XILE CHIEN

[A]J’ai changé le nom de ce soldat, ainsi que celui du village. H.B.

[A]J’ai changé le nom de ce soldat, ainsi que celui du village. H.B.

—On voit un peu d’ sang par terre quand on r’garde, dit un homme penché.

—Y a tout eu, reprit un autre, la cérémonie depuis A jusqu’à Z, le colonel à cheval, la dégradation; puis on l’a attaché, à c’ petit poteau bas, c’ poteau d’ bestiaux. Il a dû être forcé de s’ mettre à genoux ou de s’asseoir par terre avec un petit poteau pareil.

—Ça s’ comprendrait pas, fit un troisième après un silence, s’il n’y avait pas cette chose de l’exemple que disait le sergent.

Sur le poteau, il y avait, gribouillées par les soldats, des inscriptions et des protestations. Une croix de guerre grossière, découpée en bois, y était clouée et portait: «A Cajard, mobilisé depuis août 1914, la France reconnaissante.»

En rentrant au cantonnement, je vis Volpatte, entouré, qui parlait. Il racontait quelque nouvelle anecdote de son voyage chez les heureux.

Il faisait un temps épouvantable. L’eau et le vent assaillaient les passants, criblaient, inondaient et soulevaient les chemins.

De retour de corvée, je regagnais notre cantonnement, à l’extrémité du village. A travers la pluie épaisse, le paysage de ce matin-là était jaune sale, le ciel tout noir—couvert d’ardoises. L’averse fouettait l’abreuvoir avec ses verges. Le long des murs, des formes se rapetissaient et filaient, pliées, honteuses, en barbotant.

Malgré la pluie, la basse température et le vent aigu, un attroupement s’agglomérait devant la poterne de la ferme où nous logions. Les hommes serrés là, dos à dos, formaient, de loin, comme une vaste éponge grouillante. Ceux qui voyaient, par-dessus les épaules et entre les têtes, écarquillaient les yeux et disaient:

—Il en a du fusil, le gars!

—Pour n’avoir pas les grolles, i’ n’a point les grolles!

Puis les curieux s’éparpillèrent, le nez rouge et la face trempée, dans l’averse qui cinglait et la bise qui pinçait, et, laissant retomber leurs mains qu’ils avaient levées au ciel d’étonnement, ils les enfonçaient dans leurs poches.

Au centre, demeura, strié de pluie, le sujet du rassemblement:Fouillade, le torse nu, qui se lavait à grande eau.

Maigre comme un insecte, agitant de longs bras minces, frénétique et tumultueux, il se savonnait et s’aspergeait la tête, le cou et la poitrine jusqu’au grillage proéminent de ses côtes. Sur sa joue creusée en entonnoir l’énergique opération avait étalé une floconneuse barbe de neige, et elle accumulait sur le sommet de son crâne une visqueuse toison que la pluie perforait de petits trous.

Le patient utilisait, en guise de baquet, trois gamelles qu’il avait remplies d’eau trouvée on ne savait où dans ce village où il n’y en avait pas, et, comme il n’existait nulle part, dans l’universel ruissellement céleste et terrestre, de place propre pour poser quoi que ce fût, il fourrait, après usage, sa serviette dans la ceinture de son pantalon, et mettait, chaque fois qu’il s’en était servi, son savon dans sa poche.

Ceux qui étaient encore là admiraient cette gesticulation épique au sein des intempéries, et répétaient en hochant la tête:

—C’est une maladie de propreté qu’il a.

—Tu sais qu’i’ va avoir une citation, qu’on dit, pour l’affaire du trou d’obus avec Volpatte.

—Ben, mon vieux cochon, les a pas volées, ses citations!

Et on mêlait, sans bien s’en rendre compte, les deux exploits, celui de la tranchée et celui-là, et on le regardait comme le héros du jour, tandis qu’il soufflait, reniflait, haletait, rauquait, crachait, essayait de s’essuyer sous la douche aérienne, par coups rapides et comme par surprise, puis, enfin, se rhabillait.

**    *

Une fois lavé, il a froid.

Il tourne sur place et se poste, debout, à l’entrée de lagrange où l’on gîte. La bise glaciale tache et placarde la peau de sa longue face creuse et basanée, tire des larmes de ses yeux et les éparpille sur ses joues grillées jadis par le mistral; et son nez aussi pleure et pleuvote.

Vaincu par la morsure continue du vent qui l’attrape aux oreilles, malgré son cache-nez noué autour de sa tête, et aux mollets malgré les bandes jaunes dont ses jambes de coq sont écaillées, il rentre dans la grange, mais il en ressort aussitôt, en roulant des yeux féroces et en murmurant: «Pute de moine!» et: «Voleur!» avec l’accent qui éclôt aux gosiers à mille kilomètres d’ici, dans le coin de terre d’où la guerre l’exila.

Et il reste debout, dehors, dépaysé plus qu’il ne le fut jamais dans ce décor septentrional. Et le vent vient, se glisse en lui, et revient, avec de brusques mouvements, secouer et malmener ses formes décharnées et légères d’épouvantail.

C’est qu’elle est quasi inhabitable—coquine de Dious!—la grange qu’on nous a assignée pour vivre pendant cette période de repos. Cet asile s’enfonce, ténébreux, suintant et étroit comme un puits. Toute une moitié en est inondée—on y voit surnager des rats—et les hommes sont massés dans l’autre moitié. Les murs, faits de lattes agglutinées par de la boue séchée, sont cassés, fendus, percés, sur tout le pourtour, et largement troués dans le haut. On a bouché tant bien que mal, la nuit où l’on est arrivé—jusqu’au matin—les lézardes qui sont à portée de la main, en y fourrant des branches feuillues et des claies. Mais les ouvertures du haut et du toit sont toujours béantes. Alors qu’un faible jour impuissant y demeure suspendu, le vent, au contraire, s’y engouffre, s’y aspire de tous côtés, de toute sa force, et l’escouade subit la poussée d’un éternel courant d’air.

Et quand on est là, on demeure planté debout, dans cette pénombre bouleversée, à tâtonner, à grelotter et à geindre.

Fouillade, qui est rentré encore une fois, aiguillonné par le froid, regrette de s’être lavé. Il a mal aux reins et dans le côté, il voudrait faire quelque chose, mais quoi?

S’asseoir? Impossible. C’est trop sale, là-dedans: la terre et les pavés sont enduits de boue, et la paille disposée pour le couchage est tout humide à cause de l’eau qui s’y infiltre et des pieds qui s’y décrottent. De plus, si l’on s’assoit, on gèle, et si on s’étend sur la paille, on est incommodé par l’odeur du fumier et égorgé par les émanations ammoniacales... Fouillade se contente de regarder sa place en bâillant à décrocher sa longue mâchoire qu’allonge une barbiche où l’on verrait des poils blancs si le jour était vraiment le jour.

—Les autres copains et poteaux, dit Marthereau, faut pas croire qu’i’ soyent mieux ni plus bien que nous. Après la soupe, j’ai été voir un gibier à la onzième, dans la ferme, près de l’infirmerie. Il faut enjamber de l’autre côté d’un mur par une échelle trop courte—tu parles d’un coup de ciseaux, remarque Marthereau qui est court sur pattes—et une fois qu’t’es dans c’ poulailler et c’clapier, t’es bousculé et pigné par tout un chacun et tu gênes tout un chacun. Tu sais pas où mett’ tes pommes. J’suis filé de là en ripant.

—J’ai voulu, moi, dit Cocon, quand on a été quitte de becqueter, entrer chez l’forgeron pomper quelque chose de chaud, en l’achetant. Hier, i’ vendais du jus, mais des cognes sont passés là ce matin: le bonhomme a la tremblote et il a fermé sa porte à clef.

Fouillade les a vus rentrer la tête basse et venir s’échouer au pied de leur litière.

Lamuse a essayé de nettoyer son fusil. Mais on ne peut pas nettoyer son fusil ici, même en s’installant par terre, près de la porte, même en soulevant la toile de tente mouillée, dure et glacée, qui pend devant comme une stalactite: il fait trop sombre.

—Et pis, ma vieille, si tu laisses tomber une vis, tupeux t’ mettre la corde pour la retrouver, surtout qu’on est bête de ses pattes quand on a froid.

—Moi, j’aurais des choses à coudre, mais, salut!

Reste une alternative: s’étendre sur la paille, en s’enveloppant la tête dans un mouchoir ou une serviette pour s’isoler de la puanteur agressive qu’exhale la fermentation de la paille, et dormir. Fouillade qui n’est, aujourd’hui, ni de corvée, ni de garde, et est maître de tout son temps, s’y décide. Il allume une bougie pour chercher dans ses affaires, dévide le boyau d’un cache-nez, et on voit ses formes étiques, découpées en noir, qui se plient et se déplient.

—Aux patates, là-dedans, mes petits agneaux! brame à la porte, dans une forme encapuchonnée, une voix sonore.

C’est le sergent Henriot. Il est bonhomme et malin, et tout en plaisantant avec une grossièreté sympathique, il surveille l’évacuation du cantonnement à cette fin que personne ne tire au flanc. Dehors, dans la pluie infinie, sur la route coulante, s’égrène la deuxième section, racolée, elle aussi, et poussée au travail par l’adjudant. Les deux sections se mêlent. On grimpe la rue, on gravit le monticule de terre glaise où fume la cuisine roulante.

—Allons, mes enfants, jetons-en un coup, c’est pas long quand tout le monde s’y met... Allons, qu’est-ce t’as à rouspéter, encore, toi? Ça sert à rien.

Vingt minutes après, on rentre au trot. Dans la grange, on ne touche plus en tâtonnant que des choses et des formes trempées, humides et frigides, et une âcre senteur de bête mouillée s’ajoute aux exhalaisons du purin que renferment nos lits.

On se rassemble, debout, autour des madriers qui soutiennent la grange, et autour des filets d’eau qui tombent verticalement des trous du toit—vagues colonnes au vague piédestal d’éclaboussements.

—Les voilà! crie-t-on.

Deux masses, successivement, bouchent la porte, saturées d’eau et qui s’égouttent: Lamuse et Barque sontallés à la recherche d’un brasero. Ils reviennent de cette expédition, complètement bredouilles, hargneux et farouches: «Pas l’ombre d’un fourneau. D’ailleurs ni bois ni charbon, même en se ruinant pour.»

Impossible d’avoir du feu.

—La commande, elle est loupée, et là où j’ai pas réussi, personne réussira, dit Barque avec un orgueil que cent exploits justifient.

On reste immobile, on se déplace lentement, dans le peu d’espace qu’on a, assombris par tant de misère.

—A qui c’ journal?

—Ch’est à mi, dit Bécuwe.

—Qu’est-c’ qui chante? Ah, zut, on peut pas lire dans c’te nuit!

—I’s disent comme cha, qu’à ch’ t’heure, on a fait tout ch’ qu’i fallait pour l’ soldats, et les récaufir dans s’tranchées. I’s ont toudi ch’qu’i leur faut, et d’lainages, et d’ kemises, d’ fourneaux, d’ brasos et d’ carbon à pleins tubins. Et qu’ ch’est comme cha dans l’tranchées d’première ligne.

—Ah! tonnerre de Dieu! ronchonnent quelques-uns des pauvres prisonniers de la grange, et ils montrent le poing au vide du dehors et au papier du journal.

**    *

Mais Fouillade se désintéresse de ce qu’on dit. Il a plié dans l’ombre sa grande carcasse de don Quichotte bleuâtre et tendu son cou sec tressé de cordes à violon. Quelque chose est là, par terre, qui l’attire.

C’est Labri, le chien de l’autre escouade.

Labri, vague berger mâtiné à queue coupée, est couché en rond sur une toute petite litière de poussière de paille.

Il le regarde et Labri le regarde.

Bécuwe s’approche et, avec son accent chantant des environs de Lille:

—Il minge pas s’pâtée. Il va pas, ch’tiot kien. Eh! Labri, qu’ch’qu’to as? V’là tin pain, tin viande. R’vêt’ cha.Cha est bon, deslo qu’est dans t’tubin... I’ s’ennuie, i’ souffre. Un d’ch’matin, on l’r’trouvera, ilo, crévé.

Labri n’est pas heureux. Le soldat à qui il est confié est dur pour lui et le malmène volontiers, et, par ailleurs, ne s’en préoccupe guère. L’animal est attaché toute la journée. Il a froid, il est mal, il est abandonné. Il ne vit pas sa vie. Il a, de temps en temps, des espoirs de sortie en voyant qu’on s’agite autour de lui, il se lève en s’étirant et ébauche un frétillement de queue. Mais c’est une illusion, et il se recouche, en regardant exprès à côté de sa gamelle presque pleine.

Il s’ennuie, il se dégoûte de l’existence. Même s’il évite la balle ou l’éclat auquel il est tout aussi exposé que nous, il finira par mourir ici.

Fouillade étend sa maigre main sur la tête du chien; celui-ci le dévisage à nouveau. Leurs deux regards sont pareils, avec cette différence que l’un vient d’en haut et l’autre d’en bas.

Fouillade s’est assis tout de même—tant pis!—dans un coin, les mains protégées par les plis de sa capote, ses longues jambes refermées comme un lit pliant.

Il songe, les yeux clos sous ses paupières bleutées. Il revoit. C’est un de ces moments où le pays dont on est séparé prend, dans le lointain, des douceurs de créature. L’Hérault parfumé et coloré, les rues de Cette. Il voit si bien, de si près, qu’il entend le bruit des péniches du Canal du Midi et des déchargements des docks, et que ces bruits familiers l’appellent distinctement.

En haut du chemin qui sent le thym et l’immortelle si fort que cette odeur vient dans la bouche et est presque un goût, au milieu du soleil, dans une bonne brise toute parfumée et chauffée, qui n’est que le coup d’aile des rayons, sur le mont Saint-Clair, fleurit et verdoie la baraquette des siens. De là, on voit en même temps, se rejoignant, l’étang de Thau, qui est vert bouteille, et la mer Méditerranée, qui est bleu ciel, et on aperçoit aussi quelquefois,au fond du ciel indigo, le fantôme découpé des Pyrénées.

C’est là qu’il est né, qu’il a grandi, heureux, libre. Il jouait, sur la terre dorée et rousse, et même il jouait au soldat. L’ardeur de manier un sabre de bois animait ses joues rondes qui sont maintenant ravinées et comme cicatrisées... Il ouvre les yeux, regarde autour de lui, hoche la tête, et s’adonne au regret du temps où il avait un sentiment pur, exalté, ensoleillé, de la guerre et de la gloire.

L’homme met sa main devant ses yeux, pour retenir la vision intérieure.

Maintenant, c’est autre chose.

C’est là-haut, au même endroit, que, plus tard, il a connu Clémence. La première fois, elle passait, luxueuse de soleil. Elle portait dans ses bras une javelle de paille et elle lui est apparue si blonde qu’à côté de sa tête la paille avait l’air châtain. La seconde fois, elle était accompagnée d’une amie. Elles s’étaient arrêtées toutes les deux pour l’observer. Il les entendit chuchoter et se tourna vers elles. Se voyant découvertes, les deux jeunes filles se sauvèrent en froufroutant, avec un rire de perdrix.

Et c’est là aussi, qu’ils ont tous les deux, ensuite, établi leur maison. Sur le devant court une vigne qu’il soigne en chapeau de paille, quelle que soit la saison. A l’entrée du jardin se tient le rosier qu’il connaît bien et qui ne se sert de ses épines que pour essayer de le retenir un peu quand il passe.

Retournera-t-il près de tout cela? Ah! il a vu trop loin au fond du passé, pour ne pas voir l’avenir dans son épouvantable précision. Il songe au régiment décimé à chaque relève, aux grands coups durs qu’il y a eu et qu’il y aura, et aussi à la maladie, et aussi à l’usure...

Il se lève, s’ébroue, pour se débarrasser de ce qui fut et de ce qui sera. Il retombe au milieu de l’ombre glacée et balayée par le vent, au milieu des hommes épars et décontenancés qui, à l’aveugle, attendent le soir; ilretombe dans le présent, et continue à frissonner.

Deux pas de ses longues jambes le font buter sur un groupe où, pour se distraire et se consoler, à mi-voix on parle mangeaille.

—Chez moi, dit quelqu’un, on fait des pains immenses, des pains ronds, grands comme des roues de voiture, tu parles!

Et l’homme se donne la joie d’écarquiller les yeux tout grands, pour voir les pains de chez lui.

—Chez nous, intervient le pauvre méridional, les repas de fêtes sont si longs, que le pain, frais au commencement, est rassis à la fin!

—Y a un p’tit vin... I’ n’a l’air de rien, ce p’tit vin d’ chez nous, eh bien, mon vieux, s’ i’ n’a pas quinze degrés, i’ n’en a pa’ un!

Fouillade parle alors d’un rouge presque violet, qui supporte bien le coupage, comme s’il avait été mis au monde pour ça.

—Nous, dit un Béarnais, y a l’ jurançon; mais l’ vrai, pas c’ qu’on t’vend pour jurançon et qui vient d’ Paris. Moi, j’ connais un des propriétaires justement.

—Si tu vas par là, dit Fouillade, j’ai chez moi les muscats de tout genre, de toutes les couleurs de la gamme, tu croirais des échantillons d’étoffes de soie. Tu viendrais chez moi un mois d’ temps que j’ t’en f’rais goûter chaque jour du pas pareil, mon pitchoun.

—Tu parles d’une noce! dit le soldat reconnaissant.

Et il arrive que Fouillade s’émotionne à ces souvenirs de vin où il se plonge et qui lui rappellent aussi la lumineuse odeur d’ail de sa table lointaine. Les émanations du gros bleu et des vins de liqueur délicatement nuancés lui montent à la tête, parmi la lente et triste tempête qui sévit dans la grange.

Il se remémore brusquement qu’établi dans le village où l’on cantonne est un cabaretier originaire de Béziers. Magnac lui a dit: «Viens donc me voir, mon camarade,un de ces quatre matins, on boira du vin de là-bas, macarelle! J’en ai quelques bouteilles que tu m’en diras des nouvelles.»

Cette perspective, tout d’un coup, éblouit Fouillade. Il est parcouru dans toute sa longueur d’un tressaillement de plaisir, comme s’il avait trouvé sa voie... Boire du vin du Midi et même de son Midi spécial, en boire beaucoup... Ce serait si bon de revoir la vie en rose, ne serait-ce qu’un jour! Hé oui, il a besoin de vin, et il rêve de se griser.

Incontinent, il quitte les parleurs pour aller de ce pas s’attabler chez Magnac.

Mais il se cogne à la sortie,—à l’entrée,—contre le caporal Broyer, qui va galopant dans la rue comme un camelot en criant à chaque ouverture:

—Au rapport!

La compagnie se rassemble et se forme en carré, sur la butte glaiseuse où la cuisine roulante envoie de la suie à la pluie.

—J’irai boire après le rapport, se dit Fouillade.

Et il écoute, distraitement, tout à son idée, la lecture du rapport. Mais si distraitement qu’il écoute, il entend le chef qui lit: «Défense absolue de sortir des cantonnements avant dix-sept heures, et après vingt heures», et le capitaine qui, sans relever le murmure circulaire des poilus, commente cet ordre supérieur:

—C’est ici le Quartier Général de la Division. Tant que vous y serez, ne vous montrez pas. Cachez-vous. Si le Général de Division vous voit dans la rue, il vous fera immédiatement mettre de corvée. Il ne veut pas voir un soldat. Restez cachés toute la journée au fond de vos cantonnements. Faites ce que vous voudrez, à condition qu’on ne vous voie pas, personne!

Et l’on rentre dans la grange.

**    *

Il est deux heures. Ce n’est que dans trois heures, quand il fera tout à fait nuit, que l’on pourra se risquer dehors sans être puni.

Dormir en attendant? Fouillade n’a plus sommeil; son espoir de vin l’a secoué. Et puis, s’il dort le jour, il ne dormira pas la nuit. Ça non! Rester les yeux ouverts, la nuit, c’est pire que le cauchemar.

Le temps s’assombrit encore. La pluie et le vent redoublent, dehors et dedans...

Alors quoi? si on ne peut ni rester immobile, ni s’asseoir, ni se coucher, ni se balader, ni travailler, quoi?

Une détresse grandissante tombe sur ce groupe de soldats fatigués et transis, qui souffrent dans leur chair et ne savent vraiment pas quoi faire de leur corps.

—Nom de Dieu, c’ qu’on est mal!

Ces abandonnés crient cela comme une lamentation, un appel au secours.

Puis, instinctivement, ils se livrent à la seule occupation possible ici-bas pour eux: faire les cent pas sur place pour échapper à l’ankylose et au froid.

Et les voilà qui se mettent à déambuler très vite, de long en large, dans ce local exigu qu’on a parcouru en trois enjambées, qui tournent en rond, se croisant, se frôlant, penchés en avant, les mains dans les poches, en tapant la semelle par terre. Ces êtres que cingle la bise jusque sur leur paille, semblent un assemblage de miséreux déchus des villes qui attendent, sous un ciel bas d’hiver, que s’ouvre la porte de quelque institution charitable. Mais la porte ne s’ouvrira pas pour ceux-là, sinon dans quatre jours, à la fin du repos, un soir, pour remonter aux tranchées.

Seul dans un coin, Cocon est accroupi. Il est dévoréde poux, mais, affaibli par le froid et l’humidité, il n’a pas le courage de changer de linge, et il reste là, sombre, immobile et mangé...

A mesure qu’on approche, malgré tout, de cinq heures du soir, Fouillade recommence à s’enivrer de son rêve de vin, et il attend, avec cette lueur à l’âme.

—Quelle heure est-il?... Cinq heures moins un quart... Cinq heures moins cinq... Allons!

Il est dehors dans la nuit noire. Par grands sautillements clapotants, il se dirige vers l’établissement de Magnac, le généreux et loquace Biterrois. Il a grand’peine à trouver la porte dans le noir et la pluie d’encre. Bon Diou, elle n’est pas éclairée! Bon Diou d’bon Diou, elle est fermée! La lueur d’une allumette, qu’abrite sa grande main maigre comme un abat-jour, lui montre la pancarte fatidique: «Etablissement consigné à la troupe.» Magnac, coupable de quelque infraction, a été exilé dans l’ombre et l’inaction!

Et Fouillade tourne le dos à l’estaminet devenu la prison du cabaretier solitaire. Il ne renonce pas à son rêve. Il ira ailleurs, ce sera du vin ordinaire, et il paiera, voilà tout.

Il met la main dans sa poche pour tâter son porte-monnaie. Il est là.

Il doit avoir trente-sept sous. Ce n’est pas le Pérou, mais...

Mais subitement, il sursaute et s’arrête net en s’envoyant une claque sur le front. Son interminable figure fait une affreuse grimace, masquée par l’ombre.

Non, il n’a plus trente-sept sous! Hé, couillon qu’il est! Il avait oublié la boîte de sardines qu’il a achetée la veille, tellement les macaronis gris de l’ordinaire le dégoûtaient, et les chopes qu’il a payées aux cordonniers qui lui ont remis des clous à ses brodequins.

Misère! Il ne doit plus avoir que treize sous!

Pour arriver à s’exciter comme il convient et à se venger de la vie présente, il lui faudrait bien un litre etdemi, foutre! Ici, le litre de rouge coûte vingt et un sous. Il est loin de compte.

Il promène ses yeux dans les ténèbres autour de lui. Il cherche quelqu’un. Il existe peut-être un camarade qui lui prêterait de l’argent, ou bien lui paierait un litre.

Mais qui, qui? Pas Bécuwe, qui n’a qu’une marraine pour lui envoyer, tous les quinze jours, du tabac et du papier à lettres. Pas Barque, qui ne marcherait pas; pas Blaire, qui, avare, ne comprendrait pas. Pas Biquet, qui a l’air de lui en vouloir, pas Pépin qui mendigote lui-même et ne paie jamais, même quand il invite. Ah! si Volpatte était avec eux!... Il y a bien Mesnil André, mais il est justement en dette avec lui pour plusieurs tournées. Le caporal Bertrand? Il l’a envoyé coucher brutalement à la suite d’une observation, et ils se regardent de travers. Farfadet? Il ne lui adresse guère la parole d’ordinaire... Non, il sent bien qu’il ne peut pas demander ça à Farfadet. Et puis, mille dious! à quoi bon chercher des messies dans son imagination? Où sont-ils, tous ces gens, à cette heure?

Lent, il revient en arrière, vers le gîte. Puis, machinalement il se retourne et repart en avant, à pas hésitants. Il va essayer tout de même. Peut-être, sur place, des camarades attablés... Il aborde la partie centrale du village à l’heure où la nuit vient d’enterrer la terre.

Les portes et les fenêtres éclairées des estaminets se reflètent dans la boue de la rue principale. Il y en a tous les vingt pas. On entrevoit les spectres lourds des soldats, la plupart en bandes, qui descendent la rue. Quand une automobile arrive, on se range, et on la laisse passer, ébloui par les phares et éclaboussé par la vase liquide que les roues projettent sur toute la largeur du chemin.

Les estaminets sont pleins. Par les vitres embuées, on les voit bondés d’un nuage compact d’hommes casqués.

Fouillade entre dans l’un d’eux, au hasard. Dès le seuil, l’haleine tiède du caboulot, la lumière, l’odeur et le brouhahal’attendrissent. Cet attablement est tout de même un morceau du passé dans le présent.

Il regarde, de table en table, s’avance en dérangeant les installations pour vérifier tous les convives de cette salle. Aïe! Il ne connaît personne.

Autre part, c’est pareil. Il n’a pas de chance. Il a beau tendre le cou et quêter éperdument de l’œil une tête de connaissance parmi ces uniformes qui, par masses ou par couples, boivent en conversant, ou, solitaires, écrivent. Il a l’air d’un mendiant et personne n’y fait attention.

Ne trouvant nulle âme pour venir à son aide, il se décide à dépenser au moins ce qu’il a dans sa poche. Il se glisse jusqu’au comptoir.

—Une chopine de ving et du bonn...

—Du blanc?

—Eh oui!

—Vous, mon garçon, vous êtes du Midi, dit la patronne en lui remettant une petite bouteille pleine et un verre et en encaissant ses douze sous.

Il s’installe sur le coin d’une table déjà encombrée par quatre buveurs qu’une manille attache les uns aux autres; il remplit la chope à ras et la vide, puis la remplit de nouveau.

—Eh, à ta santé, n’casse pas le verre! lui glapit dans le nez un arrivant en bourgeron bleu charbonneux, porteur d’une épaisse barre de sourcils au milieu de sa face blême, d’une tête conique et d’une demi-livre d’oreilles. C’est Harlingue, l’armurier.

Il n’est pas très glorieux d’être installé seul devant une chopine en présence d’un camarade qui donne les signes de la soif. Mais Fouillade fait semblant de ne pas comprendre le desideratum du sire qui se dandine devant lui avec un sourire engageant, et il vide précipitamment son verre. L’autre tourne le dos, non sans grommeler qu’ils sont «pas beaucoup partageux et plutôt goulafes, ceuss du Midi».

Fouillade a posé son menton sur ses poings et regardesans le voir un angle de l’estaminet où les poilus s’entassent, se coudoient, se pressent et se bousculent pour passer.

C’était assez bon, évidemment, ce petit blanc, mais que peuvent ces quelques gouttes dans le désert de Fouillade? Le cafard n’a pas beaucoup reculé, et il est revenu.

Le méridional se lève, s’en va, avec ses deux verres de vin dans le ventre et un sou dans son porte-monnaie. Il a le courage de visiter encore un estaminet, de le sonder des yeux et de quitter l’endroit en marmottant pour s’excuser: «Hildepute! I’ n’est jamais là c’t’animau-là!»

Puis il rentre au cantonnement. Celui-ci est toujours aussi bruissant de rafales et de gouttes. Fouillade allume sa chandelle, et, à la lueur de la flamme qui s’agite désespérément comme si elle voulait s’envoler, il va voir Labri.

Il s’accroupit, le lumignon à la main devant le pauvre chien qui mourra peut-être avant lui. Labri dort, mais faiblement, car il ouvre aussitôt un œil et remue la queue.

Le Cettois le caresse et lui dit tout bas:

—Y a rienn à faire. Rienn...

Il ne veut pas en dire davantage à Labri pour ne pas l’attrister; mais le chien approuve en hochant la tête avant de refermer les yeux.

Fouillade se lève un peu péniblement à cause de ses articulations rouillées, et va se coucher. Il n’espère plus qu’une chose maintenant: dormir, pour que meure ce jour lugubre, ce jour de néant, ce jour comme il y en aura encore tant à subir héroïquement, à franchir, avant d’arriver au dernier de la guerre ou de sa vie.

—Y a du brouillard. Veux-tu qu’on y aille?

C’est Poterloo qui m’interroge, tournant vers moi se bonne tête blonde, que ses deux yeux bleu clair semblent rendre transparente.

Poterloo est de Souchez et, depuis que les Chasseurs ont enfin repris Souchez, il a envie de revoir le village où il vivait heureux, jadis, quand il était homme.

Pèlerinage dangereux. Ce n’est pas que nous soyons loin: Souchez est là. Depuis six mois, nous avons vécu et manœuvré dans les tranchées et les boyaux, quasi à portée de voix du village. Il n’y a qu’à grimper directement, d’ici même, sur la route de Béthune, le long de laquelle rampe la tranchée et sous laquelle fouillent les alvéoles de nos abris—et qu’à descendre pendant quatre ou cinq cents mètres cette route, qui s’enfonce vers Souchez. Mais tous ces endroits-là sont régulièrement et terriblement repérés. Depuis leur recul, les Allemands ne cessent d’y envoyer de vastes obus qui tonitruent de temps en temps en nous secouant dans notre sous-sol et dont on aperçoit, dépassant les talus, tantôt ici, tantôt là, les grands geysers noirs, de terre et de débris, et les amoncellements verticaux de fumée, hauts comme des églises. Pourquoi bombardent-ils Souchez? On ne sait pas, car il n’y a plus personne ni plus rien dans le villagepris et repris, et qu’on s’est si fort arraché les uns aux autres.

Mais ce matin, en effet, un brouillard intense nous enveloppe, et, à la faveur de ce grand voile que le ciel jette sur la terre, on peut se risquer... On est sûr, tout au moins, de ne pas être vu. Le brouillard obstrue hermétiquement la rétine perfectionnée de la saucisse qui doit être quelque part là-haut ensevelie dans l’ouate, et il interpose son immense paroi légère et opaque entre nos lignes et les observatoires de Lens et d’Angres d’où l’ennemi nous épie.

—Ça colle! dis-je à Poterloo.

L’adjudant Barthe, mis au courant, remue la tête de haut en bas, et il abaisse les paupières pour indiquer qu’il ferme les yeux.

Nous nous hissons hors de la tranchée, et nous voilà tous les deux debout sur la route de Béthune.

C’est la première fois que je marche là pendant le jour. Nous ne l’avons jamais vue que de très loin, cette route terrible, que nous avons si souvent parcourue ou traversée, par bonds, courbés dans l’ombre et sous les sifflements.

—Eh bien, tu viens, vieux frère?

Au bout de quelques pas, Poterloo s’est arrêté au milieu de la route où le coton du brouillard s’effiloche en longueur, il est là à écarquiller ses yeux bleu horizon, à entr’ouvrir sa bouche écarlate.

—Ah! là là, ah! là là!... murmure-t-il.

Tandis que je me tourne vers lui, il me montre la route et me dit en hochant la tête:

—C’est elle. Bon Dieu, dire que c’est elle!... C’bout où nous sommes, j’ le connais si bien qu’en fermant les yeux, j’le r’vois tel que, exact, et même i’ s’revoit tout seul. Mon vieux, c’est affreux, d’la r’voir comme ça. C’était une belle route, plantée, tout au long, de grands arbres...

«Et maintenant, qu’est-ce que c’est? Regarde-moiça: une espèce de longue chose crevée, triste, triste... Regarde-moi ces deux tranchées de chaque côté, tout du long, à vif, c’ pavé labouré, troué d’entonnoirs, ces arbres déracinés, sciés, roussis, cassés en bûchers, jetés dans tous les sens, percés par des balles—tiens, c’t’écumoire, ici!—Ah! mon vieux, mon vieux, tu peux pas t’imaginer c’ qu’elle est défigurée, cette route!

Et il s’avance, en regardant à chaque pas, avec de nouvelles stupeurs.

Le fait est qu’elle est fantastique, la route de chaque côté de laquelle deux armées se sont tapies et cramponnées, et sur qui se sont mêlés leurs coups pendant un an et demi. Elle est la grande voie échevelée parcourue seulement par les balles et par des rangs et des files d’obus, qui l’ont sillonnée, soulevée, recouverte de la terre des champs, creusée et retournée jusqu’aux os. Elle semble un passage maudit, sans couleur, écorchée et vieille, sinistre et grandiose à voir.

—Si tu l’avais connue! Elle était propre et unie, dit Poterloo. Tous les arbres étaient là, toutes les feuilles, toutes les couleurs, comme des papillons, et il y avait toujours dessus quelqu’un à dire bonjour en passant: une bonne femme ballottant entre deux paniers ou des gens parlant haut sur une carriole, dans l’ bon vent, avec leurs blouses en ballons. Ah! comme la vie était heureuse autrefois!

Il s’enfonce vers les bords du fleuve brumeux qui suit le lit de la route, vers la terre des parapets. Il se perche et s’arrête à des renflements indistincts sur lesquels se précisent des croix: des tombes, encastrées de distance en distance dans le mur du brouillard, comme des chemins de croix dans une église.

Je l’appelle. On n’arrivera pas si on marche comme ça d’un pas de procession. Allons!

Nous arrivons, moi en avant et Poterloo qui, la tête brouillée et alourdie de pensées, se traîne derrière, essayant vainement d’échanger des regards avec leschoses, à une dépression de terrain. Là, la route est en contre-bas, un pli la cache du côté du Nord. En cet endroit abrité, il y a un peu de circulation.

Sur le terrain vague, sale et malade, où de l’herbe desséchée s’envase dans du cirage, s’alignent des morts. On les transporte là lorsqu’on en a vidé les tranchées ou la plaine, pendant la nuit. Ils attendent—quelques-uns depuis longtemps—d’être nocturnement amenés aux cimetières de l’arrière.

On s’approche d’eux doucement. Ils sont serrés les uns contre les autres; chacun ébauche, avec les bras ou les jambes, un geste pétrifié d’agonie différent. Il en est qui montrent des faces demi-moisies, la peau rouillée, jaune avec des points noirs. Plusieurs ont la figure complètement noircie, goudronnée, les lèvres tuméfiées et énormes: des têtes de nègres soufflées en baudruche. Entre deux corps, sortant confusément de l’un ou de l’autre, un poignet coupé et terminé par une boule de filaments.

D’autres sont des larves informes, souillées, d’où pointent de vagues objets d’équipement ou des morceaux d’os. Plus loin, on a transporté un cadavre dans un état tel qu’on a dû, pour ne pas le perdre en chemin, l’entasser dans un grillage de fil de fer qu’on a fixé ensuite aux deux extrémités d’un pieu. Il a été ainsi porté en boule dans ce hamac métallique, et déposé là. On ne distingue ni le haut, ni le bas de ce corps; dans le tas qu’il forme, seule se reconnaît la poche béante d’un pantalon. On voit un insecte qui en sort et y rentre.

Autour des morts volètent des lettres qui, pendant qu’on les disposait par terre, se sont échappées de leurs poches, ou de leurs cartouchières. Sur l’un de ces bouts de papier tout blancs, qui battent de l’aile à la bise, mais que la boue englue, je lis, en me penchant un peu, une phrase: «Mon cher Henri, comme il fait beau temps pour le jour de ta fête!...» L’homme est sur le ventre; il a les reins fendus d’une hanche à l’autre par un profondsillon; sa tête est à demi retournée; on voit l’œil creux, et sur la tempe, la joue et le cou, une sorte de mousse verte a poussé.

Une atmosphère écœurante rôde avec le vent autour de ces morts et de l’amoncellement de dépouilles qui les avoisine: toiles de tentes ou vêtements en espèce d’etoffe maculée, raidie parle sang séché, charbonnée par la brûlure de l’obus, durcie, terreuse et déjà pourrie, où grouille et fouille une couche vivante. On en est incommodé. Nous nous regardons en hochant la tête et n’osant pas avouer tout haut que ça sent mauvais. On ne s’éloigne pourtant que lentement.

Voici poindre dans la brume des dos courbés d’hommes qui sont joints par quelque chose qu’ils portent. Ce sont des brancardiers territoriaux chargés d’un nouveau cadavre. Ils avancent, avec leurs vieilles têtes hâves, ahannant, suant et faisant la grimace sous l’effort. Porter un mort dans des boyaux, à deux, lorsqu’il y a de la boue, c’est une besogne presque surhumaine.

Ils déposent le mort qui est habillé de neuf.

—Y a pas longtemps, va, qu’il était d’bout, dit un des porteurs. V’là deux heures qu’il a reçu sa balle dans la tête pour avoir voulu chercher un fusil boche dans la plaine: il partait mercredi en permission et voulait l’apporter chez lui. C’est un sergent du 405e, de la classe 14. Un gentil p’tit gars, avec ça.

Il nous le montre: il soulève le mouchoir qui est sur la figure: il est tout jeune et a l’air de dormir; seulement, la prunelle est révulsée, la joue est cireuse, et une eau rose baigne les narines, la bouche et les yeux.

Ce corps qui met une note propre dans ce charnier; qui, encore souple, penche la tête sur le côté quand on le remue, comme pour être mieux, donne l’illusion puérile d’être moins mort que les autres. Mais, moins défiguré, il est, semble-t-il, plus pathétique, plus proche, plus attaché à qui le regarde. Et si nous disions quelquechose devant tout ce monceau d’êtres anéantis, nous dirions: «Le pauvre gars!»

On reprend la route qui, à partir de là, commence à descendre vers le fond où est Souchez. Cette route apparaît sous nos pas, dans les blancheurs du brouillard, comme une effrayante vallée de misère. L’amas des débris, des restes et des immondices s’accumule sur l’échine fracassée de son pavé et sur ses bords fangeux, devient inextricable. Les arbres jonchent le sol ou ont disparu, arrachés, leurs moignons déchiquetés. Les talus sont renversés ou bouleversés par les obus. Tout le long, de chaque côté de ce chemin où seules sont debout les croix des tombes, des tranchées vingt fois obstruées et recreusées, des trous, des passages sur des trous, des claies sur des fondrières.

A mesure qu’on avance, tout apparaît retourné, terrifiant, plein de pourriture, et sent le cataclysme. On marche sur un pavage d’éclats d’obus. A chaque pas, le pied en heurte; on se prend comme à des pièges, et on trébuche dans la complication des armes rompues, des fragments d’ustensiles de cuisine, de bidons, de fourneaux, de machines à coudre, parmi les paquets de fils électriques, les équipements, allemands et français, déchirés dans leur écorce de boue sèche, les monceaux suspects de vêtements englués d’un mastic brun rouge. Et il faut veiller aux obus non éclatés qui, partout, sortent leur pointe ou présentent leurs culots ou leurs flancs, peints en rouge, en bleu, en bistre.

—Ça c’est l’ancienne tranchée boche, qu’ils ont fini par lâcher...

Elle est par endroits bouchée; à d’autres, criblée de trous de marmite. Les sacs de terre ont été déchirés, éventrés, se sont écroulés, vidés, secoués au vent, les boiseries d’étai ont éclaté et pointent dans tous les sens. Les abris sont remplis jusqu’au bord par de la terre et par on ne sait quoi. On dirait, écrasé, élargi et limoneux, le lit à demi desséché d’une rivière abandonnéepar l’eau et par les hommes. A un endroit, la tranchée est vraiment effacée par le canon; le fossé évasé s’interrompt et n’est plus qu’un champ de terre fraîche formé de trous placés symétriquement à côté les uns des autres en longueur et en largeur.

J’indique à Poterloo ce champ extraordinaire où une charrue gigantesque semble avoir passé.

Mais il est préoccupé jusqu’au fond des entrailles par le changement de face du paysage.

**    *

Il désigne du doigt un espace dans la plaine, d’un air stupéfait, comme s’il sortait d’un songe.

—Le Cabaret Rouge!

C’est un champ plat dallé de briques cassées.

Et qu’est-ce que c’est que ça?

Une borne? Non, ce n’est pas une borne. C’est une tête, une tête noire, tannée, cirée. La bouche est toute de travers, et on voit de la moustache qui se hérisse de chaque côté: une grosse tête de chat carbonisée. Le cadavre—un Allemand—est dessous, enterré en hauteur.

—Et ça!

C’est un lugubre ensemble formé d’un crâne tout blanc, puis à deux mètres du crâne, une paire de bottes, et, entre les deux, un monceau de cuirs effilochés et de chiffons cimentés par une boue brune.

—Viens. Il y a déjà moins de brouillard. Dépêchons-nous.

A cent mètres en avant de nous, dans les ondes plus transparentes du brouillard, qui se déplacent avec nous et nous voilent de moins eu moins, un obus siffle et éclate... Il est tombé à l’endroit où nous allons passer.

On descend. La pente s’atténue.

Nous allons côte à côte. Mon compagnon ne dit rien, regarde à droite, à gauche.

Puis il s’arrête encore, comme sur le haut de la route. J’entends sa voix balbutier, presque basse:

—Ben quoi! on y est... C’est qu’on y est...

En effet, nous n’avons pas quitté la plaine, la vaste plaine stérilisée, cautérisée,—et cependant nous sommes dans Souchez!

**    *

Le village a disparu. Jamais je n’ai vu une pareille disparition de village. Ablain-Saint-Nazaire et Carency gardent encore une forme de localité, avec leurs maisons défoncées et tronquées, leurs cours comblées de plâtras et de tuiles. Ici, dans le cadre des arbres massacrés,—qui nous entourent, au milieu du brouillard, d’un spectre de décor—plus rien n’a de forme: il n’y a pas même un pan de mur, de grille, de portail, qui soit dressé, et on est étonné de constater qu’à travers l’enchevêtrement de poutres, de pierres et de ferraille, sont des pavés: c’était ici, une rue!

On dirait un terrain vague et sale, marécageux, à proximité d’une ville, et sur lequel celle-ci aurait déversé pendant des années régulièrement, sans laisser de place vide, ses décombres, ses gravats, ses matériaux de démolitions et ses vieux ustensiles: une couche uniforme d’ordures et de débris parmi laquelle on plonge et l’on avance avec beaucoup de difficulté, de lenteur. Le bombardement a tellement modifié les choses qu’il a détourné le cours du ruisseau du moulin et que le ruisseau court au hasard et forme un étang sur les restes de la petite place où il y avait la croix.

Quelques trous d’obus où pourrissent des chevaux gonflés et distendus, d’autres où sont éparpillés les restes, déformés par la blessure monstrueuse de l’obus, de ce qui était des êtres humains.

Voici, en travers de la piste qu’on suit et qu’on gravit comme une débâcle, comme une inondation de débris sous la tristesse dense du ciel, voici un homme étenducomme s’il dormait; mais il a cet aplatissement étroit contre la terre qui distingue un mort d’un dormeur. C’est un homme de corvée de soupe, avec son chapelet de pains enfilés dans une sangle, la grappe des bidons des camarades retenus à son épaule par un écheveau de courroies. Ce doit être cette nuit qu’un éclat d’obus lui a creusé puis troué le dos. Nous sommes sans doute les premiers à le découvrir, obscur soldat mort obscurément. Peut-être sera-t-il dispersé avant que d’autres le découvrent. On cherche sa plaque d’identité, elle est collée dans le sang caillé où stagne sa main droite. Je copie le nom écrit en lettres de sang.

Poterloo m’a laissé faire tout seul. Il est comme un somnambule. Il regarde, regarde éperdûment, partout; il cherche à l’infini parmi ces choses éventrées, disparues, parmi ce vide, il cherche jusqu’à l’horizon brumeux.

Puis il s’assoit sur une poutre qui est là, en travers, après avoir, d’un coup de pied, fait sauter une casserole tordue posée sur la poutre. Je m’assois à côté de lui. Il bruine légèrement. L’humidité du brouillard se résout en gouttelettes, et met un léger vernis sur les choses.

Il murmure:

—Ah zut!... zut!...

Il s’éponge le front: il lève sur moi des yeux de suppliant. Il essaye de comprendre, d’embrasser cette destruction de tout ce coin du monde, de s’assimiler ce deuil. Il bafouille des propos sans suite, des interjections. Il ôte son vaste casque et on voit sa tête qui fume. Puis il me dit, péniblement:

—Mon vieux, tu peux pas te figurer, tu peux pas, tu peux pas...

Il souffle:

—Le Cabaret Rouge, où c’est qu’il y a c’te tête de Boche et, tout autour, des fouillis d’ordures..., c’ t’espèce de cloaque, c’était... sur le bord de la route, une maison en briques et deux bâtiments bas, à côté... Combien de fois, mon vieux, à la place même où on s’est arrêté,combien de fois, là, à la bonne femme qui rigolait sur le pas de sa porte, j’ai dit au revoir en m’essuyant la bouche et en regardant du côté de Souchez où je rentrais! Et après quelques pas, on se retournait pour lui crier une blague! Oh! tu peux pas te figurer...

«Mais ça, alors, ça!...»

Il fait un geste circulaire pour me montrer toute cette absence qui l’entoure...

—Faut pas rester ici trop longtemps, mon vieux. Le brouillard se lève, tu sais.

Il se met debout avec un effort.

—Allons...

Le plus grave est à faire. Sa maison...

Il hésite, s’oriente, va...

—C’est là... Non, j’ai dépassé. C’est pas là. J’sais pas où c’est—où c’que c’était. Ah! malheur, misère!

Il se tord les mains, en proie au désespoir, se tient difficilement debout au milieu des plâtras et des madriers. A un moment, perdu dans cette plaine encombrée, sans repères, il regarde en l’air pour chercher, comme un enfant inconscient, comme un fou. Il cherche l’intimité de ses chambres éparpillée dans l’espace infini, la forme et le demi-jour intérieurs jetés au vent!

Après plusieurs va-et-vient, il s’arrête à un endroit, se recule un peu.

—C’était là. Y a pas d’erreur. Vois-tu: c’est c’te pierre-là qui m’fait reconnaître. Il y avait un soupirail. On voit la trace d’une barre de fer du soupirail avant qu’i’ se soit envolé.

Il renifle, pense, hochant lentement la tête sans pouvoir s’arrêter.

—C’est quand y a plus rien qu’on comprend bien qu’on était heureux. Ah! était-on heureux!

Il vient à moi, rit nerveusement.

—C’est pas ordinaire, ça, hein? J’suis sûr que tu n’as jamais vu ça: ne pas retrouver sa maison où on a toujours vécu d’puis toujours...

Il fait demi-tour, et c’est lui qui m’entraîne.

—Ben, fichons l’camp, puisqu’y a plus rien. Quand on regard’ra la place des choses pendant une heure! Mettons-les, mon pauv’ vieux.

On s’en va. Nous sommes les deux vivants faisant tache dans ce lieu illusoire et vaporeux, ce village qui jonche la terre, et sur lequel on marche.

On remonte. Le temps s’éclaircit. La brume se dissipe très rapidement. Mon camarade qui fait de grandes enjambées, en silence, le nez par terre, me montre un champ:

—Le cimetière, dit-il. Il était là avant d’être partout, avant d’avoir tout pris à n’en plus finir comme une maladie du monde.

A mi-côte, on avance plus lentement. Poterloo s’approche de moi.

—Tu vois, c’est trop, tout ça. C’est trop effacé, toute ma vie jusqu’ici. J’ai peur, tellement c’est effacé.

—Voyons: ta femme est en bonne santé, tu le sais; ta petite fille aussi.

Il prend une drôle de tête:

—Ma femme... J’vas t’dire une chose: ma femme...

—Eh bien?

—Eh bien, mon vieux, je l’ai r’vue.

—Tu l’as vue? Je croyais qu’elle était en pays envahi?

—Oui, elle est à Lens, chez mes parents. Eh bien, je l’ai vue... Ah! et puis, après tout, zut!... Je vais tout te raconter! Eh bien, j’ai été à Lens, il y a trois semaines. C’était le 11. Y a vingt jours, quoi.

Je le regarde, abasourdi... Mais il a bien l’air de dire la vérité. Il bredouille, tout en marchant à côté de moi dans la clarté qui s’étend:

—On a dit, tu t’rappelles p’têt... Mais t’étais pas là, j’crois... On a dit: faut renforcer le réseau de fils de fer en avant de la parallèle Billard. Tu sais c’que ça veut dire, ça. On n’avait jamais pu le faire jusqu’ici: dès qu’onsort de la tranchée, on est en vue sur la descente, qui s’appelle d’un drôle de nom.

—Le toboggan.

—Oui, tout juste, et l’endroit est aussi difficile la nuit ou par la brume, que par le plein jour, à cause des fusils braqués d’avance sur des chevalets et des mitrailleuses qu’on pointe pendant le jour. Quand i’s n’ voient pas, les Boches arrosent tout.

«On a pris les pionniers de la compagnie hors rang; mais y en a qui ont filoché et on les a remplacés par quéqu’ poilus choisis dans les compagnies. J’en ai été. Bon. On sort. Pas un seul coup de fusil! «Quoi qu’ ça veut dire?», qu’on disait. Voilà-t-il pas qu’on voit un Boche, deux Boches, dix Boches, qui sortent de terre—ces diables gris-là!—et nous font des signes en criant: «Kamarad!» «Nous sommes des Alsaciens» qu’i’ disent en continuant de sortir de leur Boyau International. «On vous tirera pas dessus, qu’i’ disent. Ayez pas peur, les amis. Laissez-nous seulement enterrer nos morts.» Et v’là qu’on travaille chacun de son côté, et même qu’on parle ensemble, parce que c’étaient des Alsaciens. En réalité, i’ disaient du mal de la guerre et de leurs officiers. Not’ sergent savait bien qu’c’est défendu d’entrer en conversation avec l’ennemi et même on nous a lu qu’il fallait causer avec eux qu’à coups de flingue. Mais l’sergent s’disait que c’était une occasion unique de renforcer les fils de fer, et pisqu’ils nous laissaient travailler contre eux, y avait qu’à en profiter...

«Or, voilà un des Boches qui s’ met à dire: «Y aurait-i’ pas quelqu’un d’entre vous qui soye des pays envahis et qui voudrait avoir des nouvelles de sa famille?»

«Mon vieux, ça a été plus fort que moi. Sans savoir si c’était bien ou mal, j’m’ai avancé, et j’ai dit: «Ben, y a moi.» Le Boche me pose des questions. J’y réponds que ma femme est à Lens, chez ses parents, avec la p’tite. I’m’demande où elle loge. J’y explique, et i’ dit qu’i voitça d’ici. «Ecoute, qu’i’ m’dit, j’vas y porter une lettre, et non seul’ment une lettre, mais même la réponse j’te porterai.» Puis, tout d’un coup, i’s’frappe son front, c’Boche, et i’ s’rapproche d’moi: «Ecoute, mon vieux, bien mieux encore. Si tu veux faire c’que j’te dis, tu la verras, ta femme, et aussi tes gosses, et tout, comme j’te vois.» I’m’raconte que pour ça, y a qu’à aller avec lui, à telle heure, avec une capote boche et un calot qu’i’ m’aura. I’m’mêlerait à la corvée de charbon dans Lens; on irait jusqu’à chez nous. J’pourrais voir, à condition de m’planquer et de n’pas m’faire voir, attendu qu’i’ répond des hommes qui s’ront d’la corvée, mais qu’y a, dans la maison, des sous-offs dont il n’répondait pas... Eh bien, mon vieux, j’ai accepté!

—C’était grave!

—Bien sûr oui, c’tait grave. Je m’suis décidé tout d’un coup, sans réfléchir, sans vouloir réfléchir, vu qu’ j’étais ébloui à l’idée que j’allais revoir mon monde, et si après j’étais fusillé, eh bien, tant pis: donnant donnant. C’est l’offre de la loi et de la d’mande, comme dit l’autre, pas?

«Mon vieux, ça n’a pas fait une arnicoche. L’seul avatar c’est qu’ils ont eu du boulot à m’trouver un calot assez large, parce que, tu sais, j’ai la tête très forte. Mais ça même ça s’est arrangé: on m’a déniché, à la fin, une boîte à poux assez grande pour que ma tête puisse y contenir. J’ai justement des bottes boches, celles à Caron, tu sais. Alors, nous v’là partis dans les tranchées boches (même qu’elles sont salement pareilles aux nôtres) avec ces espèces de camarades boches qui m’ disaient en très bon français—comme c’ui que j’cause—de n’pas m’en faire.

«Y a pas eu d’alerte, rien. Pour aller, ça a été. Tout s’est passé si en douce et si simplement que je m’figurais pas qu’ j’étais un Boche à la manque. On est arrivé à Lens à la nuit tombante. Je m’ rappelle avoir passé devant la Perche et avoir pris la rue du Quatorze-Juillet. J’voyaisdes gens de la ville qui naviguaient dans les rues comme dans nos cantonnements. J’ les r’connaissais pas à cause du soir; eux non plus, à cause du soir aussi, et aussi, à cause de l’énormité de la chose... I’ f’sait noir à n’ pas pouvoir s’ mett’ l’ doigt dans l’œil quand j’ suis arrivé dans l’ jardin d’ mes parents.

«Le cœur me battait; j’en étais tout tremblant des pieds à la tête comme si je n’étais plus qu’une espèce de cœur. Et je me r’tenais pour ne pas rigoler tout haut, et en français, encore, tellement j’étais heureux, ému. Le kamarade me dit: «Tu vas passer une fois, puis une autre fois, en regardant dans la porte et la fenêtre. Tu r’garderas sans en avoir l’air... Méfie-toi...» Alors, je m’ ressaisis, j’avale mon émotion, v’lan, d’un coup. C’était un chic type, ce bougre-là, parce qu’il écopait salement si je m’ faisais poisser, hé?

«Tu sais, chez nous, comme tout partout dans le Pas-de-Calais, les portes d’entrée des maisons sont divisées en deux: en bas, ça forme une sorte de barrière jusqu’à mi-corps, et en haut ça forme comme qui dirait volet. Comme ça, on peut fermer seulement la moitié d’en bas de la porte et être à moitié chez soi.

«Le volet était ouvert, la chambre, qui est la salle à manger et aussi la cuisine bien entendu, était éclairée, on entendait des voix.

«J’ai passé en tendant l’cou de côté. Il y avait, rosées, éclairées, des têtes d’hommes et de femmes autour de la table ronde et de la lampe. Mes yeux se sont jetés sur elle, sur Clotilde. Je l’ai bien vue. Elle était assise entre deux types, des sous-offs, je crois, qui lui parlaient. Et quoi qu’elle faisait? Rien; elle souriait, en penchant gentiment sa figure entourée d’un léger petit cadre de cheveux blonds où la lampe mettait de la dorure.

«Elle souriait. Elle était contente. Elle avait l’air d’être bien, à côté de cette gradaille boche, de cette lampe et de ce feu qui me soufflait une tiédeur que je reconnaissais. J’ai passé, puis je me suis r’tourné, et j’airepassé. Je l’ai revue, toujours avec son sourire. Pas un sourire forcé, pas un sourire qui paye, non, un vrai sourire qui venait d’elle, et qu’elle donnait. Et pendant l’ temps d’éclair que j’ai passé dans les deux sens, j’ai pu voir aussi ma gosse qui tendait les mains vers un gros bonhomme galonné et essayait de lui monter sur les genoux, et puis, à côté, qui donc ça que j’reconnaissais? C’était Madeleine Vandaërt, la femme de Vandaërt, mon copain de la 19e, qui a été tué à la Marne, à Montyon.

«Elle le savait qu’il avait été tué, puisqu’elle était en deuil. Et elle, elle rigolait, elle riait carrément, j’ te l’ dis... et elle regardait l’un et l’autre avec un air de dire: «Comme j’ suis bien ici!»

«Ah! mon vieux, j’ suis sorti d’ là et j’ai buté dans les kamarades qui attendaient pour me ram’ner. Comment je suis revenu, je pourrais pas le dire. J’étais assommé. J’suis marché en trébuchant comme un maudit. I’n’aurait pas fallu m’emmerder, à ce moment-là! J’aurais gueulé tout haut; j’aurais fait un escandale pour me faire tuer et qu’ce soye fini de cette sale vie!

«Tu saisis? Elle souriait, ma femme, ma Clotilde, ce jour-là de la guerre! Alors quoi? Il suffit qu’on soit pas là pendant un temps pour qu’on ne compte plus? Tu fous le camp de chez toi pour aller à la guerre, et tout a l’air cassé; et pendant que tu l’crois, on se fait à ton absence, et peu à peu tu deviens comme si tu n’étais pas, vu qu’on s’passe de toi pour être heureuse comme avant et pour sourire. Ah! bon sang! Je ne parle pas de l’autre garce qui riait, mais ma Clotilde, à moi, qui, à ce moment-là que j’ai vu par hasard, à c’ moment-là, qu’on dise ce qu’on voudra, se fichait pas mal de moi!

«Et encore si elle avait été avec des amis, des parents; mais non, justement avec des sous-offs boches! Dis-moi, y avait-il pas de quoi sauter dans la chambre, lui foutre une paire de gifles et tordre le cou à c’ t’aut’ poule en deuil!

«Oui, oui, j’ai pensé à l’faire. J’ sais bien que j’allais fort... J’étais emballé, quoi.

«Note que j’veux pas en dire plus que je ne dis. C’est une bonne fille, Clotilde. J’la connais et j’ai confiance en elle: pas d’erreur, tu sais: si j’étais bousillé, elle pleurerait toutes les larmes de son corps pour commencer. Elle me croit vivant, j’ l’accorde, mais s’agit pas d’ ça. Elle ne peut pas s’empêcher d’être bien, et satisfaite, et de s’épanouir, dès lors qu’elle a un bon feu, une bonne lampe et de la compagnie, que j’y soye ou que j’y soye pas...»

J’entraînai Poterloo.

—Tu exagères, mon vieux. Tu te fais des idées absurdes, voyons...

On avait marché tout doucement. On était encore au bas de la côte. Le brouillard s’argentait avant de s’en aller tout à fait. Il allait y avoir du soleil. Il y avait du soleil.

**    *

Poterloo regarda et dit:

—On va faire le tour par la route de Carency et remonter par derrière.

Nous obliquâmes dans les champs. Au bout de quelques instants, il me dit:

—J’exagère, tu crois? Tu dis que j’exagère?

Il réfléchit:

—Ah!

Puis il ajouta avec ce hochement de tête qui ne l’avait pas beaucoup quitté ce matin-là:

—Mais enfin! Tout d’même, y a un fait...

Nous grimpâmes la pente. Le froid s’était changé en tiédeur. Arrivés à une plate-forme de terrain:

—Asseyons-nous encore un petit coup avant de rentrer, proposa-t-il.

Il s’assit, lourd d’un monde de réflexions qui s’enchevêtraient. Son front se plissait. Puis il se tourna vers moi d’un air embarrassé, comme s’il avait un service à me demander.

—Dis donc, vieux, je m’demande si j’ai raison.

Mais après m’avoir regardé, il regardait les choses comme s’il voulait les consulter plus que moi.

Une transformation se faisait dans le ciel et sur la terre. Le brouillard n’était presque plus qu’un rêve. Les distances se dévoilaient. La plaine étroite, morne, grise, s’agrandissait, chassait ses ombres et se colorait. La clarté la couvrait peu à peu, de l’est à l’ouest, comme deux ailes.

Et voilà que là-bas, à nos pieds, on a vu Souchez entre les arbres. A la faveur de la distance et de la lumière, la petite localité se reconstituait aux yeux, neuve de soleil!

—Est-ce que j’ai raison? répéta Poterloo, plus vacillant, plus incertain.

Avant que j’aie pu parler, il se répondit à lui-même, d’abord presque à voix basse, dans la lumière:

—Elle est toute jeune, tu sais; ça a vingt-six ans. Elle ne peut pas r’tenir sa jeunesse; ça lui sort de partout et, quand elle se repose à la lampe et au chaud, elle est bien obligée de sourire; et, même si elle riait aux éclats, ce serait tout bonnement sa jeunesse qui lui chant’rait dans la gorge. C’est point à cause des autres, à vrai dire, c’est à cause d’elle. C’est la vie. Elle vit. Eh oui, elle vit, voilà tout. C’est pas d’sa faute si elle vit. Tu voudrais pas qu’elle meure? Alors, qu’est-ce que tu veux qu’elle fasse? Qu’elle pleure, rapport à moi et aux Boches, tout le long du jour? Qu’elle rouspète? On peut pas pleurer tout le temps ni rouspéter pendant dix-huit mois. C’est pas vrai. Il y a trop longtemps, que j’te dis. Tout est là.

Il se tait pour regarder le panorama de Notre-Dame-de-Lorette, maintenant tout illuminé.

—C’est kif-kif la gosse qui, quand elle se trouva à côté d’un bonhomme qui ne parle pas de l’envoyer baller, finit par chercher à lui monter sur les genoux. Elle aimerait p’t’êt’ mieux que ce soit son oncle ou un ami de son père—p’têt’—mais elle essaie tout de même auprèsde celui qui est seul à être toujours là, même si c’est un gros cochon à lunettes.

«Ah! s’écrie-t-il en se levant, et en venant gesticuler devant moi, on pourrait m’répondre une bonne chose: si je revenais pas de la guerre, j’dirais: «Mon vieux, t’es fichu, plus de Clotilde, plus d’amour! Tu vas être remplacé un jour ou l’autre dans son cœur. Y a pas à tourner: ton souvenir, le portrait de toi qu’elle porte en elle, il va s’effacer peu à peu et un autre se mettra dessus et elle recommencera une autre vie.» Ah! si j’rev’nais pas!»

Il a un bon rire.

—Mais j’ai bien l’intention de revenir! Ah! ça oui, faut être là. Sans ça!... Faut être là, vois-tu, reprend-il plus grave. Sans ça, si tu n’es pas là, même si tu as affaire à des saints ou à des anges, tu finiras par avoir tort. C’est la vie. Mais j’suis là.

Il rit.

—J’suis même un peu là, comme on dit!

Je me lève aussi et lui frappe sur l’épaule.

—Tu as raison, mon vieux frère. Tout ça finira.

Il se frotte les mains. Il ne s’arrête plus de parler.

—Oui, bon sang, tout ça finira. T’en fais pas.

«Oh! je sais bien qu’il y aura du boulot pour que ça finisse, et plus encore après. Faudra bosser. Et j’dis pas seulement bosser avec les bras.

«Faudra tout r’faire. Eh bien, on refera. La maison? Partie. Le jardin? Plus nulle part. Eh bien, on refera la maison. On refera le jardin. Moins y aura et plus on refera. Après tout, c’est la vie, et on est fait pour refaire, pas? On r’fera aussi la vie ensemble et le bonheur; on refera les jours, on refera les nuits.

«Et les autres aussi. Ils referont leur monde. Veux-tu que je te dise? Ça sera peut-être moins long qu’on croit...

«Tiens, j’vois très bien Madeleine Vandaërt épousant un autre gars. Elle est veuve; mais, mon vieux, y a dix-huit mois qu’elle est veuve. Crois-tu qu’ c’est pas une tranche,ça, dix-huit mois? On n’porte même plus l’deuil, j’crois, autour de c’ t’ temps-là! On ne fait pas attention à ça quand on dit: «C’est une garce! et quand on voudrait, en somme, qu’elle se suicide! Mais, mon vieux, on oublie, on est forcé d’oublier. C’est pas les autres qui font ça; c’est même pas nous-mêmes; c’est l’oubli, voilà. Je la retrouve tout d’un coup et de la voir rigoler ça m’a chamboulé, tout comme si son mari venait d’être tué d’hier—c’est humain—mais quoi! Y a une paye qu’il est clamsé, le pauv’ gars. Y a longtemps; y a trop longtemps. On n’est plus les mêmes. Mais, attention, faut r’venir, faut être là! On y sera et on s’occupera de redevenir!»

En chemin, il me regarde, cligne de l’œil et, ragaillardi d’avoir trouvé une idée où appuyer ses idées:

—J’vois ça d’ici, après la guerre, tous ceux de Souchez se remettant au travail et à la vie... Quelle affaire! Tiens, le père Ponce, mon vieux, ce numéro-là! Il était si tellement méticuleux que tu l’voyais balayer l’herbe de son jardin avec un balai d’ crin, ou, à genoux sur sa pelouse, couper le gazon avec une paire d’ ciseaux. Eh bien, il s’paiera ça encore! Et MmeImaginaire, celle qu’habitait une des dernières maisons du côté du château de Carleul, une forte femme qu’avait l’air de rouler par terre comme si elle avait eu des roulettes sous le gros rond de ses jupes. Elle pondait un enfant tous les ans. Réglé, recta: une vraie mitrailleuse à gosses! Eh bien a r’prendra c’t’ occupation à tour d’bras.

Il s’arrête, réfléchit, sourit à peine, presque en lui-même:

—...Tiens, j’vais t’dire, j’ai r’marqué... Ça n’a pas grande importance, ça, insiste-t-il, comme gêné subitement par la petitesse de cette parenthèse—mais j’ai r’marqué (on r’marque ça d’un coup d’œil en r’marquant aut’ chose), que c’était plus propre chez nous que d’ mon temps...

On rencontre par terre de petits rails qui rampent perdus dans le foin séché sur pied. Poterloo me montre,de sa botte, ce bout de voie abandonné, et sourit:

—Ça, c’est notre chemin de fer. C’est un tortillard, qu’on appelle. Ça doit vouloir dire «qui se grouille pas». I’ n’allait pas vite! Un escargot y aurait tenu le pied! On le refera. Mais il n’ira pas plus vite, certainement. Ça lui est défendu!

Quand nous arrivâmes en haut de la côte, il se retourna et jeta un dernier coup d’œil sur les lieux massacrés que nous venions de visiter. Plus encore que tout à l’heure, la distance recréait le village à travers les restes d’arbres qui, diminués et rognés, semblaient de jeunes pousses. Mieux encore que tout à l’heure, le beau temps disposait sur ce groupement blanc et rose de matériaux une apparence de vie et même un semblant de pensée. Les pierres subissaient la transfiguration du renouveau. La beauté des rayons annonçait ce qui serait, et montrait l’avenir. La figure du soldat qui contemplait cela s’éclairait aussi d’un reflet de résurrection. Le printemps et l’espoir y déteignaient en sourire; et ses joues roses, ses yeux bleus si clairs et ses sourcils jaune d’or avaient l’air peints de frais.

**    *

On descend dans le boyau. Le soleil y donne. Le boyau est blond, sec et sonore. J’admire sa belle profondeur géométrique, ses parois lisses polies par la pelle, et j’éprouve de la joie à entendre le bruit franc et net que font nos semelles sur le fond de terre dure ou sur les caillebotis, petits bâtis de bois posés bout à bout et formant plancher.

Je regarde ma montre. Elle me fait voir qu’il est neuf heures; et elle me montre aussi un cadran délicatement colorié où se reflète un ciel bleu et rose, et la fine découpure des arbustes qui sont plantés là, au-dessus des bords de la tranchée.

Et Poterloo et moi nous nous regardons également, avec une sorte de joie confuse; on est content de se voir,comme si on se revoyait! Il me parle, et moi qui suis bien habitué pourtant à son accent du Nord qui chante, je découvre qu’il chante.

Nous avons eu de mauvais jours, des nuits tragiques, dans le froid, dans l’eau et la boue. Maintenant, bien que ce soit encore l’hiver, une première belle matinée nous apprend et nous convainc qu’il va y avoir bientôt, encore une fois, le printemps. Déjà le haut de la tranchée s’est orné d’herbe vert tendre et il y a, dans les frissons nouveau-nés de cette herbe, des fleurs qui s’éveillent. C’en sera fini des jours rapetissés et étroits. Le printemps vient d’en haut et d’en bas. Nous respirons à cœur joie, nous sommes soulevés.

Oui, les mauvais jours vont finir. La guerre aussi finira, que diable! Et elle finira sans doute dans cette belle saison qui vient et qui déjà nous éclaire et commence à nous caresser avec sa brise.


Back to IndexNext