Fraîche, vive, vêtue d’un élégant tailleur gris, un feutre noir mou enfoncé sur ses cheveux qui resplendissaient sous le soleil méridional, Cady traversa rapidement le jardinet de la villa, qui donnait sur le boulevard longeant la mer, à Menton. Dans ses deux mains dégantées, elle serrait le courrier très important ce matin-là, qu’elle venait de recueillir dans la boîte de la grille.
Derrière les eucalyptus et les palmiers, deux persiennes du rez-de-chaussée étaient encore closes. La jeune femme se récria en riant.
— Denise !… Comment, Denise, vous dormez encore à cette heure-ci ?… Ce n’est pas possible, on me l’a changée !…
Joséphine, qui brossait une jupe sous la véranda, eut un rire discret.
— Mademoiselle a pris un bain, son thé, et elle s’est recouchée… elle avait l’air si contente, elle paraissait se trouver si bien !… et comme si c’était la première fois de sa vie que cela lui arrive de se dorloter !… C’est à n’y pas croire… Des gens si riches, et qui se donnent si peu de bon temps… et qui sont installés chez eux, pire que des paysans… Si je disais à madame que, là-bas, à Loudéac, la bonne m’a affirmé que la vieille Mme Deber fait sa toilette le matin avec une serviette roulée autour de sa main qu’elle trempe dans un verre d’eau et d’eau de Cologne !… Et on va aux bains publics deux fois l’an !…
La fenêtre s’ouvrait, Mlle Denise, enveloppée d’une robe de chambre en flanelle grise, clignait des yeux, éblouie, s’excusait en souriant, confuse.
— C’est abominable, affreux !… Je me perds dans les délices dufarnienteet de la paresse… Ah ! Cady, vous m’avez débauchée !…
La jeune femme riait, renversant un peu la tête ; l’ombre du chapeau portait sur le haut de son visage, faisant plus lumineux ses beaux yeux limpides.
— C’est cela, insultez-moi !… Et quelle injustice ! Moi qui trotte depuis ce matin à huit heures !… Il fait délicieux… Cela sent si bon le sapin et le « fruit de mer » !
Elle s’était assise sur un banc, et triait lettres et journaux répandus sur ses genoux, passant à mesure sa correspondance à Mlle Denise toujours accoudée à la fenêtre.
Toutes deux déchirèrent des enveloppes. Sans cesser de parcourir lettres et papiers, Cady bavardait, du même ton léger, enivrée d’air pur, de soleil, du parfum des arbustes odorants et des fleurs.
Soudain Mlle Denise poussa un cri étouffé, et, toute pâle, s’accrocha à la barre d’appui.
— Ah ! Cady, Cady !…
La jeune femme lui jeta un impayable coup d’œil malicieux.
— Hé là !… Ne prenez pas mal ! — comme disait mon ancienne institutrice. — Qu’est-ce qui vous émeut si fort ?… Je parie que c’est la même nouvelle que la mienne.
Denise se redressa, la regardant anxieusement.
— Quoi, vous savez ?
Cady répondit tranquillement, en agitant une lettre décachetée.
— Que mon divorce est prononcé ?… Oui, Argatte vient de me l’annoncer… Mais quoi, c’était couru d’avance… Il n’y a pas matière à surprise, je pense ?
Mlle Denise ouvrit la bouche pour lancer une sortie véhémente ; puis, se ravisa, et, muette, se retira de la fenêtre, qu’elle referma.
Cady acheva de parcourir sa correspondance, plia deux ou trois lettres qu’elle plaça dans la pochette de son sac ; puis, chiffonnant tout le reste, elle appela Joséphine.
— Débarrassez-moi de cela.
Comme la femme de chambre allait s’éloigner, elle la retint.
— Dites-moi… Ici, et en Bretagne, c’est Mlle Deber qui a réglé toutes les dépenses… Mais l’argent que vous m’avez remis, celui que vous avez déboursé à Paris… Qui vous l’avait donné ?
Préparée depuis longtemps à cette question, Joséphine répondit sans hésiter :
— M. Maurice Deber, madame.
Il lui paraissait tout à fait superflu de mentionner l’apport de Jacques Laumière.
Cady hocha la tête, songeuse :
— Bien… je le pensais.
Joséphine allongea le cou avec curiosité.
— Si j’osais demander à madame… Est-ce que madame a des nouvelles ?… Je veux dire, du jugement ?…
Cady répondit, toujours pensive :
— Oui… tout est fini… Nous sommes divorcés… M. Renaudin a donné sa démission de juge, il s’est fixé je ne sais où, en province… Il faudra même que vous alliez prochainement à Paris pour reprendre tout ce qui reste de mes affaires, quai du Louvre ; l’appartement va être mis à louer… Comme monsieur me laisse la faculté de garder tous les meubles si je veux, je vous donnerai une petite liste… Il y a trois ou quatre choses que je désire conserver… Vous ferez porter le tout passage Porsin.
Joséphine demanda d’un ton innocent :
— Madame compte garder ce petit entresol ?
Cady fit un geste évasif.
— Je verrai plus tard.
Joséphine sourit avec mystère.
— Oh ! il ne tiendra qu’à madame d’avoir une bien plus belle installation.
Cady lui jeta un coup d’œil ironique, mais sans mécontentement.
— Vraiment ?… Vous connaissez mieux mes ressources que moi !… J’ai pourtant idée que, ma dot reprise, mes revenus ne seront pas lourds.
La femme de chambre hocha la tête d’un air entendu, et se contenta de prononcer, tout en emportant la robe qu’elle brossait et les chiffons de papier :
— Cela plaît à dire à madame.
Mlle Denise paraissait à l’entrée de la villa. Elle était complètement prête, coiffée correctement, vêtue de noir, ainsi qu’à l’ordinaire. Une expression de gravité triste imprégnait sa physionomie.
On n’eût pu dire qu’elle était laide ; cependant, aucune séduction n’avait jamais dû émaner de ses grands traits, qui semblaient réguliers au premier examen, et dans lesquels, ensuite, on apercevait l’exagération infime de chacun des détails, qui suffisait à détruire l’harmonie de l’ensemble. Sa taille était trop élevée ; sa minceur était de la maigreur ; ses mains, assez belles, étaient déparées par des poignets défectueux. Son nez, trop aquilin de profil, était presque épaté de face. Ses yeux étaient grands, leur expression attachante, mais des cils pâles et rares, des sourcils grêles, plantés trop haut, leur enlevaient toute beauté.
Elle s’assit auprès de Cady et considéra celle-ci longuement, intensément. La jeune femme sourit, tira les épingles de son chapeau, enleva celui-ci et le déposa sur une table à côté d’elle.
— Là ! fit-elle avec une imperceptible raillerie. Comme cela, vous interrogerez plus commodément ma physionomie.
Mlle Denise détourna les yeux, et soupira sans parler. Cady prit sa main, qu’elle caressa affectueusement.
— Ne soyez pas fâchée… Je suis gaie, aujourd’hui, j’ai envie de plaisanter… mais je ne veux pas vous faire de peine, parce que je vous aime bien.
Mlle Denise retira sa main doucement et la porta à son front.
— Vous êtes gaie !… Oui, c’est bien cela qui me surprend !…
Elle ajouta tout bas, avec émotion :
— Ce qui m’épouvante…
Cady hocha la tête.
— Vous ne comprenez plus rien à votre petite amie ?
— Oh ! non, certes !
— C’est parce qu’un jour vous m’avez vue triste, le cœur en déroute, l’esprit en désordre, que vous vous étonnez de mon attitude à présent ?
Mlle Denise releva les yeux et dit avec un doute timide :
— Étiez-vous sincère, alors ?
— Naturellement oui ! affirma Cady avec vivacité. Seulement, le temps a passé.
— Peu de temps, en réalité.
— Cela n’importe guère… Pour certains, il faut dix ans pour se consoler, pour d’autres dix mois, et d’autres encore dix jours.
— Ainsi, vous êtes gaie ?
— Non… je me suis servie d’un terme impropre… Au fond de moi, il y a encore… il y aura toujours… un tas de choses tristes… Oh ! bien plus que vous ne sauriez l’imaginer !… mais la vie a repris en moi… le besoin non pas d’effacer, non pas d’oublier l’ineffaçable, l’irréparable, mais… comment dire ?… de poser dessus quelque chose d’hermétique… Mon existence, et celle de beaucoup de gens, je crois, est à compartiments, empilés les uns au-dessus des autres… Ce qu’il y a dans les tiroirs d’en dessous y reste… il n’y a pas de communication avec ceux d’en dessus… il ne faut pas qu’il y en ait.
Mlle Denise réfléchissait ardument.
— Je ne conçois pas cela.
— Parce que, d’abord, nous n’avons pas la même nature, puis nos vies sont tellement dissemblables !… La vôtre fut si unie… On ne voit pas, en effet, quelles séparations pourraient exister… Ça a coulé, ça coule, ça coulera toujours à peu près pareil… Moi, c’est différent.
Mlle Denise songeait, toute désorientée :
— Je vous revois, je vous entends… dans cette petite chambre là-bas… pâle, pleurante, si touchante… me disant de façon si émouvante que votre mari vous était indispensable… Je vous avais si bien comprise alors… Vous ne pouviez l’aimer d’une manière romanesque, mais vous étiez attachée à lui, et vous ne vouliez pas admettre l’idée de la séparation… Depuis ce moment je vous ai toujours vue sous cet aspect… Je croyais que vous n’accepteriez jamais le divorce… Et, encore maintenant, je ne puis imaginer qu’il ne reste rien en vous des sentiments qui vous animaient alors…
Cady expliqua avec douceur :
— Ma chère Denise, que puis-je faire ?… Évidemment, c’est ma faute si j’ai lassé la bonté, usé le cœur d’un pauvre homme chez qui je croyais que la pitié et la patience étaient inépuisables… Mais, puisque le fait existe… puisqu’il veut souffrir à l’écart, en paix, loin de moi… je ne puis ni le poursuivre, ni le forcer à me rappeler près de lui…
— Vous avez raison, accorda Mlle Denise, hésitante, cependant…
— Cependant, acheva Cady pour elle, selon vous, je devrais demeurer éternellement blessée, pleurante, en deuil de mon bonheur conjugal ?… Eh bien, non, cela m’est impossible… A une heure de souffrance bien autrement aiguë que celle dont vous avez été témoin, j’ai pensé à mourir… Je n’ai pas pu… Ne peut pas toujours se suicider celui qui a le plus sincère, le plus fervent désir de mourir… Alors, puisque je dois vivre, je vis !…
Mlle Denise lui tendit la main spontanément, entraînée soudain par l’accent frémissant, par tout ce qui se dégageait d’intensément vibrant de la jeune femme.
— Oui, oui, vous avez raison ! répéta-t-elle, mais cette fois avec une conviction pleine d’effusion et de tendresse. Vivez ! Soyez heureuse, et rendez heureux ceux qui vous aiment !… En effet, c’est plus beau, c’est meilleur que de s’abîmer dans un désespoir lâche et sans issue !…
Quelque chose de sec, d’amer, passa sur les traits de Cady.
— Ça, c’est un autre ordre d’idées !… Être gai, en train, c’est une affaire d’équilibre, de santé… et, à présent, je me porte à merveille… Être heureux, ça n’est pas la même besogne… Quant à rendre heureux les autres, ce n’est pas non plus très bien dans ma partie… Du moins, jusqu’ici j’ai plutôt saboté le travail !…
Et, changeant brusquement de ton, elle jeta gaiement :
— Avez-vous déjà commandé le dîner, Denise ?
— Le dîner ? fit, ahurie, la vieille fille, dont les idées étaient loin d’avoir la mobilité de celles de sa jeune amie.
— Oui… parce que vous ferez bien d’ajouter un rôti à notre menu végétarien ordinaire… pour votre nouveau convive.
Mlle Denise la considéra avec un véritable égarement.
— Quel convive ?… Qui attendez-vous ?… On vous a écrit ?
— Rien du tout ! protesta Cady. Mais je vous parie bien tout ce que vous voudrez que le rapide va nous amener cet après-midi votre cher frère…
— Maurice ? s’exclama Mlle Denise avec une surprise où l’alarme dominait. Il vous l’a dit ?
— Pas le moins du monde… C’est simplement évident. Vous a-t-il écrit le résultat de mon procès ?
— Non.
— Eh bien, c’est qu’il compte vous en parler… et à moi aussi… Pourquoi attendrait-il ?… Ça serait la gaffe… C’est le vrai moment pour m’adresser une proposition de mariage.
Mlle Denise saisit ses deux mains avec élan.
— Oh ! ma chérie, vous serez donc sa femme ?
Cady se leva, avec un rire nerveux.
— N’allez pas si vite !… Il faut d’abord qu’il me le demande !… Seulement, je vous préviens… mettez un poulet ou un quartier de bœuf, car ce colonial est carnivore !…