On la nommait Olympia. Elle avait vingt-six ans, beaucoup de beauté, de talents et d'esprit. Elle me laissa bientôt apercevoir du goût qu'elle avait pour moi, et sans en avoir pour elle, je me jetai à sa tête pour me débarrasser en quelque sorte de moi-même.
Notre liaison commença brusquement, et comme j'y trouvais peu de charmes, je jugeai qu'elle finirait de même, et qu'Olympia, ennuyée de mes distractions auprès d'elle, chercherait bientôt un amant qui lui rendît plus de justice, d'autant plus que nous nous étions pris sur le pied de la passion la plus désintéressée; mais notre planète en décidait autrement. Il fallait sans doute, pour le châtiment de cette femme superbeet emportée, et pour me jeter dans des embarras d'une autre espèce, qu'elle conçût un amour effréné pour moi.
Déjà je n'étais plus le maître de revenir le soir à mon auberge, et j'étais accablé pendant la journée de billets, de messages et de surveillants.
On se plaignait de mes froideurs. Une jalousie qui n'avait pas encore trouvé d'objet s'en prenait à toutes les femmes qui pouvaient attirer mes regards, et aurait exigé de moi jusqu'à des incivilités pour elles, si l'on eût pu entamer mon caractère. Je me déplaisais dans ce tourment perpétuel, mais il fallait bien y vivre. Je cherchais de bonne foi à aimer Olympia, pour aimer quelque chose, et me distraire du goût dangereux que je me connaissais. Cependant, une scène plus vive se préparait.
J'étais sourdement observé dans mon auberge par les ordres de la courtisane. «Depuis quand, me dit-elle un jour, avez-vous ce beau page qui vous intéresse tant, à qui vous témoignez tant d'égards, et que vous ne cessez de suivre des yeux quand son service l'appelle dans votre appartement? Pourquoi lui faites-vous observer cette retraite austère? Car on ne le voit jamais dans Venise.
—Mon page, répondis-je, est un jeune hommebien né, de l'éducation duquel je suis chargé par devoir. C'est...
—C'est, reprit-elle, les yeux enflammés de courroux, traître, c'est une femme. Une de mes affidées lui a vu faire sa toilette par le trou de la serrure...
—Je vous donne ma parole d'honneur que ce n'est pas une femme...
—N'ajoute pas le mensonge à la trahison. Cette femme pleurait, on l'a vue; elle n'est pas heureuse. Tu ne sais que faire le tourment des cœurs qui se donnent à toi. Tu l'as abusée, comme tu m'abuses,et tu l'abandonnes. Renvoie à ses parents cette jeune personne; et si tes prodigalités t'ont mis hors d'état de lui faire justice, qu'elle la tienne de moi. Tu lui dois un sort: je le lui ferai; mais je veux qu'elle disparaisse demain.
—Olympia, repris-je le plus froidement qu'il me fut possible, je vous ai juré, je vous le répète et vous jure encore que ce n'est pas une femme; et plût au ciel...
—Que veulent dire ces mensonges et ce Plût au ciel, monstre? Renvoie-la, te dis-je, ou... Mais j'ai d'autres ressources; je te démasquerai, et elle entendra raison, si tu n'es pas susceptible de l'entendre.»
Excédé par ce torrent d'injures et de menaces, mais affectant de n'être point ému, je me retirai chez moi, quoiqu'il fût tard.
Mon arrivée parut surprendre mes domestiques, et surtout Biondetta: elle témoigna quelque inquiétude sur ma santé; je répondis qu'elle n'était point altérée.
Je ne lui parlais presque jamais depuis ma liaison avec Olympia, et il n'y avait eu aucun changement dans sa conduite à mon égard; mais on en remarquait dans ses traits: il y avait sur le ton général desa physionomie une teinte d'abattement et de mélancolie.
Le lendemain, à peine étais-je éveillé, que Biondetta entre dans ma chambre, une lettre ouverte à la main. Elle me la remet, et je lis:
AU PRÉTENDU BIONDETTO.«Je ne sais qui vous êtes, madame, ni ce que vous pouvez faire chez don Alvare; mais vous êtes trop jeune pour n'être pas excusable, et en de trop mauvaises mains pour ne pas exciter la compassion. Ce cavalier vous aura promis ce qu'il promet à tout le monde, ce qu'il me jure encore tous les jours, quoique déterminé à nous trahir. On dit que vous êtes sage autant que belle; vous serez susceptible d'un bon conseil. Vous êtes en âge, madame, de réparer le tort que vous pouvez vous être fait; une âme sensible vous en offre les moyens. On ne marchandera point sur la force du sacrifice que l'on doit faire pour assurer votre repos. Il faut qu'il soit proportionné à votre état, aux vues que l'on vous a fait abandonner, à celles que vous pouvez avoir pour l'avenir, et par conséquent vous réglerez tout vous-même. Si vous persistez à vouloir être trompée et malheureuse, et àen faire d'autres, attendez-vous à tout ce que le désespoir peut suggérer de plus violent à une rivale. J'attends votre réponse.»
AU PRÉTENDU BIONDETTO.
«Je ne sais qui vous êtes, madame, ni ce que vous pouvez faire chez don Alvare; mais vous êtes trop jeune pour n'être pas excusable, et en de trop mauvaises mains pour ne pas exciter la compassion. Ce cavalier vous aura promis ce qu'il promet à tout le monde, ce qu'il me jure encore tous les jours, quoique déterminé à nous trahir. On dit que vous êtes sage autant que belle; vous serez susceptible d'un bon conseil. Vous êtes en âge, madame, de réparer le tort que vous pouvez vous être fait; une âme sensible vous en offre les moyens. On ne marchandera point sur la force du sacrifice que l'on doit faire pour assurer votre repos. Il faut qu'il soit proportionné à votre état, aux vues que l'on vous a fait abandonner, à celles que vous pouvez avoir pour l'avenir, et par conséquent vous réglerez tout vous-même. Si vous persistez à vouloir être trompée et malheureuse, et àen faire d'autres, attendez-vous à tout ce que le désespoir peut suggérer de plus violent à une rivale. J'attends votre réponse.»
Après avoir lu cette lettre, je la remis à Biondetta. «Répondez, lui dis-je, à cette femme qu'elle est folle, et vous savez mieux que moi combien elle est...
—Vous la connaissez, don Alvare, n'appréhendez-vous rien d'elle?...
—J'appréhende qu'elle ne m'ennuie plus longtemps; ainsi je la quitte; et pour m'en délivrer plus sûrement, je vais louer ce matin une jolie maison que l'on m'a proposée sur la Brenta.» Je m'habillai sur-le-champ, et allai conclure mon marché. Chemin faisant, je réfléchissais aux menaces d'Olympia.Pauvre folle! disais-je, elle veut tuer... Je ne pus jamais, et sans savoir pourquoi, prononcer le mot.
Dès que j'eus terminé mon affaire, je revins chez moi; je dînai; et, craignant que la force de l'habitude ne m'entraînât chez la courtisane, je me déterminai à ne pas sortir de la journée.
Je prends un livre. Incapable de m'appliquer à la lecture, je le quitte; je vais à la fenêtre, et la foule, la variété des objets me choquent au lieu de me distraire. Je me promène à grands pas dans mon appartement, cherchant la tranquillité de l'esprit dans l'agitation continuelle du corps.
DDANScette course indéterminée, mes pas s'adressent vers une garde-robe sombre, où mes gens renfermaient les choses nécessaires à mon service qui ne devaient pas se trouver sous la main. Je n'y étais jamais entré. L'obscurité du lieu me plaît. Je m'assieds sur un coffre et y passe quelques minutes.
Au bout de ce court espace de temps, j'entends du bruit dans une pièce voisine; un petit jour qui me donne dans les yeux m'attire vers une porte condamnée: il s'échappait par le trou de la serrure; j'y applique l'œil.
Je vois Biondetta assise vis-à-vis de son clavecin, les bras croisés, dans l'attitude d'une personne qui rêve profondément. Elle rompit le silence.
«Biondetta! Biondetta! dit-elle. Il m'appelle Biondetta. C'est le premier, c'est le seul mot caressant qui soit sorti de sa bouche.»
Elle se tait, et paraît retomber dans sa rêverie. Elle pose enfin les mains sur le clavecin que je lui avais vu raccommoder. Elle avait devant elle un livre fermé sur le pupitre. Elle prélude et chante à demi-voix en s'accompagnant.
P. 181.Je vois Biondetta assise vis-à-vis de son clavecin.(Fac-similede la gravure de la première édition.—Voir la note p.101.)
P. 181.Je vois Biondetta assise vis-à-vis de son clavecin.(Fac-similede la gravure de la première édition.—Voir la note p.101.)
P. 181.
Je vois Biondetta assise vis-à-vis de son clavecin.
(Fac-similede la gravure de la première édition.—Voir la note p.101.)
Je démêlai sur-le-champ que ce qu'elle chantait n'était pas une composition arrêtée. En prêtant mieux l'oreille, j'entendis mon nom, celui d'Olympia.
Elle improvisait en prose sur sa prétendue situation, sur celle de sa rivale, qu'elle trouvait bien plus heureuse que la sienne; enfin sur les rigueurs que j'avais pour elle, et les soupçons qui occasionnaient une défiance qui m'éloignait de mon bonheur. Elle m'aurait conduit dans la route des grandeurs, de la fortune et des sciences, et j'aurais fait sa félicité. «Hélas! disait-elle, cela devient impossible. Quand il me connaîtrait pour ce que je suis, mes faibles charmes ne pourraient l'arrêter; une autre...»
La passion l'emportait, et les larmes semblaient la suffoquer. Elle se lève, va prendre un mouchoir, s'essuie et se rapproche de l'instrument; elle veut se rasseoir, et, comme si le peu de hauteur du siége l'eût tenue ci-devant dans une attitude trop gênée, elle prend le livre qui était sur son pupitre, le met sur le tabouret, s'assied, et prélude de nouveau.
Je compris bientôt que la seconde scène de musiquene serait pas de l'espèce de la première. Je reconnus l'air d'une barcarolle fort en vogue alors à Venise. Elle le répéta deux fois; puis, d'une voix plus distincte et plus assurée, elle chanta les paroles suivantes:
Dolce Hé-las! quel-le est ma chi-mè—— re, Fil-le Pour Al-va-re et pour la ter—— re J'aban- du ciel et des airs, Sans é- don-ne l'u—ni—vers; clat et sans puis—san-ce Je m'a- bais-se, jus-qu'aux fers, Et quelle est ma ré-com- pen-se, On me dé—dai-gne et je sers.
Hélas! quelle est ma chimèreFille du ciel et des airs,Pour Alvare et pour la terreJ'abandonne l'univers;Sans éclat et sans puissance,Je m'abaisse jusqu'aux fers;Et quelle est ma récompense?On me dédaigne et je sers.Coursier, la main qui vous mèneS'empresse à vous caresser;On vous captive, on vous gêne,Mais on craint de vous blesser.Des efforts qu'on vous fait faireSur vous l'honneur rejaillit,Et le frein qui vous modèreJamais ne vous avilit.Alvare, une autre t'engage,Et m'éloigne de ton cœur:Dis-moi par quel avantageElle a vaincu ta froideur?On pense qu'elle est sincère,On s'en rapporte à sa foi;Elle plaît, je ne puis plaire;Le soupçon est fait pour moi.La cruelle défianceEmpoisonne le bienfait.On me craint en ma présence;En mon absence on me hait.Mes tourments, je les suppose;Je gémis, mais sans raison;Si je parle, j'en impose...Je me tais, c'est trahison.Amour, tu fis l'imposture,Je passe pour l'imposteur;Ah! pour venger notre injure,Dissipe enfin son erreur.Fais que l'ingrat me connaisse;Et quel qu'en soit le sujet,Qu'il déteste une faiblesseDont je ne suis pas l'objet.Ma rivale est triomphante,Elle ordonne de mon sort,Et je me vois dans l'attenteDe l'exil ou de la mort.Ne brisez pas votre chaîne,Mouvements d'un cœur jaloux;Vous éveilleriez la haine...Je me contrains: taisez-vous!
Hélas! quelle est ma chimèreFille du ciel et des airs,Pour Alvare et pour la terreJ'abandonne l'univers;Sans éclat et sans puissance,Je m'abaisse jusqu'aux fers;Et quelle est ma récompense?On me dédaigne et je sers.Coursier, la main qui vous mèneS'empresse à vous caresser;On vous captive, on vous gêne,Mais on craint de vous blesser.Des efforts qu'on vous fait faireSur vous l'honneur rejaillit,Et le frein qui vous modèreJamais ne vous avilit.Alvare, une autre t'engage,Et m'éloigne de ton cœur:Dis-moi par quel avantageElle a vaincu ta froideur?On pense qu'elle est sincère,On s'en rapporte à sa foi;Elle plaît, je ne puis plaire;Le soupçon est fait pour moi.La cruelle défianceEmpoisonne le bienfait.On me craint en ma présence;En mon absence on me hait.Mes tourments, je les suppose;Je gémis, mais sans raison;Si je parle, j'en impose...Je me tais, c'est trahison.Amour, tu fis l'imposture,Je passe pour l'imposteur;Ah! pour venger notre injure,Dissipe enfin son erreur.Fais que l'ingrat me connaisse;Et quel qu'en soit le sujet,Qu'il déteste une faiblesseDont je ne suis pas l'objet.Ma rivale est triomphante,Elle ordonne de mon sort,Et je me vois dans l'attenteDe l'exil ou de la mort.Ne brisez pas votre chaîne,Mouvements d'un cœur jaloux;Vous éveilleriez la haine...Je me contrains: taisez-vous!
Hélas! quelle est ma chimèreFille du ciel et des airs,Pour Alvare et pour la terreJ'abandonne l'univers;Sans éclat et sans puissance,Je m'abaisse jusqu'aux fers;Et quelle est ma récompense?On me dédaigne et je sers.
Hélas! quelle est ma chimère
Fille du ciel et des airs,
Pour Alvare et pour la terre
J'abandonne l'univers;
Sans éclat et sans puissance,
Je m'abaisse jusqu'aux fers;
Et quelle est ma récompense?
On me dédaigne et je sers.
Coursier, la main qui vous mèneS'empresse à vous caresser;On vous captive, on vous gêne,Mais on craint de vous blesser.Des efforts qu'on vous fait faireSur vous l'honneur rejaillit,Et le frein qui vous modèreJamais ne vous avilit.
Coursier, la main qui vous mène
S'empresse à vous caresser;
On vous captive, on vous gêne,
Mais on craint de vous blesser.
Des efforts qu'on vous fait faire
Sur vous l'honneur rejaillit,
Et le frein qui vous modère
Jamais ne vous avilit.
Alvare, une autre t'engage,Et m'éloigne de ton cœur:Dis-moi par quel avantageElle a vaincu ta froideur?On pense qu'elle est sincère,On s'en rapporte à sa foi;Elle plaît, je ne puis plaire;Le soupçon est fait pour moi.
Alvare, une autre t'engage,
Et m'éloigne de ton cœur:
Dis-moi par quel avantage
Elle a vaincu ta froideur?
On pense qu'elle est sincère,
On s'en rapporte à sa foi;
Elle plaît, je ne puis plaire;
Le soupçon est fait pour moi.
La cruelle défianceEmpoisonne le bienfait.On me craint en ma présence;En mon absence on me hait.Mes tourments, je les suppose;Je gémis, mais sans raison;Si je parle, j'en impose...Je me tais, c'est trahison.
La cruelle défiance
Empoisonne le bienfait.
On me craint en ma présence;
En mon absence on me hait.
Mes tourments, je les suppose;
Je gémis, mais sans raison;
Si je parle, j'en impose...
Je me tais, c'est trahison.
Amour, tu fis l'imposture,Je passe pour l'imposteur;Ah! pour venger notre injure,Dissipe enfin son erreur.Fais que l'ingrat me connaisse;Et quel qu'en soit le sujet,Qu'il déteste une faiblesseDont je ne suis pas l'objet.
Amour, tu fis l'imposture,
Je passe pour l'imposteur;
Ah! pour venger notre injure,
Dissipe enfin son erreur.
Fais que l'ingrat me connaisse;
Et quel qu'en soit le sujet,
Qu'il déteste une faiblesse
Dont je ne suis pas l'objet.
Ma rivale est triomphante,Elle ordonne de mon sort,Et je me vois dans l'attenteDe l'exil ou de la mort.Ne brisez pas votre chaîne,Mouvements d'un cœur jaloux;Vous éveilleriez la haine...Je me contrains: taisez-vous!
Ma rivale est triomphante,
Elle ordonne de mon sort,
Et je me vois dans l'attente
De l'exil ou de la mort.
Ne brisez pas votre chaîne,
Mouvements d'un cœur jaloux;
Vous éveilleriez la haine...
Je me contrains: taisez-vous!
Le son de la voix, le chant, le sens des vers, leur tournure, me jettent dans un désordre que je ne puis exprimer. «Être fantastique, dangereuse imposture! m'écriai-je en sortant avec rapidité du poste où j'étais demeuré trop longtemps: peut-on mieux emprunter les traits de la vérité et de la nature! Que je suis heureux de n'avoir connu que d'aujourd'hui le trou de cette serrure! comme je serais venu m'enivrer, combien j'aurais aidé à me tromper moi-même! Sortons d'ici. Allons sur la Brenta dès demain. Allons-y ce soir.»
J'appelle sur-le-champ un domestique, et fais dépêcher, dans une gondole, ce qui m'était nécessaire pour aller passer la nuit dans ma nouvelle maison.
Il m'eût été trop difficile d'attendre la nuit dans mon auberge. Je sortis. Je marchai au hasard. Au détour d'une rue, je crus voir entrer dans un café ce Bernadillo qui accompagnait Soberano dans notre promenade à Portici. «Autre fantôme! dis-je; ils me poursuivent.» J'entrai dans ma gondole, et courus tout Venise de canal en canal: il était onze heures quand je rentrai. Je voulus partir pour la Brenta, et mes gondoliers fatigués refusant le service, je fus obligé d'en faire appeler d'autres: ils arrivèrent, et mes gens, prévenus de mes intentions, me précèdent dans la gondole, chargés de leurs propres effets. Biondetta me suivait.
A peine ai-je les deux pieds dans le bâtiment, que des cris me forcent à me retourner. Un masque poignardait Biondetta: «Tu l'emportes sur moi! meurs, meurs, odieuse rivale!»
LL'EXÉCUTIONfut si prompte, qu'un des gondoliers resté sur le rivage ne put l'empêcher. Il voulut attaquer l'assassin en lui portant le flambeau dans les yeux; un autre masque accourt, et le repousse avec une action menaçante, une voix tonnante que je crus reconnaîtrepour celle de Bernadillo. Hors de moi, je m'élance de la gondole. Les meurtriers ont disparu. A l'aide du flambeau je vois Biondetta pâle, baignée dans son sang, expirante.
Mon état ne saurait se peindre. Toute autre idée s'efface. Je ne vois plus qu'une femme adorée, victime d'une prévention ridicule, sacrifiée à ma vaine et extravagante confiance, et accablée par moi, jusque-là, des plus cruels outrages.
Je me précipite; j'appelle en même temps le secours et la vengeance. Un chirurgien, attiré par l'éclat de cette aventure, se présente. Je fais transporter la blessée dans mon appartement; et, craintequ'on ne la ménage point assez, je me charge moi-même de la moitié du fardeau.
Quand on l'eut déshabillée, quand je vis ce beau corps sanglant atteint de deux énormes blessures, qui semblaient devoir attaquer toutes deux les sources de la vie, je dis, je fis mille extravagances.
Biondetta, présumée sans connaissance, ne devait pas les entendre; mais l'aubergiste et ses gens, un chirurgien, deux médecins, appelés, jugèrent qu'il était dangereux pour la blessée qu'on me laissât auprès d'elle. On m'entraîna hors de la chambre.
On laissa mes gens près de moi; mais un d'eux ayant eu la maladresse de me dire que la facultéavait jugé les blessures mortelles, je poussai des cris aigus. Fatigué enfin par mes emportements, je tombai dans un abattement qui fut suivi du sommeil.
Je crus voir ma mère en rêve, je lui racontais mon aventure, et pour la lui rendre plus sensible, je la conduisais vers les ruines de Portici.
«N'allons pas là, mon fils, me disait-elle, vous êtes dans un danger évident.» Comme nous passions dans un défilé étroit où je m'engageais avecsécurité, une main tout à coup me pousse dans un précipice; je la reconnais, c'est celle de Biondetta. Je tombais, une autre main me retire, et je me trouve entre les bras de ma mère. Je me réveille, encore haletant de frayeur. Tendre mère! m'écriai-je, vous ne m'abandonnez pas, même en rêve.
Biondetta! vous voulez me perdre? Mais ce songe est l'effet du trouble de mon imagination. Ah! chassons des idées qui me feraient manquer à la reconnaissance, à l'humanité.
J'appelle un domestique et fais demander des nouvelles. Deux chirurgiens veillent: on a beaucoup tiré de sang; on craint la fièvre.
Le lendemain, après l'appareil levé, on décida que les blessures n'étaient dangereuses que par la profondeur; mais la fièvre survient, redouble, et il faut épuiser le sujet par de nouvelles saignées.
Je fis tant d'instances pour entrer dans l'appartement, qu'il ne fut pas possible de s'y refuser.
Biondetta avait le transport, et répétait sans cesse mon nom. Je la regardai; elle ne m'avait jamais paru si belle.
Est-ce là, me disais-je, ce que je prenais pour un fantôme colorié, un amas de vapeurs brillantes uniquement rassemblées pour en imposer à mes sens?
Elle avait la vie comme je l'ai, et la perd, parce que je n'ai jamais voulu l'entendre, parce que je l'ai volontairement exposée. Je suis un tigre, un monstre.
Si tu meurs, objet le plus digne d'être chéri, etdont j'ai si indignement reconnu les bontés, je ne veux pas te survivre. Je mourrai après avoir sacrifié sur ta tombe la barbare Olympia!
Si tu m'es rendue, je serai à toi; je reconnaîtrai tes bienfaits; je couronnerai tes vertus, ta patience, je me lie par des liens indissolubles, et ferai mon devoir de te rendre heureuse par le sacrifice aveugle de mes sentiments et de mes volontés.
Je ne peindrai point les efforts pénibles de l'art et de la nature pour rappeler à la vie un corps qui semblait devoir succomber sous les ressources mises en œuvre pour le soulager.
Vingt et un jours se passèrent sans qu'on pût se décider entre la crainte et l'espérance: enfin, la fièvre se dissipa, et il parut que la malade reprenait connaissance.
Je l'appelai ma chère Biondetta, elle me serra la main. Depuis cet instant, elle reconnut tout ce qui était autour d'elle. J'étais à son chevet: ses yeux se tournèrent sur moi; les miens étaient baignés de larmes.
Je ne saurais peindre, quand elle me regarda, les grâces, l'expression de son sourire. «Chère Biondetta! reprit-elle; je suis la chère Biondetta d'Alvare.»
Elle voulait m'en dire davantage: on me força encore une fois de m'éloigner.
Je pris le parti de rester dans sa chambre, dans un endroit où elle ne pût pas me voir. Enfin, j'eus la permission d'en approcher. «Biondetta, lui dis-je, je fais poursuivre vos assassins.
—Ah! ménagez-les, dit-elle: ils ont fait mon bonheur. Si je meurs, ce sera pour vous; si je vis, ce sera pour vous aimer.»
J'ai des raisons pour abréger ces scènes de tendresse qui se passèrent entre nous jusqu'au temps où les médecins m'assurèrent que je pouvais faire transporter Biondetta sur les bords de la Brenta, oùl'air serait plus propre à lui rendre ses forces. Nous nous y établîmes.
Je lui avais donné deux femmes pour la servir, dès le premier instant où son sexe fut avéré par la nécessité de panser ses blessures. Je rassemblai autour d'elle tout ce qui pouvait contribuer à sa commodité, et ne m'occupai qu'à la soulager, l'amuser et lui plaire.
SSESforces se rétablissaient à vue d'œil, et sa beauté semblait prendre chaque jour un nouvel éclat. Enfin, croyant pouvoir l'engager dans une conversation assez longue, sans intéresser sa santé: «O Biondetta! lui dis-je, je suis comblé d'amour, persuadé que vous n'êtes point un être fantastique, convaincu que vous m'aimez, malgré les procédés révoltants que j'ai eus pour vous jusqu'ici. Mais voussavez si mes inquiétudes furent fondées. Développez-moi le mystère de l'étrange apparition qui affligea mes regards dans la voûte de Portici. D'où venaient, que devinrent ce monstre affreux, cette petite chienne qui précédèrent votre arrivée? Comment, pourquoi les avez-vous remplacés pour vous attacher à moi? Qui étaient-ils? Qui êtes-vous? Achevez de rassurer un cœur tout à vous, et qui veut se dévouer pour la vie.
—Alvare, répondit Biondetta, les nécromanciens, étonnés de votre audace, voulurent se faire un jeu de votre humiliation et parvenir par la voie de la terreur à vous réduire à l'état de vil esclave de leurs volontés. Ils vous préparaient d'avance à la frayeur, en vous provoquant à l'évocation du pluspuissant et du plus redoutable de tous les esprits; et par le secours de ceux dont la catégorie leur est soumise, ils vous présentèrent un spectacle qui vous eût fait mourir d'effroi, si la vigueur de votre âme n'eût fait tourner contre eux leur propre stratagème.
A votre contenance héroïque, les Sylphes, les Salamandres, les Gnomes, les Ondins, enchantés de votre courage, résolurent de vous donner tout l'avantage sur vos ennemis.
Je suis Sylphide d'origine, et une des plus considérables d'entre elles. Je parus sous la forme de la petite chienne; je reçus vos ordres, et nous nous empressâmes tous à l'envi de les accomplir. Plus vous mettiez de hauteur, de résolution, d'aisance, d'intelligence à régler nos mouvements, plus nous redoublions d'admiration pour vous et de zèle.
Vous m'ordonnâtes de vous servir en page, de vous amuser en cantatrice. Je me soumis avec joie, et goûtai de tels charmes dans mon obéissance, que je résolus de vous la vouer pour toujours.
Décidons, me disais-je, mon état et mon bonheur. Abandonnée dans le vague de l'air à une incertitude nécessaire, sans sensations, sans jouissances, esclave des évocations des cabalistes, jouet de leurs fantaisies, nécessairement bornée dans mesprérogatives comme dans mes connaissances, balancerais-je davantage sur le choix des moyens par lesquels je puis ennoblir mon essence?
Il m'est permis de prendre un corps pour m'associer à un sage: le voilà. Si je me réduis au simple état de femme, si je perds par ce changement volontaire le droit naturel des Sylphides et l'assistance de mes compagnes, je jouirai du bonheur d'aimer et d'être aimée. Je servirai mon vainqueur; je l'instruirai de la sublimité de son être, dont il ignore les prérogatives: il nous soumettra, avec les éléments dont j'aurai abandonné l'empire, les esprits de toutes les sphères. Il est fait pour être le roi du monde, et j'en serai la reine, et la reine adorée de lui.
Ces réflexions, plus subites que vous ne pouvez le croire dans une substance débarrassée d'organes, me décidèrent sur-le-champ. En conservant ma figure, je prends un corps de femme pour ne le quitter qu'avec la vie.
Quand j'eus pris un corps, Alvare, je m'aperçus que j'avais un cœur: je vous admirai, je vous aimai; mais que devins-je, lorsque je ne vis en vous que de la répugnance, de la haine! Je ne pouvais ni changer, ni même me repentir; soumise à tous les revers auxquels sont sujettes les créaturesde votre espèce, m'étant attiré le courroux des esprits, la haine implacable des nécromanciens, je devenais, sans votre protection, l'être le plus malheureux qui fût sous le ciel: que dis-je? je le serais encore sans votre amour.»
Mille grâces répandues dans la figure, l'action, le son de la voix, ajoutaient au prestige de ce récit intéressant. Je ne concevais rien de ce que j'entendais. Mais qu'y avait-il de concevable dans mon aventure?
Tout ceci me paraît un songe, me disais-je; maisla vie humaine est-elle autre chose? Je rêve plus extraordinairement qu'un autre, et voilà tout.
Je l'ai vue de mes yeux, attendant tout secours de l'art, arriver presque jusqu'aux portes de la mort, en passant par tous les termes de l'épuisement et de la douleur.
L'homme fut un assemblage d'un peu de boue et d'eau. Pourquoi une femme ne serait-elle pas faite de rosée, de vapeurs terrestres et de rayons de lumière, des débris d'un arc-en-ciel condensés? Où est le possible?... Où est l'impossible?
Le résultat de mes réflexions fut de me livrer encore plus à mon penchant, en croyant consulter ma raison. Je comblais Biondetta de prévenances, de caresses innocentes. Elle s'y prêtait avec une franchise qui m'enchantait, avec cette pudeur naturelle qui agit sans être l'effet des réflexions ou de la crainte.
UUNmois s'était passé dans des douceurs qui m'avaient enivré. Biondetta, entièrement rétablie, pouvait me suivre partout à la promenade. Je lui avais fait faireundéshabillé d'amazone: sous ce vêtement, sous un grand chapeau ombragé de plumes, elle attirait tous les regards, et nous ne paraissions jamais que mon bonheur ne fît l'objetde l'envie de tous ces heureux citadins qui peuplent, pendant les beaux jours, les rivages enchantés de la Brenta; les femmes mêmes semblaient avoir renoncé à cette jalousie dont on les accuse, ou subjuguées par une supériorité dont elles ne pouvaient disconvenir, ou désarmées par un maintien qui annonçait l'oubli de tous ses avantages.
Connu de tout le monde pour l'amant aimé d'un objet aussi ravissant, mon orgueil égalait mon amour, et je m'élevais encore davantage quand je venais à me flatter sur le brillant de son origine.
Je ne pouvais douter qu'elle ne possédât les connaissances les plus rares, et je supposais avec raison que son but était de m'en orner; mais elle ne m'entretenait que de choses ordinaires, et semblait avoir perdu l'autre objet de vue. «Biondetta, lui dis-je, un soir que nous nous promenions sur la terrasse de mon jardin, lorsqu'un penchant trop flatteur pour moi vous décida à lier votre sort au mien, vous vous promettiez de m'en rendre digne en me donnant des connaissances qui ne sont point réservées au commun des hommes. Vous parais-je maintenant indigne de vos soins? un amour aussi tendre, aussi délicat que le vôtre peut-il ne point désirer d'ennoblir son objet?
—O Alvare! me répondit-elle, je suis femme depuis six mois, et ma passion, il me le semble, n'a pas duré un jour. Pardonnez si la plus douce des sensations enivre un cœur qui n'a jamais rien éprouvé. Je voudrais vous montrer à aimer comme moi; et vous seriez, par ce sentiment seul, au-dessus de tous vos semblables; mais l'orgueil humain aspire à d'autres jouissances. L'inquiétude naturelle ne lui permet pas de saisir un bonheur, s'il n'en peut envisager un plus grand dans la perspective. Oui, je vous instruirai, Alvare. J'oubliais avec plaisir mon intérêt; il le veut, puisque je dois retrouver ma grandeur dans la vôtre; mais il ne suffit pas de me promettre d'être avec moi, il faut que vous vous donniez et sans réserve et pour toujours.»
Nous étions assis sur un banc de gazon, sous un abri de chèvrefeuille au fond du jardin; je me jetai à ses genoux. «Chère Biondetta, lui dis-je, je vous jure une fidélité à toute épreuve.
—Non, disait-elle, vous ne me connaissez pas, vous ne me connaissez pas; il me faut un abandon absolu. Il peut seul me rassurer et me suffire.»
Je lui baisais la main avec transport, et redoublais mes serments; elle m'opposait ses craintes. Dans le feu de la conversation, nos têtes se penchent, nos lèvres se rencontrent... Dans le moment, je me sens saisir par la basque de mon habit, et secouer d'une étrange force...
P. 206.Dans le moment, je me sens saisir par la basque de mon habit.(Fac-similede la gravure de la première édition.—Voir la note p.101.)
P. 206.Dans le moment, je me sens saisir par la basque de mon habit.(Fac-similede la gravure de la première édition.—Voir la note p.101.)
P. 206.
Dans le moment, je me sens saisir par la basque de mon habit.
(Fac-similede la gravure de la première édition.—Voir la note p.101.)
C'était mon chien, un jeune danois dont on m'avait fait présent. Tous les jours, je le faisais jouer avec mon mouchoir. Comme il s'était échappé de la maison la veille, je l'avais fait attacher pour prévenir une seconde évasion. Il venait de rompre son attache;conduit par l'odorat, il m'avait trouvé, et me tirait par mon manteau pour me montrer sa joie et me solliciter au badinage; j'eus beau le chasser de la main, de la voix, il ne fut pas possible de l'écarter: il courait, revenait sur moi en aboyant; enfin, vaincu par son importunité, je le saisis par son collier et le reconduisis à la maison.
Comme je revenais au berceau pour rejoindre Biondetta, un domestique marchant presque sur mes talons nous avertit qu'on avait servi, et nous allâmes prendre nos places à table. Biondetta eût pu y paraître embarrassée. Heureusement, nous nous trouvions en tiers, un jeune noble était venu passer la soirée avec nous.
Le lendemain, j'entrai chez Biondetta, résolu de lui faire part des réflexions sérieuses qui m'avaient occupé pendant la nuit. Elle était encore au lit, et je m'assis auprès d'elle. «Nous avons, lui dis-je, pensé faire hier une folie dont je me fusse repenti le reste de mes jours. Ma mère veut absolument que je me marie. Je ne saurais être à d'autre qu'à vous, et ne puis point prendre d'engagement sérieux sans son aveu. Vous regardant déjà comme ma femme, chère Biondetta, mon devoir est de vous respecter.
—Eh! ne dois-je pas vous respecter vous-même,Alvare? Mais ce sentiment ne serait-il pas le poison de l'amour?
—Vous vous trompez, repris-je, il en est l'assaisonnement...
—Bel assaisonnement! qui vous ramène à moi d'un air glacé, et me pétrifie moi-même! Ah! Alvare! Alvare! je n'ai heureusement ni rime ni raison, ni père ni mère, et veux aimer de tout mon cœur sans cet assaisonnement-là. Vous devez des égards à votre mère: ils sont naturels; il suffit que sa volonté ratifie l'union de nos cœurs, pourquoi faut-il qu'elle la précède? Les préjugés sont nés chez vous au défaut de lumières, et soit en raisonnant, soit en ne raisonnant pas, ils rendent votre conduite aussi inconséquente que bizarre. Soumis à de véritables devoirs, vous vous en imposez qu'il est ou impossible ou inutile de remplir; enfin vous cherchez à vous faire écarter de la route, dans la poursuite de l'objet dont la possession vous semble la plus désirable. Notre union, nos liens deviennent dépendants de la volonté d'autrui. Qui sait si doña Mencia me trouvera d'assez bonne maison pour entrer dans celle de Maravillas? Et je me verrais dédaignée? ou, au lieu de vous tenir de vous-même, il faudrait vous obtenir d'elle? Est-ce un hommedestiné à la haute science qui me parle, ou un enfant qui sort des montagnes de l'Estrémadure? Et dois-je être sans délicatesse, quand je vois qu'on ménage celle des autres plus que la mienne? Alvare! Alvare! on vante l'amour des Espagnols; ils auront toujours plus d'orgueil et de morgue que d'amour.»
J'avais vu des scènes bien extraordinaires; je n'étais point préparé à celle-ci. Je voulus excuser mon respect pour ma mère; le devoir me le prescrivait, et la reconnaissance, l'attachement, plus forts encore que lui. On n'écoutait pas. «Je ne suis pas devenue femme pour rien, Alvare: vous me tenez de moi, je veux vous tenir de vous. Doña Mencia désapprouvera après, si elle est folle. Ne m'en parlez plus. Depuis qu'on me respecte, qu'on se respecte, qu'on respecte tout le monde, je deviens plus malheureuse que lorsqu'on me haïssait.» Et elle se mit à sangloter.
Heureusement je suis fier, et ce sentiment me garantit du mouvement de faiblesse qui m'entraînait aux pieds de Biondetta, pour essayer de désarmer cette déraisonnable colère et faire cesser des larmes dont la seule vue me mettait au désespoir. Je me retirai. Je passai dans mon cabinet. En m'y enchaînant, on m'eût rendu service; enfin, craignantl'issue des combats que j'éprouvais, je cours à ma gondole: une des femmes de Biondetta se trouve sur mon chemin. «Je vais à Venise, lui dis-je. J'y deviens nécessaire pour la suite du procès intenté à Olympia;» et sur-le-champ je pars, en proie aux plus dévorantes inquiétudes, mécontent de Biondetta et plus encore de moi, voyant qu'il ne me restait à prendre que des partis lâches ou désespérés.
JJ'ARRIVEà la ville; je touche à la première calle. Je parcours d'un air effaré toutes les rues qui sont sur mon passage, ne m'apercevant point qu'un orage affreux va fondre sur moi, et qu'il faut m'inquiéter pour trouver un abri.
C'était dans le milieu du mois de juillet. Bientôt je fus chargé par une pluie abondante mêlée de beaucoup de grêle.
Je vois une porte ouverte devant moi: c'était celle de l'église du grand couvent des Franciscains; je m'y réfugie.
Ma première réflexion fut qu'il avait fallu un semblable accident pour me faire entrer dans une église depuis mon séjour dans les États de Venise; la seconde fut de me rendre justice sur cet entier oubli de mes devoirs.
Enfin, voulant m'arracher à mes pensées, je considère les tableaux, et cherche à voir les monuments qui sont dans cette église, c'était une espèce de voyage curieux que je faisais autour de la nef et du chœur.
J'arrive enfin dans une chapelle enfoncée et qui était éclairée par une lampe, le jour extérieur n'y pouvant pénétrer; quelque chose d'éclatant frappemes regards dans le fond de la chapelle: c'était un monument.
Deux génies descendaient dans un tombeau de marbre noir une figure de femme.
Deux autres génies fondaient en larmes auprès de la tombe.
Toutes les figures étaient de marbre blanc, et leur éclat naturel, rehaussé par le contraste, en réfléchissant vivement la faible lumière de la lampe, semblait les faire briller d'un jour qui leur fût propre, et éclairer lui-même le fond de la chapelle.
J'approche; je considère les figures; elles me paraissent des plus belles proportions, pleines d'expression et de l'exécution la plus finie.
J'attache mes yeux sur la tête de la principale figure. Que deviens-je? Je crois voir le portrait de ma mère. Une douleur vive et tendre, un saint respect me saisissent.
«O ma mère! est-ce pour m'avertir que mon peu de tendresse et le désordre de ma vie vous conduiront au tombeau, que ce froid simulacre emprunte ici votre ressemblance chérie? O la plus digne des femmes! tout égaré qu'il est, votre Alvare vous aconservé tous vos droits sur son cœur. Avant de s'écarter de l'obéissance qu'il vous doit, il mourrait plutôt mille fois: il en atteste ce marbre insensible. Hélas! je suis dévoré de la passion la plus tyrannique: il m'est impossible de m'en rendre maître désormais. Vous venez de parler à mes yeux; parlez, ah! parlez à mon cœur, et si je dois la bannir, enseignez-moi comment je pourrai faire sans qu'il m'en coûte la vie.»
En prononçant avec force cette pressante invocation, je m'étais prosterné la face contre terre, et j'attendais dans cette attitude la réponse que j'étais presque sûr de recevoir, tant j'étais enthousiasmé.
Je réfléchis maintenant, ce que je n'étais pas en état de faire alors, que dans toutes les occasions où nous avons besoin de secours extraordinaires pour régler notre conduite, si nous les demandons avec force, dussions-nous n'être pas exaucés, au moins, en nous recueillant pour les recevoir, nous nous mettons dans le cas d'user de toutes les ressources de notre propre prudence. Je méritais d'être abandonné à la mienne, et voici ce qu'elle me suggéra:
«Tu mettras un devoir à remplir et un espaceconsidérable entre ta passion et toi; les événements t'éclaireront.»
«Allons, dis-je en me relevant avec précipitation, allons ouvrir mon cœur à ma mère, et remettons-nous encore une fois sous ce cher abri.»
Je retourne à mon auberge ordinaire: je cherche une voiture, et, sans m'embarrasser d'équipages, je prends la route de Turin pour me rendre en Espagne par la France; mais avant, je mets dans un paquet une note de trois cents sequins sur la banque, et la lettre qui suit:
«A ma chère Biondetta.Je m'arrached'auprès de vous, ma chère Biondetta, et ce serait m'arracher à la vie, si l'espoir du plus prompt retour ne consolait mon cœur. Je vais voir ma mère; animé par votre charmante idée, je triompherai d'elle, et viendrai former avec son aveu une union qui doit faire mon bonheur. Heureux d'avoir rempli mes devoirs avant de me donner tout entier à l'amour, je sacrifierai à vos pieds le reste de ma vie. Vous connaîtrez un Espagnol, ma Biondetta; vous jugerez d'après sa conduite, que s'il obéit aux devoirs de l'honneuret du sang, il sait également satisfaire aux autres. En voyant l'heureux effet de ses préjugés, vous ne taxerez pas d'orgueil le sentiment qui l'y attache. Je ne puis douter de votre amour: il m'avait voué une entière obéissance; je le reconnaîtrai encore mieux par cette faible condescendance à des vues qui n'ont pour objet que notre commune félicité. Je vous envoie ce qui peut être nécessaire pour l'entretien de notre maison. Je vous enverrai d'Espagne ce que je croirai le moins indigne de vous, en attendant que la plus vive tendresse qui fut jamais vous ramène pour toujours votre esclave.»
«A ma chère Biondetta.
Je m'arrached'auprès de vous, ma chère Biondetta, et ce serait m'arracher à la vie, si l'espoir du plus prompt retour ne consolait mon cœur. Je vais voir ma mère; animé par votre charmante idée, je triompherai d'elle, et viendrai former avec son aveu une union qui doit faire mon bonheur. Heureux d'avoir rempli mes devoirs avant de me donner tout entier à l'amour, je sacrifierai à vos pieds le reste de ma vie. Vous connaîtrez un Espagnol, ma Biondetta; vous jugerez d'après sa conduite, que s'il obéit aux devoirs de l'honneuret du sang, il sait également satisfaire aux autres. En voyant l'heureux effet de ses préjugés, vous ne taxerez pas d'orgueil le sentiment qui l'y attache. Je ne puis douter de votre amour: il m'avait voué une entière obéissance; je le reconnaîtrai encore mieux par cette faible condescendance à des vues qui n'ont pour objet que notre commune félicité. Je vous envoie ce qui peut être nécessaire pour l'entretien de notre maison. Je vous enverrai d'Espagne ce que je croirai le moins indigne de vous, en attendant que la plus vive tendresse qui fut jamais vous ramène pour toujours votre esclave.»
Je suis sur la route de l'Estrémadure. Nous étions dans la plus belle saison, et tout semblait se prêter à l'impatience que j'avais d'arriver dans ma patrie.
Je découvrais déjà les clochers de Turin, lorsqu'une chaise de poste assez mal en ordre ayant dépassé ma voiture, s'arrête et me laisse voir, à travers une portière, une femme qui fait des signes et s'élance pour en sortir.
Mon postillon s'arrête de lui-même; je descends, et reçois Biondetta dans mes bras; elle y reste pâmée sans connaissance; elle n'avait pu dire quece peu de mots: «Alvare! vous m'avez abandonnée.»