XXILE POSTE DE SECOURS

—Le réveil des condamnés, dit Marthereau.

On s’écarte devant eux, avec une espèce d’admiration et une espèce de terreur.

Quand ils sont passés, Marthereau hoche la tête et murmure:

—De l’aut’ côté, y en a qui s’apprêtent aussi, avec leur uniforme gris. Tu crois qu’i’s s’en ressentent pour l’assaut, ceux-là? T’es pas fou? Alors, pourquoi qu’i’ sont venus? C’est pas eux, j’sais bien, mais c’est euss tout de même pisqu’ils sont ici... J’ sais bien, j’ sais bien, mais tout ça, c’est bizoarre.

La vue d’un passant change le cours de ses idées:

—Tiens, v’là Truc, Machin, l’ grand, tu sais? C’ qu’il est immense, c’ qu’il est pointu, c’ t’ être-là! Tant qu’à moi, j’ sais bien que j’ suis pas grand tout à fait assez, mais lui, i’ va trop haut. Il est toujours au courant de tout, c’ double-mètre! Comme savement de tout, y en a pas un qui lui fasse la grille. On va y demander pour une cagna.

—S’il y a des gourbis? répond le passant surélevé en se penchant sur Marthereau comme un peuplier. Pour sûr, mon vieux Caparthe. Y a qu’ça. Tiens, là—et, déployant son coude, il fait un geste indicateur de télégraphe à signaux—Villa von Hindenburg, et ici, là: Villa Glücks auf. Si vous n’êtes pas contents, c’est qu’ ces messieurs sont difficiles. Y a p’t êtr’ quequ’ locataires dans l’fond, mais des locataires pas remuants, et tu peux parler tout haut d’vant eux, tu sais!

—Ah! nom de Dieu!... s’écria Marthereau un quart d’heure après que nous nous fûmes installés dans une de ces fosses équarries, y a des locataires qu’i’ nous disait pas, c’ t’affreux grand paratonnerre, c’ t’ infini!

Ses paupières se fermaient, mais se rouvraient, et il se grattait les bras et les flancs.

—J’ai la lourde! Pourtant, pour ronfler, c’est pas vrai. C’est pas résistable.

Nous nous mîmes à bâiller, à soupirer, et finalementnous allumâmes un petit bout de bougie qui résistait, mouillé, bien qu’on le couvât des mains. Et nous nous regardâmes bâiller.

L’abri allemand comprenait plusieurs compartiments. Nous étions contre une cloison de planches mal ajustées et, de l’autre côté, dans la cave nº 2, des hommes veillaient aussi: on voyait de la lumière filtrer dans les interstices des planches, et on entendait des voix bruisser.

—C’est de l’autre section, dit Marthereau.

Puis on écouta, machinalement.

—Quand j’suis t’été en permission, bourdonnait un invisible parleur, on a été triste d’abord, parce qu’on pensait à mon pauv’ frère qu’a disparu en mars, mort sans doute, et à mon pauv’ petit Julien, de la classe 15, qu’ a été tué aux attaques d’octobre. Et puis, peu à peu, elle et moi, on s’est remis à être heureux d’être ensemble, que veux-tu? Not’petit loupiot, le dernier, qui a cinq ans, nous a bien distraits. I’ voulait jouer au soldat avec moi. J’y ai fabriqué un petit flingot. J’y ai expliqué les tranchées, et lui, tout freluquant de joie comme un z’oiseau, i’ m’ tirait d’ssus en gueulant. Ah! le sacré p’tit mec, il en mettait! Ça fera un fameux poilu plus tard. Mon vieux, il a tout à fait l’esprit militaire!

Silence. Ensuite vague brouhaha de conversations au milieu desquelles on entend le mot de: «Napoléon», puis une autre voix—ou la même—qui dit:

—Guillaume, c’est une bête puante d’avoir voulu c’te guerre. Mais Napoléon, ça, c’est un grand homme!

Marthereau est à genoux devant moi dans le chétif et étroit rayonnement de notre chandelle, au fond de ce trou obscur et mal bouché où passent par moment des frissonnements de froid, où grouille la vermine et où l’entassement des pauvres vivants entretient un vague relent de sarcophage... Marthereau me regarde; il entend encore, comme moi, l’anonyme soldat qui a dit: «Guillaume est une bête puante, mais Napoléon est un grand homme», et qui célébrait l’ardeur guerrière du petit qui lui restaitencore. Il laisse tomber ses bras, hoche sa tête lassée—et la lumière légère jette sur la cloison l’ombre de ce double geste, en fait une brusque caricature.

—Ah! dit mon humble compagnon, nous sommes tous des pas mauvais types, et aussi, des malheureux et des pauv’diables. Mais nous sommes trop bêtes, nous sommes trop bêtes!

Il tourne à nouveau son regard sur moi. Dans sa face toute plantée de poils, dans sa face de barbet, on voit luire deux beaux yeux de chien qui s’étonne, songe, très confusément encore, à des choses, et qui, dans la pureté de son obscurité, se met à comprendre.

On sort de l’abri inhabitable. Le temps s’est un peu adouci: la neige a fondu et tout s’est resali.

—L’vent a léché l’sucre, dit Marthereau.

**    *

Je suis désigné pour accompagner Joseph Mesnil au Poste de Secours des Pylônes. Le sergent Henriot me donne livraison du blessé et me remet le billet d’évacuation.

—Si vous rencontrez Bertrand en route, nous dit Henriot, faudrait voir d’avoir à y dire de s’grouiller, hé? Bertrand est parti en liaison cette nuit et on l’attend depuis une heure—même que l’vieux s’impatiente et parle de s’foutre en colère d’un moment à l’autre.

Je m’achemine avec Joseph qui, un peu plus pâle que de coutume et toujours taciturne, marche tout doucement. De temps en temps, on le voit s’arrêter, la figure crispée. Nous suivons les boyaux.

Un bonhomme paraît tout d’un coup. C’est Volpatte, qui dit:

—J’vais aller avec vous jusqu’au bas de la côte.

Désœuvré, il manie une magnifique canne torse et secoue dans sa main comme des castagnettes la précieuse paire de ciseaux qui ne le quitte jamais.

Nous sortons tous trois du boyau quand la pente du terrain permet de le faire sans danger de balles—puisque le canon ne donne pas. Aussitôt dehors, nous heurtons un rassemblement. Il pleut. A travers les jambes lourdes plantées comme des arbres tristes, dans la brume, sur la plaine bise, on aperçoit un mort.

Volpatte se faufile jusqu’à la forme horizontale autour de laquelle attendent ces formes verticales. Alors, il se retourne violemment et nous crie:

—C’est Pépin!

—Ah! dit Joseph qui est déjà presque défaillant.

Il s’appuie sur moi. Nous nous approchons. Pépin, allongé, a les pieds et les mains tendus, crispés, et sa figure sur qui coule la pluie est tuméfiée, talée et affreusement grise.

Un homme qui tient une pioche et dont la face en sueur est pleine de petites tranchées noirâtres, nous raconte la mort de Pépin:

—L’était entré dans une calebasse où des Boches s’étaient planqués. Et v’là qu’on ne l’savait pas et qu’on a enfumé la niche pour nettoyer, et l’ pauv’ petit frère, on l’a r’trouvé après l’opération, crampsé, et tout étiré comme un boyau d’chat, au milieu de la viande des Boches qu’il avait saignés avant—et bien proprement saignés, j’peux l’dire, moi que j’suis établi boucher dans la banlieue parisienne.

—Un de moins à l’escouade! dit Volpatte, tandis que nous nous en allons.

Nous nous trouvons maintenant en haut du ravin, à l’endroit où commence le plateau que notre charge a parcouru éperdument, hier au soir, et qu’on ne reconnaît pas.

Cette plaine, qui m’avait alors donné l’impression d’être toute de niveau et qui, en réalité, se penche, est un extraordinaire charnier. Les cadavres y foisonnent. C’est comme un cimetière dont on aurait enlevé le dessus.

Des bandes le parcourent, identifiant les morts de laveille et de la nuit, retournant les restes, les reconnaissant à quelque détail, malgré leurs figures. Un de ces chercheurs, agenouillé, retire de la main d’un mort une photographie déchiquetée, effacée, un portrait tué.

Des fumées noires d’obus montent en volutes, puis détonent sur les horizons, au loin; des armées de corbeaux balayent le ciel de leur vaste geste pointillé.

En bas, parmi la multitude des immobiles, voici, reconnaissables à leur usure et leur effacement, des zouaves, des tirailleurs et des légionnaires de l’attaque de mai. L’extrême bord de nos lignes se trouvait alors au bois de Berthonval, à cinq ou six kilomètres d’ici. Dans cet assaut, qui a été un des plus formidables de la guerre et de toutes les guerres, ils étaient parvenus d’un seul élan, en courant, jusqu’ici. Ils formaient alors un point trop avancé sur l’onde d’attaque et ils ont été pris de flanc par les mitrailleuses qui se trouvaient à droite et à gauche des lignes dépassées. Il y a des mois que la mort leur a crevé les yeux et dévoré les joues—mais même dans leurs restes disséminés, dispersés par les intempéries et déjà presque en cendres, on reconnaît les ravages des mitrailleuses qui les ont détruits, leur trouant le dos et les reins, les hachant en deux par le milieu. A côté de têtes noires et cireuses de momies égyptiennes, grumeleuses de larves et de débris d’insectes, où des blancheurs de dents pointent dans des creux; à côté de pauvres moignons assombris qui pullulent là, comme un champ de racines dénudées, on découvre des crânes nettoyés, jaunes, coiffés de chéchias de drap rouge dont la housse grise s’effrite comme du papyrus. Des fémurs sortent d’amas de loques agglutinées par de la boue rougeâtre, ou bien, d’un trou d’étoffes effilochées et enduites d’une sorte de goudron, émerge un fragment de colonne vertébrale. Des côtes parsèment le sol comme de vieilles cages cassées, et, auprès, surnagent des cuirs mâchurés, des quarts et des gamelles transpercés et aplatis. Autour d’un sac haché, posé sur des ossements et sur une touffede morceaux de drap et d’équipements, des points blancs sont régulièrement semés: en se baissant, on voit que ce sont les phalanges de ce qui, là, fut un cadavre.

Parfois, des renflements allongés—car tous ces morts sans sépulture finissent tout de même par entrer dans le sol—un bout d’étoffe seulement sort, indiquent qu’un être humain s’est anéanti en ce point du monde.

Les Allemands qui, hier, étaient ici, ont abandonné sans les ensevelir leurs soldats à côté des nôtres—ainsi qu’en témoignent ces trois cadavres putréfiés l’un sur l’autre, l’un dans l’autre—avec leurs calottes grises dont le bord rouge est caché par une sangle grise, leurs vestes gris jaune, leurs figures vertes. Je cherche les traits de l’un d’eux: depuis les profondeurs de son cou jusqu’aux touffes de cheveux collés au bord de son calot; il présente une masse terreuse, la figure changée en fourmilière—et deux fruits pourris à la place des yeux. L’autre, vide, sec, est aplati sur le ventre, le dos en loques quasi flottant, les mains, les pieds et la face enracinés dans le sol.

—Regardez! Il est récent, celui-ci...

Au milieu de la plaine, au fond de l’air pluvieux et glacé, au milieu de ce lendemain blême d’une orgie de massacre, c’est une tête plantée par terre, une tête exsangue et humide, avec une lourde barbe.

Un des nôtres: le casque est à côté. Les paupières enflées laissent voir un peu de la morne faïence de ses yeux et une lèvre luit comme une limace dans la barbe obscure. Sans doute, il est tombé dans un trou d’obus qu’un autre obus a comblé, l’enterrant jusqu’au cou comme l’Allemand à tête de chat du Cabaret Rouge.

—Je ne le reconnais pas, dit Joseph qui s’avance très lentement et s’exprime avec peine.

—Moi, je le reconnais, répond Volpatte.

—C’ barbu-là? fait la voix blanche de Joseph.

—I’ n’a pas de barbe. Tu vas voir.

Accroupi, Volpatte passe l’extrémité de sa canne sousle menton du cadavre et détache une sorte de pavé de boue où la tête s’enchâssait et qui semblait une barbe. Puis il ramasse le casque du mort, l’en coiffe, et il lui tient un instant devant les yeux les deux anneaux de ses fameux ciseaux, de manière à imiter des lunettes.

—Ah! nous écrions-nous alors, c’est Cocon!

—Ah!

Quand on apprend ou qu’on voit la mort d’un de ceux qui faisaient la guerre à côté de vous et qui vivaient exactement de la même vie, on reçoit un choc direct dans la chair avant même de comprendre. C’est vraiment presque un peu son propre anéantissement qu’on apprend tout d’un coup. Ce n’est qu’après qu’on se met à regretter.

Nous regardons cette tête hideuse de jeu de massacre, cette tête massacrée qui déjà efface cruellement le souvenir. Encore un compagnon de moins... On reste là autour de lui, intimidés.

—C’était...

On voudrait parler un peu. On ne sait pas quoi dire qui soit assez grave, assez important, assez vrai.

—Venez, articule avec effort Joseph, accaparé tout entier par sa brutale souffrance physique. J’ai pas assez de force pour m’arrêter tout le temps.

Nous quittons le pauvre Cocon, l’ex-homme-chiffre, avec un dernier regard écourté, presque distrait.

—On peut pas s’figurer... dit Volpatte.

...Non, on ne peut pas se figurer. Toutes ces disparitions à la fois excèdent l’esprit. Il n’y a plus assez de survivants. Mais on a une vague notion de la grandeur de ces morts. Ils ont tout donné; ils ont donné, petit à petit, toute leur force, puis, finalement, ils se sont donnés, en bloc. Ils ont dépassé la vie; leur effort a quelque chose de surhumain et de parfait.

**    *

—Tiens, il vient d’être attigé, celui-là, et pourtant...

Une blessure fraîche mouille le cou d’un corps presque squelettique.

—C’est un rat, dit Volpatte. Les macchabées sont anciens, mais les rats les entretiennent... Tu vois des rats crevés—empoisonnés p’t’êt’ bien—près ou d’ssous chaque corps. Tiens, c’ pauv’ vieux va nous montrer les siens.

Il soulève du pied la dépouille aplatie et on trouve, en effet, deux rats morts enfoncés là.

—J’voudrais r’trouver Farfadet, dit Volpatte. J’y ai dit d’attendre au moment où on courait et qu’i’ m’a agrafé. L’pauv’ gars, pourvu qu’il ait attendu!

Alors il va et vient, poussé vers les morts par une étrange curiosité. Indifférents, ils se le renvoient l’un à l’autre, et à chaque pas il regarde par terre. Tout à coup il pousse un cri de détresse. Il nous appelle de la main et s’agenouille devant un mort.

—Bertrand!

Une émotion aiguë, tenace, nous empoigne. Ah! il a été tué, lui aussi, comme les autres, celui qui nous dominait le plus par son énergie et sa lucidité! Il s’est fait tuer, il s’est fait enfin tuer, à force de faire toujours son devoir. Il a enfin trouvé la mort là où elle était!

Nous le regardons, puis nous nous détournons de cette vision et nous nous considérons entre nous.

—Ah!...

C’est que le choc de sa disparition s’aggrave du spectacle qu’offre sa dépouille. Il est abominable à voir. La mort a donné l’air et le geste d’un grotesque à cet homme qui fut si beau et si calme. Les cheveux éparpillés sur les yeux, la moustache bavant dans la bouche, la figure bouffie, il rit. Il a un œil grand ouvert, l’autre fermé, et tire la langue. Les bras sont étendus en croix, les mains ouvertes, les doigts écartés. Sa jambe droite se tend d’un côté; la gauche, qui est cassée par un éclat et d’où est sortie l’hémorragie qui l’a fait mourir, est tournéetoute en cercle, disloquée, molle, sans charpente. Une lugubre ironie a donné aux derniers sursauts de cette agonie l’allure d’une gesticulation de paillasse.

On le dispose, on le couche droit, on calme ce masque effrayant. Volpatte a retiré un portefeuille de la poche de Bertrand et, pour le porter jusqu’au bureau, il le place religieusement dans ses propres papiers, à côté du portrait de sa femme et de ses enfants. Cela fait, il secoue la tête:

—Celui-là, c’était vraiment un bonhomme, mon vieux. Quand i’disait quéqu’chose, ç’ui-là, c’était la preuve que c’était vrai. Ah! on avait pourtant bien besoin d’lui!

—Oui, dis-je, on aurait eu besoin de lui, toujours.

—Ah! là là!... murmure Volpatte, et il tremble.

Joseph répète tout bas:

—Ah! nom de Dieu! Ah! nom de Dieu!

La plaine est couverte de monde comme une place publique. Des corvées en détachements, des isolés. Les brancardiers commencent patiemment et petitement, ici, là, leur immense besogne démesurée.

Volpatte nous quitte pour retourner à la tranchée annoncer nos nouveaux deuils et surtout la grande absence de Bertrand. Il dit à Joseph:

—On s’perdra pas d’ vue, pas? Ecris de temps en temps un simple mot: «Tout va bien, signé: Camembert», pas?

Il disparaît parmi tous ces gens qui se croisent dans l’étendue dont une morne pluie infinie s’est entièrement emparée.

Joseph s’appuie sur moi. Nous descendons dans le ravin.

Le talus par lequel nous descendons s’appelle les Alvéoles des Zouaves... Les zouaves de l’attaque de mai avaient commencé à s’y creuser des abris individuels autour desquels ils ont été exterminés. On en voit qui, abattus au bord d’un trou ébauché, tiennent encore leur pelle-bêche dans leurs mains décharnées ou la regardentleurs orbites profondes où se racornissent des entrailles d’yeux. La terre est tellement pleine de morts que les éboulements découvrent des hérissements de pieds, de squelettes à demi vêtus et des ossuaires de crânes placés côte à côte sur la paroi abrupte, comme des bocaux de porcelaine.

Il y a dans le sol, ici, plusieurs couches de morts, et en beaucoup d’endroits l’affouillement des obus a sorti les plus anciennes et les a disposées et étalées par-dessus les nouvelles. Le fond du ravin est complètement tapissé de débris d’armes, de linge, d’ustensiles. On foule des éclats d’obus, des ferrailles, des pains et même des biscuits échappés des sacs et pas encore dissous par la pluie. Les gamelles, les boîtes de conserves, les casques sont criblés et troués par les balles, et on dirait des écumoires de toutes les espèces de formes; et les piquets disloqués qui subsistent sont pointillés de trous.

Les tranchées qui courent dans ce vallon ont l’air de crevasses sismiques, et il semble que sur les ruines d’un tremblement de terre on ait déversé des tombereaux d’objets hétéroclites. Et là où il n’y a pas de morts, la terre elle-même est cadavéreuse.

Nous traversons le Boyau International, toujours frissonnant de hardes omnicolores—cette tranchée informe à laquelle le désordre d’étoffes arrachées donne l’air d’avoir été assassinée—à un endroit où l’inégal fossé tortueux est en coude. Tout au long, jusqu’à une barricade terreuse formant barrage, des cadavres allemands y sont enchevêtrés et noués comme des torrents de damnés, quelques-uns émergeant de grottes boueuses au milieu d’une incompréhensible agglomération de poutres, de cordages, de lianes de fer, de gabions, de claies et de boucliers; au barrage, on voit un cadavre debout planté dans les autres; planté à la même place, un autre est oblique dans l’espace lugubre: cet ensemble paraît un grand morceau de roue envasé, une aile démantelée de moulin à vent; et sur tout cela, sur cette débâcle d’ordures et dechairs, sont semées des profusions d’images religieuses, de cartes postales, de brochures pieuses, de feuillets où des prières sont écrites en gothique, et qui se sont répandus à flots hors des vêtements éventrés. Ces paroles font semblant de fleurir de leurs mille blancheurs de mensonge et de stérilité ces rives pestiférées, cette vallée d’anéantissement.

Je cherche un passage solide pour y guider Joseph que sa blessure paralyse graduellement: il la sent s’étendre dans tout son corps. Tandis que je le soutiens et qu’il ne regarde rien, je regarde le bouleversement macabre par-dessus lequel nous fuyons.

Un feldwebel est assis, appuyé aux planches déchirées qui formaient, là où nous mettons le pied, une guérite de guetteur. Un petit trou sous l’œil: un coup de baïonnette l’a cloué aux planches par la figure. Devant lui, assis aussi, les coudes sur les genoux, les poings au cou, un homme a tout le dessus du crâne enlevé comme un œuf à la coque... A côté d’eux, veilleur épouvantable, la moitié d’un homme est debout: un homme coupé, tranché en deux depuis le crâne jusqu’au bassin, est appuyé, droit, sur la paroi de terre. On ne sait pas où est l’autre moitié de cette sorte de piquet humain dont l’œil pend en haut, dont les entrailles bleuâtres tournent en spirale autour de la jambe.

Par terre, le pied décolle d’une gangue de sang durci des baïonnettes françaises faussées, pliées, tordues par la puissance du choc.

Par une brèche du talus tailladé, on découvre un fond où se trouvent des corps de soldats de la garde prussienne agenouillés, semble-t-il, dans des poses de suppliants, et qui sont troués par derrière, de trous sanglants, empalés. On a tiré hors du groupe de ceux-là, sur le bord, un tirailleur sénégalais énorme, qui, pétrifié dans la position où il est mort, tordu, s’appuie sur le vide, y cramponne ses pieds, et qui fixe ses deux poignets coupés, sans doute, par l’explosion d’une grenade qu’il tenait:toute la face remuante, il semble mâcher des vers.

—Ici, nous dit un alpin qui passe, ils ont fait le coup du drapeau blanc—et comme i’s avaient affaire à des Bicots, tu parles si on les a ratés!... Tiens, v’là l’ drapeau blanc, justement, qu’ ces fumiers se sont servis.

Il empoigne et secoue une longue hampe qui gît là, et sur laquelle est cloué un carré d’étoffe blanche—qui se déploie innocemment.

...Une théorie de porteurs de pelles s’avance le long du boyau démantelé. Ils ont l’ordre de faire tomber la terre dans les restes des tranchées, de boucher tout, pour enterrer les corps sur place. Ainsi, ces travailleurs casqués vont accomplir, en cet endroit, œuvre de justiciers, en restituant leurs pleines formes à ces campagnes, en nivelant ces trous déjà à demi comblés par des chargements d’envahisseurs.

**    *

De l’autre côté du boyau, on m’appelle: un homme assis par terre, appuyé à un piquet. C’est le père Ramure. Par sa capote et sa veste déboutonnées, on voit des bandages qui lui entourent la poitrine.

—Les infirmiers sont venus me panser, me dit-il d’une voix creuse et légère, pleine de souffles, mais on ne pourra pas m’emporter d’ici avant ce soir. Mais, je l’ sais bien, j’ vas passer d’un moment à l’autre.

Il hoche la tête:

—Reste un peu, me demande-t-il.

Il s’attendrit. Des larmes coulent de ses yeux. Il me tend la main et retient la mienne. Il voudrait me parler longuement et presque se confesser:

—J’ai été honnête homme avant la guerre, fait-il, tout en bavant ses larmes. J’ travaillais du matin au soir pour nourrir la smala. Et puis, j’ suis v’nu par ici pour tuer des Boches. Et maintenant, j’ai été tué... Ecoute, écoute, écoute, ne t’en va pas, écoute-moi...

—Il faut que j’emmène Joseph qui n’en peut plus. Après, je reviendrai.

Ramure leva ses yeux ruisselants sur le blessé.

—Non seulement vivant, mais blessé! Débarrassé de la mort! Ah! il y a des femmes et des enfants qui ont de la chance. Eh bien, conduis-le, et reviens... j’espère que je t’attendrai...

Maintenant, il faut gravir l’autre versant du ravin. Nous nous engageons dans la dépression difforme et malmenée du vieux boyau 97.

Tout à coup des sifflements forcenés déchirent l’atmosphère. Une rafale de shrapnells, là-haut, sur nous... Au sein de nuages d’ocre des aérolithes fulgurent et se dispersent en nuées épouvantables. Des charges roulantes se ruent dans le ciel, pour aller déflagrer et se broyer sur la pente, fouiller la colline et y déterrer les vieux ossements du monde. Et les flamboiements tonitruants se multiplient sur une ligne régulière.

C’est un tir de barrage qui recommence.

On crie comme des enfants:

—Assez! assez!

Dans cet acharnement des machines de mort, de ce cataclysme mécanique qui nous poursuit à travers l’espace, il y a quelque chose qui excède les forces et la volonté, quelque chose de surnaturel. Joseph, sa main dans la mienne, debout, regarde, par-dessus son épaule, l’averse d’éclatements qui crève. Il plie le cou, comme une bête traquée, affolée.

—Eh quoi, encore! Toujours, alors! gronde-t-il. Tout ce qu’on a fait, tout ce qu’on a vu... Et voilà que ça recommence! Ah non, non!

Il tombe sur les genoux, halette, jette un vain regard chargé de haine devant lui et derrière lui. Il répète:

—Ça n’est donc jamais fini, jamais!

Je le prends par le bras, je le relève.

—Viens, ça va être fini pour toi.

**    *

Il faut patienter là, avant de monter. Je songe à aller retrouver Ramure agonisant qui m’attend. Mais Joseph se cramponne à moi, et puis je vois une agitation d’hommes autour de l’endroit où j’ai laissé le mourant. Je crois deviner: ce n’est plus la peine d’y aller.

La terre du ravin où nous sommes tous les deux groupés étroitement à nous tenir, sous la tempête, frémit, et on sent, à chaque coup, le sourd simoun des obus. Mais, dans le creux où nous sommes, nous n’avons guère de risque d’être atteints. Dès la première accalmie, des hommes, qui attendaient comme nous, se détachent et se mettent à monter: des brancardiers qui multiplient des efforts inouïs pour grimper en portant un corps et font penser à des fourmis obstinées repoussées par des successions de grains de sable; et d’autres, accouplés et isolés: des blessés ou des hommes de liaison.

—Allons-y, dit Joseph, les épaules fléchissantes, en mesurant de l’œil la côte, la dernière étape de son calvaire.

Des arbres sont là: Une file de troncs de saules écorchés, quelques-uns larges comme des faces, d’autres creusés, béants, semblables à des cercueils debout. Le décor au milieu duquel nous nous débattons, est déchiré et bouleversé, avec des collines, des gouffres et des ballonnements sombres, comme si tous les nuages de la tempête avaient roulé ici-bas. Par-dessus cette nature suppliciée et noire, la débandade des troncs se profile sur un ciel brun, strié, laiteux par places et obscurément scintillant—un ciel d’onyx.

A l’entrée du boyau 97, en travers, un chêne terrassé tord son grand corps.

Un cadavre bouche le boyau. Il a la tête et les jambes enfouies. L’eau vaseuse qui ruisselle dans le boyau a couvert le reste d’un glacis sablonneux. On voit se bomber à travers ce voile humide la poitrine et le ventre couverts d’une chemise.

On enjambe cette dépouille glacée, visqueuse et claire comme le ventre d’un vague saurien échoué—et cela est ardu à cause du terrain mou et glissant. On est obligé de s’enfoncer les mains jusqu’aux poignets dans la boue du talus.

A ce moment, un sifflement infernal nous tombe dessus. On plie comme des roseaux. Le shrapnell éclate, assourdissant et aveuglant, dans l’air, en avant de nous, et nous ensevelit sous une montagne de fumée sombre horriblement sifflante. Un soldat qui montait a battu l’espace de ses bras et a disparu, lancé dans quelque bas-fond. Des clameurs se sont élevées et sont retombées comme des débris. Tandis qu’on voit, à travers le grand voile noir que le vent arrache du sol et renvoie dans le ciel, les brancardiers déposer le brancard, courir vers le point de l’explosion et soulever quelque chose d’inerte—j’évoque l’inoubliable image de la nuit où mon frère d’armes Poterloo, qui avait le cœur plein d’espoir, s’est comme envolé, les deux bras étendus, dans la flamme d’un obus.

Et nous parvenons enfin sur la hauteur que marque, comme un signal, un blessé effarant: il est là, debout dans le vent; secoué mais debout, enraciné là; dans son capuchon tout relevé qui bat en l’air, on voit sa figure convulsée et hurlante, et on passe devant cette espèce d’arbre qui crie.

**    *

Nous sommes arrivés à notre ancienne première ligne, celle d’où nous sommes partis pour l’attaque. Nous nous asseyons sur une banquette de tir, adossés aux degrés que les sapeurs ont creusés au dernier moment pour le départ des nôtres. Le cycliste Euterpe, que nous avons revu depuis, passe et nous dit bonjour. Une fois passé, il revient sur ses pas et tire du parement de sa manche une enveloppe dont le bord dépassant lui faisait un galon blanc.

—C’est toi, n’est-ce pas, me dit-il, qui prends les lettres de Biquet qui est décédé?

—Oui.

—Voilà un retour. L’adresse a fichu l’camp.

L’enveloppe, exposée sans doute à la pluie sur le dessus d’un paquet, s’est lavée, et sur le papier séché et effrité on ne peut plus lire l’adresse parmi les moirures d’eau violacée. Seule a subsisté, lisible dans l’angle, l’adresse de l’expéditeur... J’en tire doucement la lettre: «Ma chère maman»...

—Ah! je me rappelle!...

Biquet, qui gît en plein air, dans cette tranchée même où nous faisons en ce moment la pause, a écrit cette lettre il n’y a pas longtemps, au cantonnement de Gauchin-l’Abbé, par un après-midi flamboyant et splendide, en réponse à une lettre de sa mère, dont les alarmes tombaient à faux et l’avaient fait rire...

«Tu crois que je suis au froid, à la pluie, au danger. Pas du tout, au contraire. C’est fini, tout ça. Il fait chaud, on sue et on n’a rien à faire qu’à se balader au soleil. J’ai ri de ta lettre...»

Je replace dans l’enveloppe abîmée et fragile cette lettre qui, si le hasard n’avait pas évité cette nouvelle ironie des choses, aurait été lue par la vieille paysanne au moment où le corps de son fils n’est plus, dans le froid et la tempête, qu’un peu de cendre mouillée qui filtre et coule comme une source sombre sur le talus de la tranchée.

Joseph a posé sa tête en arrière. A un moment ses yeux se ferment, sa bouche s’entr’ouvre et laisse passer un souffle saccadé.

—Courage! lui dis-je.

Il rouvre les yeux.

—Ah! me répond-il, ce n’est pas à moi qu’il faut dire ça. Regardez ceux-là, ils retournent là-bas, et vous aussi vous allez retourner. Ça va continuer pour vous autres. Ah! il faut être vraiment fort pour continuer, continuer!

A partir d’ici, on est en vue des observatoires ennemis et il ne faut plus quitter les boyaux. On suit d’abord celui de la route des Pylônes. La tranchée est creusée sur le côté de la route, et la route s’est effacée: les arbres en ont été extirpés; la tranchée l’a, tout au long, à moitié rongée et avalée; et ce qui restait a été envahi par la terre et par l’herbe, et mêlé aux champs par la longueur des jours. A certains endroits de la tranchée, là où un sac de terre a crevé en laissant une alvéole boueuse, on retrouve, à hauteur de ses yeux, l’empierrage de l’ex-route rogné à vif, ou bien les racines des arbres de bordure qui ont été abattus et incorporés à la substance du talus. Celui-ci est découpé et inégal comme une vague de terre, de débris et d’écume sombre, crachée et poussée par l’immense plaine jusqu’au bord du fossé.

On parvient à un nœud de boyaux; au sommet du tertre bousculé qui se profile sur la nuée grise, un lugubre écriteau est piqué obliquement dans le vent. Le réseau des boyaux devient de plus en plus étroit; et les hommes qui, de tous les points du secteur, s’écoulent vers le Poste de Secours, se multiplient et s’accumulent dans les chemins profonds.

Les mornes ruelles sont jalonnées de cadavres. Le mur est interrompu à intervalles irréguliers, jusqu’en bas, par des trous tout neufs, des entonnoirs de terre fraîche, qui tranchent sur le terrain malade d’alentour, et là, des corps terreux sont accroupis, les genoux aux dents, ou appuyés sur la paroi, muets et debout comme leurs fusils qui attendent à côté d’eux. Quelques-uns de ces morts restés sur pied tournent vers les survivants leurs faces éclaboussées de sang, ou, orientés ailleurs, échangent leur regard avec le vide du ciel.

Joseph s’arrête pour souffler. Je lui dis comme à un enfant:

—Nous approchons, nous approchons.

La voie de désolation, aux remparts sinistres, se rétrécit encore. On a une sensation d’étouffement, un cauchemar de descente qui se resserre, s’étrangle, et dans ces bas-fonds dont les murailles semblent aller se rapprochant, se refermant, on est obligé de s’arrêter, de se faufiler, de peiner et de déranger les morts et d’être bousculés par la file désordonnée de ceux qui, sans fin, inondent l’arrière: des messagers, des estropiés, des gémisseurs, des crieurs, frénétiquement hâtés, empourprés par la fièvre, ou blêmes et secoués visiblement par la douleur.

**    *

Toute cette foule vient enfin déferler, s’amonceler et geindre dans le carrefour où s’ouvrent les trous du Poste de Secours.

Un médecin gesticule et vocifère pour défendre un peu de place libre contre cette marée montante qui bat le seuil de l’abri. Il pratique, en plein air, à l’entrée, des pansements sommaires, et on dit qu’il ne s’est pas arrêté, non plus que ses aides, de toute la nuit et de toute la journée, et qu’il fait une besogne surhumaine.

En sortant de ses mains, une partie des blessés est absorbée par le puits du Poste, une autre est évacuée àl’arrière sur le Poste de Secours plus vaste aménagé dans la tranchée de la route de Béthune.

Dans ce creux étroit que dessine le croisement des fossés, comme au fond d’une espèce de cour des miracles, nous avons attendu deux heures, ballottés, serrés, étouffés, aveuglés, nous montant les uns sur les autres comme du bétail, dans une odeur de sang et de viande de boucherie. Des faces s’altèrent, se creusent, de minute en minute. Un des patients ne peut plus retenir ses larmes, les lâche à flots, et, secouant la tête, en arrose ses voisins. Un autre, qui saigne comme une fontaine, crie: «Eh là! attention à moi!» Un jeune, les yeux allumés, lève les bras et hurle d’un air de damné: «J’brûle!» et il gronde et souffle comme un bûcher.

**    *

Joseph est pansé. Il se fraye passage jusqu’à moi et me tend la main.

—Ce n’est pas grave, paraît-il; adieu, me dit-il.

Nous sommes tout de suite séparés par la cohue. Le dernier regard que je lui jette me le montre, la figure défaite, mais absorbé par son mal, distrait, se laissant conduire par un brancardier divisionnaire qui a posé sa main sur son épaule. Soudain, je ne le vois plus.

A la guerre, la vie, comme la mort, vous sépare sans même qu’on ait le temps d’y penser.

On me dit de ne pas rester là, de descendre dans le poste de secours pour me reposer avant de repartir.

Il y a deux entrées, très basses, très étroites, à ras du du sol. A celle-ci affleure la bouche d’une galerie en pente, étroite comme une conduite d’égout. Pour pénétrer dans le poste, il faut d’abord se retourner et s’engager à reculons en pliant le corps dans ce tube rétréci où le pied sent se dessiner des marches: tous les trois pas, une marche haute.

Quand on est entré là-dedans, on est comme pris, eton a d’abord l’impression qu’on n’aura pas la place, ni de descendre, ni de remonter. En s’enfonçant dans ce gouffre, on continue le cauchemar d’étouffement qu’on a subi graduellement à mesure qu’on avançait dans les entrailles des tranchées avant de sombrer jusqu’ici. De tous côtés, on se cogne, on frotte, on est empoigné par l’étroitesse du passage, on est arrêté, coincé. Il faut changer de place ses cartouchières en les faisant glisser sur son ceinturon, et prendre ses musettes dans ses bras, contre sa poitrine. A la quatrième marche, l’étranglement augmente encore et on a un moment d’angoisse: si peu qu’on lève le genou pour avancer en arrière, le dos porte contre la voûte. A cet endroit-là, il faut se traîner à quatre pattes, toujours à reculons. A mesure qu’on descend dans la profondeur, une atmosphère empestée et lourde comme de la terre, vous ensevelit. La main éprouve le contact, froid, gluant, sépulcral, de la paroi d’argile. Cette terre vous pèse de tous côtés, vous enlinceule dans une lugubre solitude, et vous touche la figure de son souffle aveugle et moisi. Aux dernières marches, qu’on met longtemps à gagner,—on est assailli par la rumeur ensorcelée qui monte du trou, chaude, comme d’une espèce de cuisine.

Quand on arrive enfin en bas de ce boyau à échelons, qui vous coudoie et vous étreint à chaque pas, le mauvais rêve n’est pas terminé: on se trouve dans une cave où règne l’obscurité, très longue, mais étroite, qui n’est qu’un couloir, et qui n’a pas plus d’un mètre cinquante de hauteur. Si on cesse de se plier et de marcher les genoux fléchis, on se heurte violemment la tête aux madriers qui plafonnent l’abri et, invariablement, on entend les arrivants grogner,—plus ou moins fort, selon leur humeur, et leur état—: «Ben, heureusement que j’ai mon casque!»

Dans une encoignure, on distingue le geste d’un être accroupi. C’est un infirmier de garde qui, monotone, dit à chaque arrivant: «Otez la boue de vos souliersavant d’entrer.» C’est ainsi qu’un tas de boue s’accumule, dans lequel on bute et on s’empêtre, au bas des marches, au seuil de cet enfer.

**    *

Dans le brouhaha des lamentations et des grondements, dans l’odeur forte qu’un foyer innombrable de plaies entretient là, dans ce décor papillotant de caverne, peuplé d’une vie confuse et inintelligible, je cherche d’abord à m’orienter. De faibles flammes de chandelles luisent le long de l’abri, n’effaçant l’obscurité qu’aux places où elles la piquent. Au fond, au loin, comme au bout des oubliettes d’un souterrain, apparaît une vague lumière de jour; ce trouble soupirail permet d’apercevoir de grands objets rangés le long du couloir: des brancards bas comme des cercueils. Puis on entrevoit se déplacer, autour et par-dessus, des ombres penchées et cassées et, contre les murs, grouiller des files et des grappes de spectres.

Je me retourne. Du côté opposé à celui où filtre la lointaine lumière, une cohue est massée devant une toile de tente tendue de la voûte jusqu’au sol. Cette toile de tente forme, de la sorte, un réduit dont on voit l’éclairement transparaître à travers le tissu d’ocré, d’aspect huilé. Dans ce réduit, à la clarté d’une lampe à acétylène, on pique contre le tétanos. Quand la toile se soulève pour faire sortir puis pour laisser entrer quelqu’un, on voit s’éclabousser brutalement de lumière les mises débraillées et haillonneuses des blessés qui stationnent devant, attendant la piqûre, et qui, courbés par le plafond bas, assis, agenouillés ou rampants, se poussent pour ne pas perdre leur tour ou prendre celui d’un autre, en criant: «Moi!», «Moi!», «Moi!», comme des abois. Dans ce coin où remue cette lutte contenue, les puanteurs tièdes de l’acétylène et des hommes sanglants sont terribles à avaler.

Je m’en écarte. Je cherche ailleurs où me caser, oùm’asseoir. J’avance un peu, tâtonnant, toujours penché, recroquevillé, et les mains en avant.

A la faveur d’une pipe qu’un fumeur incendie, je vois devant moi un banc chargé d’êtres.

Mes yeux s’habituent à la pénombre qui stagne dans la cave, et je discerne à peu près cette rangée de personnages dont des bandages et des emmaillottements tachent pâlement les têtes et les membres.

Eclopés, balafrés, difformes—immobiles ou agités—cramponnés sur cette espèce de barque, ils figurent, clouée là, une collection disparate de souffrances et de misères.

L’un deux, tout d’un coup, crie, se lève à demi, et se rassoit. Son voisin, dont la capote est déchirée et la tête nue, le regarde et lui dit:

—Quand tu te désoleras!

Et il redit cette phrase plusieurs fois, au hasard, les yeux fixés devant lui, les mains sur les genoux.

Un jeune homme assis au milieu du banc parle tout seul. Il dit qu’il est aviateur. Il a des brûlures sur un côté du corps et à la figure. Il continue à brûler dans la fièvre, et il lui semble qu’il est encore mordu par les flammes aiguës qui jaillissaient du moteur. Il marmotte: «Gott mit uns!» puis: «Dieu est avec nous!»

Un zouave, au bras en écharpe, et qui, incliné de côté, porte son épaule comme un fardeau déchirant, s’adresse à lui:

—T’ es l’aviateur qu’est tombé, s’pas?

—J’en ai vu, des choses..., répond l’aviateur, péniblement.

—Moi aussi, j’en ai vu! interrompt le soldat. Y en a qui battraient des ailes, s’ils avaient vu ce que j’ai vu.

—Viens t’asseoir ici, me dit un des hommes du banc en me faisant une place. T’ es blessé?

—Non, j’ai conduit ici un blessé et je vais repartir.

—T’ es pire que blessé, alors. Viens t’asseoir.

—Moi, je suis maire dans mon pays, explique un desassis, mais quand je rentrerai, personne ne me reconnaîtra, tellement longtemps j’ai été triste.

—Voilà quatre heures que j’ suis là attaché sur ce banc, gérait une sorte de mendiant dont la main trépide, qui a la tête baissée, le dos rond, et tient son casque sur ses genoux comme une sébille palpitante.

—On attend d’être évacué, tu sais, m’apprend un gros blessé qui halette, transpire, a l’air de bouillir de toute sa masse; sa moustache pend comme à moitié décollée par l’humidité de sa face.

Il présente deux larges yeux opaques, et on ne voit pas sa blessure.

—C’est ça même, dit un autre. Tous les blessés de la brigade viennent se tasser ici l’un après l’autre, sans compter ceux d’ailleurs. Oui, regarde-moi ça: c’est ici, c’ trou, la boîte aux ordures de toute la brigade.

—J’ suis gangrené, j’ suis écrasé, j’ suis en morceaux à l’intérieur, psalmodiait un blessé qui, la tête dans ses mains, parlait entre ses doigts. Pourtant, jusqu’à la semaine dernière, j’étais jeune et j’étais propre. On m’a changé: maintenant j’ n’ai plus qu’un vieux sale corps tout défait à traîner.

—Moi, dit un autre, hier j’avais vingt-six ans. Et maintenant, quel âge j’ai?

Il essaye de lever pour qu’on la voie sa figure branlante et flétrie, usée en une nuit, vidée de chair, avec les trous des joues et des orbites, et une flamme de veilleuse qui s’éteint dans l’œil huileux.

—Ça m’ fait mal! dit, humblement, un être invisible.

—Quand tu t’ désoleras! répète l’autre, machinalement.

Il y eut un silence. L’aviateur s’écria:

—Les officiants essayaient, des deux côtés, de se couvrir la voix.

—Qu’est-ce que c’est que ça? fit le zouave étonné.

—C’est-i’ qu’ tu déménages, mon pauv’ vieux? demanda un chasseur blessé à la main, un bras lié au corps, enquittant un instant des yeux sa main momifiée pour considérer l’aviateur.

Celui-ci avait les regards perdus, et essayait de traduire un mystérieux tableau que partout il portait devant ses yeux.

—D’en haut, du ciel, on ne voit pas grand’chose, vous savez. Dans les carrés des champs et les petits tas des villages, les chemins font comme du fil blanc. On découvre aussi certains filaments creux qui ont l’air d’avoir été tracés par la pointe d’une épingle qui écorcherait du sable fin. Ces réseaux qui festonnent la plaine d’un trait régulièrement tremblé, c’est les tranchées. Dimanche matin, je survolais la ligne de feu. Entre nos premières lignes, et leurs premières lignes, entre les bords extrêmes, entre les franges des deux armées immenses qui sont là, l’une contre l’autre, à se regarder et à ne pas se voir, en attendant—, il n’y a pas beaucoup de distance: des fois quarante mètres, des fois soixante. A moi, il me paraissait qu’il n’y avait qu’un pas, à cause de la hauteur géante où je planais. Et voici que je distingue, chez les Boches et chez nous, dans ces lignes parallèles qui semblaient se toucher, deux remuements pareils: une masse, un noyau animé et, autour, comme des grains de sable noirs éparpillés sur du sable gris. Ça ne bougeait guère; ça n’avait pas l’air d’une alerte! Je suis descendu quelques tours pour comprendre.

«J’ai compris: c’était dimanche et c’étaient deux messes qui se célébraient sous mes yeux: l’autel, le prêtre et le troupeau des types. Plus je descendais, plus je voyais que ces deux agitations étaient pareilles, si exactement pareilles que ça avait l’air idiot. Une des cérémonies—au choix—était le reflet de l’autre. Il me semblait que je voyais double. Je suis descendu encore; on ne me tirait pas dessus. Pourquoi? Je n’en sais rien. Alors, j’ai entendu. J’ai entendu un murmure—un seul. Je ne recueillais qu’une prière qui s’élevait en bloc, qu’un seul bruit de cantique qui montait au cielen passant par moi. J’allais et venais dans l’espace pour écouter ce vague mélange de chants qui étaient l’un contre l’autre, mais qui se mêlaient tout de même—et plus ils essayaient de se surmonter l’un l’autre, plus ils s’unissaient dans les hauteurs du ciel où je me trouvais suspendu.

«J’ai reçu des shrapnells au moment où, très bas, je distinguais les deux cris terrestres dont était fait leur cri: «Gott mit uns!» et «Dieu est avec nous!»—et je me suis renvolé.»

Le jeune homme hocha sa tête couverte de linges. Il était comme affolé par ce souvenir.

—Je me suis dit, à ce moment: «Je suis fou!»

—C’est la vérité des choses qu’est folle, dit le zouave.

Les yeux luisants de délire, le narrateur tâchait de rendre la grande impression émouvante qui l’assiégeait et contre laquelle il se débattait.

—Non! mais quoi! fit-il. Figurez-vous ces deux masses identiques qui hurlent des choses identiques et pourtant contraires, ces cris ennemis qui ont la même forme. Qu’est-ce que le bon Dieu doit dire, en somme? Je sais bien qu’il sait tout; mais, même sachant tout, il ne doit pas savoir quoi faire.

—Quelle histoire! cria le zouave.

—I’ s’fout bien de nous, va, t’en fais pas.

—Et pis, qu’est-ce que ça a de rigolo, tout ça? Les coups de fusil parlent bien la même langue, pas, et ça n’empêche pas les peuples de s’engueuler avec, et comment!

—Oui, dit l’aviateur, mais il n’y a qu’un seul Dieu. Ce n’est pas le départ des prières que je ne comprends pas, c’est leur arrivée.

La conversation tomba.

—Y a un tas de blessés étendus, là-dedans, me montra l’homme aux yeux dépolis. Je me demande, oui, je m’demande comment on a fait pour les descendre là. Ça a dû être terrible, leur dégringolade jusqu’ici.

Deux coloniaux, durs et maigres, qui se soutenaient comme deux ivrognes, arrivèrent, butèrent contre nous, et reculèrent, cherchant par terre une place où tomber.

—Ma vieille, achevait de raconter l’un, d’un organe enroué, dans c’boyau que j’te dis, on est resté trois jours sans ravitaillement, trois jours pleins sans rien, rien. Que veux-tu, on buvait son urine, mais c’était pas ça.

L’autre, en réponse, expliqua qu’autrefois il avait eu le choléra:

—Ah! c’est une sale affaire, ça: de la fièvre, des vomissements, des coliques: mon vieux, j’en étais malade!

—Mais aussi, gronda tout d’un coup l’aviateur qui s’acharnait à poursuivre le mot de la gigantesque énigme, à quoi pense-t-il ce Dieu, de laisser croire comme ça qu’il est avec tout le monde? Pourquoi nous laisse-t-il tous, tous, crier côte à côte comme des dératés et des brutes: «Dieu est avec nous!» «Non, pas du tout, vous faites erreur, Dieu est avec nous!»

Un gémissement s’éleva d’un brancard, et pendant un instant voleta tout seul dans le silence, comme si c’était une réponse.

**    *

—Moi, dit alors une voix de douleur, je ne crois pas en Dieu. Je sais qu’il n’existe pas,—à cause de la souffrance. On pourra nous raconter les boniments qu’on voudra, et ajuster là-dessus tous les mots qu’on trouvera, et qu’on inventera: toute cette souffrance innocente qui sortirait d’un Dieu parfait, c’est un sacré bourrage de crâne.

—Moi, reprend un autre des hommes du banc, je ne crois pas en Dieu, à cause du froid. J’ai vu des hommes dev’nir des cadavres p’tit à p’tit, simplement par le froid. S’il y avait un Dieu de bonté, il y aurait pas le froid. Y a pas à sortir de là.

—Pour croire en Dieu, il faudrait qu’il n’y ait rien de c’ qu’y a. Alors, pas, on est loin de compte!

Plusieurs mutilés, en même temps, sans se voir, communient dans un hochement de tête de négation.

—Vous avez raison, dit un autre, vous avez raison.

Ces hommes en débris, ces vaincus isolés et épars dans la victoire, ont un commencement de révélation. Il y a, dans la tragédie des événements, des minutes où les hommes sont non seulement sincères, mais véridiques, et où on voit la vérité sur eux, face à face.

—Moi, fit un nouvel interlocuteur, si je n’y crois pas, c’est...

Une quinte de toux terrible continua affreusement la phrase. Quand il s’arrêta de tousser, les joues violettes, mouillé de larmes, oppressé, on lui demanda:

—Par où c’que t’es blessé, toi?

—J’suis pas blessé, j’suis malade.

—Oh alors! dit-on, d’un accent qui signifiait: tu n’es pas intéressant.

Il le comprit et fit valoir sa maladie:

—J’ suis foutu. J’ crache le sang. J’ai pas d’forces; et, tu sais, ça r’vient pas quand ça s’en va par là.

—Ah, ah, murmurèrent les camarades, indécis, mais convaincus malgré tout de l’infériorité des maladies civiles sur les blessures.

Résigné, il baissa la tête et répéta tout bas, pour lui-même:

—J’ peux pus marcher, où veux-tu qu’ j’aille?

**    *

Dans le gouffre horizontal qui, de brancard en brancard, s’allonge en se rapetissant, à perte de vue, jusqu’au blême orifice de jour, dans ce vestibule désordonné au ça et là clignotent de pauvres flammes de chandelles qui rougeoient et paraissent fiévreuses, et où se jettent de temps en temps des ailes d’ombres, un remous s’élèveon ne sait pourquoi. On voit s’agiter le bric-à-brac des membres et des têtes, on entend des appels et des plaintes se réveiller l’un l’autre, et se propager, tels des spectres invisibles. Les corps étendus ondulent, se replient, se retournent.

Je distingue, dans cette espèce de bouge, au sein de cette houle de captifs, dégradés et punis par la douleur, la masse épaisse d’un infirmier dont les lourdes épaules tanguent comme un sac porté transversalement, et dont la voix de stentor se répercute au galop dans la cave:

—T’as encore touché à ton bandage, enfant d’ veau, verminard! tonitrue-t-il. J’ vas te l’ refaire parce que c’est toi, mon coco, mais, si tu y r’touches, tu verras ce que je te ferai!

Le voici dans la grisaille qui tourne une bande de toile autour du crâne d’un bonhomme tout petit, presque debout, porteur de cheveux hérissés et d’une barbe soufflée en avant, et qui, les bras ballants, se laisse faire en silence.

Mais l’infirmier l’abandonne, regarde à terre et s’exclame avec retentissement:

—Qu’est-ce que c’est que d’ ça? Eh, dis donc, l’ami, t’es pas des fois maboule? En voilà des manières, de s’coucher sur un blessé!

Et sa main volumineuse secoue un corps, et il dégage, non sans souffler et sacrer, un second corps flasque sur lequel le premier s’était étendu comme sur un matelas—tandis que le nabot au bandage, aussitôt laissé libre, sans mot dire, porte les mains à sa tête et essaie à nouveau d’ôter le pansement qui lui enserre le crâne.

...Une bousculade, des cris: des ombres, perceptibles sur un fond lumineux, paraissent extravaguer dans l’ombre de la crypte. Ils sont plusieurs, éclairés par une bougie autour d’un blessé, et, secoués, le maintiennent à grand’peine sur son brancard. C’est un homme qui n’a plus de pieds. Il porte aux jambes des pansements terribles, avec des garrots pour réfréner l’hémorragie. Sesmoignons ont saigné dans les bandelettes de toile et il semble avoir des culottes rouges. Il a une figure de diable, luisante et sombre, et il délire. On pèse sur ses épaules et ses genoux: cet homme qui a les pieds coupés veut sauter hors du brancard pour s’en aller.

—Laissez-moi partir! râle-t-il d’une voix que la colère et l’essoufflement font chevroter—basse avec de soudaines sonorités comme une trompette dont on voudrait sonner trop doucement. Bon Dieu, laissez-moi m’barrer, que j’ vous dis. Han!... Non, mais vous n’pensez pas que j’vas rester ici! Allons, dégagez, ou je vous saute sur les pattes!

Il se contracte et se détend si violemment qu’il fait aller et venir ceux qui tentent de l’immobiliser par leur poids cramponné, et on voit zigzaguer la bougie tenue par un homme à genoux qui, de l’autre bras, ceinture le fou tronqué; et celui-ci crie si fort qu’il réveille ceux qui dorment, secoue l’assoupissement des autres. De toutes parts, on se tourne de son côté, on se soulève à moitié, on prête l’oreille à ces incohérentes lamentations qui finissent cependant par s’éteindre dans le noir. Au même moment, dans un autre coin, deux blessés couchés, crucifiés par terre, s’invectivent, et on est obligé d’en emporter un pour rompre ce colloque forcené.

Je m’éloigne, vers le point où la lumière du dehors pénètre parmi les poutres enchevêtrées comme à travers une grille abîmée. J’enjambe l’interminable série de brancards qui occupent toute la largeur de cette allée souterraine, basse et étranglée, où j’étouffe. Les formes humaines qui y sont abattues sur les brancards, ne bougent plus guère à présent, sous les feux follets des chandelles, et stagnent dans leurs geignements sourds et leurs râles.

Sur le bord d’un brancard un homme s’est assis, appuyé contre le mur; et, au milieu de l’ombre de ses vêtements entr’ouverts, arrachés, apparaît une blanche poitrine émaciée de martyr. Sa tête, toute penchée enarrière, est voilée par l’ombre; mais on aperçoit le battement de son cœur.

Le jour qui, goutte à goutte, filtre au bout, provient d’un éboulement: plusieurs obus, tombés à la même place, ont fini par crever l’épais toit de terre du poste de secours.

Ici, quelques reflets blancs plaquent le bleu des capotes, aux épaules et le long des plis. On voit se presser vers ce débouché, pour goûter un peu d’air pâle, se détacher de la nécropole, comme des morts à demi réveillés, un troupeau d’hommes paralysés par les ténèbres en même temps que par la faiblesse. Au bout du noir, ce coin se présente comme une échappée, une oasis où l’on peut se tenir debout, et où on est effleuré angéliquement par la lumière du ciel.

—Y avait là des bonshommes qu’ont été étripés quand les obus ont radiné, me dit quelqu’un qui attendait, la bouche entr’ouverte dans le pauvre rayon enterré là. Tu parles d’un rata. Tiens, v’là l’curé qui décroche tout ce qui, d’eux, a sauté en l’air.

Le vaste sergent infirmier, en gilet de chasse marron, ce qui lui donne un torse de gorille, ôte des boyaux et des viscères qui pendent, entortillés autour des poutres de la charpente défoncée. Il se sert pour cela d’un fusil muni de sa baïonnette, car on n’a pu trouver de bâton assez long, et ce gros géant, chauve, barbu et poussif, manie l’arme gauchement. Il a une physionomie douce, débonnaire et malheureuse, et tout en tâchant d’attraper dans les coins des débris d’intestins, marmotte d’un air consterné un chapelet de «Oh!» semblables à des soupirs. Ses yeux sont masqués par des lunettes bleues; son souffle est bruyant; il a un crâne de faibles dimensions et l’énorme grosseur de son cou a une forme conique.

A le voir ainsi piquer et dépendre en l’air des bandes d’entrailles et des loques de chair, les pieds dans les décombres hérissés, à l’extrémité du long cul-de-sacgémissant, on dirait un boucher occupé à quelque besogne diabolique.

Mais je me suis laissé choir dans un coin, les yeux à demi fermés, ne voyant presque plus le spectacle qui gît, palpite et tombe autour de moi.

Je perçois confusément des fragments de phrases. Toujours l’affreuse monotonie des histoires de blessures:

—Nom de Dieu! A c’t’endroit-là, je crois bien que les balles elles se touchaient toutes...

—Il avait la tête traversée d’une tempe à l’autre. On aurait pu y passer une ficelle.

—Il a fallu une heure pour que ces charognes-là allongent leur tir et finissent de nous canarder...

Plus près de moi, on bredouille à la fin d’un récit:

—Quand j’dors, j’rêve, et il me semble que je le retue!

D’autres évocations bourdonnent parmi les blessés inhumés là, et c’est le ronron des innombrables rouages d’une machine qui tourne, tourne...

Et j’entends celui qui, là-bas, de son banc, répète: «Quand tu te désoleras!», sur tous les tons, impérieux ou piteux, tantôt comme un prophète, tantôt comme un naufragé, et scande de son cri cet ensemble de voix étouffées et plaintives qui essayent de chanter effroyablement leur douleur.

Quelqu’un s’avance en tâtant le mur, avec un bâton, aveugle, et arrive à moi. C’est Farfadet! Je l’appelle. Il se tourne à peu près vers moi, et me dit qu’il a un œil abîmé. L’autre œil aussi est bandé. Je lui donne ma place, et je le fais asseoir en le tenant par les épaules. Il se laisse faire et, assis à la base du mur, attend patiemment avec sa résignation d’employé, comme dans une salle d’attente.

Je m’échoue un peu plus loin, dans un vide. Là, deux hommes étendus se parlent bas; ils sont si près de moi que je les entends sans les écouter. Ce sont deux soldatsde la légion étrangère, au casque et à la capote jaune sombre.

—C’est pas la peine de bonimenter, gouaille l’un d’eux. J’vas y rester, à cette fois-ci. C’est couru: j’ai l’intestin traversé. Si j’étais dans un hôpitau, dans une ville, on m’opérerait à temps et ça pourrait coller. Mais ici! C’est hier que j’ai été attigé. On est à deux ou trois heures de la route de Béthune, pas, et d’la route, y a combien d’heures, dis voir, pour une ambulance où on peut opérer? Et pis, quand nous ramassera-t-on? C’est d’la faute à personne, tu m’entends, mais faut voir c’qui est. Oh! de ce moment-ci, j’sais bien, ça ne va pas plus mal que ça. Seul’ment voilà, c’est forcé de n’pas durer, pisque j’ai un trou tout du long dans l’paquet de mes boyaux. Toi, ta patte se r’mettra, ou on t’en r’mettra une autre. Moi, j’vais mourir.

—Ah! dit l’autre, convaincu par la logique de son interlocuteur.

Celui-ci reprend alors:

—Ecoute, Dominique, t’as eu une mauvaise vie. Tu picolais et t’avais l’vin mauvais. T’ as un sale casier judiciaire.

—J’ peux pas dire que c’est pas vrai puisque c’est vrai, dit l’autre. Mais qu’est-ce que ça peut t’faire?

—T’auras encore une mauvaise vie après la guerre, forcément, et pis t’auras des ennuis pour l’affaire du tonnelier.

L’autre, sauvage, devient agressif:

—La ferme! Qu’est-ce que ça peut t’ foutre?

—Moi, j’ai pas plus d’ famille que toi. Personne, que Louise—qui n’est pas d’ ma famille vu qu’on n’est pas mariés. Moi, j’ai pas d’ condamnations en dehors de quéqu’ bricoles militaires. Y a rien sur mon nom.

—Et pis après? J’ m’en fous.

—J’vas te dire: prends mon nom. Prends-le, j’te l’ donne: pisqu’on n’a pas d’ famille ni l’un ni l’autre.

—Ton nom?

—Tu t’appelleras Léonard Carlotti, voilà tout. C’est pas une affaire. Qu’est-ce que ça peut t’fiche? Du coup, tu n’auras pus d’ condamnation. Tu ne s’ras pas traqué, et tu pourras être heureux comme je l’aurais été si c’te balle ne m’avait pas traversé le magasin.

—Ah! merde alors, dit l’autre, tu f’rais ça! Ça, ben, mon vieux, ça m’ dépasse!

—Prends-le. Il est là dans mon livret, dans ma capote. Allons, prends, et passe-moi l’ tien, d’ livret,—que j’emporte tout ça avec moi! Tu pourras vivre où tu voudras, sauf chez moi où on m’ connaît un peu, à Longueville, en Tunisie. Tu t’ rappelleras et pis, c’est écrit. Faudra le lire, c’ livret. Moi, je l’ dirai à personne: pour que ça réussisse, ces coups-là, il faut motus absolu.

Il se recueille, puis il dit avec un frémissement:

—Je l’ dirai peut-êt’ tout de même à Louise, pour qu’elle trouve que j’ai bien fait et qu’elle pense mieux à moi—quand je lui écrirai pour lui dire adieu.

Mais il se ravise et secoue la tête dans un effort sublime:

—Non, j’y dirai pas, même à elle. J’ sais bien que c’est elle, mais les femmes sont si bavardes!

L’autre le regarde et répète:

—Ah! Nom de Dieu!

Sans être remarqué par les deux hommes, j’ai quitté le drame qui se déchaîne à l’étroit dans ce lamentable coin tout bousculé par le passage et le vacarme.

J’effleure la conversation calmée, convalescente, de deux pauvres hères:

—Ah! mon vieux, c’ goût qu’il a pour sa vigne! Tu trouv’rais pas rien entre chaque pied...

—C’ petiot, c’ tout petiot, quand j’ sortais avec lui et que j’y t’nais sa p’tite pogne, je m’ faisais l’effet de t’enir le p’tit cou tiède d’une hirondelle, tu sais?

Et à côté de cette sentimentalité qui s’avoue, voici, en passant, toute une mentalité qui se révèle:

—Le 547e, si je l’ connais! Plutôt. Ecoute: c’est un drôle de régiment. Là-d’dans, t’as un poilu qui s’appelle Petitjean, et un autre Petitpierre, et un autre Petitlouis... Mon vieux, c’est tel que j’te dis. V’là c’ que c’est qu’ ce régiment-là.

Tandis que je commence à me frayer passage pour sortir du bas-fond, il se produit là-bas un grand bruit de chute et un concert d’exclamations.

C’est le sergent infirmier qui est tombé. Par la brèche qu’il déblayait de ses débris mous et sanglants, une balle lui est arrivée dans la gorge. Il s’est étalé par terre, de tout son long. Il roule de gros yeux abasourdis et il souffle de l’écume.

Sa bouche et le bas de sa figure sont entourés bientôt d’un nuage de bulles roses. On lui place la tête sur un sac à pansements. Ce sac est aussitôt imbibé de sang. Un infirmier crie que ça va gâter les paquets de pansements, dont on a besoin. On cherche sur quoi mettre cette tête qui produit sans arrêt de l’écume légère et teintée. On ne trouve qu’un pain, qu’on glisse sous les cheveux spongieux.

Tandis qu’on prend la main du sergent, qu’on l’interroge, lui ne fait que baver de nouvelles bulles qui s’amoncellent et on voit sa grosse tête, noire de barbe, à travers ce nuage rose. Horizontal, il semble un monstre marin qui souffle, et la transparente mousse rose s’amasse et couvre jusqu’à ses gros yeux troubles, nus de leurs lunettes.

Puis il râle. Il a un râle d’enfant, et il meurt en remuant la tête de droite et de gauche, comme s’il essayait très doucement de dire non.

Je regarde cette énorme masse immobilisée, et je songe que cet homme était bon. Il avait un cœur pur et sensible. Et combien je me reproche de l’avoir quelquefois malmené à propos de l’étroitesse naïve de ses idées et d’une certaine indiscrétion ecclésiastique qu’il apportait en tout! Et comme je suis heureux parmi cettedétresse—oui, heureux à en frissonner de joie—de m’être retenu, un jour qu’il lisait de côté une lettre que j’écrivais, de lui adresser des paroles irritées qui l’auraient injustement blessé! Je me rappelle la fois où il m’a tant exaspéré avec son explication sur la Sainte-Vierge et la France. Il me paraissait impossible qu’il émît sincèrement ces idées-là. Pourquoi n’aurait-il pas été sincère?Est-ce qu’il n’était pas bien réellement tué aujourd’hui?Je me rappelle aussi certains traits de dévouement, de patience obligeante de ce gros homme dépaysé dans la guerre comme dans la vie—et le reste n’est que détails. Ses idées elles-mêmes ne sont que des détails à côté de son cœur, qui est là, par terre, en ruines, dans ce coin de géhenne. Cet homme dont tout me séparait, avec quelle force je l’ai regretté!

...C’est alors que le tonnerre est entré: Nous avons été lancés violemment les uns sur les autres par le secouement effroyable du sol et des murs. Ce fut comme si la terre qui nous surplombait s’était effondrée et jetée sur nous. Un pan de l’armature de poutres s’écroula, élargissant le trou qui crevait le souterrain. Un autre choc: un autre pan, pulvérisé, s’anéantit en rugissant. Le cadavre du gros sergent infirmier roula comme un tronc d’arbre contre le mur. Toute la charpente en longueur du caveau, ces épaisses vertèbres noires, craquèrent à nous casser les oreilles, et tous les prisonniers de ce cachot firent entendre en même temps une exclamation d’horreur.

D’autres explosions résonnent coup sur coup et nous poussent dans tous les sens. Le bombardement déchiquette et dévore l’asile de secours, le transperce et le rapetisse. Tandis que cette tombée sifflante d’obus martèle et écrase à coups de foudre l’extrémité béante du poste, la lumière du jour y fait irruption par les déchirures. On voit apparaître plus précises—et plus surnaturelles—les figures enflammées ou empreintes d’une pâleur mortelle, les yeux qui s’éteignent dans l’agonie ou s’allument dans la fièvre, les corps empaquetés de blanc,rapiécés, les monstrueux bandages. Tout cela, qui se cachait, remonte au jour. Hagards, clignotants, tordus, en face de cette inondation de mitraille et de charbon qu’accompagnent des ouragans de clarté, les blessés se lèvent, s’éparpillent, cherchent à fuir. Tout cette population effarée roule par paquets compacts, à travers la galerie basse, comme dans la cale tanguante d’un grand bateau qui se brise.

L’aviateur, dressé le plus qu’il peut, la nuque à la voûte, agite ses bras, appelle Dieu et lui demande comment il s’appelle, quel est son vrai nom. On voit se jeter sur les autres, renversé par le vent, celui qui, débraillé, les vêtements ouverts ainsi qu’une large plaie, montre son cœur comme le Christ. La capote du crieur monotone qui répète: «Quand tu te désoleras!», se révèle toute verte, d’un vert vif, à cause de l’acide picrique dégagé, sans doute, par l’explosion qui a ébranlé son cerveau. D’autres—le reste—impotents, estropiés, remuent, se coulent, rampent, se faufilent dans les coins, prenant des formes de taupes, de pauvres bêtes vulnérables que pourchasse la meute épouvantable des obus.

Le bombardement se ralentit, s’arrête, dans un nuage de fumée retentissante encore des fracas, dans un grisou palpitant et brûlant. Je sors par la brèche: j’arrive, tout enveloppé, tout ligoté encore de rumeur désespérée, sous le ciel libre, dans de la terre molle où sont noyés des madriers parmi lesquels les jambes s’enchevêtrent. Je m’accroche à des épaves; voici le talus du boyau. Au moment où je plonge dans les boyaux, je les vois, au loin, toujours mouvants et sombres, toujours emplis par la foule qui, débordant des tranchées, s’écoule sans fin vers les postes de secours. Pendant des jours, pendant des nuits, on y verra rouler et confluer les longs ruisseaux d’hommes arrachés des champs de bataille, de la plaine qui a des entrailles, et qui saigne et pourrit là-bas, à l’infini.


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