V.--LE PARLEMENTAIRE.

Le major Blumel, qui avait d'avance sacrifié sa vie, était sans armes, même sans épée. Il s'arrêta à une porté de voix, et, comme il parlait passablement le dialecte aucas, appris dans ses guerres précédentes, il n'avait pas besoin d'interprète.

--Que voulez-vous, chefs? demanda-t-il d'une voix haute et ferme, en saluant cérémonieusement.

--Etes-vous l'homme que les blancs nomment don Luciano Quiros et auquel ils donnent le titre de gouverneur? demanda à son tour Churlakin.

--Non. Nos lois défendent à un gouverneur de quitter son poste; mais je commande la place après lui; il m'envoie vers vous.

Les Indiens parurent se consulter un instant; puis, laissant leurs longues lances plantées dans le sable, ils s'avancèrent auprès du vieil officier qui, a ce mouvement, ne témoigna pas la moindre surprise. Churlakin prit la parole au nom de tous.

--Mon père est brave, dit-il, étonné du sang-froid du major.

--A mon âge, répondit le vieillard, la mort est un bienfait.

--Mon père porte sur le front la neige de bien des hivers; il doit être un des plus sages chefs de sa nation, et les jeunes hommes l'écoutent avec respect autour du feu du conseil.

--Ne parlons pas de moi, dit le major. Pourquoi avez-vous demandé cette entrevue?

--Est-ce que mon père ne nous conduira pas au feu du Conseil de sa nation? dit Churlakin d'un ton insinuant. Est-il honorable que de grands guerriers, des chefs redoutés traitent ainsi de graves affaires à cheval, entre deux armées!

--Aucun chef ennemi ne peut entrer dans une ville investie.

--Mon père craint-il qu'à nous quatre nous prenions sa ville? reprit Churlakin en riant, mais contrarié au dernier point de perdre l'espérance de s'entendre avec Pincheira.

--La peur n'est pas mon habitude. Je vous apprends une règle que vous ignorez, voilà tout. Si ce prétexte suffit à rompre l'entrevue, vous en êtes les maîtres, et je vais me retirer.

--Oh! oh! mon père est vif pour son âge.

--Dites ce qui vous amène.

Les ulmenes se consultèrent du regard et échangèrent quelques mots à voix basse. Enfin Churlakin reprit la parole.

--Mon père a vu la grande armée des Aucas? dit-il.

--Oui, répondit le major avec indifférence.

--Et mon père, qui est un blanc et qui a beaucoup de science, a-t-il compté les guerriers?

--Oui.

--Ah! et combien sont-ils d'après son calcul?

--Leur nombre nous importe peu.

--Cependant, insista l'Indien, mon père sait-il, à peu près?...

--Deux cent mille, tout au plus.

--Mon père, reprit Churlakin n'est pas effrayé du nombre de ces guerriers qui obéissent à un seul chef?

--Pourquoi le serais-je! dit le major, auquel n'avait point échappé l'étonnement des ulmenes. Ma nation n'a-t-elle pas Vaincu des armées plus nombreuses? Mais nous perdons notre temps en paroles inutiles, chef.

--Que mon père soit patient!

--Finissons-en avec toutes vos circonlocutions indiennes.

--L'armée des grandes nations est campée devant le Carmen afin d'obtenir satisfaction de tous les maux que les visages pâles nous ont fait souffrir depuis leur invasion en Amérique.

--Expliquez-vous clairement. Pourquoi envahissez-vous nos frontières? Avons-nous manqué à nos engagements? De quoi vous plaignez-vous?

--Mon père feint d'ignorer les justes motifs de guerre que nous avons contre les blancs. Sa nation a traité avec les blancs qui habitent de l'autre côté des montagnes et qui sont nos ennemis; donc, sa nation n'a point d'amitié pour nous.

--Cher, cette querelle est ridicule. Avouez que vous avez envie de piller nos fermes, de voler notre bétail et nos chevaux, bien! Mais, serions-nous en guerre avec le Chili, vous agiriez de même. La plaisanterie dure trop longtemps; venons au fait; que voulez-vous?

--Mon père est fin, dit Churlakin en riant. Ecoutez! voilà ce que disent les chefs. L'ulmen Negro a, contre son droit et contre le nôtre, vendu aux ancêtres de mon père une terre qui ne lui appartenait pas, sans le consentement des autres ulmenes de la contrée.

--Après?

--Les chefs rassemblés autour de l'arbre de Gualichu ont résolu de rendre au grand chef blanc, depuis le premier jusqu'au dernier, tous les objets donnés jadis à l'ulmen Negro, et de reprendre le pays qui est à eux.

--Est-ce tout?

--Tout.

--Combien de temps les chefs donnent-ils au gouverneur du Carmen pour discuter ces propositions?

--Du lever du soleil à son coucher.

--Fort bien! dit ironiquement le vieil officier. Et, si le gouverneur refuse, que feront mes frères?

--La colonie des blancs sera incendiée; leurs guerriers seront massacrés; leurs femmes et leurs enfants emmenés en esclavage.

--Je transmettrai vos demandes au gouverneur, demain, au coucher du soleil, vous aurez sa réponse. Seulement, vous suspendrez les hostilités jusque-là.

--Tenez vous sur vos gardes.

--Merci de votre franchise, chef! Je suis heureux de rencontrer un Indien que ne soit pas complètement un coquin. A demain!

--A demain! répétèrent les chefs avec courtoisie et frappés malgré eux de la noblesse du vieillard.

Le major se retira lentement vers les barrières, où le colonel, inquiet de cette longue entrevue, avait tout préparé pour venger son vieil ami.

--Eh bien? fit-il en lui serrant la main.

--Ils cherchent à gagner du temps, répondit le major, afin de nous jouer quelqu'une de leurs diableries.

--Que demandent-ils, en somme?

--L'impossible, colonel, et ils le savent bien, car ils avaient l'air de se moquer de nous en me soumettant leurs prétentions absurdes. Le cacique Negro, disent-ils, n'avait pas le droit de vendre son territoire, que, disent-ils encore, nous leur rendrons dans vingt-quatre heures. Puis, le chapelet de leurs menaces habituelles! Ah! ce n'est pas tout: ils sont prêts à rembourser tout ce que le cacique Negro a reçu pour la vente de sa terre.

--Mais, interrompis don Luciano, ces gens-là sont fous.

--Non, colonel, ce sont des voleurs.

En ce moment, des cris violents retentirent aux barrières.

Les deux officiers y coururent en toute hâte.

Quatre ou cinq mille chevaux, libres en apparence, mais dont les cavaliers invisibles s'étaient effacés le long de leurs flancs, suivant la coutume indienne, arrivaient avec une effrayante vélocité contre les barricades. Deux coups de canon chargés à mitraille mirent le désordre dans leurs rangs sans ralentir leur course. Ils tombèrent comme la foudre sur les défenseurs de la Poblacion-del-Sur. Alors s'engagea un de ces terribles combats des frontières américaines, combat cruel et indescriptible, où l'on ne fait pas de prisonniers; les bolas perdidas, lelaqui, la baïonnette et la lance étaient les seules armes. Les Indiens étaient immédiatement renforcés; les Espagnols ne reculaient pas d'un pouce. Cette lutte acharnée durait depuis deux heures. Les Patagons semblaient mollir, et les Argentins redoublaient d'efforts pour les refouler vers leur camp, lorsque tout à coup ce cri se fit entendre derrière eux.

--Trahison! trahison!

Le major et le colonel, qui combattaient au premier rang de leurs volontaires et des soldats, se retournèrent; ils étaient pris entre deux feux.

Pincheira, revêtu de son uniforme d'officier chilien, caracolait en tête d'une centaine de gauchos plus ou moins ivres qui le suivaient en hurlant:

--Pillage! pillage!

Les deux vieux officiers se jetèrent un long et triste regard et prirent leur détermination en une seconde.

Le colonel lança dans les rangs des Indiens, mèche allumée, un baril de poudre qui les balaya comme le vent balaye la poussière, et les mit en fuite. Les Argentins, à l'ordre du major, firent volte-face et se précipitèrent au pas de charge contre les gauchos, commandés par Pincheira. Ces bandits, leur sabre et leur bolas en main, coururent contre les Argentins, qui se faufilèrent dans les portes entr'ouvertes des maisons abandonnées, dans une rue étroite où les gauchos ne pouvaient faire manoeuvrer leurs chevaux.

Les Argentin, adroits tireurs, ne perdaient aucune balle; ils se retirèrent du côté de la rivière et nourrirent une vive fusillade contre les gauchos qui s'étaient retournés et les Aucas qui escaladaient de nouveau les barrières, pendant que les canons du fort vomissaient la mitraille et la mort.

Les blancs traversèrent le fleuve sans danger, et leurs ennemis s'installèrent dans la Poblacion-del-Sur en emplissant l'air de hurrahs de triomphe.

Le colonel donna l'ordre de construire des retranchements considérables sur la rive du fleuve et d'établir deux batteries de six pièces de canon chacune, dont les feux se croisaient.

Par la trahison des gauchos les Indiens s'étaient emparés de la Poblacion-del-Sur, qui n'était nullement la clef de la place; mais ce succès négatif leur avait coûté des pertes immenses. Les colons avaient par là vu interrompre leurs communications avec les nombreuses estancias situées sur la rive opposée. Par bonheur, ils avaient d'avance émigré dans le haut Carmen avec leurs chevaux et leurs bestiaux, et les embarcations avaient toutes été mouillées sous les batteries du fort qui les protégeaient. Le faubourg pris par les assaillants était donc complètement vide.

D'un côté, les Argentins se félicitaient de n'avoir plus à défendre un poste inutile et dangereux; d'un autre côté, les Aucas se demandaient à quoi leur servirait ce faubourg si chèrement conquis.

Trois gauchos, dans la mêlée, avaient été arrachés de leurs chevaux et faits prisonniers par les Argentins. L'un d'eux était Pincheira, l'autre Chillito, et le troisième se nommait Diego. Un conseil de guerre, improvisé en plein air, les condamna à la potence.

--Eh bien? demanda Diego à Chillito, où donc est Pincheira?

--Le scélérat s'est évadé, répondit l'honnête Chillito. Déserteur de l'armée, déserteur de la potence! c'est sa manie de déserter et de manquer à tous ses engagements. Il finira fort mal.

--Notre affaire à nous est claire, fit Diego en soupirant.

--Bah! un peu plus tôt, un peu plus tard.

--Cela t'amuse la potence, toi, Chillito?

--Pas précisément, reprit celui-ci; mais depuis cinq générations dans ma famille on est pendu de père en fils; c'est une vocation. Qu'est-ce que le diable va faire de mon âme?

--Je n'en sais rien.

--Ni moi.

Pendant cette édifiante conversation, on avait planté deux hautes potences un peu en dehors du retranchement du bord du fleuve, à la vue de toute la population réunie et des autres gauchos qui, groupés dans la Poblacion-del-Sur, hurlaient de rage. Chillito et Diego furent pendus pour l'exemple. Au pied de la potence, unbandoaffiché menaçait du même sort tout gaucho révolté.

Sur ces entrefaites, la nuit vine, éclairée par l'incendie du faubourg conquis par les Indiens. Les flammes teignaient la malheureuse ville du Carmen de reflets fantastiques, et les habitants, plongés dans une morne stupeur, se disaient que bientôt le feu traverserait le fleuve et réduirait en cendres le Carmen. Le gouverneur semblait de fer; il ne prenait pas une minute de repos, il visitait les postes, multipliait la défense, relevait les courages abattus et essayait de donner à tous des espérances qui étaient loin de son coeur. Quant aux Indiens, ils avaient tenté deux fois de surprendre la ville, et, avant l'apparition de l'aube, ils s'étaient retirés dans leur camp.

--Major, dit le colonel, pas d'illusion possible! Demain, après-demain ou dans huit jours tout sera fini pour nous.

--Hum! au dernier moment nous ferons sauter le fort.

--Cette ressource même nous est enlevée.

--Comment cela?

--De vieux soldats comme nous ne peuvent ainsi disposer de la vie des autres.

--Vous avez raison, reprit le major d'un air rêveur. Nous nous brûleront la cervelle.

--Mais, dit après un court silence le major qui avait baissé la tête devant l'irréfragable argument de son supérieur, comment n'avons-nous pas encore reçu de nouvelles de Buenos-Ayres?

--Ils ont à Buenos-Ayres bien autre chose à faire que de penser à nous.

--Oh! je ne puis le croire.

Un esclave annonça don Juan Perez.

Don Juan entra vêtu d'un magnifique uniforme de colonel de l'armée argentine, le bras gauche entouré de l'écharpe d'aide de camp. Les deux officiers, à son entrée ressentirent un tressaillement intérieur. Don Juan les salua.

--Est-ce bien vous, don Juan? murmura le colonel.

--Mais, je le suppose, répondit-il en souriant.

--Et votre long voyage?

--J'en arrive à l'instant.

--Cet uniforme!...

--Mon Dieu! messieurs, fatigué de passer dans la colonie pour un être mystérieux, pour un sorcier, un vampire, que sais-je? j'ai voulu devenir un homme comme tout le monde.

--Ainsi, vous êtes?...

--Officier comme vous, comme vous colonel, et de plus aide de camp du général Rosas.

--C'est prodigieux, fit don Luciano.

--Pourquoi donc? rien de plus simple, au contraire.

Un étrange soupçon à l'entrée imprévue de don Juan, s'était glissé dans le coeur du major, soupçon qui ne disparut pas après les paroles suivantes de don Juan:

--Oui, reprit celui-ci, je suis colonel. En outre, le président de la république m'a chargé d'un message qui, j'en suis certain, cous contentera.

Et il tira de son uniforme un large pli cacheté aux armes argentines. Le colonel, avec la permission des deux officiers, décacheta et lut la missive, en laissant percer sur son visage une joie immodérée.

--Oh! oh! s'écria-t-il; deux cent cinquante hommes! Je n'espérait pas un tel renfort.

--Le président tient beaucoup à cette colonie, dit don Juan, et il n'épargnera aucun sacrifice pour la conserver.

--Vive Dieu! grâce à ce secours, don Juan, je me moque des Indiens comme d'un fétu de paille.

--Il parait qu'il n'était pas trop tôt?

--Il n'était que temps, canario! répondit imprudemment le gouverneur. Et vos hommes.

--Ils arriveront dans une heure.

--Ce sont?

--Des gauchos.

--Hum! dit le colonel, j'aurais préféré d'autres troupes. C'est égal. Si vous voulez, nous irons au-devant d'eux.

--Je suis à vos ordres.

--Irai-je avec vous? demanda le major.

--Mais cela n'en vaudrait que mieux, repartit vivement don Juan.

--Non, major, dit don Luciano, restez ici. Qui sait ce qui arrivera en mon absence? Venez, don Juan.

Ce dernier souriait, et il eût été difficile de dire ce que ce sourire signifiait. Il sortit en compagnie du colonel, et tous deux montèrent à cheval. Ils croisèrent un cavalier qui se hâtait à toute bride.

--Sanchez! murmura tout bas don Juan. Pourvu qu'il ne m'ait pas reconnu!

Sanchez avait suivi sa soeur sans mot dire et presque aussi étonné que don Luis et sa fille du dévouement de Maria. Elle le conduisit dans sa chambre, nid charmant, plein d'ombres et de fraîcheur, comme imprégné d'une odeur virginale. Pendant que le bombero s'extasiait devant ces gracieuses merveilles d'un réduit de jeune fille, Maria, soupirant et prête à pleurer, jeta un regard d'adieu sur sa chambre bien-aimée, mais elle eut le courage de refouler ses larmes.

--Asseyez-vous, mon frère, dit-elle, j'ai un grand service à vous demander.

--Diable! un service! Petite soeur, pourquoi prendre un air aussi solennel pour une chose bien simple?

--C'est que c'est difficile.

--Rien n'est impossible pour te contenter. De quoi s'agit-il?

--Jurez-moi, auparavant, de m'accorder ce que je vous demanderai.

--Va, mon enfant, et ne t'inquiète pas du reste, dit Sanchez avec un gros rire.

--Non, je veux un serment.

--Je te le fais, c'est entendu.

--Mon frère, vous n'êtes pas sérieux.

--J'ai la gravité d'une idole indienne.

--Vous vous moquez de moi, fit-elle avec des larmes dans la voix.

--Le diable emporte les femmes! reprit Sanchez; on fait toujours leur volonté. Voyons, folle, ne pleurons pas. Je jure d'obéir à ton caprice. Dévide-moi ton chapelet.

--J'ai promis à dona Linda, mon bon frère, de lui donner avant trois jours des nouvelles de don Fernando.

--Après?

--Je veux accomplir ma promesse.

--Peste!

--Et pour cela j'ai compté sur vous.

--Sur moi?

--Oui.

--A quoi puis-je te servir?

--Sans vous, la chose est impraticable.

--Alors, petite soeur, je crains fort que...

--Vous avez juré.

--Va! je suis tout oreilles.

--J'ai longtemps habité parmi les Indiens, dont je connais les moeurs et le langage. Je vais m'introduire dans leur camp, sans être reconnue, pour apprendre où est don Fernando.

--Et votre serment, mon frère? dit-elle en se plaçant devant la porte.

--Je ne le tiendrai pas, et, si Dieu pense que j'ai eu tort, nous réglerons ce compte-là ensemble.

Elle regarda un moment son frère en silence.

--Vous y êtes bien résolu? reprit-elle.

--Complètement.

--J'irai seule.

--Hein? exclama Sanchez, en se précipitant vers elle; tu veux donc me faire mourir?

Maria ne répondit pas.

--Partez, mon frère, je me passerai de vous.

--Allons! je te suivrai. Oh! les femmes! murmura le bombero.

--Nous réussirons! s'écria-t-elle toute joyeuse.

--Oui, à nous faire tuer.

--Partons, frère, dit-elle en mettant sous son bras un petit paquet d'habits.

Maria, craignant l'émotion des adieux, évita dona Linda.

Le Pavito avait préparé deux chevaux qui entraînèrent promptement le frère et la soeur loin de l'estancia. A la batterie, le capataz les avait attendus.

--Senorita, avait-il dit à Maria, vous êtes une noble fille. Dieu vous aidera et vous bénira.

--Don José, avait répondu Maria en souriant et en tirant de son sein une petite croix d'or que lui avait donné dona Linda, et dont elle brisa le cordon de velours, don José, prenez cette croix et gardez-la en souvenir de moi.

Les deux voyageurs galopaient depuis longtemps déjà que l'heureux capataz baisait encore la croix à pleines lèvres en songeant que sa place habituelle était sur le coeur de la jeune fille. Sanchez et sa soeur marchèrent côte à côte sans échanger une parole; tous deux étaient plongés dans un abîme de pensées.

--Combien nous reste-t-il de de chemin? demanda Maria.

--Deux lieues.

Ils retombèrent dans leur mutisme. Tout à coup le pas d'un cheval retentit derrière eux; ils se retournèrent et aperçurent le Pavito qui gesticulait. Ils s'arrêtèrent, et le gaucho les eut bientôt rejoints.

--Ma maîtresse me suit, dit-il Dona Linda, vêtue en homme, accourait de toute la vitesse de sa monture.

--Faut-il retourner? demanda Sanchez qui eut une lueur fugitive d'espérance.

--Non, non; poussons, au contraire, reprit Linda.

--Où allez-vous, senorita?

--Je vous suis.

--Hein? fit-il, croyant avoir mal entendu.

--J'ai deviné ton projet, Maria, et je veux partager tes dangers.

--C'est beau, senorita! s'écria Sanchez.

--Elle a raison, dit simplement Maria: cela vaut mieux.

--Vous, Pavito, dit Linda, rebroussez chemin; je puis me passer de vos services.

--Pardon, si vous y consentez je resterai. A l'estanciero, on n'a pas besoin de moi; j'ignore où vous allez, mais deux bras courageux sont bons à garder.

--Restez, mon ami.

--Mais don Luis, votre père, senorita?... essaya de dire Sanchez.

--Il m'approuve, répondit-elle sèchement.

On se remit en route. Deux heures plus tard, on arriva au pied d'une colline à mi-côte de laquelle s'ouvrait une grotte naturelle, connue dans le pays sous le nom de grotte des Cougouars ouKenupang, en indien aucas.

--Mes frères sont là, dit Sanchez.

La petite troupe gravit la pente douce de la colline et s'engouffra à cheval dans la grotte, sans laisser de trace de son passage. On entrait dans cette grotte par plusieurs ouvertures; elle se divisait en nombreux compartiments sans communication visible entre eux et formait une espèce de dédale qui serpentait sous les profondeurs de la colline. Les bomberos, qui en savaient tous les détours, s'y réfugiaient souvent.

Julian et Quinto, assis devant un feu de bruyère fumaient silencieusement leur pipe en regardant rôtir un quartier de guanaco. Ils saluèrent les arrivants et restèrent muets comme des Indiens, dont ils avaient pris les moeurs dans la vie nomade de la Pampa. Sanchez conduisit les deux femmes dans un compartiment isolé.

--Ici, leur dit-il d'une voix faible comme un souffle, parlez peu et bas: on ignore toujours quels voisins l'on a. Si vous avez besoin de nous, vous savez où nous sommes. Je vous laisse.

Sa soeur le retint par son bras et s'approcha de son oreille. Il s'arrêta sans répondre et sortit.

Les deux jeunes filles, à peine seules, se jetèrent dans les bras l'une de l'autre; puis, ce mouvement d'effusion passé, elles se déguisèrent en femmes indiennes. Au moment où leurs robes espagnoles allaient tomber, elles entendirent des pas assez près d'elles et se retournèrent comme des biche effarouchées.

--Je craignais, dit dona Linda, que ce fût don Sanchez. Ecoutons.

--Caraï! don Juan, soyez le bien venu, avait dit une voix d'homme à trois pas des jeunes filles. Voilà plus de deux heures que je vous attends.

--Toujours cet homme! murmura Linda.

--Mon ami, répondit don Juan impossible de venir plus tôt.

--Enfin, vous êtes ici, c'est le principal, reprit le premier interlocuteur.

En ce moment, Sanchez entra. Maria lui fit signe d'écouter, il s'approcha d'elle et prêta l'oreille.

--Etes vous satisfait de votre position au Carmen, reprit Juan.

--Pas trop, je vous l'avoue.

--Je vais vous en débarrasser, mon cher Pincheira: demain j'ordonne l'attaque de la Poblacion-del-Sur. Vous agirez alors, n'est-ce pas?

--C'est convenu. A propos, tout à l'heure j'ai rencontré un pauvre diable d'officier argentin chargé d'une missive pour le gouverneur du Carmen. Elle lui annonce du secours, je crois.

--Caramba!Il faut se presser. Qu'avez-vous fait de cette missive?

--La voici.

--Le messager argentin, l'avez-vous tué?

--Un peu.

--Bien.

--A quand l'assaut?

--Dans deux jours.

--Et mon prisonnier?

--Oh! il fait rage.

--Il se calmera. Voici, du reste, ce que je compte faire dès que la ville...

Mais en prononçant ces paroles les deux hommes s'étaient éloignés et le son de leur voix s'effaça dans les détours de la grotte. Quand les jeunes filles se retournèrent, Sanchez avait disparu.

--Eh bien! dit Maria, que pensez-vous de ce hasard singulier?

--C'est un miracle de Dieu.

--Nous déguisons-nous toujours?

--Plus que jamais.

--A quoi bon, dit Sanchez qui avait reparu. Je sais où est don Fernando, à présent je me charge de vous le rendre.

--Mais la vengeance? interrompit dona Linda.

--Sauvons-le d'abord, senorita. Retournez à l'estancia et laissez-moi agir.

--Non, don Sanchez, je ne vous quitte pas.

Attendez-moi ici toutes deux.

Plusieurs heures se passèrent. Sanchez ne revenait pas. Inquiètes de ce retard inexplicable, elle avaient rejoint dans la première grotte les deux autres bomberos. Déjà la nuit était venue. Enfin, Sanchez entra; il avait apporté un énorme ballot sur le cou de son cheval qui soufflait de fatigue.

--Revêtez ces costumes de gauchos, dit-il aux deux femmes; nous allons nous introduire dans le Carmen. Le voyage sera rude, mais, hâtez-vous, chaque minute perdue est une heure de danger pour nous.

Elles coururent s'habiller et furent prêtes en un instant.

--Prenez vos vêtements indiens, dit Sanchez, ils pourront vous servir. Bien. Maintenant suivez-moi, et de la prudence!

Les trois bomberos, les deux jeunes filles et le Pavito sortirent de la grotte et se glissèrent dans l'obscurité comme des fantômes, marchant en file indienne, parfois se courbant jusqu'à terre, se traînant sur les genoux ou rampant sur le ventre et se confondant le plus possible avec l'ombre pour dissimuler leur passage. Singulier et dangereux voyage en pleine nuit et dans ce désert, dont les buissons, en temps de guerre, sont peuplés d'ennemis invisibles!

Sanchez s'était placé en tête, Dona Linda, ivre de ce courage que donne l'amour, rougissait de son sang les ronces du chemin, et pas une plainte ne remuait ses lèvres. Après trois heures d'efforts inouïs, la petite troupe qui suivait les traces de Sanchez, s'arrêta sur les signes du bombero.

--Regardez, leur dit-il, à voix basse, nous sommes au milieu du camp des Aucas.

Tout autour d'eux, aux rayons de la lune, ils voyaient s'allonger les hautes silhouettes des sentinelles indiennes appuyées sur leur lances et veillant, dans une immobilité de pierre, au salut de leurs frères endormis. Un frisson courut dans les membres des jeunes filles. Par bonheur, les gardes, ne redoutant pas une sortie du Carmen, dormaient debout: mais le moindre geste mal calculé ou le moindre faux pas pouvait les réveiller. Aussi Sanchez recommanda-t-il de redoubler de prudence sous peine de la vie.

A deux cents pas devant eux s'élevaient les premières maisons du Carmen, mornes, silencieuses, et, en apparence du moins abandonnées ou plongées dans le sommeil. Les six aventuriers avaient franchi la moitié de la distance, lorsque tout à coup, au moment où Sanchez avançait le bras pour s'abriter derrière une dune de sable plusieurs hommes qui rampaient en sens inverse se trouvèrent face à face avec lui.

Il y eut une seconde d'anxiété terrible.

--Qui vive? demanda une voix basse et menaçante.

--Sanchez le bombero.

--Qui est avec toi?

--Mes frères.

--Passez.

Dix minutes après cette rencontre, ils arrivèrent aux barrières qui, au nom de Sanchez, s'ouvrirent sur le champ. Enfin, ils étaient en sûreté dans le Carmen. Il était temps: malgré leur volonté et leur courage, les deux femmes brisées de lassitude, ne pouvaient plus se soutenir. Dès que le péril fut passé, leur surexcitation nerveuse tomba et elles s'affaissèrent anéanties. Sanchez prit sa soeur dans ses bras, Julian se chargea de dona Linda, et ils se dirigèrent vers la maison de don Luis, où de nouvelles difficultés les attendaient. Tio Lucas refusait d'ouvrir la porte, mais, reconnaissant enfin sa maîtresse, il introduisit les voyageurs dans un salon où il alluma les bougies.

--Que faisons nous? demanda dona Linda qui se laissa choir dans un fauteuil.

--Rien pour l'instant, répondit Sanchez. Reposez-vous, senorita, reprenez des forces.

--Resterons-nous longtemps dans cette inaction qui me tue?

--Jusqu'à demain seulement. Il ne faut pas nous jeter en aveugles dans le danger, mais tout préparer pour la réussite de nos projets et guetter l'heure propice. Demain, au plus tard, ces hommes, dont nous avons surpris la conversation, tenteront une attaque sur la Poblacion-del-Sur. Quant à nous, nous serons plus libres pour entrer dans le camp Indien. Que tout le monde ignore votre présence au Carmen! ne donnez pas signe de vie avant mon retour. A demain matin!

--N'allez-vous pas vous reposer, don Sanchez?

--Je n'ai pas le temps.

Sanchez sortit. Dona Linda recommanda à Tio Lucas la discrétion la plus absolue et congédia ses compagnons qui allèrent dormir dans des chambres préparées à la hâte.

Maria ne voulut pas se séparer de son amie, et elles reposèrent dans le même lit. Malgré leur volonté de demeurer éveillées, la nature fut la plus forte et elles ne tardèrent pas à s'assoupir et à dormir d'un profond sommeil. Le soleil était déjà haut à l'horizon lorsque leurs yeux se rouvrirent. Elles s'habillèrent et déjeunèrent avec leurs compagnons, impatientes du retour du bombero.

Plusieurs heures se passèrent, cruelles pour le coeur de dona Linda et faisant saigner son amour: le souvenir de son fiancé, couvert d'ombres mortelles, troublait douloureusement sa pensée.

Enfin, les cloches de la ville sonnèrent à toutes volées pour appeler la population aux armes et servirent d'accompagnement lugubre au bruit sourd du canon et aux éclats de la fusillade. Sans nul doute, les Indiens attaquaient la Poblacion-del-Sur, et cependant où était Sanchez? se demandait à elle-même dona Linda qui, comme une lionne dans une cage, marchait précipitamment de long en large, dévorée d'inquiétude et de désespoir.

--Ecoute! dit-elle à Maria en penchant la tête du côté de la porte.

--C'est lui! reprit Maria.

--Enfin! s'écria Linda.

--Me voici, senorita, dit Sanchez. Etes-vous prêtes?

--Depuis ce matin, fit-elle avec reproche.

--C'eût été trop tôt, répondit-il sans s'émouvoir. Maintenant si vous voulez?

--Tout de suite!

--Senorita, soyez muette, quoi que vous entendiez et quoi que vous voyiez. Laissez-moi parler seul et agir seul. Tenez, voici pour chacune de vous un masque dont vous vous cacherez le visage quand je vous dirai: En route!

Ils sortirent tous trois de la maison sans être remarqués, car les habitants gardaient les barrières ou se mêlaient au furieux combat qui se livrait dans la Poblacion-del-Sur.

Don Fernando Bustamente, dès que son épée lui eut échappé et qu'il fut tombé aux côtés du capataz, ne donna plus signe de vie. Les hommes masqués, auteurs du guet-apens, dédaignant don José Diaz, s'approchèrent du fiancé de dona Linda. Les pâleurs de la mort obscurcissaient son noble visage; ses dents étaient serrées sous ses lèvres entr'ouvertes; le sang coulait à flots de ses blessures, et sa main crispée serrait encore la poignée de son épée brisée dans la lutte.

--Caspita!fit l'un des bandits, voilà un jeune seigneur qui est bien malade; que dira le maître?

--Que voulez-vous qu'il dise, senor Chillito? répondit un autre. Il se défendait comme une panthère enragée; c'est sa faute; il aurait dû se laisser prendre gentiment. Nous avons perdu quatre hommes.

--Belle perte, ma foi! que ces quatre gaillards-là, reprit Chillito en haussant les épaules. J'aurais préféré qu'il en tuât six et qu'il fût en meilleur état.

--Diable! murmura le bandit, c'est aimable pour nous.

--J'excepte les présents, dit Chillito en riant. Mais vite, pansons ses blessures et filons; il ne fait pas bon pour nous ici; d'ailleurs, le maître nous attend.

Les plaies de don Fernando furent lavées et pansées tant bien que mal; et, sans s'inquiéter s'il était mort ou vivant, ils le placèrent en travers sur le cheval de Chillito, le chef de cette expédition. Les morts restèrent sur la place pour le festin des bêtes fauves. Les autres hommes masqués s'enfuirent au galop, et au bout de deux heures ils s'arrêtèrent devant la grotte des cougouars, où Pincheira et Neham-Outah les attendaient.

--Eh bien? leur cria ce dernier du plus loin qu'il les aperçut.

--C'est fait! répondit laconiquement Chillito, qui descendit de cheval et déposa don Fernando sur un lit de feuilles.

--Serait-il mort? demanda Neham-Outah pâlissant.

--Il n'en vaut guère mieux, répondit le gaucho en hochant la tête.

--Misérable! s'écria le chef indien transporté de fureur. Est-ce ainsi qu'on exécute mes ordres? Ne vous avais-je pas recommandé de me l'amener vivant?

--Hum! fit Chillito, j'aurais voulu vous y voir. Armé seulement d'une épée, il s'est battu comme dix hommes pendant plus de vingt minutes; il a tué quatre des nôtres, et, si son arme ne s'était pas rompue, peut-être ne serions-nous pas ici.

--Vous êtes des lâches, dit le maître avec un sourire de mépris.

Il s'approcha du corps de don Fernando.

--Est-il mort? lui demanda Pincheira.

--Non, répondit Neham-Outah.

--Tant pis!

--Je donnerais au contraire, beaucoup pour qu'il en réchappât.

--Bah! fit l'officier chilien. Que nous importe la vie de cet homme! N'était-il pas votre ennemi personnel?

--Voilà justement pourquoi je ne voudrais pas qu'il mourût.

--Je ne vous comprends pas.

--Mon ami, dit Neham-Outah, j'ai voué ma vie à l'accomplissement d'une idée à laquelle j'ai sacrifié mes haines et mes amitiés.

--Pourquoi, dans ce cas, avoir tendu un piège à votre rival?

--Mon rival! non, ce n'est pas à lui que j'en veux.

--A qui donc alors?

--A l'homme le plus influent et le plus riche de la colonie, l'homme qui peut entraver mes projets, à un adversaire puissant, à l'Espagnol, non pas à un rival. On ne fonde rien de durable sur des cadavres. Je l'aurais tué volontiers dans la bataille, mais je ne voulais pas en faire un martyr.

--Bah! fit Pincheira, un de plus ou de moins, qu'importe!

--Brute! pensa Neham-Outah; il n'a pas compris un mot.

Deux gauchos, aidés par Chillito, frottaient sans relâche avec du rhum les tempes et la poitrine de don Fernando, dont les traits gardaient la rigidité de la mort. Le chef indien tira son couteau de sa ceinture, en essuya la lame qu'il approcha des lèvres du blessé. Il lui sembla qu'elle était légèrement ternie. Aussitôt il s'agenouilla près du corps de don Fernando, releva la manche de son bras gauche et piqua la veine avec la pointe effilée de son couteau. Dernière tentative qui causa une seconde d'attente suprême! Sur la piqûre peu à peu parut et grandit un point noir qui devint bientôt une perle de jais. Cette goutte hésita, trembla et coula sur le bras, poussée par une deuxième goutte qui céda la place à une troisième; puis le sang devint moins noir et moins épais, et l'on vit s'élancer un long jet vermeil qui annonçait la vie. Neham-Outah ne put réprimer un cri de joie: don Fernando était sauvé.

En effet, le jeune homme poussa un profond soupir.

--Continuez les frictions, dit le chef aux gauchos.

Il banda le bras de don Fernando, se releva et fit signe à Pincheira de le suivre dans un autre compartiment de la grotte.

--Dieu a exaucé ma prière, dit le grand chef, et je le remercie de m'avoir épargné un crime.

--Si vous êtes content, répondit le Chilien surpris, je n'ai rien à objecter.

--Ce n'est pas tout. Les blessures de don Fernando, quoique nombreuses, ne sont pas graves; sa léthargie vient de la perte de sang et de la rapidité de la course. Il reprendra tout à l'heure ses sens.

--Bon.

--Il ne faut pas qu'il me voie.

--Après?

--Ni qu'il vous reconnaisse.

--C'est difficile.

--C'est important.

--On tâchera.

--Je vais vous quitter; vous allez faire transporter don Fernando au Carmen.

--Dans votre maison?

--Oui, c'est l'endroit le plus sûr, dit Neham-Outah en tirant de sa poitrine un papier taillé d'une certaine façon. Mais qu'il ne sache, sous aucun prétexte, que j'ai donné ces ordres, ni où il est, et surtout qu'il ne sorte pas.

--Est-ce tout?

--Oui, et vous me répondez de lui.

--A votre commandement, je vous le présenterai vivant ou mort.

--Vivant, vous dis-je; sa vie m'est précieuse.

--Enfin, répliqua Pincheira, puisque vous tenez tant à votre prisonnier, on ne lui ôtera pas un cheveu de la tête.

--Adieu et merci, Pincheira.

Le chef monta sur un magnifiquemustanget disparut dans les détours de la route. Pincheira revint auprès de blessé d'un air de mauvaise humeur, en se tordant la moustache. Il était mécontent des ordres de Neham-Outah, mais comme il n'avait qu'une vertu, le respect du serment, il se résigna.

--Comment va-t-il? demanda-t-il tout bas à Chillito.

--Pas mal, capitaine; c'est étonnant comme la saignée lui a fait du bien. Il a déjà ouvert les yeux deux fois et il a même essayé de parler.

--Alors, pas de temps à perdre. Bandez-moi les yeux de ce gaillard-là, et, pour qu'il n'arrache pas son bandeau, liez-lui les mains le long du corps, mais doucement, si cela vous est possible. Vous entendez?

--Oui, capitaine.

--Dans dix minutes nous partons.

Don Fernando, qui, par degrés, avait repris connaissance, se demandait en quelles mains il était tombé. Sa présence d'esprit aussi lui était revenue et il ne fit aucune résistance quand les gauchos exécutèrent les ordres de l'officier chilien. Ces précautions lui révélèrent qu'on n'en voulait pas à sa vie.

--Capitaine, que faut-il faire maintenant? dit Chillito.

--Portez le blessé dans la barque qui est mouillée là-bas, et pas de cachots, drôles, ou je vous brûle le peu de cervelle que vous avez.

--Caraï! grimaça le gaucho.

--Dame! fit Pincheira en haussant les épaules; cela vous apprendra à mieux tuer les gens une autre fois.

Pincheira n'avait pas compris pourquoi Neham-Outah désirait si vivement que don Fernando fût en vie; à son tour, Chillito ne comprit pas pourquoi Pincheira regrettait qu'il ne fût pas mort. Le gaucho ouvrit des yeux hébétés aux dernières paroles du chef, mais il se hâta d'obéir.

Don Fernando fut conduit ainsi dans le canot par Pincheira, Chillito et un autre gaucho, tandis que le reste de la troupe, que emmena leurs chevaux, retourna au Carmen par terre. Le voyage dans la barque fut silencieux; trois heures après le départ, le prisonnier était étendu dans le lit de don Juan Perez. Là, on lui avait ôté son bandeau et délié les mains; mais un homme masqué et muet comme un catafalque se tenait debout au seuil de la porte et ne le quittait pas des yeux.

Don Fernando, fatigué des émotions de la journée et affaibli par la perte de son sang, se confiant au hasard pour sortir de sa position incompréhensible, jeta autour de lui ce regard investigateur particulier aux prisonniers, et s'endormit d'un lourd sommeil, qui dura plusieurs heures et rendit à son esprit tout son calme et toute sa lucidité primitifs.

Du reste, on le traitait avec les plus grands égards, on contentait ses moindres caprices. Dans le fait, sa situation était tolérable; au fond, elle ne manquait d'une certaine originalité. Aussi, le jeune homme rassuré prit-il bravement son parti en attendant des temps meilleurs. Le troisième jour de sa captivité, ses blessures étaient cicatrisées à peu près. Il se leva pour essayer ses forces et peut-être pour reconnaître les lieux en cas d'évasion, car que faire en prison à moins que l'on ne songe... à en sortir? Un rayon de soleil chaud et joyeux entrait par l'interstice des contrevents fermés, et traçait de longues raies blanches sur le plancher de sa chambre. Ce rayon de soleil lui ragaillardit le coeur; et, sous l'oeil inévitable du gardien masqué et muet, il tenta quelques pas.

Mais une clameur formidable éclata dans le voisinage et une volée de canon fit vibrer les vitres.

--Qu'est-ce cela? demanda-t-il à l'homme masqué.

Celui-ci leva les épaules sans répondre.

Le pétillement sec de la fusillade se mêla au bruit du canon. Le muet ferma les fenêtres. Don Fernando s'approcha de lui.

--Ami, lui dit-il d'une voix douce, que se passe-t-il au dehors?

Le gardien s'obstina dans son silence.

--Au nom du ciel, parlez.

Le bruit sembla se rapprocher, et des pas pressés se confondirent avec des cris à peu de distance. L'homme au masque tira son machete du fourreau et son pistolet de sa ceinture, et il courut au seuil de la porte qui, soudain, s'ouvrit avec fracas. Un autre homme masqué, en proie à la plus vive frayeur, s'élança dans la salle.

--Alerte! s'écria-t-il, nous sommes perdus.

A ces mots, quatre hommes, également masqués et armés jusqu'aux dents, parurent sur le seuil.

--Arrière! cira le gardien: nul n'entre ici sans le mot d'ordre.

--Le voilà! frit un des arrivants.

Et d'un coup de pistolet il l'étendit raide mort. Les quatre hommes lui passèrent sur le corps et attachèrent solidement son compagnon qui, réfugié dans un coin, tremblait de tous ses membres. L'un d'eux s'avança vers le prisonnier qui ne comprenait rien à cette scène.

--Vous êtes libre, caballero, lui dit-il; venez, hâtez-vous de fuir loin de cette maison.

--Qui êtes-vous? demanda le jeune homme.

--Peu importe, suivez-nous.

--Non, si je ne sais qui vous êtes.

--Voulez-vous revoir dona Linda? lui dit à l'oreille son interlocuteur.

--Je vous suis, répondit don Fernando en rougissant.

--Senor, prenez ces armes, dont peut-être vous aurez besoin, car tout n'est pas fini.

--Des armes! exclama le jeune homme. Ah! vous êtes des amis.

Ils sortirent.

--Eh quoi! dit don Fernando en mettant le pied dans la cour, je suis au Carmen!

--Vous l'ignoriez?

--Oui.

Ces chevaux sellés, qui sont là attachés à des anneaux, sont à nous. Pourrez-vous tenir à cheval?

--Je l'espère.

--Il le faut.

--En selle, donc, et partons!

Comme ils débouchaient dans la rue, une douzaine de cavaliers accouraient vers eux à toute bride, à vingt-cinq pas environ.

--Voici l'ennemi, dit l'inconnu d'une voix ferme; bride aux dents et chargeons!

Les cinq hommes se rangèrent sur une seule ligne et se ruèrent sur les arrivants. Ils déchargèrent leurs armes à feu et jouèrent du sabre.

--Caraï! s'écria Pincheira qui commandait les douze cavaliers mon prisonnier m'échappe.

L'officier chilien s'élança à la poursuite de don Fernando, qui, sans ralentir sa course, lâcha deux coups de feu. Le cheval de Pincheira roula sur le sol en entraînant son cavalier, qui se releva tout meurtri de sa chute. Mais don Fernando et ses compagnons étaient déjà loin.

--Oh! je les retrouverai, s'écria-t-il ivre de rage.

Les fugitifs avaient touché les bords du fleuve, où une barque les attendait.

--C'est ici, senor, que nous nous séparons, dit à don Fernando l'inconnu qui se démasqua.

--Sanchez! s'écria-t-il.

--Moi-même, répondit le bombero. Cette barque va vous conduire à l'estancia de San-Juan; partez sans délai; et, ajouta-t-il en se penchant à l'oreille de don Fernando auquel il remit un papier plié en quatre, lisez ceci et peut-être bientôt pourrez-vous nous venir en aide. Adieu, senor.

--Un mot, Sanchez. Quel est l'homme qui me tenait prisonnier?

--Don Juan Perez.

--Merci.

--Ou, si vous aimez mieux, Neham-Outah, le grand chef des Aucas.

--Lequel des deux?

--C'est le même homme.

--Je m'en souviendrai, dit don Fernando en sautant dans le canot.

La barque glissa sur l'eau comme une flèche, grâce à la vigueur des rameurs, et disparut bientôt dans les premières ombres de la nuit tombante.

Trois personnes, restées sur la rive, suivaient d'un regard inquiet les mouvements de la barque; c'étaient Sanchez, Maria et dona Linda.


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