IV

Dehors, la nuit était si noire, si impénétrable, qu’au début Romachov fut obligé de marcher à tâtons comme un aveugle. Ses pieds, toujours chaussés d’énormes caoutchoucs, entraient profondément dans la boue épaisse comme du rahat-loukoum, et en sortaient en clapotant.

Parfois un des caoutchoucs s’empêtrait si bien qu’il se détachait du pied et alors Romachov devait, en se balançant sur une jambe, chercher au petit bonheur, de l’autre pied, sa chaussure perdue.

La petite localité paraissait morte : on n’entendait même pas d’aboiements. Par-ci, par-là, de nébuleux rayons de lumière filtraient à travers les fenêtres des maisons blanches toutes basses et tombaient en longues raies droites sur le sol d’un brun jaunâtre. Pourtant les palissades humides et gluantes, le long desquelles marchait Romachov, l’écorce mouillée des peupliers et la boue du chemin exhalaient une indéfinissable odeur printanière, forte, joyeuse qui disposait inconsciemment l’âme au bonheur. Il n’est pas jusqu’au vent violent dont les rafales s’engouffraient impétueuses à travers les rues, qui ne chantât une chanson printanière, saccadée, frissonnante, polissonne.

Arrivé devant la maison des Nicolaiev, le sous-lieutenant s’arrêta, en proie à une faiblesse et une hésitation passagères. Les petites fenêtres étaient masquées par de solides rideaux bruns, mais on sentait derrière ceux-ci une lumière vive et égale. A un endroit la portière s’était repliée sur elle-même, laissant ainsi une longue et étroite fente. Romachov appuya sa tête contre les vitres, fort ému et s’efforçant de respirer le plus bas possible, comme si on pouvait l’entendre dans la pièce.

Il aperçut le visage et les épaules d’Alexandra Pétrovna assise, un peu courbée, au fond d’un divan de reps vert qu’il connaissait bien. Cette pose, les légers mouvements de son corps et sa tête profondément baissée indiquaient qu’elle s’occupait d’un ouvrage manuel.

Soudain, elle se redressa, releva la tête et poussa un profond soupir… ses lèvres remuèrent… « Que dit-elle ? » pensa Romachov. « Tiens, elle sourit ! Comme c’est drôle de voir sans l’entendre, à travers une fenêtre, une personne qui parle ! »

Le sourire disparut inopinément du visage d’Alexandra Pétrovna et son front se rembrunit. De nouveau ses lèvres remuèrent vivement avec une expression d’insistance, puis elle sourit encore d’un sourire folâtre et sarcastique. Elle secoua ensuite la tête lentement et négativement. « C’est peut-être à mon sujet ? » pensa timidement Romachov. Un souffle léger, pur, insouciant, semblait émaner de cette jeune femme qu’il contemplait en ce moment comme dessinée sur un cher, vivant et familier tableau. « Chourotchka ! » chuchota tendrement Romachov.

Alexandra Pétrovna releva la tête de dessus son ouvrage et regarda vivement et avec inquiétude du côté de la fenêtre. Il sembla à Romachov que les yeux de la jeune femme étaient fixés sur les siens. Sous le coup de la frayeur son cœur se serra et se glaça, et il bondit précipitamment derrière le ressaut du mur. Pendant une minute il eut des scrupules de conscience ; il était presque décidé à rentrer chez lui. Pourtant il surmonta son hésitation et, ouvrant la porte du jardin, se dirigea vers la cuisine.

Tandis que l’ordonnance des Nicolaiev lui enlevait ses caoutchoucs boueux et nettoyait ses bottes avec un torchon et que lui-même essuyait avec son mouchoir ses lunettes ternies par la buée, pour les ajuster ensuite devant ses yeux de myope, on entendit la voix sonore d’Alexandra Pétrovna qui, du salon, demandait :

— Stépane, c’est un ordre qu’on apporte ?

« Elle le fait exprès ! — pensa le sous-lieutenant, bourreau de soi-même, — elle sait bien que je viens toujours à cette heure. »

— Non, c’est moi, Alexandra Pétrovna, cria-t-il à travers la porte d’une voix peu naturelle.

— Ah ! Romotchka ! Entrez, entrez donc. Pourquoi restiez-vous planté là ? Volodia[9], c’est Romachov qui vient nous voir.

[9]Diminutif de Vladimir. — H. M.

[9]Diminutif de Vladimir. — H. M.

Romachov entra, l’air embarrassé, s’inclinant gauchement et se frottant les mains sans nécessité.

— Je m’imagine combien je vous ennuie, Alexandra Pétrovna !

Il disait cela, pensant s’exprimer sur un ton gai et dégagé, mais il parlait au contraire maladroitement et, comme il lui sembla sur-le-champ, d’une façon qui n’avait rien de naturel.

— Encore des sottises ! s’écria Alexandra Pétrovna. Asseyez-vous, nous allons prendre le thé.

Elle plongea son clair regard dans les yeux du jeune officier et lui serra énergiquement la main glacée de sa petite main chaude et douce.

Nicolaiev était assis, leur tournant le dos, à une table encombrée de livres, d’atlas et de croquis. Il devait passer prochainement l’examen d’admission à l’Académie d’État-Major, et pendant toute l’année s’y était préparé sans trêve ni répit. C’était déjà la troisième fois qu’il se présentait, car il avait été refusé deux années de suite.

Sans se retourner, et sans lever les yeux du livre ouvert devant lui, Nicolaiev tendit la main à Romachov par-dessus son épaule, en lui disant d’une voix calme :

— Bonjour, Iouriï Alexéitch. Rien de nouveau ? Chourotchka[10], offre lui du thé. Excusez-moi, je suis occupé.

[10]Diminutif familier d’Alexandra. — H. M.

[10]Diminutif familier d’Alexandra. — H. M.

« J’ai eu grand tort de venir, — pensa Romachov avec désespoir ; oh ! que je suis stupide ! »

— Non, rien de nouveau… Ah ! si, au mess, le centaure a attrapé le lieutenant-colonel Lekh qui, dit-on, était complètement ivre. Dans toutes les compagnies il exige qu’on s’exerce au maniement du sabre sur des mannequins… Il a fourré aux arrêts Épifanov.

— Pas possible ! émit distraitement Nicolaiev.

— Moi aussi, j’ai attrapé quatre jours… En somme, rien que du vieux neuf.

Il semblait à Romachov que sa voix n’était pas naturelle et que les paroles qu’il prononçait restaient dans sa gorge. « Je dois être piteux ! » pensa-t-il, mais sur-le-champ, il se tranquillisa en employant le procédé auquel ont fréquemment recours les gens timides : « C’est toujours comme cela, quand on est troublé, on se figure que tout le monde le voit, et en réalité il n’y a que toi à le remarquer et les autres ne s’en aperçoivent même pas. »

Il s’assit dans un fauteuil à côté de Chourotchka qui, jouant rapidement du crochet, brodait de la dentelle. Elle ne restait jamais oisive ; les nappes, les serviettes, les abat-jour et les rideaux de la maison, tout était l’œuvre de ses mains.

Romachov prit du bout des doigts le fil qui, partant du peloton, allait rejoindre la main de la brodeuse, et demanda :

— Comment s’appelle cet ouvrage ?

— De la guipure. C’est la dixième fois que vous me le demandez.

Chourotchka jeta, soudain, un regard rapide et attentif sur le sous-lieutenant et rabaissa vivement les yeux sur son ouvrage, mais aussitôt elle les leva de nouveau et se prit à rire.

— Cela ne fait rien, Iouriï Alexéitch… remettez-vous.

Romachov soupira et glissa un regard sur le cou puissant de Nicolaiev dont la blancheur tranchait sur le collet de sa vareuse grise.

— Heureux Vladimir Éfimytch, dit-il. Il s’en ira cet été à Pétersbourg… et entrera à l’Académie d’État-Major.

— C’est encore à voir ! s’écria à l’adresse de son mari Chourotchka, agressive. Il est déjà revenu deux fois la tête basse au régiment ; maintenant ce sera la dernière.

Nicolaiev se retourna. Son bon et martial visage, aux moustaches soyeuses, rougit, tandis que ses grands yeux noirs bovins lançaient un éclair de colère.

— Ne débite pas de sottises, Chourotchka ! J’ai dit que je passerais l’examen… et je le passerai. Il frappa vigoureusement la table avec la paume de sa main. Tu ne sais que jacasser. J’ai dit !…

— J’ai dit ! singea sa femme, et elle frappa comme lui son genou de sa petite main brune. Tu ferais mieux de me dire à quelles conditions doit satisfaire la formation de combat d’une unité ? Vous savez — et ses yeux mutins et futés sourirent à Romachov, — je suis plus forte que lui en tactique. Allons, Volodia, officier d’état-major, quelles sont ces conditions ?

— Assez de stupidités comme cela, Chourotchka, grommela Nicolaiev.

Mais, soudain, il se retourna avec sa chaise face à sa femme et écarquilla ses beaux yeux niais où se lisait de la stupéfaction, presque de l’effroi.

— Attends, ma petite fille, en effet, je ne me souviens pas très bien. La formation de combat ? La formation de combat doit être le moins vulnérable possible et commode à manier… ensuite… attends…

— Pour tonattends, tu me paieras une amende[11], l’interrompit triomphalement Chourotchka.

[11]Il y a ici dans le texte russe un jeu de mots intraduisible en français. — H. M.

[11]Il y a ici dans le texte russe un jeu de mots intraduisible en français. — H. M.

Et elle se mit à réciter avec volubilité, comme une bonne écolière, en baissant les paupières et se dandinant :

— La formation de combat doit satisfaire aux conditions suivantes : célérité, mobilité, souplesse, facilité de commandement, adaptation au terrain. Elle doit être aussi peu vulnérable que possible, se ployer et se déployer facilement et passer rapidement à l’ordre de marche… c’est tout !…

Elle ouvrit les yeux, reprit difficilement haleine et, tournant son visage rieur et mobile vers Romachov, lui demanda :

— Est-ce bien ?

— Diable, quelle mémoire ! s’écria avec un jaloux enthousiasme Nicolaiev, en se replongeant dans ses cahiers.

— Nous sommes toujours ensemble, expliqua Chourotchka, de sorte que je pourrais très bien passer l’examen à l’instant même. La chose capitale (elle frappa l’air de son crochet à tricoter), la chose capitale, c’est la méthode. Notre méthode, elle est de mon invention : j’en suis très fière. Chaque jour nous étudions un peu de mathématiques, un peu d’art militaire — l’artillerie, à la vérité, ne me va pas ; toujours des formules assommantes, surtout en balistique — puis quelques articles des règlements militaires. Enfin, un jour les langues, et le lendemain l’histoire et la géographie.

— Et le russe ? demanda Romachov, par politesse.

— Le russe ? Bagatelle ! Nous sommes déjà venus à bout de l’orthographe selon Grote[12]. Et les dissertations, on sait ce qu’elles sont ! Toujours les mêmes chaque année : «Para pacem, para bellum.—La caractéristique d’Oniéguine[13]par rapport à son époque…»

[12]Manuel de grammaire russe. — H. M.

[12]Manuel de grammaire russe. — H. M.

[13]Héros du célèbre poème de Pouchkine :Eugène Oniéguine. — H. M.

[13]Héros du célèbre poème de Pouchkine :Eugène Oniéguine. — H. M.

Soudain, s’animant de plus en plus, elle enleva le fil des mains du sous-lieutenant, comme pour qu’il ne fût distrait par rien, et se mit à parler passionnément de ce qui constituait tout l’intérêt, l’essence même de sa vie actuelle.

— Je ne puis pas, je ne puis pas rester ici, Romotchka ! Comprenez-moi ! Rester ici, c’est s’encroûter, aller à vos assommantes soirées, s’occuper de commérages et d’intrigues, discuter de solde, d’allocation, de frais de déplacement, organiser à tour de rôle avec les amies de ridicules sauteries, jouer auvinte[14]… Voilà, et vous vantez notre bien-être ! — Pour l’amour de Dieu, regardez donc d’un peu plus près ce confort bourgeois ! Ces dentelles, ces guipures que j’ai brodées moi-même, cette robe que j’ai transformée, ce hideux tapis de peluche confectionné avec des morceaux… tout cela, c’est affreux, ignoble ! Comprenez donc, mon cher Romotchka, qu’il me faut le monde, le grand, le vrai monde, la lumière, la musique, l’adoration, de fines flatteries et de spirituels interlocuteurs. Vous savez, Volodia n’a pas inventé la poudre, mais c’est un honnête homme, audacieux et laborieux. Qu’il entre seulement à l’état-major et je lui assurerai, je le jure, une brillante carrière. Je connais les langues vivantes, je sais me tenir dans n’importe quelle société, j’ai — comment dirai-je ? — une telle souplesse d’âme que je me tirerai d’affaire partout et que je saurai m’adapter à tout… Enfin, Romotchka, regardez-moi, regardez-moi attentivement : suis-je un être si peu intelligent, une femme si laide, qu’il me faille moisir toute la vie dans cet infect trou qui ne figure sur aucune carte géographique !

[14]Vinte(la vis), genre de whist, jeu de cartes très populaire en Russie. — H. M.

[14]Vinte(la vis), genre de whist, jeu de cartes très populaire en Russie. — H. M.

D’un geste rapide, elle se cacha le visage dans son mouchoir et son amour-propre dépité s’exhala soudain en larmes amères.

Son mari, inquiet, accourut auprès d’elle, avec un air perplexe et décontenancé. Mais Chourotchka s’était déjà remise et avait enlevé son mouchoir du visage. Elle ne pleurait plus, mais ses yeux étincelaient encore de colère passionnée.

— Ce n’est rien, Volodia, ce n’est rien, chéri, dit-elle en l’écartant de la main.

Puis, de nouveau folâtre, elle se retourna vers Romachov et, lui reprenant le peloton de fil, lui demanda avec un rire capricieux et séducteur :

— Répondez donc, maladroit Romotchka, suis-je belle, oui ou non ? Ne pas répondre à une femme qui demande un compliment, c’est le comble de l’impolitesse !

— Chourotchka, n’as-tu pas honte de parler ainsi ? — observa judicieusement Nicolaiev de sa place.

Romachov esquissa un sourire douloureusement timide, puis répondit soudain, d’une voix un peu tremblante, sur un ton de grave mélancolie :

— Vous êtes très belle !…

Chourotchka ferma fortement les yeux et se secoua si espièglement la tête que ses cheveux défaits sautillèrent sur son front.

— Ro-omotchka, que vous êtes drô-ôle, chantonna-t-elle d’une petite voix enfantine.

Le sous-lieutenant rougit et songea à part soi à son habitude : « Son cœur était cruellement brisé. »

Tous trois se turent. Chourotchka jouait rapidement du crochet. Vladimir Éfimovitch, qui traduisait en allemand les phrases de la méthode Toussaint et Langenscheidt, se les marmottait à voix basse. On entendait pétiller, siffloter la flamme de la lampe couverte d’un abat-jour de soie jaune en forme de tente. Romachov s’empara de nouveau du fil qu’il se prit à tirer tout doucement et sans presque s’en rendre compte lui-même. Il éprouvait une douce et suave jouissance à sentir les mains de Chourotchka résister inconsciemment à ses timides efforts. Il lui semblait que quelque fluide mystérieux, ensorcelant et troublant, courait le long de ce fil.

En même temps il regardait de côté, à la dérobée, mais avec insistance, la tête baissée de la jeune femme, et pensait, remuant à peine les lèvres, prononçant les mots en dedans de soi dans un silencieux chuchotement, comme s’il entretenait avec Chourotchka une conversation intime et sentimentale :

« Comme elle m’a demandé hardiment : « Suis-je belle ? » Ah ! oui, tu es belle ! Chérie ! Quel bonheur de te regarder ainsi ! Écoute-moi : je te dirai combien tu es belle. Sur ton visage d’un brun pâle, sur ton visage passionné, se détachent tes lèvres rouges et brûlantes — oh ! comme elles doivent donner d’ardents baisers ! — et tes yeux sont cernés d’une ombre jaunâtre… Quand ton regard se fixe sur quelque objet, les blancs de tes yeux s’azurent imperceptiblement et leurs prunelles se teintent d’un bleu trouble. Tu n’es pas brune, mais tu as en toi quelque chose de tsigane. Cependant tes cheveux sont si fins, si clairs, si naïvement, si méthodiquement noués par derrière, qu’on voudrait les toucher doucement des doigts. Tu es petite et légère, et je pourrais te soulever dans mes bras comme un enfant. Pourtant tu es souple et forte, tu as une gorge de jeune fille, tu es vive et impétueuse. Au bas de ton oreille gauche, un grain de beauté — charme suprême — semble la trace minuscule d’une boucle d’oreille !… »

— Vous n’avez pas lu dans les journaux un article sur un duel d’officiers ? — demanda soudainement Chourotchka.

Romachov tressaillit et détourna avec peine ses yeux de la jeune femme.

— Non, je n’ai pas lu, mais j’en ai entendu parler. Pourquoi cette question ?

— En effet, vous avez l’habitude de ne rien lire. Franchement, Iouriï Alexéievitch, vous vous laissez par trop aller. A mon avis, il s’est passé un fait absurde. Je sais bien que les duels entre officiers sont inévitables, nécessaires — elle serra d’un geste persuasif sa broderie contre sa poitrine — mais pourquoi ont-ils lieu avec un tel manque de tact ? Jugez-en vous-même : un lieutenant a outragé un de ses camarades. L’offense est grave et le corps d’officiers décide qu’un duel devra s’ensuivre. Mais ici commence la bêtise, l’absurdité. Les conditions du duel ressemblent à un arrêt de mort : on se battra à quinze pas de distance jusqu’à blessure grave… si les deux adversaires peuvent encore se tenir debout, ils recommenceront le feu. Ce n’est pas un duel, c’est une boucherie. Mais, attendez, la suite est pire : c’est… je ne sais quoi ! Tous les officiers, et même, je crois, leurs femmes se rendent sur le lieu du duel et un photographe s’installe dans un buisson. N’est-ce pas horrible, Romotchka ! Et le malheureux sous-lieutenant, lefendrik, comme dit Volodia, un garçon comme vous et qui plus est — l’offensé et non pas l’offenseur, reçoit au troisième coup de feu une horrible blessure dans le ventre et meurt le soir dans d’atroces souffrances. Et le pauvre avait, comme notre Mikhine, sa mère âgée et sa sœur vieille fille, qui vivaient avec lui… Mais pour quelle raison, dites-moi, était-il nécessaire de transformer ce duel en une sanglante pitrerie ? Et notez bien que cela s’est passé très peu de temps après que les duels ont été autorisés. Vous pouvez me croire, je vous assure, s’écria Chourotchka dont les yeux étincelaient, les adversaires sentimentaux des duels d’officiers — oh ! je les connais, ces misérables lâches qui se font passer pour des libéraux — ne vont pas manquer de brailler : « Ah ! quelle sauvagerie ! quelle survivance des temps barbares ! quel fratricide ! »

— Seriez-vous sanguinaire, Alexandra Pétrovna ? insinua Romachov.

— Pas du tout, répliqua-t-elle d’un ton tranchant. Je suis, au contraire, compatissante ; quand un insecte me chatouille le cou, je l’enlève en tâchant de ne pas lui faire mal. Mais, tâchez de me comprendre, Romachov ; c’est une affaire de simple logique. A quoi sont destinés les officiers ? A la guerre. Quelles sont les qualités qui sont les plus nécessaires à la guerre ? L’audace, l’orgueil et le mépris de la mort. En temps de paix, dans quelles circonstances ces qualités peuvent-elles se révéler le plus ostensiblement ? Dans les duels. Et c’est tout. Il me semble que c’est clair. Les officiers français peuvent se passer du duel parce que chaque Français a dans le sang la conception, exagérée même, de l’honneur ; les officiers allemands n’ont pas besoin non plus du duel, parce que tous les Allemands sont disciplinés de naissance, mais nous, nous, nous ! Avec le duel, il n’y aura plus parmi nos officiers de grecs comme Artchakovskiï, ou d’ivrognes fieffés dans le genre de votre Nazanskiï ; avec le duel, plus de honteuse promiscuité, plus de basse crapulerie ; avec le duel, on ne vous entendra plus, au mess, échanger entre vous gouailleries et obscénités en présence des domestiques, et on ne vous verra plus vous lancer réciproquement des carafes à la tête, tout en ayant soin de rater vos coups. Avec le duel, vous ne vous dénigrerez plus les uns les autres derrière le dos. Un officier doit peser toutes ses paroles. Un officier, c’est un modèle de correction. Et puis, vraiment, quelle sensiblerie, avoir peur d’un coup de feu ! Votre profession n’est-elle pas de risquer la vie !… Mais assez comme cela !

Elle interrompit capricieusement sa tirade et se replongea dans son travail. De nouveau le silence pesa.

— Chourotchka, comment dit-on en allemand : rival ? — s’enquit Nicolaiev en levant la tête de dessus son livre.

— Rival ? reprit Chourotchka en appuyant pensivement son crochet sur sa fine chevelure.

— Dis-moi toute la phrase.

— La phrase ?… attends… voilà… « Notre rival étranger… »

—Unser ausländischer Nebenbuhler, traduisit séance tenante Chourotchka.

—Unser…répéta à voix basse Romachov, considérant rêveusement le feu de la lampe. Lorsqu’elle s’agite, songeait-il, ses paroles tombent, rapides, sonores et précises comme du menu plomb sur un plateau d’argent.Unser— quel drôle de mot ! —Unser, unser, unser…

— Que murmurez-vous là, Romotchka ? demanda sévèrement Alexandra Pétrovna. — Je ne vous permets pas de rêvasser en ma présence.

Il sourit d’un sourire distrait.

— Je ne rêvasse pas… Je répétais à part moi :unser, unser, unser. Quel drôle de mot !…

— Eh, bêtise !…Unser.Que trouvez-vous de drôle là dedans ?

— Voyez-vous… — Il éprouvait de la peine à expliquer sa pensée. — Lorsqu’on répète longtemps un même mot et qu’on réfléchit longuement à ce qu’il veut dire, il perd soudain toute signification et devient… comment vous dire ?

— Ah ! je sais, je sais — interrompit joyeusement Chourotchka. — Maintenant ce n’est plus si facile à faire… mais auparavant, dans mon enfance, ah ! comme c’était amusant !…

— Justement, moi aussi, dans mon enfance. C’est cela.

— Certes, je m’en souviens. Il y avait même un mot qui me frappait tout particulièrement ; c’est le mot : «peut-être». Je me dandinais les yeux fermés en répétant sans cesse «peut-être, peut-être»… Et tout d’un coup j’oubliais complètement ce qu’il signifiait et j’avais beau chercher, je ne pouvais me rappeler. Il me semblait que c’était quelque tache d’un rouge brun avec deux petites queues. N’est-il pas vrai ?

Romachov la regarda tendrement.

— C’est curieux que nous ayons les mêmes pensées, dit-il doucement. Et le mot «unser», voyez-vous, c’est quelque être très grand, maigre et pourvu d’un dard, une sorte d’insecte long, grêle et très méchant.

—Unser ?— Chourotchka leva la tête et, clignant des yeux, regarda au loin, dans l’angle obscur de la chambre, tâchant de se représenter l’objet dont parlait Romachov — Non, attendez, c’est quelque chose de vert et de pointu… Oui, oui, vous avez raison, c’est un insecte ! Dans le genre du criquet, mais plus répugnant et plus méchant… Mon Dieu, Romotchka, que nous sommes bêtes !

— J’éprouve encore parfois, commença mystérieusement Romachov, une sensation étrange qui, dans mon enfance, était encore beaucoup plus vive. Je prononce un mot quelconque et tâche de l’étirer le plus possible, en traînant indéfiniment chaque lettre. Et soudain, il me semble que tout autour de moi a disparu. Et je m’étonne de parler, de vivre, de penser.

— Mais je connais cela aussi ! reprit gaiement Chourotchka — quoique un peu différemment. Il m’est arrivé de retenir mon souffle tant que je pouvais et de me prendre à songer : je ne respire plus, je ne respire plus jusqu’à ce que… jusqu’à ce… jusqu’à… Et c’est alors que la sensation étrange se produisait : je sentais le temps fuir devant moi… Non, ce n’est pas cela : je crois bien que le temps n’existait plus du tout. C’est impossible à expliquer.

Romachov la couvait de regards extasiés et répétait d’une voix sourde, calme, heureuse :

— Oui, oui… c’est impossible à expliquer… Comme c’est étrange… c’est inexplicable.

— Eh, les psychologues, assez parler, il est temps de souper, s’écria Nicolaiev en se levant de sa table.

Il était resté assis si longtemps que ses jambes étaient engourdies et son dos courbaturé. Se redressant de toute sa hauteur, levant les bras en l’air et cambrant la poitrine, il se détira d’un geste si puissant que les articulations de son grand corps musculeux en craquèrent.

Une collation froide était servie dans une salle à manger minuscule mais charmante, bien éclairée par une suspension en porcelaine d’un blanc mat. Nicolaiev ne buvait pas, mais un carafon de vodka attendait Romachov. Contractant son gracieux visage en une grimace de dégoût, Chourotchka demanda négligemment à son habitude :

— Vous ne pouvez, bien entendu, vous passer de cette saleté ?

Romachov eut un sourire contrit et, dans son trouble, s’engoua en avalant son eau-de-vie, et fut secoué d’une quinte de toux.

— Vous n’avez pas honte ! l’admonesta la maîtresse de maison. Vous ne savez pas encore boire et déjà… Je comprends qu’on passe cela à votre bien-aimé Nazanskiï, c’est un être incorrigible, mais vous, pourquoi buvez-vous ? Comment un excellent garçon jeune et intelligent comme vous l’êtes, ne peut-il se mettre à table sans une lampée de vodka… Voyons, pourquoi ? C’est ce Nazanskiï qui vous débauche.

Le mari qui, pendant ce temps, lisait un ordre qu’on venait de lui apporter, s’écria soudain :

— Ah ! à propos : Nazanskiï est envoyé en congé d’un mois pour affaires de famille. Hé, hé, hé ! Ce qui veut dire qu’il s’est encore enivré ! Iouriï Alexéitch, à coup sûr, vous l’avez vu ? Est-ce qu’il est retombé dans l’ivrognerie ?

Romachov, tout décontenancé, cligna des paupières.

— Non, je n’ai rien remarqué. D’ailleurs, évidemment, il boit…

— Votre Nazanskiï est dégoûtant ! dit Chourotchka avec colère, d’une voix basse et contenue. Si cela dépendait de moi, je tuerais les gens de cette sorte comme des chiens enragés. De pareils officiers sont une honte pour le régiment, une abomination !

Aussitôt après le souper, Nicolaiev, qui mangeait copieusement et avec autant de zèle que lorsqu’il s’occupait de ses sciences militaires, se mit à bâiller et, finalement, déclara tout franchement :

— Si on allait dormir un peu ? « Faire un petit somme », comme on disait dans les bons vieux romans d’autrefois.

— Vous avez absolument raison, Vladimir Éfimytch, répliqua Romachov sur un ton dégagé qui lui parut à lui-même trop hâtif et complaisant. Et, tout en se levant de table, il pensait tristement : « Décidément, ici, on ne se gêne pas avec moi. Aussi bien, qu’y viens-je faire ? »

Il avait l’impression que Nicolaiev le chassait volontiers de chez lui. Mais, néanmoins, en le saluant à dessein le premier, avant de prendre congé de Chourotchka, il songeait avec jouissance qu’il allait sentir à l’instant la vigoureuse et caressante pression de main de cette délicieuse jeune femme. Chaque fois qu’il s’apprêtait à partir, il avait la même pensée. Quand ce moment approcha, il s’absorba si profondément dans cette ravissante poignée de main qu’il n’entendit pas Chourotchka lui dire :

— Ne nous oubliez pas. Vous savez qu’ici on est toujours heureux de vous voir. Au lieu de vous griser avec votre Nazanskiï, venez plutôt chez nous. Seulement, rappelez-vous qu’avec vous nous ne nous gênons pas.

Il n’eut conscience de ces paroles et ne les comprit qu’une fois sorti dans la rue.

— Oui, avec moi on ne se gêne pas, — murmura-t-il avec cette susceptibilité amère et maladive à laquelle sont enclins les jeunes gens de son âge remplis d’amour-propre.


Back to IndexNext