XVIILA SAPE

Dans le fouillis d’une distribution de lettres dont les hommes reviennent, qui avec la joie d’une lettre, qui avec la demi-joie d’une carte postale, qui avec un nouveau fardeau, vite reconstitué, d’attente et d’espoir, un camarade, brandissant un papier, nous apprend une extraordinaire histoire:

—Tu sais, l’ père la fouine, de Gauchin?

—C’ vieux ticket qui cherchait un trésor?

—Eh bien, il l’a trouvé!

—Non! Tu charries...

—Pis que j’ te l’ dis, espèce de gros morceau. Qu’est-ce que tu veux que j’ te dise? La messe? J’ la sais pas... La cour de sa piaule a été marmitée, et près du mur, une caisse pleine de monnaie en a été déterrée: il a reçu son trésor en plein sur le râble. Même que l’ curé s’est aboulé en douce et parlait d’ prendre c’ miracle-là à leur compte.

On reste bouche bée.

—Un trésor... Ah! vrai... Ah! tout d’ même, c’ vieux manche à poils!

Cette révélation inattendue nous plonge dans un abîme de réflexions.

—Comme quoi on n’ sait jamais!

—S’est-on assez foutu de c’ vieux pétard, quand ilen f’sait un saladier à propos de son trésor, et qu’i’ nous t’nait la jambe et nous cassait l’ bonnet avec ça!

—On l’ disait bien, là-bas: on n’ sait jamais, tu t’ rappelles! On n’ se doutait pas comme on avait raison, tu t’ rappelles?

—Tout de même, y a des choses dont on est sûr, dit Farfadet, qui, depuis qu’on parlait de Gauchin, restait songeur, l’air absent, comme si une figure adorable lui souriait.

—Mais ça, ajouta-t-il, je l’aurais pas cru non plus, moi!... Ce que je vais le trouver fier, le vieux, quand je retournerai là-bas, après la guerre!

**    *

—On demande un homme de bonne volonté pour aider les sapeurs à faire un travail, dit le grand adjudant.

—Plus souvent! grognent les hommes sans bouger.

—C’est utile pour dégager les camarades, reprend l’adjudant.

Alors, on cesse de grogner, quelques têtes se lèvent.

—Présent! dit Lamuse.

—Harnache-toi, mon gros, et viens avec moi.

Lamuse boucle son sac, roule sa couverture, assujettit ses musettes.

Il est devenu, depuis le temps que sa crise d’amour malheureux s’est calmée, plus sombre qu’autrefois, et bien qu’il continue à engraisser par une sorte de fatalité, il s’absorbe, s’isole et ne parle plus guère.

Le soir, quelque chose approche, dans la tranchée, montant et descendant selon les bosses et les trous du fond: une forme qui semble nager dans l’ombre, et tendre à certains moments les bras, comme un appel au secours.

C’est Lamuse. Il nous rejoint. Il est plein de terreau et de boue. Frémissant, ruisselant de sueur, il a l’air d’avoir peur. Ses lèvres remuent et il marmotte:«Meuh... Meuh...» avant de pouvoir dire une parole qui ait une forme.

—Eh ben quoi? lui demande-t-on vainement.

Il s’affale dans un coin, entre nous, et s’étend.

On lui offre du vin. Il refuse d’un signe. Puis, il se tourne vers moi, un geste de sa tête m’appelle. Quand je suis près de lui, il me souffle, tout bas, comme dans une église:

—J’ai revu Eudoxie.

Il cherche sa respiration; sa poitrine siffle et il reprend, les prunelles fixées sur un cauchemar:

—Elle était pourrie.

—C’était l’endroit qu’on avait perdu, poursuit Lamuse et que les coloniaux ont r’pris à la fourchette y a dix jours.

«On a d’abord creusé le trou pour la sape. J’en mettais. Comme j’ foutais plus d’ouvrage que les autres, j’ m’ai vu en avant. Les autres élargissaient et consolidaient derrière. Mais voilà que j’ trouve des fouillis d’ poutres: j’avais tombé dans une ancienne tranchée comblée, videmment. A d’mi comblée: y avait du vide et d’ la place. Au milieu des bouts de bois tout enchevêtrés et qu’ j’ôtais un à un de d’vant moi, y avait quéqu’chose comme un grand sac de terre en hauteur, tout droit, avec quéqu’chose dessus qui pendait.

«Voilà une poutrelle qui cède, et c’ drôle de sac qui m’ tombe et me pèse dessus. J’étais coincé et une odeur de macchabée qui m’entre dans la gorge... En haut de c’ paquet, il y avait une tête et c’étaient les cheveux que j’avais vus qui pendaient.

«Tu comprends, on n’y voyait pas beaucoup clair. Mais j’ai r’connu les cheveux qu’y en a pas d’autres comme ça sur la terre, puis le reste de figure, toute crevée et moisie, le cou en pâte, le tout mort depuis un mois, p’t-être. C’était Eudoxie, j’ te dis.

«Oui, c’était c’te femme que j’ai jamais su approcheravant, tu sais,—que j’ voyais d’ loin, sans pouvoir jamais y toucher, comme des diamants. Elle courait, tout partout, tu sais. Elle bagotait dans les lignes. Un jour, elle a dû r’cevoir une balle, et rester là, morte et perdue, jusqu’au hasard de c’te sape.

«Tu saisis la position. J’étais obligé de la soutenir d’un bras comme je pouvais, et de travailler de l’autre. Elle essayait d’ me tomber d’ssus de tout son poids. Mon vieux, elle voulait m’embrasser, je n’ voulais pas, c’étai’ affreux. Elle avait l’air de m’ dire: «Tu voulais m’embrasser, eh bien, viens, viens donc!» Elle avait sur le... elle avait là, attaché, un reste de bouquet de fleurs, qu’était pourri aussi, et, à mon nez, c’ bouquet fouettait comme le cadavre d’une petite bête.

«Il a fallu la prendre dans mes bras, et tous les deux, tourner doucement pour la faire tomber de l’autre côté. C’était si étroit, si pressé, qu’en tournant, à un moment, j’ l’ai serrée contre ma poitrine sans le vouloir, de toute ma force, mon vieux, comme je l’aurais serrée autrefois, si elle avait voulu...

«J’ai été une demi-heure à me nettoyer de son toucher et de c’t’ odeur qu’elle me soufflait malgré moi et malgré elle. Ah! heureusement que j’ suis esquinté comme une pauv’ bête de somme.»

Il se retourne sur le ventre, ferme ses poings et s’endort, la face enfoncée dans la terre, en son espèce de rêve d’amour et de pourriture.

Il est cinq heures du soir. On les voit tous les trois remuer au fond de la tranchée sombre.

Ils sont épouvantables, noirs et sinistres, dans l’excavation terreuse, autour du foyer éteint. La pluie et la négligence ont fait mourir le feu, et les quatre cuisiniers regardent les cadavres des tisons ensevelis dans la cendre et ces restes du bûcher d’où la flamme s’est envolée, s’est enfuie, et qui refroidissent là.

Volpatte chancelle jusqu’au groupe, et jette un bloc noir qu’il avait sur l’épaule.

—J’ l’ai arraché à une guitoune sans que ça se voie trop.

—On a du bois, dit Blaire, mais faut l’allumer. Autrement, comment faire cuire c’te dure?

—C’est un beau morceau, gémit un homme noir. D’ la hampe. Pour moi, v’ là le meilleur morceau du bœuf: la hampe.

—Du feu! réclame Volpatte. Y a pus d’allumettes, y a pus rien.

—I’ faut du feu! grognonne Poupardin, dont l’incertitude roule et balance, dans le fond de cette espèce de cage obscure, la stature d’ours.

—Y a pas à tourner, l’en faut, souligne Pépin quiémerge de sa guitoune, tel un ramoneur d’une cheminée.

Il sort, apparaît, masse grise, comme de la nuit dans le soir.

—T’en fais pas, j’en aurai, déclare Blaire d’un accent où se concentrent la fureur et la résolution.

Il n’y a pas longtemps qu’il est cuisinier, et il tient à se montrer à hauteur des circonstances difficiles dans l’exercice de ses fonctions.

Il a parlé comme parlait Martin César, du temps qu’il existait. Il vit à l’imitation de la grande figure légendaire du cuisinier qui trouvait toujours du feu, comme d’autres, parmi les gradés, essayent d’imiter Napoléon.

—J’irai, s’il le faut, déboiser jusqu’à l’os la camigeotte du poste de commandement. J’irai réquisitionner les allumettes du colon. J’irai...

—Allons chercher du feu.

Poupardin marche en tête. Sa figure est ténébreuse, pareille à un fond de casserole où, peu à peu, le feu s’est imprimé en sale. Comme il fait cruellement froid, il est enveloppé de toutes parts. Il porte une pelisse moitié peau de bique et moitié peau de mouton: mi-brune, mi-blanchâtre, et cette double dépouille aux teintes géométriquement tranchées le fait ressembler à quelque étrange animal cabalistique.

Pépin a un bonnet de coton si noirci et si luisant de crasse que c’est le fameux bonnet de coton de soie noire. Volpatte, à l’intérieur de ses passe-montagne et lainages ressemble à un tronc d’arbre ambulant: une découpure en carré présente une face jaune, en haut de l’épaisse et massive écorce du bloc qu’il forme, fourchu de deux jambes.

—Allons du côté de la 10e. Ils ont toujours ce qu’il faut. C’est sur la route des Pylônes, plus loin que le Boyau-Neuf.

Les quatre magots effrayants se mettent en marche, tel un nuage, dans la tranchée qui se déploie sinueusementdevant eux comme une ruelle borgne, peu sûre, pas éclairée et pas pavée. Elle est d’ailleurs inhabitée en cet endroit, constituant un passage entre les secondes et les premières lignes.

Les cuisiniers partis à la recherche du feu rencontrent deux Marocains dans la poussière crépusculaire. L’un a un teint de botte noire, l’autre un teint de soulier jaune. Une lueur d’espoir brille au fond du cœur des cuisiniers.

—Allumettes, les gars?

—Macache! répond le noir, et son rire exhibe ses longues dents de faïence dans la maroquinerie havane de sa bouche.

Le jaune s’avance et demande à son tour:

—Tabac? Un chouia de tabac?

Et il tend sa manche réséda et son battoir de chêne frotté d’un brou de noix qui s’est déposé dans les plis de la paume—, et terminé par des ongles violâtres.

Pépin grommelle, se fouille, et tire de sa poche une pincée de tabac mêlée de poussière qu’il donne au tirailleur.

Un peu plus loin, on rencontre une sentinelle qui dort à moitié au milieu du soir, dans des éboulis de terre. Ce soldat à moitié éveillé dit:

—C’est à droite, puis encore à droite, et alors tout droit. Ne vous gourez pas.

Ils marchent. Ils marchent longtemps.

—On doit être loin, dit Volpatte au bout d’une demi-heure de pas inutiles, et de solitude encaissée.

—Dis donc, ça descend bougrement, vous ne trouvez pas? fait Blaire.

—T’en fais pas, vieux panneau, raille Pépin. Mais si t’as les grelots, tu peux nous laisser tomber.

On marche encore dans la nuit qui tombe... La tranchée toujours déserte—un terrible désert en longueur—a pris un aspect délabré et bizarre. Les parapets sont en ruines; des éboulements font onduler le sol comme des montagnes russes.

Une appréhension vague s’empare des quatre énormes chasseurs de feu, à mesure qu’ils s’enfoncent avec la nuit dans cette sorte de chemin monstrueux.

Pépin, qui est à présent en tête, s’arrête, et tend la main pour qu’on s’arrête.

—Un bruit de pas..., disent-ils à voix contenue, dans l’ombre.

Alors, au fond d’eux, ils ont peur. Ils ont eu tort de quitter tous leur abri depuis si longtemps. Ils sont en faute. Et on ne sait jamais.

—Entrons là, vite, dit Pépin, vite!

Il désigne une fente rectangulaire, à niveau du sol.

Tâtée avec la main, cette ombre rectangulaire s’avère pour être l’entrée d’un abri. Ils s’y introduisent l’un après l’autre: le dernier, impatient, pousse les autres, et ils se tapissent, à force, dans l’ombre massive du trou.

Un bruit de pas et de voix se précise et se rapproche.

Du bloc des quatre hommes qui bouche étroitement le terrier, sortent et se hasardent des mains tâtonnantes. Tout à coup, voici Pépin qui murmure d’une voix étouffée:

—Qu’est-ce que c’est que ça?...

—Quoi? demandent les autres, serrés et calés contre lui.

—Des chargeurs! dit à voix basse Pépin... Des chargeurs boches sur la planchette! Nous sommes dans le boyau boche!

—Mettons-les.

Il y a un élan des trois hommes pour sortir.

—Attention, bon Dieu! Bougez pas!... Les pas...

On entend marcher. C’est le pas assez rapide d’un homme seul.

Ils ne bougent pas, retiennent leur souffle. Leurs yeux braqués à ras de terre voient la nuit remuer, à droite, puis une ombre avec des jambes, se détache, approche, passe... Cette ombre se silhouette. Elle est surmontée d’un casque recouvert d’une housse sous laquelle ondevine la pointe. Aucun autre bruit que celui de la marche de ce passant.

A peine l’Allemand est-il passé que les quatre cuisiniers, d’un seul mouvement, sans s’être concertés, s’élancent, se bousculent, courent comme des fous, et se jettent sur lui.

—Kamerad, messieurs! dit-il.

Mais on voit briller et disparaître la lame d’un couteau. L’homme s’affaisse comme s’il s’enfonçait par terre. Pépin saisit le casque tandis qu’il tombe et le garde dans sa main.

—Foutons le camp, gronde la voix de Poupardin.

—Faut l’ fouiller, quoi!

On le soulève, on le tourne, on relève ce corps mou, humide et tiède. Tout à coup, il tousse.

—Il n’est pas mort.

—Si, il est mort. C’est l’air.

On le secoue par les poches. On entend les souffles précipités des quatre hommes noirs penchés sur leur besogne.

—A moi l’ casque, dit Pépin. C’est moi qui l’ai saigné. J’ veux l’ casque.

On arrache au corps son portefeuille avec des papiers encore chauds, ses jumelles, son porte-monnaie et ses guêtres.

—Des allumettes! s’écrie Blaire en secouant une boîte. Il en a!

—Ah! la rosse! crie Volpatte, tout bas.

—Maintenant, donnons-nous de l’air en vitesse.

Ils tassent le cadavre dans un coin, et s’élancent au galop, en proie à une espèce de panique, sans se préoccuper du vacarme que fait leur course désordonnée.

—C’est par ici!... Par ici!... Eh! les gars, faites vinaigre!

On se précipite, sans parler, à travers le dédale du boyau extraordinairement vide, et qui n’en finit plus.

—J’ai pus d’ vent, dit Blaire, j’ suis foutu...

Il titube et s’arrête.

—Allons! mets-en un coup, vieux machin, grince Pépin d’une voix rauque et essoufflée.

Il le prend par la manche et le tire en avant, comme un limonier rétif.

—Nous y v’là! dit tout d’un coup Poupardin.

—Oui, je r’connais c’ t’arbre.

—C’est la route des Pylônes!

—Ah! gémit Blaire que sa respiration secoue comme un moteur. Et il se jette en avant d’un dernier élan, et vient s’asseoir par terre.

—Halte-là! crie une sentinelle.

—Ben quoi! balbutie ensuite cet homme en voyant les quatre poilus. D’où c’est-i’, que vous venez par là?

Ils rient, sautent comme des pantins, ruisselants de sueur et pleins de sang, ce qui dans le soir les fait paraître encore plus noirs; le casque de l’officier allemand brille dans les mains de Pépin.

—Ah! merde alors! marmonne la sentinelle, béante. Mais quoi?...

Une réaction d’exubérance les agite et les affole.

Tous parlent à la fois. On reconstitue confusément, à la hâte, le drame dont ils s’éveillent sans bien savoir encore. En quittant la sentinelle à moitié endormie ils se sont trompés et ont pris le Boyau International, dont une partie est à nous et une partie aux Allemands. Entre le tronçon français et le tronçon allemand, pas de barricade, de séparation. Il y a seulement une sorte de zone neutre aux deux extrémités de laquelle veillent perpétuellement deux guetteurs. Sans doute le guetteur allemand n’était pas à son poste, ou bien il s’est caché en voyant quatre ombres, ou bien s’est replié et n’a pas eu le temps de ramener du renfort. Ou bien encore l’officier allemand s’est fourvoyé trop en avant dans la zone neutre... Enfin, bref, on comprend ce qui s’est passé sans bien comprendre.

—Le plus rigolo, dit Pépin, c’est qu’on savait tout çaet qu’on a pas songé à s’en méfier quand on est parti.

—On cherchait du feu! dit Volpatte.

—Et on en a! crie Pépin. T’as pas perdu les flambantes, vieux manche?

—Y a pas d’pet! dit Blaire. Les allumettes boches c’est d’meilleure qualité qu’les nôtres. Et pis c’est tout c’qu’on a pour allumer! Perd’ ma boîte! Faudrait un qui vienne m’en amputer!

—On est en r’tard. L’eau d’ la croûte est en train d’g’ler. Mettons-en un coup jusque-là. Après, on ira raconter c’te bonne blague qu’on a faite aux Boches, dans l’égout où sont les copains.

En rase campagne, dans l’immensité de la brume.

Il fait bleu foncé. Un peu de neige tombe à la fin de cette nuit; elle poudre les épaules et les plis des manches. Nous marchons par quatre, encapuchonnés. Nous avons l’air, dans la pénombre opaque, de vagues populations décimées qui émigrent d’un pays du Nord vers un autre pays du Nord.

On a suivi une route, traversé Ablain-Saint-Nazaire en ruines. On a entrevu confusément les tas blanchâtres des maisons et les obscures toiles d’araignées des toitures suspendues. Ce village est si long qu’engouffrés dedans en pleine nuit, on en a vu les dernières bâtisses qui commençaient à blêmir du gel de l’aube. On a discerné, dans un caveau, à travers une grille, au bord des flots de cet océan pétrifié, le feu entretenu par les gardiens de la ville morte. On a pataugé dans des champs marécageux; on s’est perdus dans des zones silencieuses où la vase nous saisissait par les pieds; puis on s’est remis vaguement en équilibre sur une autre route, celle qui mène de Carency à Souchez. Les grands peupliers de bordure sont fracassés, les troncs déchiquetés; à un endroit, c’est une colonnade énorme d’arbres cassés. Puis, nous accompagnant, de chaque côté, dans l’ombre, on aperçoit des fantômes nabots d’arbres, fendus en palmiers ou tout bousillés et embrouillés en charpie de bois, en ficelle,repliés sur eux-mêmes et comme agenouillés. De temps en temps, des fondrières bouleversent et font cahoter la marche. La route devient une mare qu’on franchit sur les talons, en faisant avec les pieds un bruit de rames. Des madriers ont été disposés, là-dedans, de place en place. On glisse dessus quand, envasés, ils se présentent de travers. Parfois, il y a assez d’eau pour qu’ils flottent; alors, sous le poids de l’homme, ils font: flac! et s’enfoncent, et l’homme tombe ou trébuche en jurant frénétiquement.

Il doit être cinq heures du matin. La neige a cessé, le décor nu et épouvanté se débrouille aux yeux, mais on est encore entouré d’un grand cercle fantastique de brume et de noir.

On va, on va toujours. On parvient à un endroit où se discerne un monticule sombre au pied duquel semble grouiller une agitation humaine.

—Avancez par deux, dit le chef du détachement. Que chaque équipe de deux prenne, alternativement, un madrier et une claie.

Le chargement s’opère. Un des deux hommes prend avec le sien le fusil de son co-équipier. Celui-ci remue et dégage, non sans peine, du tas, un long madrier boueux et glissant qui pèse bien quarante kilos, ou bien une claie de branchages feuillus, grande comme une porte et qu’on peut tout juste maintenir sur son dos, les mains en l’air et cramponnées sur les bords, en se pliant.

On se remet en marche, parsemés sur la route maintenant grisâtre, très lentement, très pesamment, avec des geignements et de sourdes malédictions que l’effort étrangle dans les gorges. Au bout de cent mètres, les deux hommes formant équipe échangent leurs fardeaux, de sorte qu’au bout de deux cents mètres, malgré la bise aigre et blanchissante du petit matin, tout le monde, sauf les gradés, ruisselle de sueur.

Tout à coup une étoile intense s’épanouit là-bas, vers les lieux vagues où nous allons: une fusée. Elle éclaire toute une portion du firmament de son halo laiteux, en effaçant les constellations, et elle descend gracieusement, avec des airs de fée.

Une rapide lumière en face de nous, là-bas; un éclair, une détonation.

C’est un obus!

Au reflet horizontal que l’explosion a instantanément répandu dans le bas du ciel, on voit nettement que, devant nous, à un kilomètre peut-être, se profile, de l’est à l’ouest, une crête.

Cette crête est à nous dans toute la partie visible d’ici, jusqu’au sommet, que nos troupes occupent. Sur l’autre versant, à cent mètres de notre première ligne, est la première ligne allemande.

L’obus est tombé sur le sommet, dans nos lignes. Ce sont eux qui tirent.

Un autre obus. Un autre, un autre, plantent, vers le haut de la colline, des arbres de lumière violacée dont chacun illumine sourdement tout l’horizon.

Et bientôt, il y a un scintillement d’étoiles éclatantes et une forêt subite de panaches phosphorescents sur la colline: un mirage de féerie bleu et blanc se suspend légèrement à nos yeux dans le gouffre entier de la nuit.

Ceux d’entre nous qui consacrent toutes les forces arc-boutées de leurs bras et de leurs jambes à empêcher leur vaseux fardeaux trop lourds de leur glisser du dos et à s’empêcher eux-mêmes de glisser par terre, ne voient rien et ne disent rien. Les autres, tout en frissonnant de froid, en grelottant, en reniflant, en s’épongeant le nez avec des mouchoirs mouillés qui pendent de l’aile, en maudissant les obstacles de la route en lambeaux, regardent et commentent.

—C’est comme si tu vois un feu d’artifice, disent-ils.

Complétant l’illusion de grand décor d’opéra féerique et sinistre devant lequel rampe, grouille et clapote notretroupe basse, toute noire, voici une étoile rouge, une verte; une gerbe rouge, beaucoup plus lente.

On ne peut s’empêcher, dans nos rangs, de murmurer avec un confus accent d’admiration populaire, pendant que la moitié disponible des paires d’yeux regardent:

—Oh! une rouge!... Oh! une verte!...

Ce sont les Allemands qui font des signaux, et aussi les nôtres qui demandent de l’artillerie.

La route tourne et remonte. Le jour s’est enfin décidé à poindre. On voit les choses en sale. Autour de la route couverte d’une couche de peinture gris-perle avec des empâtements blancs, le monde réel fait tristement son apparition. On laisse derrière soi Souchez détruit dont les maisons ne sont que des plates-formes pilées de matériaux, et les arbres des espèces de ronces déchiquetées bossuant la terre. On s’enfonce, sur la gauche, dans un trou qui est là. C’est l’entrée du boyau.

On laisse tomber le matériel dans une enceinte circulaire qui est faite pour ça, et, échauffés à la fois et glacés, les mains mouillées, crispées de crampes et écorchées, on s’installe dans le boyau, on attend.

Enfouis dans nos trous jusqu’au menton, appuyés de la poitrine sur la terre dont l’énormité nous protège, on regarde se développer le drame éblouissant et profond. Le bombardement redouble. Sur la crête, les arbres lumineux sont devenus, dans les blêmeurs de l’aube, des espèces de parachutes vaporeux, des méduses pâles avec un point de feu: puis, plus précisément dessinés à mesure que le jour se diffuse, des panaches de plumes de fumée: des plumes d’autruche blanches et grises qui naissent soudain sur le sol brouillé et lugubre de la cote 119, à cinq ou six cents mètres devant nous, puis, lentement, s’évanouissent. C’est vraiment la colonne de feu et la colonne de nuée qui tourbillonnent ensemble et tonnent à la fois. A ce moment, on voit, sur le flanc de la colline, un groupe d’hommes qui courent se terrer. Ils s’effacent un à un, absorbés par les trous de fourmis semés là.

On discerne mieux maintenant la forme des «arrivées»: à chaque coup, un flocon blanc soufré, souligné de noir, se forme, en l’air, à une soixantaine de mètres de hauteur, se dédouble, se pommelle, et, dans l’éclatement, l’oreille perçoit le sifflement du paquet de balles que le flocon jaune envoie furieusement sur le sol.

Cela explose par rafales de six, en file: pan, pan, pan, pan, pan, pan. C’est du 77.

On les méprise, les shrapnells de 77—ce qui n’empêche pas que Blesbois ait justement été tué, il y a trois jours, par l’un d’eux. Ils éclatent presque toujours trop haut.

Barque nous l’explique, bien que nous le sachions:

—Le pot de chambre te protège suffisamment l’ caberlot contre les billes de plomb. Alors, ça t’ démolit l’épaule et ça t’ fout par terre, mais ça t’ bousille pas. Naturellement, faut t’ coqter tout d’ même. Avise-toi pas de l’ver la trompe en l’air pendant l’ moment que dure la chose, ou de tendre la main pour voir s’il pleut. Tandis que le 75 à nous...

—Y a pas qu’ des 77, interrompit Mesnil André. Y en a de tout poil. Allume-moi ça...

Des sifflements aigus, tremblotants ou grinçants, des cinglements. Et sur les pentes dont l’immensité transparaît là-bas, et où les nôtres sont au fond des abris, des nuages de toutes les formes s’amoncellent. Aux colossales plumes incendiées et nébuleuses, se mêlent des houppes immenses de vapeur, des aigrettes qui jettent des filaments droits, des plumeaux de fumée s’élargissant en retombant—le tout blanc ou gris vert, charbonné ou cuivré, à reflets dorés, ou comme taché d’encre.

Les deux dernières explosions étaient toutes proches; elles forment, au-dessus du terrain battu, des énormes boules de poussière noires et fauves qui, lorsqu’elles se déplient et s’en vont sans hâte, au gré du vent, leur besogne faite, ont des silhouettes de dragons fabuleux.

Notre file de faces à ras du sol se tourne de ce côté etles suit des yeux, du fond de la fosse, au milieu de ce pays peuplé d’apparitions lumineuses et féroces, de ces campagnes écrasées par le ciel.

—Ça, c’est des 150 fusants.

—C’est même des 210, bec de veau.

—Y a des percutants aussi. Les vaches! Vise un peu ç’ui-là!

On a vu un obus éclater sur le sol et soulever, dans un éventail de nuée sombre, de la terre et des débris. On dirait, à travers la glèbe fendue, le crachement effroyable d’un volcan qui s’amassait dans les entrailles du monde.

Un bruit diabolique nous entoure. On a l’impression inouïe d’un accroissement continu, d’une multiplication incessante de la fureur universelle. Une tempête de battements rauques et sourds, de clameurs furibondes, de cris perçants de bêtes s’acharne sur la terre toute couverte de loques de fumée, et où nous sommes enterrés jusqu’au cou, et que le vent des obus semble pousser et faire tanguer.

—Dis donc, braille Barque, je m’ suis laissé dire qu’is n’ont plus de munitions!

—Oh là là! on la connaît, celle-là! Ça et les aut’ bobards qu’les journaux nous balancent par s’ringuées.

Un tic-tac mat s’impose au milieu de cette mêlée de bruits. Ce son de crécelle lente est de tous les bruits de la guerre celui qui vous point le plus le cœur.

—Le moulin à café! Un des nôtres, écoute voir: les coups sont réguliers tandis que ceux boches n’ont pas le même temps entre les coups; ils font: tac... tac-tac-tac... tac-tac... tac...

—Tu t’goures, fil à trous! C’est pas la machine à découdre: c’est une motocyclette qui radine sur le chemin de l’Abri 31, tout là-bas.

—Moi, j’crois plutôt que ce soit, tout là-haut, un client qui s’paye le coup d’œil sur son manche à balai, ricane Pépin qui, levant le nez, inspecte l’espace en quête d’un aéro.

Une discussion s’établit. On ne peut savoir! C’estcomme ça. Au milieu de tous ces fracas divers, on a beau être habitué, on se perd. Il est bien advenu à toute une section, l’autre jour, dans le bois, de prendre, un instant, pour le bruissement rauque d’une arrivée les premiers accents de la voix d’un mulet qui, non loin, se mettait à pousser son braiement-hennissement.

—Dis donc, y a quelque chose en fait d’saucisses én’air, c’matin, remarque Lamuse.

Les yeux levés, on les compte.

—Y a huit saucisses chez nous et huit chez les Boches, dit Cocon, qui avait déjà compté.

En effet, au-dessus de l’horizon, à intervalles réguliers, en face du groupe des ballons captifs ennemis, plus petits dans la distance, planent les huit longs yeux légers et sensibles de l’armée, reliés aux centres de commandement par des filaments vivants.

—I’s nous voient comme on les voit. Comment veux-tu leur z’y échapper à ces espèces de grands bons dieux-là?

—Voilà not’ réponse!

En effet, tout d’un coup, derrière notre dos, éclate le fracas net, strident, assourdissant du 75. Ça crépite sans arrêt.

Ce tonnerre nous soulève, nous enivre. Nous crions en même temps que les pièces et nous nous regardons sans nous entendre—sauf la voix extraordinairement perçante de cette «grande gueule» de Barque—au milieu de ce roulement de tambour fantastique dont chaque coup est un coup de canon.

Puis nous tournons les yeux en avant, le cou tendu, et nous voyons, en haut de la colline, la silhouette supérieure d’une rangée noire d’arbres d’enfer dont les racines terribles s’implantent dans le versant invisible où se tapit l’ennemi.

**    *

—Qu’est-ce que c’est qu’ça?

Pendant que la batterie de 75 qui est à cent mètres derrière nous continue ses glapissements,—coups nets d’un marteau démesuré sur une enclume, suivis d’un cri, vertigineux de force et de furie,—un gargouillement prodigieux domine le concert. Ça vient aussi de chez nous.

—Il est pépère, celui-là!

L’obus fend l’air à mille mètres peut-être au-dessus de nos têtes. Son bruit couvre tout comme d’un dôme sonore. Son souffle est lent; on sent un projectile plus bedonnant, plus énorme que les autres. On l’entend passer, descendre en avant avec une vibration pesante et grandissante de métro entrant en gare; ensuite son lourd sifflement s’éloigne. On observe, en face, la colline. Au bout de quelques secondes, elle se couvre d’un nuage couleur saumon que le vent développe sur toute une moitié de l’horizon.

—C’est un 220 de la batterie du point gamma.

—On les voit, ces h’obus, affirme Volpatte, quand c’est qu’ils sortent du canon. Et si t’es bien dans la direction du tir, tu les vois d’ l’œil, même loin de la pièce.

Un autre succède.

—Là! Tiens! Tiens! T’ l’as vu, c’ti-là? T’as pas r’gardé assez vite, la commande elle est loupée. Faut s’manier la fraise. Tiens, un autre! Tu l’as vu?

—J’lai pas vu.

—Paquet! Faut-i’ qu’t’en tiennes une couche! Ton père, il était peintre! Tiens, vite, ç’ui-là, là! Tu l’vois bien, guignol, raclure?

—J’lai vu. C’est tout ça?

Quelques-uns ont aperçu une petite masse noire, fine et pointue comme un merle aux ailes repliées qui, du zénith, pique, le bec en avant, en décrivant une courbe.

—Ça pèse cent dix-huit kilos, ça, ma vieille punaise, dit fièrement Volpatte, et, quand ça tombe sur une guitoune, ça tue tout le monde qu’y a dedans. Ceux qui ne sont pas arrachés par les éclats sont assommés par le ventdu machin, ou clabottent asphyxiés sans avoir le temps de souffler ouf.

—On voit aussi très bien l’obus de 270—tu parles d’un bout de fer—quand le mortier le fait sauter en l’air: allez, partez!

—Et aussi le 155 Rimailho, mais celui-là, on le perd de vue parce qu’il file droit et trop loin: tant plus tu le r’gardes, tant plus i’ s’ fond devant tes lotos.

Dans une odeur de soufre, de poudre noire, d’étoffes brûlées, de terre calcinée, qui rôde en nappes sur la campagne, toute la ménagerie donne, déchaînée. Meuglements, rugissements, grondements, farouches et étranges, miaulements de chat qui vous déchirent férocement les oreilles et vous fouillent le ventre, ou bien le long hululement pénétrant qu’exhale la sirène d’un bateau en détresse sur la mer. Parfois même des espèces d’exclamations se croisent dans les airs, auxquelles des changements bizarres de ton communiquent comme un accent humain. La campagne, par places, se lève et retombe; elle figure devant nous, d’un bout de l’horizon à l’autre, une extraordinaire tempête de choses.

Et les très grosses pièces, au loin, au loin, propagent des grondements très effacés et étouffés, mais dont on sent la force au déplacement de l’air qu’ils vous tapent dans l’oreille.

...Voici fuser et se balancer sur la zone bombardée un lourd paquet d’ouate verte qui se délaie en tous sens. Cette touche de couleur nettement disparate dans le tableau attire l’attention, et toutes nos faces de prisonniers encagés se tournent vers le hideux éclatement.

—C’est des gaz asphyxiants, probable. Préparons nos sacs à figure.

—Les cochons!

—Ça, c’est vraiment des moyens déloyaux, dit Farfadet.

—Des quoi? dit Barque, goguenard.

—Ben oui, des moyens pas propres, quoi, des gaz...

—Tu m’fais marrer, riposte Barque, avec tes moyens déloyaux et tes moyens loyaux... Quand on a vu des hommes défoncés, sciés en deux, ou séparés du haut en bas, fendus en gerbes, par l’obus ordinaire, des ventres sortis jusqu’au fond et éparpillés comme à la fourche, des crânes rentrés tout entiers dans l’poumon comme à coup de massue, ou, à la place de la tête, un p’tit cou d’où une confiture de groseille de cervelle tombe, tout autour, sur la poitrine et le dos. Quand on l’a vu et qu’on vient dire: «Ça, c’est des moyens propres, parlez-moi d’ça!»

—N’empêche que l’obus, c’est permis, c’est accepté...

—Ah là là! Veux-tu que j’te dise? Eh bien, tu m’ f’ras jamais tant pleurer que tu m’ fais rire!

Et il tourne le dos.

—Hé! gare, les enfants!

On tend l’oreille: l’un de nous s’est jeté à plat ventre; d’autres regardent instinctivement, en sourcillant, du côté de l’abri qu’ils n’ont pas le temps d’atteindre; pendant ces deux secondes, chacun plie le cou. C’est un crissement de cisailles gigantesques qui approche de nous, qui approche, et qui, enfin, aboutit à un tonitruant fracas de déballage de tôles.

Il n’est pas tombé loin de nous, celui-là: à deux cents mètres peut-être. Nous nous baissons dans le fond de la tranchée et restons accroupis jusqu’à ce que l’endroit où nous sommes soit cinglé par l’ondée des petits éclats.

—Faudrait pas encore recevoir ça, dans l’vasistas, même à cette distance, dit Paradis, en extrayant de la paroi de terre de la tranchée un fragment qui vient de s’y ficher et qui semble un petit morceau de coke hérissé d’arêtes coupantes et de pointes, et il le fait sauter dans sa main pour ne pas se brûler.

Il courbe brusquement la tête; nous aussi.

Bsss, bss...

—La fusée!... Elle est passée.

La fusée du shrapnell monte, puis retombe verticalement; celle du percutant, après l’explosion, se détache de l’ensemble disloqué et reste ordinairement enterrée au point d’arrivée; mais, d’autres fois, elle s’en va où elle veut, comme un gros caillou incandescent. Il faut s’en méfier. Elle peut se jeter sur vous très longtemps après le coup, et par des chemins invraisemblables, passant par-dessus les talus et plongeant dans les trous.

—Rien de vache comme une fusée. Ainsi il m’est arrivé à moi...

—Y a pire que tout ça, interrompit Bags, de la onzième: les obus autrichiens: le 130 et le 74. Ceux-là i’ m’ font peur. I’ sont nickelés, qu’on dit, mais c’ que j’ sais, vu qu’ j’y étais, c’est qu’i’ font si vite qu’y a jamais rien d’fait pour se garer d’eux; sitôt qu’tu l’entends ronfler, sitôt i’ t’éclatent dedans.

—Le 105 allemand non plus, tu n’as pas guère l’temps d’ t’écraser et d’planquer tes côtelettes. C’est c’ que j’me suis laissé expliquer une fois par des artiflots.

—J’ vas te dire: les obus des canons d’ marine, t’as pas l’ temps d’ les entendre, faut qu’ tu les encaisses avant.

—Et y a aussi ce salaud d’obus nouveau qui pète après avoir ricoché dans la terre et en être sorti et rentré une fois ou deux, sur des six mètres... Quand j’ sais qu’y en a en face, j’ai les colombins. Je m’ souviens qu’eune fois...

—C’est rien d’ tout ça, mes fieux, dit le nouveau sergent, qui passait et s’arrêta. I’ fallait voir c’ qui nous ont balancé à Verdun, d’où je deviens. Et rien que des maous: des 380, des 420, des deux 44. C’est quand on a été sonné là-bas qu’on peut dire: «J’ sais c’ que c’est d’êt’ sonné!» Les bois fauchés comme du blé, tous les abris repérés et crevés même avec trois épaisseurs derondins, tous les croisements de route arrosés, les chemins fichus en l’air et changés en des espèces de longues bosses de convois cassés, de pièces amochées, de cadavres tortillés l’un dans l’autre comme entassés à la pelle. Tu voyais des trente types rester sur le carreau, d’un coup, aux carrefours; tu voyais des bonshommes monter en tourniquant, toujours bien à des quinze mètres dans l’air du temps, et des morceaux de pantalon rester accrochés tout en haut des arbres qu’il y avait encore. Tu voyais de ces 380-là entrer dans une cambuse, à Verdun, par le toit, trouer deux ou trois étages, éclater en bas, et toute la grande niche être forcée de sauter; et, dans les campagnes, des bataillons entiers se disperser et s’ planquer sous la rafale comme un pauv’ petit gibier sans défense. T’avais par terre, à chaque pas, dans les champs, des éclats épais comme le bras, et larges comme ça, et i’ fallait quatre poilus pour soulever ce bout de fer. Les champs, t’aurais dit des terrains pleins d’rochers!... Et, pendant des mois, ça n’a pas décessé. Ah! tu parles! tu parles! répéta le sergent en s’éloignant pour aller sans doute recommencer ailleurs ce résumé de ses souvenirs.

—Tiens, r’gard’ donc, caporal, ces gars, là-bas, i’ sont mabouls?

On voyait, sur la position canonnée, des petitesses humaines se déplacer en hâte, et se presser vers les explosions.

—Ce sont des artiflots, dit Bertrand, qui, aussitôt qu’une marmite a éclaté, courent fouiner pour chercher la fusée dans le trou, parce que la position de la fusée, de la manière qu’elle est enfoncée, donne la direction de la batterie, tu comprends; et la distance, on n’a qu’à la lire: elle se marque sur les divisions gravées autour de la fusée au moment qu’on débouche l’obus.

—Ça n’ fait rien, i’s sont culottés, ces zigues-là, d’ sortir par un marmitage pareil.

—Les artieurs, mon vieux, vient nous dire un bonhommed’une autre compagnie qui se promenait dans la tranchée, les artieurs, c’est tout bon ou tout mauvais. Ou c’est des as, ou c’est de la roustissure. Ainsi, moi qui t’ parle...

—C’est vrai de tous les troufions, ça qu’ tu dis.

—Possible. Mais j’ te cause pas d’ tous les troufions. J’ te cause des artieurs, et j’ te dis aussi que...

—Eh! les enfants, est-ce qu’on cherche une calebasse pour planquer ses os? On pourrait peut-être bien finir par attraper un éclat en poire.

Le promeneur étranger remporta son histoire, et Cocon, qui avait l’esprit de contradiction, déclara:

—On s’y fera des cheveux, dans ta cagna, puisque déjà, dehors, on s’amuse pas besef.

—Tenez, là-bas, i’s envoient des torpilles! dit Paradis en désignant nos positions dominant sur la droite.

Les torpilles montent tout droit, ou presque, comme des alouettes, en se trémoussant et froufroutant, puis s’arrêtent, hésitent et retombent droit en annonçant aux dernières secondes leur chute par un «cri d’enfant» qu’on reconnaît bien. D’ici, les gens de la crête ont l’air d’invisibles joueurs alignés qui jouent à la balle.

—Dans l’Argonne, dit Lamuse, mon frère m’a écrit qu’i’s r’çoivent des tourterelles, qu’i’s disent. C’est des grandes machines lourdes, lancées de près. Ça arrive, en roucoulant, de vrai, qu’i’ m’ dit, et quand ça pète, tu parles d’un baroufe, qu’i’ m’ dit.

—Y a pas pire que l’ crapouillot, qui a l’air de courir après vous et de vous sauter dessus, et qui éclate dans la tranchée même, rasoche du talus.

—Tiens, tiens, t’as entendu?

Un sifflement arrivait vers nous, puis brusquement il s’est éteint. L’engin n’a pas éclaté.

—C’est un obus qui dit merde, constate Paradis.

Et on prête l’oreille pour avoir la satisfaction d’en entendre—ou de ne pas en entendre—d’autres.

Lamuse dit:

—Tous les champs, les routes, les villages, ici, c’est couvert d’obus non éclatés, de tous calibres; des nôtres aussi, faut l’ dire. Il doit y en avoir plein la terre, qu’on n’ voit pas. Je m’ demande comment on fera, plus tard, quand viendra le moment qu’on dira: «C’est pas tout ça, mais faut s’remettre à labourer.»

Et toujours, dans sa monotonie forcenée, la rafale de feu et de fer continue: les shrapnells avec leur détonation sifflante, bondée d’une âme métallique et furibonde, et les gros percutants, avec leur tonnerre de locomotive lancée, qui se fracasse subitement contre un mur, et de chargements de rails ou de charpentes d’acier qui dégringolent une pente. L’atmosphère finit par être opaque et encombrée, traversée de souffles pesants; et, tout autour, le massacre de la terre continue, de plus en plus profond, de plus en plus complet.

Et même d’autres canons se mettent de la partie. Ce sont des nôtres. Ils ont une détonation semblable à celle du 75, mais plus forte, et avec un écho prolongé et retentissant comme de la foudre qui se répercute en montagne.

—C’est les 120 longs. Ils sont sur la lisière du bois, à un kilomètre. Des baths canons, mon vieux, qui ressemblent à des lévriers gris. C’est mince et fin du bec, ces pièces-là. T’as envie de leur dire «madame». C’est pas comme le 220 qui n’est qu’une gueule, un seau à charbon, qui crache son obus de bas en haut. Ça fait du boulot, mais ça ressemble, dans les convois d’artillerie, à des culs-de-jatte sur leur petite voiture.

La conversation languit. On bâille, par-ci par-là.

La grandeur et la largeur de ce déchaînement d’artillerie lassent l’esprit. Les voix s’y débattent, noyées.

—J’en ai jamais vu comme ça, d’ bombardement, crie Barque.

—On dit toujours ça, remarque Paradis.

—Tout d’ même, braille Volpatte. On a parlé d’attaque ces jours-ci. J’ te dis, moi, qu’ c’est l’ commencement de quelque chose.

—Ah! font simplement les autres.

Volpatte manifeste l’intention de «piquer un roupillon» et il s’installe par terre, adossé à une paroi, les semelles butées contre l’autre paroi.

On s’entretient de choses diverses. Biquet raconte l’histoire d’un rat qu’il a vu.

—Il était pépère et comaco, tu sais... J’avais ôté mes croquenots, et c’rat, i’parlait-i’ pas de mettre tout l’bord de la tige en dentelles! Faut dire que j’les avais graissés.

Volpatte, qui s’immobilisait, se remue et dit:

—Vous m’empêchez de dormir, les jaspineurs!

—Tu vas pas m’faire croire, vieille doublure, qu’tu s’rais fichu d’dormir et d’faire schloff avec un bruit et un papafard pareils comme celui qu’y a tout partout là ici, dit Marthereau.

—Crôô, répondit Volpatte, qui ronflait.

**    *

—Rassemblement. Marche!

On change de place. Où nous mène-t-on? On n’en sait rien. Tout au plus sait-on qu’on est en réserve et qu’on nous fait circuler pour consolider successivement certains points ou pour dégager les boyaux—où le règlement des passages de troupes est aussi complexe, si l’on veut éviter les embouteillages et les collisions, que l’organisation du passage des trains dans les gares actives. Il est impossible de démêler le sens de l’immense manœuvre où notre régiment roule comme un petit rouage, ni ce qui se dessine dans l’énorme ensemble du secteur. Mais, perdus dans le lacis de bas-fonds où l’on va et vient interminablement, fourbus, brisés et démembrés par des stationnements prolongés, abrutis par l’attente et le bruit, empoisonnés par la fumée—on comprend quenotre artillerie s’engage de plus en plus et que l’offensive semble avoir changé de côté.

**    *

—Halte!

Une fusillade intensive, furieuse, inouïe, battait les parapets de la tranchée où on nous fit arrêter en ce moment-là.

—Fritz en met. I’ craint une attaque; i’ s’affole. Ah! c’qu’il en met!

C’était une grêle dense qui fondait sur nous, hachait terriblement l’espace, raclait et effleurait toute la plaine.

Je regardai à un créneau. J’eus une rapide et étrange vision:

Il y avait, en avant de nous, à une dizaine de mètres au plus, des formes allongées, inertes, les unes à côté des autres—un rang de soldats fauchés—et arrivant en nuée, de toutes parts, les projectiles criblaient cet alignement de morts!

Les balles qui écorchaient la terre par raies droites en soulevant de minces nuages linéaires, trouaient, labouraient les corps rigidement collés au sol, cassaient les membres raides, s’enfonçaient dans des faces blafardes et vidées, crevaient, avec des éclaboussements, des yeux liquéfiés et on voyait sous la rafale se remuer un peu et se déranger par endroits la file des morts.

On entendait le bruit sec produit par les vertigineuses pointes de cuivre en pénétrant les étoffes et les chairs: le bruit d’un coup de couteau forcené, d’un coup strident de bâton appliqué sur les vêtements. Au-dessus de nous se ruait une gerbe de sifflements aigus, avec le chant descendant, de plus en plus grave, des ricochets. Et on baissait la tête sous ce passage extraordinaire de cris et de voix.

—Faut dégager la tranchée. Hue!

**    *

On quitte ce fragment infime du champ de bataille où la fusillade déchire, blesse et tue à nouveau des cadavres. On se dirige vers la droite et vers l’arrière. Le boyau de communication monte. En haut du ravin, on passe devant un poste téléphonique et un groupe d’officiers d’artillerie et d’artilleurs.

Là, nouvelle pause. On piétine et on écoute l’observateur d’artillerie crier des ordres que recueille et répète le téléphoniste enterré à côté:

—Première pièce, même hausse. Deux dixièmes à gauche. Trois explosifs à une minute!

Quelques-uns de nous ont risqué la tête au-dessus du rebord du talus et ont pu embrasser de l’œil, le temps d’un éclair, tout le champ de bataille autour duquel notre compagnie tourne vaguement depuis ce matin.

J’ai aperçu une plaine grise, démesurée, où le vent semble pousser, en largeur, de confuses et légères ondulations de poussière piquées par endroits d’un flot de fumée plus pointu.

Cet espace immense où le soleil et les nuages traînent des plaques de noir et de blanc, étincelle sourdement de place en place—ce sont nos batteries qui tirent—et je l’ai vu à un moment, tout entier pailleté d’éclats brefs. A un autre moment, une partie des campagnes s’est estompée sous une taie vaporeuse et blanchâtre: une sorte de tourmente de neige.

Au loin, sur les sinistres champs interminables, à demi effacés et couleur de haillons, et troués autant que des nécropoles, on remarque, comme un morceau de papier déchiré, le fin squelette d’une église et, d’un bord à l’autre du tableau, de vagues rangées de traits verticaux rapprochés et soulignés, comme les bâtons des pages d’écriture: des routes avec leurs arbres. De minces sinuosités rayent la plaine en long et en large, la quadrillent, et ces sinuosités sont pointillées d’hommes.

On discerne des fragments de lignes formées de ces points humains, qui, sorties des raies creuses, bougent sur la plaine à la face de l’horrible ciel déchaîné.

On a peine à croire que chacune de ces taches minuscules est un être de chair frissonnante et fragile, infiniment désarmé dans l’espace, et qui est plein d’une pensée profonde, plein de longs souvenirs et plein d’une foule d’images: on est ébloui par ce poudroiement d’hommes aussi petits que les étoiles du ciel.

Pauvres semblables, pauvres inconnus, c’est votre tour de donner! Une autre fois, ce sera le nôtre. A nous demain, peut-être, de sentir les cieux éclater sur nos têtes ou la terre s’ouvrir sous nos pieds, d’être assaillis par l’armée prodigieuse des projectiles, et d’être balayés par des souffles d’ouragan cent mille fois plus forts que l’ouragan.

On nous pousse dans les abris d’arrière. A nos yeux, le champ de la mort s’éteint. A nos oreilles, le tonnerre s’assourdit sur l’enclume formidable des nuages. Le bruit d’universelle destruction fait silence. L’escouade s’enveloppe égoïstement des bruits familiers de la vie, s’enfonce dans la petitesse caressante des abris.

Réveille brusquement, j’ouvre les yeux dans le noir.

—Quoi? Qu’est ce qu’il y a?

—C’est ton tour de garde. Il est deux heures du matin, me dit le caporal Bertrand que j’entends, sans le voir, à l’orifice du trou au fond duquel je suis étendu.

Je grogne que je viens, je me secoue, bâille dans l’étroit abri sépulcral; j’étends les bras et mes mains touchent la glaise molle et froide. Puis je rampe au milieu de l’ombre lourde qui obstrue l’abri, en fendant l’odeur épaisse, entre les corps intensément affalés des dormeurs. Après quelques accrochages et faux-pas sur des équipements, des sacs, et des membres étirés dans tous les sens, je mets la main sur mon fusil et je me trouve debout à l’air libre, mal réveillé et mal équilibré, assailli par la bise aiguë et noire.

Je suis, en grelottant, le caporal qui s’enfonce entre de hauts entassements sombres dont le bas se resserre étrangement sur notre marche. Il s’arrête. C’est là. Je perçois une grosse masse se détacher à mi-hauteur de la muraille spectrale, et descendre. Cette masse hennit un bâillement. Je me hisse dans la niche qu’elle occupait.

La lune est cachée dans la brume, mais il y a, répanduesur les choses, une très confuse lueur à laquelle l’œil s’habitue à tâtons. Cet éclairement s’éteint à cause d’un large lambeau de ténèbres qui plane et glisse là-haut. Je distingue à peine, après l’avoir touché, l’encadrement et le trou du créneau devant ma figure, et ma main avertie rencontre, dans un enfoncement aménagé, un fouillis de manches de grenades.

—Ouvre l’œil, hein, mon vieux, me dit Bertrand à voix basse. N’oublie pas qu’il y a notre poste d’écoute, là, en avant, sur la gauche. Allons, à tout à l’heure.

Son pas s’éloigne, suivi du pas ensommeillé du veilleur que je relève.

Les coups de fusil crépitent de tous côtés. Tout à coup une balle claque net dans la terre du talus où je m’appuie. Je mets la face au créneau. Notre ligne serpente dans le haut du ravin: le terrain est en contre-bas devant moi, et on ne voit rien dans cet abîme de ténèbres où il plonge. Toutefois, les yeux finissent par discerner la file régulière des piquets de notre réseau plantés au seuil des flots d’ombre, et, ça et là, les plaies rondes d’entonnoirs d’obus, petits, moyens ou énormes; quelques-uns, tout près, peuplés d’encombrements mystérieux. La bise me souffle dans la figure. Rien ne bouge, que le vent qui passe et que l’immense humidité qui s’égoutte. Il fait froid à frissonner sans fin. Je lève les yeux: je regarde ici, là. Un deuil épouvantable écrase tout. J’ai l’impression d’être tout seul, naufragé, au milieu d’un monde bouleversé par un cataclysme.

Rapide illumination de l’air: une fusée. Le décor où je suis perdu s’ébauche et pointe autour de moi. On voit se découper la crête, déchirée, échevelée, de notre tranchée, et j’aperçois, collés sur la paroi d’avant, tous les cinq pas, comme des larves verticales, les ombres des veilleurs. Leur fusil s’indique, à côté d’eux, par quelques gouttes de lumière. La tranchée est étayée de sacs de terre; elle est élargie de partout et, en maints endroits,éventrée par des éboulements. Les sacs de terre, aplatis les uns sur les autres et disjoints, ont l’air, à la lueur astrale de la fusée, de ces vastes dalles démantelées d’antiques monuments en ruines. Je regarde au créneau. Je distingue, dans la vaporeuse atmosphère blafarde qu’a épandue le météore, les piquets rangés et même les lignes ténues des fils de fer barbelés qui s’entrecroisent d’un piquet à l’autre. C’est, devant ma vue, comme des traits à la plume qui gribouillent et raturent le champ blême et troué. Plus bas, dans l’océan nocturne qui remplit le ravin, le silence et l’immobilité s’accumulent.

Je descends de mon observatoire et me dirige au jugé vers mon voisin de veille. De ma main tendue, je l’atteins.

—C’est toi? lui dis-je à voix basse, sans le reconnaître.

—Oui, répond-il sans savoir non plus qui je suis, aveugle comme moi.

—C’est calme, à c’t’ heure, ajoute-t-il. Tout à l’heure, j’ai cru qu’ils allaient attaquer, ils ont peut-être bien essayé, sur la droite, où ils ont lancé une chiée de grenades. Il y a eu un barrage de 75, vrrrran... vrrrran... Mon vieux, je m’ disais: «Ces 75-là, c’est pas possible, i’ sont payés pour tirer! S’ils sont sortis, les Boches, i’s ont dû prendre quéqu’ chose!» Tiens, écoute, là-bas les boulettes qui r’biffent! T’entends?

Il s’arrête, débouche son bidon, boit un coup, et sa dernière phrase, toujours à voix basse, sent le vin:

—Ah! là là! tu parles d’une sale guerre! Tu crois qu’on s’rait pas mieux chez soi? Eh bien, quoi! Qu’est-ce qu’il a, c’ ballot?

Un coup de feu vient de retentir à côté de nous, traçant un court et brusque trait phosphorescent. D’autres partent, ça et là, sur notre ligne: les coups de fusil sont contagieux la nuit.

Nous allons nous enquérir, à tâtons, dans l’ombre épaisse retombée sur nous comme un toit, auprès d’un des tireurs. Trébuchant et jetés parfois l’un sur l’autre, on arrive à l’homme, on le touche.

—Eh bien quoi?

Il a cru voir remuer, puis, plus rien. Nous revenons, mon voisin inconnu et moi, dans l’obscurité dense et sur l’étroit chemin de boue grasse, incertains, avec effort, pliés, comme si nous portions chacun un fardeau écrasant.

A un point de l’horizon, puis à un autre, tout autour de nous, le canon donne, et son lourd fracas se mêle aux rafales d’une fusillade qui tantôt redouble et tantôt s’éteint, et aux grappes de coups de grenades, plus sonores que les claquements du lebel et du mauser et qui ont à peu près le son des vieux coups de fusil classiques. Le vent s’est encore accru, il est si violent qu’il faut se défendre dans l’ombre contre lui: des chargements de nuages énormes passent devant la lune.

Nous sommes là, tous les deux, cet homme et moi, à nous rapprocher et nous heurter sans nous connaître, montrés puis interceptés l’un à l’autre, en brusques à-coups, par le reflet du canon; nous sommes là, pressés par l’obscurité, au centre d’un cycle immense d’incendies qui paraissent et disparaissent, dans ce paysage de sabbat.

—On est maudits, dit l’homme.

Nous nous séparons et nous allons chacun à notre créneau nous fatiguer les yeux sur l’immobilité des choses.

Quelle effroyable et lugubre tempête va éclater?

La tempête n’éclata pas, cette nuit-là. A la fin de ma longue attente, aux premières traînées du jour, il y eut même accalmie.

Tandis que l’aube s’abattait sur nous comme un soir d’orage, je vis encore une fois émerger et se recréer sous l’écharpe de suie des nuages bas, les espèces de rives abruptes, tristes et sales, infiniment sales, bossuées de débris et d’immondices, de la croulante tranchée où nous sommes.

La lividité de la nue blêmit et plombe les sacs de terre aux plans vaguement luisants et bombés, tel unlong entassement de viscères et d’entrailles géantes mises à nu sur le monde.

Dans la paroi, derrière moi, se creuse une excavation, et là un entassement de choses horizontales se dresse comme un bûcher.

Des troncs d’arbres? Non; ce sont les cadavres.

**    *

A mesure que les cris d’oiseaux montent des sillons, que les champs vagues recommencent, que la lumière éclôt et fleurit en chaque brin d’herbe, je regarde le ravin. Plus bas que le champ mouvementé avec ses hautes lames de terre et ses entonnoirs brûlés, au delà du hérissement des piquets, c’est toujours un lac d’ombre qui stagne, et, devant le versant d’en face, c’est toujours un mur de nuit qui s’érige.

Puis je me retourne et je contemple ces morts qui peu à peu s’exhument des ténèbres, exhibant leurs formes raidies et maculées. Ils sont quatre. Ce sont nos compagnons Lamuse, Barque, Biquet et le petit Eudore. Ils se décomposent là, tout près de nous, obstruant à moitié le large sillon tortueux et boueux que les vivants s’intéressent encore à défendre.

On les a posés tant bien que mal; ils se calent et s’écrasent, l’un sur l’autre. Celui d’en haut est enveloppé d’une toile de tente. On avait mis sur les autres figures des mouchoirs, mais en les frôlant, la nuit, sans voir, ou bien le jour, sans faire attention, on a fait tomber les mouchoirs, et nous vivons face à face avec ces morts, amoncelés là comme un bûcher vivant.

**    *

Il y a quatre nuits qu’ils ont été tués ensemble. Je me souviens mal de cette nuit, comme d’un rêve que j’ai eu. Nous étions de patrouille, eux, moi, Mesnil André, et lecaporal Bertrand. Il s’agissait de reconnaître un nouveau poste d’écoute allemand signalé par les observateurs d’artillerie. Vers minuit, on est sorti de la tranchée, et on a rampé sur la descente, en ligne, à trois ou quatre pas les uns des autres, et on est descendu ainsi très bas dans le ravin, jusqu’à voir, gisant devant nos yeux, comme l’aplatissement d’une bête échouée, le talus de leur Boyau International. Après avoir constaté qu’il n’y avait pas de poste dans cette tranche de terrain, on a remonté, avec des précautions infinies; je voyais confusément mon voisin de droite et mon voisin de gauche, comme des sacs d’ombre, se traîner, glisser lentement, onduler, se rouler dans la boue, au fond des ténèbres, poussant devant eux l’aiguille de leur fusil. Des balles sifflaient au-dessus de nous, mais elles nous ignoraient, ne nous cherchaient pas. Arrivés en vue de la bosse de notre ligne, on a soufflé un instant; l’un de nous a poussé un soupir, un autre a parlé. Un autre s’est retourné, en bloc, et son fourreau de baïonnette a sonné contre une pierre. Aussitôt une fusée a jailli en rugissant du Boyau International. On s’est plaqué par terre, étroitement, éperdument, on a gardé une immobilité absolue, et on a attendu là, avec cette étoile terrible suspendue au-dessus de nous et qui nous baignait d’une clarté de jour, à vingt-cinq ou trente mètres de notre tranchée. Alors une mitrailleuse placée de l’autre côté du ravin a balayé la zone où nous étions. Le caporal Bertrand et moi avons eu la chance de trouver devant nous, au moment où la fusée montait, rouge, avant d’éclater en lumière, un trou d’obus où un chevalet cassé trempait dans la boue; on s’est aplati tous les deux contre le rebord de ce trou, on s’est enfoncé dans la boue autant qu’on a pu et le pauvre squelette de bois pourri nous a cachés. Le jet de la mitrailleuse a repassé plusieurs fois. On entendait un sifflement perçant au milieu de chaque détonation, les coups secs et violents des balles dans la terre, et aussi des claquements sourds et mous suivis de geignements,d’un petit cri et, soudain, d’un gros ronflement de dormeur qui s’est élevé puis a graduellement baissé. Bertrand et moi, frôlés par la grêle horizontale des balles qui, à quelques centimètres au-dessus de nous, traçaient un réseau de mort et écorchaient parfois nos vêtements, nous écrasant de plus en plus, n’osant risquer un mouvement qui aurait haussé un peu une partie de notre corps, nous avons attendu. Enfin, la mitrailleuse s’est tue, dans un énorme silence. Un quart d’heure après, tous les deux, nous nous sommes glissés hors du trou d’obus en rampant sur les coudes et nous sommes enfin tombés, comme des paquets, dans notre poste d’écoute. Il était temps, car, en ce moment, le clair de lune a brillé. On a dû demeurer dans le fond de la tranchée jusqu’au matin, puis jusqu’au soir. Les mitrailleuses en arrosaient sans discontinuer les abords. Par les créneaux du poste, on ne voyait pas les corps étendus, à cause de la déclivité du terrain: sinon, tout à ras du champ visuel, une masse qui paraissait être le dos de l’un d’eux. Le soir, on a creusé une sape pour atteindre l’endroit où ils étaient tombés. Ce travail n’a pu être exécuté en une nuit; il a été repris la nuit suivante par les pionniers, car, brisés de fatigue, nous ne pouvions plus ne pas nous endormir.

En me réveillant d’un sommeil de plomb, j’ai vu les quatre cadavres que les sapeurs avaient atteints par-dessous, dans la plaine, et qu’ils avaient accrochés et halés avec des cordes dans leur sape. Chacun d’eux contenait plusieurs blessures à côté l’une de l’autre, les trous des balles distants de quelques centimètres: la mitrailleuse avait tiré serré. On n’avait pas retrouvé le corps de Mesnil André. Son frère Joseph a fait des folies pour le chercher; il est sorti tout seul dans la plaine constamment balayée, en large, en long et en travers par les tirs croisés des mitrailleuses. Le matin, se traînant comme une limace, il a montré une face noire de terre et affreusement défaite, en haut du talus.

On l’a rentré, les joues égratignées aux ronces des fils de fer, les mains sanglantes, avec de lourdes mottes de boue dans les plis de ses vêtements et puant la mort. Il répétait comme un maniaque: «Il n’est nulle part.» Il s’est enfoncé dans un coin avec son fusil, qu’il s’est mis à nettoyer, sans entendre ce qu’on lui disait, et en répétant: «Il n’est nulle part.»

Il y a quatre nuits de cette nuit-là et je vois les corps se dessiner, se montrer, dans l’aube qui vient encore une fois laver l’enfer terrestre.

Barque, raidi, semble démesuré. Ses bras sont collés le long de son corps, sa poitrine est effondrée, son ventre creusé en cuvette. La tête surélevée par un tas de boue, il regarde venir par-dessus ses pieds ceux qui arrivent par la gauche, avec sa face assombrie, souillée de la tache visqueuse des cheveux qui retombent, et où d’épaisses croûtes de sang noir sont sculptées, ses yeux ébouillantés: saignants et comme cuits. Eudore, lui, paraît au contraire tout petit, et sa petite figure est complètement blanche, si blanche qu’on dirait une face enfarinée de Pierrot, et c’est poignant de la voir faire tache comme un rond de papier blanc parmi l’enchevêtrement gris et bleuâtre des cadavres. Le breton Biquet, trapu, carré comme une dalle, apparaît tendu dans un effort énorme: il a l’air d’essayer de soulever le brouillard; cet effort profond déborde en grimace sur sa face bossuée par les pommettes et le front saillant, la pétrit hideusement, semble hérisser par places ses cheveux terreux et desséchés, fend sa mâchoire pour un spectre de cri, écarte toutes grandes ses paupières sur ses yeux ternes et troubles, ses yeux de silex; et ses mains sont contractées d’avoir griffé le vide.

Barque et Biquet sont troués au ventre, Eudore à la gorge. En les traînant et en les transportant, on les a encore abîmés. Le gros Lamuse, vide de sang, avait une figure tuméfiée et plissée dont les yeux s’enfonçaient graduellementdans leurs trous, l’un plus que l’autre. On l’a entouré d’une toile de tente qui se trempe d’une tache noirâtre à la place du cou. Il a eu l’épaule droite hachée par plusieurs balles et le bras ne tient plus que par des lanières d’étoffe de la manche et des ficelles qu’on y a mises. La première nuit qu’on l’a placé là, ce bras pendait hors du tas des morts et sa main jaune, recroquevillée sur une poignée de terre, touchait les figures des passants. On a épinglé le bras à la capote.

Un nuage de pestilence commence à se balancer sur les restes de ces créatures avec lesquelles on a si étroitement vécu, si longtemps souffert.

Quand nous les voyons, nous disons: «Ils sont morts tous les quatre.» Mais ils sont trop déformés pour que nous pensions vraiment: «Ce sont eux.» Et il faut se détourner de ces monstres immobiles pour éprouver le vide qu’ils laissent entre nous et les choses communes qui sont déchirées.

Ceux des autres compagnies ou des autres régiments, les étrangers, qui passent ici le jour—(la nuit, on s’appuie inconsciemment sur tout ce qui est à portée de la main, mort ou vivant)—ont un haut-le-corps devant ces cadavres plaqués l’un sur l’autre en pleine tranchée. Parfois, ils se mettent en colère:

—A quoi qu’on pense, de laisser là ces macchabs?


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