Un seul chemin conduisait du camp à la ville, en franchissant la ligne du chemin de fer, profondément encaissée à cet endroit entre deux hautes tranchées. Par un étroit sentier presque abrupt, Romachov descendit rapidement sur la voie ferrée. Il remontait péniblement la pente opposée quand il aperçut tout en haut un officier en vareuse d’été, la capote jetée sur les épaules. Il s’arrêta quelques instants et reconnut Nicolaiev.
« Voilà le moment le plus désagréable de la journée ! » se dit Romachov. Son cœur envahi par de noirs pressentiments se contracta douloureusement. Cependant, il se résigna à poursuivre sa route.
Les deux officiers ne s’étaient pas vus depuis environ cinq jours. Cependant, sans savoir eux-mêmes pourquoi, ils ne se souhaitèrent pas le bonjour, et Romachov trouva cela tout naturel, comme s’il devait en être ainsi en cette triste et malheureuse journée. Aucun des deux ne mit même la main à la visière de sa casquette.
— Je vous attendais ici, Iouriï Alexéievitch, dit Nicolaiev regardant au loin vers le camp, par-dessus l’épaule de Romachov.
— A vos ordres, Vladimir Éfimytch, répondit le sous-lieutenant d’un faux air dégagé, mais la voix tremblante. Il se pencha, cueillit un brin d’herbe desséché qu’il se mit à mâchonner distraitement, tout en regardant fixement les boutons de la capote de Nicolaiev, où se reflétait sa propre silhouette ; un torse démesurément enflé entre une tête étroite et des jambes microscopiques.
— Je ne vous retiendrai pas longtemps : je n’ai que deux mots à vous dire, commença Nicolaiev, sur un ton mielleux, avec la politesse exagérée d’un homme irascible qui a pris le parti de se contenir. Mais comme il devenait de plus en plus difficile de parler en s’évitant du regard, Romachov proposa :
— Voulez-vous que nous continuions notre route ?
Un sentier tortueux, tracé par les passants, traversait un immense champ de betteraves. Au loin, on apercevait les maisons blanches de la ville et leurs toits de tuiles rouges. Les deux officiers se mirent en marche, côte à côte, foulant l’herbe épaisse qui craquait sous leurs pas. Pendant un certain temps, ils ne soufflèrent mot. Enfin, reprenant bruyamment et difficilement haleine, Nicolaiev dit le premier :
— Avant tout, je dois vous poser une question. Observez-vous tous les égards voulus envers ma femme, Alexandra Pétrovna ?
— Je ne comprends pas cette question, Vladimir Éfimytch, répliqua Romachov. De mon côté, je dois vous demander…
— Permettez ! répliqua Nicolaiev avec chaleur. Questionnons-nous l’un après l’autre. Laissez-moi parler, puis ce sera votre tour. Autrement, il serait difficile de nous entendre. Parlons sans détours et franchement. Répondez-moi d’abord : dites-moi si ce qu’on raconte sur elle vous intéresse ?… en un mot… diable !… sa réputation ? Non, non, attendez, ne m’interrompez pas… Vous ne pouvez pas dire qu’elle et moi nous n’ayons été toujours très gentils pour vous et que vous n’ayez toujours été accueilli chez nous en ami intime, presque en parent.
Romachov trébucha dans la terre meuble, reprit maladroitement son équilibre et murmura timidement :
— Croyez-moi, je vous en serai toujours reconnaissant ainsi qu’à Alexandra Pétrovna…
— Ah ! mais ce n’est pas ce que je veux dire, ah ! pas du tout. Je ne demande pas votre reconnaissance, s’emporta Nicolaiev. Je veux seulement vous informer que l’on fait courir sur ma femme de sales et faux cancans… qui… qui, qui… — Il suffoquait, et s’essuya le visage avec son mouchoir. — En un mot qui vous visent aussi. Ma femme et moi, nous recevons presque tous les jours de viles, d’immondes lettres anonymes. Je ne vous les montrerai pas… elles sont trop dégoûtantes… Mais dans ces lettres on dit… Il eut une seconde d’hésitation. — Eh bien, oui, que diable ! on dit que vous êtes l’amant d’Alexandra Pétrovna et que… oh ! quelle vilenie ! que vous avez tous les jours des rendez-vous et que tout le régiment est au courant de vos agissements… Quelle turpitude !
Il grinça rageusement des dents, puis cracha.
— Je sais qui a écrit ces lettres, dit doucement Romachov, en détournant la tête.
— Vous savez ?
Nicolaiev s’arrêta et saisit brutalement le bras de Romachov. On voyait qu’une colère subite venait de chasser son calme artificiel. Ses yeux de taureau s’élargirent, son visage s’empourpra, une mousse blanche apparut aux commissures de ses lèvres tremblantes. Il poussa un cri furieux et, inclinant la tête en avant presque contre celle de Romachov, il continua :
— Mais alors, comment osez-vous vous taire, si vous savez ! Dans votre situation, le devoir de tout homme d’honneur est de réduire au silence celui qui ose raconter de pareilles infamies ! Entendez-vous, Don Juan de garnison ! Si vous êtes un honnête homme et non un…
Romachov pâlit et jeta un regard de haine à Nicolaiev. Subitement, ses jambes et ses bras s’alourdirent, sa tête parut se vider, et de maladives palpitations le firent frissonner de tout le corps.
— Je vous prierai de ne pas crier, dit Romachov d’une voix sourde. Parlez plus convenablement, je vous défends de m’injurier.
— Je ne vous injurie pas, répliqua Nicolaiev d’un ton toujours sec, mais cependant radouci. Je me borne à vous demander ce que j’ai le droit d’exiger de vous. Nos anciennes relations me donnent ce droit. Si vous avez quelque égard pour le nom d’Alexandra Pétrovna et si vous tenez à sa bonne réputation, vous devez faire cesser ce scandale.
— Bien, je ferai tout ce qui sera possible ! répondit sèchement Romachov.
Il prit le milieu du sentier et hâta le pas. Nicolaiev le rejoignit.
— Encore un mot… mais je vous prie, ne vous fâchez pas… dit Nicolaiev d’un ton radouci et légèrement embarrassé… Puisque nous avons commencé à nous expliquer, achevons… Cela vaudra mieux… n’est-ce pas ?
— Oui, répondit Romachov.
— Vous savez bien vous-même la sympathie que nous vous avons toujours témoignée, Alexandra Pétrovna et moi. Si je suis aujourd’hui forcé… Ah ! vous n’ignorez pas que dans cette sale petite ville, il n’y a rien de pire que les commérages.
— Bien, — répondit tristement Romachov. — Je n’irai plus jamais vous voir. C’est là sans doute ce que vous vouliez me demander ? C’est bien. Au reste, je m’étais déjà promis de cesser mes visites. Voilà déjà plusieurs jours que j’ai rapporté à Alexandra Pétrovna les livres qu’elle m’avait prêtés et je me permets de vous certifier que c’était ma dernière visite.
— Oui… évidemment… fit vaguement Nicolaiev, et il se tut tout confus.
A ce moment, les officiers débouchèrent du sentier sur la grand’route. La ville n’était plus qu’à trois cents pas et comme ils n’avaient plus rien à se dire, ils marchaient côte à côte, silencieux et sans se regarder. Ni l’un ni l’autre n’osait s’arrêter ou retourner sur ses pas. Ils se sentaient de plus en plus gênés.
Enfin, arrivés à hauteur des premières maisons, ils rencontrèrent un fiacre. Nicolaiev le héla.
— Oui… alors, reprit-il de nouveau, sottement, en s’adressant à Romachov. Alors, au revoir, Iouriï Alexéievitch.
Ils ne se serrèrent pas la main et se firent seulement le salut militaire. Mais quand Romachov vit la blanche et robuste nuque de Nicolaiev disparaître dans un nuage de poussière, il se sentit affreusement seul et si délaissé de tout le monde qu’il lui sembla avoir perdu définitivement toute raison de vivre. Il revint lentement chez lui. Gaïnane l’attendait dans la cour, et du plus loin qu’il l’aperçut, l’accueillit de son gai et affable sourire. Il lui enleva sa capote, toujours souriant, et sautillait sur place, à son habitude.
— Tu n’as pas dîné ? demanda-t-il familièrement. Tu dois avoir faim ? Je vais tout de suite courir au mess et je t’apporterai ton dîner.
— Va-t’en au diable ! hurla Romachov. Va-t’en, va-t’en… et n’entre pas dans ma chambre ! Si quelqu’un me demande, fût-ce même l’empereur en personne, je ne suis pas à la maison.
Il s’étendit sur son lit, enfonçant sa tête dans l’oreiller qu’il serrait entre ses dents. Ses yeux brûlaient ; un spasme douloureux lui serrait la gorge : il avait envie de pleurer. Il cherchait avec avidité les larmes chaudes et consolantes, les longs, amers et réconfortants sanglots.
Il ne cessait d’évoquer tous les incidents de la journée, s’arrêtant complaisamment sur les faits humiliants pour lui ; il se voyait — comme s’il s’agissait d’une autre personne — malheureux, faible, abandonné, offensé et s’attendrissait sur son propre sort. Malgré cela, les larmes ne venaient pas.
Phénomène étrange : quand Romachov se réveilla, il crut ne pas avoir dormi, ni même sommeillé, mais être resté quelques secondes sans penser, les yeux fermés. D’ailleurs, la même angoisse qu’auparavant lui étreignait le cœur. Cependant, sa chambre était noire. Il dut se convaincre d’avoir passé plus de cinq heures dans cet état incompréhensible d’engourdissement.
Il avait faim. Il se leva, ceignit son sabre, jeta sa capote sur ses épaules et partit pour le mess. Celui-ci n’était éloigné que d’environ deux cents pas ; Romachov y allait toujours en passant par derrière, à travers les potagers et les terrains vagues.
La salle à manger, la salle de billard et la cuisine étaient éclairées, tandis que la cour, sale et encombrée, paraissait noire comme de l’encre. Toutes les fenêtres étaient grandes ouvertes. On percevait des voix, des rires, des chants et le bruit sec des billes qui se choquaient.
Romachov avait déjà franchi l’entrée de service, quand il s’arrêta brusquement, en entendant dans la salle à manger la voix irritée et narquoise du capitaine Sliva. La fenêtre était à deux pas, et en se penchant avec précaution, Romachov aperçut le dos voûté de son capitaine.
— Tou-toute la compagnie mar-marchait comme un seu-seul homme ! Un… deux… Un… deux… disait Sliva en levant et abaissant méthodiquement la main — et lui seul, comme pour se moquer, comme un mau-maudit bouc !… Il tendit plusieurs fois l’index d’un geste ridiculement affairé. Je lui ai dit ca-carrément, sans me gê-ner : Allez-vous-en, bra-brave homme, dans une autre com-compagnie. Et peut-être fe-riez-vous mieux encore de quitter le ré-régiment. Est-ce que vous êtes ca-capable d’être officier ? Espèce de…
Romachov ferma les yeux et se fit tout petit. Il lui semblait que s’il faisait un mouvement, toutes les personnes présentes dans la salle à manger se retourneraient et se mettraient à la fenêtre. Il resta une ou deux minutes sans bouger. Puis, retenant sa respiration, courbé, la tête enfoncée dans les épaules, marchant sur la pointe des pieds, il longea le mur, accéléra le pas jusqu’à la porte, traversa rapidement la route éclairée par la lune et se dissimula enfin dans l’ombre épaisse projetée par la palissade d’en face.
Romachov erra longtemps ce soir-là à travers la ville, tenant toujours le côté de l’ombre, mais sans trop savoir quelles rues il parcourait. Une fois même, il s’arrêta devant la demeure des Nicolaiev, d’une blancheur éblouissante sous les rayons de la lune et dont le toit vert métallique[32]luisait d’un froid et bizarre éclat. Un silence de mort emplissait la rue déserte. Les ombres verticales des maisons et des clôtures divisaient la chaussée en deux parties nettement tranchées : l’une plongée dans le noir, tandis que dans l’autre, les pavés ronds et lisses étincelaient de lueurs huileuses.
[32]Dans la plupart des villes russes, les toits des maisons sont recouverts de feuilles de tôle peintes au verdet. — H. M.
[32]Dans la plupart des villes russes, les toits des maisons sont recouverts de feuilles de tôle peintes au verdet. — H. M.
A travers les épais rideaux cramoisis, transparaissait la tache chaude d’une lampe. « Ma chérie, est-il possible que tu ne comprennes pas combien je suis triste, combien je souffre, combien je t’aime ! » murmura Romachov, l’air lugubre, serrant tragiquement son cœur des deux mains.
Il eut tout à coup l’idée de contraindre, par un effort de volonté, Chourotchka à l’entendre, à le comprendre de loin, à travers le mur de la chambre. Serrant si fort les poings que les ongles lui entraient dans la chair, contractant convulsivement les mâchoires et sentant des fourmis lui courir par tout le corps, il se mit à répéter mentalement dans une tension passionnée de toute sa volonté :
« Regarde par la fenêtre. Approche-toi des rideaux. Lève-toi de ton canapé, approche-toi des rideaux. Regarde au dehors, regarde au dehors, regarde au dehors. Tu entends, je te l’ordonne, approche-toi immédiatement de la fenêtre. »
Les rideaux restaient immobiles.
« Tu ne m’entends pas ! murmura Romachov avec amertume. En ce moment, tu es assise à ses côtés près de la lampe, tranquille, indifférente et belle ! Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! que je suis malheureux ! »
Il soupira et d’un pas lourd, la tête basse, s’éloigna lentement. Il passa aussi devant le logis de Nazanskiï, mais il n’y aperçut pas de lumière. Il crut pourtant discerner à travers les fenêtres quelque chose de blanc dans la chambre obscure, mais une peur étrange le retint et il n’osa pas appeler Nazanskiï.
Au bout de quelques jours, cette fantastique et quasi démente promenade nocturne paraissait à Romachov un songe lointain, mais inoubliable. Il eût été incapable de dire comment il s’était trouvé auprès du cimetière israélite, paisible et mystérieuse nécropole entourée d’un mur bas et tout blanc, qui grimpait le long d’une colline en dehors de la ville. Ses stèles nues, froides, projetaient tristement leurs ombres grêles et monotones sur l’herbe endormie qu’illuminait la lune. La sévère simplicité de la solitude s’étendait majestueusement sur le champ funèbre.
Puis il se voyait — peut-être était-ce vraiment un rêve — à l’autre extrémité de la ville, debout au milieu de la longue digue jetée sur le Boug, étincelante sous les rayons lunaires. Les vagues indolentes s’y brisaient dans un clapotement mélodieux ; la lune se reflétait dans le fleuve en une strie vacillante qui, telle une traînée de poissons argentés folâtrant à la surface des eaux, se prolongeait jusqu’à la rive lointaine, sombre, déserte et silencieuse. Et Romachov se souvenait encore d’avoir été poursuivi jusque-là par le doux et insinuant parfum des acacias en fleurs.
Pendant toute cette nuit, d’étranges pensées lui vinrent à l’esprit, tantôt mélancoliques, tantôt angoissantes, tantôt ridiculement enfantines. Le plus souvent, tel un joueur novice qui a perdu en une soirée toute sa fortune, il se laissait prendre à la séduisante idée que rien de fâcheux ne s’était passé, que le beau sous-lieutenant Romachov avait impeccablement défilé devant le commandant de corps et mérité l’approbation générale, et que maintenant il festoyait gaiement au mess, attablé avec ses camarades devant une bouteille de vin rouge. Mais chaque fois ces consolantes chimères s’envolaient au souvenir des injures de Fédorovski, des sarcasmes de Sliva, des reproches de Nicolaiev, et de nouveau Romachov se sentait à jamais honni et misérable.
Un instinct secret le ramena à l’endroit où il s’était tantôt querellé avec Nicolaiev. Cependant, il songeait au suicide, sans crainte, mais aussi sans résolution bien arrêtée, avec un secret sentiment d’amour-propre flatté. Son infatigable imagination lui célait sous de brillants tableaux toute l’horreur de cette pensée.
« Gaïnane, le visage défiguré par l’effroi, se précipite hors de la chambre de Romachov. Blême, tremblant, il court au mess où les dîneurs sont nombreux. Tout le monde se lève à sa vue. Il a peine à s’exprimer : « Votre Haute Noblesse… le sous-lieutenant… s’est suicidé ! » Confusion générale. La pâleur est sur tous les visages ; tous les yeux reflètent l’effroi. « Qui s’est suicidé ? Où cela ? De quel sous-lieutenant s’agit-il ? » « Messieurs, s’écrie quelqu’un qui a reconnu Gaïnane, c’est l’ordonnance de Romachov, c’est son Tchérémisse. » Tous accourent, quelques-uns sans casquettes ! Romachov est étendu sur son lit. Une mare de sang souille le parquet, avec, au milieu, un revolver d’ordonnance Smith et Wesson… Le major Znoïko fend difficilement la foule d’officiers qui emplit la chambre. « A la tempe ! » — laisse-t-il doucement tomber dans le silence général. « Tout est fini ! » — « Messieurs, découvrez-vous donc ! », murmure quelqu’un. Beaucoup se signent. Vietkine trouve sur la table une lettre écrite au crayon d’une main ferme et la lit à haute voix : « Je pardonne à tous, je meurs de mon plein gré, la vie m’étant à charge. Annoncez avec ménagement mon décès à ma mère. Georges Romachov. » Tous les assistants échangent un regard et lisent mutuellement dans leurs yeux une pensée unique, anxieuse, inexprimée : « C’est nous qui l’avons tué ! »
« Porté par huit camarades et recouvert d’un poêle de brocart, le cercueil se balance rythmiquement. Tous les officiers le suivent. Derrière eux s’avance la sixième compagnie. Le capitaine Sliva a la mine sévère et renfrognée. Vietkine a sa bonne face toute bouffie de larmes, mais ici, en public, il se contient. Lbov pleure franchement ; le brave garçon ne songe pas à dissimuler son chagrin. Les accents d’une marche funèbre sanglotent dans l’air printanier. Toutes les femmes d’officiers sont là aussi, et, parmi elles, Chourotchka. « Je l’ai embrassé, songe-t-elle avec désespoir. Je l’ai aimé. J’aurais pu le retenir, le sauver ! » « Trop tard ! » lui répond en pensée Romachov avec un amer sourire.
« Les officiers conversent à voix basse. « Quel dommage ! C’était un si charmant camarade, un si excellent officier ! Quel malheur que nous ne l’ayons pas compris ! » Et la marche funèbre sanglote de plus en plus fort ; c’est la pièce célèbre de Beethoven : « Pour la mort d’un héros. »
« Et Romachov gît dans le cercueil, immobile, glacé, un sourire éternel aux lèvres, avec, sur la poitrine, un humble bouquet de violettes déposé par une main inconnue. Il leur a pardonné à tous : à Chourotchka, à Sliva, à Fédorovski et au général. « Qu’on ne pleure point ! Il était trop beau, trop pur pour cette misérable vie, il sera beaucoup mieux là-bas ! »
Des larmes lui venaient aux yeux, mais Romachov ne les essuyait pas, tant il éprouvait de charme à se représenter pleuré de tous, lui, l’injustement offensé.
Il traversait maintenant un champ de betteraves. Taches blanches et noires, les fanes basses et épaisses miroitaient à ses pieds. L’immensité de la plaine, éclairée par la lune, l’oppressait. Il grimpa sur une légère levée de terre et découvrit au-dessous de lui la tranchée du chemin de fer.
Le remblai sur lequel il se trouvait était couvert d’une ombre noire, tandis que sur l’autre, une lumière d’un blanc vif semblait permettre de distinguer chaque brin d’herbe. Le remblai tombait à pic dans une sorte d’obscur précipice, au fond duquel luisaient faiblement les rails. Plus au loin, apparaissaient, au milieu de la campagne, des rangées de tentes pointues. Un étroit chemin en saillie courait légèrement le long du talus, au-dessous de la crête. Romachov y descendit et s’assit sur l’herbe. La faim et la fatigue lui donnaient mal au cœur : un frisson lui parcourait le corps ; une grande faiblesse lui brisait les jambes. L’immense campagne déserte, la tranchée à moitié éclairée, l’atmosphère transparente, l’herbe humide de rosée, tout autour de lui était plongé dans un pesant silence, que troublaient seulement les rares appels des locomotives en manœuvre à la gare voisine ; dans le calme de cette nuit étrange, leurs sifflets saccadés prenaient l’apparence de cris humains, alarmants et menaçants.
Romachov s’étendit sur le dos. La lune roulait, rapide, au-dessus de légers nuages blancs immobiles. Là-haut, c’était le vide immense et glacial, et tout l’espace qui séparait le ciel de la terre semblait rempli d’éternelle horreur et d’éternelle angoisse. C’est le domaine de Dieu, se dit Romachov, et dans un accès inopiné de douleur, d’amour-propre offensé et de pitié envers soi-même, il se prit à murmurer amèrement, passionnément :
— Mon Dieu ! Pourquoi vous êtes-vous détourné de moi ? Je suis petit, je suis faible, un humble grain de sable ! Quelle faute ai-je commise envers vous, ô mon Dieu ? Vous êtes tout-puissant et bon. Vous voyez tout. Pourquoi donc êtes-vous injuste à mon égard ?
Mais la peur le saisit et il se reprit précipitamment.
— Non, non, mon Dieu, vous êtes bon, pardonnez-moi. Je ne le ferai plus. Et il ajouta avec une humble et désarmante résignation : Faites de moi ce que vous voudrez. Je me conforme avec reconnaissance à votre volonté.
Mais tandis que ses lèvres balbutiaient cette ardente prière, une pensée innocemment astucieuse se faisait jour dans les replis les plus cachés de sa conscience. Dieu, qui voit tout, serait sans doute touché de sa docilité résignée et ferait en sa faveur un miracle, grâce auquel les pénibles événements de la journée ne seraient plus qu’un mauvais rêve.
— Où donc es-tu-u-u ? interrogea une locomotive dans un sifflement bref et rageur. Et une autre lui répliqua sur un ton bas et menaçant : Ga-are à toi !
Il vit tout à coup apparaître une ombre vague de l’autre côté du déblai en haut de la pente éclairée. Il leva la tête pour mieux distinguer une masse grise ressemblant à une silhouette humaine qui descendait.
La forme mystérieuse traversait les rails. « Il me semble que c’est un soldat », pensa Romachov. En tout cas, c’est un homme. Mais seul un somnambule ou un ivrogne peut avoir une si étrange démarche. Qui est-ce ? »
L’homme gris avait franchi les rails et entrait dans le cône d’ombre. On distinguait à présent très nettement que c’était un soldat. Il grimpait lentement, maladroitement vers le sommet, et disparut quelques instants aux yeux de Romachov. Mais au bout de deux ou trois minutes, sa tête aux cheveux coupés très ras, sans casquette, apparut en pleine lumière.
Romachov reconnut le soldat Khliebnikov. Il s’avançait tête nue, la casquette à la main, les yeux mornes fixés dans le vide. Il semblait mû par une force interne, étrangère et mystérieuse. Il passa si près de l’officier qu’il le toucha presque du pan de sa capote. La lune se reflétait dans ses prunelles, formant deux taches brillantes.
— Khliebnikov ! c’est toi ? lui cria Romachov.
— Ah ! s’écria le soldat qui s’arrêta brusquement et tressaillit d’effroi.
Romachov se leva rapidement. Il aperçut devant lui une face défigurée, les lèvres tuméfiées et en sang, les yeux pochés. La lumière indécise de la lune rendait les traces de coups plus affreuses et plus sinistres encore. Et contemplant Khliebnikov, il se dit : « Cet homme a été aujourd’hui avec moi la cause de l’insuccès du régiment. Nous sommes tous deux uniformément malheureux ! »
— Où vas-tu, mon cher ? qu’as-tu ? — demanda affablement Romachov au soldat en lui posant, sans savoir pourquoi, les deux mains sur les épaules.
Khliebnikov lui jeta un regard stupide, mais se détourna aussitôt. Ses lèvres s’ouvrirent lentement et laissèrent échapper une sorte de râle court et sans signification. Une douleur sourde, irritante, semblable à un chatouillement prolongé ou au malaise qui précède une syncope, poignit Romachov à l’estomac et à la poitrine.
— On t’a battu ? Oui ? Mais dis-moi donc : oui ! Assieds-toi ici, à côté de moi !
Il attira à lui Khliebnikov par la manche. Le soldat, comme un mannequin pliant, tomba gauchement et docilement sur l’herbe humide à côté du sous-lieutenant.
— Où allais-tu ? s’enquit Romachov.
Khliebnikov se taisait, assis gauchement, les jambes allongées dans une pose peu naturelle. Sa tête retombait peu à peu sur sa poitrine par mouvements imperceptibles. Un son rauque et bref répondit encore au sous-lieutenant, qui se sentit de nouveau accablé d’une atroce angoisse.
— Tu voulais t’enfuir ? Mets donc ta casquette. Ensuite, Khliebnikov, en ce moment je ne te parle pas en chef ; moi-même, je suis malheureux, solitaire, exténué. Tu es à bout de forces. Tu souffres. Parle-moi donc franchement. Peut-être voulais-tu te tuer ? — demanda Romachov en un murmure sans suite.
Un grouillement se fit entendre dans la gorge de Khliebnikov, mais il continuait à se taire. Romachov s’aperçut que le soldat était secoué d’un tremblement très vif, il hochait la tête et ses mâchoires se heurtaient dans un léger craquement. L’officier eut peur. Cette nuit fiévreuse et sans sommeil, le sentiment d’isolement, la lumière égale, mate de la lune, l’abîme noir que le déblai du chemin de fer ouvrait à ses pieds et enfin, auprès de lui, le soldat silencieux hébété de coups lui donnaient l’impression d’un cauchemar absurde, semblable à ceux qui hantèrent probablement le sommeil des hommes aux derniers jours du monde. Mais soudain une compassion infinie envahit son âme. Et considérant son chagrin comme une futilité en comparaison de ce pauvre être aux abois, Romachov enlaça tendrement Khliebnikov, l’attira sur sa poitrine et lui dit avec une chaude conviction :
— Khliebnikov, tu te sens mal ? Moi aussi, je ne suis pas bien, mon pauvre ami, moi aussi, crois-moi. Je ne comprends rien à ce qui se passe. Le monde entier me semble absurde, cruel, insensé ! Mais il faut se résigner, mon ami… il faut se résigner… C’est nécessaire.
La tête de Khliebnikov, se penchant toujours de plus en plus, heurta brusquement les genoux de Romachov. Et entourant de ses bras les jambes de l’officier, appuyant contre elles son visage, le soldat tremblait de tout son corps, en étouffant convulsivement ses sanglots.
— Je n’en peux plus !… balbutiait Khliebnikov… je n’en peux plus,barine[33]. Oh ! Seigneur… on me bat, on se moque de moi… le chef de section demande de l’argent, le chef d’escouade crie… où en prendre ?… J’ai attrapé un effort… je l’ai depuis mon enfance… j’ai une hernie…barine… Ah ! Seigneur, Seigneur !…
[33]Monsieur, maître. — H. M.
[33]Monsieur, maître. — H. M.
Romachov s’inclina très près de la tête qui se débattait sur ses genoux. Il perçut l’émanation d’un corps malade et sale, de cheveux malpropres, mêlée à une odeur aigre de capote qui a longtemps servi de couverture. Une douleur infinie, une terreur sombre, une pitié profonde oppressèrent son cœur. Se penchant doucement sur la tête rasée, il murmura imperceptiblement :
— Frère !…
Romachov sentit sur sa main des pleurs et l’attouchement des lèvres froides et gluantes. Il ne la retirait pas et prononçait des paroles simples, touchantes et apaisantes, comme en adressent les grandes personnes aux enfants dans la peine.
Il reconduisit ensuite lui-même Khliebnikov au camp. Il fit appeler le sous-officier de jour de la compagnie : c’était Chapovalenko. Celui-ci vint en chemise, bâillant, clignotant et se grattant tantôt la poitrine, tantôt le dos. Romachov lui donna l’ordre de relever de garde Khliebnikov. Chapovalenko essaya bien de répliquer : « Votre Noblesse… ce n’est pas encore son tour d’être relevé. » Mais Romachov s’emporta : « Pas de rouspétance. Tu rendras compte demain au capitaine que c’est moi qui ai donné l’ordre. Tu viendras me voir demain ? — fit-il ensuite à Khliebnikov qui lui répondit par un regard timide et reconnaissant.
Pour rentrer chez lui, Romachov traversa le camp. Il entendit un chuchotement dans une tente et s’arrêta ; quelqu’un racontait un conte d’une voix traînante et à demi étouffée :
— … « Et le diable en personne envoya son principal magicien vers le soldat… Voilà que le magicien arrive et dit : « Soldat, eh soldat ! je te mangerai ! » Mais le soldat de lui répondre : « Tu ne peux pas me manger, car moi aussi je suis sorcier ! »
Romachov s’éloigna et atteignit bientôt la voie ferrée. La bêtise, la stupidité, l’inexplicabilité de l’existence l’angoissaient. S’arrêtant sur le bord du remblai il leva les yeux vers le ciel. Là-haut, c’était toujours la froide immensité et l’horreur infinie. Sans presque s’en rendre compte, il dressa brusquement les poings au-dessus de sa tête et, les secouant, s’écria furieux :
— Eh ! vieil imposteur ! Si tu le peux et si tu l’oses,… fais que je me casse une jambe !
Tête baissée et les yeux fermés, il dégringola le talus, traversa en deux bonds les rails et, sans s’arrêter, grimpa la pente opposée. Les narines gonflées, il respirait violemment ; une folle, téméraire et criminelle audace enflait son cœur.