaupertuis avait rapidement réfléchi, et ce fut sans la moindre hésitation qu'il répondit au voyageur;«J'accepte vos conditions.--Eh bien! venez, s'écria Potard; et pour que Je vous aie toujours sous la main, nous n'aurons plus qu'une seule chambre. Avec les modernes, il faut avoir l'œil ouvert.»XI.A LYON.Avant de suivre Potard et son compagnon dans l'épreuve décisive qu'ils poursuivent, il convient de jeter un coup d'œil en arrière pour fixer la situation de quelques personnages du cette histoire.L'instinct paternel n'avait pas trompé notre héros: sa Jenny avait été séduite par Édouard, et cette séduction ne différait guère de celles qui atteignent les jeunes filles du peuple dans leur premier épanouissement. Les circonstances en étaient toutes simples, toutes vulgaires; l'ignorance de l'enfant avait merveilleusement servi les calculs d'Édouard; quelques mots d'amour suffirent pour l'exalter et la vaincre.Comment eût-elle résisté? Marguerite n'était pour elle ni un conseil ni un guide. Une mère seule peut deviner les premières impressions qui naissent dans un cœur, surveiller cette effervescence, la dominer et empêcher qu'elle n'aille jusqu'à une faute. Jenny avait reçu des éléments d'éducation, et Marguerite avait soin de la maintenir dans quelques pratiques de piété; mais ce qui devait être une sauvegarde se changea précisément en écueil. En fait de lectures, la jeune fille se sentit bientôt entraînée vers celles qui parlaient à son imagination et la peuplaient de héros de fantaisie. Elle lut des romans, et son âme naïve fut troublée par les passions fiévreuses qui y règnent. Aussi le premier regard d'amour que lui adressa un jeune homme fut-il le signal de sa défaite; l'occasion seule manquait encore, mais elle ne tarda pas à se présenter.Potard avait séjourné à Lyon, il aurait pu opposer à la séduction les ressources de l'expérience, écarter de Jenny le poison que versent les cabinets de lecture, défendre la place contre les ruses des assiégeants. Mais les affaires tenaient le voyageur éloigné pendant plus de dix mois dans le cours de l'année, et sa fille disposait ainsi d'une liberté à peu près sans limites. D'ailleurs, par la position équivoque qu'il avait prise, Potard s'était volontairement privé d'une partie de son ascendant sur Jenny. Elle l'aimait sans le craindre, et, loin de lui obéir, elle en avait fait l'esclave de ses caprices. Notre héros portait ce joug avec plus d'amour que de sagesse; les mutineries de son enfant l'enchantaient, il en provoquait chaque jour de nouvelles; et ce fut ainsi qu'elle s'éleva, libre comme l'air, et contenue seulement par son excellente nature. Marguerite, quand on la poussait à bout, grondait bien de temps à autre; mais la bonne femme ne savait pas résister non plus aux caresses de sa Jenny. Il suffisait que la jeune fille se jetât dans ses bras pour que la Bourguignonne fondit en larmes et se sentit désarmée.Ainsi grandit la fille d'Agathe, marquée, comme sa mère, du sceau de la fatalité. Tous les dimanches, sa nourrice, en bonne chrétienne, la conduisait à l'église du Saint-Nizier; cette circonstance, hélas! précipita la chute. Au nombre des élégants qui venaient papillonner autour des fleurs de beauté répandues dans la nef et dans les chapelles, Édouard Beaupertuis était l'un des mieux gantés et des plus assidus. Il remarqua Jenny, et fit tout au monde pour en être remarqué. Rien ne prête autant au trouble des sens que le recueillement du lieu saint, les parfums qu'on y respire et ces sons de l'orgue, voilés ou impétueux, qui semblent vibrer à l'unisson des cordes de l'âme. Bien des passions mondaines naissent dans une enceinte ou ne devraient éclore que des pensées chastes et des inspirations spirituelles. Notre nature est si prompte au péché qu'elle s'arme de ce qui est destiné à la vaincre; tout lui sert de prétexte; elle se joue des chaînes qu'on lui impose. Pendant que Marguerite, agenouillée sur les dalles du temple, le rosaire en main et la prière sur les lèvres, s'absorbait consciencieusement dans ses devoirs religieux, Jenny échangeait avec Édouard des regards pleins d'ivresse et les signes d'intelligence à l'usage des amoureux. Une fois arrivée là, rien ne pouvait la défendre, et sur cette pente glissante elle roula promptement vers l'abîme. Aucune difficulté de position, aucun embarras de surveillance ne la protégeaient; elle n'essaya pas même de se garantir d'un péril qu'elle ignorait, et s'abandonna à ce premier penchant avec l'imprudence du son âge. A seize ans calcule-t-on jamais?Dés ce jour Édouard fut le maître absolu des volontés de cette enfant; il exerça sur elle un empire sans bornes. Elle devint son esclave et ne s'appartint plus. Ni Potard, ni Marguerite ne furent plus rien pour elle: elle attendait le mot d'ordre du dehors, prête à tout trahir plutôt que de déplaire à celui qu'elle aimait. Beaupertuis, on l'a vu, était un de ces esprits froids qui pèsent leurs actions et ne se déterminent qu'après un long calcul. Il façonna Jenny à sa guise, la rendit impénétrable pour d'autres que lui, s'en fit un instrument docile, et l'isola des influences qui pouvaient balancer la sienne. C'est ainsi qu'il était parvenu à maintenir dans leurs rapports un mystère qui en doublait le charme et en garantissait la sécurité. La jeune fille se trouvait fascinée à ce point que jamais elle n'avait interrogé Édouard sur ses intentions, ni étendu sa pensée jusqu'aux conséquences de sa faute.Beaupertuis avait besoin de ce dévouement aveugle: il servait ses plans et aidait à ses projets. Le jeune homme trouvait dans Jenny une maîtresse qu'il lui eût été difficile de remplacer; il y tenait donc, et beaucoup, mais à ce titre seulement. Il avait tout pesé, il ne pouvait pas en faire sa femme. C'était un jeune homme prudent et avisé, comme tous les enfants du siècle. Il avait calculé une sa figure, sa fortune et sa position représentaient une dot du deux cent mille francs, et il s'était dit qu'il ne marcherait vers l'autel qu'à ce prix. Encore, en véritable commerçant, tenait-il ses prétentions plus haut afin de pouvoir au besoin en rabattre quelque chose. En attendant, Jenny était une distraction fort convenable, un moyen de passer, sans ennui et sans impatience, les heures du célibat. A vingt-cinq ans, d'ailleurs, rien n'est pressé en fait d'établissement, Édouard pouvait prolonger pendant quelques années encore cette chasse aux grosses dots et aux riches héritières. Tels étaient les calculs de cet habile jeune homme, et eussent ils été moins sages, son père aurait pris soin de les rectifier. Le chef de la maison Beaupertuis était un de ces hommes qui n'apprécient les choses qu'en raison de ce qu'elles rendent, et qui demandent à un sentiment à quoi il est bon et ce qu'il peut rapporter. Cette race qui peuple aujourd'hui notre corps électoral et nos deux Chambres, trouvait dans le chef et fondateur de la maison Beaupertuis la personnification complète de ses préjugés et de ses tendances. L'honneur, mot sonore et creux! l'amour, agréable chimère! Le dévouement, erreur d'un autre âge! Le désintéressement, utopie! Vive l'intérêt! c'est le dieu et le culte du temps! Hors du domaine des intérêts, qu'y a-t-il du réel ici-bas, si ce n'est la privation et la misère? et sous la royauté de l'argent, quoi de plus glorieux que de se faire, à force de millions, une place parmi les seigneurs de l'atelier et de la finance?Voilà dans quelles mains Jenny était tombée; c'est à ce rôle que la réduisaient les calculs du fils et les opinions bien connues du père. On a vu qu'Édouard ne démentait pas le sang des Beaupertuis, et quel honneur il faisait à son auteur sous le rapport de la prudence. C'est ce que Potard appelait, dans son langage, les procédés modernes. Ce brave garçon, tout expansif, ne pouvait pas croire à une habileté si réfléchie et si soutenue. Aussi, quand il sortit avec Beaupertuis du restaurant borgne où avait eu lieu sa conférence, un doute involontaire s'empara de son esprit à la vue d'un jeune homme si calme, si maître de lui-même. Il eut peur de s'être trompé, d'avoir obéi trop promptement à une première impression. Cette hésitation ne fut pas toutefois de longue durée. Il s'agissait de sa fille, ce motif justifiait tout à ses yeux. Il s'était d'ailleurs avancé de manière à ne pouvoir reculer, et trop de circonstances accusaient Édouard pour qu'il ne poussât pas jusqu'au bout cette douloureuse enquête.Affermi dans ses projets, il ramena donc Beaupertuis à l'hôtel du Chapeau-Rouge et l'installa à ses côtés, dans sa propre chambre. De toute la soirée il ne lu quitta pas, alla arrêter avec lui deux places à la diligence de Lyon qui devait partir le lendemain, acheva ses préparatifs dans la soirée et ne se coucha que vers minuit. Depuis dix heures, Édouard avait pris ce parti, et quand Potard gagna son lit, le jeune homme était plongé dans un profond sommeil.«Décidément, je me serai trompé, se dit le vieux voyageur en le regardant; un coupable ne dort pas ainsi, surtout côte à côte de son bourreau.Sur cette réflexion, il s'assoupit, et grâce au vin de la Côte-d'Or, il ne se réveilla qu'au jour. A peine ses yeux se furent-ils ouverts qu'il les dirigea vers le lit de son compagnon. Les rideaux étaient fermés, et aucun indice ne trahirait la présence d'un être vivant. Potard se leva, alla brusquement vers cette couche... elle était déserte. Il agita les sonnettes à les briser; les garçons de l'hôtel accoururent. Éperdu, il les interrogea; les réponses étaient désespérantes. Édouard Beaupertuis était parti depuis deux heures; il avait pris une voiture de poste, et roulait sur la route de Lyon. A cette nouvelle, Potard bondit comme un tigre blessé, s'habilla à la hâte, ramassa ses effets pêle-mêle et alla se jeter dans un cabriolet de voyage pour s'élancer à la poursuite du fugitif.«Deux heures d'avance! s'écriait-il; avec de l'argent, cela se rattrape. Postillons, six francs de guides, et si vous crevez un cheval, je le paie.»Mais Édouard avait fait le même calcul, et sa générosité dépassait encore celle de Potard. Le désir d'échapper à cette poursuite lui donnait des ailes et lui suggérait une foule d'expédients. Souvent le vieux voyageur trouvait le relais démonté ou garni seulement de bêtes poussives. Il s'arrachait les cheveux de rage, mais son désespoir ne réparait rien. Il perdit ainsi huit heures sur le fugitif, qui détalait devant lui avec la rapidité de la foudre. Enfin un cabriolet entra au grand trot dans le faubourg du Vaize, traversa la ville et les deux fleuves, et vint déboucher sur l'allée sablonneuse des Brotteaux. Quelques minutes après, il descendait sur le seuil de son logement. Au premier appel, personne ne répondit; il redoubla avec force; même silence Il s'adressa aux voisins, personne ne put le satisfaire; il fit enfoncer la porte, et se précipita comme un furieux dans la maison.O déception! la cage était vide; les oiseaux venaient de dénicher.XII.LE COUP DE GRÂCE.Dès que Potard se vit assuré de la disparition de Jenny, il n'hésita pas sur le parti qui lui restait à prendre. Remontant à la hâte dans son cabriolet de voyage, il se fit conduire à la rue du Griffon, où les Beaupertuis et les Blainval avaient le siège de leur établissement, mit pied à terre devant, leur porte, et pénétra avec vivacité dans le magasin où les commis procédaient à l'emballage des étoffes. Sans échanger avec eux la moindre parole, le vieux voyageur marcha vers le cabinet du chef de la maison, comme un homme qui dédaigne de s'expliquer avec les subalternes. Le père Beaupertuis était absent; Eustache se trouvait seul dans le bureau.«Tiens! c'est encore ce cher troubadour! s'écria-t-il en reconnaissant Potard et allant à sa rencontre. Comment la passons-nous, vieux? Toujours frais, toujours vermeil, à ce que je vois!--Pas de mots perdus, Eustache; j'ai à parler au patron,» dit Potard en l'interrompant.En même temps son œil sondait tous les recoins du bureau, comme pour y découvrir celui qu'il cherchait.«Absent par congé, reprit Eustache; en course pour une affaire, vieux. Tu ne l'as manqué que de cinq minutes! Mais si tu n'es pas pressé, attends-le sur cette chaise. Il va revenir.--J'aimerais mieux savoir où il est, répliqua Potard, dont la patience était à bout; j'irais le rejoindre.--Ah! pour ça, troubadour, tu m'en demandes plus que je n'en sais. Ce sont les secrets du patron; il ne doit de comptes à personne. Mais qu'as-tu donc, vieux? Tu frétilles comme un poisson. On dirait que tu as des inquiétudes dans les jambes.--Le chef tardera-t-il à rentrer? reprit Potard en insistant; j'ai quelque chose de très-urgent à lui dire.--Eh hum! sois calme, répondit Eustache; le père Beaupertuis ne s'éclipse jamais pour longtemps; il sait ce que vaut l'œil du maître. Allons! voyons, assieds-toi, troubadour.»Au lieu de se rendre à cette invitation, Potard continuait à arpenter le bureau à grands pas et à jeter de temps en temps un regard impatient vers le magasin, pour s'assurer si le chef de la maison n'arrivait pas. Eustache suivait ses mouvements avec un air de défiance et de curiosité.«Sur quelle herbe as-tu marché ce matin? lui disait-il. Comme te voilà effarouché, troubadour! On t'a soufflé une commission majeure, à ce qu'il paraît. Vrai, l'on dirait un lièvre qui a manqué son gîte. Voyons, Potard, déboutonne-toi. Que risques-tu, vieux! Devant un camarade, un ami?--Un ami! s'écria le voyageur, comme s'il se fût réveillé à ce mot. Un ami, toi! un ami!!! Il n'y a plus d'amis! ajouta-t-il avec douleur. Entre anciens, c'était bon; les modernes ont supprimé cela. Toi, mon ami? allons donc!--Comme tu le prends! répondit Eustache un peu démonté par cette brusque sortie. En voilà des bourrades! Tu tournes décidément à l'homme des bois; tu deviens sauvage. Que t'ai-je fait, vieux?--Ce que tu m'as fait, Eustache? Peu de chose; tu t'es joué de moi, voilà tout. Quand je suis venu, il y a quelque temps, le demander où était Édouard Beaupertuis, que m'as-tu répondu?--La vérité, Potard, répliqua le commis, qui perdait de plus en plus contenance. Je t'ai dit qu'il était en voyage; nous avions là des lettres.--Oui, des lettres, fabrication moderne, n'est-ce pas? dit amèrement le voyageur. Et, à cette heure, où est-il, votre beau fils?--Mais, toujours en voyage, vieux, répondit Eustache, dont l'attitude était de plus en plus embarrassée. Mon Dieu, oui, en voyage, demande à ces messieurs.--Et il y a des lettres, reprit Potard, encore des lettres, en veux-tu, en voilà? Toujours du même tonneau.--Sans doute il doit y en avoir.--Assez, Eustache, assez. Il ne faut pas traiter un ancien comme si ou avait affaire à des recrues. Bon pour une fois, mon garçon. Comment, toi, avec qui j'ai si longtemps battu l'estrade, poursuivit le voyageur en s'animant; toi, qui es mon contemporain, qui sais ce que je vaux, quel cœur il y a dans cette poitrine, toi, me tromper!--Mon Diou, Potard...--Pas de mauvaises défaites; je sais ce que je sais. Tu m'as trompé, Eustache! et, pour qui? Pour un misérable, pour un Machiavel, qui m'enlève ma tille!--Ta fille, vieux, est-ce possible?--Oui, Eustache, ma fille, mon enfant, mon seul amour. Elle court les champs avec cet infâme.--Dis-tu vrai, Potard?--Vrai, comme j'existe! La foudre est tombée sur ma maison: je n'avais qu'une joie au monde, et la voilà détruite. Autant vaudrait être cloué entre quatre planches avec dix pieds de terre sur le corps. Si je vis, c'est pour me venger.--Écoute, vieux, dit le commis ému de cette confidence; j'ignorais tout cela, foi de camarade. Je ne voyais là-dedans qu'une aventure de jeune homme. Aussi, que ne parlais-tu plus tôt?--Ce secret ne m'appartenait pas tout entier, Eustache.--A la bonne heure; mais ce n'en est pas moins une fatalité, poursuivit Eustache. Si je l'avais su! N'importe, ajouta-t-il, peut-être est-il temps encore! Viens, Potard.»En même temps le commis cherchait à entraîner son interlocuteur dans une pièce plus éloignée, d'où le son de sa voix ne pût pas parvenu; jusqu'aux oreilles des employés, lorsqu'en se retournant il aperçut son patron qui venait d'entrer dans le magasin. Cette vue suffit pour opérer un changement de scène. Par un mouvement machinal, et comme une personne prise en faute, Eustache se remit à la besogne, et laissa Potard seul en face du chef de la maison Beaupertuis, qui, le mesurant d'un regard froid et soupçonneux, lui dit;«Qu'y a-t-il pour votre service, monsieur?»Le père Beaupertuis possédait une de ces physionomies qui glacent et intimident. C'était un petit, homme sec, jaune, au teint bilieux, d'une santé grêle, mais soutenu par cet amour du gain qui donne du ressort aux constitutions les plus chétives. Ses manières, ses paroles avaient quelque chose de dur et, pour ainsi dire, de cassant; son commandement affectait des formes impérieuses et militaires. Dans sa famille comme dans son comptoir, il ne souffrait pas d'autre opinion, d'autre volonté que la sienne. L'orgueil du parvenu se lisait sur ses traits; sa lèvre était pincée, son œil dédaigneux. Aussi, malgré son sang-froid habituel et les griefs qui l'amenaient, Potard ne put-il se défendre d'un sentiment de trouble à l'aspect de ce visage hautain, où l'égoïsme avait marqué son empreinte.«Monsieur, répondit-il, je voudrais avoir avec vous un entretien particulier.--Parlez, monsieur, dit le vieillard; il n'y a point ici d'oreilles indiscrètes.--Pourtant, monsieur...--Parlez, vous dis-je, et soyez bref. Quand on est dans les affaires, les moments sont comptés.»Une explication en présence de tant de témoins embarrassait Potard. Cependant, comme il y avait urgence, il n'hésita pas. Avec tous les ménagements possibles, il déclara au chef de la maison Beaupertuis le motif qui le conduisait auprès de lui, raconta brièvement la séduction dont sa fille avait été la victime, et laissa entrevoir quelle réparation il en attendait. Quoique le voyageur fit tout au monde pour se contenir, on voyait, à mesure qu'il avançait dans son récit, se réveiller en lui les bouillonnements tumultueux de sa colère. Sa voix, d'abord sourde et étouffée, trouva par degrés un accent plus énergique, son geste s'anima, ses joues se colorèrent, son œil prit un éclat menaçant et sombre. Cependant le calme ironique du vieillard ne se démentait pas; il écoutait cette confidence comme si elle ne l'eut touché que très-indirectement. Au lieu de se préoccuper de l'émotion toujours croissante de son interlocuteur et de la fureur concentrée qui éclatait dans ses gestes et dans ses paroles, il semblait porter son attention ailleurs, et parcourait d'un air distrait quelques papiers qu'il venait de prendre dans l'un de ses cartons. Ce dédain exaspéra Potard; quand il vit que le chef de la maison Beaupertuis s'obstinait dans ce manège, il s'arrêta brusquement, et se posant devant lui en athlète et les bras croisés;«Eh bien! monsieur, dit-il brusquement.--Excusez-moi, mon garçon, répliqua froidement le vieillard; je tenais à vérifier un fait qui vous concerne. C'est éclairci maintenant; vous êtes décidément le numéro dix.--Le numéro dix! Qu'entendez-vous par là, monsieur?--J'entends, mon cher, ajouta l'industriel, que vous êtes le dixième père, ou oncle, ou tuteur, qui vient ici me rabattre les oreilles des fredaines de mon fils. Est-ce que cela me regarde? Il est majeur, adressez-vous à lui.--Monsieur....--Trêve à ces balivernes, mon garçon; c'est du temps perdu. Je vous répéterai le mot de cet ancien; Mon coq est lâché, gardez vos poulettes.»En prononçant ces mots, le chef de la maison Beaupertuis adressa à Potard un salut qui équivalait à un congé, et lui tourna le dos, comme un homme pressé de retourner à ses affaires. Notre héros écumait, un tremblement nerveux parcourait tous ses membres, il sentait s'élever en lui des transports de rage et avait toutes les peines du monde à se contenir. Cependant il parvint à vaincre sa colère, et, rejoignant le vieillard, il ajouta;«Vous me renvoyez à votre fils, monsieur: soit; c'est avec lui que je m'expliquerai. Veuillez seulement me dire où je pourrai le rencontrer.--Eh! parbleu, mon camarade, répliqua le vieillard avec vivacité; ce ne sont pas là mes affaires. Vous me brisez la tête, avec vos histoires de péronnelles.--Ah! c'est ainsi que vous prenez! s'écria le voyageur éclatant à la fin; ah! vous croyez que je me laisserai traiter sous jambe, monsieur le marquis de l'organsin et de la trame. Attendez, nous allons changer d'antienne. Vous me direz où se cache votre fils, monsieur! vous me le direz sur-le-champ, de votre plein gré, ou je vous ferai sortir les mots de la gorge.»A cette menace, le chef de la maison Beaupertuis comprit qu'il fallait changer de tactique; il fit quelques pas vers le magasin et s'écria; à toi, Joseph!»Cet ordre amena sur-le-champ à ses côtés une espèce de colosse qui remplissait dans la maison les fonctions de garçon de peine. C'était un Alsacien, taillé en bloc de marbre et qui semblait avoir toutes les qualités d'un homme d'exécution. L'industriel l'avait habitué à obéir en aveugle et à deviner ses désirs. Sur un signe, cet Hercule venait de comprendre ce que son maître voulait de lui; il tenait Potard en arrêt. En même temps le bataillon entier des employés étain accouru, de sorte que le père Beaupertuis se trouvait entouré d'une sorte de garde prétorienne.Quoique l'exaspération du voyageur fût au comble et qu'il en fût arrivé au point où la prudence n'a plus d'empire, il était impossible qu'il ne vit pas combien la partie devenait inégale. Désormais tout ceci ne pouvait aboutir qu'à un esclandre sans résultat; il le comprit à temps et s'épargna un échec inutile. Remettant brusquement son chapeau sur sa tête et jetant à la ronde des regards de défi. «Dix contre un! c'est trop, monsieur Beaupertuis, s'écria-t-il. Peste, quel état-major! Je mets bas les armes, mais je saurai bien vous retrouver, monsieur.»Ces mots dits, il se retira lentement et gagna l'escalier. Il venait d'atteindre l'allée lorsque, dans là partie la plus obscure, il entendit une voix qui l'appelait. C'était celle d'Eustache:«Vieux, disait-il, écoute ici.»Potard alla vers lui; le commis le prit par la main et ajouta avec une émotion qu'il déguisait mal: «Deux mots seulement et ne me trahis pas. Il y a complot entre le père et le fils; il s'entendent comme deux larrons en foire. Et dire que je traîne le boulet dans cette baraque!--Au fait, Eustache.--Eh bien! mon pauvre troubadour, on te joue. Édouard Beaupertuis est parti depuis ce matin pour l'Angleterre. C'était arrangé depuis longtemps.--Pour l'Angleterre!--Oui, vieux, et là il s'embarquera sur leGreat-Western. On l'envoie aux États-Unis pour les affaires de la maison. Les Américains sont de mauvais payeurs, et ils nous doivent cent mille écus. Tu comprends!--Dis-tu vrai, Eustache? N'est-ce pas encore un piège?--Non, Potard; fie-toi à un ancien. Édouard est sur la route de Calais; il n'a pas un instant à perdre, le paquebot part le 10.--Le 10! Et nous sommes au 7! Et ma fille est avec lui! Dieu du ciel, inspire-moi!»Par un geste prompt comme la pensée, le voyageur repoussa vivement le pauvre Eustache, qui s'apprêtait à lui répondre, et courut comme un fou vers le cabriolet de voyage qui l'attendait toujours à la porte.«En route, dit-il. Par le Bourbonnais, postillon. Cinq lieues à l'heure; je paie comme un prince du sang.»La voiture s'ébranla, et le malheureux père reprit sa course au clocher.XIII.UN RAYON DE SOLEIL.La fatalité s'en mêlait. Quelque diligence qu'il mit dans sa poursuite, Potard ne, put rejoindre le ravisseur, dont les mesures étaient prises avec une précision désespérante. Sur le chemin notre héros retrouvait les traces du couple fugitif, mais à vingt heures de distance. Au terme de son douloureux itinéraire, une dernière épreuve lui était réservée. Quand il arriva sur les quais de Liverpool, leGreat-Westernvenait à peine de se laisser glisser sur les eaux de Mersey. On l'apercevait au loin agitant ses grandes nageoires, et se couronnant d'une aigrette de fumée. Potard, à cette vue, sentit ses forces l'abandonner; ce spectacle le terrassa. Le vertige s'empara de lui; il chancelait comme un homme ivre, et ce fut avec toutes les peines du monde qu'il gagna l'hôtel le plus voisin, où une fièvre ardente le retint routine pendant six semaines. Affaibli par le mal et par la douleur, il put, au bout de ce temps, repasser la Manche et reprendre le chemin de sa petite maison des Brotteaux.Dès lors entre lui et le monde il y eut rupture complète; la solitude devint son seul abri contre le désespoir. Il ne restait plus rien du grand Potard, de ce troubadour incomparable qui avait grandi au milieu de flots de bière et de mélodie. Tout ce qui se rattachait à sa vie passée lui était devenu odieux; la pipe, cette dernière compagne de l'isolement, n'avait plus pour lui le moindre charme. Il avait brisé de ses mains tout un arsenal de ce genre, laborieusement amassé, et où il avait prodigué le souffle de sa jeunesse. C'était une abdication complète, un de ces actes décisifs qui tirent de Charles-Quint un simple profès ilu Saint-Juste, et du voluptueux de Rancé, le fondateur de l'ordre le plus sévère qui ait jamais édifié la chrétienté. Comme eux, Potard se déclara mort au monde; il renouvela les grands exemples des vallons de la Castille et des marécages du Perche; il fit vœu de silence et de misanthropie, et y persista en dépit de tous ses amis, même des Grabeausec.Un bonheur lui restait pourtant et semblait lui suffire: sa fille, en quittant le toit paternel, n'avait pas pu y effacer les traces d'un long séjour, ni emporter avec elle ces mille riens qui acquièrent tant de prix par l'absence. C'était la joie du bon Potard de découvrir à chaque instant quelque souvenir de ce genre: tantôt un vêtement oublié, tantôt un ouvrage d'aiguille qu'un brusque départ avait interrompu. Pour ces petits détails, hochets d'un cœur aimant, la mémoire du malheureux père le servait à merveille. Il savait reconnaître dans le parfum quelles fleurs Jenny avait plantées, sur quel banc de gazon elle aimait à s'asseoir. Un oiseau, élevé par ses soins, était devenu l'hôte favori de la maison; le piano sur lequel ses doigts agiles s'étaient promenés, le couvert, le gobelet dont elle se servait à table, le fauteuil qu'elle préférait, les meubles de sa chambre, la glace qui avait souvent reflété ses traits, tout était devenu pour Potard l'objet d'un culte qui allait presque à l'idolâtrie. Il ne vivait plus que dans ces restes d'un passé évanoui, et repeuplait ainsi sa maison d'images qui lui étaient chères.Dans les heures les plus pénibles du regret, jamais Potard n'avait songé à sa Jenny pour la maudire; il ne savait que la pleurer et la plaindre. Les torts qu'il n'imputait pas à Édouard Maupertuis, c'était sur lui-même qu'il les rejetait. Il se reprochait avec des larmes amères de n'avoir pas obéi au dernier vœu d'Agathe, d'avoir négligé cette enfant à qui il n'avait manqué, pour tourner au bien, qu'une tutelle plus éclairée et une surveillance plus attentive. Cette pensée accablait Potard; son malheur, si grand qu'il fût, ne lui semblait qu'une expiation incomplète de ses torts. Pouvait-il exiger qu'une jeune fille, à peine éclose à la vie des passions, eût le sentiment de ses devoirs, quand lui, avec sa tête grisonnante et une longue expérience des faiblesses du cœur, avait à ce point méconnu les siens? Ainsi raisonnait le vieux voyageur, s'accusant lui-même, se frappant la poitrine, et jetant sur la faute de sa Jenny un voile miséricordieux.Huit mois s'écoulèrent sans que Potard se départit de sa règle de conduite. Il n'avait pas quitté un seul jour sa maison des Brotteaux; il n'y recevait que de rares visiteurs, et seulement pour des objets d'affaires. Une vieille servante présidait à son ménage, et respectait le silence et la mélancolie de son maître. Un jour pourtant que notre héros parcourait son jardin en donnant çà et là quelques soins à des plantes préférées, un violent coup de sonnette retentit à sa porte, et Eustache entra chez lui avec une impétuosité qui ne lui était point ordinaire.«Potard, dit-il. Potard!--Qu'y a-t-il donc, Eustache? te voilà bien effaré.--Il y a, vieux, que le père Maupertuis est au plus bas; une attaque de paralysie! Il n'ira pas loin. Qui aurait imaginé? Un homme que je croyais sensible comme une pierre à fusil!--Mais encore, Eustache.--C'est juste, vieux; il faut commencer par le commencement. Hier donc, il nous arrive une lettre de la Nouvelle-Orléans; la maison Fichenall et compagnie, de bons correspondants que nous avons là-bas. Le père Maupertuis décachette le pli et se met à lire; je le suivais du coin de l'œil. Te figures-tu mon étonnement quand je vois le patron se pâmer et tomber roide entre mes bras? Un homme sec comme un caillou!--Et la cause, Eustache, la cause?--Ah! la cause, c'est une autre histoire. N'empêche que je n'aurais jamais cru ça du père Beaupertuis. Un homme dur comme du métal!--En finiras-tu?--M'y voici, vieux. La lettre des Fichenall annonçait tout uniment que le petit Édouard venait d'être pincé par la lièvre jaune et qu'avant vingt-quatre heures il serait entièrement tordu. Il paraît que c'est un mal qui ne plaisante pas.»A mesure que le commis parlait, on voyait le visage de Potard s'épanouir.«Bonté du ciel, s'écria-t-il, me voilà donc vengé! Frappés tous deux! le père et le fils! Je savais bien que j'aurais mon tour! Et mon enfant, ajouta-t-il avec inquiétude, ma Jenny, qu'est-elle devenue, Eustache?--Ah! pour cela, vieux, j'en ignore. Les Fichenall n'en disent rien.»Le retour sur les dangers que courait sa fille changea à l'instant même les dispositions de Potard. Il oublia tout pour ne plus songer qu'à elle; il se demandait avec effroi si le fléau l'aurait respectée, si elle n'aurait pas succombé aux atteintes d'un climat meurtrier. Cette idée remplissait son âme d'épouvante. Il voulait partir sur-le-champ, aller arracher son enfant à ce ciel maudit, la ramener sous le toit paternel. Eustache eut beaucoup de peine à obtenir de lui qu'il attendrait l'arrivée du prochain paquebot porteur de nouvelles décisives.Quinze jours se passèrent dans cette attente; quinze jours, c'est-à-dire un siècle. Pas du lettres, rien qui put mettre un terme aux inquiétudes de Potard. Le père Beaupertuis venait de mourir, emporté par une secousse trop rude pour son âge. Cette perte touchait peu notre héros; son oraison funèbre consista en quelques jurons qui durent réjouir la tombe du défunt. Une autre préoccupation dominait sa pensée et l'absorbai tout entier. L'impatience le gagnait, et, pressé d'aller à la recherche de sa fille, il faisait déjà ses préparatifs de départ.L'une des habitudes du vieux voyageur était d'entrer une fois par jour dans la chambre de sa fille, et d'y tromper sa douleur par les souvenirs que cette, vue réveillait en lui. Un matin, quelle fut sa surprise, lorsqu'il aperçut, à demi voilée dans l'ombre et étendue sur le sopha, une femme vêtue d'une robe blanche. Il marcha rapidement vers la croisée, l'entr'ouvrit, et chercha à s'assurer quelle pouvait être cette apparition. Qu'on juge de ses transports! c'était sa Jenny, qui se précipita éplorée dans ses bras. Potard crut qu'il allait mourir; il tomba sans forces sur un fauteuil, et retint sa fille par une vive étreinte, comme s'il eût craint de la voir s'échapper. Pendant quelques minutes, on n'entendit dans cette chambre que des sanglots entrecoupés. Le père passait les mains sur le visage de son enfant, pour s'assurer qu'il n'était pas le jouet d'un rêve, d'une illusion; la fille, silencieuse et craintive, continuait à fondre en larmes.«Eh! eh! vieux, je le savais bien, que je te la ramènerais.» dit une voix à leurs côtes.C'était Eustache, l'inévitable Eustache.. Depuis le jour où Potard l'avait pris pour confident. Eustache ne songeait plus qu'à réparer ses premiers torts. Dès ce moment, il se dévoua à son ami, silencieusement, mystérieusement, et suivit cette affaire à son intention. Prévenu de l'arrivée de Jenny, il avait arrangé cette mise en scène et conduit la reconnaissance. Pour le remercier, Potard ne trouva pas un seul mot; il se contenta de lui tendre la main.«Ce n'est pas tout, vieux, reprit le commis, il y a ici près un second coupable. Quand la tourterelle se montre, c'est que le tourtereau n'est pas loin.--Qu'est-ce à dire, Eustache? Et la lièvre jaune?--On en revient, à ce qu'il paraît, vieux. L'amour est un si grand médecin: demande à la fille.»Le commis avait à peine achevé ces paroles, qu'Édouard parut sur le seuil de la chambre, et alla se jeter aux genoux de Potard. Les larmes recommencèrent à ruisseler, et l'émotion gagna jusqu'à Eustache. Le voyageur releva Beaupertuis et compléta l'amnistie.«Ah! jeune homme, jeune homme, disait-il, quel mal vous m'avez fait!»On s'expliqua. Édouard Beaupertuis, frappé en effet de la fièvre jaune, n'avait dû la vie qu'aux soins de Jenny; et la voix de la reconnaissance avait fini par étouffer chez lui la voix de l'intérêt. La mort de son père, en le laissant maître de ses volontés, avait achevé ce retour à de meilleurs sentiments. Il venait demander à Potard la main de sa fille.Quand notre héros fut certain de tant de bonheur, sa physionomie changea comme par un coup de théâtre. Ce n'était plus le même homme; l'ancien Potard avait reparu; le troubadour était retrouvé.«Ouf! s'écria-t-il, il était temps! J'en serais mort! Allons, il y a encore des cœurs sous le ciel; et répétons avec la romance:

«--Misérable! criait-il, tu n'es donc pas mort!... Attends!... attends!... que j'aille l'achever!... Vous y passerez tous... toi.. la mère... l'enfant... le fruit du crime... tous... tous... infâmes!... Je veux tout exterminer...

«A ces derniers mots, ses forces le trahirent et il retomba épuisé sur le gazon. Je n'étaie guère mieux accommodé que lui, et bientôt les objets prirent à mes yeux une forme vague, et les sons n'arrivèrent plus à mon oreille que d'une manière confuse. Quand je revins à moi, le lieu de la scène avait changé. J'étais étendu sur un lit de sangle dans la même chambre qu'Agathe, la seule qui fût habitable dans notre maisonnette. Le docteur enlevait le premier appareil et cherchait à extraire la balle qui était restée dans ma blessure. Je jetai vivement les yeux du côté de l'accouchée; elle semblait plus calme, mais l'ardeur de la fièvre était encore empreinte sur ses joues; sa respiration, courte et saccadée, parvenait jusqu'à moi et me serrait le cœur.

«--Beaupertuis, j'abrège ces tristes détails. Pendant trois semaines la même pièce renferma deux agonisants que dévorait le mal. Dans les heures lucides, Agathe et moi nous nous penchions l'un vers l'autre et échangions de douloureux regards. On nous avait défendu de parler: eussions-nous voulu enfreindre cette défense, la force nous aurait manqué pour cela. La maladie d'Agathe était une fièvre puerpérale, qu'aggravaient la somnolence et des congestions au cerveau. Le délire ne la quittait pas; le sang battait les artères avec une telle force, qu'on entendait presque les pulsations. Quant à moi, ma plaie s'était envenimée et demandait des soins continuels; l'aspect en était du plus mauvais caractère, et des escarres dangereuses donnèrent plus d'une fois de l'inquiétude à notre bon docteur. Le digne homme se montra d'un dévouement à toute épreuve, il plaça près de nous à demeure un de ses meilleurs aides, et venait nous voir lui-même tous les trois jours. Aucun secours ne nous manqua; les villageoises se relevaient pour passer les nuits à notre chevet, et le curé du lieu ne quittait plus la maisonnette.

«Hélas! rien ne put sauver Agathe. L'épreuve avait été trop rude; elle y succomba. La vigueur de sa constitution ne servit qu'à prolonger son agonie et à la rendre plus affreuse. Pendant les deux derniers jours qu'elle passa dans ce momie, des scènes déchirantes se succéderont sous mes yeux. Aux approches de la mort, sa tête s'était dégagée; la malade avait retrouvé toute la netteté, toute la sérénité de ses idées. Elle fit approcher mon lit du sien, et me prenant la main, elle me dit d'une voix douce comme celle des anges:

«--Mon ami, je vais partir. J'ai commis une faute; le ciel me punit, je me soumets à sa justice. Mais je te laisse une enfant; tâche qu'elle soit plus sage et plus heureuse que sa mère. D'en haut, je veillerai sur vous; toi, écarte d'elle les mauvaises pensées. Et surtout, ajouta-t-elle en poussant un soupir, soustrais-la à la vengeance de mon mari. C'est un homme implacable; il la tuerait.

«Sur le désir qu'elle en exprima, on lui apporta alors sa fille, qu'elle combla de caresses et berça sur son sein jusqu'au moment où ses forces la trahiront. Deux heures après, c'en était fait de la pauvre femme; elle exhalait son dernier souffle en tendant les bras vers moi.

«Jugez de ma douleur, Édouard: elle me jeta dans une nouvelle crise et amena une longue rechute. A diverses reprises, le médecin désespéra de me sauver; ma plaie était horrible à voir, et des accidents nerveux éloignaient l'emploi d'un traitement énergique. Pour que je sois sorti vivant de cette épreuve, il fallait la richesse d'organisation et la vigueur du sang qui me sont échus en partage. Cent autres à ma place ne se seraient pas relevés de ce lit de douleur. Enfin, les plus fâcheux symptômes disparurent, la fièvre céda, j'entrai en convalescence. La jeunesse fit le reste, et à part un sentiment de langueur qui persista pendant quelques mois, il ne me resta bientôt plus aucune trace de cette rude secousse. La blessure morale fut plus lente à guérir. On ne perd pas ce que l'on a aimé sans qu'un vide se fasse dans l'existence et sans qu'on cherche longtemps autour de soi les joies évanouies et le bonheur disparu. Ma pensée ne pouvait s'habituer à l'absence d'Agathe; il me semblait qu'elle n'était pas loin et qu'elle allait venir. Je la voyais partout, dans tous les sentiers ou nous avions l'habitude de marcher ensemble. Quelques instances que fit le docteur pour m'arracher au Val-Suzon, je m'obstinais à y séjourner, comme si j'eusse dû la voir reparaître, me sourire encore et embrasser son enfant. Peut-être aurais-je persisté dans cette misanthropie et cet isolement, si le chef de la maison Grabeausec n'était venu en personne pour vaincre ma répugnances et m'emmener dans sa voilure.

«Ce fut alors que je songeai à ma Jenny, ce seul et précieux legs de la mourante. L'enfant venait à souhait: sa nourrice, Marguerite, était une villageoise qui avait passé la jeunesse, et dont l'âge roulait entra trente-cinq et quarante ans. Robuste, bien constituée, elle avait de plus l'expérience et la maturité qui inspirent la confiance. Déjà elle s'était attachée à son poupon comme l'eût fait une mère, avait songé pour moi à mille petits détails, au baptême, au vaccin, à tout ce cortège de soins qu'exige l'enfance. Quand je quittai le Val-Suzon, Jenny était une belle et grosse fille, et elle ne pouvait que gagner à passer encore quelque temps dans cette vive atmosphère de la montagne. Je le sentais, et pourtant une inquiétude vague pesait sur mes résolutions. Les menaces de Poussepain les recommandations et les prières d'Agathe me revenaient à la mémoire. Si cet homme allait déchirer de ses mains ce dernier gage d'une triste union, assouvir sa vengeance sur cette faible créature! Cette idée m'obsédait, et à peine arrivé à Dijon, je m'informai de l'état de mon adversaire.

«Quoique l'ex-dragon n'eût pas quitté le lit, on avait l'espoir de le tirer d'affaire. L'œil était perdu; la balle en avait brisé le globe, mais l'obliquité du coup avait diminué la gravité de la blessure, et aucun organe essentiel n'était lésé. La cure demandait des soins et du temps, surtout du repos. Cette dernière circonstance me rassura; je crus Jenny en sûreté au Val-Suzon, et résolus de l'y laisser pendant quelques mois encore. La nourrice était une femme prudente; mes générosités devaient d'ailleurs stimuler son zèle. Plus tranquille de ce côté, je recommençai le cours de mes voyages, et y cherchai une diversion à mes regrets. Fragile et changeante nature que la nôtre, Édouard! Au bout de quelques semaines, j'avais repris goût à la vie; le souvenir d'Agathe n'était plus ni aussi amer, ni aussi sombre; il avait quelque chose de doux et de mélancolique, et réchauffait mon cœur au lieu de le dévorer. Peu à peu je m'habituai à porter sur l'enfant qu'elle me laissait la tendresse que m'avait inspirée la mère, et je croyais rester fidèle à cette mémoire chérie en me dévouant à ce fruit de ses entrailles.

«Les choses allèrent ainsi pendant plusieurs mois. J'arrangeais mes itinéraires pour passer quelques jours au Val-Suzon et y jouir des caresses de ma fille; je m'informais de ses besoins, je jouissais de ses progrès. Les dents poussaient, et avec elles commençait ce premier babil si charmant à entendre. Les visites me rendaient fier et heureux; je m'ouvrais aux illusions de la paternité, je m'abreuvais à une nouvelle source de joies. Cependant un jour ma sécurité fut troublée Au dire de la nourrice, un individu étranger au pays avait paru au Val-Suzon et semblait rôder autour des chaumières. Je pressai Marguerite de questions; je lui demandai quelques détails sur cet homme, sur son signalement; elle ne put rien me dire, sinon qu'il était grand, sec et borgne. Cette dernière circonstance me frappa; je retournai à Dijon très-préoccupé et résolu à éclaircir mes doutes. J'y achevai mon enquête au sujet de Poussepain; il commençait à sortir et c'était lui probablement que l'on avait aperçu du côté de la montagne. Sitôt que je fus certain du fait, je pris un parti décisif.

«Le lendemain j'étais en route pour le Val-Suzon dans une bonne voiture. Tout y avait été disposé pour un voyage; quelques provisions, des oreillers, un manteau, rien n'y manquait. Je fis part de mes projets à la nourrice et lui proposai de m'accompagner. Son mari et son dernier enfant venaient de mourir, elle restait seule au monde; la pauvre femme n'hésita pas; elle se déclara prête à me suivre. Je fis mes conditions et dictai des ordres. Marguerite devait garder le plus profond silence sur ce quelle avait vu au Val-Suzon.

Il était inutile que Jenny connût le mystère de son origine et les catastrophes qui avaient accompagné sa naissance. Pour tout le monde c'était une orpheline dont je prenais soin, et l'enfant elle-même ne devait me regarder que comme son meilleur ami. Pour éloigner d'elle les vengeances de Poussepain, ces précautions me semblaient nécessaires, et j'organisai ainsi, dès le premier jour, une espèce de cordon sanitaire contre les caquets et la curiosité. Les événements me prouveront que tant de prudence n'était pas vaine.

«Le chemin qui conduit au Val-Suzon débouche sur la grande route par une allée d'ormes qui le masque en grande partie. Ma voiture, qui portait la nourrice et l'enfant, arriva jusqu'à ce point sans faire de fâcheuse rencontre; mais là, à travers une éclaircie, se dessina une apparition qui vint me glacer d'effroi. Un homme montait la côte à cheval, et sa figure était trop caractéristique pour que je pusse m'y méprendre. C'était mon inévitable ennemi, auquel l'accident récent donnait tous les airs d'un cyclope. De son dernier œil il interrogeait les environs, et si j'eusse continué à tenir le même chemin, en moins de dix minutes nous devions nous trouver face à face. Par un mouvement rapide comme la pensée, je grimpai sur le siège à côté du conducteur, et, tournant sur la gauche, j'engageai la voiture au soin d'un fourré épais. Quand elle se trouva hors de vue et couverte par le feuillage, je descendis et allai surveiller les mouvements de l'ennemi. Je ne m'étais pas trompé; Poussepain quitta la chaussée pour prendre la longue avenue qui conduit au village. Son air était plus farouche que jamais, et quand il passa devant le petit bois où nous étions cachés, il s'arrêta comme l'ogre qui sent la chair fraîche, tint son œil fixé sur cette masse de verdure, et parut hésiter. Si j'eusse fait le moindre mouvement, le secret de notre retraite était trahi et peut-être un nouveau drame eût-il commencé dans ces solitudes. Heureusement l'immobilité du feuillage détourna les soupçons de Poussepain, et nous entendîmes le pas de son cheval s'éloigner peu à peu. Dès qu'il fut hors de vue, je ramenai rapidement la voiture dans le sentier, et me dirigeai au trot vers la grande route. Là, au lieu de suivre la direction de Dijon, je pris à droite pour gagner Sombernon et Beaume par des chemins de traverse. Je me crus en sûreté que lorsque j'eus atteint Lyon et déposé mon précieux fardeau dans mon modeste logement.

«Depuis cette époque. Beaupertuis, et il y a dix-sept ans de cela, j'ai revu vingt fois ici, à Lyon, ailleurs même, cet œil terrible, cet œil vengeur qui, de loin en loin, m'apparaissait et venait se fixer sur moi. Poussepain ne m'adressait point alors de provocation, mais il me suivait obstinément; il s'attachait à mes pas comme s'il eût voulu arriver par ce moyen jusqu'à l'asile de sa victime. Il m'a pardonné peut-être, mais non au fruit de l'adultère. Aussi jugez de mes transes pour cet enfant, et quel soin j'ai mis à entourer son existence du plus profond mystère. Je n'arrivais chez moi qu'après mille détours; je changeais de logement tous les trimestres; aucun bail n'était contracté sous mon nom. Quand mes amis voulaient pénétrer les secrets de mon intérieur, j'entrais dans des colères affreuses: je me cachais de tout le monde, de ma fille même, de Marguerite, dont je craignais les indiscrétions. Ma vie s'est écoulée au milieu d'angoisses pareilles, et je craignais, à chaque retour de voyage, de trouver ma maison inondée de sang.

«Heureusement une grande joie effaçait toutes ces peines. Ma fille était là; je la voyais croître, se développer sous mes yeux. Je passais des heures entières à écouter son babil, à me mêler à ses jeux, à épier ses caprices ou à essuyer ses larmes. C'était mon Agathe qui semblait revivre et me sourire encore. Quel bonheur m'a valu cette enfant! que de tendresses j'ai versées sur elle! Nul mobile n'a exercé plus d'influence sur ma vie! Je n'ai rien fait d'essentiel qui ne fut à son intention; pour elle le travail me semblait léger; je portais gaiement le harnais du voyageur, et songeais aux colifichets que je lui achèterais à mon retour. Avant que j'eusse une fille, je n'avais pas d'autre ambition que celle d'exceller dans ma partie; ni la grandeur ni la fortune ne me tentaient. Assez d'éclat s'attachait à mon nom pour que je voulusse rajouter une certaine auréole de désintéressement. J'étais Potard le prodigue, le don Juan des cafés, le Balthazar des tables d'hôte; toujours prêt à offrir, tenant presque consommation ouverte. Mes épargnes s'en allaient en verres d'absinthe, en punchs à la romaine, en vins d'extra, en bichoffs homériques, sans compter d'innombrables cruches de bière. Des que Jenny fut là, une révolution s'opéra dans mon humeur: si j'avais pu devenir avare, je le serais devenu. Toujours est-il que je serrai mon jeu, que je ne fis plus le magnifique à tout propos, que je ne poussai plus avec le même acharnement au débit des liquides. Dame! Jenny grandissait; il fallait songer à lui amasser une dot. La dot de Jenny! Quel courage ce mot m'a donné! Les Grabeausec lui doivent une partie de leur fortune.

«Il faut vous dire, mon jeune ami, que j'avais un intérêt dans les bénéfices de la maison: c'était bien le moins, après huit ans de voyages. Là-dessus je fondai l'établissement de ma fille. J'y travaillai avec une ardeur, avec un élan dont vous n'avez pas d'idée; un père a tant de courage! Le ciel et la droguerie ont béni mes efforts. Aujourd'hui, Édouard, ma petite Jenny est à la tête de quatre-vingt mille francs; oui, quatre-vingt mille francs en beaux écus! Vous pouvez le demander aux Grabeausec; la Somme est en compte courant chez eux. Quatre-vingt mille francs, c'est un chiffre assez rond, n'est-ce pas, Beaupertuis? ajoute Potard en prenant la main du jeune homme.

--Certainement, répliqua Édouard, dont l'embarras avait été croissant pendant cette dernière confidence; certainement, troubadour; la dot est convenable. On pourrait être plus mal partagé.

--Avec quatre-vingt mille francs, poursuivit Potard, on n'épouse pas le fils d'un pair de France, encore moins un prince du sang; mais nous autres, gens du commerce, nous ne portons pas nos vues si haut. Qu'il vienne seulement un honnête garçon, fils de négociant ou de manufacturier, et je lui dirai, en lui frappant dans la main. Touchez là; ma fille est à vous.»

Tous ces mois étaient dits avec une intention telle, et accompagnés de gestes si expressifs, qu'il devenait impossible de ne pas comprendre le sens qu'y attachait Potard. Cependant le jeune nomme demeurait aussi froid que si cette histoire ne l'eût pas touché directement. A la vue de ce flegme, le voyageur ne put réprimer son humeur.

«Hum! Édouard, ajouta-t-il avec quelque insistance, y êtes-vous?

--Mais non, père Potard, répliqua celui-ci en feignant un air dégagé, non, je vous assure.

--Ah! vous n'y êtes pas, monsieur Beaupertuis, dit alors Potard d'un ton sévère; eh bien! je vais m'expliquer plus clairement.»

«Jeune homme, poursuivit Potard en donnant à sa voix un accent de plus en plus solennel, vous vous tromperiez étrangement si vous ne voyiez dans ma confidence que le désir de vous distraire et d'intéresser votre curiosité. Voici bien des années que ce secret demeure enseveli dans mon cœur, et vous êtes le seul homme en faveur de qui je me sois départi de ma réserve. C'est la fatalité qui le veut; ce secret doit être désormais le vôtre comme le mien. Il est des choses qu'il fallait vous apprendre avant de vous demander compte de vos intentions et de vos desseins. Maintenant, monsieur Beaupertuis, répondez-moi d'une manière catégorique, avec franchise, avec loyauté. Songez-vous à mettre à couvert l'honneur d'une jeune fille que vous avez séduite? Consentez-vous à épouser ma Jenny, l'enfant d'Agathe? Voyons, expliquez-vous.»

Pendant tout ce récit, Édouard avait eu le temps de prendre une détermination et de préparer son rôle. Aussi fut-ce de l'air le plus naturel du monde qu'il répondit;

«Mais vraiment, père Potard, je ne sais ce que vous voulez me dire! L'amour paternel vous égare; en quoi puis-je être mêlé à tout ceci?

--Jeune homme, reprit le voyageur en s'emparant de ses deux mains, prenez-y garde, votre sang-froid m'exaspère. Voilà une dissimulation qui est bien de notre époque! L'hypocrisie à côté de la trahison!

--Monsieur Potard! s'écria Beaupertuis s'animant à ce reproche.

--A la bonne heure, vous vous fâchez; j'aime mieux çà. Jeune homme, vous devez penser qu'à mon âge on ne se jette pas dans les choses à l'étourdie. Les modernes sont des roués, je le sais; mais ils n'en sont point encore à peloter les anciens. Donc, pas de mauvaises défaites; ce serait du temps perdu. Traitons ceci d'après les procédés d'autrefois, s'il vous plaît. Dites-moi tout uniment non, et je verrai ce qui me reste à faire; mais quant à battre la campagne et à me glisser entre les mains, ne l'espérez pas, Beaupertuis! Je vous tiens, saprelotte, et je ne vous lâcherai pas.

--Monsieur Potard, reprit le jeune homme d'un ton calme, vous êtes monté et prévenu; vous êtes le jouet d'un malentendu et d'une méprise; cela excuse à mes yeux ce que vos paroles peuvent avoir de blessant. Parlez donc, expliquez-vous avec plus de détail, et que je sache au moins sur quoi vos soupçons sont fondés.»

En prononçant ces mots, Édouard avait pris des airs si diplomatiques et un aplomb si étudié que l'irritation du voyageur ne lit que s'en accroître.

«Ah! il faut des preuves? s'écria-t-il; nous marchons le code à la main; je joue au magistrat! Encore la méthode moderne! Les séducteurs d'aujourd'hui se mettent en règle avec la loi! A moins de les prendre la main dans le sac, ils se tirent de qualité. Très-bien! Vous voulez des preuves, monsieur Beaupertuis? alors écoutez!

--J'écoute! répondit Édouard sans rien perdre de sa tranquillité.

--Je veux bien, jeune homme, que vous ayez une pauvre idée de la perspicacité de vos chefs de file. Le mépris de l'âge et de l'expérience est encore une invention récente; mais il ne faut pas en abuser. Par exemple, si simple que soit un homme, croyez-vous qu'il puisse se méprendre sur le motif qui vous guidait, lorsque je vous surpris dans ma maison, sur le palier de mon appartement?

--Mais il me semble, dit Édouard, que je vous donnai alors une explication, et qu'elle parut vous satisfaire.

--Vous voyez que non, Beaupertuis. Et plus tard, quand nous eûmes quitté la place Saint-Nizier pour aller loger aux Brotteaux, pensez-vous que je me sois trompé sur l'apparition nocturne qui troublait mon repos? Vous entriez alors chez moi à la faveur des ténèbres, jeune homme, et par le chemin des voleurs.

--L'accusation est grave, monsieur; quelles sont vos preuves? répliqua Édouard avec son calme imperturbable.

--C'est cela, des preuves! toujours des preuves! Procédé moderne! Nous sommes ici comme aux assises. On fait un appel à la conscience d'un homme, et il vous répond par des arguments d'avocat. Vous verrez qu'il faudra désormais faire constater les séductions par huissier, et fournir le témoignage judiciaire du déshonneur de nos enfants! Oh! les modernes! les modernes! Mais où avez-vous donc le cœur, malheureux!

--Voyons, père Potard, dit Édouard en l'interrompant, ne vous exaspérez point ainsi. Vous êtes la victime d'une illusion, c'est tout ce que je puis vous dire. Voici trois ans que je n'ai pas mis les pieds à Lyon. Toujours en voyage! toujours!

--Je vous attendais là, jeune homme. C'est vrai: vous êtes un tacticien habile; quand le moderne se mêle d'intriguer, il n'y épargne pas la façon. Vous avez dressé ce finaud d'Eustache, et il vous sert à dépister les chiens. Pour tromper un Argus incommode, rien ne vous a coûté, ni les lettres venues de loin, ni le timbre de la poste, ni la complicité de votre commis. Ah çà! vous nous prenez donc pour des buses, pour des oies domestiques, pour des pingouins? ajouta le voyageur en se croisant les bras avec indignation. Est-ce que vous vous imaginez que nous sommes nés d'hier, jeune homme, et que nous ne voyons pas des ficelles qui sont grosses comme des câbles?»

Potard était si évidemment monté, que Beaupertuis, malgré toute son assurance, n'osa pas l'interrompre d'une manière ouverte, et se contenta de jeter les yeux à droite et à gauche comme un homme qui voudrait quitter la partie.

«Ah! des preuves! poursuivit son interlocuteur; il vous en faut absolument? Cherchons donc s'il n'en existe pas quelqu'une. Qui sait si le hasard, dans sa justice aveugle, n'aurait pas trahi le coupable?»

Édouard devint plus attentif et examina le vieux voyageur avec défiance. De son côté, Potard cherchait à le pénétrer avec un regard plein de menace et d'ironie. En même temps il étendait la main vers l'oreille gauche du jeune homme.

«Qu'avez-vous donc là, monsieur?» lui dit-il.

Beaupertuis ne put se défendre d'un moment de trouble; mais ce ne fut qu'un oubli imperceptible, la durée d'un éclair.

«Où donc, monsieur? répondit-il froidement.

--Ici, poursuivit Potard avec quelque impatience, sous mon doigt; touchez donc votre cartilage.»

Le jeune homme, comme pour se rendre à l'invitation de Potard et avec une insouciance affectée, porta la main à son oreille.

Bah! dit-il, une écorchure!

--Une écorchure! s'écria Potard dont les yeux s'enflammaient de colère. Bien trouvé! explication moderne! Monsieur, monsieur, ajouta-t-il en s'échauffant, les écorchures ne laissent pas des cicatrices de ce calibre: c'est un trou de grenaille que vous avez là, monsieur; et ce trou, c'est mon fusil qui l'a fait, la nuit où vous sortîtes de chez moi à la dérobée, en fuyant devant ma vengeance comme un filou, comme un malfaiteur.

--Vous m'injuriez gravement, monsieur Potard, dit Beaupertuis avec quelque fierté.

--Vous n'êtes pas au bout, jeune homme, et vous me traînerez en police correctionnelle si cela vous convient. Genre moderne; vous êtes digne d'en user. Voyez-vous, je vous ai conduit ici avec l'intention de vous prendre par les sentiments. C'est dans ce but que je vous ai raconté mes aventures et les circonstances romanesques au milieu desquelles ma Jenny est née. Je voulais vous toucher, vous amener ainsi à un aveu. En me dépouillant entièrement pour ma fille, je croyais faire une part suffisante à la question d'intérêt, et je comptais sur votre désintéressement pour ajouter ce qui peut manquer de ce côté. C'était une expérience; il s'agissait de savoir si vous aviez de l'âme: j'ai trouvé chez vous un caillou en place du cœur.

--Monsieur!

--Oui, monsieur, et vous n'êtes pas le seul. C'est encore une découverte moderne; l'égoïsme et l'intérêt pétrifient tout aujourd'hui. Voici un quart d'heure que je vous observe: vous n'avez pas eu un seul élan généreux, pas une inspiration naturelle. Vous avez tout calculé; vos gestes, vos paroles, votre contenance.

--Monsieur Potard...,

--Laissez-moi achever, jeune homme, et nous réglerons nos comptes ensuite. J'ai donc essayé de toucher votre cœur: il est resté insensible. Maintenant, retenez bien ceci: le séducteur de ma Jenny n'aura de repos ici-bas que le jour où sa faute aura été réparée. Je n'ai pas placé toutes mes affections sur une seule tête, tremblé pour elle toute ma vie, épuisé ce que la tendresse d'un père peut imaginer de dévouement et de soins, sacrifié à cette enfant mon bonheur, mon repos, ma gaieté même, pour que l'œuvre de tant d'années vienne se flétrir au contact d'un Machiavel blasé avant l'âge, d'un tartufe, d'un Escobar, d'un jésuite...

--Monsieur, ces insultes...

--Prenez-les comme vous voudrez, jeune homme, s'écria Potard avec emportement: je ne rétracte rien. Allez, vous n'êtes pas au bout. Ah! vous voulez ruser avec moi, jouer au fin et me gorger de couleuvres! Eh bien! je m'attache à vos pas pour ne plus vous quitter: je deviens, dès aujourd'hui, votre cauchemar, votre spectre, votre statue du commandeur: je vous entraînerai aux enfers s'il le faut, plutôt que de vous lâcher. Si vous voulez que nous nous battions, nous nous battrons, à l'épée, au pistolet, à la carabine, au canon Paixhans, comme vous voudrez; nous nous battrons dix fois, vingt fois, trente fois, jusqu'à ce que je vous aie laissé sur le carreau. Vraiment, ce serait un rôle trop commode que celui de séducteur. On aperçoit une jeune fille à la promenade, on la suit, elle a le malheur de remarquer cette attention, l'imprudence d'y répondre, et, de faiblesse en faiblesse, elle en vient jusqu'à l'oubli de son honneur. C'est bien: il ne reste plus au suborneur qu'à s'en vanter lâchement avec quelques amis, et à voler vers d'autres conquêtes. Voilà de vos calculs, messieurs les Lovelaces! Et l'avenir de cette jeune fille brisé en un jour, et les larmes de sang que va verser un père en voyant le deuil et la honte assis sur le seuil de sa maison, tout cela vous importe peu; il n'y a pas même place dans vos âmes pour le remords. Monsieur Beaupertuis, ajouta Potard en élevant la voix avec véhémence, avec moi il n'en ira point ainsi: vous ne porterez pas aussi gaiement le poids de votre crime; vous ne m'aurez pas plongé dans le cœur un poignard empoisonné sans que j'essaie de vous rendre mal pour mal, blessure pour blessure. Plutôt que de laisser un pareil outrage impuni, voyez-vous, monsieur... je ferais un exemple... un exemple épouvantable... je vous assassinerais.»

En prononçant ces derniers mots, Potard avait porté les mains sur son interlocuteur et l'avait saisi au collet. Sa figure bouleversée, ses yeux injectés de sang, indiquaient à quel degré d'exaspération il était parvenu, Beaupertuis comprit, à la vigueur des phalanges qui le contenaient, que la partie ne serait pas égale pour lui; sans rien perdre de son sang-froid, il essaya de conjurer le danger par une diversion:

«Monsieur Potard, dit-il, ne vous laissez pas emporter; cela n'arrange rien. En aucune manière, il ne me convient de paraître céder à la violence.»

Le voyageur ne lâchait pas prise et continuait à secouer le jeune homme sous son poignet de fer.

«J'en aurai le cœur net, s'écriait-il, je vous briserai en dix mille morceaux. Perdre mon enfant! Beaupertuis, vous me pousserez au crime.»

Cependant, cette fureur s'étant un peu calmée, Édouard put espérer de se faire entendre.

«Monsieur, poursuivit-il, avant de descendre à une scène indigne de vous et de moi, peut-être auriez-vous dû vous assurer davantage de l'exactitude de vos soupçons. Et si vous vous trompiez!

--Encore! répondit Potard que l'impatience regagnait.

--Assez de voies de fait, s'il vous plaît, monsieur. Je me mets à vos ordres. Que vous faut-il? La preuve de votre méprise? je vous la fournirai.

--Comment cela, jeune homme?

--Chez moi, dans trois jours, le temps d'écrire à Lyon. Je vous quitte peur aller me mettre en mesure.»

En même temps Édouard fit un pas vers la porte, mais le voyageur le prévint et lui barra le passage.

«A merveille! dit-il, encore une combinaison moderne; une fois hors d'ici, vous prendriez la clef des champs, et il me faudrait retrouver votre piste. Le jeu est vieux, monsieur Machiavel, tâchez de nous en servir d'un autre.

--Mais vraiment...

--Non, vous dis-je, je vous tiens, vous ne m'échapperez plus. Il faut que tout ceci s'éclaircisse, voyez-vous; je ne suis pas un père de comédie. Cependant, causons. Vous demandez du temps, vous en aurez, mais sans me quitter d'une semelle. Voici ce que nous allons faire. Écoutez-moi.

--Je vous écoute.

--Nous allons rouler hors de Dijon tous les deux; nous prendrons le coupé pour Lyon. Une fois là, je vous conduis auprès de Jenny et de Marguerite, et vous vous expliquerez devant elles. Après cette entrevue, si j'ai tort, je vous offrirai toutes les réparations du monde, qu'en dites-vous?»

Pendant que Potard livrait ainsi son dernier mot. Beaupertuis avait rapidement réfléchi, et ce fut sans la moindre hésitation qu'il répondit au voyageur;

«J'accepte vos conditions.

--Eh bien! venez, s'écria Potard; et pour que Je vous aie toujours sous la main, nous n'aurons plus qu'une seule chambre. Avec les modernes, il faut avoir l'œil ouvert.»

Avant de suivre Potard et son compagnon dans l'épreuve décisive qu'ils poursuivent, il convient de jeter un coup d'œil en arrière pour fixer la situation de quelques personnages du cette histoire.

L'instinct paternel n'avait pas trompé notre héros: sa Jenny avait été séduite par Édouard, et cette séduction ne différait guère de celles qui atteignent les jeunes filles du peuple dans leur premier épanouissement. Les circonstances en étaient toutes simples, toutes vulgaires; l'ignorance de l'enfant avait merveilleusement servi les calculs d'Édouard; quelques mots d'amour suffirent pour l'exalter et la vaincre.

Comment eût-elle résisté? Marguerite n'était pour elle ni un conseil ni un guide. Une mère seule peut deviner les premières impressions qui naissent dans un cœur, surveiller cette effervescence, la dominer et empêcher qu'elle n'aille jusqu'à une faute. Jenny avait reçu des éléments d'éducation, et Marguerite avait soin de la maintenir dans quelques pratiques de piété; mais ce qui devait être une sauvegarde se changea précisément en écueil. En fait de lectures, la jeune fille se sentit bientôt entraînée vers celles qui parlaient à son imagination et la peuplaient de héros de fantaisie. Elle lut des romans, et son âme naïve fut troublée par les passions fiévreuses qui y règnent. Aussi le premier regard d'amour que lui adressa un jeune homme fut-il le signal de sa défaite; l'occasion seule manquait encore, mais elle ne tarda pas à se présenter.

Potard avait séjourné à Lyon, il aurait pu opposer à la séduction les ressources de l'expérience, écarter de Jenny le poison que versent les cabinets de lecture, défendre la place contre les ruses des assiégeants. Mais les affaires tenaient le voyageur éloigné pendant plus de dix mois dans le cours de l'année, et sa fille disposait ainsi d'une liberté à peu près sans limites. D'ailleurs, par la position équivoque qu'il avait prise, Potard s'était volontairement privé d'une partie de son ascendant sur Jenny. Elle l'aimait sans le craindre, et, loin de lui obéir, elle en avait fait l'esclave de ses caprices. Notre héros portait ce joug avec plus d'amour que de sagesse; les mutineries de son enfant l'enchantaient, il en provoquait chaque jour de nouvelles; et ce fut ainsi qu'elle s'éleva, libre comme l'air, et contenue seulement par son excellente nature. Marguerite, quand on la poussait à bout, grondait bien de temps à autre; mais la bonne femme ne savait pas résister non plus aux caresses de sa Jenny. Il suffisait que la jeune fille se jetât dans ses bras pour que la Bourguignonne fondit en larmes et se sentit désarmée.

Ainsi grandit la fille d'Agathe, marquée, comme sa mère, du sceau de la fatalité. Tous les dimanches, sa nourrice, en bonne chrétienne, la conduisait à l'église du Saint-Nizier; cette circonstance, hélas! précipita la chute. Au nombre des élégants qui venaient papillonner autour des fleurs de beauté répandues dans la nef et dans les chapelles, Édouard Beaupertuis était l'un des mieux gantés et des plus assidus. Il remarqua Jenny, et fit tout au monde pour en être remarqué. Rien ne prête autant au trouble des sens que le recueillement du lieu saint, les parfums qu'on y respire et ces sons de l'orgue, voilés ou impétueux, qui semblent vibrer à l'unisson des cordes de l'âme. Bien des passions mondaines naissent dans une enceinte ou ne devraient éclore que des pensées chastes et des inspirations spirituelles. Notre nature est si prompte au péché qu'elle s'arme de ce qui est destiné à la vaincre; tout lui sert de prétexte; elle se joue des chaînes qu'on lui impose. Pendant que Marguerite, agenouillée sur les dalles du temple, le rosaire en main et la prière sur les lèvres, s'absorbait consciencieusement dans ses devoirs religieux, Jenny échangeait avec Édouard des regards pleins d'ivresse et les signes d'intelligence à l'usage des amoureux. Une fois arrivée là, rien ne pouvait la défendre, et sur cette pente glissante elle roula promptement vers l'abîme. Aucune difficulté de position, aucun embarras de surveillance ne la protégeaient; elle n'essaya pas même de se garantir d'un péril qu'elle ignorait, et s'abandonna à ce premier penchant avec l'imprudence du son âge. A seize ans calcule-t-on jamais?

Dés ce jour Édouard fut le maître absolu des volontés de cette enfant; il exerça sur elle un empire sans bornes. Elle devint son esclave et ne s'appartint plus. Ni Potard, ni Marguerite ne furent plus rien pour elle: elle attendait le mot d'ordre du dehors, prête à tout trahir plutôt que de déplaire à celui qu'elle aimait. Beaupertuis, on l'a vu, était un de ces esprits froids qui pèsent leurs actions et ne se déterminent qu'après un long calcul. Il façonna Jenny à sa guise, la rendit impénétrable pour d'autres que lui, s'en fit un instrument docile, et l'isola des influences qui pouvaient balancer la sienne. C'est ainsi qu'il était parvenu à maintenir dans leurs rapports un mystère qui en doublait le charme et en garantissait la sécurité. La jeune fille se trouvait fascinée à ce point que jamais elle n'avait interrogé Édouard sur ses intentions, ni étendu sa pensée jusqu'aux conséquences de sa faute.

Beaupertuis avait besoin de ce dévouement aveugle: il servait ses plans et aidait à ses projets. Le jeune homme trouvait dans Jenny une maîtresse qu'il lui eût été difficile de remplacer; il y tenait donc, et beaucoup, mais à ce titre seulement. Il avait tout pesé, il ne pouvait pas en faire sa femme. C'était un jeune homme prudent et avisé, comme tous les enfants du siècle. Il avait calculé une sa figure, sa fortune et sa position représentaient une dot du deux cent mille francs, et il s'était dit qu'il ne marcherait vers l'autel qu'à ce prix. Encore, en véritable commerçant, tenait-il ses prétentions plus haut afin de pouvoir au besoin en rabattre quelque chose. En attendant, Jenny était une distraction fort convenable, un moyen de passer, sans ennui et sans impatience, les heures du célibat. A vingt-cinq ans, d'ailleurs, rien n'est pressé en fait d'établissement, Édouard pouvait prolonger pendant quelques années encore cette chasse aux grosses dots et aux riches héritières. Tels étaient les calculs de cet habile jeune homme, et eussent ils été moins sages, son père aurait pris soin de les rectifier. Le chef de la maison Beaupertuis était un de ces hommes qui n'apprécient les choses qu'en raison de ce qu'elles rendent, et qui demandent à un sentiment à quoi il est bon et ce qu'il peut rapporter. Cette race qui peuple aujourd'hui notre corps électoral et nos deux Chambres, trouvait dans le chef et fondateur de la maison Beaupertuis la personnification complète de ses préjugés et de ses tendances. L'honneur, mot sonore et creux! l'amour, agréable chimère! Le dévouement, erreur d'un autre âge! Le désintéressement, utopie! Vive l'intérêt! c'est le dieu et le culte du temps! Hors du domaine des intérêts, qu'y a-t-il du réel ici-bas, si ce n'est la privation et la misère? et sous la royauté de l'argent, quoi de plus glorieux que de se faire, à force de millions, une place parmi les seigneurs de l'atelier et de la finance?

Voilà dans quelles mains Jenny était tombée; c'est à ce rôle que la réduisaient les calculs du fils et les opinions bien connues du père. On a vu qu'Édouard ne démentait pas le sang des Beaupertuis, et quel honneur il faisait à son auteur sous le rapport de la prudence. C'est ce que Potard appelait, dans son langage, les procédés modernes. Ce brave garçon, tout expansif, ne pouvait pas croire à une habileté si réfléchie et si soutenue. Aussi, quand il sortit avec Beaupertuis du restaurant borgne où avait eu lieu sa conférence, un doute involontaire s'empara de son esprit à la vue d'un jeune homme si calme, si maître de lui-même. Il eut peur de s'être trompé, d'avoir obéi trop promptement à une première impression. Cette hésitation ne fut pas toutefois de longue durée. Il s'agissait de sa fille, ce motif justifiait tout à ses yeux. Il s'était d'ailleurs avancé de manière à ne pouvoir reculer, et trop de circonstances accusaient Édouard pour qu'il ne poussât pas jusqu'au bout cette douloureuse enquête.

Affermi dans ses projets, il ramena donc Beaupertuis à l'hôtel du Chapeau-Rouge et l'installa à ses côtés, dans sa propre chambre. De toute la soirée il ne lu quitta pas, alla arrêter avec lui deux places à la diligence de Lyon qui devait partir le lendemain, acheva ses préparatifs dans la soirée et ne se coucha que vers minuit. Depuis dix heures, Édouard avait pris ce parti, et quand Potard gagna son lit, le jeune homme était plongé dans un profond sommeil.

«Décidément, je me serai trompé, se dit le vieux voyageur en le regardant; un coupable ne dort pas ainsi, surtout côte à côte de son bourreau.

Sur cette réflexion, il s'assoupit, et grâce au vin de la Côte-d'Or, il ne se réveilla qu'au jour. A peine ses yeux se furent-ils ouverts qu'il les dirigea vers le lit de son compagnon. Les rideaux étaient fermés, et aucun indice ne trahirait la présence d'un être vivant. Potard se leva, alla brusquement vers cette couche... elle était déserte. Il agita les sonnettes à les briser; les garçons de l'hôtel accoururent. Éperdu, il les interrogea; les réponses étaient désespérantes. Édouard Beaupertuis était parti depuis deux heures; il avait pris une voiture de poste, et roulait sur la route de Lyon. A cette nouvelle, Potard bondit comme un tigre blessé, s'habilla à la hâte, ramassa ses effets pêle-mêle et alla se jeter dans un cabriolet de voyage pour s'élancer à la poursuite du fugitif.

«Deux heures d'avance! s'écriait-il; avec de l'argent, cela se rattrape. Postillons, six francs de guides, et si vous crevez un cheval, je le paie.»

Mais Édouard avait fait le même calcul, et sa générosité dépassait encore celle de Potard. Le désir d'échapper à cette poursuite lui donnait des ailes et lui suggérait une foule d'expédients. Souvent le vieux voyageur trouvait le relais démonté ou garni seulement de bêtes poussives. Il s'arrachait les cheveux de rage, mais son désespoir ne réparait rien. Il perdit ainsi huit heures sur le fugitif, qui détalait devant lui avec la rapidité de la foudre. Enfin un cabriolet entra au grand trot dans le faubourg du Vaize, traversa la ville et les deux fleuves, et vint déboucher sur l'allée sablonneuse des Brotteaux. Quelques minutes après, il descendait sur le seuil de son logement. Au premier appel, personne ne répondit; il redoubla avec force; même silence Il s'adressa aux voisins, personne ne put le satisfaire; il fit enfoncer la porte, et se précipita comme un furieux dans la maison.

O déception! la cage était vide; les oiseaux venaient de dénicher.

Dès que Potard se vit assuré de la disparition de Jenny, il n'hésita pas sur le parti qui lui restait à prendre. Remontant à la hâte dans son cabriolet de voyage, il se fit conduire à la rue du Griffon, où les Beaupertuis et les Blainval avaient le siège de leur établissement, mit pied à terre devant, leur porte, et pénétra avec vivacité dans le magasin où les commis procédaient à l'emballage des étoffes. Sans échanger avec eux la moindre parole, le vieux voyageur marcha vers le cabinet du chef de la maison, comme un homme qui dédaigne de s'expliquer avec les subalternes. Le père Beaupertuis était absent; Eustache se trouvait seul dans le bureau.

«Tiens! c'est encore ce cher troubadour! s'écria-t-il en reconnaissant Potard et allant à sa rencontre. Comment la passons-nous, vieux? Toujours frais, toujours vermeil, à ce que je vois!

--Pas de mots perdus, Eustache; j'ai à parler au patron,» dit Potard en l'interrompant.

En même temps son œil sondait tous les recoins du bureau, comme pour y découvrir celui qu'il cherchait.

«Absent par congé, reprit Eustache; en course pour une affaire, vieux. Tu ne l'as manqué que de cinq minutes! Mais si tu n'es pas pressé, attends-le sur cette chaise. Il va revenir.

--J'aimerais mieux savoir où il est, répliqua Potard, dont la patience était à bout; j'irais le rejoindre.

--Ah! pour ça, troubadour, tu m'en demandes plus que je n'en sais. Ce sont les secrets du patron; il ne doit de comptes à personne. Mais qu'as-tu donc, vieux? Tu frétilles comme un poisson. On dirait que tu as des inquiétudes dans les jambes.

--Le chef tardera-t-il à rentrer? reprit Potard en insistant; j'ai quelque chose de très-urgent à lui dire.

--Eh hum! sois calme, répondit Eustache; le père Beaupertuis ne s'éclipse jamais pour longtemps; il sait ce que vaut l'œil du maître. Allons! voyons, assieds-toi, troubadour.»

Au lieu de se rendre à cette invitation, Potard continuait à arpenter le bureau à grands pas et à jeter de temps en temps un regard impatient vers le magasin, pour s'assurer si le chef de la maison n'arrivait pas. Eustache suivait ses mouvements avec un air de défiance et de curiosité.

«Sur quelle herbe as-tu marché ce matin? lui disait-il. Comme te voilà effarouché, troubadour! On t'a soufflé une commission majeure, à ce qu'il paraît. Vrai, l'on dirait un lièvre qui a manqué son gîte. Voyons, Potard, déboutonne-toi. Que risques-tu, vieux! Devant un camarade, un ami?

--Un ami! s'écria le voyageur, comme s'il se fût réveillé à ce mot. Un ami, toi! un ami!!! Il n'y a plus d'amis! ajouta-t-il avec douleur. Entre anciens, c'était bon; les modernes ont supprimé cela. Toi, mon ami? allons donc!

--Comme tu le prends! répondit Eustache un peu démonté par cette brusque sortie. En voilà des bourrades! Tu tournes décidément à l'homme des bois; tu deviens sauvage. Que t'ai-je fait, vieux?

--Ce que tu m'as fait, Eustache? Peu de chose; tu t'es joué de moi, voilà tout. Quand je suis venu, il y a quelque temps, le demander où était Édouard Beaupertuis, que m'as-tu répondu?

--La vérité, Potard, répliqua le commis, qui perdait de plus en plus contenance. Je t'ai dit qu'il était en voyage; nous avions là des lettres.

--Oui, des lettres, fabrication moderne, n'est-ce pas? dit amèrement le voyageur. Et, à cette heure, où est-il, votre beau fils?

--Mais, toujours en voyage, vieux, répondit Eustache, dont l'attitude était de plus en plus embarrassée. Mon Dieu, oui, en voyage, demande à ces messieurs.

--Et il y a des lettres, reprit Potard, encore des lettres, en veux-tu, en voilà? Toujours du même tonneau.

--Sans doute il doit y en avoir.

--Assez, Eustache, assez. Il ne faut pas traiter un ancien comme si ou avait affaire à des recrues. Bon pour une fois, mon garçon. Comment, toi, avec qui j'ai si longtemps battu l'estrade, poursuivit le voyageur en s'animant; toi, qui es mon contemporain, qui sais ce que je vaux, quel cœur il y a dans cette poitrine, toi, me tromper!

--Mon Diou, Potard...

--Pas de mauvaises défaites; je sais ce que je sais. Tu m'as trompé, Eustache! et, pour qui? Pour un misérable, pour un Machiavel, qui m'enlève ma tille!

--Ta fille, vieux, est-ce possible?

--Oui, Eustache, ma fille, mon enfant, mon seul amour. Elle court les champs avec cet infâme.

--Dis-tu vrai, Potard?

--Vrai, comme j'existe! La foudre est tombée sur ma maison: je n'avais qu'une joie au monde, et la voilà détruite. Autant vaudrait être cloué entre quatre planches avec dix pieds de terre sur le corps. Si je vis, c'est pour me venger.

--Écoute, vieux, dit le commis ému de cette confidence; j'ignorais tout cela, foi de camarade. Je ne voyais là-dedans qu'une aventure de jeune homme. Aussi, que ne parlais-tu plus tôt?

--Ce secret ne m'appartenait pas tout entier, Eustache.

--A la bonne heure; mais ce n'en est pas moins une fatalité, poursuivit Eustache. Si je l'avais su! N'importe, ajouta-t-il, peut-être est-il temps encore! Viens, Potard.»

En même temps le commis cherchait à entraîner son interlocuteur dans une pièce plus éloignée, d'où le son de sa voix ne pût pas parvenu; jusqu'aux oreilles des employés, lorsqu'en se retournant il aperçut son patron qui venait d'entrer dans le magasin. Cette vue suffit pour opérer un changement de scène. Par un mouvement machinal, et comme une personne prise en faute, Eustache se remit à la besogne, et laissa Potard seul en face du chef de la maison Beaupertuis, qui, le mesurant d'un regard froid et soupçonneux, lui dit;

«Qu'y a-t-il pour votre service, monsieur?»

Le père Beaupertuis possédait une de ces physionomies qui glacent et intimident. C'était un petit, homme sec, jaune, au teint bilieux, d'une santé grêle, mais soutenu par cet amour du gain qui donne du ressort aux constitutions les plus chétives. Ses manières, ses paroles avaient quelque chose de dur et, pour ainsi dire, de cassant; son commandement affectait des formes impérieuses et militaires. Dans sa famille comme dans son comptoir, il ne souffrait pas d'autre opinion, d'autre volonté que la sienne. L'orgueil du parvenu se lisait sur ses traits; sa lèvre était pincée, son œil dédaigneux. Aussi, malgré son sang-froid habituel et les griefs qui l'amenaient, Potard ne put-il se défendre d'un sentiment de trouble à l'aspect de ce visage hautain, où l'égoïsme avait marqué son empreinte.

«Monsieur, répondit-il, je voudrais avoir avec vous un entretien particulier.

--Parlez, monsieur, dit le vieillard; il n'y a point ici d'oreilles indiscrètes.

--Pourtant, monsieur...

--Parlez, vous dis-je, et soyez bref. Quand on est dans les affaires, les moments sont comptés.»

Une explication en présence de tant de témoins embarrassait Potard. Cependant, comme il y avait urgence, il n'hésita pas. Avec tous les ménagements possibles, il déclara au chef de la maison Beaupertuis le motif qui le conduisait auprès de lui, raconta brièvement la séduction dont sa fille avait été la victime, et laissa entrevoir quelle réparation il en attendait. Quoique le voyageur fit tout au monde pour se contenir, on voyait, à mesure qu'il avançait dans son récit, se réveiller en lui les bouillonnements tumultueux de sa colère. Sa voix, d'abord sourde et étouffée, trouva par degrés un accent plus énergique, son geste s'anima, ses joues se colorèrent, son œil prit un éclat menaçant et sombre. Cependant le calme ironique du vieillard ne se démentait pas; il écoutait cette confidence comme si elle ne l'eut touché que très-indirectement. Au lieu de se préoccuper de l'émotion toujours croissante de son interlocuteur et de la fureur concentrée qui éclatait dans ses gestes et dans ses paroles, il semblait porter son attention ailleurs, et parcourait d'un air distrait quelques papiers qu'il venait de prendre dans l'un de ses cartons. Ce dédain exaspéra Potard; quand il vit que le chef de la maison Beaupertuis s'obstinait dans ce manège, il s'arrêta brusquement, et se posant devant lui en athlète et les bras croisés;

«Eh bien! monsieur, dit-il brusquement.

--Excusez-moi, mon garçon, répliqua froidement le vieillard; je tenais à vérifier un fait qui vous concerne. C'est éclairci maintenant; vous êtes décidément le numéro dix.

--Le numéro dix! Qu'entendez-vous par là, monsieur?

--J'entends, mon cher, ajouta l'industriel, que vous êtes le dixième père, ou oncle, ou tuteur, qui vient ici me rabattre les oreilles des fredaines de mon fils. Est-ce que cela me regarde? Il est majeur, adressez-vous à lui.

--Monsieur....

--Trêve à ces balivernes, mon garçon; c'est du temps perdu. Je vous répéterai le mot de cet ancien; Mon coq est lâché, gardez vos poulettes.»

En prononçant ces mots, le chef de la maison Beaupertuis adressa à Potard un salut qui équivalait à un congé, et lui tourna le dos, comme un homme pressé de retourner à ses affaires. Notre héros écumait, un tremblement nerveux parcourait tous ses membres, il sentait s'élever en lui des transports de rage et avait toutes les peines du monde à se contenir. Cependant il parvint à vaincre sa colère, et, rejoignant le vieillard, il ajouta;

«Vous me renvoyez à votre fils, monsieur: soit; c'est avec lui que je m'expliquerai. Veuillez seulement me dire où je pourrai le rencontrer.

--Eh! parbleu, mon camarade, répliqua le vieillard avec vivacité; ce ne sont pas là mes affaires. Vous me brisez la tête, avec vos histoires de péronnelles.

--Ah! c'est ainsi que vous prenez! s'écria le voyageur éclatant à la fin; ah! vous croyez que je me laisserai traiter sous jambe, monsieur le marquis de l'organsin et de la trame. Attendez, nous allons changer d'antienne. Vous me direz où se cache votre fils, monsieur! vous me le direz sur-le-champ, de votre plein gré, ou je vous ferai sortir les mots de la gorge.»

A cette menace, le chef de la maison Beaupertuis comprit qu'il fallait changer de tactique; il fit quelques pas vers le magasin et s'écria; à toi, Joseph!»

Cet ordre amena sur-le-champ à ses côtés une espèce de colosse qui remplissait dans la maison les fonctions de garçon de peine. C'était un Alsacien, taillé en bloc de marbre et qui semblait avoir toutes les qualités d'un homme d'exécution. L'industriel l'avait habitué à obéir en aveugle et à deviner ses désirs. Sur un signe, cet Hercule venait de comprendre ce que son maître voulait de lui; il tenait Potard en arrêt. En même temps le bataillon entier des employés étain accouru, de sorte que le père Beaupertuis se trouvait entouré d'une sorte de garde prétorienne.

Quoique l'exaspération du voyageur fût au comble et qu'il en fût arrivé au point où la prudence n'a plus d'empire, il était impossible qu'il ne vit pas combien la partie devenait inégale. Désormais tout ceci ne pouvait aboutir qu'à un esclandre sans résultat; il le comprit à temps et s'épargna un échec inutile. Remettant brusquement son chapeau sur sa tête et jetant à la ronde des regards de défi. «Dix contre un! c'est trop, monsieur Beaupertuis, s'écria-t-il. Peste, quel état-major! Je mets bas les armes, mais je saurai bien vous retrouver, monsieur.»

Ces mots dits, il se retira lentement et gagna l'escalier. Il venait d'atteindre l'allée lorsque, dans là partie la plus obscure, il entendit une voix qui l'appelait. C'était celle d'Eustache:

«Vieux, disait-il, écoute ici.»

Potard alla vers lui; le commis le prit par la main et ajouta avec une émotion qu'il déguisait mal: «Deux mots seulement et ne me trahis pas. Il y a complot entre le père et le fils; il s'entendent comme deux larrons en foire. Et dire que je traîne le boulet dans cette baraque!

--Au fait, Eustache.

--Eh bien! mon pauvre troubadour, on te joue. Édouard Beaupertuis est parti depuis ce matin pour l'Angleterre. C'était arrangé depuis longtemps.

--Pour l'Angleterre!

--Oui, vieux, et là il s'embarquera sur leGreat-Western. On l'envoie aux États-Unis pour les affaires de la maison. Les Américains sont de mauvais payeurs, et ils nous doivent cent mille écus. Tu comprends!

--Dis-tu vrai, Eustache? N'est-ce pas encore un piège?

--Non, Potard; fie-toi à un ancien. Édouard est sur la route de Calais; il n'a pas un instant à perdre, le paquebot part le 10.

--Le 10! Et nous sommes au 7! Et ma fille est avec lui! Dieu du ciel, inspire-moi!»

Par un geste prompt comme la pensée, le voyageur repoussa vivement le pauvre Eustache, qui s'apprêtait à lui répondre, et courut comme un fou vers le cabriolet de voyage qui l'attendait toujours à la porte.

«En route, dit-il. Par le Bourbonnais, postillon. Cinq lieues à l'heure; je paie comme un prince du sang.»

La voiture s'ébranla, et le malheureux père reprit sa course au clocher.

La fatalité s'en mêlait. Quelque diligence qu'il mit dans sa poursuite, Potard ne, put rejoindre le ravisseur, dont les mesures étaient prises avec une précision désespérante. Sur le chemin notre héros retrouvait les traces du couple fugitif, mais à vingt heures de distance. Au terme de son douloureux itinéraire, une dernière épreuve lui était réservée. Quand il arriva sur les quais de Liverpool, leGreat-Westernvenait à peine de se laisser glisser sur les eaux de Mersey. On l'apercevait au loin agitant ses grandes nageoires, et se couronnant d'une aigrette de fumée. Potard, à cette vue, sentit ses forces l'abandonner; ce spectacle le terrassa. Le vertige s'empara de lui; il chancelait comme un homme ivre, et ce fut avec toutes les peines du monde qu'il gagna l'hôtel le plus voisin, où une fièvre ardente le retint routine pendant six semaines. Affaibli par le mal et par la douleur, il put, au bout de ce temps, repasser la Manche et reprendre le chemin de sa petite maison des Brotteaux.

Dès lors entre lui et le monde il y eut rupture complète; la solitude devint son seul abri contre le désespoir. Il ne restait plus rien du grand Potard, de ce troubadour incomparable qui avait grandi au milieu de flots de bière et de mélodie. Tout ce qui se rattachait à sa vie passée lui était devenu odieux; la pipe, cette dernière compagne de l'isolement, n'avait plus pour lui le moindre charme. Il avait brisé de ses mains tout un arsenal de ce genre, laborieusement amassé, et où il avait prodigué le souffle de sa jeunesse. C'était une abdication complète, un de ces actes décisifs qui tirent de Charles-Quint un simple profès ilu Saint-Juste, et du voluptueux de Rancé, le fondateur de l'ordre le plus sévère qui ait jamais édifié la chrétienté. Comme eux, Potard se déclara mort au monde; il renouvela les grands exemples des vallons de la Castille et des marécages du Perche; il fit vœu de silence et de misanthropie, et y persista en dépit de tous ses amis, même des Grabeausec.

Un bonheur lui restait pourtant et semblait lui suffire: sa fille, en quittant le toit paternel, n'avait pas pu y effacer les traces d'un long séjour, ni emporter avec elle ces mille riens qui acquièrent tant de prix par l'absence. C'était la joie du bon Potard de découvrir à chaque instant quelque souvenir de ce genre: tantôt un vêtement oublié, tantôt un ouvrage d'aiguille qu'un brusque départ avait interrompu. Pour ces petits détails, hochets d'un cœur aimant, la mémoire du malheureux père le servait à merveille. Il savait reconnaître dans le parfum quelles fleurs Jenny avait plantées, sur quel banc de gazon elle aimait à s'asseoir. Un oiseau, élevé par ses soins, était devenu l'hôte favori de la maison; le piano sur lequel ses doigts agiles s'étaient promenés, le couvert, le gobelet dont elle se servait à table, le fauteuil qu'elle préférait, les meubles de sa chambre, la glace qui avait souvent reflété ses traits, tout était devenu pour Potard l'objet d'un culte qui allait presque à l'idolâtrie. Il ne vivait plus que dans ces restes d'un passé évanoui, et repeuplait ainsi sa maison d'images qui lui étaient chères.

Dans les heures les plus pénibles du regret, jamais Potard n'avait songé à sa Jenny pour la maudire; il ne savait que la pleurer et la plaindre. Les torts qu'il n'imputait pas à Édouard Maupertuis, c'était sur lui-même qu'il les rejetait. Il se reprochait avec des larmes amères de n'avoir pas obéi au dernier vœu d'Agathe, d'avoir négligé cette enfant à qui il n'avait manqué, pour tourner au bien, qu'une tutelle plus éclairée et une surveillance plus attentive. Cette pensée accablait Potard; son malheur, si grand qu'il fût, ne lui semblait qu'une expiation incomplète de ses torts. Pouvait-il exiger qu'une jeune fille, à peine éclose à la vie des passions, eût le sentiment de ses devoirs, quand lui, avec sa tête grisonnante et une longue expérience des faiblesses du cœur, avait à ce point méconnu les siens? Ainsi raisonnait le vieux voyageur, s'accusant lui-même, se frappant la poitrine, et jetant sur la faute de sa Jenny un voile miséricordieux.

Huit mois s'écoulèrent sans que Potard se départit de sa règle de conduite. Il n'avait pas quitté un seul jour sa maison des Brotteaux; il n'y recevait que de rares visiteurs, et seulement pour des objets d'affaires. Une vieille servante présidait à son ménage, et respectait le silence et la mélancolie de son maître. Un jour pourtant que notre héros parcourait son jardin en donnant çà et là quelques soins à des plantes préférées, un violent coup de sonnette retentit à sa porte, et Eustache entra chez lui avec une impétuosité qui ne lui était point ordinaire.

«Potard, dit-il. Potard!

--Qu'y a-t-il donc, Eustache? te voilà bien effaré.

--Il y a, vieux, que le père Maupertuis est au plus bas; une attaque de paralysie! Il n'ira pas loin. Qui aurait imaginé? Un homme que je croyais sensible comme une pierre à fusil!

--Mais encore, Eustache.

--C'est juste, vieux; il faut commencer par le commencement. Hier donc, il nous arrive une lettre de la Nouvelle-Orléans; la maison Fichenall et compagnie, de bons correspondants que nous avons là-bas. Le père Maupertuis décachette le pli et se met à lire; je le suivais du coin de l'œil. Te figures-tu mon étonnement quand je vois le patron se pâmer et tomber roide entre mes bras? Un homme sec comme un caillou!

--Et la cause, Eustache, la cause?

--Ah! la cause, c'est une autre histoire. N'empêche que je n'aurais jamais cru ça du père Beaupertuis. Un homme dur comme du métal!

--En finiras-tu?

--M'y voici, vieux. La lettre des Fichenall annonçait tout uniment que le petit Édouard venait d'être pincé par la lièvre jaune et qu'avant vingt-quatre heures il serait entièrement tordu. Il paraît que c'est un mal qui ne plaisante pas.»

A mesure que le commis parlait, on voyait le visage de Potard s'épanouir.

«Bonté du ciel, s'écria-t-il, me voilà donc vengé! Frappés tous deux! le père et le fils! Je savais bien que j'aurais mon tour! Et mon enfant, ajouta-t-il avec inquiétude, ma Jenny, qu'est-elle devenue, Eustache?

--Ah! pour cela, vieux, j'en ignore. Les Fichenall n'en disent rien.»

Le retour sur les dangers que courait sa fille changea à l'instant même les dispositions de Potard. Il oublia tout pour ne plus songer qu'à elle; il se demandait avec effroi si le fléau l'aurait respectée, si elle n'aurait pas succombé aux atteintes d'un climat meurtrier. Cette idée remplissait son âme d'épouvante. Il voulait partir sur-le-champ, aller arracher son enfant à ce ciel maudit, la ramener sous le toit paternel. Eustache eut beaucoup de peine à obtenir de lui qu'il attendrait l'arrivée du prochain paquebot porteur de nouvelles décisives.

Quinze jours se passèrent dans cette attente; quinze jours, c'est-à-dire un siècle. Pas du lettres, rien qui put mettre un terme aux inquiétudes de Potard. Le père Beaupertuis venait de mourir, emporté par une secousse trop rude pour son âge. Cette perte touchait peu notre héros; son oraison funèbre consista en quelques jurons qui durent réjouir la tombe du défunt. Une autre préoccupation dominait sa pensée et l'absorbai tout entier. L'impatience le gagnait, et, pressé d'aller à la recherche de sa fille, il faisait déjà ses préparatifs de départ.

L'une des habitudes du vieux voyageur était d'entrer une fois par jour dans la chambre de sa fille, et d'y tromper sa douleur par les souvenirs que cette, vue réveillait en lui. Un matin, quelle fut sa surprise, lorsqu'il aperçut, à demi voilée dans l'ombre et étendue sur le sopha, une femme vêtue d'une robe blanche. Il marcha rapidement vers la croisée, l'entr'ouvrit, et chercha à s'assurer quelle pouvait être cette apparition. Qu'on juge de ses transports! c'était sa Jenny, qui se précipita éplorée dans ses bras. Potard crut qu'il allait mourir; il tomba sans forces sur un fauteuil, et retint sa fille par une vive étreinte, comme s'il eût craint de la voir s'échapper. Pendant quelques minutes, on n'entendit dans cette chambre que des sanglots entrecoupés. Le père passait les mains sur le visage de son enfant, pour s'assurer qu'il n'était pas le jouet d'un rêve, d'une illusion; la fille, silencieuse et craintive, continuait à fondre en larmes.

«Eh! eh! vieux, je le savais bien, que je te la ramènerais.» dit une voix à leurs côtes.

C'était Eustache, l'inévitable Eustache.. Depuis le jour où Potard l'avait pris pour confident. Eustache ne songeait plus qu'à réparer ses premiers torts. Dès ce moment, il se dévoua à son ami, silencieusement, mystérieusement, et suivit cette affaire à son intention. Prévenu de l'arrivée de Jenny, il avait arrangé cette mise en scène et conduit la reconnaissance. Pour le remercier, Potard ne trouva pas un seul mot; il se contenta de lui tendre la main.

«Ce n'est pas tout, vieux, reprit le commis, il y a ici près un second coupable. Quand la tourterelle se montre, c'est que le tourtereau n'est pas loin.

--Qu'est-ce à dire, Eustache? Et la lièvre jaune?

--On en revient, à ce qu'il paraît, vieux. L'amour est un si grand médecin: demande à la fille.»

Le commis avait à peine achevé ces paroles, qu'Édouard parut sur le seuil de la chambre, et alla se jeter aux genoux de Potard. Les larmes recommencèrent à ruisseler, et l'émotion gagna jusqu'à Eustache. Le voyageur releva Beaupertuis et compléta l'amnistie.

«Ah! jeune homme, jeune homme, disait-il, quel mal vous m'avez fait!»

On s'expliqua. Édouard Beaupertuis, frappé en effet de la fièvre jaune, n'avait dû la vie qu'aux soins de Jenny; et la voix de la reconnaissance avait fini par étouffer chez lui la voix de l'intérêt. La mort de son père, en le laissant maître de ses volontés, avait achevé ce retour à de meilleurs sentiments. Il venait demander à Potard la main de sa fille.

Quand notre héros fut certain de tant de bonheur, sa physionomie changea comme par un coup de théâtre. Ce n'était plus le même homme; l'ancien Potard avait reparu; le troubadour était retrouvé.

«Ouf! s'écria-t-il, il était temps! J'en serais mort! Allons, il y a encore des cœurs sous le ciel; et répétons avec la romance:


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