VI

A l’exception de quelques ambitieux et intrigants, tous les officiers faisaient leur service comme une corvée obligatoire, désagréable et répugnante, qui les accablait et qu’ils n’aimaient pas. Les officiers subalternes, tels des écoliers, arrivaient en retard à l’exercice, et s’esquivaient en catimini dès qu’ils pouvaient le faire sans risquer d’être punis. Les commandants de compagnie, pour la plupart chargés de famille, absorbés dans les inquiétudes domestiques et les romans de leurs femmes, écrasés par une misère noire et par une existence au-dessus de leurs ressources, gémissaient sous le poids des dépenses excessives et des traites. Ils cherchaient des expédients pour payer leurs dettes, creusant un trou pour en boucher un autre. Beaucoup d’entre eux se décidaient — et la plupart du temps sur les instances de leurs femmes — à faire des emprunts à la caisse de la compagnie ou aux salaires dus aux soldats pour des travaux effectués en dehors du service ; d’autres retenaient pendant des mois et même des années les lettres chargées adressées aux soldats, lettres que, d’après le règlement, ils devaient décacheter. Quelques-uns vivaient avec les gains qu’ils faisaient en jouant auvinte, au pharaon, au lansquenet ; d’aucuns trichaient au jeu ; on le savait, mais on fermait les yeux. En outre, tous s’adonnaient fortement à l’ivrognerie, soit au mess, soit dans les réunions qu’ils organisaient, tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre : certains même, dans le genre de Sliva, se grisaient seuls.

Dans ces conditions, les officiers n’avaient même plus le temps de remplir sérieusement leurs devoirs professionnels. Ordinairement, le mécanisme intérieur de la compagnie était mis en mouvement et réglé par le sergent-major ; il dirigeait toute la comptabilité et, par suite, tenait imperceptiblement, mais solidement son commandant de compagnie dans ses mains musculeuses et expertes. Les capitaines faisaient leur service avec le même dégoût que les officiers subalternes, et « serraient la vis auxfendrik» uniquement pour sauvegarder leur prestige ou manifester leur autorité.

Les chefs de bataillon ne faisaient absolument rien, surtout pendant l’hiver. Il existe dans l’armée deux emplois intermédiaires, celui de commandant de bataillon et celui de commandant de brigade, dont les titulaires ont une situation des plus vagues et des plus inactives. Pendant l’été, les chefs de bataillon devaient, il est vrai, s’occuper de l’instruction de leur unité, participer aux exercices de régiment et de division, et partager les fatigues des manœuvres. Ils passaient leurs loisirs au casino, lisant l’Invalide[16]avec assiduité, se disputant au sujet de l’avancement et jouant aux cartes. Ils se laissaient volontiers régaler par les officiers subalternes, organisaient chez eux de petites soirées, et faisaient leur possible pour trouver des maris à leurs nombreuses filles.

[16]LeRousskiï Invalid(Invalide Russe), journal militaire, organe du Ministère de la Guerre. — H. M.

[16]LeRousskiï Invalid(Invalide Russe), journal militaire, organe du Ministère de la Guerre. — H. M.

Cependant, avant les grandes revues, tous les officiers, grands et petits, déployaient plus de zèle et se secouaient les uns les autres. Alors, on ne connaissait plus de repos ; on cherchait à rattraper le temps perdu en augmentant la durée des exercices et en déployant une énergie aussi intensive que ridicule. On ne tenait plus aucun compte des forces physiques des soldats, que l’on obligeait à manœuvrer jusqu’à épuisement. Les capitaines traitaient durement les officiers subalternes et les invectivaient ; ces derniers lançaient gauchement des jurons d’une obscénité outrée, et les sous-officiers, devenus aphones à force de tempêter, tapaient sur leurs hommes. Ils n’étaient d’ailleurs pas les seuls à lever la main sur les soldats.

Durant cette période d’angoisse, tout le régiment, depuis le colonel jusqu’au plus houspillé et au plus harassé des ordonnances, aspirait au repos du dimanche avec ses heures supplémentaires de sommeil comme à une félicité paradisiaque.

En ce moment le régiment se préparait très activement à la revue de printemps. On savait d’une façon certaine qu’elle serait passée par le commandant du corps d’armée, général très exigeant, dont les écrits sur la guerre des carlistes et sur la campagne franco-allemande de 1870-1871 — auxquelles il avait pris part en qualité de volontaire — faisaient autorité parmi les spécialistes. Ses ordres, rédigés dans un style lapidaire à la Souvorov, jouissaient d’une notoriété encore plus grande : il y cinglait ses subordonnés en faute de grossiers et cuisants sarcasmes, que les officiers redoutaient plus que n’importe quelle peine disciplinaire. Aussi depuis quinze jours, travaillait-on dans les compagnies avec une activité fébrile, et le dimanche était impatiemment attendu aussi bien des officiers épuisés de fatigue que des soldats hébétés de mauvais traitements.

Ses arrêts gâtaient à Romachov tout le charme de ce doux repos. Il se réveilla de grand matin et, malgré ses efforts, il ne parvint pas ensuite à se rendormir. Il s’habilla avec nonchalance, but son thé avec dégoût et, une fois même attrapa grossièrement Gaïnane qui, comme toujours, était gai, pétulant et maladroit comme un jeune chien.

En vareuse grise déboutonnée, Romachov tournaillait dans sa chambre, heurtant de ses pieds son lit et de ses coudes l’étagère vacillante et poussiéreuse. Pour la première fois depuis dix-huit mois — et cela par suite d’une circonstance malheureuse et fortuite — il restait en tête à tête avec lui-même. Il en avait jusqu’alors été empêché par les exercices, le service, les soirées au mess, les parties de cartes, ses assiduités auprès de la Peterson, et ses visites chez les Nicolaiev. Quelquefois, quand il lui arrivait d’avoir une heure entièrement libre, Romachov, accablé par l’ennui et par le désœuvrement, semblait avoir peur de lui-même et s’empressait de se rendre au mess ou chez des amis, ou simplement de sortir dans la rue, jusqu’à ce qu’il rencontrât quelque camarade célibataire avec lequel il finissait toujours par aller boire. Ce matin-là, il se sentait angoissé à la pensée d’avoir en perspective une journée entière d’isolement, et il ne lui venait à l’esprit que de baroques, d’inopportunes, de futiles idées.

En ville, les cloches sonnaient la dernière messe, et Romachov entendait leurs tintements mélancoliques. La fenêtre donnait sur un jardin rempli d’un grand nombre de merisiers en fleurs, arrondis et touffus, donnant l’illusion d’un troupeau de moutons blancs comme neige, ou d’un essaim de petites filles tout de blanc habillées. Parmi eux de sveltes peupliers dressaient çà et là leurs branches qui semblaient implorer le ciel, et de vieux châtaigniers déployaient leurs larges cimes en forme de coupoles : ces grands arbres paraissaient encore noirs et dénudés, mais commençaient pourtant à se couvrir d’un tendre et joyeux duvet jaunâtre presque imperceptible à l’œil. La matinée était claire, splendide, baignée d’une clarté mouillée. Les branches frissonnaient et se balançaient lentement. On les devinait caressées par un souffle frais qui se jouait avec elles et batifolait avec les fleurs.

De sa fenêtre, Romachov apercevait à droite, à travers la grande porte du jardin, une partie de la rue boueuse et noire, avec une palissade la bordant de l’autre côté. Le long de cette clôture passaient lentement des gens posant avec précaution leurs pieds aux endroits les plus secs : « Ils ont toute une journée devant eux, pensait l’officier en les suivant du regard avec envie, c’est pour cela qu’ils ne se pressent pas. Toute une journée de liberté ! »

Et soudain il se sentit pris du désir irrésistible, exacerbant jusqu’aux larmes, de s’habiller sur-le-champ et de sortir de sa chambre. Il ne se sentait pas comme d’habitude attiré par le mess, mais éprouvait simplement le besoin de se promener, de respirer. Il paraissait apprécier, pour la première fois, tout le prix de la liberté et s’étonnait du bonheur que peut procurer la simple possibilité d’aller où l’on veut, d’enfiler la première ruelle venue, d’arpenter la place ou d’entrer à l’église, sans craindre les conséquences de ses actes. Cette liberté de mouvements lui apparut soudain comme une des plus grandes fêtes de l’âme.

En même temps il se rappela que dans sa tendre enfance, avant son entrée au Corps des Cadets, sa mère le punissait en l’attachant à son lit au moyen d’un fil ténu. Elle s’en allait et le petit Romachov demeurait docilement dans cette position pendant des heures entières. D’autres fois il n’eût pas hésité une seconde à se sauver pour toute la journée de la maison, en dégringolant s’il le fallait du second étage le long d’une gouttière. Souvent il s’était ainsi échappé et avait emboîté le pas jusqu’à l’autre bout de Moscou à quelque musique militaire ou à quelque enterrement. Plus d’une fois il avait chipé à sa mère, à l’intention de camarades plus âgés, du sucre, des confitures et des cigarettes. Mais en l’occurrence le fil exerçait sur lui une influence bizarre. L’enfant se sentait hypnotisé et craignait de le tirer trop fort de peur qu’il ne se rompît. Il n’agissait pas par crainte du châtiment, ni encore moins par honnêteté ou sous l’impulsion du remords, mais bien sous l’empire d’une véritable hypnose : terreur superstitieuse inspirée par les actes surnaturels, incompréhensibles, des grandes personnes, et semblable à la respectueuse épouvante du sauvage devant le cercle magique du sorcier.

« Et me voici là, comme un écolier, comme un gosse attaché par le pied — songeait Romachov en faisant les cent pas. — La porte est ouverte. J’ai envie d’aller où bon me semble, de faire ce qui me plaît, de causer, de rire, mais je suis attaché à un fil. C’est «moi» qui suis attaché.Moi.C’est bienmoi. Mais c’estluiseul qui en a décrété ainsi.Moi, je n’ai pas donné mon consentement.

«Moi !— Romachov s’arrêta au milieu de la chambre et, les pieds écartés, la tête penchée, médita longuement.Moi ! Moi ! Moi !— prononça-t-il soudain à haute voix, tout surpris et comme saisissant pour la première fois le sens de ce petit mot. — Qui est planté là et considère cette fente noire dans le plancher ? C’estmoi. Oh ! comme c’est curieux.Mo-o-i— modula-t-il lentement en cherchant à bien se pénétrer du sens de ce mot.

Il eut un sourire gauche et distrait, mais se renfrogna aussitôt ; la tension d’esprit le fit pâlir. Depuis cinq ou six ans déjà il éprouvait souvent semblable sensation, que connaissent presque tous les jeunes gens dans la période de maturation. Un simple lieu commun, un adage banal, un aphorisme rebattu dont il connaissait depuis longtemps l’acception courante, acquéraient soudain, grâce à une subite illumination intérieure, une profonde signification philosophique, et il croyait alors les avoir entendus pour la première fois, les avoir presque inventés. Il se souvenait même de la première manifestation de ce phénomène. C’était au Corps des Cadets, pendant une leçon de catéchisme. L’aumônier commentait la parabole des ouvriers qui transportent des pierres. L’un d’eux commença par les plus légères et passa ensuite aux plus lourdes, mais il ne put venir à bout des dernières ; l’autre agit tout au rebours et mena sa tâche à bien. Romachov avait soudain entrevu un abîme de sagesse pratique dans cette naïve parabole qu’il connaissait et comprenait depuis qu’il savait lire. Bientôt après, une minute heureuse d’inspiration lui découvrit toute la sagesse : — raison, clairvoyance, prudence, économie, calcul — cachée dans ce dicton populaire : « Mesure sept fois et ne coupe qu’une » — dont les quelques mots décèlent une énorme expérience de la vie. Tout de même il se sentait maintenant étourdi, bouleversé, en prenant inopinément une conscience nette de son individualité.

«Moi— c’est quelque chose d’intérieur — songeait Romachov, — et tout le reste, c’est quelque chose d’étranger, ce n’est pasmoi. Par exemple, ma chambre, la rue, les arbres, le ciel, le colonel, le lieutenant Androussévitch, le service, le drapeau, les soldats, tout cela ce n’est pasmoi. Non, non, ce n’est pasmoi. Mes mains et mes pieds — il éleva ses mains à la hauteur du visage et les considéra avec étonnement comme s’il les voyait pour la première fois — mes mains et mes pieds ne sont pas non plusmoi. Mais, si je me pince le bras, comme cela, alors c’est monmoiqui agit. Je vois ma main, je la lève en l’air — c’est encore monmoi. Ce que je pense en ce moment — c’est aussi monmoi. Et, quand je veux marcher ou m’arrêter — c’est toujours monmoi.

« Comme tout cela est simple et surprenant. Est-ce que tous les hommes ont unmoi? ou d’aucuns n’en auraient-ils pas ? peut-être suis-je le seul à en avoir un ? Mais s’ils ont aussi unmoi? Alors quand je commande aux cent hommes de ma compagnie « Les yeux à droite[17]», ces cent individus, qui possèdent chacun leurmoi, et me considèrent comme étranger à leurmoi, tournent tous en même temps la tête à droite. Et je ne puis parvenir à les distinguer les uns des autres : c’est une masse uniforme. Alors il est possible que pour le colonel Choulgovitch, Vietkine, Lbov, moi, tous les lieutenants et capitaines se fondent également en un seul individu, que nous lui soyons également étrangers et qu’il ne nous distingue pas les uns des autres.

[17]Ce commandement n’a pas d’équivalent dans l’armée française. — H. M.

[17]Ce commandement n’a pas d’équivalent dans l’armée française. — H. M.

La porte claqua, Gaïnane entra en coup de vent et cria, piétinant sur place et haussant les épaules :

— Votre Noblesse, le tenancier du buffet refuse de donner des cigarettes : il prétend que le lieutenant Skriabine a défendu de te faire crédit.

— Ah ! diable ! s’écria Romachov… que vais-je faire sans cigarettes ?… Ah ! après tout, tant pis… tu peux t’en aller, Gaïnane.

« A quoi songeais-je donc à l’instant ? — se demanda Romachov une fois seul. Il avait perdu le fil de ses idées et ne le retrouva que difficilement, peu habitué qu’il était à réfléchir méthodiquement. — A quoi songeais-je ? A quelque sujet important. Voyons, voyons… il me faut revenir en arrière. Ah ! oui, j’étais aux arrêts… des gens se promenaient dans la rue… étant enfant, ma mère m’attachait… C’estmoiqu’elle attachait… Le soldat a aussi sonmoi… Le colonel Choulgovitch… Ah ! je me rappelle… Continuons.

« Je garde la chambre. Je ne suis pas enfermé. Je désire sortir et, pourtant, je ne le puis pas ! Pourquoi ? Ai-je donc commis quelque crime ? Un vol ? Un meurtre ? Non : en parlant à un autre homme, je n’ai pas réuni les genoux, et j’ai dit quelque chose. Mais peut-être devais-je réunir les genoux ? Pourquoi ? C’est donc bien important, c’est donc une chose capitale dans la vie ? Vingt ou trente années passeront — une seconde dans ce temps qui s’est écoulé avant ma naissance et s’écoulera après ma mort. Une seconde ! Monmois’éteindra comme une lampe dont on a baissé la mèche. Mais on peut toujours rallumer la lampe, tandis que monmoiaura cessé d’être à jamais. Plus de chambre, plus de ciel, plus de régiment, plus d’armée, plus d’étoiles, plus de globe terrestre… parce que monmoin’existera plus…

« Oui, oui… c’est cela… enchaînons… Monmoin’existe plus. Il faisait sombre, quelqu’un a allumé ma vie pour l’éteindre aussitôt après et l’obscurité a régné à nouveau au siècle des siècles…

Et qu’ai-je fait pendant un aussi court moment ? je suis resté les mains sur la couture du pantalon et les talons joints, j’ai tenu en marchant la pointe du pied baissée, j’ai crié à tue-tête : « Portez armes », j’ai juré, je me suis emporté à cause d’une crosse de fusil « tenue trop loin du corps », j’ai tremblé devant des centaines d’hommes… Pourquoi ? Ces fantômes qui disparaîtront avec monmoi, m’ont obligé à faire des centaines de choses inutiles et désagréables, et c’est pour cela que l’on a outragé et humilié monmoi. Pourquoi donc monmois’est-il soumis à des fantômes ? »

Romachov s’assit à sa table, s’y accouda et se prit la tête entre les mains. Il retenait avec peine ce flot de pensées si insolites : « Hum ! mais tu as donc oublié ta patrie, ton foyer, les cendres de tes pères, les autels… l’honneur militaire et la discipline ? Qui défendra ton pays, s’il est envahi par l’ennemi ?… Oui, mais je mourrai et il n’y aura plus ni patrie, ni ennemis, ni honneur. Tout cela ne vivra qu’aussi longtemps que vit ma conscience. Mais, si la patrie, l’honneur, l’uniforme et autres grands mots disparaissent, monmoidemeurera inviolable. Par conséquent, monmoiest plus important que toutes ces conceptions du devoir, de l’honneur, de l’amour… Je suis militaire… et soudain monmoidit : je ne veux pas ! non pas, monmoiseul, mais… tout un million demoiqui constituent l’armée… non encore davantage, tous lesmoiqui peuplent la terre, s’écrient : je ne veux pas ! et sur-le-champ la guerre deviendra impossible, et disparaîtront à tout jamais les « doublez les rangs », les « demi-tour à droite », parce qu’on n’en aura plus besoin. Oui, oui, oui, c’est certain, c’est certain ! exultait une voix triomphante dans l’intérieur de Romachov. Vaillance militaire, discipline, subordination, honneur de l’uniforme, art de la guerre… tout cela n’existe que parce que l’humanité ne veut pas, ou ne sait pas, ou n’ose pas dire : « Je ne veux pas ! »

« Que représente donc en fait l’édifice si ingénieusement construit du métier militaire ? Rien, unbluff. Il ne tient debout que parce que ces quatre mots :je ne veux pasn’ont été, jusqu’à présent, prononcés par personne. Bien entendu, monmoine dira jamais « je ne veux pas manger, je ne veux pas respirer, je ne veux pas voir ». Mais si on lui propose de mourir, il s’écriera très certainement : « Je ne veux pas ! » Eh bien alors, qu’est-ce que la guerre avec ses morts inévitables ? Qu’est-ce que cet art militaire qui étudie les meilleurs moyens de tuer ? Une erreur universelle ? Un aveuglement ?

« Non… un instant… C’est sans doute moi qui suis dans l’erreur. Il est impossible que je ne me trompe pas, parce que ce « je ne veux pas » est une phrase si simple, si naturelle, qu’elle devrait venir à l’idée de tout te monde. Soit, réfléchissons. Supposons que demain, supposons qu’à l’instant cette pensée s’insinue à l’esprit des Russes, des Français, des Allemands, des Anglais, des Japonais… aussitôt il n’y a plus de guerre, plus d’officiers, plus de soldats ; tous ont regagné leurs foyers. Qu’adviendra-t-il ? Oui, qu’adviendra-t-il alors ? Je sais que Choulgovitch me répondra : « Alors les ennemis envahiront notre patrie à l’improviste, ils nous prendront nos terres et nos maisons, fouleront aux pieds nos champs, enlèveront nos femmes et nos sœurs. » Et les insurgés ? Et les socialistes ? Et les révolutionnaires ?… Mais non, ce n’est pas vrai. Quand toute l’humanité aura dit : « Je ne veux plus d’effusion de sang », qui donc voudra avoir recours aux armes et à la violence ? Personne. Qu’adviendra-t-il alors ? Tout le monde se réconciliera-t-il ? Se fera-t-on des concessions mutuelles ? Se partagera-t-on les biens ? Se pardonnera-t-on ? Seigneur, Seigneur, que se passera-t-il ? »

Romachov, plongé dans ses pensées, n’avait pas remarqué que Gaïnane s’était approché sans bruit derrière lui. Apercevant soudain le bras de l’ordonnance allongé par-dessus son épaule, il sursauta et eut un léger cri d’effroi :

— Que diable veux-tu ?…

Gaïnane déposa sur la table un petit carton brun.

— C’est pour toi ! dit-il d’un ton familier et doux, et Romachov devina que Gaïnane souriait amicalement derrière son dos. Voilà des cigarettes, tu vas pouvoir fumer !

Romachov regarda le petit paquet sur lequel il lut l’inscription : « CigarettesTroubatch(Le Trompette), prix 3 kopeks les 20. »

— Qu’est-ce que c’est que cela ? Pourquoi ? fit-il tout surpris. Où as-tu pris cela ?

— J’ai vu que tu n’avais pas de cigarettes, j’en ai acheté avec mon argent. Fume, je te prie, fume ; je t’en fais cadeau.

Tout confus Gaïnane se sauva à toutes jambes, en faisant claquer la porte avec fracas. Le sous-lieutenant alluma une cigarette. Une odeur de cire à cacheter et de plumes brûlées se répandit dans la chambre.

« Oh ! le brave garçon ! pensa Romachov très ému. Je m’emporte contre lui, je crie, je l’oblige tous les soirs à m’enlever non seulement mes bottes, mais aussi mes chaussettes et mon pantalon ; et il m’a acheté des cigarettes avec les pauvres derniers kopeks de sa solde. « Fume, je te prie ! » En quoi ai-je mérité qu’il agisse ainsi à mon égard ? »

Il se leva de nouveau et arpenta la chambre, les mains derrière le dos.

« Il y a cent hommes dans notre compagnie ; chacun d’eux est un être qui a des pensées, des sentiments, un caractère particulier, une certaine expérience de la vie, des sympathies et des antipathies personnelles. Que connais-je de ces hommes ? Rien, hormis leurs physionomies. Voyons ; en commençant par le flanc droit, voilà Soltys, Riabochapka, Védénéiev, Iégorov, Iachtchichine… uniformes et monotones silhouettes grises. Qu’ai-je fait pour mettre mon âme en communication avec leurs âmes, pour rapprocher monmoide leurmoi? Rien. »

Romachov se rappela soudain une soirée pluvieuse de l’arrière-automne. Plusieurs officiers, au nombre desquels lui, Romachov, étaient attablés au mess et buvaient de la vodka, quand entra en courant le sergent-major Goumeniouk, de la 9ecompagnie, qui, tout essoufflé, cria à son capitaine :

— Votre Haute Noblesse, on vient d’amenerles jeunes soldats !…

En effet, on les avait bienamenés, comme un troupeau de bestiaux ; ils étaient groupés en tas dans la cour de la caserne, sous la pluie, tels de paisibles animaux effarés, et jetaient du coin de l’œil des regards inquiets et méfiants. Mais tous avaient des physionomies particulières. Peut-être cela paraissait-il ainsi parce qu’ils étaient différemment vêtus ? « Celui-là est, à coup sûr, un serrurier, pensait alors Romachov, en passant devant ces hommes et considérant leurs visages, mais celui-là doit être un farceur et exceller en l’art de jouer de l’accordéon. Cet autre, à la mine éveillée et friponne n’était-il pas garçon de café ? » On voyait qu’en effet, on les avaitamenésà la caserne comme des animaux, que, quelques jours auparavant, les femmes et les enfants les avaient accompagnés de leurs gémissements et lamentations en guise d’adieux, tandis qu’eux-mêmes faisaient les braves et se raidissaient pour ne pas fondre en larmes à travers les vapeurs de l’ivresse… Un an à peine s’est écoulé et les voilà alignés en une longue file inerte de mannequins uniformément gris et rigides, dessoldatspour tout dire !… Ils ne voulaient pas venir au régiment ; leurmois’y refusait. Seigneur, quelles sont donc les causes de cet étrange malentendu ? Quelle est la clef de cette énigme ? A moins que tout cela ne soit la répétition de l’expérience bien connue : si l’on penche la tête d’un coq sur une table, il se débat, mais si on lui trace sur le nez une ligne à la craie que l’on prolonge, il se figure qu’on l’a attaché sur la table et demeure coi, écarquillant les yeux, en proie à quelque terreur surnaturelle.

Romachov alla se jeter sur son lit :

« Alors, que me reste-t-il à faire ? — se demanda-t-il à lui-même sur un ton rude et presque courroucé. Oui, que vais-je faire ? Quitter le service ? Mais que suis-je capable d’entreprendre ? A ma sortie de pension je suis entré au Corps des Cadets, puis à l’École Militaire, et enfin j’ai mené l’existence bornée des officiers… Ai-je connu le besoin ? Non, j’ai toujours vécu, défrayé de tout, en petite pensionnaire qui s’imagine que les brioches poussent toutes chaudes sur les arbres. Si j’essaie de quitter le service, je me ferai duper, je m’adonnerai à la boisson, je trébucherai dès mes premiers essais de vie indépendante… En est-il un, parmi les officiers que je connais, qui ait quitté volontairement le service ? Non. Il n’y en a pas. Tous se cramponnent à leur épaulette, parce qu’ils ne sont bons à rien et ne savent rien. Et s’ils quittent l’armée, ils errent coiffés d’une casquette crasseuse, en disant comme des mendiants : «Ayez la bonté… je suis un noble officier russe…Comprenez-vous[18]? » Ah ! que faire, que faire !… Quelle issue trouver ?

[18]Les mots en italique sont en français dans le texte russe. — H. M.

[18]Les mots en italique sont en français dans le texte russe. — H. M.

— Le prisonnier, le prisonnier ! — cria sous la fenêtre une voix de femme.

Romachov sauta à bas du lit, courut à la fenêtre et aperçut Chourotchka. Protégeant ses yeux contre la lumière avec ses mains, elle colla son visage frais et riant aux vitres et implora, traînant les syllabes :

— Fa-aites l’aumô-ône à un pau-uvre prisonnier.

Romachov se rappela que la fenêtre n’avait pas encore été dégagée de sa gaine hivernale[19]; pris d’un accès soudain d’allègre résolution, de toutes ses forces, il tira à lui le châssis qui céda et s’ouvrit avec fracas, laissant tomber sur sa tête des morceaux de chaux et de mastic sec. Un air frais, embaumé du doux et joyeux parfum des fleurs blanches, s’engouffra dans la chambre.

[19]En Russie, les doubles fenêtres sont hermétiquement closes pendant toute la mauvaise saison au moyen de mastic et de ouate. — H. M.

[19]En Russie, les doubles fenêtres sont hermétiquement closes pendant toute la mauvaise saison au moyen de mastic et de ouate. — H. M.

« Voilà comment on trouve une issue », exulta en son âme une voix intérieure.

— Romotchka ! vous êtes fou ! que faites-vous ?

Il prit la petite main gantée qu’elle lui tendait à travers la fenêtre, la baisa hardiment d’abord en haut, ensuite plus bas près du poignet, dans la petite ouverture ronde au-dessus des boutons. Jamais il n’avait encore osé cela, mais la jeune femme, comme subissant inconsciemment l’attirance de cette vague d’audacieuse exaltation qui avait si subitement écumé en lui, ne s’opposa pas à ses baisers, se contentant de sourire et de le regarder avec un étonnement confus.

— Alexandra Pétrovna ! comment vous remercier ! que vous êtes charmante !

— Romotchka, qu’avez-vous ? De quoi vous réjouissez-vous ? dit-elle en riant, mais en fixant sur lui des regards curieux. Vos yeux sont brillants. Je vous ai apporté des friandises comme à un prisonnier. Aujourd’hui nous avons de délicieux chaussons aux pommes. Stépane, donnez donc le panier.

Il la contemplait de ses yeux luisants et amoureux en gardant, sans qu’elle s’y opposât, sa main dans la sienne, puis il lui dit précipitamment :

— Ah ! si vous saviez à quoi j’ai pensé pendant toute la matinée d’aujourd’hui… Si vous pouviez le savoir ! Mais ce sera pour plus tard…

— Oui, pour plus tard… Voici mon mari, mon maître qui vient… Laissez ma main. Comme vous êtes étrange aujourd’hui, Iouriï Alexéievitch. Vous avez même embelli.

Nicolaiev s’approcha de la fenêtre. Fronçant les sourcils, il souhaita le bonjour à Romachov sur un ton plus ou moins aimable et pressa aussitôt sa femme.

— Viens, Chourotchka, viens, ta conduite est ridicule. Ma parole, vous êtes fous tous les deux. Si le colonel apprenait cela, ce serait du joli ! Tu sais bien qu’il est aux arrêts. Adieu, Romachov, venez nous voir.

— Oui, venez nous voir, Iouriï Alexéievitch, répéta Chourotchka.

Elle quitta la fenêtre, mais y revint aussitôt et chuchota rapidement :

— Écoutez, Romotchka, franchement, ne nous oubliez pas. Vous êtes le seul homme que je considère comme un ami. Vous m’entendez ? Seulement, ne me faites pas des yeux de mouton comme cela, sinon je cesserai de vous voir. Je vous en prie, Romotchka, ne vous en faites pas accroire. Vous n’êtes pas encore tout à fait un homme.


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