XII

Le 23 avril, fut pour Romachov une journée bizarre et pleine de soucis. Vers dix heures du matin, alors que le sous-lieutenant était encore au lit, Stépane, l’ordonnance des Nicolaiev, arriva avec un petit mot d’Alexandra Pétrovna.

« Cher Romotchka, écrivait cette dernière, je ne serais pas du tout étonnée d’apprendre que vous avez oublié que c’est aujourd’hui notre fête à tous deux. Aussi je vous le rappelle.Malgré toutje veux vous voir aujourd’hui ! Seulement ne venez pas apporter vos félicitations dans la journée, mais à cinq heures. Nous irons en pique-nique à La Chênaie. »« Votre A. N. »

« Cher Romotchka, écrivait cette dernière, je ne serais pas du tout étonnée d’apprendre que vous avez oublié que c’est aujourd’hui notre fête à tous deux. Aussi je vous le rappelle.Malgré toutje veux vous voir aujourd’hui ! Seulement ne venez pas apporter vos félicitations dans la journée, mais à cinq heures. Nous irons en pique-nique à La Chênaie. »

« Votre A. N. »

La lettre tremblait dans les mains de Romachov pendant qu’il la lisait. Depuis déjà plus d’une semaine il n’avait pas vu le cher visage — tantôt doux, tantôt moqueur, tantôt amicalement prévenant — de Chourotchka, mais il en subissait la délicieuse et irrésistible attirance. « Aujourd’hui ! » chantait en lui une voix triomphante.

— Aujourd’hui ! s’exclama Romachov en sautant hors du lit, pieds nus sur le plancher. Gaïnane ! donne-moi de quoi faire ma toilette.

Gaïnane entra.

— Votre Noblesse, l’ordonnance attend. Il demande si tu écriras une réponse.

— Ah ! voilà. Romachov écarquilla les yeux et s’accroupit légèrement. — Hum ! hum ! Il faudrait lui donner un pourboire à ce garçon et je n’ai pas le sou ! — Il regardait d’un air embarrassé son ordonnance.

Gaïnane eut un large et joyeux sourire.

— Moi non plus je n’ai rien !… Tu n’as rien et je n’ai rien. Après tout, il s’en ira bien comme cela.

Dans la mémoire de Romachov surgit, vision rapide, la récente nuit de printemps : il revit l’obscurité, la boue, la palissade humide et glissante contre laquelle il s’était appuyé, il entendit la voix indifférente de Stépane bougonnant dans les ténèbres : « Il vient tous les jours, tous les jours !… » Il se rappela aussi sa propre honte insupportable. Que de futures délices le sous-lieutenant ne donnerait-il pas maintenant pour une pièce de vingt kopeks, pour une seule pièce de vingt kopeks !

Romachov, énervé, se frotta convulsivement le visage, l’angoisse lui arracha un gémissement :

— Gaïnane, chuchota-t-il, en jetant sur la porte un regard inquiet. Gaïnane, va lui dire que le sous-lieutenant lui donnera certainement un pourboire ce soir. Tu entends : discertainement.

Romachov traversait une crise aiguë et se trouvait dans un grand dénuement d’argent. On ne lui faisait plus crédit nulle part : ni au buffet de la gare, ni à la coopérative, ni à la cassette des officiers… Il ne pouvait prendre au mess que ses repas et encore sans eau-de-vie et sans hors-d’œuvre. Il ne possédait même plus ni thé, ni sucre. Par un caprice du hasard, il ne lui restait qu’une énorme boîte de café. Romachov en buvait bravement tous les matins sans sucre, et, après lui, Gaïnane, avec la même résignation au destin, finissait la ration.

Ce matin-là, pendant qu’il avalait avec une grimace de dégoût le breuvage noir et amer, le sous-lieutenant réfléchissait anxieusement à sa situation. « Hum !… premièrement, impossible de me présenter sans cadeau ! Des bonbons ou des gants ? Au reste, je ne connais pas sa pointure. Des bonbons ? Il vaudrait mieux des parfums : les bonbons ne valent rien ici. Un éventail ? Hum !… Oui, évidemment, il vaut mieux des parfums. Elle aimel’ess-bouquet. Et puis il y aura les dépenses du pique-nique : pour le fiacre aller et retour, mettons cinq roubles ; le pourboire de Stépane : un rouble ! Oui, monsieur le sous-lieutenant Romachov, vous ne vous en tirerez pas à moins de dix roubles. »

Il passa alors en revue toutes ses ressources. Sa solde ? Mais, pas plus tard que la veille, il avait signé l’acquit au cahier d’émargement. Toute sa solde avait été répartie entre les diverses colonnes des retenues, y compris celle des remboursements de traites souscrites à des particuliers. Le sous-lieutenant n’avait pas touché un kopek. Peut-être pourrait-il demander une avance ?… Il avait tenté plus de trente fois cet expédient, mais toujours sans succès. C’était le capitaine en second Dorochenko, homme taciturne et rigide, surtout pour lesfendrik, qui remplissait les fonctions de trésorier. Cet officier avait été blessé pendant la guerre russe-turque, à l’endroit le plus gênant et le moins honorable… au talon. Les éternelles plaisanteries suscitées par cette blessure, — qu’il n’avait pourtant pas reçue en fuyant, mais bien au moment où, tourné face à son peloton, il commandait la charge, — transformèrent le jeune et sémillant enseigne d’avant la guerre, en un hypocondriaque bileux et irritable. Non, Dorochenko ne donnerait pas d’argent, surtout à un sous-lieutenant qui, depuis trois mois, émargeait sans toucher un kopek.

« Mais ne nous décourageons pas, se dit Romachov. Énumérons tous les officiers. Passons en revue toutes les compagnies dans l’ordre ! Première compagnie : Ossadtchiï. » Romachov évoqua la belle physionomie d’Ossadtchiï avec son lourd regard de bête fauve. « Non ! un autre, mais pas lui. Non, pas lui… Deuxième compagnie : Talmann. Ce cher Talmann qui, constamment et partout, chasse le rouble même auprès des sous-enseignes. Khoutynskiï ? » Romachov s’arrêta. Une extravagante idée de gamin lui venait en tête : « Si j’allais demander au colonel de me prêter quelque argent ? Je vois d’ici la scène : il tomberait d’abord de saisissement, puis suffoquerait de rage et finalement cracherait, telle une décharge de mortier, sa colère : « Quoi…oi ? Silence ! Quatre jours d’arrêts au corps de garde ! »

Le sous-lieutenant éclata de rire.

« Non… mais je trouverai bien un joint quand même ! Une journée qui commence si joyeusement ne peut mal se terminer. C’est incompréhensible, inexplicable, mais je sens vaguement que cela est fatal. — Le capitaine Duvernois ?Doverni-noga(tourne-pied), comme l’appellent plaisamment ses hommes. Non, Duvernois est avare et puis je sais qu’il ne m’aime pas. »

Il nomma ainsi tous les commandants de compagnie de la 1reà la 16e, sans oublier celui de la compagnie hors-rang ; ensuite il passa, avec un profond soupir, aux officiers subalternes. Il n’était pas encore complètement découragé, mais une vague inquiétude commençait à poindre lorsque, tout à coup, un nom lui vint à l’esprit : le lieutenant-colonel Rafalskiï !

« Rafalskiï ! Et moi qui me cassais la tête ! Gaïnane ! Ma tunique, mes gants, ma capote, vivement ! »

Le lieutenant-colonel Rafalskiï, commandant le 4ebataillon, était un vieux garçon original qu’on appelait en plaisantant le colonelBrehm, à cause de son amour pour les bêtes[29]. Il ne fréquentait pas ses camarades, se contentait de visites officielles à Pâques et au Jour de l’an, et s’occupait si négligemment de son service qu’il encourait constamment des reproches au rapport et les plus sévères admonestations à l’exercice. Il réservait tout son temps, tous ses soucis, tout son cœur, toutes ses réserves intactes d’affection et d’attachement à ses chers animaux : oiseaux, poissons et quadrupèdes. Il possédait toute une ménagerie, considérable et originale. Les dames du régiment, blessées dans leur amour-propre du peu d’attention qu’il leur témoignait, disaient ne pas comprendre qu’on pût aller chez M. Rafalskiï : « C’est si affreux… ces bêtes ! et avec cela (pardonnez l’expression) une odeur ! Pouah ! »

[29]Du nom du fameux naturaliste allemand Brehm dont les ouvrages, traduits en russe, sont très populaires en Russie. — H. M.

[29]Du nom du fameux naturaliste allemand Brehm dont les ouvrages, traduits en russe, sont très populaires en Russie. — H. M.

Le colonelBrehmdépensait toutes ses économies pour l’entretien de sa ménagerie. Cet original avait limité ses besoins au strict nécessaire. Il portait une capote et une tunique de date antédiluvienne, dormait n’importe comment et mangeait à l’ordinaire de la 15ecompagnie ; il est vrai qu’il versait à cet ordinaire, au profit des soldats, une somme plus que suffisante pour payer ce qu’il prenait. Mais quand il avait de l’argent, il refusait rarement de rendre service à ses camarades, surtout aux officiers subalternes. La vérité oblige à dire qu’on avait pris l’habitude au régiment de ne pas lui rendre ce qu’il prêtait et qu’on aurait considéré comme ridicule de le faire : n’était-il pas un original, un excentrique, le colonelBrehm!

Les enseignes dévergondés, dans le genre de Lbov, lorsqu’ils allaient lui emprunter deux roubles, avaient coutume de dire simplement : « Je vais voir la ménagerie. » L’assaut donné au cœur et à la poche du vieux garçon débutait ainsi : « Ivan Antonytch, n’avez-vous pas de nouveaux animaux ? Montrez-les-moi, je vous prie ! vos explications sont si intéressantes !… »

Romachov lui avait également rendu plusieurs fois visite, mais jusqu’alors dans un but désintéressé : il aimait lui aussi les animaux d’un amour particulier, tendre et sensuel. A Moscou, durant ses années d’études, il préférait au théâtre le cirque et surtout les ménageries et le Jardin Zoologique. Dans son enfance il rêvait de posséder un saint-bernard, et maintenant il enviait secrètement le poste d’adjudant-major de bataillon pour pouvoir acheter un cheval. Mais, si le premier rêve n’avait pu se réaliser faute d’argent, le second risquait lui aussi de ne jamais prendre corps, car Romachov ne représentait pas assez bien pour espérer être nommé officier d’ordonnance.

Il sortit de chez lui. Une chaude brise printanière lui caressa doucement les joues. Le sol, à peine desséché après une pluie récente, cédait sous ses pas avec une agréable élasticité. Les grappes blanches des merisiers et les grappes mauves des lilas s’entrelaçaient et retombaient très bas le long des clôtures. Tout à coup, la poitrine de Romachov s’élargit avec une force extraordinaire et l’on eût dit un oiseau prêt à prendre son vol. Il jeta autour de lui un regard inquisiteur et, voyant qu’il n’y avait personne dans la rue, il tira de sa poche la lettre de Chourotchka, la relut et colla passionnément ses lèvres sur la signature.

— Cher soleil ! chers arbres ! murmura-t-il, les yeux humides.

Le colonel Brehm habitait au fond d’une cour entourée d’une haute grille peinte en vert. Sur la porte pendait ce bref écriteau : « N’entrez pas sans sonner. Il y a des chiens ! » Romachov sonna. Une ordonnance aux cheveux ébouriffés, à l’air indolent et endormi, ouvrit la porte.

— Le colonel est-il visible ?

— Entrez, Votre Noblesse.

— Mais va donc d’abord m’annoncer.

— Cela ne fait rien. Entrez, je vous prie. — Paresseusement l’ordonnance se grattait la cuisse. — Le colonel n’aime pas qu’on lui annonce les visiteurs.

Romachov se dirigea vers la maison en suivant une allée carrelée. Deux énormes dogues essorillés et couleur souris surgirent d’une encoignure. L’un d’eux aboya d’un air débonnaire. Romachov fit claquer ses doigts sous le nez de l’animal qui se mit à gambader en agitant de droite et de gauche ses pattes de devant et en redoublant ses aboiements. L’autre chien suivait tranquillement le sous-lieutenant et, allongeant le museau, reniflait avec curiosité les pans de sa capote. Au fond de la cour, sur une pelouse verdoyante, un petit âne sommeillait paisiblement au soleil et, de plaisir, clignait les yeux et remuait les oreilles. Autour de lui erraient des poules et des coqs multicolores, des canards, des oies de Chine au bec garni d’énormes excroissances ; des pintades poussaient des cris déchirants et un superbe dindon, la queue en éventail, traînant ses ailes à terre, tournait majestueusement et voluptueusement autour de dindes au col grêle. Auprès d’une auge, était couché sur le flanc un énorme porc rose du Yorkshire.

Le colonelBrehm, sanglé dans un veston suédois en cuir, se tenait près de la fenêtre, le dos tourné à la porte et ne s’aperçut pas de l’entrée de Romachov. Il s’évertuait à réparer un aquarium en verre, dans lequel il tenait un bras plongé jusqu’au coude. Romachov fut obligé de tousser deux fois avant que le colonel tournât vers lui son visage maigre et allongé, à la barbe en broussaille et au nez surmonté d’antiques lunettes en écaille.

— Ah, ah ! le sous-lieutenant Romachov. Soyez le bienvenu, le très bienvenu… dit avec affabilité Rafalskiï. Excusez-moi de ne pas vous donner la main ; elle est toute mouillée. Voyez-vous, je suis,en quelque sorte, en train d’installer dans cet aquarium un nouveau siphon. J’ai simplifié l’ancien et cela va maintenant très bien. Voulez-vous du thé ?

— Merci beaucoup. J’en ai déjà pris. Je suis venu, monsieur le colonel…

— Vous avez entendu parler des bruits d’après lesquels le régiment serait envoyé dans une autre ville, reprit Rafalskiï, comme s’il continuait une conversation déjà commencée. Comprenez-vous. Je suis,en quelque sorte, au désespoir. Pensez donc, comment vais-je transporter mes poissons ? La moitié périra. Et l’aquarium ? Voyez vous-même, les glaces ont plus de deux mètres de longueur. Ah ! mon bon, — s’écria-t-il en sautant subitement à un autre sujet, — c’est à Sébastopol que j’ai vu un bel aquarium. Des bassinsen quelque sorteaussi grands que cette chambre, ma parole, et tout en pierre, avec de l’eau courante et éclairés à l’électricité. D’en haut on voit vivre toute cette poissonnerie : requins, torpilles, bélougas, coqs de mer. Ah ! les beaux mignons ! Prenez, par exemple, le chat de mer[30]: il esten quelque sorteplat comme une crêpe, a plus d’un mètre de diamètre, joue des extrémités et possède une queue en forme de flèche… Je suis resté planté là deux heures… Pourquoi riez-vous ?

[30]Bélouga: grand esturgeon (acipenser ichtyocolla) ;coq de mer: trigle hirondelle ou rouget grondin (trigla hirundo) ;chat de mer: chimère (chimaera monstrosa). — H. M.

[30]Bélouga: grand esturgeon (acipenser ichtyocolla) ;coq de mer: trigle hirondelle ou rouget grondin (trigla hirundo) ;chat de mer: chimère (chimaera monstrosa). — H. M.

— Excusez-moi… Je viens seulement de remarquer que vous aviez une souris blanche sur l’épaule.

— Ah ! friponne, où vas-tu te fourrer. — Rafalskiï tourna la tête et émit des lèvres un son semblable au bruit d’un baiser, mais aussi doux qu’un appel de souris. La petite bête blanche aux yeux rouges arriva à hauteur de son visage et, frétillant de tout son corps, lui farfouilla du museau la barbe et les moustaches.

— Comme ils vous connaissent, fit Romachov.

— Oh oui ! — soupira Rafalskiï en branlant la tête. — Malheureusement, c’estnousqui ne les connaissons pas. Les hommes sont arrivés à dresser les chiens, à dompteren quelque sorteles chevaux, à apprivoiser les chats, mais ne s’inquiètent pas de les connaître. Il y a les savants — que le diable les emporte ! — qui passenten quelque sortetoute leur vie à chercher la signification de quelque absurde vocable antédiluvien, et cela leur vaut d’être vénérés comme des saints. Et à côté de cela, prenez, disons les chiens : voilà des êtres vivants, intelligents, raisonnables, nos fidèles compagnons. Et pas un seul professeur ne songe à étudier leur psychologie.

— Il y a peut-être des travaux que nous ignorons — hasarda modestement Romachov.

— Des travaux ? Évidemment, et de tout premier ordre. Regardez, j’ai même un tas de bouquins sur le sujet — reprit le colonel en indiquant plusieurs corps de bibliothèques rangés le long des murs. — Tout cela est bien écrit et très pénétrant. Il y a là une science immense. Et quels instruments, quels procédés ingénieux ! Mais ce n’est pas de cela dont je veux parler, oh ! pas du tout ! Aucun de ces auteurs n’a songé à se fixer pour but ne fût-ce que d’observer attentivement pendant une journée entière un chien ou un chat, leur vie, leurs pensées, leurs ruses, leurs joies et leurs souffrances. Et pourtant, j’ai vu ce que les clowns obtiennent des animaux. C’est stupéfiant : c’esten quelque sortede l’hypnotisme, du pur hypnotisme, vous dis-je. A Kiev, dans un hôtel, un clown m’a montré des tours absolument renversants, incroyables ! Et ce n’était qu’un clown, vous entendez : un clown ! A quels résultats arriveraient de sérieux naturalistes avec tout leur savoir, leurs procédés scientifiques et leur habileté à combiner les expériences ! Que de merveilles nous apprendrions sur le caractère et l’intelligence des chiens, sur leur aptitude au calcul et bien d’autres choses encore ! Un monde nouveau, immense, passionnant, s’ouvrirait à nos investigations. Tenez, par exemple, vous pouvez dire tout ce que vous voudrez, mais je suis persuadé que les chiens ont un langage eten quelque sorteun langage très développé.

— Et pourquoi donc les savants négligent-ils cette question ? c’est pourtant bien simple.

Rafalskiï éclata d’un rire sarcastique.

— Et c’est justement pour cela. Hé, hé, hé ! C’est trop simple ! D’abord et avant tout qu’est-ce qu’un chien pour les savants ? un animal vertébré, mammifère, carnassier, du genrecanis, etc., etc. Tout cela est exact. Cependant, mes bons amis, il serait temps d’étudier le chien comme vous étudiez un homme, un enfant, un être raisonnable. Avec tout votre orgueil scientifique, vous ressemblez fort au moujik qui croit fermement que son chien aen quelque sortede la vapeur en place d’âme.

Il se tut et, bougonnant et reniflant, reprit son travail qui consistait à adapter un tuyau de caoutchouc au fond de l’aquarium. Romachov rassembla toutes ses forces.

— Ivan Antonytch, j’ai un grand service à vous demander…

— De l’argent ?

— Je vous assure que je suis tout confus de vous importuner. Mais il ne m’en faut pas beaucoup… une dizaine de roubles. Je ne vous promets pas de vous les rendre bientôt… mais…

Ivan Antonytch retira ses mains de l’eau et, tout en les essuyant :

— Dix… je peux. Davantage, impossible, mais dix roubles avec grand plaisir. Vous voulez faire des bêtises, hein ? Eh bien !… eh bien !… Je plaisante… Allons !

Il le conduisit à travers l’appartement composé de cinq ou six pièces, toutes sans meubles ni tentures. L’atmosphère était saturée de l’odeur forte particulière aux petits carnassiers. Le plancher était tellement couvert d’excréments qu’on glissait dessus à chaque pas.

Dans tous les coins se trouvaient des terriers et des repaires : petites guérites, troncs d’arbres évidés, tonneaux sans fond. Deux pièces étaient occupées par deux gros arbres branchus, avec des creux et des nids artificiels : l’un pour les oiseaux, l’autre pour les martres et les écureuils. L’ingéniosité avec laquelle avaient été organisés ces gîtes révélait une sollicitude réfléchie, un profond amour des bêtes et un grand esprit d’observation.

— Vous voyez cet animal ? — Rafalskiï montra du doigt un chenil entouré d’un réseau de fils de fer barbelés et percé d’un orifice en demi-cercle où luisaient deux points brillants. — Voici l’animal le plus féroce du monde ; c’est un putois. En comparaison, tous les tigres et panthères ne sont que de modestes moutons. Quand le lion a terminé son repas, il regarde débonnairement les chacals achever sa ration. Mais lorsque ce petit coquin s’introduit dans un poulailler, il ne laisse pas une poule en vie : il leur ronge à toutes le cervelet, tenez, ici, en arrière de la tête. Et avec cela c’est le plus sauvage, le moins apprivoisé des animaux. Eh ! scélérat !

Il passa la main à travers le grillage. Aussitôt apparut hors de la chatière un petit museau irrité, où étincelaient des dents blanches et pointues. Le putois se montrait et disparaissait tour à tour en toussotant rageusement.

— Joli caractère, n’est-ce pas ? Et pourtant c’est moi qui le nourris toute l’année !

Le colonel avait manifestement oublié la demande de Romachov. Il le menait de repaire en repaire et lui montrait ses bêtes préférées, parlant d’elles avec tant de conviction et de tendresse, avec une telle science de leurs mœurs et de leurs habitudes, qu’on eût dit qu’il parlait de vieux et bons amis. Il faut dire que, pour un amateur et qui plus est perdu dans un trou de province, sa collection était assez considérable : des souris blanches, des lapins, des cobayes, des hérissons, des marmottes, plusieurs reptiles venimeux enfermés dans des boîtes en verre, diverses espèces de lézards, deux singes, un lièvre noir d’Australie et un magnifique chat angora.

— Hein ! est-il assez beau ? interrogea Rafalskiï en montrant le chat. C’esten quelque sorteune vraie merveille, n’est-ce pas ? Mais je ne l’aime pas, il est trop bête : le plus bête de tous les chats. Tenez ! — s’emporta-t-il soudain. — Voilà encore un exemple de notre indifférence en matière de psychologie animale : que savons-nous de nos animaux domestiques ? Le chat ? le cheval ? la vache ? le porc ? Savez-vous que le porc est extrêmement intelligent ? Oui, oui, ne riez pas. — Romachov ne songeait guère à rire. — Le porc est très intelligent. J’avais l’an dernier un sanglier qui m’a joué des tours pendables. Je fais venir de la raffinerie du marcen quelque sortepour mon potager et pour mes cochons. Eh bien ! voyez-vous, le chenapan n’avait jamais la patience d’attendre. Pendant que le voiturier était à la recherche de mon ordonnance, l’animal arrachait avec ses défenses la bonde du tonneau et s’en donnait à tire-larigot. Bien plus, lorsqu’on l’eut pris sur le fait, il eut soin, la fois suivante, d’emporter la bonde et de l’enfouir dans le potager. Voilà, monsieur. Je dois vous avouer — ajouta Rafalskiï en clignant un œil et prenant un air malin — je dois vous avouer que j’écris un brin d’article sur mes porcs. Mais chut !… entre nous n’est-ce pas ? c’est un secret. Vous comprenez, ce n’est pas très commode qu’un colonel de la glorieuse armée russe étudie les cochons ! En ce moment, j’ai des Yorkshire, les avez-vous vus ? Voulez-vous que nous leur fassions une petite visite ? J’ai aussi dans une basse-cour un jeune blaireau, un délicieux petit blaireau. Venez.

— Pardon, Ivan Antonytch, hasarda timidement Romachov. Je serais très heureux de vous suivre, mais, parole d’honneur, je n’ai pas le temps.

Rafalskiï se frappa le front :

— Ah ! mon cher ! Excusez-moi, je vous prie. Vieille baderne que je suis !… Je suis là à bavarder… Eh bien ! eh bien ! Allons, venez, vite !

Ils entrèrent dans une chambre étroite dénudée, où il n’y avait absolument qu’un petit lit de camp très bas et dont la toile gondolait comme le fond d’une barque, une table de nuit et un tabouret. Rafalskiï ouvrit le tiroir de la table et prit l’argent.

— Je suis heureux de vous être utile, lieutenant, très heureux ! Non, non, ne me remerciez pas… Cela n’en vaut pas la peine… Je suis content… Venez me voir lorsque vous aurez un moment… nous causerons.

A peine Romachov eut-il mis le pied dans la rue qu’il se trouva nez à nez avec Vietkine. Les pointes de moustaches de Pavel Pavlytch menaçaient le ciel, et sa casquette aux bords rabattus, pour plus d’élégance, était crânement posée sur l’oreille.

— Ah ! ah ! prince Hamlet ! s’écria joyeusement Vietkine. D’où sortez-vous et où allez-vous ? Diable ! vous êtes rayonnant comme si c’était aujourd’hui votre fête !…

— Justement, c’est ma fête aujourd’hui, répondit Romachov en souriant.

— Oui ! Ah ! c’est vrai, c’est aujourd’hui la saint Georges et la sainte Alexandra. Parfait ! Permettez-moi de vous serrer dans mes bras.

Ils s’embrassèrent tendrement en pleine rue.

— A cette occasion, on pourrait peut-être passer au mess, histoire de tuer le ver, comme dit notre ami l’aristocrate Artchakovskiï ! proposa Vietkine.

— Impossible, Pavel Pavlytch. Je suis pressé. Et puis il me semble que vous êtes déjà gai.

— Oh ! oh ! oh ! — claironna Vietkine en relevant fièrement le menton. — J’ai trouvé une combinaison à faire crever d’envie le meilleur ministre des Finances.

— En quoi consiste-t-elle ?

La combinaison de Vietkine, quoique des plus simples, n’était pas dépourvue d’ingéniosité : le principal rôle incombait au tailleur du régiment, Khaïn, qui avait fait signer à Vietkine un papier par lequel celui-ci reconnaissait avoir reçu livraison d’une tenue, tandis que le malin Pavel Pavlytch avait touché à la place trente roubles en espèces sonnantes.

— En définitive, nous sommes satisfaits tous deux, disait Vietkine : le juif est heureux parce que, au lieu de trente roubles, il en touchera quarante-cinq sur la masse d’habillement, et moi je le suis également parce qu’il me sera possible d’échauder, aujourd’hui, au mess, tous ces joueurs de malheur ! Eh bien ! ce n’est pas trop mal compris ?

— Très adroit, approuva Romachov. J’en prends note pour l’avenir. Cependant, au revoir, Pavel Pavlytch, et bonne chance au jeu…

Ils se quittèrent. Mais un instant après Vietkine rappela son camarade. Romachov se retourna.

— Vous avez visité la ménagerie ? demanda malicieusement Vietkine, en montrant la maison de Rafalskiï.

Romachov baissa affirmativement la tête et dit d’un ton convaincu :

— NotreBrehmest un brave homme : il est vraiment gentil !

— Oh oui ! acquiesça Vietkine. Seulement il est toqué.


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