A son habitude, Nazanskiï était chez lui. Il se réveillait à peine d’un lourd et profond sommeil d’ivrogne ; il demeurait étendu sur son lit en chemise de nuit et en caleçon, les mains sous la tête. Son regard était trouble, vague et fatigué. Son visage ne changea même pas d’expression lorsque Romachov, s’étant penché sur lui, l’eut salué avec une inquiète timidité :
— Bonjour, Vassiliï Nilytch : je ne vous dérange pas ?
— Bonjour, répondit Nazanskiï d’une voix faible et enrouée. Qu’y a-t-il de nouveau ? Asseyez-vous.
Il tendit à Romachov sa main chaude et moite, mais il le regardait comme s’il avait devant les yeux quelque personnage familier d’un rêve depuis longtemps fastidieux et non pas un camarade cher à son cœur.
— Vous êtes malade ? demanda craintivement Romachov en s’asseyant au pied du lit. Alors je ne veux pas vous déranger… je m’en vais.
Nazanskiï souleva sa tête de dessus l’oreiller, se renfrogna, et, faisant un effort, regarda Romachov.
— Non… attendez ! Ah ! que la tête me fait mal ! Écoutez, Georges Alexéievitch… Vous avez quelque chose d’extraordinaire… Attendez… je ne puis rassembler mes idées. Qu’avez-vous ?
Romachov le considérait avec une muette compassion. Le visage de Nazanskiï avait affreusement changé depuis que les deux officiers ne s’étaient vus. Les yeux battus s’étaient enfoncés dans les orbites, les tempes avaient jauni, les joues pendaient flasques et couvertes de poils rares et frisés.
— Rien de particulier, je voulais tout simplement vous voir, fit négligemment Romachov. — Demain, je me bats avec Nicolaiev. J’éprouve une certaine répugnance à rentrer chez moi. Mais peu importe. Au revoir. Voyez-vous, c’est simple… je n’ai personne avec qui je pourrais causer. J’ai le cœur gros.
Nazanskiï ferma les yeux et son visage se contracta douloureusement. On sentait que, dans un effort surhumain de volonté, il essayait de reprendre conscience. Quand il rouvrit les yeux, des éclairs d’attention y brillaient déjà.
— Non, attendez… Voici ce que nous allons faire. Nazanskiï se tourna avec peine sur le côté et s’appuya sur le coude. Prenez là-bas dans l’armoire… Vous savez… non, merci, pas de pommes… il y a des pastilles de menthe… Merci, mon bien cher… Fi, quelle saleté !… Conduisez-moi quelque part, dehors, à l’air… Ici, j’étouffe… j’ai des hallucinations perpétuelles. Allons faire une promenade en bateau, nous causerons… Voulez-vous ?
En grimaçant de dégoût, il vidait petit verre sur petit verre, et peu à peu ses yeux bleus se ranimaient et reprenaient leur bel éclat.
En sortant de la maison, ils prirent un fiacre et se rendirent à la rivière, à l’autre extrémité de la ville. Sur l’un des côtés de la digue, s’élevait une minoterie juive, énorme bâtisse peinte en rouge ; de l’autre, un établissement de bains dont le tenancier louait aussi des bateaux de plaisance. Romachov prit les rames, Nazanskiï s’installa au gouvernail, et, à demi allongé, se couvrit le corps de sa capote.
La rivière, contenue par la digue, était large et immobile comme un grand étang. Sur les deux berges en pente poussait une herbe si verte, si égale, si grasse, que de loin on éprouvait l’envie d’y toucher. Des roseaux verdoyaient près des rives et, parmi d’épaisses feuilles rondes, des nénuphars dressaient leurs fleurs blanches.
Romachov raconta en détail son altercation avec Nicolaiev. Nazanskiï l’écoutait pensif, la tête baissée et en regardant les vagues chatoyantes comme du verre liquide, qui se brisaient indolentes à l’avant du bateau.
— Dites-moi franchement. Vous n’avez pas peur, Romachov ? demanda doucement Nazanskiï.
— Du duel ? Je n’ai pas peur, répondit vivement Romachov — Mais aussitôt il se tut et il se vit debout en face de Nicolaiev, la main tendue, prêt à faire partir son revolver. — Non, non, s’empressa-t-il d’ajouter. Je ne veux pas mentir en disant que je n’ai pas peur. Sans doute, je ne suis pas tranquille, mais je sais que je n’aurai pas peur, que je ne m’enfuirai pas, que je ne ferai pas d’excuses.
Nazanskiï trempa le bout de ses doigts dans l’eau qui clapotait légèrement aux flancs du bateau et dit doucement, d’une voix faible, en toussotant à chaque instant :
— Ah ! mon cher, mon cher Romachov, pourquoi voulez-vous agir ainsi ? Réfléchissez : si vous êtes sûr de ne pas avoir peur, si vous êtes tout à fait sûr, combien il serait plus courageux de refuser de se battre !
— Il m’a frappé au visage ! dit avec entêtement Romachov qui sentait de nouveau la colère bouillonner en lui.
— Eh bien ! soit ! Il vous a frappé, répliqua tranquillement Nazanskiï en posant sur Romachov un regard tendrement mélancolique. Qu’est-ce que cela fait ? Tout passe ici-bas, et votre douleur ainsi que toute votre haine passeront. Et vous-même vous oublierez tout. Mais le souvenir de celui que vous aurez tué ne vous quittera jamais. Il vous suivra au lit, à table, dans la foule comme dans la solitude. Les imbéciles, les phraseurs, les snobs et autres perroquets assurent que tuer en duel n’est pas un meurtre. Quelle sottise ! Mais ces mêmes personnes sensibles vous certifieront que les brigands voient constamment dans leurs songes la cervelle et le sang de leurs victimes. Non, un meurtre est toujours un meurtre. Et le pire n’est pas la hantise du cadavre, du sang répandu, mais bien le remords d’avoir privé quelqu’un de la joie de vivre. L’immense joie de vivre — répéta soudain Nazanskiï, des larmes dans la voix. Ni vous, ni moi ne croyons à la vie future — pas plus d’ailleurs que personne au monde. Voilà pourquoi tous les hommes ont peur de la mort, mais les faibles et les sots se bercent de chimères : jardins enchantés et musiques divines — tandis que les forts franchissent en silence le seuil de l’inévitable. Hélas ! nous ne sommes pas forts. Quand nous réfléchissons à ce qui suivra la mort, nous nous représentons un caveau vide, froid et obscur ! Non, mon cher, ce sont là des mensonges : ce caveau serait une agréable duperie, une heureuse consolation. Mais figurez-vous tout ce qu’il y a d’horrible à penser qu’il ne subsistera plus rien, absolument rien, ni obscurité, ni froid, ni vide… rien… pas même la pensée et la peur de ce néant ! Songez-y !
Romachov laissa tomber les rames. Le canot flotta lentement à la dérive.
— Oui, c’est vrai, il n’y aura plus rien, répéta pensivement Romachov.
— Et regardez, regardez comme la vie est belle et séduisante, s’écria Nazanskiï en agitant les bras dans un large geste. O joie ! O beauté divine de la vie ! Regardez ce ciel bleu, ce soleil vespéral, ce fleuve calme — un frisson d’enthousiasme vous secoue à leur vue — et là-bas les moulins à vent agitent leurs ailes, l’herbe verte sourit, candide, et, près du rivage, le couchant teinte l’eau de reflets roses. Ah ! comme tout respire la beauté, la tendresse et le bonheur !
Nazanskiï se prit le visage dans les mains et fondit en pleurs, mais il se maîtrisa bientôt et reprit sans fausse honte en fixant sur Romachov des regards mouillés et rayonnants.
— Si j’étais écrasé par un train et que l’on me demandât au moment précis où mes viscères se mêleraient au ballast de la voie ou s’enrouleraient autour des roues de la locomotive : « Eh bien, trouvez-vous la vie toujours belle ? » — je répondrais avec enthousiasme et reconnaissance : « Oh oui, elle est bien belle ! » Quelle joie vous procure ce seul sens : la vue ! Et il y a encore la musique, le parfum des fleurs, l’amour des femmes ! Il y a la jouissance suprême, le soleil d’or de la vie, la pensée humaine ! Mon bien cher Iourotchka… excusez-moi de vous appeler si familièrement — et de loin Nazanskiï lui tendait sa main tremblante. — Supposez qu’on vous ait emprisonné pour toute la vie, et que de votre cachot, vous ne puissiez apercevoir, par une étroite fente, que deux vieilles briques effritées… ou plutôt qu’aucune lumière, qu’aucun son ne pénétrât dans votre geôle… Cependant, que serait votre souffrance comparée à la monstrueuse horreur de la mort ? Ne conserveriez-vous pas la raison, l’imagination, la mémoire, la pensée créatrice, et cela ne suffit-il pas pour vivre ? Vous pourriez même connaître des minutes d’enthousiasme devant la beauté de la vie.
— Oui, la vie est belle, approuva Romachov.
— Admirable ! — confirma chaleureusement Nazanskiï. Et deux individus veulent se tuer mutuellement, parce que l’un d’eux a frappé l’autre ou embrassé sa femme, ou même lui a tout simplement lancé en passant un regard insuffisamment poli. Eh ! qu’importent leurs piqûres d’amour-propre, leurs souffrances et leur mort. Est-ce donc lui-même qu’il tue, ce pauvre grumeau mouvant qui s’intitule un homme ? Non, c’est le soleil qu’il tue, le cher, l’ardent soleil, le ciel pur, la nature, toute la multiforme beauté de la vie — et surtout la suprême jouissance et la suprême fierté : la pensée humaine ! Il met à mort ce qui jamais, jamais ne reviendra ! Ah ! les sots, les sots !
Nazanskiï poussa un profond soupir, secoua tristement la tête et la laissa retomber sur sa poitrine. La barque s’engagea dans des roseaux. Romachov dut reprendre les rames. Les longues tiges vertes et rêches, froissées par l’étrave, s’inclinèrent lentement.
— Alors que faire ? demanda lugubrement Romachov. Dois-je donner ma démission ? Que deviendrai-je ?
Nazanskiï sourit doucement, tendrement :
— Attendez, Romachov. Regardez-moi bien en face, dans les yeux. Oui, comme cela. Non, ne vous détournez pas, regardez en face, droit devant vous et répondez-moi franchement. Croyez-vous servir un idéal intéressant, bon et utile ? Je vous connais bien mieux que n’importe qui et je devine votre âme. Vous ne croyez à rien de tout cela, n’est-ce pas ?
— Non, répondit avec fermeté Romachov. Mais où aller ?
— Attendez, ne vous pressez pas. Regardez donc nos officiers. Oh ! je ne parle pas des officiers de la garde qui passent leur temps à danser dans les soirées, qui parlent français et qui se font entretenir par leurs parents et leurs femmes, non ; mais prenez les malheureux officiers de ligne, qui pourtant forment « le noyau de la brave et glorieuse armée russe ». Ce sont tous des médiocres, des dévoyés, des ratés. Quand ce ne sont pas des fils de capitaines estropiés, vous pouvez être sûr qu’ils ont été renvoyés du lycée ou chassés du séminaire. Je prends, par exemple, notre régiment. Quels sont ceux qui, chez nous, servent consciencieusement ? Des gueux chargés de famille, prêts à toutes les concessions, à toutes les brutalités, à assassiner, à voler le soldat, et tout cela pour alimenter leur pot-au-feu. On leur donne l’ordre de tirer, ils tirent, ils tuent… qui ? pourquoi ? C’est peut-être injuste ? mais cela leur est bien égal. Ils ne savent qu’une chose, c’est que chez eux, à la maison, de pauvres enfants rachitiques piaillent tout le temps, et écarquillant les yeux, ils répètent constamment, avec une obstination de pics-verts, ce grand mot : « le serment ». Tous ceux qui ont quelque capacité, le moindre talent, se livrent à l’ivrognerie. Trente pour cent de nos officiers sont avariés. Lorsqu’un d’eux a la chance — cela n’arrive guère que tous les cinq ans — de se faire recevoir à l’Académie d’État-Major, il s’attire la haine de tous ses camarades. Ceux qui ont des relations passent dans la gendarmerie ou rêvent d’obtenir un poste de commissaire de police dans une grande ville. Ceux qui sont nobles et disposent d’un petit revenu demandent un emploi deZemskiï natchalnik[35]. Reste bien quelques gens de cœur, mais que font-ils ? Le service les rebute ; ils le considèrent comme une charge, une corvée, un joug détesté. Chacun cherche à trouver une occupation à côté, à laquelle il se livre corps et âme. Les uns deviennent des collectionneurs enragés, les autres attendent le soir avec impatience afin de s’installer chez eux près de la lampe pour broder à l’aiguille sur le canevas quelque affreuse et inutile tapisserie ou bien pour découper à la scie un cadre destiné à leur propre photographie. Pendant les heures de service, ils rêvent à cette besogne comme à une volupté secrète. Je laisse de côté les cartes… la chasse aux femmes. La chose la plus hideuse est leur ambition démesurée, leur ambition mesquine et cruelle. En somme, tout cela se réduit aux coups dont les Ossadtchiï et Ciegratifient leurs soldats. Un jour, en ma présence, Artchakovskiï battit tellement son ordonnance que je la lui arrachai de vive force des mains : il y avait du sang partout, sur les murs et même sur le plafond. Et qu’est-ce qui en résulta ? L’ordonnance courut se plaindre au capitaine de la compagnie ; celui-ci lui donna une note pour le sergent-major qui compléta la leçon en frappant pendant une demi-heure le pauvre diable sur son visage tuméfié et sanglant. L’ordonnance réclama deux fois aux inspections, mais elle n’eut jamais gain de cause.
[35]Chef de canton rural. — H. M.
[35]Chef de canton rural. — H. M.
Nazanskiï se tut et se frotta nerveusement les tempes :
— Attendez… Ah ! comme mes pensées vont vite ! reprit-il avec inquiétude. Quelle douleur de ne plus pouvoir en être maître et de se laisser diriger par elles !… Ah ! j’y suis ! Continuons.
« Voyez les autres officiers ! Le capitaine Plavskiï, par exemple : il mange une infecte nourriture qu’il se prépare lui-même sur un réchaud à pétrole ; il porte des vêtements presque en loques, mais sur sa solde de quarante-huit roubles il en met de côté vingt-cinq. Oh ! oh ! Il a déjà près de deux mille roubles déposés à la banque, et il prête en cachette à ses camarades à un taux draconien. Vous croyez que c’est de l’avarice ? Non… non ! Ce n’est qu’un moyen d’oublier, de fuir l’inénarrable stupidité du service militaire. Et le capitaine Stelkovskiï, cet homme fort, intelligent, hardi. Quel est le but de son existence ? Il passe son temps à débaucher de naïves petites paysannes. Voyez enfin le lieutenant-colonel Brehm. C’est un charmant original, un brave homme, un être exquis : et le voilà tout absorbé par sa ménagerie. Le service, les revues, le drapeau, les réprimandes, l’honneur ? peu lui chaut ! Ce ne sont pour lui que détails infimes de l’existence.
— Brehm est délicieux, je l’aime, interrompit Romachov.
— Oui, oui, si vous voulez, acquiesça mollement Nazanskiï. Mais savez-vous, reprit-il en se renfrognant, ce que j’ai vu une fois aux manœuvres ? C’était après une marche de nuit, nous allions à l’attaque. Officiers et soldats, nous étions énervés, fourbus, hors des gonds. Brehm donne l’ordre de sonner l’assaut. Mais le clairon, Dieu sait pour quel motif, sonne à trois reprises « la réserve en avant ». Alors Brehm, ce bon, ce charmant, ce délicieux Brehm galope à toute vitesse sur le clairon qui tenait encore son instrument aux lèvres, et lui envoie de toutes ses forces un coup de poing en pleine figure. J’ai vu de mes propres yeux le malheureux soldat cracher à terre du sang et des morceaux de dents.
— Ah ! mon Dieu ! gémit Romachov avec dégoût.
— Vous voyez comme ils sont tous ! Même les meilleurs, les plus tendres, qui, chez eux, sont d’excellents pères de famille, deviennent, dans le service, de vilains animaux, lâches, méchants et imbéciles ! Vous demandez pourquoi ? C’est justement parce que nul d’entre eux ne voit dans ce service aucun idéal noble et élevé. Vous savez combien les enfants aiment à jouer à la guerre. Il y eut aussi dans l’histoire une époque de bouillonnante enfance, l’époque des jeunes et fougueuses générations. Alors, les hommes s’assemblaient à leur guise en troupes pour qui la guerre était une joie enivrante ou un amusement sanguinaire. Ils choisissaient pour chef le plus brave, le plus fort et le plus rusé et son autorité était sacrée pour tous ses subordonnés jusqu’au jour où ceux-ci le massacraient. Mais l’humanité a grandi depuis lors ; elle devient d’année en année plus sage, elle oublie les bruyants jeux d’enfants, roule maintenant dans sa tête des idées plus sérieuses et plus profondes. Les hardis aventuriers sont aujourd’hui de simples filous. Le soldat ne regarde plus le service militaire comme un amusant métier de proie. Non, on l’y traîne la corde au cou et lui, résiste, se débat et pleure. Et les chefs, les redoutables, séduisants, impitoyables et adorés condottieri de jadis se sont transformés en fonctionnaires vivant craintivement de leur misérable solde. Leur bravoure est une bravoure mouillée, et la discipline militaire basée sur la peur ressemble fort à une haine réciproque. Les beaux faisans ont perdu leurs plumes.
« Je ne trouve dans l’histoire qu’un exemple analogue, le monachisme. Cette institution a eu des origines humbles, belles et touchantes. C’était peut-être une nécessité historique ; mais des siècles se sont écoulés et que trouvons-nous ? Des centaines de milliers de butors, fainéants et débauchés, détestés par ceux-mêmes qui, de temps à autre, ont recours à leur ministère. Et tout cela est recouvert d’un rigide formalisme extérieur, d’insignes charlatanesques, de rites ridicules et vieillis. Eh oui, j’ai eu raison de parler des moines ; la comparaison est logique ; j’en suis enchanté. Voyez que de points communs. Chez le moine, la soutane et l’encensoir ; chez l’officier, l’uniforme et le sabre ; là-bas, l’humilité, les soupirs hypocrites, les discours mielleux ; ici une bravoure de pure forme, le souci maladif de l’honneur mal compris, les poitrines bombées, les coudes écartés, les épaules hautes. Mais les uns et les autres vivent en écornifleurs et le savent instinctivement, mais ni leur raison, ni surtout leur ventre ne veulent l’avouer. Ils ressemblent à ces parasites qui profitent d’autant plus que l’organisme où ils opèrent est plus décomposé.
Nazanskiï ricana méchamment et se tut.
— Parlez, parlez ! implora Romachov.
— Oui, les temps approchent : ils sont à notre porte. Les temps des graves désillusions et des grandes transformations d’opinions. Rappelez-vous, je vous l’ai déjà dit, qu’un génie invisible, impitoyable, préside à la destinée de l’humanité. Ses lois sont précises et inexorables et plus l’humanité s’assagit, plus elle en prend conscience. Et je suis persuadé qu’en vertu de ces lois immuables, tout dans l’univers s’équilibrera tôt ou tard. Si l’esclavage a duré des siècles, sa chute sera effrayante. Plus la violence aura été effrénée, plus la vengeance sera sanglante. Je suis convaincu que le temps n’est pas éloigné où nous autres, les beaux officiers, les élégants patentés, les irrésistibles séducteurs, verrons les femmes se détourner de nous, et nos soldats cesser de nous obéir. Il en adviendra ainsi, non pas parce que nous aurons frappé jusqu’au sang des hommes sans défense, non pas parce que le prestige de l’uniforme nous aura permis d’offenser impunément les femmes, non pas parce que nous aurons en état d’ivresse sabré le premier venu au cabaret. Évidemment, tout cela entrera en ligne de compte, mais notre faute capitale, et dès à présent irréparable, consiste à ne vouloir rien voir ni rien entendre. Depuis longtemps déjà une nouvelle vie radieuse s’élabore loin de nos sales et puantes garnisons. Des hommes nouveaux, fiers et audacieux sont apparus, de chaleureuses idées de liberté s’éveillent dans les esprits. Nous sommes arrivés au dernier acte du mélodrame ; les vieilles tours et les cachots s’effondrent, découvrant un horizon éblouissant de lumière. Et nous nous rengorgeons comme des dindons, nous clignons les yeux et nous gloussons hautainement : « Qu’y a-t-il ? Silence ! Pas de révolte, ou je fais feu ! » Et c’est justement ce mépris dindonnier pour la liberté de l’esprit humain qu’on nous reprochera aux siècles des siècles !
Le bateau s’était engagé dans une sorte d’anse, calme et mystérieuse. Des joncs immobiles l’entouraient d’une haute muraille de verdure. On s’y serait cru isolé du reste du monde. Au-dessus du canot, des mouettes voltigeaient en criant et passant parfois si près de Romachov que celui-ci sentait l’air déplacé par leurs ailes. Elles devaient avoir leur nid parmi les roseaux. Nazanskiï s’étendit à l’arrière et s’immobilisa dans la contemplation du ciel où des nuages dorés commençaient à se teinter de rose.
Romachov demanda timidement :
— Vous n’êtes pas fatigué ? Parlez encore.
Et aussitôt Nazanskiï, comme poursuivant à haute voix ses méditations, reprit :
— Oui, voici venir une ère nouvelle et vraiment merveilleuse. J’ai beaucoup vécu, beaucoup lu, beaucoup vu. Jusqu’à présent, les vieilles corneilles nous serinaient depuis l’enfance : « Aime ton prochain comme toi-même, et n’oublie jamais que l’humilité, l’obéissance et la résignation sont les plus belles qualités de l’homme. » De plus honnêtes, de plus forts, de plus audacieux nous disaient : « Serrons les rangs, marchons et préparons, en périssant, une vie plus facile et plus belle aux générations futures. » Mais j’avoue n’avoir jamais compris ces assertions. Qui jamais me démontrera l’évidence des liens qui m’unissent à tel vil esclave, à tel pestiféré, à tel crétin, à tous ceux que vous nommez « mon prochain » ? De toutes les légendes, celle que je hais, que je méprise le plus, est celle de Julien l’Hospitalier. Le lépreux lui dit : « Je tremble, couche-toi auprès de moi. J’ai froid, colle tes lèvres à mes lèvres puantes et souffle sur moi. » Oh ! comme je déteste cette phrase ! Je hais les lépreux et n’aime pas mon prochain. Et d’autre part, quel besoin ai-je de me faire casser la tête en vue de la félicité des gens duXXXIIesiècle ? Oui, je sais, vous invoquerez « l’âme universelle », « les devoirs sacrés », et autres balivernes. Mais alors même que mon esprit croyait à ces fadaises, jamais mon cœur ne les a aimées. Vous me comprenez, Romachov ?
Romachov posa sur Nazanskiï un regard humblement reconnaissant.
— Je vous comprends parfaitement, dit-il. Quand je ne serai plus, l’univers entier périra avec moi. N’est-ce pas ce que vous voulez dire ?
— Exactement. L’amour du prochain a fait son temps. Il sera bientôt remplacé dans les cœurs humains par une nouvelle croyance, une divine croyance qui subsistera jusqu’à la fin du monde. C’est l’amour de nous-mêmes, l’amour de notre beau corps, de notre tout-puissant esprit, de l’infinie richesse de nos sens. Réfléchissez-y, Romachov. Quel être vous est plus cher, plus proche que vous-même ? Aucun. Vous êtes le maître du monde, son orgueil et son ornement. Vous êtes le dieu de tout ce qui vit. Tout ce que vous voyez, entendez, sentez, vous appartient… Agissez à votre guise. Prenez tout ce qui vous plaît. Ne craignez personne dans l’univers, parce que vous n’avez ni supérieur, ni égal. Un temps viendra où la foi nouvelle, la religion duMoidescendra, telles les langues de feu du Saint-Esprit, sur tous les hommes et alors, il n’y aura plus ni maîtres, ni esclaves, ni infirmes, ni pitié, ni vices, ni méchanceté, ni envie. Alors les hommes seront des dieux. Et comment oserai-je offenser, frapper, tromper un être en qui je verrai un dieu lumineux, mon semblable, mon frère ? Alors, il fera bon vivre. Par toute la terre s’élèveront de claires et légères constructions, plus rien de vulgaire n’offensera notre vue ; la vie deviendra un travail joyeux, une science facile, une musique divine, une fête éternelle. L’amour ne sera plus un péché secret, honteux, commis en tremblant et avec dégoût dans quelque coin sombre ; libéré des entraves de la propriété, il sera la sereine religion du monde. Et nos corps eux-mêmes, plus beaux et plus forts, seront revêtus d’étoffes magnifiques. Oui, — s’écria Nazanskiï en levant solennellement les bras, — tout comme au soleil qui brille au-dessus de nos têtes, je crois à la venue prochaine de cette vie qui égalera l’homme aux dieux !
Romachov, bouleversé, les lèvres pâles, balbutia :
— Nazanskiï, ce sont des rêves, des chimères !
Nazanskiï eut un léger rire de condescendance.
— Évidemment ; quelque professeur de théologie dogmatique ou de philosophie classique écartera les bras, écarquillera les jambes, et s’écriera en hochant la tête : « Quelle manifestation d’individualisme exacerbé ! » Il ne s’agit pas de grands mots, mon cher garçon : la vérité est qu’il n’y a rien au monde de plus réel que les chimères actuelles de quelques esprits d’élite. Rien n’unit plus sûrement les hommes que ces rêves. Oublions que nous sommes des militaires. Nous voici devenus des civils. La rue est obstruée par un monstre, un joyeux monstre à deux têtes, qui se fait un jeu de taper sur les passants. Il ne m’a pas encore touché, mais à la seule pensée qu’il puisse me frapper, insulter la femme que j’aime, attenter à ma liberté, à cette seule pensée, mon orgueil se cabre. Seul, je ne puis le dompter. Mais, apercevant à mes côtés un homme aussi fier, aussi hardi que moi, je lui dis : « A nous deux, empêchons-le de nous frapper l’un et l’autre. » Nous courons sus au monstre. Certes, c’est là un grossier exemple, mais ce monstre à deux têtes symbolise tout ce qui entrave ma pensée, tout ce qui fait violence à ma volonté, tout ce qui humilie le respect que je porte à ma propre personnalité. Et ce n’est pas alors la sotte pitié du prochain, mais bien le divin amour de moi-même qui joint mes efforts à ceux d’autres hommes, mes semblables par l’esprit !
Nazanskiï se tut, évidemment fatigué par cet effort nerveux inaccoutumé. Au bout de quelques minutes, il reprit mollement :
— Oui, mon cher Georges Alexéievitch, à côté de nous bouillonne une vie intense et compliquée, à côté de nous naissent des idées divines et enflammées, à côté de nous tombent en ruines les vieilles idoles dorées, et nous, immobiles dans nos stalles, les poings sur les hanches, nous hennissons : « Tas d’idiots, de pékins ! Vous avez besoin d’être rossés ! » Voilà ce que la vie ne nous pardonnera jamais !
Il se redressa, s’emmitoufla dans sa capote, et ajouta avec lassitude :
— Il fait froid, rentrons.
Romachov fit sortir la barque des roseaux. Le soleil s’était couché derrière les toits lointains de la ville, qui se découpaient tout noirs sur le ciel empourpré. De-ci, de-là, des reflets de feu se jouaient encore aux vitres des fenêtres. Du côté du couchant, l’eau était lisse et d’un rose joyeux, tandis que, derrière le bateau, elle s’était déjà assombrie et ridée.
Romachov dit tout à coup répondant à ses propres pensées :
— Vous avez raison. Je donnerai ma démission. Je ne sais pas encore ce que je ferai ensuite, mais j’avais déjà eu cette idée.
Nazanskiï, enveloppé dans sa capote, frissonnait.
— Donnez-la, donnez-la votre démission, dit-il. Il y a en vous un je ne sais quoi que je ne saurais définir, une sorte de lumière intérieure. Dans notre tanière on l’éteindrait. On se contenterait de cracher dessus et on l’éteindrait. Le principal, c’est de n’avoir pas peur de vivre. Ne redoutez pas la vie : elle est belle, joyeuse, intéressante. Et admettons même que vous ne réussissiez pas, que vous tombiez jusqu’au vagabondage, jusqu’à l’ivrognerie… Et puis après… Parole d’honneur, mon cher ami, n’importe quel vagabond a une existence dix mille fois plus remplie et plus intéressante que celle d’Adam Ivanytch Zegrjt ou du capitaine Sliva. Le vagabond, du moins, erre par le vaste monde, il voit des villes et des villages, se lie avec des milliers d’êtres originaux, insouciants, délicieux ; il observe, écoute, dort sur l’herbe humide, n’est attaché à rien, ne craint personne, adore la liberté de toutes les fibres de son être. Que les hommes sont bornés ! N’est-ce pas au fond la même chose que de manger un gardon ou une selle de chevreuil aux truffes, de s’enivrer avec de l’eau-de-vie ou du vin de Champagne, de mourir sous un baldaquin ou au poste de police ? Ce sont des détails, de simples commodités, de petites habitudes vite oubliées. Tout cela ne fait qu’assombrir et diminuer le but principal et important de la vie. Je vois souvent des enterrements luxueux. Dans un cercueil en argent, sous d’imbéciles panaches, est couché un singe crevé, et d’autres singes vivants suivent le premier, les mines allongées, la poitrine et le dos couverts de ridicules chamarrures. Et toutes ces visites, ces rapports, ces séances… Non, mon cher, il n’y a qu’une chose qui soit belle, immuable, irremplaçable : c’est une âme libre et indépendante ou la pensée créatrice et la soif joyeuse de la vie. Les truffes peuvent exister ou ne pas exister, c’est un caprice du hasard. Un simple cocher, pourvu qu’il ne soit pas trop bête, apprendra en moins d’un an à régner convenablement et avec une certaine dignité. Mais jamais le singe orgueilleux, gras, important et stupide, qui se prélasse dans la voiture avec un monocle ballottant sur sa grosse panse, ne sera capable de comprendre toute l’orgueilleuse beauté de la liberté ; jamais il n’éprouvera les joies de l’inspiration ; jamais il ne versera de chaudes larmes d’enthousiasme à l’apparition du premier duvet sur les branches de saule !
Une forte quinte de toux secoua Nazanskiï. Il cracha par-dessus bord et reprit :
— Partez, Romachov. Je vous parle en connaissance de cause, car moi-même j’ai goûté la liberté et, si je suis revenu dans cette infecte cage… la faute en est à… vous me comprenez. Jetez-vous hardiment dans la vie, elle ne vous trompera pas. Elle ressemble à un grand édifice aux milliers de chambres brillamment illuminées, parées de tableaux merveilleux, habitées par des êtres exquis et intelligents, où règnent les rires, les chants, les danses, l’amour, tout ce que l’on offre de beau et de majestueux. Dans ce palais, vous n’avez su voir jusqu’à présent qu’un petit réduit sombre, étroit, plein de poussière et de toiles d’araignée — et vous craignez de le quitter !
Romachov aborda au ponton et aida Nazanskiï à débarquer. Il faisait déjà nuit quand ils arrivèrent au logis de ce dernier. Romachov aida son camarade à se mettre au lit, puis il plaça sur lui une couverture et sa capote.
Nazanskiï grelottait si fort qu’on entendait ses dents claquer. Tout ramassé en boule, la tête enfoncée dans l’oreiller, il disait d’une voix enfantine et pitoyable :
— Oh ! comme je crains ma chambre !… Quels songes, quels songes !
— Voulez-vous que je passe la nuit auprès de vous ? proposa Romachov.
— Non, non, ne restez pas. Envoyez chercher, je vous prie, un peu de bromure… et… un peu d’eau-de-vie. Je n’ai plus le sou…
Romachov demeura près de lui jusqu’à onze heures du soir. Peu à peu, Nazanskiï cessa de frissonner. Il ouvrit soudain des yeux énormes, tout brillants de fièvre, et dit avec fermeté :
— Maintenant, partez ! Adieu.
— Adieu, dit tristement Romachov.
Il voulait dire : « Adieu, maître », mais il s’intimida et ajouta seulement par manière de plaisanterie forcée :
— Pourquoi adieu ? Pourquoi pas au revoir ?
Nazanskiï eut un ricanement inattendu, sinistre et stupide.
— Et pourquoi pasau réservoir? cria-t-il d’une voix démente.
Romachov se sentit tout entier secoué d’un frisson de terreur.