IX

Dans la salle de danse, qui semblait vaciller sous l’action du bruit assourdissant d’une valse, tournaient deux couples. Bobétinskiï, les coudes déployés comme des ailes de pigeon, se démenait autour de la grande madame Talmann qui dansait avec le calme majestueux d’un monument en pierres. Le long Artchakovskiï faisait tourner autour de lui la jeune et toute petite Lykatchev aux joues roses, en se penchant légèrement au-dessus d’elle et en regardant sa raie : dédaignant d’exécuter les pas, il traînait négligemment les pieds, ainsi qu’on danse d’habitude avec les enfants. Quinze autres dames délaissées étaient assises le long des murs, et s’efforçaient de prendre un air de profonde indifférence. Comme cela arrivait toujours dans les bals du régiment, il y avait quatre fois moins de cavaliers que de dames et le début de la soirée promettait d’être ennuyeux.

La Peterson, qui venait d’ouvrir le bal, ce qui était toujours un sujet d’orgueil pour les dames, valsait maintenant avec le svelte Olizar. Il tenait la main de sa danseuse comme clouée à sa hanche gauche ; de son côté, elle appuyait langoureusement le menton sur son autre main posée sur l’épaule de son cavalier, et rejetait la tête en arrière dans une pose maniérée et peu naturelle. Quand le tour de valse fut terminé, la Peterson s’assit à dessein non loin de Romachov, qui se tenait debout près de la porte du boudoir des dames. Elle jouait rapidement de l’éventail et, regardant Olizar qui s’inclinait devant elle, elle lui dit en psalmodiant langoureusement :

— Dites-moi, comte, pourquoi j’ai toujours aussi chaud ? Je vous en prie, dites-le-moi ?

Olizar lui fit une demi-révérence, en faisant tinter ses éperons, et étira de la main les deux pointes de ses moustaches.

— Madame, voilà une question à laquelle Martin Zadeka[24]lui-même ne saurait que répondre.

[24]Auteur d’uneClef des Songes, dont il est parlé dans Pouchkine (Eugène Oniéguine, V. 22). — H. M.

[24]Auteur d’uneClef des Songes, dont il est parlé dans Pouchkine (Eugène Oniéguine, V. 22). — H. M.

Comme à cet instant Olizar jetait un coup d’œil sur son corsage outrageusement décolleté, elle se mit à pousser de nombreux et profonds soupirs.

— Ah ! j’ai toujours une température très élevée ! continua Raïssa Alexandrovna, dont le sourire laissait entendre que ses paroles avaient un sens caché, inconvenant, grivois. J’ai un tempérament si brûlant !!!…

Olizar eut un court et vague hennissement.

Romachov, immobile, jetait des regards obliques sur la Peterson, et songeait avec répulsion : « Oh ! comme elle me dégoûte ! » Et, à la pensée des relations intimes qu’il avait naguère entretenues avec cette femme, il éprouva la même sensation que s’il n’était pas lavé et n’avait pas changé de linge pendant plusieurs mois.

— Oui, oui, oui, ne vous moquez pas, comte, vous ne savez pas que ma mère était Grecque !

« Et elle parle d’une façon si désagréable, songeait toujours Romachov. C’est bizarre que je ne l’aie pas remarqué plus tôt. Elle parle comme si elle avait un rhume de cerveau chronique ou un polype dans le nez. »

A ce moment, la Peterson se tourna du côté de Romachov et le provoqua de ses yeux clignotants.

A son habitude, Romachov murmura mentalement : « Son visage se fit aussi impénétrable qu’un masque. »

— Bonjour, Iouriï Alexéitch ! Pourquoi ne venez-vous pas me saluer ? chantonna Raïssa Alexandrovna.

Romachov s’approcha. Elle lui serra vigoureusement la main, tandis que ses prunelles méchantes se rapetissaient et se faisaient perçantes comme des vrilles.

— Selon votre désir, je vous ai réservé le troisième quadrille. J’espère que vous ne l’avez pas oublié ?

Romachov s’inclina.

— Comme vous êtes peu aimable, grimaça la Peterson. Vous devriez me dire : «Enchanté, madame.» C’est un lourdaud, n’est-ce pas, comte ?

— Parfaitement… je ne l’ai pas oublié… marmotta Romachov sur un ton mal assuré. Je vous remercie de cet honneur.

Bobétinskiï contribuait peu à égayer la soirée. Il dirigeait les danses avec un air désabusé et protecteur, comme s’il remplissait quelque obligation fort ennuyeuse pour lui, mais de la plus haute importance pour tout le monde. Cependant, avant le troisième quadrille il s’anima, et traversant la salle à pas rapides et glissants, comme s’il patinait sur la glace, il cria d’une voix de stentor :

—Quadrille monstre ! Cavaliers, engagez vos dames !

Romachov et Raïssa Alexandrovna prirent place près de la fenêtre des musiciens ; ils avaient pour vis-à vis Mikhine et la femme de Lechtchenko qui arrivait à peine à l’épaule de son cavalier. Le nombre des danseurs avait notablement augmenté pour le troisième quadrille ; aussi, les couples durent-ils prendre position, en long et en large de la salle. Comme les uns et les autres étaient forcés de danser à tour de rôle, on avait soin de répéter chaque figure.

« Il faut que j’aie une explication, il faut en finir, pensa Romachov assourdi par le roulement du tambour et les accents cuivrés des instruments. En voilà assez. » — Son visage était animé d’une résolution inébranlable.

Au régiment, les officiers chargés de diriger les danses se permettaient de traditionnelles plaisanteries. Ainsi, pendant le troisième quadrille, il était de règle de confondre les figures et de commettre, comme par mégarde, d’amusantes méprises qui provoquaient invariablement le désarroi et les rires. Aussi Bobétinskiï, après avoir inopinément commencé son quadrille monstre par la seconde figure, commandait descavaliers seuls, pour renvoyer aussitôt après, comme s’il s’apercevait de son erreur, les danseurs à leurs dames ; ou bien il organisait ungrand rondet le faisait rompre immédiatement en obligeant les cavaliers à rechercher leurs danseuses.

—Mesdames, avancez, pardon,reculez.Cavaliers seuls.Pardon, reculez.Balancez vos dames.Mais reculez donc.

Cependant Raïssa Alexandrovna, étouffant de rage, disait sur un ton aigre, mais avec un sourire qui laissait croire que leur entretien était le plus plaisant du monde :

— Je ne vous permets pas d’user de pareils procédés à mon égard. Je ne suis pas une gamine, entendez-vous ! Des gens bien élevés ne se conduisent pas de la sorte.

— Ne nous emportons pas, Raïssa Alexandrovna, implora doucement Romachov.

— Oh ! m’emporter ! ce serait vous faire trop d’honneur. Je ne puis que vous mépriser. Mais je ne permets à personne de se moquer de moi. Pourquoi ne vous êtes-vous pas donné la peine de répondre à ma lettre ?

— Mais votre lettre ne m’a pas trouvé chez moi, je vous le jure.

— Ah ! vous vous payez ma tête ! Comme si je ne savais pas où vous allez… mais soyez certain…

—Cavaliers, en avant ! Ronde de cavaliers ! A gauche !A gauche, à gauche, messieurs ! Mais vous ne comprenez donc rien ?Plus de vie, messieurs, criait Bobétinskiï en entraînant les danseurs dans un rapide tourbillon et en trépignant désespérément des pieds.

— Je connais toutes les intrigues de cette femme, de cette Lilliputienne, reprit Raïssa, quand Romachov rejoignit sa place. Elle a beau se donner de grands airs, elle n’en est pas moins la fille d’un notaire qui a mangé la grenouille…!

— Je vous prierai de ne pas parler en ces termes des personnes que je fréquente, l’arrêta sévèrement Romachov.

Alors se passa une scène des plus grossières. La Peterson vomit d’atroces injures à l’adresse de Chourotchka. Oubliant ses faux sourires, elle s’efforçait de couvrir la musique de sa voix enrhumée. Romachov, déconcerté et impuissant, rougit jusqu’aux cheveux en entendant insulter Chourotchka, sans qu’il parvînt à placer un seul mot, et surtout en voyant qu’on commençait à les remarquer.

— Oui, oui, son père a volé ; elle n’a pas le droit de lever le nez si haut ! — criait la Peterson. S’il vous plaît, madame nous méprise ! Nous connaissons aussi certaines choses sur son compte ! Oui.

— Je vous en prie, balbutia Romachov.

— Attendez. Je vous ferai sentir mes griffes à tous deux. J’ouvrirai les yeux à ce serin de Nicolaiev. Voilà trois fois qu’elle ne peut le faire entrer à l’Académie d’État-Major, cet imbécile. Et comment pourrait-il y être admis quand il ne voit même pas ce qui se passe sous son nez ? Et puis, vraiment, elle a un bel admirateur !

—Mazurka générale ! Promenade !cria Bobétinskiï, en glissant tout le long de la salle, le corps incliné en avant dans la pose d’un archange volant.

Le plancher trembla sous les pas cadencés des danseurs, les pendeloques du lustre tintèrent au rythme de la mazurka, scintillant de feux polychromes et les rideaux de tulle des fenêtres s’agitèrent en mesure.

— Pourquoi ne pas nous quitter pacifiquement, sans bruit ? demanda doucement Romachov. Il sentait que cette femme lui inspirait, en même temps que du dégoût, une certaine poltronnerie mesquine, indigne, mais insurmontable. Vous ne m’aimez plus… séparons-nous en bons amis.

— Ah ! ah ! Vous voulez m’abandonner, ne vous mettez pas en peine, mon cher, je ne suis pas de celles qu’onlâche. C’est moi quilâche, quand cela me plaît. Mais je ne saurais assez admirer votre bassesse…

— Finissons-en au plus vite, s’impatienta Romachov d’une voix sourde et les dents serrées.

— Cinq minutes d’entr’acte.Cavaliers, occupez vos dames !glapit Bobétinskiï.

— Oui, quand cela me plaît. Vous m’avez trompée d’une façon ignoble. Je vous ai tout sacrifié, je vous ai donné tout ce que peut donner une femme honnête… Je n’osais plus regarder en face mon mari, cet homme idéal. Pour vous, j’ai oublié mes devoirs d’épouse et de mère ! Oh ! pourquoi, pourquoi ne lui suis-je pas restée fidèle ?

Romachov ne put s’empêcher de sourire. Les nombreux romans qu’elle avait eus avec tous les jeunes officiers entrant au service, étaient parfaitement connus au régiment, ainsi d’ailleurs que toutes les aventures amoureuses qui s’étaient passées entre les soixante-quinze officiers et leurs femmes et parentes. Il se rappelait maintenant des expressions de ce genre : « mon imbécile », « cet homme méprisable », « ce nigaud qui est toujours sur mon dos », et autres non moins violentes, que Raïssa prodiguait à l’adresse de son mari, tant verbalement que par écrit.

— Oh ! vous avez encore le front de sourire ! C’est bien ! s’écria Raïssa furieuse… C’est notre tour, reprit-elle ; et, prenant son cavalier par la main, elle s’avança, balançant gracieusement son buste sur ses hanches, un sourire contraint sur les lèvres. Quand la figure fut finie, son visage reprit une expression de colère ; « on dirait un insecte en courroux », songea Romachov.

— Je ne vous le pardonnerai pas. Vous entendez, jamais ! Je sais pourquoi vous voulez me quitter d’une façon aussi lâche et aussi vile. Mais cela ne se passera pas comme vous l’avez espéré ! Au lieu de me dire franchement, honnêtement, que vous ne m’aimiez plus, vous avez préféré me tromper et ne voir en moi que la femme, la femelle… pour le cas où cela ne marcherait pas avec l’autre. Ha ! ha ! ha !

— Eh bien, soit ! parlons franchement, dit Romachov avec une rage qu’il cherchait à contenir. Il pâlissait de plus en plus et se mordait les lèvres. C’est vous qui l’aurez voulu. Oui, c’est vrai, je ne vous aime pas.

— Si vous saviez comme je m’en moque.

— Et je ne vous ai jamais aimée. Pas plus d’ailleurs que vous ne m’avez aimé. Nous avons joué tous deux un jeu vilain, mensonger et sale ; une vulgaire farce d’amateurs. Je vous ai parfaitement compris, Raïssa Alexandrovna. Il ne vous fallait ni tendresse, ni amour, ni même un simple attachement. Vous êtes trop mesquine pour cela. L’amour — Romachov se rappela soudain les paroles de Nazanskiï — l’amour est l’apanage des natures fines, des natures d’élite.

— Ah ! et bien entendu, vous êtes une nature d’élite ?

La musique retentit de nouveau. Romachov jeta à travers la baie des regards hostiles sur le rutilant orifice de cuivre du trombone qui, avec une féroce indifférence, crachotait dans la salle des râles et des beuglements. Et il prit en haine l’instrumentiste qui s’appliquait, gonflant les joues, écarquillant des yeux vitreux et bleuissant sous l’effort.

— Ne nous disputons pas, reprit Romachov. Il est possible que moi aussi je ne sois pas digne d’un véritable amour ; mais il ne s’agit pas de cela. Avec vos idées étroites et votre ambition de provinciale, il vous faut absolument quelqu’un qui vous fasse la cour, au vu et au su des autres. Croyez-vous que je ne saisissais pas le sens de cette familiarité que vous affectiez à mon égard dans les soirées, et ces regards tendres, et le ton à la fois impérieux et intime que vous preniez lorsqu’on nous regardait ? Oui, oui, vous agissiez ainsi pour attirer l’attention sur vous ; autrement, le jeu n’en valait pas la chandelle. Vous aviez besoin, non pas que je vous aimasse, mais que tout le monde vous vît compromise une fois de plus.

— J’aurais pu choisir alors quelqu’un de plus intéressant que vous, répliqua la Peterson avec un orgueil emphatique.

— Ne vous inquiétez pas, ce que vous dites ne me blesse pas. Oui, je le répète : il vous fallait seulement quelqu’un que l’on pût considérer comme votre esclave, un nouvel esclave de votre irrésistibilité. Mais vous vieillissez et les esclaves deviennent de plus en plus rares. Et pour ne pas perdre le dernier soupirant, vous, froide, incapable de passion, vous sacrifiez et vos devoirs de mère de famille et votre fidélité conjugale.

— Vous entendrez encore parler de moi ! chuchota Raïssa d’un air menaçant.

Le capitaine Peterson traversa toute la salle, se dirigeant vers eux et se garant des couples qui dansaient. C’était un homme maigre et phtisique, avec un crâne jaune et dénudé, des yeux noirs humides et caressants, où passaient parfois des éclairs de méchanceté. On le disait follement épris de sa femme, au point de se lier d’une tendre amitié, doucereuse et fausse, avec tous ses adorateurs. On savait aussi qu’il les payait en haine et en perfidie et leur jouait dans le service tous les mauvais tours possibles, aussitôt qu’avec joie et soulagement ils s’éloignaient de sa femme.

Il était encore loin que déjà il souriait d’un sourire artificiel de ses lèvres bleues collées l’une contre l’autre.

— Tu danses, Raiétchka ? Bonjour, mon cher Georgik. Comment se fait-il qu’on ne vous ait pas vu depuis si longtemps ? Nous sommes si habitués à vos visites que, ma parole, nous nous ennuyons sans vous.

— Oui, c’est vrai, toujours des occupations… balbutia Romachov.

— Nous les connaissons vos occupations, reprit Peterson, en le menaçant du doigt et éclatant d’un rire semblable à un glapissement. Cependant ses yeux noirs à sclérotique jaunâtre examinaient alternativement sa femme et Romachov d’un regard scrutateur et inquiet.

— Je croyais, je l’avoue, que vous étiez en train de vous disputer. Je vous apercevais de loin et vous paraissiez vous emporter. Qu’y a-t-il ?

Romachov se taisait, les yeux fixés sur le cou maigre, bronzé et ridé du capitaine Peterson. Mais Raïssa dit avec l’assurance effrontée dont elle faisait toujours preuve en mentant :

— Iouriï Alexéitch fait toujours le philosophe. Il prétend que la danse a fini son temps et qu’il est stupide et ridicule de danser.

— Et pourtant il danse lui-même, remarqua Peterson sur un ton fielleusement débonnaire. Allons, dansez, mes enfants, dansez. Ce n’est pas moi qui vous en empêche.

A peine était-il parti, que Raïssa s’écria emphatiquement :

— Et c’est ce saint homme, cet homme extraordinaire que j’ai trompé !… Et pour qui ! Oh ! s’il savait, si seulement il savait !

—Mazurka générale !annonça Bobétinskiï. Les cavaliers enlèvent les dames !

Les corps sans cesse en mouvement s’échauffaient ; une fine poussière s’élevait du parquet ; on étouffait dans la salle, et les flammes des bougies paraissaient de brumeuses taches jaunes. Les danseurs étaient maintenant plus nombreux et, comme la place était mesurée, les couples tournaient chacun dans un espace restreint, se pressaient et se heurtaient les uns les autres. La figure commandée par l’organisateur consistait dans la poursuite des couples par les cavaliers en surnombre. Chacun de ceux-ci tournait autour d’un couple tout en exécutant les pas de la mazurka — ce qui lui donnait l’air parfaitement ridicule — et tâchait de profiter d’un moment où la dame se trouvait juste en face de lui ; il frappait alors dans ses mains en signe de conquête. Mais l’autre cavalier s’efforçait tout le temps de l’en empêcher en tournant et poussant sa dame de côté et d’autre ; lui-même reculait et sautillait sans cesse, et même jouait du coude gauche pour repousser son adversaire. Cette figure occasionnait toujours une agitation vulgaire et désordonnée.

— Comédienne ! chuchota Romachov en se penchant tout près de Raïssa. Cela fait pitié de vous entendre parler.

— Vous êtes ivre, il me semble ! s’écria dédaigneusement Raïssa, en jetant sur Romachov ce regard dont les héroïnes de roman toisent de la tête aux pieds les scélérats.

— Non, dites-moi pourquoi vous m’avez trompé ? répliqua rageusement Romachov. Vous vous êtes donnée à moi, uniquement pour que je ne vous quitte pas. Oh ! si vous aviez fait cela par amour, ou sinon par amour, du moins par sensualité, je le comprendrais. Mais vous n’y avez été poussée que par la corruption, que par une basse vanité. N’êtes-vous pas effrayée en songeant à la vilenie que nous commîmes en nous donnant l’un à l’autre sans amour, par ennui, par distraction, pas même par curiosité, mais tout aussi simplement que les femmes de chambre grignotent le dimanche des graines de tournesol. Vous ne sentez donc pas que c’est plus ignoble que lorsqu’une femme se donne pour de l’argent. Celle-ci a au moins l’excuse du besoin, de la séduction. J’ai des nausées de honte en songeant à ce froid, inutile et inexcusable libertinage !

Une sueur froide au front, il promenait sur les danseurs des regards mornes, éteints. La sévère madame Talmann, accompagnée du sautillant et jovial Épifanov, s’avançait majestueusement, les épaules immobiles, avec l’air offusqué d’une vestale. Puis la petite Lykatchev, le visage ponceau, les yeux brillants, étala sa blanche et innocente gorge de vierge. Olizar passa sur ses jambes grêles, droites et sveltes comme les branches d’un compas. Romachov se sentait la tête lourde et les yeux prêts à pleurer. Cependant Raïssa, blême de colère, lui disait sur un ton théâtralement sarcastique :

— Charmant ! un officier d’infanterie qui joue les Joseph !

— Oui, oui, c’est en effet mon rôle… s’exclama Romachov. Je sais moi-même que c’est ridicule et niais. Mais je n’ai pas honte de m’affliger de ma chasteté perdue, de ma simple chasteté physique. Nous sommes tous deux tombés dans un égout, et je sens que maintenant je n’oserai plus jamais aimer d’un fol et frais amour. Et c’est à vous qu’en est la faute, vous entendez : à vous, à vous, à vous ! Vous êtes plus âgée et plus expérimentée que moi ; vous êtes déjà passablement experte en matière d’amour.

Dans un mouvement de majestueuse indignation, Raïssa se leva de sa chaise.

— C’en est assez ! dit-elle sur un ton dramatique. Vous en êtes arrivé à vos fins. Je vous hais ! J’espère qu’à partir de ce jour, vous cesserez de venir chez nous, où vous étiez reçu en parent, où l’on vous donnait à boire et à manger, et où vous vous êtes conduit en chenapan. Combien je regrette de ne pouvoir tout dire à mon mari ! C’est un saint homme ; je prie tous les jours pour lui ; s’il apprenait la vérité, il en mourrait. Soyez certain qu’il saurait venger une femme outragée et sans défense !

Debout devant elle, et clignant les yeux à travers ses lunettes, Romachov regardait sa grande bouche mince et flétrie, toute tordue de méchanceté. A travers la baie bruissaient les sons assourdissants de la musique ; l’odieux trombone s’entêtait à toussoter et les grondements de la grosse caisse semblaient résonner dans la tête du sous-lieutenant. Il n’entendait qu’à moitié les paroles de Raïssa et ne les comprenait pas, mais il lui semblait que, comme les coups de caisse, elles lui frappaient sur la tête et ébranlaient son cerveau. La Peterson ferma son éventail avec fracas.

— Oh ! l’ignoble goujat ! chuchota-t-elle d’un ton tragique, et traversant rapidement la salle, elle disparut dans le boudoir.

Tout était fini, mais Romachov n’en ressentait pas la satisfaction à laquelle il s’était attendu, et son âme ne s’était pas soudainement déchargée, comme il l’avait espéré, de l’affreuse lourdeur qui l’accablait. Il jugeait maintenant avoir mal agi et manqué de courage et de sincérité en rejetant toute la faute morale sur cette femme bornée et pitoyable. Il se représentait sa douleur, sa confusion, sa rage impuissante, et les larmes amères que ses yeux rouges et bouffis devaient verser dans le boudoir.

« Je tombe, je m’enlise, pensait-il dans un dégoût angoissé. Quelle existence ! Quelle vie étroite, grise et fangeuse ! Cette liaison honteuse et inutile, l’ivrognerie, la nostalgie, la monotonie désespérante du service, et pas une seule parole, pas un seul moment de joie sans mélange. Les livres, la musique, la science ! Qu’est devenu tout cela ? »

Il rentra dans la salle à manger. Ossadtchiï et Vietkine, le camarade de compagnie de Romachov, emmenaient vers la porte de sortie, en le soutenant sous le bras, Lekh complètement ivre, qui secouait faiblement la tête et assurait qu’il était évêque. Ossadtchiï, le visage impassible, grondait d’une voix de tonnerre, une voix d’archidiacre :

— Bénissez-nous, Monseigneur. Le service divin commence…

A mesure que la soirée s’avançait, la salle à manger devenait de plus en plus bruyante. L’air y était tellement saturé de fumée de tabac que les officiers assis aux différentes extrémités de la table pouvaient à peine se voir les uns les autres. Plusieurs officiers chantaient dans un coin ; d’autres, groupés près de la fenêtre, racontaient ces anecdotes scabreuses qui assaisonnent habituellement tous les soupers et dîners militaires.

— Non, non, pardon, messieurs, laissez-moi vous raconter — criait Artchakovskiï… Un soldat arrive un soir avec un billet de logement chez unKhokol[25]dont la femme était ravissante. Voilà mon soldat qui se dit : « Comment diable pourrais-je bien… »

[25]Houppe, sobriquet des Petits-Russiens, allusion à un toupet de cheveux que leurs ancêtres portaient sur le devant de la tête. — H. M.

[25]Houppe, sobriquet des Petits-Russiens, allusion à un toupet de cheveux que leurs ancêtres portaient sur le devant de la tête. — H. M.

A peine eut-il fini que Vassiliï Vassiliévitch Lipskiï, qui attendait impatiemment son tour, lui coupa la parole :

— Pas fameuse, votre anecdote. Mais moi, messieurs, j’en sais une…

Il n’avait pas terminé son histoire qu’un autre conteur se hâta de placer la sienne.

— Moi aussi, messieurs, j’en connais une bien bonne. Cela se passait à Odessa, et…

Toutes ces anecdotes étaient ordurières, obscènes et idiotes, et, comme toujours, seul le conteur le plus cynique provoquait des rires.

Vietkine, qui revenait de la cour où il avait hissé Lekh sur une voiture, invita Romachov à s’approcher de la table :

— Asseyez-vous donc, Georgenka. Nous allons boire ; je suis aujourd’hui riche comme un Juif. Hier, j’ai gagné et aujourd’hui je vais reprendre la banque.

Romachov éprouvait un besoin irrésistible de parler à cœur ouvert, et de confier au premier venu son chagrin et son dégoût de la vie. Vidant verre sur verre et regardant Vietkine avec des yeux implorants, il lui dit enfin d’une voix chaude, persuasive, vibrante :

— Nous tous, Pavel Pavlytch, nous avons oublié qu’il y a un autre mode d’existence. Quelque part, je ne sais pas où, existent des gens tout autres, qui vivent d’une vie pleine, joyeuse, la vraie vie. Quelque part, des gens luttent, souffrent et aiment de toutes leurs forces… Mais nous, mon ami, comment vivons-nous ? Quelle vie est la nôtre ?

— Ah oui, frère, une chienne de vie, répondit mollement Pavel Pavlovitch. Mais tout cela, frère, c’est de laNaturphilosophieet del’énergétique. A propos, mon bon, quelle blague est-ce l’énergétique ?

— Que faisons-nous ? s’emporta Romachov. Aujourd’hui, nous nous grisons, demain, à l’exercice, nous crierons un… deux… gauche… droite… le soir, nous boirons encore, et après-demain nous irons de nouveau à l’exercice. Est-il possible que ce soit là toute la vie ? Non, mais songez donc, toute la vie !

Vietkine le regarda avec des yeux troubles, comme à travers un brouillard, eut un hoquet et soudain entonna, d’une chevrotante voix de ténor :

Au fond du bois, la belle,Tu tournais ton fuseau.

Au fond du bois, la belle,Tu tournais ton fuseau.

Au fond du bois, la belle,

Tu tournais ton fuseau.

— Fiche-toi de tout cela, mon ange, et ménage ta santé.

De tout ton cœur, la belle,Tu tournais ton fuseau.

De tout ton cœur, la belle,Tu tournais ton fuseau.

De tout ton cœur, la belle,

Tu tournais ton fuseau.

Allons jouer, Romachevitch-Romachovskiï, je te prêterai un billet rouge[26].

[26]Dix roubles. — H. M.

[26]Dix roubles. — H. M.

« Personne ne me comprend. Je n’ai pas un ami », songea désespérément Romachov. Un instant, surgit dans son souvenir la vision de Chourotchka — si forte, si fière, si belle, et une douce et navrante langueur berça son cœur.

Il resta au mess jusqu’à l’aube, regarda jouer au pharaon et prit part lui-même au jeu, mais sans aucun plaisir et sans aucune ardeur. Une fois il vit Artchakovskiï qui occupait, avec deux enseignes, une petite table séparée, escamoter assez maladroitement deux cartes. Romachov était déjà prêt à intervenir et à faire une observation, mais il se retint immédiatement en songeant avec indifférence : « Je m’en moque, après tout. »

Vietkine, qui avait perdu la forte somme en cinq minutes, était assis sur une chaise et dormait, blême et la bouche ouverte. A côté de Romachov, Lechtchenko regardait jouer tristement et l’on ne comprenait guère quelle force l’obligeait à rester ainsi des heures entières, avec une expression de visage aussi lugubre. Le jour commençait à poindre. Les bougies coulaient et leurs flammes clignotaient. Les visages blafards des joueurs paraissaient harassés. Romachov regardait toujours les cartes, les tas d’argent et de billets de banque, le tapis vert couvert de marques à la craie, et dans sa tête alourdie, embrouillardée, flottaient encore des bribes de pensées, toutes relatives à sa déchéance morale et à sa terne, monotone et ignominieuse existence.


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