X

Préoccupée, mécontente, Joséphine insistait, tournaillant autour du lit de Cady.

— Si, madame, il faut vous lever… Ça n’a pas de bon sens, vous allez tomber malade !… Il n’y a guère d’air ici… Laissez-moi vous habiller, mangez un petit peu, et allez faire un tour dehors.

Cady ouvrit les yeux, se détira, et dit mollement :

— Oui… Quelle heure est-il ?

Joséphine bougonna.

— Une heure ridicule pour être sous les draps… deux heures !…

Elle savait que Maurice Deber se présenterait à trois heures, et elle enrageait de ne pouvoir tirer la jeune femme de cette couche.

« Je ne peux tout de même pas le faire entrer pendant qu’elle est au pieu ! » pensait-elle, dépitée.

Cady se souleva, réfléchit, et décida.

— Eh bien, oui, je vais me lever.

Une quinzaine affreuse pour elle venait de s’écouler. Le soir même de son entrevue avec Félix Argatte, l’avocat lui envoyait un télégramme lui apprenant qu’il n’avait pu joindre Renaudin, parti de Paris pour une destination inconnue.

« Ne venez pas demain, ajoutait-il, j’ai écrit à votre mari, sans doute on lui fera parvenir ma lettre, et dès que j’aurai du nouveau, je vous avertirai. »

Et l’attente exaspérante, dans l’inaction, dans l’incertitude, commença, se prolongea…

Elle avait essayé inutilement de sortir, de se distraire ; tout l’ennuyait, tout lui était odieux, à présent que la conviction lui était imposée que Georges était bien loin, ne reviendrait pas, ramené à elle par des forces obscures qui refusaient de se manifester.

La chaleur excessive, la poussière, le manque d’air des rues, des jardins desséchés, et, plus encore que tout, le sentiment pénible, inhabituel de son isolement dans un Paris étranger, indifférent, lui étaient intolérables. Elle préférait encore le séjour dans le petit appartement familier, imprégné de souvenirs, que sa situation retirée laissait dans une ombre discrète et une fraîcheur relative.

Elle avait fini par ne presque plus bouger de cet étroit espace, sommeillant la plus grande partie du temps, refusant la plupart des mets que Joséphine lui offrait, subissant en silence la foule des pensées, des réflexions, des sentiments contradictoires, complexes, qui affluaient en elle.

Deux fois déjà, en cachette, Joséphine s’était entretenue avec Maurice Deber, modérant l’impatience de celui-ci, refusant de l’introduire près de la jeune femme.

— Pas encore, cela gâterait tout… Elle serait furieuse.

Quelques jours auparavant, Cady était retournée chez Argatte. Il n’avait pu que lui confirmer le silence de Renaudin. Silence parfaitement volontaire, car l’avocat s’était assuré que la correspondance était bien renvoyée au juge. Il avait écrit de nouveau, de façon plus pressante encore que la première fois. On n’avait qu’à prendre patience et attendre.

Cady était rentrée brisée, découragée et n’était plus sortie de sa retraite.

Enfin, la jugeant « à point », la femme de chambre avait envoyé un mot à Deber, le convoquant pour le lendemain, à trois heures.

Cady achevait de grignoter quelques biscuits trempés dans du chocolat lorsque la sonnette électrique retentit.

Elle pâlit, ses lèvres murmurèrent : « Victor ! » Elle oubliait que Renaudin ne pouvait qu’ignorer le lieu de sa retraite.

Et elle était maintenant si persuadée qu’elle ne reverrait plus Georges qu’elle n’avait même pas songé à lui.

Joséphine avait couru ouvrir sans attendre les ordres de sa maîtresse. Elle s’effaça et, refermant la porte, annonça d’une voix discrète — disparaissant aussitôt dans la pièce voisine :

— M. Maurice Deber.

Cady leva les yeux sur le visiteur, trop surprise pour qu’aucun autre sentiment la dominât.

Il se courbait, ému, suppliant, la voix humble :

— Je vous en prie, ne me chassez pas… Écoutez-moi. J’ai bien changé, je ne vous offenserai pas.

Elle le contemplait, sans colère.

— Qu’avez-vous à me dire ?

Il se glissa sur un siège, près d’elle.

— Je ne sais plus, murmura-t-il, éperdu.

Elle était frappée de son amaigrissement, de sa pâleur. Elle se rappela sa blessure, et dit, avec l’ombre d’une curiosité, où l’on ne démêlait pas plus de pitié que de satisfaction rancunière.

— Vous avez beaucoup souffert ?… Le coup d’épée ?

Il fit un geste d’indifférence.

— Est-ce que je m’en souviens !… Cady, il n’y a pour moi qu’une souffrance… Oh ! celle-là, cuisante, intolérable !… l’idée que vous êtes malheureuse, abandonnée… et que je ne puis vous venir en aide… de tout mon cœur, de tout mon dévouement…

Elle se renversa sur les coussins du petit canapé de rotin, le regardant avec un étonnement croissant.

— Comme vous êtes radouci !… Je ne vous reconnais plus…

Autour d’eux, le silence était absolu. Les plantes vertes dressaient sous les vitres du plafond leurs hautes palmes, répandant une odeur fraîche de verdure humide. De la place où ils se trouvaient, on ne pouvait pas apercevoir l’intimité de la chambre et du lit. Sur la table, encore encombrée du léger déjeuner de Cady, de merveilleuses roses pâles s’épanouissaient, beaucoup plus belles que celles que Joséphine se procurait habituellement. La jeune femme eut une subite intuition.

— C’est vous qui m’avez envoyé ces fleurs ?…

Il s’inclina, murmurant d’une voix tremblante :

— Je les ai apportées ce matin… Tous les jours, en me cachant, je suis venu prendre de vos nouvelles… Pendant de longues heures, j’ai erré autour d’ici…

Elle répondit, les paupières baissées, comme involontairement :

— Il fallait entrer.

Un silence plein de trouble régna.

Cady reprit, au bout de quelques instants :

— Vous avez su ce qui s’est passé à Nieulles ?… Mon projet de divorce ?…

Deber essayait de dominer son émotion, de parler avec calme.

— Oui, j’ai causé avec Argatte… Je pensais bien que vous seriez allée le consulter…

Cady s’étonna.

— Tiens, il ne m’en a rien dit !

— Je l’avais prié de ne pas vous en parler.

Elle remarqua, avec un peu d’amertume :

— Comme l’on s’entend bien, pour me mentir !… Vous, cela ne me surprend pas… mais je croyais Argatte plus franc !…

Il reprit vivement :

— Je sais où s’est réfugié Renaudin… Il est à Montreux. J’en ai avisé Argatte, qui lui a écrit de nouveau ce matin. Du reste, il n’est pas nécessaire d’attendre sa réponse… Vous pouvez, dès à présent, vous mettre en relations avec un avoué… Si vous n’avez pas de préférence, je vous recommanderai Sylvestre Claudin, un homme sérieux et consciencieux, dont l’autorité est incontestée…

Cady le considérait en souriant froidement :

— Vous êtes bien pressé de me voir divorcer !… Vous êtes tenace, et rien ne vous rebute… A mesure que le vide se fait autour de moi, vous vous rapprochez… Dites-moi donc, Deber… je croyais votre famille passablement cléricale… Est-ce qu’elle vous autoriserait à épouser une femme divorcée ?…

— Est-ce que je pense à cela en ce moment ? s’écria-t-il. Je voudrais vous secourir, soulager votre peine !… Je voudrais que vous puissiez vous éloigner de tout ce qui vous a été néfaste… vous refaire une autre existence… près ou loin de moi… peu importe, pourvu que vous y appreniez enfin le vrai bonheur de la vie saine, paisible, honnête, dépourvue d’agitations mauvaises…

Elle l’interrompit, avec une certaine ironie.

— Tiens ! vous parlez comme Victor !… Savez-vous qu’il avait formé le projet de m’emmener, de me faire rompre avec tous mes amis ?… Vous étiez du nombre, naturellement…

Deber s’écria avec impatience :

— Hé ! laissez Renaudin !… Votre destinée est à jamais séparée de la sienne, Dieu merci !

— Pas encore, il me semble.

— Cela ne peut tarder.

Elle haussa légèrement les épaules et resta silencieuse. Deber reprit, plus doucement, avec émotion :

— Je voudrais vous dire… Vous ne devez pas rester ici… Ce lieu n’est pas décent en votre situation… D’ailleurs, ce n’est pas sain, votre santé ne résisterait pas à cette claustration… Vous êtes changée… J’en suis douloureusement frappé… Alors, permettez-moi de vous indiquer… de vous offrir…

Elle dit, narquoise :

— Quoi ?… l’hospitalité chez vous ?… Ce serait, en effet, on ne peut plus convenable.

Il la considéra avec une expression de tendresse soumise qu’elle ne lui avait encore jamais vue, qu’elle croyait incompatible avec son masque violent.

— Ne plaisantez pas, Cady, tout cela est si sérieux, si triste… et, vous-même, vous êtes si atteinte, malgré que vous ne consentiez pas à le reconnaître !… Voici ce que je vous propose… En ce moment, ma famille, ma mère, mes deux sœurs et l’aînée de mes nièces sont en Bretagne, au bord de la mer, dans un lieu retiré, calme et charmant… Elles seraient heureuses de vous recevoir, de vous garder parmi elles… Il va sans dire que je ne paraîtrais même pas là-bas, pendant tout le temps que vous y resteriez…

Cady ne le quittait pas des yeux, pleine d’étonnement.

— Moi, dans votre famille ?… Mais je ne connais ni votre mère ni vos sœurs.

— Elles, elles vous connaissent, elles vous aiment…

— Bah ?… leur auriez-vous raconté toute mon histoire ?…

Il répondit, grave :

— Toute ? Certes non… Il y a des choses que, dans l’avenir, nous devrons oublier, vous et moi… Donc, nul ne doit les apprendre… J’ai dit aux miens que le désaccord, que les malentendus profonds survenus entre vous et votre mari avaient rendu un divorce nécessaire. On sait que votre mère vous désapprouve, et l’on comprend qu’il vous faut un foyer irréprochable et sympathique pour y attendre, à l’abri, les événements… Je vous répète que vous serez accueillie, là-bas, avec joie et affection… Vous disiez tout à l’heure que ma famille était cléricale… c’est une erreur complète… Jamais l’ombre d’une bigoterie n’y a régné, et mes sœurs sont plutôt des pratiquantes tièdes… Sans doute, ma vieille mère est pieuse ; elle a peut-être au fond d’elle des principes d’une autre époque, mais elle aime assez ses enfants pour que ses idées se soient modifiées au contact des leurs, plus modernes, et qu’elle adopte sans discussion, sans chagrin, même lorsqu’elle ne les comprend pas tout à fait… Chez nous, la religion est aussi large qu’éclairée… On est trop honnête pour n’être pas d’une tolérance extrême… Ma sœur aînée, je vous le dis franchement, est trop complètement absorbée par l’amour qu’elle porte à ses filles et à ses petits-enfants pour éprouver envers vous autre chose qu’une sympathie sincère, dévouée à l’occasion… mais, en somme, banale. Je suis assuré que vous trouverez au contraire en Denise, la cadette, une affection vive, militante… Elle était à mon chevet dernièrement ; nous avons longuement causé de vous, pendant ma convalescence ; je puis vous certifier que vous possédez en elle une réelle amie… Je vous confierais à elle avec soulagement, certain du bien, de la paix qu’elle apporterait en vous. Et ne croyez pas qu’elle soit austère, morose ou pédante… C’est la simplicité, la gaieté, l’indulgence mêmes… Ajoutez que son âge, trente-sept ans bientôt, en fait pour vous à la fois une sœur très aînée et une mère très jeune.

Cady l’écoutait, absorbée. Il vit que des larmes paraissaient sous ses cils baissés. Il s’écria :

— Vous êtes émue, Cady, vous acceptez ?

Elle releva sur lui ses yeux pleins de larmes et secoua la tête négativement :

— Non !

Il prit sa main.

— Pourquoi pleurez-vous ?

Elle tamponna ses paupières de son mouchoir.

— Parce que, dit-elle simplement, avec une expression de chagrin discret et profond qui le bouleversa, moi aussi, j’ai pourtant une mère et une sœur !…

Ils demeurèrent longtemps silencieux, sans qu’elle songeât à retirer sa main de celle de Maurice. Il dit enfin, bas :

— Pauvre enfant !… Si jamais des erreurs, des fautes furent compréhensibles, excusables, ce sont bien les vôtres !…

Elle se dégagea et se leva, avec soudain un air de préoccupation et de lassitude.

— Adieu.

Il se leva aussi, acceptant ce congé docilement.

— Vous me permettrez de revenir demain ?

Elle ne répondit pas. Il se pencha, prit ses deux mains, les réunit sous ses lèvres, puis les laissa retomber et se retira.

— A bientôt.

Restée seule, Cady erra dans la chambre, irrésolue, désemparée, luttant de plus en plus faiblement contre l’impulsion qui, graduellement, l’envahissait ; la possédait tout entière…

Enfin, vaincue, elle fit un geste et s’assit à son bureau, atteignit, les mains tremblantes, du papier à lettres, un porte-plume…

Cependant, au moment d’écrire, sa tête se pencha, son buste se courba, elle appuya son front sur son bras replié, et pleura, secouée de sanglots profonds.

Mais cette émotion même, ce désarroi pour lancer l’appel suprême, aggravaient encore en elle son sentiment d’abandon, son effroi et aussi son aspiration aveugle, irrésistible vers la seule affection, vers l’unique appui qu’elle eût toujours trouvé auprès d’elle, vers le malheureux Renaudin qui l’avait fuie, au jour du désastre, mais qu’elle ne pouvait croire implacable, qu’elle savait l’aimer encore. Sa pitié, son pardon, elle en était bien certaine !…

Ah ! sa solitude l’épouvantait !… Qu’il vînt !… Qu’il l’entourât de ses bras ! Qu’il lui fût permis de pleurer sur sa poitrine, qu’elle se sentît à l’abri, défendue, protégée, adorée…

Elle se souleva, essuya ses pleurs, trempa la plume dans l’encrier et écrivit. Elle ne cherchait point ses mots, s’inquiétait peu de coordonner ses phrases. Elle appelait son ami, elle lui disait son isolement, son besoin de lui, sa certitude de le ramener immédiatement à elle… Elle ne faisait aucune allusion au passé qui, déjà, lui paraissait très loin, oublié, presque effacé… Elle n’essayait ni d’expliquer ni de mentir, ne parlait point de repentir, ni ne faisait de promesses pour l’avenir. Elle disait qu’elle souffrait, qu’elle souhaitait ardemment le retrouver, elle lui criait de se hâter…

Elle plia sa lettre sans la relire, l’enferma dans une enveloppe, mit l’adresse du quai du Louvre, et appela sa femme de chambre.

— Joséphine… Portez cette lettre, non pas à l’adresse, mais à la poste… Je ne veux pas que les concierges se doutent qu’elle vient de moi… Vous mettrez un timbre de 25 centimes, parce qu’elle sera réexpédiée à l’étranger.

La femme de chambre faillit jeter un cri de surprise en lisant machinalement la suscription.

Victor Renaudin !… Cady écrivait au juge, à présent !… Et, avec cette figure bouleversée, ces larmes mal essuyées, cet air d’enfant perdu !… Quoi ? c’était le raccommodement avec le « cocu » ?… Ah ! non, alors !…

Une rage bouillonnait en la bonne. Elle grimaça un sourire.

— Bien, madame, j’y vais de suite, fit-elle mielleusement.

Mais si Cady avait remarqué son geste brutal pour enfouir l’enveloppe dans la pochette de son tablier, elle eût deviné que jamais cette plainte de son cœur éperdu, de toute son âme en détresse n’arriverait sous les yeux de celui qui la pleurait aussi là-bas, qui peut-être attendait vainement un signe, un geste de l’enfant chérie…

Quelque chose d’instinctif la poussa néanmoins à rappeler la domestique.

— Joséphine !… rendez-moi la lettre… Je la porterai moi-même jusqu’au bureau. Cela me fera prendre l’air…

Rien ne lui répondit ; l’autre avait déjà disparu. Cady balança. Sortirait-elle ?… Une paresse insurmontable la saisit ; elle retourna s’étendre sur le lit, tourmentée en même temps d’une fièvre qui la faisait s’agiter perpétuellement, mal à l’aise dans n’importe quelle position, et d’une lassitude, d’un dégoût général qui ne fui permettaient pas d’essayer de réagir. Lorsque Joséphine rentra, elle l’interrogea avec anxiété.

— Vous avez porté ma lettre à la poste ?

— Oui, madame, répondit la femme de chambre imperturbable.

Après avoir songé à remettre le papier à Maurice Deber, elle avait préféré le détruire et l’avait précipité, déchiré en mille morceaux, dans l’égout le plus proche. Qui sait si l’amoureux furieux n’eût pas lâché quelque allusion qui l’aurait compromise, elle, auprès de Cady ?… A présent, pas de danger… la belle pouvait attendre sa réponse… Jamais elle ne saurait que le poulet n’était point parvenu à son adresse.


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