VIHABITUDES

—T’as bien l’ chenil, ilo.

—Y a pas d’ place dans l’ chenil et pisqu’on y fait la lessive du linge.

Barque saisit la balle au bond.

—Ça ira, p’têt’ ben. On pourrait voir?

—On y fait la lessive, marmonne la femme en continuant de balayer.

—Vous savez, dit Barque en souriant, d’un air engageant, nous n’sommes pas d’ces gens pas convenables qui s’ soûlent et font du foin. On pourrait voir, hé?

La bonne femme a lâché son balai. Elle est maigre et sans relief. Son caraco pend sur ses épaules comme sur un porte-manteau. Elle a une tête inexpressive, figée, cartonnière. Elle nous regarde, hésite, puis, à contre-cœur, nous conduit dans un local très sombre, en terre battue, encombré de linge sale.

—C’est magnifique, s’écrie Lamuse, sincère.

—Est-elle mignonne, cette tite gosse! dit Barque, et il tapote la face ronde, en caoutchouc peint, d’une petite fille qui nous dévisage, son petit nez sale levé dans la pénombre. C’est à vous, madame?

—Et c’ui-là? risque Marthereau, en avisant un bébé monté en graine, à la joue tendue comme une vessie où des traces luisantes de confiture engluent la poussière de l’air.

Et Marthereau tend une caresse hésitante vers cette face peinturlurée et juteuse.

La femme ne daigne pas répondre.

Nous sommes là à nous dandiner, en ricanant, comme des mendiants non encore exaucés.

—Pourvu qu’al’ marche, c’te vieille saloperie! me souffle Lamuse, rongé d’appréhension et de désir. C’est épatant, ici, et tu sais, ailleurs, tout est poiré!

—Y a pas d’ table, dit enfin cette femme.

—N’ vous en faites pas pour la table, s’exclame Barque. Tenez, v’la, remisée dans c’ coin, une vieille porte. Elle nous servira de table.

—Vous n’allez pas m’ trimballer et m’ mettre en l’air toutes mes affaires! répond la femme en carton, méfiante, regrettant visiblement de ne pas nous avoir chassés tout de suite.

—N’ vous en faites pas, j’ vous dis. Tenez, vous allez voir. Eh, Lamuse, mon vieux coco, aide-moi.

On dispose la vieille porte sur deux tonneaux, sous l’œil mécontent de la virago.

—Avec un petit nettoyage, dis-je, ce sera parfait.

—Eh oui, maman, un bon coup d’ balai nous servira de nappe.

Elle ne sait trop que dire; elle nous regarde haineusement.

—Y a qu’ deux escabeaux, et combien vous êtes?

—Une douzaine, à peu près.

—Une douzaine, Jésus Maria!

—Qu’est-ce que ça fait, ça ira bien, attendu qu’y a une planche ici là: c’est un banc tout trouvé. Pas, Lamuse?

—Nature! dit Lamuse.

—C’te planche-là, fait la femme, j’y tiens. Des soldats qui étaient avant vous ont déjà essayé de m’la prendre.

—Mais nous, on n’est pas des voleurs, insinue Lamuse, avec modération pour ne pas irriter la créature qui dispose de notre bien-être.

—J’dis pas, mais vous savez, les soldats, i’s abîment tout. Ah quelle misère que c’te guerre!

—Alors comme ça, combien ça s’ra, la location de la table et aussi pour faire chauffer quelque chose sur le fourneau?

—Ça s’ra vingt sous par jour, articula l’hôtesse avec contrainte, comme si on lui extorquait cette somme.

—C’est cher, dit Lamuse.

—C’est c’que donnaient les autres qui étaient ici, et même i’s étaient bien gentils, ces messieurs, et on profitait de leur manger. J’sais bien que pour les soldats c’est pas difficile. Si vous trouvez qu’ c’est trop cher, j’suis pas en peine d’trouver d’autres clients pour c’te chambre et c’te table et l’fourneau, et qui seront pas douze. I’ va en v’nir tout le temps et qui paieraient même plus cher encore, si on voulait. Douze!...

—J’dis «c’est cher», mais enfin, ça ira, se hâta d’ajouter Lamuse, hein, vous autres?

A cette interrogation de pure forme, nous opinâmes.

—On boirait bien un p’tit coup, fit Lamuse. Vous vendez du vin?

—Non, dit la bonne femme.

Elle ajouta avec un tremblotement de colère:

—Vous comprenez, l’autorité militaire force ceux qui tiennent du vin à le vendre quinze sous. Quinze sous! Quelle misère que c’te maudite guerre! On y perd, à quinze sous, monsieur. Alors, j’n’en vends pas d’vin. J’ai bien du vin pour nous. J’dis pas que quéqu’fois, pour obliger, j’en cède pas à des gens qu’on connaît, des gens qui comprennent les choses, mais vous pensez bien, messieurs, pas pour quinze sous.

Lamuse fait partie de ces gens qui comprennent les choses. Il empoigne son bidon qui pend par habitude à son flanc.

—Donnez-m’en un litre. Ce s’ra combien?

—Ce s’ra vingt-deux sous, l’prix qu’i’ m’coûte. Mais vous savez, c’est pour vous obliger parce que vous êtes des militaires.

Barque, à bout de patience, grommelle quelque chose à l’écart. La femme lui jette de côté un regard hargneux et elle fait le geste de rendre le bidon à Lamuse.

Mais Lamuse, lancé dans l’espoir de boire enfin du vin, et dont la joue rougit, comme si le liquide y déteignait déjà doucement, s’empresse d’intervenir:

—N’ayez pas peur, c’est entre nous, la mère, on vous trahira pas.

Elle déblatère, immobile et aigre, contre le tarifage du vin. Et, vaincu par la concupiscence, Lamuse pousse l’abaissement et la capitulation de conscience jusqu’à lui dire:

—Que voulez-vous, madame, c’est militaire! Faut pas essayer de comprendre.

Elle nous conduit dans le cellier. Trois gros tonneauxremplissent ce réduit de leurs rotondités imposantes.

—C’est là vot’ petite provision personnelle?

—Elle sait y faire, la vieille, ronchonne Barque.

La mégère se retourne, agressive.

—Vous ne voudrez pas qu’on se ruine à cette misère de guerre! C’est assez de tout l’argent qu’on perd à ci et à ça.

—A quoi? insiste Barque.

—On voit que vous n’risquez pas vot’argent, vous.

—Non, nous ne risquons que not’ peau.

On s’interpose, inquiets du tour dangereux pour nos intérêts immédiats que prend ce colloque. Cependant la porte du cellier est secouée et une voix d’homme la traverse:

—Eh, Palmyre! clame la voix.

La bonne femme s’en va clopin clopant, en laissant prudemment la porte ouverte.

—Y a du bon! C’est j’té! nous fait Lamuse.

—Quels salauds que ces gens-là! murmure Barque, qui ne digérait pas cette réception.

—C’est t’honteux et dégueulasse, dit Marthereau.

—On dirait qu’tu vois ça pour la première fois!

—Et toi, Dumoulard, gourmande Barque, qui y dit d’un p’tit air pour sa volerie d’vin: «Que voulez-vous, c’est militaire!» Ben, mon vieux, t’as pas les foies!

—Quoi faire d’autre, quoi dire? Alors, il aurait fallu nous mettre la ceinture, pour la table et pour l’aramon? Elle nous ferait payer son vin quarante sous qu’on y prendrait tout de même, n’est-ce pas? Alors, faut s’estimer bien heureux. J’avoue, je n’étais pas rassuré, et j’drelinguais qu’a veule pas.

—J’sais bien que c’est partout et toujours la même histoire, mais c’est égal...

—I’s’ démerde l’habitant, ah oui! I’ faut bien qu’i’ y en ait qui fassent fortune. Tout le monde ne peut pas s’faire tuer.

—Ah! les braves populations de l’Est!

—Ben, et les braves populations du Nord!

—...Qui nous accueillent les bras ouverts!...

—La main ouverte, oui...

—J’te dis, répète Marthereau, que c’est un’ honte et une dégueulasserie.

—La ferme! Rev’là c’te vache...

On fit un tour au cantonnement pour annoncer la réussite de la chose; on alla aux emplettes. Quand nous revînmes dans notre nouvelle salle à manger, nous fûmes bousculés par les préparatifs du déjeuner. Barque était allé à la distribution, et était parvenu à se faire donner directement, grâce à ses relations personnelles avec le chef, rebelle en principe à ce fractionnement des parts, les pommes de terre et la viande qui constituaient la portion des quinze hommes de l’escouade.

Il avait acheté du saindoux—une petite boule pour quatorze sous—on ferait des frites. Il avait acquis aussi des petits pois en conserve: quatre boîtes. La boîte de veau à la gelée de Mesnil André servirait de hors-d’œuvre.

—Tout ça, ça n’aura rien de sale! dit Lamuse, ravi.

**    *

On inspecta la cuisine. Barque circulait, heureux, autour de la cuisinière de fonte qui meublait de sa masse chaude et respirante un côté de cette pièce.

—J’ai ajouté en douce une cocotte pour la soupe, me souffla-t-il.

Il souleva le couvercle de la marmite.

—C’feu n’est pas très fort. V’la une demi-heure de temps que j’y ai fichu la barbaque et l’eau est encore propre.

L’instant d’après, on l’entendit qui discutait avec l’hôtesse. C’était à cause de cette marmite supplémentaire: elle n’avait plus assez de place sur son fourneau; on lui avait dit qu’on n’avait besoin que d’une casserole; etelle l’avait cru; si elle avait su qu’on lui ferait des difficultés, elle n’aurait pas loué cette chambre. Barque répondit, plaisanta et, bon enfant, parvint à calmer ce monstre.

Les autres, un à un, arrivèrent. Ils clignaient de l’œil, se frottaient les mains, pleins de rêves succulents, comme les invités d’un repas de noces.

En s’arrachant de l’éblouissement du dehors, et en pénétrant dans ce cube de noir, ils ont les yeux crevés et restent là quelques minutes, perdus, comme des hiboux.

—C’est pas très clarteux, dit Mesnil Joseph.

—Ben, mon vieux, qu’est-ce qu’il te faut!

Les autres s’exclament, en chœur:

—On est bougrement bien ici.

Et on voit les têtes remuer et faire oui, dans ce crépuscule de cave.

Un incident: Farfadet s’étant frotté par inadvertance au mur mou et sale, le mur a déteint sur son épaule en une large tache si noire qu’elle se voit, même ici. Farfadet, soigneux de sa personne, grognonne et, pour éviter une seconde fois le contact du mur, il heurte la table et fait tomber sa cuiller par terre. Il se baisse et tâtonne sur le sol raboteux où durant des années la poussière et les toiles d’araignée sont retombées en silence. Quand il retrouve l’ustensile, celui-ci est tout charbonneux et des filaments en pendent. Évidemment, laisser tomber quelque chose par terre est une catastrophe. Il faut vivre ici avec précaution.

Lamuse pose entre deux couverts sa main grasse comme de la charcuterie.

—Allons, à table!

On mange. Le repas est abondant et de fine qualité. Le bruit des conversations se mélange à celui des bouteilles qui se vident et des mâchoires qui s’emplissent. Pendant qu’on savoure la joie de le savourer assis, une lueur filtre par le soupirail et enveloppe d’une aubepoussiéreuse un pan d’atmosphère et un carré de la table, allume d’un reflet un couvert, une visière, un œil. Je regarde à la dérobée cette petite fête lugubre, où la gaîté déborde.

Biquet raconte ses tribulations suppliantes pour trouver une blanchisseuse qui consente à lui rendre le service d’ laver du linge, mais «c’était chérot, foutre!» Tulacque décrit la queue qu’on fait devant l’épicier: on n’a pas le droit d’entrer; on est parqué dehors comme des moutons:

—Et malgré qu’tu soyes dehors, si tu n’es pas content et qu’tu l’ouvres trop, on t’expulse de là.

Quelles nouvelles encore? Le rapport édicte des sanctions sévères contre les déprédations chez l’habitant et contient déjà une liste de punitions.—Volpatte est évacué.—Les hommes de la classe 93 vont aller à l’arrière: Pépère en est.

Barque, en apportant les frites, annonce que notre hôtesse a des soldats à sa table: les infirmiers des mitrailleurs.

—I’s ont cru prend’ le mieux, mais c’est nous qui sommes les mieux, dit Fouillade avec conviction en se carrant dans l’ombre de ce local étroit et infect—où l’on est aussi obscurément entassés que dans une guitoune (mais qui songerait à faire ce rapprochement?).

—Vous savez pas, dit Pépin, les gars de la 9e, ils sont vernis! Une vieille les reçoit pour rien, rapport à c’ que son vieux, qu’est mort y a cinquante ans, a été voltigeur dans l’temps. Paraît même qu’elle leur y a donné, pour rien, un bossu qu’i’s sont en train de becqueter en civet.

—Y a du bon monde partout. Mais les gars de la 9eont eu une rude chance d’être, dans tout l’ village, tombés juste sur la piaule où c’ qu’y avait l’ bon monde!

Palmyre vient apporter le café, qu’elle fournit. Elle s’apprivoise, nous écoute et même nous pose des interrogations d’un ton rogue:

—Pourquoi que vous appelez l’adjudant: le juteux?

Barque répond sentencieusement:

—Toujours ça a été.

Quand elle a disparu, on juge son café:

—Tu parles d’une clarté! On voit l’ suc’ qui s’ balade au fond du verre.

—Elle vend ça six sous.

—C’est d’ l’eau filtrée.

La porte s’entr’ouve et fait une raie blanche; la figure d’un petit garçon s’y dessine. On l’attire comme un petit chat, et on lui présente un morceau de chocolat.

—J’m’appelle Charlot, gazouille alors l’enfant. Chez nous, c’est à côté. On a des soldats aussi. On en a eu toujours, nous. On leur z’y vend tout ce qu’i’ veulent. Seulement, voilà, des fois, i’s sont saouls.

—Dis donc, petit, viens un peu ici, dit Cocon, en prenant le bambin entre ses genoux. Ecoute bien. Ton papa i’ dit, n’est-ce pas: «Pourvu que la guerre continue!» hé?

—Pour sûr, dit l’enfant en hochant la tête, parce qu’on devient riche. Il a dit qu’à la fin d’mai on aura gagné cinquante mille francs.

—Cinquante mille francs! C’est pas vrai!

—Si, si! trépigne l’enfant. Il a dit ça avec maman. Papa voudrait qu’ça soit toujours comme ça. Maman, des fois, elle ne sait pas, parce que mon frère Adolphe est au front. Mais on va le faire mettre à l’arrière et, comme ça, la guerre pourra continuer.

Des cris aigus, venus des appartements de nos hôtes, interrompent ces confidences. Le mobile Biquet va s’enquérir.

—C’est rien, dit-il en revenant. C’est l’bonhomme qui engueule la bonne femme parce qu’elle ne sait pas y faire, qu’i’ dit, parce qu’elle a mis la moutarde dans un verre à pied, et on n’a pas idée de ça, qu’i’ dit.

On se lève. On quitte la pesante odeur de pipe, de vin et de café stagnant dans notre souterrain. Dès qu’on apassé le seuil, une chaleur lourde nous souffle à la face, aggravée par le relent de friture qui habite la cuisine, et en sort chaque fois qu’on ouvre la porte.

On traverse des multitudes de mouches qui, accumulées sur les murs par couches noires, s’éploient en nappes bruissantes lorsqu’on passe.

—Ça va recommencer comme l’année dernière!... Les mouches à l’extérieur, les poux à l’intérieur...

—Et les microbes encore plus à l’intérieur.

Dans un coin de cette sale petite maison encombrée de vieilleries, de débris poussiéreux de l’autre saison, emplie par la cendre de tant de soleils révolus, il y a, à côté des meubles et des ustensiles, quelque chose qui remue: un vieux bonhomme, muni d’un long cou pelé, raboteux et rose qui fait penser au cou d’une volaille déplumée par la maladie. Il a également un profil de poule: pas de menton et un long nez; une plaque grise de barbe feutre sa joue rentrée, et on voit monter et descendre de grosses paupières rondes et cornées comme des couvercles sur la verroterie dépolie de ses yeux.

Barque l’a déjà observé:

—Vise-le: i’ cherche un trésor. I’ dit qu’y en a un quéqu’part dans c’te cambuse, dont il est l’beau-père. Tu l’vois tout d’un coup s’mett’ à quat’ pattes et pointer son quart de brie dans tous les coins. Tiens, vise-le.

Le vieux procédait, à l’aide de son bâton, à un sondage méthodique. Il toquait sur le bas des murs et sur les briques du dallage. Il était bousculé par les allées et venues des habitants de la maison, des arrivants, et par le passage du balai de Palmyre qui le laissait faire sans rien dire, en pensant sans doute par devers elle que, plus que des cassettes aléatoires, l’exploitation du malheur public est un trésor.

Deux commères, debout, échangeaient des paroles confidentielles à voix basse, dans une embrasure, près d’une vieille carte de Russie peuplée de mouches.

—Oui, mais c’est avec le Picon, marmottait l’une,qu’il faut faire attention. Si vous n’avez pas la main légère, vous ne trouverez pas vos seize doses par bouteille, et alors, vous manquez trop à gagner. Je ne dis pas qu’on y est de son porte-monnaie, non tout de même, mais on manque à gagner. Pour parer à ça, il faudrait s’entendre entre débitants, mais l’entente est si difficile, même dans l’intérêt général!

Dehors, rayonnement torride, criblé de mouches. Les bestioles, rares il y avait quelques jours encore, multipliaient partout les murmures de leurs minuscules et innombrables moteurs. Je sors accompagné de Lamuse. On va flâner. Aujourd’hui, on sera tranquille: c’est repos complet, à cause de la marche de cette nuit. On pourrait dormir, mais il est bien plus avantageux de profiter de ce repos pour se promener librement: demain on sera repris par l’exercice et les corvées...

Il y en a de moins chanceux que nous, qui d’ores et déjà sont impliqués dans l’engrenage des corvées.

A Lamuse qui lui demande de venir flânocher avec nous, Corvisart répond en tripotant sur sa face oblongue son petit nez rond planté horizontalement comme un bouchon:

—J’peux pas: J’ suis d’ colombins!

Il montre la pelle et le balai à l’aide desquels il accomplit le long des murs, penché dans une atmosphère malade, sa tâche de boueux et de vidangeur.

Nous marchons à pas alanguis. L’après-midi pèse sur la campagne assoupie, et écrase les estomacs garnis et ornés richement de victuaille. On échange de rares propos.

Là-bas, on entend des cris: Barque est en proie à une ménagerie de ménagères... Et la scène est épiée par une fillette pâle, aux cheveux réunis par derrière en un pinceau de filasse, à la bouche brodée de boutons de fièvre, et par des femmes qui, installées devant leur porte, dans un peu d’ombre, travaillent à quelque fade ouvrage de lingerie.

Six hommes passent conduits par un caporal-fourrier. Ils sont porteurs de piles de capotes neuves, et de ballots de chaussures.

Lamuse considère ses pieds boursouflés, racornis:

—Y a pas d’erreur. I’ m’ faut des péniches, un peu plus tu verrais mes panards à travers celles-ci... J’peux pourtant pas marcher sur la peau d’ mes pinceaux, hein?

Un aéroplane ronfle. On suit ses évolutions, la face en l’air, le cou tordu, les yeux larmoyants de l’éclat aigu du ciel. Quand nos regards sont retombés ici-bas, Lamuse me déclare:

—Ces machines-là, jamais ça ne deviendra pratique, jamais.

—Comment peux-tu dire ça! On a fait tellement de progrès, si vite...

—Oui, mais on s’arrêtera là. On ne fera jamais mieux, jamais.

Je ne discute pas, cette fois-ci, ce dur refus buté que l’ignorance oppose, toutes les fois qu’elle peut, aux promesses du progrès, et je laisse mon gros camarade s’imaginer opiniâtrement que l’extraordinaire effort de la science et de l’industrie s’est, tout à coup, arrêté à lui.

Ayant commencé à me dévoiler sa pensée profonde, il continue, et, rapprochant et baissant la tête, il me dit:

—Tu sais qu’elle est ici, l’Eudoxie.

—Ah! fis-je.

—Oui, mon vieux. Tu n’ remarques jamais rien, toi, j’ai r’marqué (et Lamuse me sourit avec indulgence). Alors, tu saisis: si elle est venue c’est qu’on l’intéresse, pas? Elle nous a suivis pour quelqu’un de nous, y a pas d’erreur.

Il reprend:

—Mon vieux, veux-tu que je te dise? Elle est venue pour moi.

—En es-tu sûr, mon pauvre vieux?

—Oui, dit sourdement l’homme-bœuf. D’abord, j’la veux. Et puis, à deux fois, mon vieux, j’lai trouvée surmon passage, juste sur mon passage, à moi, t’entends bien? Tu m’diras qu’elle s’est sauvée; c’est qu’elle est timide, ça, oui...

Il se figea au milieu de la rue et me regarda en face. Sa figure épaisse, aux joues et au nez humides de graisse, était grave. Il porta son poing globuleux à sa moustache jaune sombre soigneusement roulée, et la lissa avec tendresse. Puis il continua à me montrer son cœur.

—J’ la veux, mais, tu sais, j’ la marierai bien, moi. Elle s’appelle Eudoxie Dumail. Avant j’ pensais pas à l’épouser. Mais depuis que j’ connais son nom de famille, i’ m’ semble que c’est changé, et j’marcherais bien. Ah! nom de Dieu, elle est si jolie, c’te femme. Et c’est pas tant encore qu’elle soit jolie... Ah!...

Le gros garçon débordait d’une sentimentalité et d’une émotion qu’il cherchait à me prouver par des paroles.

—Ah! mon vieux!... Y a des fois qu’i’faudrait me r’tenir avec un crochet, martela-t-il avec un sombre accent, tandis que le sang affluait aux quartiers de chair de son encolure et de ses joues. Elle est si belle, elle est... Et moi, j’suis... Elle est si pas pareille—t’as remarqué, j’suis sûr, toi qui r’marques—. C’est une paysanne, oui, eh bien, elle a je n’sais quoi qu’elle a qu’est pire qu’une Parisienne, même une Parisienne chic et endimanchée, pas? Elle... Moi, j’...

Il fronça ses sourcils roux. Il aurait voulu m’expliquer la splendeur de ce qu’il pensait. Mais il ignorait l’art de s’exprimer, et il se tut; il restait seul avec son émotion inavouable, toujours seul malgré lui.

...Nous nous avançâmes à côté l’un de l’autre le long des maisons. On voyait se ranger devant les portes des haquets chargés de barriques. On voyait les fenêtres donnant sur la rue se fleurir de massifs multicolores de boîtes de conserves, de faisceaux de mèches d’amadou—de tout ce que le soldat est forcé d’acheter. Presque tous les paysans cultivaient l’épicerie. Le commerce local avait été long à se déclencher; maintenant l’élan était donné;chacun se jetait dans le trafic, pris par la fièvre des chiffres, ébloui par les multiplications.

Les cloches sonnèrent. Un cortège déboucha. C’était un enterrement militaire. Une fourragère, conduite par un tringlot, portait un cercueil enveloppé dans un drapeau. A la suite, un piquet d’hommes, un adjudant, un aumônier et un civil.

—L’pauvre petit enterrement à queue coupée! dit Lamuse.

—L’ambulance n’est pas loin, murmura-t-il. A s’vide, que veux-tu! Ah! ceux qui sont morts sont bien heureux. Mais des fois, seulement, pas toujours... Voilà!

Nous avons dépassé les dernières maisons. Dans la campagne, au bout de la rue, le train régimentaire et le train de combat se sont installés: Les cuisines roulantes et les voitures tintinnabulantes qui les suivent avec leur bric à brac de matériel, les voitures à croix rouge, les camions, les fourragères, le cabriolet du vaguemestre.

Les tentes des conducteurs et des gardiens essaiment autour des voitures. Dans des espaces, des chevaux, les pieds sur la terre vide, regardent le trou du ciel avec leurs yeux minéraux. Quatre poilus plantent une table. La forge en plein air fume. Cette cité hétéroclite et grouillante, posée sur le champ défoncé dont les ornières parallèles et tournantes se pétrifient dans la chaleur, est frangée déjà largement d’ordures et de débris.

Au bord du camp, une grande voiture peinte en blanc tranche sur les autres par sa propreté et sa netteté. On dirait, au milieu d’une foire, la roulotte de luxe où l’on paye plus cher que dans les autres.

C’est la fameuse voiture stomatologique que cherchait Blaire.

Justement, Blaire est là, devant, qui la contemple. Il y a longtemps, sans doute, qu’il tourne autour, les yeux attachés sur elle. L’infirmier Sambremeuse, de la Division, revient de courses, et gravit l’escalier volant de boispeint, qui mène à la porte de la voiture. Il tient dans ses bras une boîte de biscuits, de grande dimension, un pain de fantaisie et une bouteille de Champagne. Blaire l’interpelle:

—Dis donc, Du Fessier, c’te bagnole-là, c’est les dentistes?

—C’est écrit dessus, répond Sambremeuse, un petit replet, propre, rasé, au menton blanc et empesé. Si tu ne le vois pas, c’est pas l’dentiste qu’il faut demander pour te soigner les piloches, c’est le vétérinaire pour te torcher la vue.

Blaire, s’étant approché, examine l’installation.

—C’est barloque, dit-il.

Il s’approche encore, s’éloigne, hésite à engager sa mâchoire dans cette voiture. Il se décide enfin, met un pied sur l’escalier, et disparaît dans la roulotte.

**    *

Nous poursuivons la promenade... On tourne dans un sentier dont les hauts buissons sont poivrés de poussière. Les bruits s’apaisent. La lumière éclate partout, chauffe et cuit le creux du chemin, y étale d’aveuglantes et brûlantes blancheurs ça et là, et vibre dans le ciel parfaitement bleu.

Au premier tournant, à peine entendons-nous un crissement léger de pas, et nous nous trouvons face à face avec Eudoxie!

Lamuse pousse une exclamation sourde. Peut-être s’imagine-t-il, encore une fois, qu’elle le cherchait, croit-il à quelque don du destin... Il va à elle, de toute sa masse.

Elle le regarde, s’arrête, encadrée par de l’aubépine. Sa figure étrangement maigre et pâle s’inquiète, ses paupières battent sur ses yeux magnifiques. Elle est nu-tête; son corsage de toile est échancré sur le cou, à l’aurore de sa chair. Si proche, elle est vraiment tentante dans lesoleil, cette femme couronnée d’or. La blancheur lunaire de sa peau appelle et étonne le regard. Ses yeux scintillent: ses dents, aussi, étincellent dans la vive blessure de sa bouche entr’ouverte, rouge comme le cœur.

—Dites-moi... J’vais vous dire... halète Lamuse. Vous m’plaisez tant...

Il avance le bras vers la précieuse passante immobile.

Elle a un haut-le-corps, et lui répond:

—Laissez-moi tranquille, vous me dégoûtez!

La main de l’homme se jette sur une des petites mains. Elle essaie de la retirer et la secoue pour se dégager. Ses cheveux d’une intense blondeur se défont, et remuent comme des flammes. Il l’attire à lui. Il tend le cou vers elle, et ses lèvres aussi se tendent en avant. Il veut l’embrasser. Il le veut de toute sa force, de toute sa vie. Il mourrait pour la toucher avec sa bouche.

Mais elle se débat, elle jette un cri étouffé; on voit palpiter son cou, sa jolie figure s’enlaidir haineusement.

Je m’approche et mets la main sur l’épaule de mon compagnon, mais mon intervention est inutile: il recule et gronde, vaincu.

—Vous n’êtes pas malade, des fois! lui crie Eudoxie.

—Non!... gémit le malheureux, déconcerté, atterré, affolé.

—N’y revenez pas, vous savez! dit-elle.

Et elle s’en va, toute pantelante, et il ne la regarde même pas s’en aller: il reste les bras ballants, béant devant la place où elle était, martyrisé dans sa chair, réveillé d’elle et ne sachant plus de prière.

Je l’entraîne. Il me suit, muet, tumultueux, en reniflant, essoufflé comme s’il avait fui pendant longtemps.

Il baisse le bloc de sa grosse tête. Dans la clarté impitoyable de l’éternel printemps, il est pareil au pauvre cyclope qui rôdait sur les antiques rivages de Sicile, bafoué et dompté par la force lumineuse d’une enfant, tel un jouet monstrueux, au commencement des âges.

Le marchand de vin ambulant, poussant sa brouettebossuée d’un tonneau, a vendu quelques litres aux hommes de garde. Il disparaît au tournant de la route, avec sa face jaune et plate comme le camembert, ses rares cheveux légers, effilochés en flocons de poussière, si maigre dans son pantalon flottant qu’on dirait que ses pieds sont rattachés à son torse par des ficelles.

Et entre les poilus désœuvrés du corps de garde, au bout du pays, sous l’aile de la plaque indicatrice, ballottante et grinçante qui sert d’enseigne au village, il s’établit une conversation à propos de ce polichinelle errant.

—Il a une sale bougie, dit Bigornot. Et pis, veux-tu que je te dise? On ne devrait pas laisser tant de civelots se baguenauder sur le front, en douce poil-poil, surtout des mecs dont on ne connaît pas bien l’originalité.

—Tu abîmes, pou volant, répond Cornet.

—T’occupe pas, face de semelle, insiste Bigornot, on s’méfie pas assez. J’ sais c’ que j’ dis quand je l’ouvre.

—Tu sais pas, dit Canard, Pépère va à l’arrière.

—Les femmes ici, murmura La Mollette, a sont laides, c’est des r’mèdes.

Les autres hommes de garde, promenant leurs regards braqués dans l’espace, contemplent deux avions ennemis et l’écheveau embrouillé de leurs lacis. Autour des oiseaux mécaniques et rigides, qui, suivant le jeu des rayons, apparaissent dans les hauteurs, tantôt noirs comme des corbeaux, tantôt blancs comme des mouettes—des multitudes d’éclatements de shrapnells pointillent l’azur et semblent une longue volée de flocons de neige dans le beau temps.

**    *

On rentre. Deux promeneurs s’avancent. Ce sont Carassus et Cheyssier.

Ils annoncent que le cuisinier Pépère va s’en aller à l’arrière, cueilli par la loi Dalbiez et expédié dans un régiment territorial.

—V’la un filon pour Blaire, dit Carassus, qui a aumilieu de la figure un drôle de grand nez qui ne lui va pas.

Dans le village, des bandes de poilus passent, ou des couples, liés par les liens entre-croisés du dialogue. On voit des isolés se joindre deux à deux, se quitter, puis, pleins encore de conversations, se rejoindre à nouveau, attirés l’un vers l’autre comme par un aimant.

Une cohue acharnée: au milieu, des blancheurs de papier ondoient. C’est le marchand de journaux qui vend, pour deux sous, les journaux à un sou. Fouillade est arrêté au milieu du chemin, maigre comme la patte d’un lièvre. A l’angle d’une maison, Paradis présente dans le soleil sa face rose comme le jambon.

Biquet nous rejoint, en petite tenue: veste et bonnet de police. Il se lèche les babines.

—J’ai rencontré des copains. On a bu un coup. Tu comprends; demain, va falloir se remettre à gratter; et, d’abord, nettoyer ses frusques et son lance-pierres. Rien qu’ma capote, ça va être quéqu’chose, à tirer au clair! C’est pus une capote, c’est une doublure d’une manière de cuirasse.

Moutreuil, employé au bureau, surgit, et hèle Biquet:

—Eh, l’ chiard! Une lettre. V’la une heure qu’on t’ cherche après! T’es jamais là, œuf!

—J’ peux pas être ici z’et là, gros sac. Donne voir.

Il examine, soupèse, et annonce en déchirant l’enveloppe:

—C’est d’ ma vieille.

On ralentit le pas. Il lit en suivant les lignes avec son doigt, en hochant la tête d’un air convaincu, et en remuant les lèvres comme une dévote.

A mesure qu’on gagne le centre du village, l’affluence augmente. On salue le commandant, et l’aumônier noir qui marche à côté, comme une promeneuse. On est interpellé par Pigeon, Guenon, le jeune Escutenaire, le chasseur Clodore. Lamuse semble être aveugle et sourd, et ne plus savoir que marcher.

Bizouarne, Chanrion, Roquette, arrivent en tumulte annonçant une grande nouvelle:

—Tu sais, Pépère va s’en aller à l’arrière.

—C’est drôle, c’ qu’on s’ gourre! dit Biquet en levant le nez hors de sa lettre. La vieille s’en fait pour moi!

Il me montre un passage de la missive maternelle: «Quand tu recevras ma lettre, épèle-t-il, tu seras sans doute dans la boue et le froid, à n’avoir rien, privé de tout, mon pauvre Eugène...»

Il rit.

—Y a dix jours qu’elle m’a marqué ça. Elle n’y est pas du tout! On n’a pas froid, puisqu’i’ fait beau depuis c’ matin. On n’est pas malheureux, puisqu’on a une chambre où boulotter. On a eu des misères, mais on est bien maintenant.

Nous regagnons le chenil dont nous sommes locataires, en méditant cette phrase. Sa touchante simplicité m’émeut et me montre une âme, des multitudes d’âmes. Parce que le soleil s’est montré, parce qu’on a senti un rayon et un semblant de confort, le passé de souffrance n’existe plus, et l’avenir terrible n’existe pas non plus... «On est bien maintenant.» Tout est fini.

Biquet s’installe à la table, comme un monsieur, pour répondre. Il dispose avec soin et vérifie le papier, l’encre, la plume, puis promène bien régulièrement, en souriant, sa grosse écriture le long de la petite page.

—Tu rigolerais, me dit-il, si tu savais c’ que j’y écris, à la vieille.

Il relit sa lettre, s’en caresse, se sourit.

Nous trônons dans la basse-cour.

La grosse poule, blanche comme le fromage à la crème, couve dans un fond de panier, près de la cabane dont le locataire enfermé farfouille. Mais la poule noire circule. Elle dresse et rentre, par saccades, son cou élastique, s’avance à grands pas maniérés; on entrevoit son profil où cligne une paillette, et sa parole semble produite par un ressort métallique. Elle va, chatoyante de reflets noirs et lustrés, comme une coiffure de gitane, et, en marchant, elle déploie çà et là sur le sol une vague traîne de poussins.

Ces légères petites sphères jaunes, sur qui l’instinct souffle et qu’il fait refluer toutes, se précipitent sous ses pas par courts crochets rapides, et picorent. La traîne reste accrochée: deux poussins, dans le tas, sont immobiles et pensifs, inattentifs aux déclics de la voix maternelle.

—C’est mauvais signe, dit Paradis. Le poulet qui réfléchit est malade.

Et Paradis décroise et recroise ses jambes.

A côté, sur le banc, Volpatte allonge les siennes, émet un grand bâillement qu’il fait durer paisiblement et ilse remet à regarder; car, entre tous les hommes, il adore observer les volailles pendant la courte vie où elles se dépêchent tant de manger.

Et on les contemple de concert, et aussi le vieux coq dégarni, usé jusqu’à la corde, et dont, à travers du duvet décollé apparaît à nu la cuisse caoutchouteuse, sombre comme une côtelette grillée. Celui-là approche de la couveuse blanche qui tantôt détourne la tête, d’un «non» sec, en donnant quelques coups assourdis de crécelle, tantôt l’épie avec les petits cadrans bleus émaillés de ses yeux.

—On est bien, dit Barque.

—Vise les petits canards, répond Volpatte. I’s sont boyautants.

On voit passer une file de canetons tout jeunes—presque encore des œufs à pattes,—et dont la grande tête tire en avant le corps chétif et boiteux, très vite, par la ficelle du cou. De son coin, le gros chien les suit aussi de son œil honnête, profondément noir, où le soleil, posé sur lui en écharpe, met une belle roue fauve.

Au delà de cette cour de ferme, par l’échancrure du mur bas, se présente le verger, dont un feutrage vert, humide et épais, recouvre la terre onctueuse, puis un écran de verdure avec une garniture de fleurs, les unes blanches comme des statuettes, les autres satinées et multicolores comme des nœuds de cravate. Plus loin, c’est la prairie, où l’ombre des peupliers étale des rayures vert noir et vert or. Plus loin encore, un carré de houblons, debout, suivi d’un carré de choux assis en rang par terre. On entend dans le soleil de l’air et dans le soleil de la terre, les abeilles qui travaillent musicalement, en conformité avec les poésies, et le grillon qui, malgré les fables, chante sans modestie et remplit à lui seul tout l’espace.

Là-bas, du faîte d’un peuplier descend, toute tourbillonnante, une pie qui, mi-blanche, mi-noire, semble un morceau de journal à moitié brûlé.

Les soldats s’étirent délicieusement sur un banc de pierre, les yeux demi-clos, et s’offrent au rayon qui, dans le creux de cette vaste cour, chauffe l’atmosphère comme un bain.

—Voilà dix-sept jours qu’on est là! Et on croyait qu’on allait s’en aller du jour au lendemain!

—On n’sait jamais! dit Paradis, en hochant la tête et en claquant la langue.

Par la poterne de la cour ouverte sur le chemin, on voit se promener une bande de poilus, le nez en l’air, gourmands de soleil, puis, tout seul, Tellurure: au milieu de la rue, il balance le ventre florissant dont il est propriétaire, et déambulant sur ses jambes arquées comme deux anses, crache tout autour de lui, abondamment, richement.

—On croyait aussi qu’on s’rait malheureux ici comme dans les autres cantonnements. Mais cette fois-ci, c’est le vrai repos, et par le temps qu’i’ dure, et par la chose qu’il est.

—Tu n’as pas trop d’exercice, pas trop d’corvées.

—Et, entre temps, tu viens ici, te prélasser.

Le vieux bonhomme entassé au bout du banc—et qui n’était autre que le grand-père au trésor aperçu le jour de notre arrivée—se rapprocha et leva le doigt.

—Quand j’étais jeune, j’étais bien vu des femmes, affirma-t-il en secouant le chef. J’en ai mouflé, des d’moiselles!

—Ah! fîmes-nous avec distraction, l’attention attirée, à travers ce bavardage sénile, par le profitable bruit de la charrette qui passait, chargée et pleine d’efforts.

—Maintenant, reprit le vieux, j’pense pus qu’à l’argent.

—Ah oui, c’ trésor que vous cherchez, papa.

—Bien sûr, dit le vieux paysan.

Il sentit l’incrédulité qui l’entourait.

Il se frappa la boîte crânienne avec son index, qu’il tendit ensuite vers la maison.

—T’nez c’te bête-là, fit-il, en désignant une bestiole obscure qui courait sur le plâtre. Qu’est c’qu’alle dit? Alle dit: J’suis l’araignée qui fait le fil de la Vierge.

Et l’antique bonhomme ajouta:

—Faut jamais juger c’qu’on fait, pa’c’qu’on n’peut pas juger c’qui arrive.

—C’est vrai, lui répondit poliment Paradis.

—Il est drôle, dit Mesnil André entre ses dents, tout en cherchant sa glace dans sa poche, pour contempler ses traits flattés par le beau temps.

—Il est louf, murmura Barque, béatement.

—J’vous quitte, dit le vieux, tourmenté, et ne tenant pas en place.

Il se leva pour aller à nouveau chercher son trésor. Il entra dans la maison à laquelle nos dos s’appuyaient; il laissa la porte ouverte et, par là, on aperçut dans la chambre, au pied de la cheminée géante, une petite fille qui jouait à la poupée si sérieusement que Volpatte réfléchit et dit:

—Alle a raison.

Les jeux des enfants sont de graves occupations. Il n’y a que les grandes personnes qui jouent.

Après avoir regardé passer les bêtes et les promeneurs, on regarde le temps qui passe, on regarde tout.

On voit la vie des choses, on assiste à la nature, mêlée aux climats, mêlée au ciel, teinte par les saisons. Nous nous sommes attachés à ce coin de pays où le hasard nous a maintenus, au milieu de nos perpétuels errements, plus longtemps et plus en paix qu’ailleurs, et ce rapprochement nous rend sensibles à toutes ses nuances. Déjà, le mois de septembre, lendemain d’août et veille d’octobre et qui est par sa situation le plus émouvant des mois, parsème les beaux jours de quelques fins avertissements. Déjà, on comprend ces feuilles mortes qui courent sur les pierres plates comme une bande de moineaux.

...En vérité, on s’est habitué, ces lieux et nous, à être ensemble. Tant de fois transplantés, nous nous implantonsici, et nous ne pensons plus réellement au départ, même lorsque nous en parlons.

—La onzième Division est bien restée un mois et demi au repos, dit Volpatte.

—Et le 375e, donc, neuf semaines! reprend Barque, irréfutablement.

—Pour moi, nous resterons pour le moins autant, pour le moins, je dis.

—On finirait bien la guerre ici...

Barque s’attendrit et n’est pas loin de le croire:

—Après tout, elle finira bien un jour, quoi!

—Après tout!... redisent les autres.

—Evidemment, on n’sait jamais, fait Paradis.

Il dit cela faiblement, sans grande conviction. Pourtant c’est une parole contre laquelle il n’y a rien à répondre. On la répète doucement, on s’en berce comme d’une vieille chanson.

**    *

Farfadet nous a rejoints depuis un moment. Il s’est placé près de nous, un peu à l’écart cependant, et s’est assis, les poings au menton, sur une cuve renversée.

Celui-là est plus solidement heureux que nous. On le sait bien; lui aussi le sait bien: relevant la tête, il a regardé successivement du même œil lointain, le dos du vieux qui allait à la chasse de son trésor, et notre groupe qui parlait de ne plus s’en aller! Sur notre délicat et sentimental compagnon brille une sorte de gloire égoïste qui en fait un être à part, le dore et l’isole de nous, malgré lui, comme des galons qui lui seraient tombés du ciel.

Son idylle avec Eudoxie a continué ici. Nous en avons eu des preuves, et même, une fois, il en a parlé.

Elle n’est pas loin, et ils sont bien près l’un de l’autre... Ne l’ai-je point vue passer, l’autre soir, le long du mur du presbytère, la chevelure mal éteinte par une mantille, allant visiblement à un rendez-vous, ne l’ai-je point vue,se hâtant, penchée et commençant déjà à sourire?... Bien qu’il n’y ait encore entre eux que des promesses et des certitudes, elle est à lui, et c’est lui l’homme qui la tiendra dans ses bras.

Et puis, il va nous quitter: il va être appelé à l’arrière, à l’Etat-major de la Brigade, où on a besoin d’un malingre qui sache se servir de la machine à écrire. C’est officiel, c’est écrit. Il est sauvé: le sombre futur, que les autres n’osent pas envisager, est précis et clair pour lui.

Il regarde une fenêtre ouverte, qui donne sur le trou noir d’une chambre quelconque, là-bas; il s’éblouit de cette ombre de chambre: il espère, il vit double. Il est heureux; car le bonheur prochain, qui n’existe pas encore, est le seul ici-bas qui soit réel.

Aussi un pauvre mouvement d’envie naît autour de lui.

—On n’sait jamais! murmure Paradis à nouveau, mais sans plus de conviction que les autres fois qu’il a proféré dans l’étroitesse de notre décor d’aujourd’hui, ces mots démesurés.

Barque, le lendemain, prit la parole et dit:

—J’vas t’expliquer ce qui en est. Y en a qui gou...

Un féroce coup de sifflet coupa son explication, net, à cette syllabe.

On était dans une gare, sur un quai. Une alerte nous avait, dans la nuit, arrachés au sommeil et au village, et on avait marché jusqu’ici. Le repos était fini; on changeait de secteur; on nous lançait ailleurs. On avait disparu de Gauchin à la faveur des ténèbres, sans voir les choses et les gens, sans leur dire adieu du regard, sans en emporter une dernière image.

...Une locomotive manœuvrait, proche à nous coudoyer, et elle braillait à pleins poumons. Je vis la bouche de Barque, bouchée par la vocifération de cette voisine colossale, prononcer un juron: et j’apercevais grimacer, en proie à l’impuissance et à l’assourdissement, les autres faces, casquées et ceinturées de jugulaires,—car nous étions sentinelles dans cette gare.

—Après toi! glapit Barque, furieux, en s’adressant au sifflet empanaché.

Mais le terrible appareil continuait de plus belle à renfoncer impérieusement les paroles dans les gorges. Quandil se tut, et que son écho tinta dans nos oreilles, le fil du discours était rompu à jamais, et Barque se contenta de conclure brièvement:

—Oui.

Alors, on regarda autour de soi.

On était perdus dans une espèce de ville.

Des rames de wagons interminables, des trains de quarante à soixante voitures, formaient comme des rangées de maisons aux façades sombres, basses et identiques, séparées par des ruelles. Devant nous, longeant l’agglomération des maisons roulantes, la grande ligne, la rue sans bornes où les rails blancs disparaissaient à une extrémité et à une autre, dévorés par l’éloignement. Des tronçons de trains, des trains entiers, en grandes colonnes horizontales, s’ébranlaient, se déplaçaient et se replaçaient. On entendait de toutes parts le martèlement régulier des convois sur le sol cuirassé, des sifflements stridents, le tintement de la cloche d’avertissement, le fracas métallique et plein, des colosses cubiques qui ajustaient leurs moignons d’acier, avec des contre-coups de chaînes et des retentissements dans la longue carcasse vertébrée du convoi. Au rez-de-chaussée du bâtiment qui s’élevait au centre de la gare, comme une mairie, le grelot précipité du télégraphe et du téléphone roulait, ponctué d’éclats de voix. Tout autour, sur le sol charbonneux: les hangars à marchandises, les magasins bas dont on entrevoyait par les porches les intérieurs encombrés, les cabanes des aiguilleurs, le hérissement des aiguilles, les colonnes à eau, les pylônes de fer à claire-voie dont les fils réglaient le ciel comme du papier à musique; par-ci par-là, les disques, et, surmontant dans la nue cette cité sombre et plate, deux grues à vapeur semblables à des clochers.

Plus loin, dans des terrains vagues et des emplacements vides, aux alentours du dédale des quais et des bâtisses, stagnaient des voitures militaires et des camions et s’alignaient des files de chevaux, à perte de vue.

—Tu parles d’un business que ça va être!

—Tout le corps d’armée qu’on commence d’embarquer à c’ soir!

—Tiens, en v’là qui arrivent.

Un nuage, qui couvrait un tremblement bruyant de roues et un roulement de sabots de chevaux, approchait grossissant dans l’avenue de la gare qu’on embrassait par l’enfilée des constructions.

—Y a déjà des canons d’embarqués.

Sur des wagons plats là-bas, entre deux longs dépôts pyramidaux de caisses, on voyait, en effet, des profils de roues, et des becs effilés de pièces. Caissons, canons et roues étaient bariolés, tigrés, de jaune, de marron et de vert.

—I’s sont camouflés. Là-bas, y a bien des chevaux qui sont peints. Tiens, pige çui-là, là, qu’a les pattes larges qu’on dirait qu’il a des pantalons? Eh ben, l’était blanc et on y a foutu une peinture pour qu’i’ change sa couleur.

Le cheval en question se tenait à l’écart des autres, qui semblaient s’en méfier, et présentait une teinte grisâtre jaunâtre, manifestement mensongère.

—L’pauv’ bougre! dit Tulacque.

—Tu vois, les bourins, dit Paradis, non seulement on les fait tuer, mais on les emmerde.

—C’est pour leur bien, que veux-tu!

—Eh oui, nous aussi, c’est pour not’ bien!

Sur le soir, des soldats arrivèrent. De tous côtés, il en coulait vers la gare. On voyait des gradés sonores courir sur le front des files. On limitait les débordements d’hommes et on les enserrait le long des barrières ou dans des carrés palissadés, un peu partout. Les hommes formaient les faisceaux, déposaient leurs sacs et, n’ayant pas le droit de sortir, attendaient, enterrés côte à côte dans la pénombre.

Les arrivées se succédaient avec une ampleur croissante, à mesure que le crépuscule s’accentuait. En mêmetemps que les troupes, affluaient des automobiles. Ce fut bientôt un grondement sans arrêt: des limousines, au milieu d’une gigantesque marée de petits, de moyens et de gros camions. Tout cela se rangeait, se calait, se tassait dans des emplacements désignés. Un vaste murmure de voix et de bruits divers sortait de cet océan d’êtres et de voitures qui battait les abords de la gare et commençait à s’y infiltrer par endroits.

—C’est rien ça encore, dit Cocon, l’homme-statistique. Rien qu’à l’Etat-Major du Corps d’Armée, il y a trente autos d’officier, et tu sais pas, ajouta-t-il, combien i’ faudra de trains de cinquante wagons pour embarquer tout le Corps—bonhommes et camelote—sauf, bien entendu, les camions, qui rejoindront le nouveau secteur avec leurs pattes? N’ cherche pas, bec d’amour. Il en faudra quatre-vingt-dix.

—Ah! zut alors! Et y en a trente-trois, d’Corps?

—Y en a même trente-neuf, pouilleux!

L’agitation augmente. La gare se peuple et se surpeuple. Aussi loin que l’œil peut discerner une forme ou un spectre de forme, c’est un tohu-bohu et une organisation mouvementée comme une panique. Toute la hiérarchie des gradés s’éploie et donne, passe, repasse, comme des météores, et, agitant des bras où brillent les galons, multiplie les ordres et les contre-ordres que portent, en se faufilant, les plantons et les cyclistes; les uns lents, les autres évoluant en traits rapides comme des poissons dans l’eau.

Voilà le soir, décidément. Les taches formées par les uniformes des poilus groupés autour des monticules des faisceaux deviennent indistinctes et se mêlent à la terre, puis leur foule est décelée seulement par la lueur des pipes et des cigarettes. A certains endroits au bord des groupements, la suite ininterrompue des petits points clairs festonne l’obscurité comme une banderole illuminée de rue en fête.

Sur cette étendue confuse et houleuse, les voix mélangéesfont le bruit de la mer qui se brise sur le rivage; et, surmontant ce murmure sans limites, des ordres encore, des cris, des clameurs, le remue-ménage de quelque déballage et de quelque transbordement, des fracas de marteaux-pilons redoublant leur sourd effort parmi les ombres, et des rugissements de chaudières.

Dans l’immense assombrissement, plein d’hommes et de choses, partout, les lumières commencent à s’allumer.

Ce sont les lampes électriques des officiers et des chefs de détachement, et les lanternes à acétylène des cyclistes qui promènent en zig-zag, çà et là, leur point intensément blanc et leur zone de résurrection blafarde.

Un phare à acétylène éclôt, aveuglant, et répand un dôme de jour. D’autres phares trouent et déchirent le gris du monde.

La gare prend alors un aspect fantastique. Des formes incompréhensibles surgissent et plaquent le bleu noir du ciel. Des amoncellements s’ébauchent, vastes comme les ruines d’une ville. On perçoit le commencement de files démesurées de choses qui s’enfoncent dans la nuit. On devine des masses profondes dont les premiers reliefs jaillissent d’un gouffre d’inconnu.

A notre gauche, des détachements de cavaliers et de fantassins s’avancent toujours comme une inondation épaisse. On entend se propager le brouillard des voix. On voit quelques rangs se dessiner dans un coup de lumière phosphorescente ou une lueur rouge, et on prête l’oreille à de longues traînées de rumeurs.

Dans des fourgons dont on perçoit, à la flamme tournoyante et nuageuse des torches, les masses grises et les gueules noires, des tringlots embarquent des chevaux à l’aide de plans inclinés. Ce sont des appels, des exclamations, un piétinement frénétique de lutte, et les furibonds tapements de sabots d’une bête rétive—insultée par son conducteur—contre les panneaux du fourgon où on l’a claustrée.

A côté, on transporte des voitures sur des wagons-tombereaux.Un fourmillement encercle une colline de bottes de fourrage. Une multitude éparse s’acharne sur d’énormes assises de ballots.

—V’là trois heures qu’on est sur son pivot, soupire Paradis.

—Et ceux-là, qui c’est?

On voit dans des échappées de lumière une bande de lutins, entourés de vers luisants, poindre et disparaître emportant de bizarres instruments.

—C’est la Section de projecteurs, dit Cocon.

—Te v’là en songement, toi, camarade, qu’est-ce que tu songes?

—Il y a quatre Divisions, à cette heure, au Corps d’Armée, répond Cocon. Ça change: quelquefois c’est trois, des fois, c’est cinq. Pour le moment, c’est quatre. Et chacune de nos divisions, reprend l’homme-chiffre que notre escouade a la gloire de posséder, renferme trois R. I.—régiments d’infanterie;—deux B. C. P.—bataillons de chasseurs à pied; un R. I. T.—régiment d’infanterie territoriale—sans compter les régiments spéciaux, Artillerie, Génie, Train, etc., sans non plus compter l’Etat-major de la D. I. et les services non embrigadés, rattachés directement à la D. I. Un régiment de ligne à trois bataillons occupe quatre trains: un pour l’E. M., la Compagnie de mitrailleuses et la C. H. R. (compagnie hors rang), et un par bataillon. Toutes les troupes n’embarqueront pas ici: les embarquements s’échelonneront sur la ligne selon le lieu des cantonnements et la date des relèves.

—J’ suis fatigué, dit Tulacque. On mange pas assez du consistant, vois-tu. On s’ tient debout parce que c’est la mode, mais on n’a plus d’ force ni d’ verdure.

—Je m’ suis renseigné, reprend Cocon. Les troupes, les vraies troupes, ne s’embarqueront qu’à partir du milieu de la nuit. Elles sont encore rassemblées çà et là dans les villages à dix kilomètres à la ronde. C’est d’abord tous les services du Corps d’Armée qui partirontet les E. N. E.—éléments non endivisionnés, explique obligeamment Cocon, c’est-à-dire rattachés directement au C. A.

«Parmi les E. N. E., tu ne verras pas le Ballon, ni l’Escadrille: c’est des trop gros meubles, qui naviguent par leurs seuls moyens avec leur personnel, leurs bureaux, leurs infirmeries. Le régiment de chasseurs est un autre de ces E. N. E.

—Y a pas d’ régiment de chasseurs, dit étourdiment Barque. C’est des bataillons. Vu qu’on dit: tel bataillon de chasseurs.

On voit dans l’ombre Cocon hausser ses épaules noires et ses lunettes jeter un éclair méprisant.

—T’as vu ça, bec de cane? Eh bien, tu sauras, si t’es si malin, qu’les chasseurs à pied et les chasseurs à cheval, ça fait deux.

—Zut! dit Barque, j’oubliais les à cheval.

—Que ça! fit Cocon. Comme E. N. E. du Corps d’Armée, y a l’Artillerie de Corps, c’est-à-dire l’artillerie centrale qui est en plus de celle des divisions. Elle comprend l’A. L.—artillerie lourde,—l’A. T.—artillerie de tranchées,—les P. A.—parcs d’artillerie,—les auto-canons, les batteries contre-avions, est-ce que je sais! Il y a le Génie, la Prévôté, à savoir le service des cognes à pied et à cheval, le Service de Santé, le Service vétérinaire, un escadron du Train des équipages, un régiment territorial pour la garde et les corvées du Q. G.—Quartier Général,—le Service de l’Intendance (avec le Convoi administratif, qu’on écrit C. V. A. D. pour ne pas l’écrire C. A. comme le Corps d’Armée).

«Il y a aussi le Troupeau de Bétail, le Dépôt de Remonte, etc.; le Service Automobile,—tu parles d’une ruche de filons dont j’pourrais t’parler pendant une heure si j’voulais,—le Payeur, qui dirige les Trésors et Postes, le Conseil de Guerre, les Télégraphistes, tout le Groupe électrogène. Tout ça a des directeurs, des commandants, des branches et des sous-branches, et c’estpourri de scribes, de plantons et d’ordonnances, et tout l’bazar à la voile. Tu vois d’ici au milieu d’quoi s’trouve un général commandant de Corps!».

A ce moment nous fûmes environnés par un groupe de soldats porteurs, en plus de leur harnachement, de caisses et de paquets ficelés dans du papier, qu’ils traînaient cahin-caha et posèrent à terre en faisant: ouf.

—C’est les secrétaires d’Etat-Major. Ils font partie du Q. G.—du Quartier Général—c’est-à-dire de quelque chose comme la suite du Général. Ils trimballent, quand ils déménagent, leurs caisses d’archives, leurs tables, leurs registres et toutes les petites saletés qu’il leur faut pour leurs écritures. Tiens, tu vois, ça, c’est une machine à écrire que ces deux-là—ce vieux papa et c’petit boudin—emportent, la poignée enfilée dans un fusil. Ils sont en trois bureaux, et il y a aussi la Section du Courrier, la Chancellerie, la S. T. C. A.—Section Topographique du Corps d’Armée—qui distribue les cartes aux divisions et fait des cartes et des plans, d’après les aéros, les observateurs et les prisonniers. C’est les officiers de tous les bureaux qui, sous les ordres d’un sous-chef et d’un chef—deux colons—forment l’Etat-Major du C. A. Mais le Q. G. proprement dit, qui comprend aussi des ordonnances, des cuisiniers, des magasiniers, des ouvriers, des électriciens, des gendarmes, et les cavaliers de l’Escorte, est commandé par un commandant.

A ce moment, nous recevons un terrible renfoncement collectif.

—Eh! attention! rangez-vous! crie, en guise d’excuse, un homme qui, aidé de plusieurs autres, pousse une voiture vers les wagons.

Le travail est laborieux. Le sol est en pente et la voiture, dès qu’on cesse de s’arc-bouter contre elle et de se cramponner aux roues, recule. Les hommes sombres se pressent sur elle en grinçant et grondant, comme sur un monstre, au sein des ténèbres.

Barque, tout en se frottant les reins, interpelle un des équipiers forcenés:

—Penses-tu y arriver, vieux canard?

—Nom de Dieu! brame celui-ci, tout à son affaire, gare à ce pavé! Vous allez m’fusiller ma bagnole!

Dans un brusque mouvement il bouscule à nouveau Barque, et, cette fois, le prend à partie:

—Pourquoi qu’t’es là, dedans d’fumier, outil!

—Non, mais tu s’rais pas alcoolique? riposte Barque. Pourquoi qu’j’suis là! Elle est bonne, celle-là! Dis donc, bande de poux, tu m’la copieras!

—Rangez-vous! crie une voix nouvelle qui conduit des hommes pliés sous des faix disparates mais pareillement écrasants...

On ne peut plus rester nulle part. On gêne partout. On avance, on se disperse, on recule dans cette mêlée.

—En plus, j’le dis, continue Cocon, impassible comme un savant, il y a les Divisions, organisées chacune à peu près comme un Corps d’Armée...

—Oui, on sait, passe la main!

—Il en fait un chambard, c’tréteau, dans son écurie à roulettes, constate Paradis. Ça doit être la belle-mère d’un autre.

—C’est, j’parie, l’tétard du major, çui que l’véto disait qu’ c’était un veau en train de d’venir une vache.

—C’est bien organisé tout d’même tout ça, y a pas à dire! admire Lamuse, refoulé par un flot d’artilleurs portant des caisses.

—C’est vrai, concède Marthereau, pour conduire tout c’fourbi à la voile, faut pas être une bande de navets, et pas non plus une bande de flans... Bon Dieu, fais attention où c’que tu poses tes ribouis maudits, peau d’tripe, bête noire!

—Tu parles d’un déménagement. Quand j’m’ai installé à Marcoussis avec ma famille, ça a fait moins d’chichi. C’est vrai qu’ j’ suis pas chichiard non plus.

On se tait et alors on entend Cocon qui dit:

—Pour voir passer toute l’armée française qui tient les lignes—je ne parle pas de c’qui est installé en arrière, où il y a deux fois plus d’hommes encore, et des services comme des ambulances qu’ont coûté 9 millions et qui vous évacuent des 7.000 malades par jour—pour la voir passer dans des trains de soixante wagons qui se suivraient sans arrêt à un quart d’heure d’intervalle, il faudrait quarante jours et quarante nuits.

—Ah! disent-ils.

Mais c’est trop pour leur imagination; ils se désintéressent, se dégoûtent de la grandeur de ces chiffres. Ils bâillent, et suivent d’un œil larmoyant dans le bouleversement des galopades, des cris, de la fumée, des mugissements, des lueurs et des éclairs,—au loin, sur un embrasement de l’horizon, la ligne terrible du train blindé qui passe.


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