A l'estancia de San-Julian, les heures s'écoulaient doucement, entremêlées de causeries et de bonheur. Don Luis s'associait à la joie de ses deux enfants. Don Juan Perez, depuis la nouvelle officielle du mariage de dona Linda, n'avait reparu ni à San-Julian, ni au Carmen, au grand étonnement de tout le monde. Maria, douce et naïve, était devenue l'amie de Linda, presque une soeur. Les rires frais et sonores des jeunes filles égayaient les échos de l'habitation et faisaient rêver le capataz qui, à la vue de la soeur des bomberos, avait senti son coeur se tourner vers elle, comme l'héliotrope vers le soleil. De loin, don José, semblable à une âme en peint, rôdait autour de Maria pour l'entrevoir à la dérobée. Tout le monde, dans l'estancia, s'était aperçu de l'amour du brave homme, qui, seul, malgré ses gros soupirs, n'y comprenait rien. On osait se moquer de lui, sans le blesser toutefois, et rire de ses façons singulières.
Un jour, par une fraîche matinée de novembre, peu après le lever du soleil, tout s'agitait à l'estancia de San-Julian. Plusieurs chevaux, tenus en main par des esclaves noirs, hennissaient d'impatience au pied du perron; les domestiques couraient çà et là, et don José, revêtu de ses plus beaux habits, attendait l'arrivée de son maître.
Enfin, don Luis et don Fernando parurent en compagnie des deux jeunes filles. A la vue de Maria, le majordome sentit la joie lui monter du coeur au visage; il se redressa, frisa d'un doigt coquet sa moustache retroussée et lança à sa bien aimée une oeillade tendre et respectueuse.
--Bonjour, José, mon ami, lui dit cordialement don Luis. Eh! eh! je crois que la chasse sera bonne.
--Je pense de même, Seigneurie; le temps est superbe.
--As-tu choisi, au moins, des chevaux bien doux pour ma fille et sa compagne?
--Oh! Seigneurie, répondit le capataz, je les aim moi-même lacés dans le corral; je vous réponds d'eux sur ma tête. De vrais chevaux de dames, des agneaux.
--Nous sommes tranquilles, dit dona Linda; nous savons que don José nous gâte.
--Allons! à cheval et partons!
--Oui, la route est longue d'ici à la plaine des Nandus (espèce d'autruche), reprit José en caressant Maria de l'oeil.
La petite troupe, une vingtaine de personnes bien armées, se dirigea du côté de la batterie où le Pavito baissa le pont-levis.
--Redoublez de vigilance, dit le capataz au gaucho.
--N'ayez crainte, senor José. Bonne chance à vous et à l'honorable compagnie ajouta le Pavito en agitant son chapeau en l'air.
--Relevez le pont, Pavito.
--Qui entrera dans l'estancia, capataz, sera plus fin que vous et moi.
En Patagonie, à quelque distance des rivières, toutes les plaines se ressemblent: du sable, toujours du sable, et çà et là quelques buissons rabougris, tel était le chemin jusqu'à la plaine des Nandus.
Don Luis avait convié son gendre à une chasse à l'Autruche, et, comme on pense, Linda avait voulu être de la partie.
La chasse à l'Autruche est un des grands divertissements des Espagnols de la Patagonie et de la république Argentine, où elle se trouvent en grande quantité.
Les Autruches vivent d'ordinaire par petites familles de huit à dix, disséminées sur les bords des marais, des étangs et des rivières; elles se nourrissent d'herbes fraîches. Fidèles au coin natal, elles ne quittent guère le voisinage de l'eau, et au mois de novembre, elles vont déposer dans les endroits les plus sauvages de la plaine leurs oeufs, au nombre de cinquante ou soixante, qui, la nuit seulement sont couvés par les mâles et par les femelles. L'incubation arrivée à terme, l'oiseau casse avec son bec les oeufs non fécondés qui se couvrent aussitôt de mouches et d'insectes, nourriture des petits.
Un trait caractéristique des moeurs de l'autruche, c'est une extrême curiosité. Dans les estancias où elles vivent à l'état domestique, il n'est pas rare de les voir se faufiler au milieu des groupes et regarder les gens qui causent. Dans la plaine, leur curiosité leur est souvent funeste, car elles viennent reconnaître sans hésiter tout ce qui leur paraît étrange. Voici, à ce sujet une bonne histoire indienne. Les cougouars se couchent à terre, lèvent leur queue en l'air et l'agitent vivement dans tous les sens. Les autruches, attirées par la vue de cet objet inconnu, s'approchent naïves. On devine le reste; elles deviennent la proie des rusés cougouars.
Les chasseurs, après une marche assez rapide de près de deux heures, étaient arrivés à la plaine des Nandus. Les dames mirent pied à terre sur les bords d'un ruisseau, et quatre hommes, la carabine sur la cuisse, restèrent auprès d'elles. Les chasseurs échangèrent leurs montures contre les coursiers que des esclaves noirs avaient menés en bride sans cavaliers, puis ils se divisèrent en deux troupes égales. La première, commandée par don Luis, s'enfonça dans la plaine en décrivant un demi-cercle de manière à pousser le gibier vers un ravin situé entre deux dunes mouvantes. La seconde troupe, ayant à sa tête le héros de la fête, don Fernando, s'échelonna sur une ligne de front et forma l'autre moitié du cercle. Ce cercle, par la marche des cavaliers, allait se rétrécissant, lorsqu'une dizaine d'autruches se montrèrent dans un pli du terrain; mais le mâle, placé en sentinelle, par un cri aigu comme le sifflet d'un contre-maître, prévint la famille du danger. Les autruches s'enfuirent en ligne droite rapidement et sans regarder en arrière.
Tous les chasseurs s'élancèrent au galop sur leurs traces. La plaine jusque-là silencieuse s'anima.
Les cavaliers poursuivaient de toute la vitesse de leurs chevaux les malheureux oiseaux, et sur leur passage soulevaient des flots d'une poussière fine. A douze ou quinze pas du gibier, galopant toujours et piquant de l'éperon le flancs de leurs montures, ils se penchaient en avant, faisaient tournoyer autour de leur tête les terribles bolas et les jetant à toute volée après l'animal. S'ils manquaient leur coup, ils ils se courbaient de côté, rasaient la terre et sans ralentir leur course, ramassaient les bolas qu'ils lançaient de nouveau.
Plusieurs familles d'autruches s'étaient levées. La chasse prit alors les proportions d'une joie délirante. Cris et hurrahs retentissaient; les bolas sifflaient dans l'air et s'enroulaient autour du cou, des ailes et des jambes des autruches qui, ahuries et folles de terreur, faisaient mille feintes et mille zigzags pour se soustraire à leurs ennemis, et qui, par des coups d'aile à droite et à gauche, s'efforçaient de piquer les chevaux avec l'espèce d'ongle dont le bout de leur aile est armé.
Quelques coursiers épouvantés se cabrèrent et, embarrassés par trois ou quatre autruches qui entravèrent leurs jambes, entraînèrent leurs cavaliers dans leur chute. Les oiseaux, profitant du désordre, se sauvèrent du côté où les chasseurs les attendaient. Là, ils tombèrent sous une pluie de bolas. Chaque chasseur descendait de cheval, tuait la victime, lui coupait les ailes en signe de triomphe et reprenait sa course avec une nouvelle ardeur. Autruches et chasseurs fuyaient et galopaient rapides comme le pampero, le vent des pampas.
Une quinzaine d'autruches jonchaient la plaine. Don Luis donna le signal de la retraite. Les oiseaux qui n'avaient pas succombé se hâtèrent des pieds et des ailes vers des abris sûrs. Les morts furent ramassés avec soin, car l'autruche est une excellent mets, et que les Américains préparent, surtout avec la chair de la poitrine, un plat renommé par sa délicatesse et sa saveur exquise qu'ils appellentpicanilla.
Les esclave allèrent à la recherche des oeufs, fort estimés aussi, et ils en recueillirent une excellente moisson.
Quoique la chasse n'eut duré qu'une heure, les chevaux, las, suaient te soufflaient; aussi la rentrée à l'estancia s'effectua-t-elle lentement. Les chasseur arrivèrent un peu avant le coucher du soleil.
--Eh bien! demanda Luis au Pavito, il ne s'est rien passé d'important en mon absence.
--Rien, seigneur, reprit Pavito. Un gaucho, disant venir du Carmen pour affaire pressée, a insisté pour être introduit et parler à don Fernando Bustamente.
Ce gaucho, devant qui le Pavito n'avait eu garde de baisser le pont-levis, était son cher et loyal ami Mato, qui devait le tueradroitement. Mato s'était retiré de fort mauvaise humeur sans vouloir dire les motifs de sa visite.
--Que pensez-vous de la venue de ce gaucho, don Fernando? demanda don Luis, dès qu'ils furent installés au salon.
--Rien qui m'étonne, répondit don Fernando. On dispose en ce moment ma nouvelle habitation au Carmen, et sans doute on a besoin de mes ordres.
--C'est possible.
--Je presse les ouvriers, mon père; j'ai si grande hâte d'être marié, que je tremble que mon bonheur ne m'échappe, dit don Fernando.
--Moi aussi, dit dona Linda, dont le visage s'empourpra.
--Voyez-vous la petite futée! dit don Luis. Ces coeurs de jeunes filles, ça travaille sans qu'on s'en doute. Patience, mademoiselle, encore trois jours!
--Mon bon père! s'écria Lindita en cachant dans le sein de don Luis son visage baigné de larmes de joie.
--Oh! alors, je pars demain pour le Carmen, d'autant plus que j'attends de Buenos-Ayres des papiers indispensables pour notre union, pour notre bonheur, ajouta Fernando en regardant sa bien-aimée.
--C'est cela, dit-elle demain de grand matin, pour être de retour après-demain avant midi, n'est-ce pas?
--Demain soir je serai ici: puis-je rester loin de vous ma chère Lindita?
--Non, don Fernando, non, je vous en prie, je ne veux pas que vous reveniez demain soir.
--Pourquoi donc? répondit le jeune homme un peu piqué de ce propos de sa fiancée.
--Mon Dieu! je ne sais pourquoi moi-même, mais j'ai peur quand vous traversez la pampa, seul, en pleine nuit. Oh! continua-t-elle à un geste de don Fernando, je vous connais brave, trop brave même. Les bandits gauchos abondent dans la plaine. N'exposez pas une vie qui m'est si chère, qui déjà n'est plus à vous, Fernando, et écoutez le conseil d'un coeur qui n'est plus à moi.
--Merci, Lindita. Pourtant je n'ai personne à craindre en ce pays, où je suis inconnu. Du reste, je ne quitte jamais l'estancia sans avoir l'air d'un brigand d'opéra-comique, tant je suis bariolé d'armes.
--N'importe, reprit dona Linda, si vous m'aimez...
--Si je vous aime, interrompit-il avec passion.
--Si vous m'aimez, vous devez souffrir de mes inquiétudes et... m'obéir.
--Allons! allons! dit don Luis en riant; sur mon âme, tu es folle, Lindita, et tes romans t'ont troublé la cervelle: tu ne rêves plus que brigands, embuscades et trahisons.
--Que voulez-vous, mon père? est-ce ma faute? Le pressentiment d'un malheur prochain m'agite; je ne veux rien livrer au hasard.
--Ne pleure pas, ma fille chérie, dit le père à Linda, qui fondit en larmes. Embrasse-moi; j'ai tort. Ton fiancé et moi, nous ferons tout ce que tu voudras. Es-tu contente?
--Est-ce bien vrai? reprit dona Linda qui pleurait en souriant.
--Oh! senorita! s'écria Fernando d'un ton de tendre reproche.
--Vous me rendez toute heureuse. Je ne demande qu'une chose: que José Diaz vous accompagne.
--Comme il vous plaira.
--Vous me le promettez?
--Je vous le jure.
--Là, fit gaiement don Luis; tout est pour le mieux, petite fille. Je te soupçonne, Lindita, d'être un peu jalouse et de craindre qu'on ne t'enlève ton fiancé?
--Peut-être! dit-elle avec malice.
--Cela s'est vu, répliqua le père en goguenardant. Ains, don Fernando, vous partez demain?
--Au lever du soleil, pour éviter la trop grande chaleur; et, comme je n'ai pas l'espérance de vous revoir avant mon départ, je prends congé de vous à l'instant même.
--Embrassez-vous, mes enfants; quand on se quitte, surtout si l'on s'aime, il faut toujours s'embrasser comme si l'on ne devait plus se retrouver que dans l'autre monde.
--Mon père, dit Lindita, vous avez des idées...
--C'est pour rire, ma chère enfant.
--Bon voyage, don Fernando, et à après-demain!
--A après-demain.
Le lendemain, au soleil levant, don Fernando Bustamente sortit de l'habitation. Au bas du perron, le capataz et deux esclaves l'attendaient. Involontairement, le jeune homme, avant de piquer des deux, tourna la tête du côté de la chambre de sa bien-aimée, dont la fenêtre s'ouvrit soudain.
--Adieu! dit dona Linda avec une certaine émotion dans la voix.
--Adieux! non! répondit Fernando en lui envoyant un baiser, au revoir!
--C'est juste, fit-elle, au revoir.
Le capataz soupira fortement; sans doute il pensait à Maria, et se disait que don Fernando était bien heureux.
Don Fernando, le coeur serré sans en comprendre la cause, fit un dernier signe à sa fiancée et ne tarda pas à disparaître au milieu des arbres. Dona Linda le suivit longtemps des yeux, longtemps du coeur, et dès qu'elle fut seule, elle sentit la tristesse l'envahir, elle pleura et sanglota amèrement.
--Mon dieu! mon Dieu! s'écria-t-elle; protégez-le?
Sur les rives du Rio-Négro, à vingt-cinq lieues environ du Carmen, s'élevait latolderiaou village de la passée des Guanacos.
Cette tolderia, simple camp provisoire comme tous les villages des Indiens, dont les moeurs nomades ne comportent pas d'établissements fixes, se composait d'une centaine dechozasou cabanes irrégulièrement groupées les unes auprès des autres.
Chaque choza était construite d'une dizaine de pieux plantés en terre, haut de quatre à cinq pieds sur les côtés et de six à sept au milieu, avec une ouverture vers l'orient pour que le maître de la choza put, au matin, jeter de l'eau en face du soleil levant, cérémonie par laquelle les Indiens conjurent Gualichu de ne pas nuire à leur famille pendant le cours de la journée. Ces chozas étaient revêtues de peaux de chevaux cousues ensemble, toujours ouvertes au sommet afin de laisser un libre essor à la fumée des feux de l'intérieur, feux qui égalent en nombre les femmes du propriétaire. Chaque femme doit avoir un feu pour elle seule. Les cuirs qui servaient de murs extérieurs étaient préparés avec soin et peints de différentes couleurs. Ces peintures égayaient l'aspect général de la tolderia.
Devant l'entrée des chozas, les lances des guerriers étaient fichées dans le sol. Ces lances, légères et faites de roseaux flexibles, hautes de seize à dix-huit pieds et armées à leur extrémité d'un fer long d'un pied, forgé par les Indiens eux-mêmes, poussent dans les montagnes du Chili, près de Valdivia.
La joie la plus vive semblait animer la tolderia. Dans quelques chozas, des Indiennes, munies de ces fuseaux qui leur viennent des Incas, filaient la laine de leur troupeaux; dans d'autres, des femmes tissaient ces ponchos si renommés pour leur finesse et la perfection du travail, devant des métiers d'une simplicité primitive, autre héritage des Incas.
Les jeunes gans de la tribu, réunis au centre de la tolderia, au milieu d'une vaste place, jouaient aueilma, jeu singulier, fort aimé des Aucas. Les joueurs tracent un vaste cercle sur le sol, y entrent et se rangent sur deux lignes vis-à-vis les uns des autres. Des champions de chacune d'elles, une balle remplie d'air dans la main; ceux-ci dans la main gauche, ceux-là dans la droite, jettent leur balle en arrière de leur corps de manière à la ramener en avant. Ils lèvent la jambe gauche, reçoivent le projectile dans la main et le renvoient à l'adversaire qu'ils doivent atteindre au corps sous peine de perdre un point. De là mille contorsions bizarres du vis-à-vis qui, pour éviter d'être touché, se baisse ou saute. Si la balle sort du cercle, le premier joueur perd deux points et court après elle. Si, au contraire, le second est frappé, il faut qu'il saisisse la balle et la relance à son adversaire, qu'il doit toucher sous peine de perdre lui-même un point. Celui qui suit, au côté opposé du cercle, recommence, et ainsi jusqu'à la fin. On comprend quels éclats de rire accueillent les postures grotesques des joueurs.
D'autres Indiens, plus mûrs d'âge, jouaient gravement à une espèce de jeu de cartes avec des carrés de cuir enluminés de figures grossières de différents animaux.
Dans une choza plus vaste et mieux peinte que les autres chozas de la Tolderia, l'habitation ducaraskenou premier chef, dont les lances garnies à la base d'une peau colorée ne rouge étaient la marque distinctive du pouvoir, trois hommes assis devant un feu mourant causaient insouciants des bruits du dehors. Ces hommes étaient Neham-Outah, Pincheira et Churlakin, l'un des principaux ulmenes de la tribu et dont la femme était accouchée, le matin même, d'un garçon, ce qui était cause des grandes réjouissances des Indiens.
Churlakin prit les ordres du grand chef pour les cérémonies usitées en pareil cas, le salua avec respect et sortit de la choza, où il reparut bientôt suivi de ses femmes et de tous ses amis, dont l'un tenait l'enfant dans ses bras.
Neham-Outah se plaça entre Pincheira et Churlakin, en tête de la troupe, et il se dirigea vers le Rio-Négro. Le nouveau-né enveloppé dans ses langes de laine, fut plongé dans l'eau du fleuve; puis on revint dans le même ordre à la choza de Churlakin, à l'entrée de laquelle gisait une jument grasse renversée et attachée par les quatre pieds.
Un poncho fut placé sur le ventre de l'animal, et les parents et les amis y déposèrent l'un après l'autre les présents destinés à l'enfant, éperons, armes, vêtements. Neham-Outah, qui avait consenti à servir de parrain, plaça le nouveau-né au milieu des dons; et Churlakin ouvrit les flancs de la jument, lui arracha le coeur et, tout chaud encore, il le passa à Neham-Outah qui s'en servit pour faire une croix sur le front de l'enfant, en lui disant: «tu te nommeras Churlakincko.» Le père reprit son fils, et le chef, élevant le coeur sanglant, dit à haute voix à trois reprises différentes:
--Qu'il vive! qu'il vive! qu'il vive!
Puis, il recommanda à Gualichu, le génie du mal, le priant de le rendre brave, éloquent, et il termina l'énumération de ses voeux par ces mots:
--Surtout qu'il ne soit jamais esclave!
La cérémonie accomplie, la jument fut coupée par morceaux, on alluma de grands feux, et tous les parents et amis prirent place à un festin qui devait durer jusqu'à la disparition complète de la jument immolée.
Churlakin se préparait à s'asseoir et à manger comme ses convives; mais, sur un signe de Neham-Outah, il suivit le grand chef dans sa choza, où ils reprirent leurs sièges devant le foyer. Pincheira était avec eux. Sur un geste de Neham-Outah, les femmes sortirent, et lui, après un court recueillement, il prit la parole:
--Mes frères, vous êtes mes fidèles, et devant vous mon coeur s'ouvre comme une chirimoya (fruit qui ressemble à la goyave), pour vous laisser voir mes plus secrètes pensées. Vous avez peut-être été étonnés de n'avoir pas été, cette nuit, comptés au nombre des chefs choisis par moi pour agir sous mes ordres?
Les deux chefs firent un signe de dénégation.
--Vous n'avez ni douté de mon amitié, ni supposé que je vous ai retiré ma confiance? Loin de là! Je vous réserve tous deux à de plus importantes entreprises qui exigent des hommes sûrs et éprouvés. Vous, Churlakin, montez à cheval sans délai, voici le quipus.
Et il remit à l'ulmen une petite bûche de bois de saule, longue de dix pouces et large de quatre, fendue au milieu et contenant un doigt humain. Ce morceau de bois entouré de fil, était frangé de laine rouge, bleue, noire et blanche. Churlakin reçut avec respect le quipus.
--Churlakin, reprit Neham-Outah, vous me servirez dechasqui(héraut), non pas parmi les nations patagones des pampas, dont les caraskenes, les ulmenes ou apo-ulmenes ont assisté à la solennelle réunion de l'arbre de Gualichu, quoique vous puissiez communiquer avec elles sur votre chemin, mais je vous envoie spécialement vers les nations et les tribus dispersées au loin et vivant dans les bois, tels que les Ranqueles, les Quérandis, les Moluchos, les Picunches, auxquels vous présenterez le quipus. De là, vous rabattant sur le grandchace(désert), vous visiterez toutes les tribus Charruas, Bocobis, Tohas et Guaranis, qui peuvent mettre environ vingt-cinq mille guerriers sous les armes. Cette tâche est difficile et délicate. Voilà pourquoi je vous la confie comme à un autre moi-même.
--Mon frère peut être tranquille, dit Churlakin: je réussirai.
--Bien! reprit Neham-Outah, sur la laine noire, j'ai fait dix-neuf noeuds pour indiquer que mon frère est parti d'auprès de moi le dix-neuvième jour de la lune; sur la blanche, vingt-sept jours les guerriers seront réunis en armes sur l'île de Chole-Hechel, à la fourche du Rio-Négro. Les chefs qui consentiront à sa joindre à nous feront un noeud sur la laine couleur de sang; ceux qui s'excuseront noueront ensemble la laine rouge et la laine bleue. Mon frère a-t-il compris?
--Oui, répondit Churlakin. Quand faut-il partir?
--Tout de suite; le temps presse.
--Dans dix minutes, je serai loin du village, dit Churlakin qui salua les deux chefs et sortit de la choza.
--A nous deux! maintenant, fit amicalement Neham-Outah dès qu'il se trouva seul avec Pincheira.
--J'écoute.
Le chef suprême, quittant alors les manières composées et le langage d'un ulmen, usa des façons européennes avec une aisance surprenante, et, laissant de côté le dialecte indien, il s'adressa à l'officier chilien dans le plus pur castillan qu'on parle du Cap Horn à Mazatlan.
--Mon cher Pincheira, lui dit-il, depuis deux ans que je suis de retour d'Europe, je me suis attaché la plupart des gauchos du Carmen, gens de sac et de corde, bandit, exilés de Buenos-Ayres pour crimes, je le sais; mais je puis compter sur eux et ils me sont tout dévoués. Ces hommes ne me connaissent que sous le nom de don Juan Perez.
--Je ne l'ignorais pas, dit Pincheira.
--Ah! fit Neham-Outah en lançant un regard soupçonneux au Chilien.
--Tout se sait dans la pampa.
--Bref, reprit Neham-Outah, l'heure est venue où je dois récolter ce que j'ai semé parmi ces bandits, qui nous serviront contre leurs compatriotes par la connaissance de leur tactique espagnole, par leur adresse à se servir des armes à feu. Des raisons trop longues à vous déduire m'empêchent de m'occuper des gauchos. Vous, présentez-vous en mon nom. Ce diamant, ajouta-t-il en retirant une bague de son doigt, sera votre passeport. Ils sont avertis; et, en le leur montrant, ils vous obéiront comme à moi-même. Ils se réunissent dans une pulperia borgne de la Poblacion-del-Sur au Carmen.
--Je vois cela d'ici; qu'aurais-je à faire avec ces gaillards-là.
--Une chose bien simple. Tous les jours un homme dévoué, un gaucho nommé Chillito, vous transmettra mes ordres et vous apprendra ce qui se passe parmi nous. Il s'agit donc de tenir ces bandits en haleine, et, au jour que je vous désignerai, vous formerez une révolte dans le Carmen. Cette révolte nous donnera le temps d'agir au dehors, pendant qu'une partie de vos gens battra la campagne et nous débarrassera, s'il est possible, de ces enragés de bomberos qui surveillent nos manoeuvres dans la pampa, et qui sont presque aussi fins que nos Indiens.
--Diable! dit Pincheira; voilà du fil à retordre.
--Vous réussirez, sinon par amitié pour moi, du moins en haine des Espagnols.
--Pour ne pas tromper votre attente, je ferai plus qu'un homme ne peut faire.
--Je le sais, et vous en remercie, mon cher Pincheira. Mais de la prudence et de l'adresse! On se doute de nos projets, on nous épie. Pour parler le langage des Indiens, c'est un travail de taupe que je vous confie: il faut creuser sous le Carmen une mine qui engloutisse tout, en éclatant.
--Caraï! dit Pincheira en serrant chaleureusement la main de Neham-Outah, vous aimez un homme comme je les aime. Comptez sur moi, sur mon amitié, surtout sur ma haine.
--Nous serons tous vengés, ajouta Neham-Outah.
--Satan vous entende!
--A l'oeuvre donc! Mais auparavant quittez votre costume d'officier chilien. Grimez-vous le mieux possible, car votre visage est connu au Carmen.
--Oui, reprit Pincheira, et dans une heure vous-même ne me reconnaîtrez pas; je vais me vêtir en gaucho, c'est moins compromettant. Adieu!
--Un mot encore!
--Dites.
--Chaque nuit, l'homme que je vous enverrai prendra avec vous rendez-vous dans un endroit différent, afin de déjouer les espions.
--C'est convenu.
--Adieu.
--Pincheira sortit de la choza, et le chef indien le suivit un instant des yeux.
--Va! dit-il, bête féroce à laquelle je jette un peuple en pâture! Va! misérable instrument de projets dont tu ne comprends pas la grandeur! ajouta-t-il en promenant ses regards sur les Indiens; ils sont en fête, ils jouent comme des enfants et ne se doutent pas que je vais les rendre libres. Mais il est temps que je songe moi-même à ma vengeance.
Et il s'éloigna de la choza, sauta sur un cheval qu'un Indien tenait en bride et à fond de train s'élança du côté du Carmen.
Au bout d'une heure il s'arrêta sur les bords du Rio-Négro, descendit de cheval, s'assura par un coup d'oeil qu'il était seul, détacha une valise en cuir attachée à sa selle et entra dans une grotte naturelle située à quelques pas. Là, il se dépouilla lestement de ses vêtements, revêtit un riche costume européen et se remit en route.
Ce n'était plus Neham-Outah, le chef suprême des nations indiennes, mais don Juan Perez, le mystérieux Espagnol. Son allure aussi, par prudence, était changée, et son cheval, d'un pas tranquille, le portait au Carmen.
Arrivé à peu près à l'endroit où, la veille, les bomberos, emmenant leur soeur, avaient fait halte pour se consulter entr'eux, il mit de nouveau pied à terre, s'assit sur l'herbe et tira d'un magnifique cigarera, en paille tressée de panama, un cigare qu'il alluma avec la placidité apparente d'un promeneur qui se repose à l'ombre et admire les beautés du paysage.
Pendant ce temps-là le pas de plusieurs chevaux troubla la solitude de la pampa, et d'une voix rauque entonna ce refrain indien bien connu sur cette frontière:
El mebin mi neculanteyTilqui mapu meuntAnca ma guida meuntAy! guineckry ni pello menckey!
El mebin mi neculanteyTilqui mapu meuntAnca ma guida meuntAy! guineckry ni pello menckey!
El mebin mi neculantey
Tilqui mapu meunt
Anca ma guida meunt
Ay! guineckry ni pello menckey!
«Je suis allez mon Néculan dans le pays de Telqui. Oh! coteaux humides qui l'ont changé en ombres et en mouches.»
--Oh! oh! déjà le chant du maukawis! (espèce de caille) dit don Juan à voix haute.
--Le chant du maukawis n'annonce-t-il pas le lever du soleil? demanda la voix.
--Tu as raison, Chillito, reprit don Juan; nous sommes seuls; tu peux venir, ainsi que ton compagnon qui, je le suppose, est ton ami Mato.
--Vous avez deviné, Seigneurie, dit Mato en tournant une dune mouvante.
--Fidèles à notre parole, dit Chillito, nous arrivons à l'heure et au lieu désignés.
--C'est bien, mes braves, merci! Approchez-vous; restez à cheval. Vous m'êtes dévoués tous deux?
--Jusqu'à la dernière goutte de sang, Seigneurie, dirent les deux gauchos.
--Et vous ne méprisez pas l'argent?
--L'argent ne peut jamais nuire qu'à ceux qui n'en ont pas, répondit sentencieusement Chillito.
--Quand il est honorablement gagné, appuya Mato avec une grimace de singe.
--C'est convenu, repartit le jeune homme. Il s'agit de cinquante onces.
Les deux bandits eurent un petit frisson de joie, leurs prunelles de chat-tigre étincelèrent.
--Caraï! firent-ils.
--Cela vous va-t-il?
--Pardieu! cinquante onces! Ce sera difficile sans doute?
--Peut-être.
--N'importe.
--Il y aura mort d'homme.
--Tant pis pour lui, dit Chillito.
--Cela vous va toujours?
--Plus que jamais, grommela Mato.
--En ce cas écoutez-moi avec attention, dit don Juan Perez.
Durant tout le cours de leur voyage, qui dura deux heures, don Fernando et don José n'échangèrent pas une seule syllabe, au grand étonnement du capataz, don Fernando songeait à son bonheur prochain, un peu couvert d'ombre par la tristesse de ses adieux et les pressentiments de dona Linda. Ces inquiétudes vagues, dès qu'il fut arrivé au Carmen, se dissipèrent comme les brouillards du matin devant le soleil.
Le premier soin de Fernando fut de visiter la maison où il devait conduire dona Linda après la bénédiction nuptiale. Quoique le confort n'existe pas dans l'Amérique du Sut, c'était un palais féerique encombré de toutes les splendeurs du luxe. Un peuple d'ouvriers français, anglais, et italiens, réunis avec des difficultés inouïes, travaillaient sans relâche sous les ordres d'un habile architecte pour donner la dernière main à cette création desMille et une Nuits, qui déjà avait englouti des sommes considérables et qui, dans quarante-huit heures, pouvait recevoir ses nouveaux hôtes. Au Carmen, on ne parlait que du palais de don Fernando Bustamente; la foule curieuse, qui affluait devant les portes, racontait des merveilles de cette demeure princière.
Don Fernando, satisfait de voir son rêve accompli, sourit en pensant à sa fiancée, et, après avoir complimenté les ouvriers et l'architecte, il se rendit chez le gouverneur, où l'appelaient de graves intérêts.
Le commandant fit un gracieux accueil au jeune homme, dont il avait beaucoup connu le père. Cependant Fernando, malgré la bienveillance courtoise de don Luciano Quiros, crut voir sur son visage la trace d'une contrariété secrète.
Le gouverneur était un brave et loyal soldat, qui avait rendu des services dans la guerre de l'indépendance et auquel, en guise de retraite, le gouvernement de Buenos-Ayres avait confié le commandement du Carmen, poste qu'il occupait depuis quinze années. Courageux, sévère et juste, le colonel tenait en respect les gauchos par le supplice dugarrotet déjouait les continuelles tentatives des Indiens, qui venaient jusqu sous les canons du fort essayer de voler des bestiaux et de faire des prisonniers et surtout des prisonnières. Doué d'une intelligence médiocre, mais soutenu par sa propre expérience et par l'estime de tous les honnêtes gens de la colonie, il ne manquait pas d'une certaine énergie de caractère. Au physique, c'était un grand et gros homme, à la face rubiconde et bourgeonnée, plein du contentement de lui-même, qui s'écoutait parler et pesait soigneusement ses paroles comme si elles eussent été d'or.
Don Fernando fut étonné de l'inquiétude qui dérangeait la placidité habituelle du visage du colonel.
--C'est, dit ce dernier en serrant cordialement la main au jeune homme, c'est un miracle dont je remercie nuestra senora del Carmen que de vous voir ici.
--Dans quelques jours vous ne m'adresserez plus ce reproche, répondit don Fernando.
--Ainsi, c'est pour bientôt? fit don Luciano qui se frotta les mains.
--Mon dieu! d'ici à quatre jours, je l'espère, je serai marié. Aujourd'hui je suis venu au Carmen donner le coup d'oeil du maître aux derniers préparatifs de mon mariage.
--Tant mieux! reprit le commandant, je suis enchanté que vous vous fixiez auprès de nous. Don Fernando, votre fiancée est la plus jolie fille de la colonie.
--Merci pour elle, colonel!
--Et vous passez la journée au Carmen?
--Oui; demain de bonne heure je compte retourner à l'estancia.
--Dans ce cas, vous déjeunez avec moi, sans façon, n'est-ce pas?
--Volontiers.
--Parfait, dit le commandant qui frappa sur un timbre.
Un esclave noir parut.
--Monsieur déjeune avec moi.
A propos, don Fernando, j'ai là un gros paquet de papiers à votre adresse qui est arrivé hier soir de Buenos-Ayres par un exprès.
--Dieu soit loué! je craignais un retard. Ces papiers sont indispensables pour mon mariage.
--Tout est pour le mieux, reprit don Luciano.
Le jeune homme mit le paquet dans la poche de son habit.
L'esclave noir rouvrit la porte.
--Sa Seigneurie est servie, dit-il.
Un troisième convive les attendait dans la salle à manger. Ce personnage était le major Blumel, vieil Anglais, long, sec, maigre et formaliste qui, depuis vingt ans, commandait en second au Carmen. Don Luciano et le major avaient guerroyé ensemble dans leur jeunesse et ils s'aimaient fraternellement. Le major et don Fernando se connaissaient un peu. On s'assit après les politesses d'usage, devant une table abondante et délicate, et, au dessert, la conversation, qui avait souffert de l'appétit des convives, devint tout à fait amicale.
--Ah çà! demanda don Fernando, don Luciano? Vous n'avez pas votre gaîté de tous les jours.
--Il est vrai, fit le commandant en humant un verre de xérès de la Frontera, je suis triste.
--Triste, vous? Diable, vous m'inquiétez; si je ne vous avais pas vu déjeuner d'aussi bon appétit, je vous croirais malade.
--Oui, répondit le vieux soldat avec un soupir, l'appétit va bien.
--Qui peut alors vous chagriner?
--Un pressentiment, dit le commandant d'un ton sérieux.
--Un pressentiment! répéta don Fernando, qui se souvenait des dernières paroles de dona Linda.
--Un pressentiment! appuya le major. Moi aussi je suis inquiet malgré moi: il y a je ne sais quoi dans l'air. Un danger est suspendu au dessus de nos têtes; d'où viendra-t-il? Dieu le sait.
--Oui, reprit don Luciano, Dieu le sait, et, croyez-moi, don Fernando, il donne des avertissements aux hommes en danger.
--Le major Blumel et vous, deux vieux soldats braves comme leur épée, n'ayez point peur de votre ombre; ainsi, quelles sont vos raisons?
--Aucune, dit le colonel; cependant...
--Allons! allons! don Luciano, dit gaiement Fernando, vous avez ce que la major appelleblue devils, des diables bleus. C'est une espèce de spleen produit par les brouillards de l'Angleterre et une maladie dépaysée dans cette contrée pleine de soleil. Un conseil, colonel! faites-vous saigner, buvez frais, mangez salé, et dans deux jours les brumes de votre imagination se seront dissipées, n'est-ce pas, major?
--Je le souhaite, répondit le vieil officier en secouant la tête.
--Bah! reprit Fernando, la vie est déjà si courte, à quoi bon l'attrister par des chimères?
--Sur la frontière, on n'est sûr de rien.
--Les Indiens sont devenus des agneaux.
--Seigneurie, dit au gouverneur un esclave qui entr'ouvrit la porte, un bombero, arrivé à toute bride demande à être introduit.
Les trois convives se regardèrent.
--Qu'il entre! fit le colonel Des pas lourds résonnèrent dans les salles attenantes, et le bombero parut. C'était Sanchez. Il avait bien en ce moment l'apparence d'un porteur de mauvaise nouvelles: il semblait sortir d'un combat; ses vêtements en lambeaux étaient tachés de sang et de boue; une pâleur inaccoutumée lui couvrait le visage; harassé de la rapidité de sa course, il s'appuya sur sa carabine.
--Tenez, lui dit don Fernando ce verre de vin vous remettra.
--Non, répondit Sanchez en repoussant le verre; ce n'est pas de vin que j'ai soif, mais de sang.
Le bombero essuya du revers de sa main son front baigné de sueur, et, d'une voix brève et saccadée qui porta la terreur dans l'âme des trois hommes:
--Les Indiens descendent, dit-il.
--Vous les avez vus? demanda le major.
--Oui, fit-il sourdement.
--Quand?
--Ce matin.
--Loin d'ici?
--A vigt lieues.
--Combien sont-ils?
--Comptez les grains de sable de la pampa, vous aurez leur nombre.
--Oh! s'écria le colonel, c'est impossible; les Indiens ne peuvent ainsi du jour au lendemain organiser une armée. La terreur vous aura troublé.
--La terreur! fi donc! répondit le bombero d'un air de dédain. Dans le désert, nous n'avons pas le temps de la connaître.
--Mais enfin, comment viennent-ils?
--Comme un ouragan, brûlant et pillant tout sur leur passage. Ils forment un demi-cercle dont les deux extrémités vont se rapprochant de plus en plus du côté du Carmen. Ils agissent avec une certaine méthode, sous les ordres d'un chef aguerri et habile, sans nul doute.
--Ceci est grave dit le commandant.
Le major hocha la tête.
--Pourquoi nous prévenir si tard? dit-il au bombero.
--Ce matin, au lever du soleil, mes trois frères et moi avons été enveloppés par deux ou trois cents Indiens qui semblèrent sortir subitement de terre. Quelle lutte! nous nous sommes défendus comme des lion; Simon est mort, Julian et Quinto sont blessés, mais nous avons échappé, enfin, et me voilà!
--Rejoignez votre poste au plus vite; on vous donnera un cheval frais.
--Je pars.
--Eh bien! dit Luciano quand Sanchez se fut retiré, que pensez-vous de nos pressentiments, don Fernando? Mais où allez-vous? demanda-t-il au jeune homme qui s'était levé.
--Je retourne à l'estancia de San-Julian, que les Indiens ont peut-être attaquée. Oh! dona Linda!
--San-Julian est fortifié et à l'abri d'un coup de main. Cependant, tâchez de ramener don Luis et sa fille au Carmen, où ils seront plus en sûreté.
--Merci, colonel! j'y tâcherai. Vous, soyez ferme devant les ennemis. Vous le savez, les Indiens ne tendent jamais que des surprises, et, dès qu'ils voient leurs projets découverts ils s'esquivent.
--Dieu vous entende!
--Au revoir, messieurs, et bonne chance! dit le jeune homme en serrant la main au deux vieux soldats.
Don José Diaz, qui attendait don Fernando dans la cour, dès qu'il l'aperçut, accourut vers lui.
--Eh bien! lui dit le capataz, vous savez la nouvelle, les Indiens descendent.
--On vient de me l'apprendre.
--Qu'allons-nous faire?
--Retourner à l'estancia.
--Hum! don Fernando, ce n'est guère prudent: les Indiens nous barrent sans doute le passage.
--Nous leur passerons sur le corps.
--Pardieu! c'est évident, mais si vous êtes tué?
--Bah! dona Linda m'attend.
--Comme il vous plaira, répondit le capataz. Tout est prêt pour le départ; les chevaux sont là, tout sellés. Partons!
--Merci, José; vous êtes un brave homme, dit Fernando en lui serrant la main.
--Je le sais bien.
--En selle!
Don Fernando et don José, escortés de deux esclaves, traversèrent au pas la foule des oisifs rassemblés devant la porte du fort afin d'apprendre les nouvelles; puis ils descendirent au grand trot la pente assez raide qui conduit de la citadelle au vieux Carmen, et ils galopèrent enfin vers San-Julian.
Ils n'avaient pas remarqué les gestes de plusieurs hommes à mine suspecte qui, depuis leur départ, les suivaient à distance et causaient vivement entre eux.
Le temps était à l'orage, le ciel était gris et bas; les oiseaux de mer tournoyaient en sifflant. L'air semblait sans mouvement; un profond silence planait sur la solitude; un nuage blanchâtre et léger comme la neige se forma dans le sud-ouest: il avança, et ses proportions grandirent de minute ne minute. Tout annonçait l'approche dupampero, ce simoun des prairies.
Les nuées s'amassèrent; la poussière s'éleva et courut en colonnes épaisses, suspendues entre le ciel et la terre. Les nuages enveloppèrent la plaine comme d'un manteau, dont les tourbillons soulevèrent à chaque instant les plis, et que les éclairs découpèrent çà et là. Des bouffées d'air embrasé traversèrent l'espace, et soudain des bouts de l'horizon la tempête accourut furieuse, balayant la pampa avec une violence irrésistible. La lumière fut obscurcie par des masses de sable; d'épaisses ténèbres couvrirent la terre, et le tonnerre mêla ses éclats terribles aux mugissements de l'ouragan. D'énormes morceaux se détachèrent des hautes falaises et roulèrent avec fracas dans la mer.
Les voyageurs étaient descendus de leurs montures et sur le bord de la mer ils s'étaient abrités derrière des rochers. Quand le plus fort de l'orage fut passé, ils se remirent en route. Don Fernando et José marchaient silencieux côte à côte, pendant que les deux esclaves avancés d'une vingtaine de pas, tremblaient de voir paraître les Patagons.
L'orage avait un peu diminué d'intensité; le pampero avait porté plus loin sa furie; mais la pluie tombait à torrents, et les éclairs et la foudre se succédaient sans interruption. Les cavaliers ne pouvaient guère continuer leur route et risquaient à chaque seconde d'être renversés de leurs chevaux qui se cabraient effrayés. La terre et le sable détrempés par la pluie, n'offraient pas une seule place où les pauvres bêtes pussent poser les pieds avec sécurité; elles trébuchaient, renâclaient et menaçaient de s'abattre.
--Nous avons beau faire, dit le capataz, il est impossible d'aller plus loin; je crois qu'il vaut mieux nous arrêter de nouveau et nous abriter sous ce bouquet d'arbres.
--Allons! reprit don Fernando avec un soupir de résignation.
La petite troupe se dirigea vers un bois qui bordait la route. Ils n'étaient plus qu'à une quinzaine de pas, lorsque quatre hommes, le visage couvert de masques noirs, s'élancèrent au galop hors du bois et se ruèrent en silence contre les voyageurs.
Les esclaves roulèrent en bas de leurs chevaux, atteints de deux coups de feu que leur avaient tirés les inconnus, et se tordirent dans les convulsions de l'agonie. Don Fernando et José Diaz, étonnés de cette attaque subite de la part d'hommes qui ne pouvaient être des Indiens, car ils portaient le costume des gauchos, et leurs mains étaient blanches, mirent immédiatement pied à terre, et, se faisant un rempart du corps de leurs chevaux, ils attendirent, la carabine à l'épaule, le choc de leurs adversaires.
Des balles furent échangées de part et d'autres, et un combat acharné s'engagea, combat inégal et silencieux! Un des assaillants, le crâne fendu jusqu'aux dents, tomba; un autre eut la poitrine traversée par l'épée de don Fernando.
--Eh bien! mes maîtres, leur criait-il, en avez-vous assez? ou bien l'un de vous veut-il faire connaissance avec ma lame? Vous êtes des niais, c'est dix qu'il fallait venir pour nous assassiner.
--Et quoi! ajouta le capataz, vous renoncez déjà? Vous n'êtes guère adroits pour des coupe-jarrets, et celui qui vous paie aurait dû mieux choisir.
En effet, les deux hommes masqués avaient reculé; mais aussitôt quatre hommes, également couverts d'un masque, apparurent, et tous les six se précipitèrent sur les deux espagnols qui attendirent de pied ferme.
--Diable! nous vous avions calomniés, pardon! Vous connaissez votre métier, dit don José en déchargeant à bout portant un pistolet dans le groupe de ses adversaires.
Ceux-ci, toujours muets, ripostèrent et la lutte recommença avec une nouvelle furie. Mais les deux braves Espagnols, dont les forces étaient épuisées et dont le sang coulait, tombèrent à leur tour sur les cadavres des deux autres assaillants qu'ils sacrifièrent à leur rage avant de succomber.
Dès que les inconnus virent Diaz et don Fernando sans mouvement, ils poussèrent un cri de triomphe. Sans s'inquiéter du capataz, ils prirent le corps de don Fernando Bustamente, le placèrent en travers sur l'un de leurs chevaux, et à toute bride d'enfuirent dans les détours de la route.
Sept cadavres jonchaient la terre. Après les assassins arrivèrent les vautours qui planaient et tournoyaient au-dessus des victimes, et mêlaient leurs rauques cris de joie au bruit de l'ouragan.