Les lecteurs n’imagineront jamais combien les lettres que certains d’entre eux écrivent aux auteurs, au sujet d’un roman qui les passionne ou les révolte, sont précieuses pour ceux-ci.
Il en est de toutes sortes, de ces lettres. Nulles ne sont négligeables pour l’écrivain profondément épris de son art. On chérit jusqu’aux plus imbéciles propos de dénigrement ou d’approbation ; on sourit avec un amusement sympathique à la petite vanité de ceux qui écrivent à l’auteur qui a la vogue fugitive, comme s’il rejaillissait sur eux quelque gloire d’être en correspondance avec cette vedette passagère dans le cinéma bousculé de la vie actuelle.
Et, à côté de pages saugrenues, ou parfois même incompréhensibles, au français obscur, embrouillé comme un bredouillement de paralytique, que de lignes adorables !… Quel élan, quelle ingénuité l’on trouve encore dans le cœur de cette foule moderne que volontiers l’on croirait sceptique, blasée, indifférente à l’art, rebelle un peu au travail mental de la lecture, habituée qu’elle est à présent à l’imagerie du film…
Quoi de plus charmant que cette phrase naïve d’une petite inconnue qui m’écrit : « Je prends la plume pour vous dire que je regrette de n’être pas assez riche pour vous offrir un cadeau par rapport au charme que j’ai ressenti à lireCady mariée. »
Petite inconnue modeste, votre pensée sincère, spontanément exprimée, vaut mille fois les perles et les diamants les plus somptueux…
Et, devant les lettres émanant d’esprits plus déliés en l’art d’écrire et d’exercer leur pensée, l’on reste ravi et — avouons-le — un peu étonné, de voir discuter, admirer, aimer avec tant d’ardeur les personnages de rêve que l’on a créés, qui ne vivent qu’à la faveur de ce mystère des petits signes noirs de l’imprimerie, disposés au gré de cet autre mystère qu’est l’âme d’un écrivain se matérialisant à peine pour aller pénétrer celle, multiple, du public !…
Cady, Georges, Maurice Deber, Renaudin… ils vivent réellement désormais, moins en vérité par ma volonté qui les a conçus que par l’élan de la foule — si diverse ! — pour les adopter, les adorer, les haïr, les désirer, les maudire, les plaindre, ou leur souhaiter la pire destinée !…
Ces appréciations sont des documents inestimables pour celui qui observe, pense, étudie, cherche à rendre l’énigme humaine ; elles le remettent en contact avec les vérités générales, fortes, qu’il doit rigoureusement respecter pour créer des types qui iront fatalement émouvoir le plus grand nombre ; elles le garderont de l’écueil de l’artiste qui est de trop raffiner, de trop spécialiser ses personnages, et par là de les rendre moins sobrement, simplement, des « êtres ».
Et ce qui ressort de l’ensemble de ces témoignages, c’est le besoin de tendresse, de sensibilité que chacun porte en soi, la répulsion universelle contre l’égoïsme, la sécheresse, l’hypocrisie et la brutalité.
Renaudin, le pauvre mari trompé, est estimé parce qu’il est digne et aimant ; Maurice Deber est violemment haï pour son « Bérangisme » et son âme privés de réelle sensibilité.
Cady est adorée, et même ceux qui croient n’être séduits que par son charme pervers l’aiment surtout à cause de son cœur vibrant sous tout ce que l’ambiance et l’éducation ont amoncelé sur elle…
Georges — et cela a surpris et enchanté l’auteur — est peut-être encore plus aimé que Cady !… et cela, d’une façon curieuse, on ne peut plus aguichante pour l’écrivain avide de pénétrer jusqu’au fond réel des impressions d’inconnus qui semblent avoir quelque pudeur et quelque difficulté à s’exprimer franchement…
En réalité, hommes et femmes aiment Georges un peu comme l’aime Cady elle-même. Ils ne savent pas définir si c’est son attrait équivoque qui les attire, ou son âme tendre et blessée… Ils ne sauraient dire ce qui se mêle de trouble inavouable à leur intérêt et à leur pitié, ni déterminer ce qu’il y a de pur et d’équivoque en leur sentiment…
Que d’aperçus singuliers, attachants, cela donne sur l’âme contemporaine féminine… et masculine… Combien elle fait réfléchir cette inclination, la plupart du temps timidement avoués, mais si forte, si irrésistible, pour un Georges !…
Et cette sympathie troublée pour le jeune amant de Cady qui l’a tout à coup fait surgir au premier plan, tout à côté, vraiment l’égal de Cady elle-même, a inspiré à l’auteur l’idée d’approfondir à part pour le public ce caractère qu’il connaît si bien, mais dont le plan tracé depuis longtemps de l’histoire de Cady ne lui permet pas de donner le développement complet auprès de l’héroïne principale.
Avant que laPetite Cadyparût, j’avais construit en cinq volumes le scénario complet et fidèlement suivi depuis lors de cette existence féminine que je souhaitais tracer devant le public.
Après l’enfance de Cady, son existence de jeune fille proprement dite ne me paraissant pas comporter de développement intéressant, j’abordai immédiatement sa vie de femme mariée, que d’avance, mathématiquement, son adolescence avait déterminée. Ce furentCady mariéeet leDivorce de Cadyqui sont aujourd’hui sous les yeux des lecteurs.
Prochainement, ils auront la suite et la fin de l’existence conjugale de Cady dans un ouvrage intituléCady remariée. Et, plus tard,Cady mèrecomplétera, et, je puis dire, donnera la clef du but que je me suis proposé en écrivant cette série : prouver qu’une éducation funeste impose à l’âme la plus exquise les désordres et les fautes, les chutes et les actes les plus blâmables, qu’elle gâche irrémédiablement une existence, mais que, néanmoins, le fond d’un cœur et d’une intelligence heureusement doués demeurent prodigieusement intacts sous les souillures multiples, et sont capables vers la fin de l’étape de pousser soudain d’admirables et vigoureux rejetons.
Je n’ai d’ailleurs point la vanité de croire avoir découvert cette vérité pour la première fois. C’est, en somme, la traduction « laïque » et scientifique de cet antique précepte religieux que le pécheur entraîné par le diable dans les pires sentiers peut néanmoins rentrer dans la vertu grâce à la rédemption. Si les religions et les philosophies ne reposaient pas sur de solides réalités, leur fatras n’eût jamais obtenu leur souveraineté sur la pensée humaine.
Donc, à côté de cette idée initiale du tableau des phases de l’âme de Cady que je poursuis et que je terminerai comme j’en ai toujours eu le projet, j’essaierai en surplus un ouvrage offrant des difficultés presque insurmontables… LeJournal de Georges… où lui-même, en des heures particulièrement angoissantes, tracera de sa plume malhabile tout ce que son être secret renferme de divers et parfois de contradictoire.
Si les circonstances me le permettent, leJournal de Georgesparaîtra juste aprèsCady remariée, précédant peut-être de quelques annéesCady mère, le point final de cette étude.
Maintenant, après ces quelques mots destinés à satisfaire aux demandes qui m’ont été faites concernant la suite deCady mariée, et auxquelles je ne saurais répondre individuellement, il me faut encore ajouter ceci.
Non, je n’ai point fait de portraits. Aucuns de mes personnages ne m’ont été inspirés par des modèles précis.
A la vérité, personne ne m’a questionnée au sujet de Georges et de Cady. L’on comprend, l’on admet qu’ils sont « eux » et non pas un reflet. De même, l’on dit de Deber et de Renaudin : « Je connais quelqu’un qui est exactement Deber » ; « j’ai rencontré un Renaudin presque semblable au vôtre ». Mais l’on me presse. « Avouez-le, Voisin, c’est un tel, n’est-ce pas ? » « Argatte, vous l’avez copié sur la silhouette de Maître celui-ci ? » « Montaux, c’est X… »
Et, chose singulière, l’on m’a dit que Jacques Laumière existait, portraituré sans le savoir, comme si j’avais recueilli, au hasard, un cliché flottant dans le vide… Un Jacques Laumière physique et moral, qui a la même profession, les mêmes instincts, des habitudes, des goûts pareils…
Cependant, pour celui-ci comme pour tous, je réponds : « Non, je n’ai dessiné ni caricaturé aucune personne déterminée. »
Seulement, il est logique que, de mes personnages, se dresse la concrétisation des ombres humaines que la vie m’a permis de frôler, de deviner pour ainsi dire dans la foule… Cette foule anonyme, inconnue, indéfinie, parmi laquelle l’écrivain saisit pourtant fugitivement tant de révélations, d’aveux, de secrets, en on ne sait quoi qui n’est ni écrit ni parlé, qui flotte, vient des autres, et qui le pénètre à l’insu de tous, et parfois même de lui-même au moment où le phénomène se produit.
Le romancier, il me semble, pourrait en quelque sorte être comparé à l’appareil de télégraphe sans fil qui rassemble les ondes accourant de toutes parts, invisibles, inentendues de tous, et que pourtant il perçoit, coordonne et reconstruit… pensée, image fidèles de l’inconnu qui dans le lointain formidable existe, qu’il reflète sans l’avoir jamais réellement vu ni entendu.
On ne saurait donc avec justice me féliciter ni me reprocher d’avoir happé les âmes étrangères qui m’ont environnée dans la vie, impalpables, inaperçues presque de moi-même qui les ai recueillies, quelles qu’elles soient, avec une curiosité pareille et une égale sympathie.
Camille Pert.