Avec les premiers jours de juillet, des chaleurs brusques et très fortes s’étaient abattues sur Paris, devenu subitement estival et torride après les journées grises et glaciales de juin.
La vie de Cady avait repris son cours morne et banal d’autrefois, avant la venue de Georges dans son existence.
Au déjeuner chez Renaudin, ce matin-là, Jacques Laumière annonça son départ pour la Brolière, le château nouvellement acquis par Mme Darquet, en Seine-Inférieure. Et, faisant remarquer la pâleur et la mine dolente de Cady, il ajouta :
— Tu devrais m’accompagner chez ta mère. Ce n’est vraiment plus tenable, ici.
Elle ne répondit que par un geste vague. Mais, son mari qui, lui aussi, l’examinait soucieusement, prit soudain une décision.
— Laumière a raison. Dans quelques jours, tu partiras.
Le peintre objecta :
— Alors, il lui faudra voyager seule… Pourquoi ne viendrait-elle pas aujourd’hui avec moi ?…
Victor interrogea Cady.
— Laumière part à trois heures… D’ici là, tu aurais le temps de te préparer ?
Elle fit la moue.
— Dame ! c’est court.
Jacques suggéra :
— Nous pourrions prendre seulement le train de six heures, nous coucherions à Rouen, et demain matin, je ferais visiter la ville à Cady, qui ne la connaît pas. Nous arriverions à la Brolière pour déjeuner.
— Cela te va, Cady ? demanda Renaudin, séduit par ce projet.
Elle inclina la tête :
— Oui, si cela vous convient à tous deux.
— Alors, je vais téléphoner à ta mère.
Laumière recommanda :
— N’oubliez pas de l’avertir que j’arriverai seulement demain avec Cady, afin que l’on ne compte pas sur moi ce soir.
Le mari sorti, Cady releva lentement les yeux sur Jacques. Il roulait une cigarette, les doigts nerveux.
— J’emmène Joséphine avec moi ? fit-elle, moqueuse, avec un mystérieux sous-entendu que Jacques ne pouvait manquer de saisir.
Il répondit sur le même ton léger et gouailleur :
— Non… elle te suit demain avec tes malles. Nous ferons le voyage tous deux, seuls…
Tous deux se sourirent, Laumière leva l’un après l’autre trois doigts.
— Quoi ? dit Cady qui le comprenait fort bien.
Il précisa :
— Trois mois que tu n’es venue chez moi.
Elle hocha la tête et s’abîma dans une songerie qu’il eut l’adresse de respecter.
Le voyage jusqu’à Rouen fut un enchantement pour Cady.
Laumière n’était certes pas homme à se mettre en frais sciemment pour qui que ce fût, mais lorsqu’une cause quelconque excitait son esprit, d’ordinaire nonchalant, nul n’était plus charmant causeur, plus fin, plus amusant, plus inopinément original. Et, ce jour-là, son contentement d’avoir — croyait-il — reconquis Cady, lui communiquait une verve incomparable.
Pourtant, à mesure que le temps s’avançait, quelque chose le préoccupait ; il devenait silencieux. Cady s’en étonna.
— Qu’as-tu ?
Il la considérait profondément.
— Comme tu es changée, Cady !
— Moi ?… En quoi ?
— En tout… Il y a peu de temps encore, on ne voyait en toi qu’une gosse… maintenant, on a l’impression que tu es une femme… Tu es même devenue spirituelle.
— J’étais donc bête ? fit-elle avec un petit sourire.
Il suivait une idée sans l’écouter, continuant :
— Je comprends à présent que ta tentative de suicide était au moins autant le résultat d’une pensée et d’une souffrance que l’acte spontané et idiot d’une gamine habituée à ce que rien ne la contrarie… Cady, tu l’aimais donc bien ?…
Elle répondit simplement, les regards au lointain du paysage, dont l’horizon semblait suivre fidèlement le train, tandis que les premiers plans filaient, aussi vite disparus qu’apparus.
— Je ne sais pas si je l’aime, mais il est en moi, répondit-elle avec lenteur.
Laumière fit un geste chagrin.
— Ah ! j’avais eu le sentiment qu’il te serait fatal dès le premier jour où tu m’as parlé de lui !
Un silence tomba ; puis Cady demanda subitement :
— Est-ce que tu crois que Victor serait homme à divorcer si je l’en priais ?
Jacques la regarda avec une surprise alarmée.
— Non, mais tu n’es pas toquée au point de songer à épouser un… Félini ?
— Non, répondit-elle, sans s’émouvoir. Mais, divorcée, je serais libre.
Il gronda :
— Quelle folie !… Ne crois donc pas cela ! Telle que tu étais, il y a peu de temps, je t’aurais dit simplement : « Tu es incapable de supporter une existence précaire, bohème, qui ne serait pas ouatée comme celle dont tu as l’habitude ». Et, aujourd’hui, j’ajoute que, telle que tu viens de m’apparaître, tu souffrirais profondément d’être déclassée, disqualifiée, de tomber dans le monde de basse galanterie, de vice vulgaire et crapuleux tel que celui où te conduirait ton amant… Les bas-fonds, vois-tu, sont parfois amusants à frôler, mais il est intolérable d’y séjourner.
— C’est possible, reconnut-elle, songeuse.
Il insista :
— C’est certain ! Ne fais jamais une gaffe pareille. Renaudin est pour toi le mari rêvé. Garde-le précieusement.
— Oui, tant qu’il ne sait pas, mais il ne serait plus supportable s’il apprenait quoi que ce soit…
— Il est de ces êtres heureusement doués qui n’aperçoivent jamais rien, même de ce qui s’impose, constata Laumière légèrement.
Cady insinua :
— Si je divorçais, Jacques, tu pourrais devenir mon mari, et toi, tu me permettrais Georges.
Laumière secoua la tête.
— Non, fit-il avec décision.
— Pourquoi non ?… Ce ne serait pas par jalousie ? Tu n’es pas jaloux ?
Il la regarda fixement.
— Jaloux comme on entend ce mot généralement, non… J’ai trop l’amour de mes propres fantaisies pour ne pas admettre la réciprocité en toi… D’ailleurs, cela ne veut pas dire que ce que j’accepte, ce soit avec plaisir… Car l’on est toujours un peu en contradiction non seulement avec ses principes, mais encore avec soi-même…
Elle l’interrompit :
— Enfin, tu l’acceptes, c’est l’essentiel… si tu étais mon mari, ce serait la même chose.
— Pas du tout.
— Oh ! que c’est bête ! ragea-t-elle.
— Mais non. Je prends mes aises avec l’opinion publique, cependant on ne peut pas absolument s’asseoir dessus si l’on veut vivre dans le monde. Un amant tolérant comme moi, on l’appelle un vicieux, et cette épithète n’a jamais déshonoré personne… Au contraire, un mari complaisant est traité de sale individu… C’est idiot, mais c’est comme cela… C’est donc une des raisons pour lesquelles je me garderais bien de t’épouser. Uni légalement avec toi, je ne pourrais plus rien te permettre, je t’en préviens loyalement… et, averti comme je suis, tu penses si tu serais bouclée !
— Eh bien, ça serait gai ! constata Cady, pensive et morose.
— Évidemment !… En échangeant Renaudin contre moi, tu y perdrais considérablement, — étant donné que j’y consentisse, ce qui n’est pas prouvé.
Elle l’interrompit, bourrue :
— C’est bon, tu l’as assez dit !… Mon Dieu, je ne t’épouserai pas de force, sois tranquille !
Il hocha la tête et dit sérieusement :
— Ce qui est fâcheux, c’est qu’en dehors de la conjugalité que tu souhaites, tu n’as plus envie de moi.
Elle pouffa tout à coup.
— Tiens, à quoi vois-tu cela ?…
Il fit un geste vague, exagérant la mélancolie réelle de son accent :
— A une infinité de choses, hélas !
Aussitôt après le dîner dans la luxueuse salle à manger de l’hôtel de Grande-Bretagne, ils montèrent dans leurs chambres, dont la porte de communication était ouverte.
Cady s’accouda au balcon dominant le port et le fleuve, respirant la tiédeur de l’air, admirant le spectacle que lui offrait la nuit.
— Comme c’est beau !
Dans l’ombre endormie de l’enfilade des quais, sur un seul point en activité, de puissants feux électriques jetaient de longues lueurs étincelantes, éclairant le grouillement de tout un monde de débardeurs déchargeant un vaste bateau à vapeur, qui semblait échoué au long du quai ainsi qu’une bête monstrueuse couchée parmi les herbes.
Ses mâts, sa cheminée, ainsi que ceux des navires voisins, formaient une forêt enchevêtrée et compliquée de tiges obscures se profilant sur le ciel piqué de milliers d’étoiles. Des grondements de vapeur, des crissements de chaînes, le heurt des pièces métalliques que l’on débarquait faisaient une rumeur confuse que l’on eût dit menaçante comme le souffle de quelque mystérieux monstre.
Dans la chambre, Laumière avait éteint l’électricité, dont il détestait la clarté brutale accusant impitoyablement le ravage de ses traits. Svelte et gracieux, il fumait, appuyé au chambranle de la porte-fenêtre, les yeux attachés sur la silhouette de Cady.
Elle sentait son regard sur elle, mais n’éprouvait plus comme autrefois à ce contact cette communion de sensations qui les liait invinciblement.
— Cady, prononça-t-il de la voix calme qu’il avait jusques aux moments les plus éperdus. Crains-tu le froid ?
Pour toute réponse, elle haussa les épaules, de son geste coutumier, qui chez d’autres est mal gracieux, et avait en elle une gaminerie légère, une grâce piquante indicible.
Il expliqua.
— J’aimerais te voir nue, en cette nuit rare.
Elle se redressa lentement, enlevant un à un ses vêtements, qu’elle rejetait dans le néant ténébreux de la chambre.
— Voir, observa-t-elle, c’est une façon de parler.
— Si, si, il y a juste ce qu’il faut de clarté.
En effet, elle eut l’étonnement d’apercevoir la blancheur de son épiderme luire comme un onyx pâle sous les lueurs diffuses venant du lointain, et qui auparavant ne s’attachaient point aux vêtements.
— Tu crois qu’on ne va pas me remarquer du dehors ? demanda-t-elle.
— Cela n’a aucune importance, déclara-t-il à voix basse, détachée.
Peu après il dit : « Viens ! » et referma la fenêtre.
Avec une alarme subite, Cady se pencha et tourna rapidement le commutateur. La lampe du plafond s’éclaira, illuminant la blancheur des murs ripolinisés, la verdure pâle de quelques tentures sur laquelle brillaient les cuivres de l’ameublement.
Renversé en travers du lit, Laumière, pâle comme s’il n’eût plus eu une goutte de sang dans les veines, les yeux grands ouverts, égarés, demeurait inerte, raidi, les lèvres entrouvertes dans un rictus…
— Jacques ! dit-elle d’une voix assez haute, dont la résonance dans la chambre muette la fit tressaillir elle-même.
Elle posa la main sur la poitrine découverte de son ami qu’elle trouva glacée.
— Jacques ? répéta-t-elle, penchée sur lui.
Et, chose singulière, brusquement, devant ce demi-cadavre, loin de ressentir une impression de terreur et de douleur, elle fut envahie par une véritable ivresse de joie cruelle.
Pendant une minute inoubliable, elle connut une jouissance souveraine, aiguë, croissant jusqu’à sa propre souffrance, à guetter la mort s’épandre en cette chair foudroyée…
Et, attirée, avidement, de ses petites mains rapides et douces, elle palpa l’homme tout entier… moins pour chercher en ce corps un reste de vie que pour y bien sentir la mort…
De nouveau, comme le jour où elle avait souhaité l’anéantissement pour elle-même, elle se plongeait dans la mystérieuse volupté, dans la joie éperdue de la destruction…
Mais Laumière eut enfin un long frisson. Ses paupières se fermèrent, ses lèvres se rapprochèrent, ses bras se tordirent, puis revinrent, assouplis, s’allonger contre ses flancs. Durant quelques secondes, il offrit l’aspect du sommeil paisible.
— Jacques !… appela-t-elle.
Il parut s’éveiller avec difficulté.
— Quoi ?
Ses yeux rouverts s’éclairèrent peu à peu. Il se rappela vaguement ce qui s’était passé.
Lentement, il se souleva, se secoua, sourit, s’inquiéta de sa chevelure, dont les bandeaux blonds un peu clairsemés étaient irréprochables. La vue de l’électricité le désola.
— Éteins ! supplia-t-il.
Cady secoua la tête avec un rire.
— Du tout !… Tu étais très bien en macchabée, tu sais…
Il sourit.
— C’est vrai ?
— Très vrai.
Il sauta à bas du lit, sûr de l’impeccabilité de son corps d’éphèbe soigné, et, les muscles encore sans souplesse, alla examiner son visage dans la glace de l’armoire.
— C’est certain, constata-t-il surpris et ravi. Je suis en beauté.
Il se rhabillait lentement, enfoncé dans une songerie. Il revint vers Cady et l’interrogea.
— Dis-moi… Tu m’as cru mort ?
Elle répondit avec sa nette franchise habituelle :
— Oh ! carrément !… Tu ne bougeais plus… tu étais blanc…
— Tu as eu peur de ne savoir que faire de mon cadavre ?
— Ma foi, je n’y ai pas du tout songé.
— A quoi as-tu pensé ?
— A rien du tout de raisonnable… C’était épatant !…
Et, avec une sincérité absolue, elle essaya de raconter ses sensations obscures. Il l’écoutait avec un profond intérêt. Lorsqu’elle se tut, il hocha la tête.
— Quand je le disais que tu étais changée !…
Au matin, Laumière frappa à la porte de la jeune femme.
— Tu sais que si nous voulons visiter la ville, il est temps de te lever.
Cady cria, indignée :
— Zut ! pour la ville !… Fais-moi envoyer du thé, je m’habillerai à dix heures… En partant à onze heures avec une auto nous serons facilement à la Brolière à midi et demi, car ne compte pas que je prenne le train omnibus, ça m’exaspère…
— Bon, bon, on aura une auto… Je puis entrer ?
— Bien sûr.
Les persiennes, les fenêtres ouvertes laissaient le soleil déjà haut se répandre jusqu’au lit où Cady était étendue, les bras nus, le cou nu, les cheveux noués négligemment, quoique sans désordre, glorieusement jeune et fraîche.
— Bigre ! quelle apothéose ! remarqua-t-il avec une imperceptible nuance de jalousie.
Naguère, en se rasant, la fatigue de son épiderme, les creux livides sous ses yeux, les rides de ses paupières, les plis flasques de son cou l’avaient empli de colère et d’âpre désolation. Hélas ! il n’avait plus l’âge où les intenses voluptés semblent apporter à l’être un nouvel afflux de vie !…
— Tu as entendu ? dit-elle avec impatience. Sonne pour que j’aie à manger, je meurs de faim. Et puis, tu regarderas si la femme de chambre est possible pour m’habiller. Je l’admets vieille si elle n’est ni rouge ni grasse, j’aime assez les petites pommes de reinette alertes. Je ne supporterais pas une jeune qui ait les doigts vilains, qui soit trop laide, qui louche ou qui ait les cheveux rouges…
Laumière s’inclina.
— Parfaitement… Je leur demanderai leur photographie, pour te la soumettre.
— Tu es stupide !… Vite, commande mon thé.
— Je croyais que tu prenais du chocolat, habituellement ?
— Pas dans les hôtels… Il est fait avec de la boue, et il a goût de transpiration de nègre.
Laumière se retira, offusqué.
— Cady, tu es répugnante !…
Il était midi passé lorsque la jeune femme, définitivement prête, sauta dans l’automobile qui attendait sur le quai.
Le peintre observa :
— C’est absolument grotesque. Ta mère sera furieuse de nous avoir attendus pour le déjeuner, et cela fera des chichis sans fin ; j’ai cela en horreur… Pour un peu, je te plaquerais et je retournerais à Paris.
Cady resta parfaitement insensible à ces reproches mérités.
— Maman n’attend jamais personne, à moins que ça ne soit des princes ou des membres du gouvernement… Ensuite, je parie bien qu’à la campagne le déjeuner a lieu à des heures invraisemblables… Tu verras que nous arriverons aux hors-d’œuvre, si même on a déjà commencé.
Après les rues populeuses de la ville, les faubourgs sordides, les essais piteux de maisons de campagne semblables à des concessions de cimetière, ç’avait été, brusquement, une immense plaine dénudée, que l’auto avait franchie à grande allure ; puis, la route s’élançait au flanc d’une colline plantée de bois.
Cady respirait avec délices l’odeur de fougère fraîche et de feuilles de châtaignier desséchées.
— Ça me rappelle mon enfance, les allées du parc que ma grand’mère arpentait en tapant le sol de sa canne et en m’appelant, tandis que je me cachais derrière les tas de fagots ou dans les taillis épais.
— Pourquoi te cachais-tu ?
— Pardi, pour lui échapper ! Elle me grondait toujours.
— Est-ce que tu étais déjà la perverse gamine que j’ai connue… hélas ! il y a près de quinze ans…
— Oh ! pas du tout !… A la campagne, j’étais candide comme l’agneau de la ferme… C’est Paris qui m’a formée… Je t’assure que les mercuriales de la vieille mère Darquet n’étaient causées que par des méfaits bien innocents…
Elle s’interrompit brusquement.
— Qu’est-ce que c’est que cela ?… Il y a le feu dans ce village, ou un assassinat ?
A la sortie du bois, la route tournante, en pente raide, était bordée par les maisonnettes d’un hameau. Au milieu du chemin, en tas, plus de trente personnes gesticulaient, en donnant de la voix bruyamment, autour d’une superbe automobile arrêtée.
— Une auto qui aura écrasé quelqu’un, supposa Laumière.
Le chauffeur dut ralentir, corna à dix reprises sans pouvoir se faire livrer passage. Des bonnes femmes, le visage convulsé par la haine, se retournaient pour lui cracher des injures variées et copieuses.
Cady pouffa.
— Dieu, qu’elles sont laides !…
Cependant, on avait pu se couler tout doucement près de l’autre voiture. La cause de l’attroupement se dévoila. Un veau sanglant, la tête à moitié arrachée du corps, gisait mort sur la route, tandis qu’un homme en blouse, agenouillé, l’air égaré, s’efforçait stupidement de recoller cette tête au cou déchiqueté, répétant d’une voix rauque se détachant parmi les rumeurs confuses de l’assistance :
— Mon viau !… mon si beau viau !… Si c’est pas eune pitié !… Ah ! les sauvages !…
Le chauffeur se retourna, souriant à Laumière et à Cady :
— Voilà comme ils sont par ici… On aurait touché un homme qu’y regarderaient tout juste, mais une de leurs bêtes !… Ah ! ils ne sont pas frais, les touristes…
Justement, Cady poussait un cri de surprise :
— Voisin !… C’est Hubert Voisin qui a fait le coup !… Ça, c’est trop bon !…
Trois messieurs descendus sur la route se retournèrent. Le directeur duParis-Soirfit un geste d’allégresse.
— Cady Renaudin !… Veine !… Elle va nous sauver !
Et, s’adressant vivement à son chauffeur :
— Tenez, Lavillette, débrouillez-vous comme vous voudrez avec ces gens, nous filons… Vous rejoindrez la Brolière quand vous pourrez.
Il poussa ses compagnons à l’assaut de la voiture dont Laumière avait déjà ouvert la portière.
— Marchez ! cria-t-il en riant au chauffeur. Écrasez tout le monde s’il faut !… Ils ne feront pas plus de potin que pour leur sacrée viande à quatre pattes !…
Cette fois, le ronflement du moteur se mettant en marche, la trompe soufflant dans l’oreille du public obtinrent un étroit ruban de route libre sur lequel le chauffeur se lança, sans souci des hurlements provoqués par cette manœuvre plutôt risquée.
Presque instantanément, on dépassait le village, et l’on rentrait dans la paix des champs déserts.
Alors, les voyageurs se regardèrent.
— Tiens, c’est Laumière ! s’écria Voisin, en riant. Vous êtes en bonne fortune, mes compliments !…
Et, présentant ses compagnons :
— Ma chère petite madame Renaudin, vous aurez avant madame votre mère la primeur de notre nouveau ministre des colonies que voilà, Edmond Vivien… Quant à cette chère crapule de Paul Durand, ici, auprès du chauffeur, mon spadassin attitré, je crois que vous ne l’ignorez pas… en tout cas, il est votre fervent admirateur, comme tous ceux qui vous approchent, de près et de loin… Monsieur le ministre, voici notre ami, l’excellent peintre Jacques Laumière… N’ayez aucune crainte, il ne vous tapera pas, il est déjà décoré, et il n’aspire pas aux commandes de l’État…
Le ministre baisait la main que Cady lui tendait.
— J’ai déjà le bonheur de connaître madame, mais elle ne se souvient certainement pas de moi.
— Pas le moins du monde, confessa Cady, en examinant de son mieux le personnage qui souriait.
— Il y a environ huit ans, expliqua-t-il, j’ai été, pendant un laps de temps très court, attaché au cabinet de monsieur votre père, alors président du conseil, et, un soir, à l’Élysée, j’eus l’honneur de bostonner avec vous.
Cady se tapa le bout du nez, du doigt.
— Je sais !… Oui, je vous reconnais, à présent !… Vous avez toujours la même tête de défroqué !… Ne vous épatez pas de mon oubli ; en ce temps-là, il m’a passé tant d’attachés de cabinet dans les bras !… Pensez, c’était tout pour moi, la corvée de la danse, ma sœur était encore trop petite !…
Edmond Vivien la considérait intensément.
— Si c’était une corvée pour vous, vos danseurs n’en disaient pas autant…
Cady l’interrompit avec vivacité :
— S’il vous plaît, n’allez pas raconter à ces oreilles avides, qui nous mouchardent, que je défaillais sur la poitrine de mes valseurs !… D’abord ça ne serait pas vrai.
— En effet, reconnut le ministre en riant. C’était beaucoup mieux.
Voisin hochait la tête.
— Elle affole tous ceux qui l’approchent. C’est à peine sa faute, vous savez… C’est un aphrodisiaque, cette enfant, elle est née comme cela.
Laumière écoutait, impassible.
— Vous venez comme nous déjeuner à la Brolière ? demanda-t-il à Hubert.
— Nous y serions déjà sans le veau !
Pendant qu’ils causaient, Cady accaparait le ministre.
— Vous apprendrez que jamais je ne vais chercher les gens influents, mais quand ils tombent sous ma patte je les grippe salement !… J’ai un tas de choses à vous demander… et puis, il ne faudra pas me faire des promesses sans tenir…
Penché sur elle, son visage glabre et gras la frôlant, Vivien murmura :
— Que me donnerez-vous en échange ?
Elle lui rit au nez avec impertinence.
— Tout ce que vous prenez déjà, avec vos façons de curé manqué, c’est bigrement assez !…
Il se redressa en souriant.
— Vous savez que j’ai été élevé au séminaire ? Je me destinais à l’éducation…
— Et vous vous offrez pour compléter la mienne ?
— Oh ! ce serait peut-être téméraire de ma part !… Déjà, il y a huit ans, vous aviez des yeux qui affirmaient que c’est vous plutôt qui eussiez été un bon professeur… Vous ne me croirez sans doute pas si je vous dis que j’ai toujours gardé de vous une image d’une netteté !… Et si troublante !…
— L’image vous suffisait, il paraît.
— Ah ! oui, pourquoi ne me suis-je pas rapproché de vous ?… Est-ce qu’on sait ?… D’abord, cette bête de vie politique, avec ses soucis, ses occupations incessantes… Puis, une certaine timidité… et aussi… Oui, cela a été pour beaucoup… un désir de garder ce rêve inachevé, et par conséquent susceptible de recevoir toutes les broderies qu’on y ajoute aux heures de liberté, de solitude… ou même d’amour avec des indifférentes…
— Alors, c’est la déveine qui nous met en présence aujourd’hui, vous allez perdre toutes vos illusions.
Les narines de l’homme battirent voluptueusement.
— Oh ! quand même, je ne regretterai rien… Avoir simplement respiré l’odeur de votre chair, c’est une ivresse supérieure aux imaginations les plus osées… Il émane de vous quelque chose d’inouï…
Elle l’interrompit.
— Dites-moi !… Puisque vous êtes le manitou des colonies, n’oubliez pas d’accorder un avancement aussi scandaleux qu’intempestif à un certain René Durand de l’Ile, que l’on vient de nommer à Madagascar comme il le demandait, mais dans un poste absolument dérisoire.
Le ministre avait repris son calme.
— N’est-ce pas le propre beau-frère de Voisin ?… Il me semble qu’il ne doit guère avoir besoin de protection.
— C’est ce qui vous trompe… Voisin est dégoûtant pour lui… Il ne m’écoute pas, mais je le lui dirais bien en face.
Vivien sourit et se pencha, mystérieux.
— Je devine pourquoi.
Elle haussa les épaules.
— Quelle idiotie allez-vous émettre ?
— Parbleu ! que Voisin ne se soucie guère de récompenser votre amoureux.
Elle le contempla avec commisération.
— Quelle platitude !… Si je m’intéressais à cet imbécile, comme vous le supposez, je vous réponds qu’il y a longtemps qu’il n’aurait plus rien à désirer en fait de situation… Non, en réalité, il est en cachette le fiancé de ma sœur Jeanne… Je vous confie ce secret parce que personne ne l’ignore, sauf notre mère, bien entendu.
Le ministre rit, enchanté.
— Bon, bon, je préfère cela !… Eh bien, c’est entendu, tout ce qu’on pourra faire et au delà, on le fera… Il en vaut la peine, au moins ?
Cady affirma, candide.
— Oh ! c’est l’homme rêvé de toutes les administrations, le parfait idéal… il n’est pas possible d’être plus médiocre.
Vivien saisit soudain sa main et la baisa goulûment.
— Vous avez de l’esprit jusqu’au bout des ongles !…
Hubert Voisin qui, depuis un moment, les guettait, tout en causant avec Laumière et Paul Durand, perpétuellement retourné sur son siège, observa avec une certaine aigreur :
— Vous cherchez cet esprit avec ferveur, mon cher ministre.
Vivien le frappa sur l’épaule.
— Ne soyez pas jaloux, vous avez le bonheur d’être intime avec elle, vous !
— Pour ce que ça me rapporte !…
Cady poussa tout à coup un cri.
— Oh ! mais, j’oubliais !… Est-ce que vous pourriez offrir un poste très beau, très tentant, très éloigné, très malsain si possible à un fonctionnaire colonial qui a donné sa démission ?
Vivien et Hubert échangèrent un coup d’œil ravi.
— L’entendez-vous ? souligna le premier. Un poste malsain… elle veut un poste malsain !… De qui entendez-vous donc vous débarrasser, séduisante Marguerite de Bourgogne ?
Cady répondit, sérieuse, d’une voix nette :
— Maurice Deber.
Le ministre secoua la tête.
— Oh ! celui-là, rien à faire !… Indépendant à tous points de vue… Il n’a jamais sollicité la croix, et vous ne savez peut-être pas que, déjà riche, il vient d’hériter de près d’un million… alors !…
Hubert compléta en ricanant :
— Comment voulez-vous qu’on lui offre un marécage pernicieux comme résidence de choix ?… Ça n’a aucune chance de prendre.
— C’est dommage, fit Cady, convaincue.
Laumière écoutait en silence, attentivement.
— Au fait, suggéra Voisin, si ce monsieur vous embête, vous n’avez qu’à faire signe à Paul !…
— Hé ! Durand ! héla-t-il en riant.
Le jeune homme tourna sa grande taille souple.
— Quoi, patron ?
— Entends-toi avec la petite madame, il faut la débarrasser d’un gêneur.
L’autre rit, montrant toutes ses dents fortes et blanches.
— Comment donc, c’est facile… Qui ça ?
— Maurice Deber… Tu le connais ?
Paul Durand fit un geste.
— Ah ! pardon !… Pas moyen avec Deber.
— Parce que ?
— Très fort au pistolet, tandis que nous, n’est-ce pas, toujours l’épée… et lui, malin, jamais l’agresseur… alors, il choisit son petit pétard… Il a déjà deux bonshommes derrière lui…
— Morts ? demanda Vivien, intéressé.
— Tout ce qu’il y a de plus morts… même enterrés.
Et, s’adressant à Cady :
— Pourtant, pour vous, on ferait son possible… Seulement, je demande trois mois d’entraînement… Ça vous va, patron, un congé avec appointements payés ?
Hubert fit la grimace :
— Fumiste !
On arrivait. Après une imposante allée de hêtres, c’était un château moderne, de style banal et compliqué. Sur le perron, qu’abritait une galerie vitrée, avec un tapis rouge comme une entrée de ministère, cinq ou six personnes attendaient les arrivants signalés par les coups de timbre du portier à la grille d’entrée.
— Regardez donc à la droite de Mme Darquet ! fit Laumière.
Voisin éclata de rire.
— Cela, c’est exquis !
— Quoi donc ? demanda Vivien.
Paul Durand expliqua :
— Justement M. Maurice Deber est là… Écoutez, madame Renaudin, si vous payez d’avance, je me risque…
Voisin lui envoya une bourrade trop rude.
— Assez blagué, jeune voyou !