Tout était encore silencieux dans le château, que baignait la pâle lueur matinale.
Au léger bruit de la porte de sa chambre ouverte avec précaution, Cady, qui sommeillait seulement, se dressa dans son lit, le cœur battant à coups redoublés, une angoisse l’étreignant. Elle devinait subitement :
« Ça y est, Deber a parlé !… C’est le juge et c’est la grande scène !… Attention, ou je suis fichue ! »
Dans la pénombre de la pièce aux persiennes et aux rideaux fermés, Renaudin avançait d’un pas incertain.
— C’est toi, Victor ? demanda aussitôt Cady, calme et rieuse.
A cet accent tranquille, au son de cette chère voix dont la sérénité était la plus frappante protestation contre les accusations souillant la jeune femme, un flot de joie inouï, absurde, indescriptible, inonda le cœur ulcéré du pauvre homme.
Par un besoin machinal d’air et de clarté, il courut à la croisée, et l’ouvrit précipitamment.
La lueur trouble du matin à son lever envahit la chambre. Accoudée sur les oreillers, ses cheveux réunis en une grosse tresse enfantine tombant sur son épaule, Cady souriait avec malice.
Jamais ses grands yeux gris n’avaient paru plus limpides, plus innocents.
Son mari s’approcha du lit, l’étudiant avidement.
— Tu m’attendais donc ?
Elle rit :
— Pardi !…
Et, avec une curiosité impatiente de gosse, elle questionna :
— Au moins, tu as des détails ?… C’est ce matin qu’ils se battent, je suppose ?… Où cela ?… A quelle heure ?…
Renaudin se laissa tomber sur un siège, au pied de la couche.
— Cady !… oh ! Cady ! balbutia-t-il d’une voix brisée.
Mais elle protestait, indignée.
— Oh ! tu t’assieds sur mon jupon !… Tu es fou, voyons !… Veux-tu bien te lever ! l’ôter !…
Machinalement, il se souleva et précipita sur le tapis les objets de toilette déposés sur la chaise.
— Cady ! supplia-t-il. Dis-moi tout !…
Elle se redressa, s’assit commodément et déclara :
— Avant que je parle, moi, commence donc par me dire ce que cette brute infecte de Maurice Deber est allé te raconter pour te faire grouiller ainsi et rappliquer à des heures de flagrant délit !… Il en a un culot, tout de même !… Et toi, espèce de gourde, tu ne l’as pas mis à la porte !…
Renaudin, très pâle, étendit la main.
— Cady, ne plaisante pas… Parle-moi sérieusement, avec ton cœur, avec ta conscience… Que s’est-il passé, la nuit dernière, dans cette maison ?
La jeune femme eut un soudain éclat de rire si franc, si clair, si irrésistible, que le juge tressaillit, confondu.
« Mon Dieu, une femme qui riait ainsi, pouvait-elle donc mentir ? »
— Écoute, ça n’a pas été banal ! s’écria-t-elle avec son habituel entrain gamin. Je pense que je n’ai pas à t’apprendre que Maurice Deber, depuis son retour, me poursuit de déclarations aussi impératives qu’intempestives de son amour… Comme il est très convaincu, et en même temps très hypocrite, c’est excessivement amusant… Il est beaucoup plus jaloux que toi et il me fait continuellement des scènes tordantes… Hier, pendant tout l’après-midi, je l’avais fait marcher dans les grands prix… il était dans un état d’exaspération superlatif… Ah ! j’avais mis à réquisition tous mes flirts : Voisin, Paul Durand, Montaux, jusqu’à Jacques… Ainsi, tu vois !… Et ce que ça avait pris !…
Au nom du directeur duParis-Soir, le visage de Renaudin se crispa, il eut un geste et murmura quelques paroles. Mais Cady ne l’écoutait pas, toute à son récit.
— Du reste, on avait besoin de ça, parce que tu sais, ici, c’est plutôt rasoir… On nous a fait avaler une de ces séances !… Japonais, préfet, fonctionnaires rouennais, tout le tremblement… On se serait cru à l’heureux temps où père présidait aux destinées gouvernementales !… Bref, le soir venu, pour rigoler un peu entre soi, on s’était réunis chez Marie-Annette, elle, son mari, Hubert Voisin et moi… Pour cela, je te jure que nous ignorions que Deber nous mouchardait !… Ça aurait pourtant été drôle, mais on n’y avait pas songé… Et voilà que tout à coup, la porte, qu’on n’avait même pas fermée, s’ouvre avec fracas, et, comme à l’Ambigu, le bonhomme se précipite, les deux bras étendus :
« — Misérables ! »
Elle se renversa, suffoquée par un fou rire, jetant par phrases entrecoupées :
— Non, c’était chic !… D’autant plus que Paul, lui, l’a pris très sérieusement… Pendant que Marie-Annette, moi et Voisin, nous nous tordions, Montaux se fâchait pour tout de bon… Un peu de plus, ils se battaient comme des chiffonniers, sous nos yeux… Paul a expulsé Maurice Deber plutôt rudement, et il est revenu tout palpitant, les deux cheveux qu’il a encore sur le crâne se dressant… Je te jure, je les ai vus !… Ils voltigeaient d’un air belliqueux… Paul répétait élégamment : « Quel salaud ! je lui apprendrai à vivre ! »
Et, dès le lendemain matin, Deber ayant filé du château discrètement je ne sais quand, Montaux est parti pour Paris, avec Voisin et Paul Durand, nous laissant, Marie-Annette et moi, nous débrouiller pour donner à maman des prétextes aussi plausibles que décents pour cette fuite générale et inopinée de ses hôtes… Heureusement que le ministre était parti la veille, aussitôt après le dîner !… Dans le fond, je crois que maman se doute qu’il s’est passé quelque chose d’hétéroclite, mais elle est à cent lieues de soupçonner la vérité… Quant à moi, tu comprends, je fais mon petit mouton innocent… qui ne sait rien, qui n’a rien vu… Je suis épatante… Je mens rudement bien quand je veux !…
Il semblait à Renaudin qu’il vivait dans un rêve. Les impressions les plus contradictoires se succédaient en lui, le bouleversant, le ravageant, l’anéantissant. Il ne se sentait plus la faculté d’analyser, de réfléchir, de juger… Où était la vérité, le mensonge ?… Qui trompait ?… Il était las, souffrant, étourdi, ses membres lui faisaient mal, sa tête pesait.
Il se leva, et, le dos voûté, les yeux attachés au sol, il s’éloigna du lit, cherchant à échapper à l’influence toute-puissante de cette voix, de ce visage, de toute cette petite créature adorée…
Elle mentait ?… Oui, elle mentait !…
Et pourtant, non !… Pourquoi aurait-elle menti ?… Est-ce qu’elle n’était pas sûre de son pouvoir, à elle… de sa faiblesse, à lui ?… Est-ce qu’elle ne savait pas qu’il était obligé de tout lui pardonner ? Alors pourquoi aurait-elle déguisé la vérité avec tant de soin, tant d’art, tant de naturel ?…
En somme, le récit de Deber présentait des lacunes, des invraisemblances… Avait-il menti sciemment, ou réellement mal compris ?… Il avait bien parlé de la présence de Paul de Montaux… C’était d’ailleurs avec l’ancien officier de dragons que le duel avait lieu… Alors, comment des scènes honteuses pouvaient-elles s’être accomplies sous les yeux du mari de Marie-Annette ?… Montaux était un homme correct, incapable d’infamie… Sans doute, Renaudin n’ignorait pas qu’il menait une vie plus que légère, et qu’il ne s’occupait guère de l’existence désordonnée de sa femme, mais entre cela et l’abîme de fange dont Maurice Deber l’accusait, il y avait un monde !…
Les questions répétées, insistantes, impatientées de Cady le tirèrent enfin de sa rêverie.
— Dis-moi si tu sais quelque chose du duel ?… C’est certainement pour ce matin.
Renaudin passa sa main sur son front lourd et moite.
— Je ne sais rien… Est-ce que j’ai songé à ces gens ! dit-il bas, avec découragement.
Cady sauta à bas du lit.
— Je vais réveiller Marie-Annette !… Il faut absolument que nous obtenions la communication avec leParis-Soir… Sûrement, Voisin sera au courant…
Son mari tressaillit douloureusement.
— Cady ! je te défends de parler à cet homme !
— A qui ?… A Hubert Voisin ?… Mais, tu es véritablement fou ! s’écria-t-elle avec la stupeur la plus naturelle.
Il protesta, la voix saccadée.
— Non ! je l’ai en horreur !… Je veux, tu entends, Cady, je veux que tu te sépares radicalement de ce monde… que tu quittes ce milieu…
Et, revenant vers elle avec une vivacité soudaine, il enlaça le corps mince, libre sous la chemise et l’étroit jupon de linon qu’elle venait de passer.
— Cady, ma chérie, ma petite enfant, aie pitié de moi ! implora-t-il oppressé, la respiration haletante. J’ai souffert… Oh ! j’ai tant souffert !… Et pourtant, tu vois, je suis venu à toi sans colère… non pas en époux furieux, armé par la loi, par les mœurs, par toutes les conventions… Tout cela, ce n’est pas ce qui nous lie !… Il n’y a qu’une chose, mon affection, ma tendresse pour toi… Si tu étais coupable, je t’aurais pardonné… Si tu n’as été qu’imprudente, mes bras te sont ouverts… Mais, je t’en prie, pour moi, pour toi plus encore, comprends et accepte qu’il faut que nous changions de vie… que nous nous écartions de ces milieux malsains où je souffre, où j’ai peur, où toi-même tu n’es pas à l’aise, où tu n’es pas heureuse… puisque naguère tu voulais mourir… Cady, ma chère petite Cady… Je croyais n’avoir réfléchi à rien pendant ces heures épouvantables que je viens de traverser, et pourtant, il est certain qu’une foule de pensées, de projets se sont gravés en moi, à mon insu, et je les retrouve à présent… Cady, si tu le veux, si tu le permets, je vais donner ma démission… Nous quitterons Paris… Nous irons vivre où tu voudras, comme tu voudras… je ne veux point t’imposer une retraite morose !… L’hiver, nous nous installerons en quelque endroit gai et mondain de la Côte d’Azur… l’été, tu choisiras la campagne, la ville d’eaux ou de bains de mer qui te plaira… Même, de temps en temps, nous reviendrons à Paris pour un court séjour… Mais nous romprons en fait avec ton entourage et nous nous créerons une autre existence, toute différente de celle que nous avons actuellement, où je serai ton guide, ton soutien, ton compagnon et ton ami de tous les instants, de toutes les minutes… Cady, tu consens, dis ? Tu comprends qu’il faut consentir, n’est-ce pas ?… que c’est tout ton avenir qui doit se décider aujourd’hui…
Elle l’écoutait surprise, attentive, ses nerfs tendus un instant amollis par la chaude tendresse émanant de la voix de son mari, vaguement séduite par cette perspective inopinée de repos, surtout de rupture avec ce monde qui lui avait inexorablement enlevé son seul ami.
— Eh bien, mais, fit-elle lentement, à première vue, ce n’est pas une si mauvaise idée.
Il balbutia, fou de joie :
— Oh ! ma chérie, tu veux bien, tu acceptes ?…
Devant cet acquiescement simple, sans conditions, dont la sincérité était indubitable, toutes ses suspicions s’envolaient… Allons, Deber avait exagéré, menti !… Sa jalousie d’homme vindicatif l’avait induit à d’absurdes, de révoltantes suppositions… Cady était folle, hardie, sa déplorable éducation l’avait accoutumée à frôler avec insouciance les pires situations, mais sous son apparence pervertie, elle gardait une petite âme invinciblement blanche.
D’un geste éperdu il l’étreignit.
— Ah ! je t’aime !…
Elle le repoussa de toutes ses forces, subitement furieuse.
— Quoi ?… Que te prend-il ? Tu m’étouffes, tu m’étrangles !… Non, mais, quelle brute !…
Et, fuyant au bout de la chambre, elle grogna :
— Laisse-moi respirer et m’habiller, hein ?
Sous cette rebuffade, il ne sut pas saisir la véritable horreur que son contact inspirait à la jeune femme, toute palpitante d’une répulsion physique contre laquelle sa volonté était impuissante. Il ne vit qu’une bouderie d’enfant gâtée, une sorte de coquetterie gamine qui lui était coutumière. Il s’assit, soupira largement ; et, pour la première fois depuis qu’il était entré, ses traits se détendirent, reprirent leur aspect habituel de paix et de bonté grave.
Il sourit, le regard encore un peu égaré.
— Ma pauvre petite, je suis fou… Je sors d’un si atroce cauchemar !…
Cady sentit qu’il ne fallait pas le laisser réfléchir. Elle quitta soudain sa mine morose. En trois bonds, elle fut auprès de lui et s’assit sur ses genoux.
— Écoute ! s’écria-t-elle, d’un ton entendu, je viens de songer à une chose !… Tu donnes ta démission, c’est convenu, nous voilà libres, ce sera très chic… On file, on ne connaît plus personne, c’est encore plus épatant… mais, il y a un cheveu, c’est que si le gouvernement ne te subventionne plus, nous serons dans la purée… et ça ne me va pas précisément, tu sais !…
— Pardon, je…
Elle lui coupa la parole.
— Ferme… laisse-moi dire… Je vois un truc pour augmenter nos revenus… c’est de faire rendre gorge à maman… Au bout du compte, elle se prélasse dans l’argent du père Le Moël dont une partie devrait m’appartenir… Je vais turbiner, et si elle ne me colle pas au moins cinq cent mille francs, je ne sais pas au juste ce que je ferai, mais je te réponds qu’il y aura du grabuge… Je mets ma sœur Jeanne de mèche, et, elle qui est intéressée comme le plus âpre des usuriers, elle fichera plutôt le feu à la boîte… Qu’en dis-tu ?
Renaudin fit un geste d’indifférence.
— Je t’avouerai qu’en ce moment, je n’ai guère la tête aux affaires.
Elle caressa son visage de ses deux petites mains douces.
— Mon pauvre gros… est-ce ma faute si tu es toujours si poire ?… Tu vas te tourmenter d’insanités…
Et, chantonnante, légère, insouciante, elle se retira dans le cabinet de toilette, dont elle ferma la porte au verrou.
Là, soudain, sa physionomie se métamorphosa ; toute sa gaieté s’effaça, une angoisse s’épandit sur ses traits. Elle fit un geste d’épuisement et s’affaissa à genoux sur le sol, son buste fragile appuyé sur le siège canné de l’unique chaise, contenant avec peine les soubresauts de profonds sanglots nerveux.
Pourquoi… au bout du compte… pourquoi se donner tant de mal ?… Pourquoi ne pas tout avouer, tout rejeter, fuir… saisir cette liberté qui s’offrait ?… Ah ! mentir, jouer perpétuellement un rôle, être sans répit en scène, elle en avait assez, trop !… C’était imbécile !…
— Cady ? appela Victor derrière la porte.
Elle fit un geste violent.
— Zut ! cria-t-elle d’une voix si irritée, si rauque, si méconnaissable que le mari s’inquiéta.
— Qu’as-tu ?
Elle fit un effort, balbutia faiblement, entraînée par l’habitude à dissimuler encore, toujours.
— Tu m’embêtes !… J’ai la tête dans l’eau… et du savon dans les yeux…
Il s’éloigna, rassuré.
— Ah ! bon…
Et durant de longues minutes, elle demeura immobile, prostrée, sans forces pour se relever, sans courage pour recommencer à mentir, à agir, à vivre… tout petite, toute menue, semblant réduite à rien… pelotonnée dans la pièce étroite qui, avec ses murs nus de carreaux de faïence blanche, semblait le caveau où l’on venait de déposer une morte.