CAZOTTE

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L'AUTEURduDiable amoureuxappartient à cette classe d'écrivains qu'après l'Allemagne et l'Angleterre nous appelons humoristiques, et qui ne se sont guère produits dans notre littérature que sous un vernis d'imitation étrangère. L'esprit net et sensé du lecteur français se prête difficilement aux caprices d'uneimagination rêveuse, à moins que cette dernière n'agisse dans les limites traditionnelles et convenues des contes de fées et des pantomimes d'opéras. L'allégorie nous plaît, la fable nous amuse; nos bibliothèques sont pleines de ces jeux d'esprit destinés d'abord aux enfants, puis aux femmes, et que les hommes ne dédaignent pas quand ils ont du loisir. Ceux du dix-huitième siècle en avaient beaucoup, et jamais les fictions et les fables n'eurent plus de succès qu'alors. Les plus graves écrivains, Montesquieu, Diderot, Voltaire, berçaient et endormaient par des contes charmants cette société que leurs principes allaient détruire de fond en comble. L'auteur de l'Esprit des loisécrivait leTemple de Gnide; le fondateur de l'Encyclopédie charmait les ruelles avecl'Oiseau blancet lesBijoux indiscrets; l'auteur duDictionnaire philosophiquebrodait laPrincesse de BabyloneetZadigdes merveilleuses fantaisies de l'Orient. Tout cela, c'était de l'invention, c'était de l'esprit, et rien de plus, sinon du plus fin et du plus charmant.

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Mais le poëte qui croit à sa fable, le narrateur qui croit à sa légende, l'inventeur qui prend au sérieux le rêve éclos de sa pensée, voilà ce qu'on ne s'attendait guère à rencontrer en plein dix-huitième siècle, à cette époque où les abbés poëtes s'inspiraient de la mythologie, et où certains poëtes laïques faisaient de la fable avec les mystères chrétiens.

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On eût bien étonné le public de ce temps-là enlui apprenant qu'il y avait en France un conteur spirituel et naïf à la fois qui continuait lesMille et une Nuits, cette grande œuvre non terminée que M. Galland s'était fatigué de traduire, et cela comme si les conteurs arabes eux-mêmes les lui avaient dictées; que ce n'était pas seulement un pastiche adroit, mais une œuvre originale et sérieuse écrite par un homme tout pénétré lui-même de l'esprit et des croyances de l'Orient. La plupart de ces récits, il est vrai, Cazotte les avait rêvés au pied des palmiers, le long des grands mornes de Saint-Pierre; loin de l'Asie sans doute, mais sous son éclatant soleil. Ainsi le plus grand nombre des ouvrages de cet écrivain singulier a réussi sans profit pour sa gloire, et c'est auDiable amoureuxseul et à quelques poëmes et chansons qu'il a dû la renommée dont s'illustrèrent encore les malheurs de sa vieillesse. La fin de sa vie a donné surtout le secret des idées mystérieuses qui présidèrent à l'invention de presque tous ses ouvrages, et qui leur ajoutent une valeur singulière que nous essayerons d'apprécier.

Un certain vague règne sur les premières années de Jacques Cazotte. Né à Dijon en 1720, il avait fait ses études chez les Jésuites, comme la plupart des beaux esprits de ce temps-là. Un de sesfrères, grand vicaire de M. de Choiseul, évêque de Châlons, le fit venir à Paris et le plaça dans l'administration de la marine, où il obtint vers 1747 le grade de commissaire. Dès cette époque, il s'occupait un peu de littérature, de poésie surtout. Le salon de Raucourt, son compatriote, réunissait des littérateurs et des artistes, et il s'en fit connaître en lisant quelques fables et quelques chansons, premières ébauches d'un talent qui devait dans la suite faire plus d'honneur à la prose qu'à la poésie.

De ce moment, une partie de sa vie dut se passer à la Martinique, où l'appelait un poste de contrôleur des Iles-sous-le-vent. Il y vécut plusieurs années obscur, mais considéré et aimé de tous, et épousa mademoiselle Élisabeth Roignan, fille du premier juge de la Martinique. Un congé lui permit de revenir pour quelque temps à Paris, où il publia encore quelques poésies. Deux chansons, qui devinrent bientôt célèbres, datent de cette époque, et paraissent résulter du goût qui s'était répandu de rajeunir l'ancienne romance ou ballade française, à l'imitation du sieur de la Monnoye. Ce fut un des premiers essais de cette couleur romantique ou romanesque dont notre littérature devait user et abuser plus tard, et il est remarquable de voir s'y dessinerdéjà, à travers mainte incorrection, le talent aventureux de Cazotte.

La première est intitulée laVeillée de la bonne femme, et commence ainsi:

Tout au beau milieu des ArdennesEst un château sur le haut d'un rocherOù fantômes sont par centaines.Les voyageurs n'osent en approcher:Dessus ses toursSont nichés les vautours,Ces oiseaux de malheur.Hélas! ma bonne, hélas!que j'ai grand'peur!

Tout au beau milieu des ArdennesEst un château sur le haut d'un rocherOù fantômes sont par centaines.Les voyageurs n'osent en approcher:Dessus ses toursSont nichés les vautours,Ces oiseaux de malheur.Hélas! ma bonne, hélas!que j'ai grand'peur!

Tout au beau milieu des ArdennesEst un château sur le haut d'un rocherOù fantômes sont par centaines.Les voyageurs n'osent en approcher:Dessus ses toursSont nichés les vautours,Ces oiseaux de malheur.Hélas! ma bonne, hélas!que j'ai grand'peur!

Tout au beau milieu des ArdennesEst un château sur le haut d'un rocherOù fantômes sont par centaines.Les voyageurs n'osent en approcher:Dessus ses toursSont nichés les vautours,Ces oiseaux de malheur.Hélas! ma bonne, hélas!que j'ai grand'peur!

Tout au beau milieu des Ardennes

Est un château sur le haut d'un rocher

Où fantômes sont par centaines.

Les voyageurs n'osent en approcher:

Dessus ses tours

Sont nichés les vautours,

Ces oiseaux de malheur.

Hélas! ma bonne, hélas!que j'ai grand'peur!

On reconnaît déjà tout à fait le genre de la ballade, telle que la conçoivent les poëtes du Nord, et l'on voit surtout que c'est là du fantastique sérieux; nousvoici bien loin de la poésie musquée de Bernis et de Dorat. La simplicité du style n'exclut pas un certain ton de poésie ferme et colorée qui se montre dans quelques vers.

Tout à l'entour de ses muraillesOn croit ouïr les loups-garous hurler,On entend traîner des ferrailles,On voit des feux, on voit du sang couler,Tout à la fois,De très-sinistres voixQui vous glacent le cœur.Hélas! ma bonne, hélas! que j'ai grand'peur!

Tout à l'entour de ses muraillesOn croit ouïr les loups-garous hurler,On entend traîner des ferrailles,On voit des feux, on voit du sang couler,Tout à la fois,De très-sinistres voixQui vous glacent le cœur.Hélas! ma bonne, hélas! que j'ai grand'peur!

Tout à l'entour de ses murailles

On croit ouïr les loups-garous hurler,

On entend traîner des ferrailles,

On voit des feux, on voit du sang couler,

Tout à la fois,

De très-sinistres voix

Qui vous glacent le cœur.

Hélas! ma bonne, hélas! que j'ai grand'peur!

Sire Enguerrand, brave chevalier qui revient d'Espagne, veut loger en passant dans ce terrible château. On lui fait de grands récits des esprits qui l'habitent; mais il en rit, se fait débotter, servir à souper, et fait mettre des draps à un lit. A minuit commence le tapage annoncé par les bonnes gens. Des bruits terribles font trembler les murailles, une nuée infernale flambe sur les lambris; en même temps, un grand vent souffle et les battants des portes s'ouvrentavec rumeur.

Un damné, en proie aux démons, traverse la salle en jetant des cris de désespoir.

Sa bouche était tout écumeuse,Le plomb fondu lui découlait des yeux...Une ombre tout écheveléeVa lui plongeant un poignard dans le cœur;Avec une épaisse fuméeLe sang en sort si noir qu'il fait horreur.Hélas! ma bonne, hélas! que j'ai grand'peur

Sa bouche était tout écumeuse,Le plomb fondu lui découlait des yeux...

Sa bouche était tout écumeuse,

Le plomb fondu lui découlait des yeux...

Une ombre tout écheveléeVa lui plongeant un poignard dans le cœur;Avec une épaisse fuméeLe sang en sort si noir qu'il fait horreur.Hélas! ma bonne, hélas! que j'ai grand'peur

Une ombre tout échevelée

Va lui plongeant un poignard dans le cœur;

Avec une épaisse fumée

Le sang en sort si noir qu'il fait horreur.

Hélas! ma bonne, hélas! que j'ai grand'peur

Enguerrand demande à ces tristes personnages le motif de leurs tourments.

—Seigneur, répond la femme armée d'un poignard, je suis née dans ce château, j'étais la fille du comte Anselme. Ce monstre que vous voyez, et que le ciel m'oblige à torturer, était aumônier de mon père et s'éprit de moi pour mon malheur. Il oublia les devoirs de son état, et, ne pouvant me séduire, il invoqua le diable et se donna à lui pour en obtenir une faveur.

Tous les matins j'allais au bois prendre le frais et me baigner dans l'eau pure d'un ruisseau.

Là, tout auprès de la fontaine,Certaine rose aux yeux faisait plaisir;Fraîche, brillante, éclose à peine.Tout paraissait induire à la cueillir:Il vous semblait,Las! qu'elle répandaitLa plus aimable odeur.Hélas! etc.J'en veux orner ma chevelurePour ajouter plus d'éclat à mon teint;Je ne sais quoi contre natureMe repoussait quand j'y portais la main.Mon cœur battaitEt en battant disait:Le diable est sous la fleur!...Hélas! etc.

Là, tout auprès de la fontaine,Certaine rose aux yeux faisait plaisir;Fraîche, brillante, éclose à peine.Tout paraissait induire à la cueillir:Il vous semblait,Las! qu'elle répandaitLa plus aimable odeur.Hélas! etc.J'en veux orner ma chevelurePour ajouter plus d'éclat à mon teint;Je ne sais quoi contre natureMe repoussait quand j'y portais la main.Mon cœur battaitEt en battant disait:Le diable est sous la fleur!...Hélas! etc.

Là, tout auprès de la fontaine,Certaine rose aux yeux faisait plaisir;Fraîche, brillante, éclose à peine.Tout paraissait induire à la cueillir:Il vous semblait,Las! qu'elle répandaitLa plus aimable odeur.Hélas! etc.J'en veux orner ma chevelurePour ajouter plus d'éclat à mon teint;Je ne sais quoi contre natureMe repoussait quand j'y portais la main.Mon cœur battaitEt en battant disait:Le diable est sous la fleur!...Hélas! etc.

Là, tout auprès de la fontaine,Certaine rose aux yeux faisait plaisir;Fraîche, brillante, éclose à peine.Tout paraissait induire à la cueillir:Il vous semblait,Las! qu'elle répandaitLa plus aimable odeur.Hélas! etc.

Là, tout auprès de la fontaine,

Certaine rose aux yeux faisait plaisir;

Fraîche, brillante, éclose à peine.

Tout paraissait induire à la cueillir:

Il vous semblait,

Las! qu'elle répandait

La plus aimable odeur.

Hélas! etc.

J'en veux orner ma chevelurePour ajouter plus d'éclat à mon teint;Je ne sais quoi contre natureMe repoussait quand j'y portais la main.Mon cœur battaitEt en battant disait:Le diable est sous la fleur!...Hélas! etc.

J'en veux orner ma chevelure

Pour ajouter plus d'éclat à mon teint;

Je ne sais quoi contre nature

Me repoussait quand j'y portais la main.

Mon cœur battait

Et en battant disait:

Le diable est sous la fleur!...

Hélas! etc.

Cette rose, enchantée par le diable, livre la belle aux mauvais desseins de l'aumônier. Mais bientôt, reprenant ses sens, elle le menace de le dénoncer à son père, et le malheureux la fait taire d'un coup de poignard.

Cependant, on entend de loin la voix du comte qui cherche sa fille. Le diable alors s'approche ducoupable sous la forme d'un bouc et lui dit: Monte, mon cher ami; ne crains rien, mon fidèle serviteur.

Il monte, et, sans qu'il s'en étonne,Il sent sous lui le diable détaler;Sur son chemin l'air s'empoisonne,Et le terrain sous lui semble brûler.En un instantIl le plonge vivantAu séjour de douleur!Hélas! ma bonne, hélas! que j'ai grand'peur.

Il monte, et, sans qu'il s'en étonne,Il sent sous lui le diable détaler;Sur son chemin l'air s'empoisonne,Et le terrain sous lui semble brûler.En un instantIl le plonge vivantAu séjour de douleur!Hélas! ma bonne, hélas! que j'ai grand'peur.

Il monte, et, sans qu'il s'en étonne,

Il sent sous lui le diable détaler;

Sur son chemin l'air s'empoisonne,

Et le terrain sous lui semble brûler.

En un instant

Il le plonge vivant

Au séjour de douleur!

Hélas! ma bonne, hélas! que j'ai grand'peur.

Le dénoùment de l'aventure est que sire Enguerrand, témoin de cette scène infernale, fait par hasard un signe de croix,ce qui dissipe l'apparition. Quant à la moralité, elle se borne à engager les femmes à se défier de leur vanité, et les hommes à se défier du diable.

Cette imitation des vieilles légendes catholiques, qui serait fort dédaignée aujourd'hui, était alors d'un effet assez neuf en littérature; nos écrivains avaient longtemps obéi à ce précepte de Boileau, qui dit que la foi des chrétiens ne doit pas emprunter d'ornements à la poésie; et, en effet, toute religion qui tombe dans le domaine des poëtes se dénature bientôt, et perd son pouvoir sur les âmes. Mais Cazotte, plus superstitieux que croyant, se préoccupait fort peu d'orthodoxie. D'ailleurs, le petit poëme dont nous venons de parler n'avait nulle prétention, et ne peut nous servir qu'à signaler les premières tendances de l'auteur duDiable amoureuxvers une sorte de poésie fantastique, devenue vulgaire après lui.

On prétend que cette romance fut composée par Cazotte pour madame Poissonnier, son amie d'enfance, nourrice du duc de Bourgogne, et qui lui avait demandé des chansons qu'elle pût chanter pour endormir l'enfant royal. Sans doute il aurait pu choisir quelque sujet moins triste et moins chargé de visions mortuaires; mais on verra que cet écrivain avait la triste destinée de pressentir tous les malheurs.

Une autre romance du même temps, intitulée «les Prouesses inimitables d'Ollivier, marquis d'Édesse», obtint aussi une grande vogue. C'est une imitation des anciens fabliaux chevaleresques, traitée encore dans le style populaire.

La fille du comte de Tours,Hélas! des maux d'enfant l'ont pris;Le comte, qui sait ses amours,Sa fureur ne peut retenir:Qu'on cherche mon page Ollivier,Qu'on le mette en quatre quartiers...—Commère, il faut chauffer le lit;N'entends-tu pas sonner minuit?

La fille du comte de Tours,Hélas! des maux d'enfant l'ont pris;Le comte, qui sait ses amours,Sa fureur ne peut retenir:Qu'on cherche mon page Ollivier,Qu'on le mette en quatre quartiers...—Commère, il faut chauffer le lit;N'entends-tu pas sonner minuit?

La fille du comte de Tours,Hélas! des maux d'enfant l'ont pris;Le comte, qui sait ses amours,Sa fureur ne peut retenir:Qu'on cherche mon page Ollivier,Qu'on le mette en quatre quartiers...—Commère, il faut chauffer le lit;N'entends-tu pas sonner minuit?

La fille du comte de Tours,

Hélas! des maux d'enfant l'ont pris;

Le comte, qui sait ses amours,

Sa fureur ne peut retenir:

Qu'on cherche mon page Ollivier,

Qu'on le mette en quatre quartiers...

—Commère, il faut chauffer le lit;

N'entends-tu pas sonner minuit?

Plus de trente couplets sont consacrés ensuite aux exploits du page Ollivier, qui, poursuivi par le comte sur terre et sur mer, lui sauve la vie plusieurs fois, lui disant à chaque rencontre:

«C'est moi qui suis votre page! et maintenant me ferez-vous mettre en quartiers?

—Ote-toi de devant mes yeux!» lui répond toujours l'obstiné vieillard, que rien ne peut fléchir; et Ollivier se décide enfin à s'exiler de la France pour faire la guerre en Terre sainte.

Un jour, ayant perdu tout espoir, il veut mettre fin à ses peines; un ermite du Liban le recueille chez lui, le console, et lui fait voir dans un verre d'eau, sorte de miroir magique, tout ce qui se passe dans le château de Tours; comment sa maîtresse languit dans un cachot, «parmi la fange et les crapauds»; comment son enfant a été perdu dans les bois, où il est allaité par une biche, et comment encore Richard, le duc des Bretons, a déclaré la guerre au comte de Tours et l'assiége dans son château. Ollivier repasse généreusement en Europe pour aller secourir le père de sa maîtresse, et arrive à l'instant où la place va capituler.

Voyez quels coups ils vont donnant,Par la fureur trop animés,Les assiégés aux assiégeants,Les assiégeants aux assiégés;Las! la famine est au château,Il le faudra rendre bientôt.—Commère, il faut chauffer le lit;N'entends-tu pas sonner minuit?Tout à coup, comme un tourbillon,Voici venir mon Ollivier;De sa lance il fait deux tronçonsPour pouvoir à deux mains frapper.A ces coups-ci, mes chers Bretons,Vous faut marcher à reculons!...—Commère, il faut chauffer le lit;N'entends-tu pas sonner minuit?

Voyez quels coups ils vont donnant,Par la fureur trop animés,Les assiégés aux assiégeants,Les assiégeants aux assiégés;Las! la famine est au château,Il le faudra rendre bientôt.—Commère, il faut chauffer le lit;N'entends-tu pas sonner minuit?

Voyez quels coups ils vont donnant,

Par la fureur trop animés,

Les assiégés aux assiégeants,

Les assiégeants aux assiégés;

Las! la famine est au château,

Il le faudra rendre bientôt.

—Commère, il faut chauffer le lit;

N'entends-tu pas sonner minuit?

Tout à coup, comme un tourbillon,Voici venir mon Ollivier;De sa lance il fait deux tronçonsPour pouvoir à deux mains frapper.A ces coups-ci, mes chers Bretons,Vous faut marcher à reculons!...—Commère, il faut chauffer le lit;N'entends-tu pas sonner minuit?

Tout à coup, comme un tourbillon,

Voici venir mon Ollivier;

De sa lance il fait deux tronçons

Pour pouvoir à deux mains frapper.

A ces coups-ci, mes chers Bretons,

Vous faut marcher à reculons!...

—Commère, il faut chauffer le lit;

N'entends-tu pas sonner minuit?

On voit que cette poésie simple ne manque pas d'un certain éclat; mais ce qui frappa le plus alors les connaisseurs, ce fut le fond romanesque du sujet, où Moncrif, le célèbre historiographe desChats, crut voir l'étoffe d'un poëme.

Cazotte n'était encore que l'auteur modeste de quelques fables et chansons; le suffrage de l'académicien Moncrif fit travailler son imagination, et, à son retour à la Martinique, il traita le sujet d'Ollivier sous la forme du poëme en prose, entremêlant ses récits chevaleresques de situations comiques et d'aventures de féerie à la manière des Italiens. Cet ouvrage n'a pas une grande valeur littéraire, mais la lecture en est amusante et le style fort soutenu.

On peut rapporter au même temps la composition duLord impromptu, nouvelle anglaise écrite dans le genre intime, et qui présente des détails pleins d'intérêt.

Il ne faut pas croire, du reste, que l'auteur de ces fantaisies ne prit point au sérieux sa position administrative; nous avons sous les yeux un travail manuscrit qu'il adressa à M. de Choiseul pendant son ministère, et dans lequel il trace noblement les devoirs du commissaire de marine, et propose certaines améliorations dans le service avec une sollicitudequi fut sans doute appréciée. On peut ajouter qu'à l'époque où les Anglais attaquèrent la colonie, en 1749, Cazotte déploya une grande activité et même des connaissances stratégiques dans l'armement du fort Saint-Pierre. L'attaque fut repoussée, malgré la descente qu'opérèrent les Anglais.

Cependant la mort du frère de Cazotte le rappela une seconde fois en France comme héritier de tous ses biens, et il ne tarda pas à solliciter sa retraite: elle lui fut accordée dans les termes les plus honorables, et avec le titre de commissaire général de la marine.

IILramenait en France sa femme Élisabeth, et commença par s'établir dans la maison de son frère à Pierry, près d'Épernay. Décidés à ne point retourner à la Martinique, Cazotte et sa femme avaient vendu tous leurs biens au P. Lavalette, supérieur de la maison des Jésuites, homme instruit avec lequel il avait entretenu, pendant son séjour aux colonies, des relations agréables. Celui-ci s'était acquitté en lettres de change sur la Compagnie des Jésuites à Paris.

Il y en avait pour cinquante mille écus; il les présente, la Compagnie les laisse protester. Les supérieurs prétendirent que le P. Lavalette s'était livré à des spéculations dangereuses et qu'ils ne pouvaientreconnaître. Cazotte, qui avait engagé là tout le plus clair de son avoir, se vit réduit à plaider contre ses anciens professeurs, et ce procès, dont souffrit son cœur religieux et monarchique, fut l'origine de tous ceux qui fondirent ensuite sur la Société de Jésus et en amenèrent la ruine.

Ainsi commençaient les fatalités de cette existence singulière. Il n'est pas douteux que dès lors ses convictions religieuses plièrent de certains côtés. Le succès du poëme d'Ollivier l'encourageait à continuer d'écrire, il fit paraître leDiable amoureux.

Cet ouvrage est célèbre à divers titres; il brille entre ceux de Cazotte par le charme et la perfection des détails; mais il les surpasse tous par l'originalité de la conception. En France, à l'étranger surtout, ce livre a fait école et a inspiré bien des productions analogues.

Le phénomène d'une telle œuvre littéraire n'est pas indépendant du milieu social où il se produit; l'Ane d'ord'Apulée, livre également empreint de mysticisme et de poésie, nous donne dans l'antiquité le modèle de ces sortes de créations. Apulée, l'initiédu culte d'Isis, l'illuminé païen, à moitié sceptique, à moitié crédule, cherchant sous les débris des mythologies qui s'écroulent les traces de superstitions antérieures ou persistantes, expliquant la fable par le symbole, et le prodige par une vague définition des forces occultes de la nature, puis, un instant après, se raillant lui-même de sa crédulité, ou jetant çà et là quelque trait ironique qui déconcerte le lecteur prêt à le prendre au sérieux, c'est bien le chef de cette famille d'écrivains qui parmi nous peut encore compter glorieusement l'auteur deSmarra, ce rêve de l'antiquité, cette poétique réalisation des phénomènes les plus frappants du cauchemar.

Beaucoup de personnes n'ont vu dans leDiable amoureuxqu'une sorte de conte bleu, pareil à beaucoup d'autres du même temps et digne de prendre place dans leCabinet des fées. Tout au plus l'eussent-elles rangé dans la classe des contes allégoriques de Voltaire; c'est justement comme si l'on comparait l'œuvre mystique d'Apulée aux facéties mythologiques de Lucien. L'Ane d'orservit longtemps de thème aux théories symboliques des philosophes alexandrins; les chrétiens eux-mêmes respectaient ce livre, et saint Augustin le cite avec déférence comme l'expression poétisée d'un symbole religieux; leDiable amoureuxaurait quelque droit aux mêmes éloges, et marque un progrès singulier dans le talent et la manière de l'auteur.

Ainsi cet homme, qui fut d'abord un poëte gracieux de l'école de Marot et de la Fontaine, puis un conteur naïf, épris tantôt de la couleur des vieux fabliaux français, tantôt du vif chatoiement de la fable orientale mise à la mode par le succès des Mille et une Nuits; suivant, après tout, les goûts de son siècle plus que sa propre fantaisie, le voilà qui s'est laissé aller au plus terrible danger de la vie littéraire, celui de prendre au sérieux ses propres inventions. Ce fut, il est vrai, le malheur et la gloiredes grands écrivains de cette époque; ils écrivaient avec leur sang, avec leurs larmes; ils trahissaient sans pitié, au profit d'un public vulgaire, les mystères de leur esprit et de leur cœur; ils jouaient leur rôle au sérieux, comme ces comédiens antiques qui tachaient la scène d'un sang véritable pour les plaisirs du peuple roi. Mais qui se serait attendu, dans ce siècle d'incrédulité où le clergé lui-même a si peu défendu ses croyances, à rencontrer un poëte que l'amour du merveilleux purement allégorique entraîne peu à peu au mysticisme le plus sincère et le plus ardent?

Les livres traitant de la cabale et des sciences occultes inondaient alors les bibliothèques; les plus bizarres spéculations du moyen âge ressuscitaient sous une forme spirituelle et légère, propre à concilier à ces idées rajeunies la faveur d'un public frivole, à demi impie, à demi crédule, comme celui des derniers âges de la Grèce et de Rome. L'abbé de Villars, Dom Pernetty, le marquis d'Argens, popularisaient les mystères de l'Œdipus Ægyptiacuset les savantes rêveries des néoplatoniciens de Florence. Pic de la Mirandole et Marsile Ficin renaissaient tout empreints de l'esprit musqué du dix-huitième siècle, dans leComte de Gabalis, lesLettrescabalistiqueset autres productions de philosophie transcendante à la portée des salons. Aussi ne parlait-on plus que d'esprits élémentaires, de sympathies occultes, de charmes, de possessions, de migration des âmes, d'alchimie et de magnétisme surtout. L'héroïne duDiable amoureuxn'est autre qu'un de ces lutins bizarres que l'on peut voir décrits à l'articleIncubeouSuccubedans leMonde enchantéde Bekker.

Le rôle un peu noir que l'auteur fait jouer en définitive à la charmante Biondetta suffirait à indiquer qu'il n'était pas encore initié, à cette époque, aux mystères des cabalistes ou des illuminés, lesquels ont toujours soigneusement distingué les esprits élémentaires, sylphes, gnomes, ondins ou salamandres, des noirs suppôts de Belzébuth. Pourtant l'on raconte que peu de temps après la publication duDiable amoureux, Cazotte reçut la visite d'un mystérieux personnage au maintien grave, aux traits amaigris par l'étude, et dont un manteau brun drapait la stature imposante.

Il demanda à lui parler en particulier, et quand on les eut laissés seuls, l'étranger aborda Cazotte avec quelques signes bizarres, tels que les initiés en emploient pour se reconnaître entre eux.

Cazotte, étonné, lui demanda s'il était muet, et le pria d'expliquer mieux ce qu'il avait à dire. Mais l'autre changea seulement la direction de ses signes et se livra à des démonstrations plus énigmatiques encore.

Cazotte ne put cacher son impatience.—Pardon, monsieur, lui dit l'étranger, mais je vous croyais des nôtres et dans les plus hauts grades.

—Je ne sais ce que vous voulez dire, répondit Cazotte.

—Et sans cela, où donc auriez-vous puisé les pensées qui dominent dans votreDiable amoureux?

—Dans mon esprit, s'il vous plaît.

—Quoi! ces évocations dans les ruines, ces mystères de la cabale, ce pouvoir occulte d'un homme sur les esprits de l'air, ces théories si frappantes sur le pouvoir des nombres, sur la volonté, sur les fatalités de l'existence, vous auriez imaginé toutes ces choses?

—J'ai lu beaucoup, mais sans doctrine, sans méthode particulière.

—Et vous n'êtes pas même franc-maçon?

—Pas même cela.

—Eh bien, monsieur, soit par pénétration, soit par hasard, vous avez pénétré des secrets qui ne sont accessibles qu'aux initiés de premier ordre, et peut-être serait-il prudent désormais de vous abstenir de pareilles révélations.

—Quoi! j'aurais fait cela? s'écria Cazotte effrayé; moi qui ne songeais qu'à divertir le public et à prouver seulement qu'il fallait prendre garde au diable!

—Et qui vous dit que notre science ait quelquerapport avec cet esprit des ténèbres? Telle est pourtant la conclusion de votre dangereux ouvrage. Je vous ai pris pour un frère infidèle qui trahissait nos secrets par un motif que j'étais curieux de connaître... Et, puisque vous n'êtes en effet qu'un profane ignorant de notre but sublime, je vous instruirai, je vous ferai pénétrer plus avant dans les mystères de ce monde des esprits qui nous presse de toutes parts, et qui par l'intuition seule s'est déjà révélé à vous.

Cette conversation se prolongea longtemps; les biographes varient sur les termes, mais tous s'accordent à signaler la subite révolution qui se fit dès lors dans les idées de Cazotte, adepte sans le savoir d'une doctrine dont il ignorait qu'il existât encore des représentants. Il avoua qu'il s'était montré sévère, dans sonDiable amoureux, pour les cabalistes, dont il ne concevait qu'une idée fort vague, et que leurs pratiques n'étaient peut-être pas aussi condamnables qu'il l'avait supposé. Il s'accusa même d'avoir un peu calomnié ces innocents esprits qui peuplent et animent la région moyenne de l'air, en leur assimilant la personnalité douteuse d'un lutin femelle qui répond au nom de Belzébuth.

—Songez, lui dit l'initié, que le Père Kircher,l'abbé de Villars et bien d'autres casuistes ont démontré depuis longtemps leur parfaite innocence au point de vue chrétien. Les Capitulaires de Charlemagne en faisaient mention comme d'êtres appartenant à la hiérarchie céleste; Platon et Socrate, les plus sages des Grecs, Origène, Porphyre et saint Augustin, ces flambeaux de l'Église, s'accordaient à distinguer le pouvoir des esprits élémentaires de celui des fils de l'abîme... Il n'en fallait pas tant pour convaincre Cazotte, qui, comme on le verra, devait plus tard appliquer ces idées non plus à ses livres, mais à sa vie, et qui s'en montra convaincu jusqu'à ses derniers moments.

Cazotte dut être d'autant plus porté à réparer la faute qui lui était signalée, que ce n'était pas peu de chose alors que d'encourir la haine des illuminés, nombreux, puissants, et divisés en une foule de sectes, sociétés et loges maçonniques, qui se correspondaient d'un bout à l'autre du royaume. Cazotte, accusé d'avoir révélé aux profanes les mystères de l'initiation, s'exposait au même sort qu'avait subi l'abbé de Villars, qui, dans leComte de Gabalis, s'était permis de livrer à la curiosité publique, sous une forme à demi sérieuse, toute la doctrine desrose-croixsur le monde des esprits. Cet ecclésiastiquefut trouvé un jour assassiné sur la route de Lyon, et l'on ne put accuser que les sylphes ou les gnomes de cette expédition. Cazotte opposa d'ailleurs d'autant moins de résistance aux conseils de l'initié qu'il était naturellement très-porté à ces sortes d'idées. Le vague que des études faites sans méthode répandaient dans sa pensée, le fatiguait lui-même, et il avait besoin de se rattacher à une doctrine complète. Celle des martinistes, au nombre desquels il se fit recevoir, avait été introduite en France par Martinez Pasqualis, et renouvelait simplement l'institution des rites cabalistiques du onzième siècle, dernier écho de la formule des gnostiques, où quelque chose de la métaphysique juivese mêle aux théories obscures des philosophes alexandrins.

L'école de Lyon, à laquelle appartenait dès lors Cazotte, professait, d'après Martinez, que l'intelligence et la volonté sont les seules forces actives de la nature, d'où il suit que, pour en modifier les phénomènes, il suffit de commander fortement et de vouloir. Elle ajoutait que, par la contemplation de ses propres idées et l'abstraction de tout ce qui tient au monde extérieur et au corps, l'homme pouvait s'élever à la notion parfaite de l'essence universelle et à cette domination desespritsdont le secret était contenu dans laTriple contrainte de l'enfer, conjuration toute-puissante à l'usage des cabalistes du moyen âge.

Martinez, qui avait couvert la France de loges maçonniques selon son rite, était allé mourir à Saint-Domingue; la doctrine ne put se conserver pure, et se modifia bientôt en admettant les idées de Swedenborg et de Jacob Boehm, qu'on eut de la peine à réunir dans le même symbole. Le célèbre Saint-Martin, l'un des néophytes les plus ardents et les plus jeunes, se rattacha particulièrement aux principes de ce dernier. A cette époque, l'école de Lyon s'était fondue déjà dans la Société des Philalèthes, où Saint-Martin refusa d'entrer, disant qu'ils s'occupaient plus de la science desâmesd'après Swedenborg, que de celle desespritsd'après Martinez.

Plus tard, parlant de son séjour parmi les illuminés de Lyon, cet illustre théosophe disait: «Dans l'école où j'ai passé il y a vingt-cinq ans, lescommunicationsde tout genre étaient fréquentes; j'en ai eu ma part comme beaucoup d'autres. Les manifestations du signe duRéparateury étaient visibles: j'y avais été préparé par des initiations. Mais, ajoute-t-il, le danger de ces initiations est de livrer l'homme à desesprits violents; et je ne puis répondre que lesformes qui se communiquaient à moi ne fussent pas des formes d'emprunt.»

Le danger que redoutait Saint-Martin fut précisément celui où se livra Cazotte, et qui causa peut-être les plus grands malheurs de sa vie. Longtemps encore ses croyances furent douces et tolérantes, ses visions riantes et claires; ce fut dans ces quelques années qu'il composa de nouveaux contes arabes qui, longtemps confondus avec les Mille et une Nuits, dont ils formaient la suite, n'ont pas valu à leur auteur toute la gloire qu'il en devait retirer.

Les principaux sontla Dame inconnue,le Chevalier,l'Ingrat puni,le Pouvoir du Destin,Simoustapha,le Calife voleur, qui a fourni le sujet duCalife de Bagdad,l'Amant des étoilesetle Magicien ou Maugraby, ouvrage plein de charme descriptif et d'intérêt.

Ce qui domine dans ces compositions, c'est la grâce et l'esprit des détails; quant à la richesse de l'invention, elle ne le cède pas aux contes orientaux eux-mêmes, ce qui s'explique en partie d'ailleurs par le fait que plusieurs sujets originaux avaient été communiqués à l'auteur par un moine arabe nommé Dom Chavis.

La théorie des esprits élémentaires, si chère àtoute imagination mystique, s'applique également, comme on sait, aux croyances de l'Orient, et les pâles fantômes perçus dans les brumes du Nord au prix de l'hallucination et du vertige, semblent se teindre là-bas des feux et des couleurs d'une atmosphère splendide et d'une nature enchantée. Dans son conte duChevalier, qui est un véritable poëme, Cazotte réalise surtout le mélange de l'invention romanesque et d'une distinction des bons et des mauvais esprits, savamment renouvelée des cabalistes de l'Orient. Les génies lumineux, soumis à Salomon, livrent force combats à ceux de la suite d'Éblis; les talismans, les conjurations, les anneaux constellés, les miroirs magiques, tout cetenchevêtrement merveilleux des fatalistes arabes s'y noue et s'y dénoue avec ordre et clarté. Le héros a quelques traits de l'Initié égyptien du roman deSéthos, qui alors obtenait un succès prodigieux. Le passage où il traverse, à travers mille dangers, la montagne de Caf, palais éternel de Salomon, roi des génies, est la version asiatique des épreuves d'Isis; ainsi, la préoccupation des mêmes idées apparaît encore sous les formes les plus diverses.

Ce n'est pas à dire qu'un grand nombre des ouvrages de Cazotte n'appartienne à la littérature ordinaire. Il eut quelque réputation comme fabuliste, et dans la dédicace qu'il fit de son volume de fables à l'Académie de Dijon, il eut soin de rappeler le souvenir d'un de ses aïeux, qui, du temps de Marot et de Ronsard, avait contribué aux progrès de la poésie française. A l'époque où Voltaire publiait son poëme intituléla Guerre de Genève, Cazotte eut l'idée plaisante d'ajouter aux premiers chants du poëme inachevé un septième chant écrit dans le même style, et que l'on crut de Voltaire lui-même.

Nous n'avons pas parlé de ses chansons, qui portent l'empreinte d'un esprit tout particulier. Rappellerons-nous la plus connue, intitulée: O mai, joli mois de mai:

Pour le premier jour de mai,Soyez bien réveillée!Je vous apporte un bouquet,Tout de giroflée.Un bouquet cueilli tout frais,Tout plein de rosée.

Pour le premier jour de mai,Soyez bien réveillée!Je vous apporte un bouquet,Tout de giroflée.Un bouquet cueilli tout frais,Tout plein de rosée.

Pour le premier jour de mai,

Soyez bien réveillée!

Je vous apporte un bouquet,

Tout de giroflée.

Un bouquet cueilli tout frais,

Tout plein de rosée.

Tout continue sur ce ton. C'est une délicieuse peinture d'éventail, qui se déploie avec les grâces naïves et maniérées tout à la fois du bon vieux temps.

Pourquoi ne citerions-nous pas encore la charmante ronde «Toujours vous aimer;» et surtout la villanelle si gaie, dont voici quelques couplets:

Que de maux soufferts,Vivant dans vos fers, Thérèse!Que de maux soufferts,Vivant dans vos fers!Si vers les genouxMes bas ont des trous, Thérèse,A vos pieds je les fis tous,Ainsi qu'on se prenne à vous!Que de maux, etc.

Que de maux soufferts,Vivant dans vos fers, Thérèse!Que de maux soufferts,Vivant dans vos fers!Si vers les genouxMes bas ont des trous, Thérèse,A vos pieds je les fis tous,Ainsi qu'on se prenne à vous!Que de maux, etc.

Que de maux soufferts,Vivant dans vos fers, Thérèse!Que de maux soufferts,Vivant dans vos fers!

Que de maux soufferts,

Vivant dans vos fers, Thérèse!

Que de maux soufferts,

Vivant dans vos fers!

Si vers les genouxMes bas ont des trous, Thérèse,A vos pieds je les fis tous,Ainsi qu'on se prenne à vous!Que de maux, etc.

Si vers les genoux

Mes bas ont des trous, Thérèse,

A vos pieds je les fis tous,

Ainsi qu'on se prenne à vous!

Que de maux, etc.

Et mes cinq cents francsQue j'avais comptant, Thérèse?Il n'en reste pas six blancs;Et qui me rendra mon temps?Que de maux, etc.Vous avez vingt ans,Et mille agréments, Thérèse;Mais aucun de vos amantsNe vous dira dans vingt ans:Que de maux, etc.

Et mes cinq cents francsQue j'avais comptant, Thérèse?Il n'en reste pas six blancs;Et qui me rendra mon temps?Que de maux, etc.

Et mes cinq cents francs

Que j'avais comptant, Thérèse?

Il n'en reste pas six blancs;

Et qui me rendra mon temps?

Que de maux, etc.

Vous avez vingt ans,Et mille agréments, Thérèse;Mais aucun de vos amantsNe vous dira dans vingt ans:Que de maux, etc.

Vous avez vingt ans,

Et mille agréments, Thérèse;

Mais aucun de vos amants

Ne vous dira dans vingt ans:

Que de maux, etc.

Nous avons dit que l'Opéra-Comique devait à Cazotte le sujet duCalife de Bagdad; sonDiable amoureuxfut représenté aussi sous cette forme avec le titre de l'Infante de Zamora. Ce fut à ce sujet sans doute qu'un de ses beaux-frères, qui était venu passer quelques jours à sa campagne de Pierry, lui reprochait de ne point tenter le théâtre, et lui vantait les opéras bouffons comme des ouvrages d'une grande difficulté: «Donnez-moi un mot, dit Cazotte, et demain matin j'aurai fait une pièce de ce genre à laquelle il ne manquera rien. «Le beau-frère voit entrer un paysan avec des sabots: «Ehbien,sabots!s'écria-t-il; faites une pièce sur ce mot-là. Cazotte demanda à rester seul; mais un personnage singulier, qui justement faisait partie ce soir-là de la réunion, s'offrit à faire la musique à mesure que Cazotte écrirait l'opéra. C'était Rameau, le neveu du grand musicien, dont Diderot a raconté la vie fantasque dans ce dialogue qui est un chef-d'œuvre, et la seule satire moderne qu'on puisse opposer à celle de Pétrone.

L'opéra fut fait dans la nuit, adressé à Paris, et représenté bientôt à la Comédie italienne, après avoir été retouché par Marsollier et Duni, qui y daignèrent mettre leur nom. Cazotte n'obtint pour droits d'auteur que ses entrées, et le neveu de Rameau, ce génie incompris, demeura obscur comme par le passé. C'était bien d'ailleurs le musicien qu'il fallait à Cazotte, qui a dû sans doute bien des idées étranges à ce bizarre compagnon.

Le portrait qu'il en fait dans sa préface de la secondeRaméide, poëme héroï-comique composé en l'honneur de son ami, mérite d'être conservé, autant comme morceau de style que comme note utile à compléter la piquante analyse morale et littéraire de Diderot.

«C'est l'homme le plus plaisant, par nature, quej'aie connu; il s'appelait Rameau, était neveu du célèbre musicien, avait été mon camarade au collége, et avait pris pour moi une amitié qui ne s'est jamais démentie, ni de sa part ni de la mienne. Ce personnage, l'homme le plus extraordinaire de notre temps, était né avec un talent naturel dans plus d'un genre, que le défaut d'assiette de son esprit ne lui permit jamais de cultiver. Je ne puis comparer son genre de plaisanterie qu'à celui que déploie le docteur Sterne dans sonVoyage sentimental. Les saillies de Rameau étaient des saillies d'instinct d'un genre si particulier, qu'il est nécessaire de les peindre pour essayer de les rendre. Ce n'étaient point des bons mots, c'étaient des traits qui semblaient partir de la plus profonde connaissance du cœur humain. Sa physionomie, qui était vraiment burlesque, ajoutait un piquant extraordinaire à ces saillies, d'autant moins attendues de sa part, que, d'habitude, il ne faisait que déraisonner. Ce personnage, né musicien, autant et plus peut-être que son oncle, ne put jamais s'enfoncer dans les profondeurs de l'art; mais il était né plein de chant et avait l'étrange facilité d'en trouver, impromptu, de l'agréable et de l'expressif, sur quelques paroles qu'on voulût lui donner; seulement il eût fallu qu'un véritable artisteeût arrangé et corrigé ses phrases, et composé ses partitions. Il était de figure aussi horriblement que plaisamment laid, très-souvent ennuyeux, parce que son génie l'inspirait rarement; mais si sa verve le servait, il faisait rire jusqu'aux larmes. Il vécut pauvre, ne pouvant suivre aucune profession. Sa pauvreté absolue lui faisait honneur dans mon esprit. Il n'était pas né absolument sans fortune, mais il eût fallu dépouiller son père du bien de sa mère, et il se refusa à l'idée de réduire à la misère l'auteur de ses jours, qui s'était remarié et avait des enfants. Il a donné dans plusieurs autres occasions des preuves de la bonté de son cœur. Cet homme singulier vécut passionné pour la gloire, qu'il ne pouvait acquérir dans aucun genre... Il est mort dans une maison religieuse, où sa famille l'avait placé, après quatre ans de retraite qu'il avait prise en gré, et ayant gagné le cœur de tous ceux qui d'abord n'avaient été que ses geôliers.»

Les lettres de Cazotte sur la musique, dont plusieurs sont des réponses à la lettre de J. J. Rousseau sur l'Opéra, se rapportent à cette légère incursion dans le domaine lyrique. La plupart de ces écrits sont anonymes, et ont été recueillis depuis comme pièces diplomatiques de la guerre de l'Opéra. Quelques-unes sont certaines, d'autres douteuses. Nous serions bien étonné s'il fallait ranger parmi ces dernières le «Petit prophète de Bœhmischbroda,» fantaisie d'un esprit tout particulier, qui compléterait au besoin l'analogie marquée de Cazotte et d'Hoffmann.

C'était encore la belle époque de la vie de Cazotte; voici le portrait qu'a donné Charles Nodier de cet homme célèbre, qu'il avait vu dans sa jeunesse:

«A une extrême bienveillance, qui se peignait dans sa belle et heureuse physionomie, à une douceur tendre que ses yeux bleus encore fort animés exprimaient de la manière la plus séduisante, M. Cazotte joignait le précieux talent de raconter mieux qu'homme du monde des histoires, tout à la fois étranges et naïves, qui tenaient de la réalité la plus commune par l'exactitude des circonstances et de la féerie par le merveilleux. Il avait reçu de la nature un don particulier pour voir les choses sous leur aspect fantastique, et l'on sait si j'étais organisé de manière à jouir avec délices de ce genre d'illusion. Aussi, quand un pas grave se faisait entendre à intervalles égaux sur les dalles de l'autre chambre; quand sa porte s'ouvrait avec une lenteur méthodique, et laissait percer la lumière d'un fallot porté par un vieux domestique moins ingambe que le maître, et que M. Cazotte appelait gaiement sonpays; quand M. Cazotte paraissait lui-même avec son chapeau triangulaire, sa longue redingote de camelot vert bordée d'un petit galon, ses souliers à bouts carrés fermés très-avant sur le pied par une forte agrafe d'argent, et sa haute canne à pomme d'or, je ne manquais jamais de courir à lui avec les témoignages d'une folle joie, qui était encore augmentée par ses caresses.»

Charles Nodier met ensuite dans sa bouche un de ces récits mystérieux qu'il se plaisait à faire dans le monde, et qu'on écoutait avidement. Il s'agit de la longévité de Marion Delorme, qu'il disait avoir vue quelques jours avant sa mort, âgée de près d'un siècle et demi, ainsi que semblent le constater d'ailleurs son acte de baptême et son acte mortuaire conservés à Besançon. En admettant cette question fort controversée de l'âge de Marion Delorme, Cazotte pouvait l'avoir vue étant âgé de vingt et un ans. C'est ainsi qu'il disait pouvoir transmettre des détails inconnus sur la mort de Henri IV, à laquelle Marion Delorme avait pu assister.


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