[1]«Le voir de la sorte à table, tout à l'antique, c'était un vrai plaisir.»
[1]«Le voir de la sorte à table, tout à l'antique, c'était un vrai plaisir.»
Stéphane Courrière prononçait parfaitement l'italien, et se félicitait de le parler avec pureté. A ces derniers mots, où sonnait le meilleur accent, il dirigea comme involontairement son regard vers Marie, dont les minces narines m'ont paru frémir à cette brise venue du Transtévère et de l'Agro, de Naples et de Toscane, de loin, de bien loin, de là-bas...
Elle s'est montrée d'ailleurs impeccable: Stéphane achevait à peine son discours et, toute l'assistance étant debout, les applaudissements crépitaient et les murmures d'extase bourdonnaient encore, que déjà Marie se trouvait à mon côté: «Venez-vous?» fit-elle à mi-voix.
Dans l'auto qui volait sur la grand'route, dans la nuit descendue, nous n'avons pas prononcé beaucoup de paroles. Comme les amants qui ont trop à se dire, ou qui au contraire songent chacun de son côté, nous nous tenions la main—et je me taisais. Marie demeurait silencieuse aussi: je n'en voudrais pas jurer, mais il se peut qu'elle ait dormi... Du moins lui ai-je vu plusieurs fois, et longtemps, les yeux clos.Était-ce du sommeil, après tout?... Ce que je sais bien, c'est qu'elle souriait.
Lorsquela Princesse Bérénicefut jouée enfin—avec quel fracas!—Marie n'assista point à la générale, et rendit à Isabelle Rameau la loge que celle-ci lui avait adressée, de la part de l'auteur évidemment. La pièce obtint le triomphe, d'une part, et d'autre part souleva les furieux dédains que l'on sait. Marie s'y rendit seule, dès la seconde, et me dit simplement: «Mais oui, j'ai pleuré: moins pourtant que siBéréniceeût été toute nouvelle pour moi. Car j'en savais des scènes entières par cœur, donc, cher François.»
En même temps, elle écartait du doigt l'une de ses boucles sombres, sur sa joue:
—«Qu'est-ce, lui demandai-je, que cette bague dont le chaton est vide? Je ne l'ai pas encore vue.»
Elle l'ôta, me la donna: «Une bague romaine, que Stéphane tenait du professeur Gatti... il me l'a envoyée après la générale deBérénice, en souvenir. Pouvais-je refuser?... Oh! presque rien, un soupçon d'or, et la pierre est perdue. Mais la lettre qui l'accompagnait lui donne du prix.
—Une lettre du poète?
—Oui. La voici.»
Et prenant dans un tiroir un billet calligraphiéet signé par Courrière, Marie me le tendit. Je lus ces lignes:
«Cette bague porte les lettre BER. REG. gravées en son or léger. A-t-elle appartenu à la vraie Bérénice, alors que celle-ci était à Césarée,florens ætate formaque? Le chaton a-t-il jadis enserré le diamant célèbre dont parle Juvénal, et qui fut plus précieux pour avoir étincelé au doigt fuselé de la reine des Juifs? N'importe, voulez-vous l'accepter comme un souvenir de maPrincesse Bérénice, bien moins belle, mais qui ce soir a gagné la bataille, et qui vous doit tant?
«Stéphane Courrière.»
«Stéphane Courrière.»
Du latin, Juvénal, le professeur Gatti, les fouilles, une bague antique, le triomphe sur la scène, les discours, l'Académie, l'éloquence, les vers sonores, la gloire... Ah! Marie-Dorothée. vous oublierez l'injure de l'infante, et la fuite, et l'offensante croisière!
Moi, par contre, je n'oublie rien, rien, pas un mot d'une seule phrase, pas une seule note du chant. Je me rappelle les épaules nues de Marie, Tiberge radieux et balbutiant... Et aussi les yeux pâles d'Hélène, et Yvonne, et que le piètre latin désormais, pour moi, ce sera celui du paroissien, et qu'il m'ennuie—et que je souffre!
Ma première confession avait eu lieu fort simplement. J'étais venu, je m'étais agenouillé, j'avais dit ce qu'il fallait dire—et voilà.
Deux ou trois femmes s'étaient trouvées près du confessionnal: elles avaient fait à Dieu, qu'elles priaient, la politesse de ne pas se retourner plusieurs fois.
Quant à moi, nulle angoisse n'avait surpris ma volonté en cette étrange circonstance: ni romanesque incertitude, ni extase. Je n'avais douté, ni ne m'étais perdu en des rêves orageux, non plus que je ne m'étais senti déconcerté. J'avais résolument accompli mon devoir, sans autre souci que de n'y commettre aucune faute. Je m'étais surtout souvenu du collège et du catéchisme de persévérance, ce qui n'allait pas sans ennui. D'ailleurs, pourquoi me fussé-je troublé? Je n'avais point la foi, et n'éprouvais rien, hormis la crainte de ne pas tromper assez bien.
L'abbé s'était révélé à moi comme le plusavisé et le plus admirable père spirituel.
—«Vous direz, murmura-t-il, leConfiteor. Vous en avez pesé les termes. Récitez-le de toute votre âme.»
Il ne m'interrogeait point, il ne me demandait en aucune façon: «Le réciterez-vous sans réserve mentale ni arrière-pensée?» Il me chuchotait seulement avec la plus ferme douceur: «Faites ceci, dites cela», de ce ton qui signifie: «Nous pensons de même, maintenant, c'est entendu: par conséquent, vous allez faire ceci, dire cela.» Et son regard, derrière la grille, ne pouvait rencontrer celui de mes yeux baissés.
«Voici, ô mon Dieu, songeait-il sans doute, voici donc un enfant prodigue. Est-il bien repenti? N'importe, qu'il entre toujours... Qui sait s'il ne restera pas à jamais dans la chaleur du foyer?»
Où l'abbé Duregard, en tout cas, témoigna de la plus merveilleuse et sainte autorité, en quoi il me confondit par son aisance, comme par sa gaîté, ce fut lors de notre première rencontre après la confession. J'avais fait amende honorable pour toutes les fautes de ma vie; lui-même avait exigé une promesse formelle de rupture avec mon passé—oh! non pas exigé en termes rigoureux, mais enfin, sans absolument me contraindre à répondre, il avait supposé à haute voix, à mi-voix plutôt, que j'allaislui faire cette promesse, que je la lui faisais. Il m'avait parlé, lui qui était du même âge que moi, comme un conseiller chargé d'expérience, presque comme un maître, tout rempli d'infinies précautions que se fût montré celui-ci—et aujourd'hui, j'avais l'étonnement de le retrouver riant, allègre, tout occupé de son journal et des élections prochaines: ses yeux mêmes ne se rappelaient rien. Ainsi, après leur être apparu émouvant et sacré, tout brillant d'or sous la chasuble, aux clartés des cierges, ainsi se faisait-il reconnaître des fidèles ensuite, dans la rue, tandis qu'il saluait l'un ou l'autre, dispos, robuste, paisible, et balançant sur ses jambes solides sa soutane où la marmaille des pauvres s'était frottée le matin, en y laissant mille taches. L'abbé Duregard était bien vraiment «l'homme qu'il faut en la place qui convient», selon l'expression des Anglais. Je l'admirais, et j'avais toute confiance en lui.
Il s'en doutait bien, d'ailleurs.
Je le reconduisis un soir jusqu'à la porte qui donnait sur la pelouse, à travers mon jardin. Il était six heures, le vent faisait rage, et l'hiver s'annonçait.
—«L'on n'y voit goutte, dis-je à l'abbé. Attention au buis, à droite, et garez-vous du sapin, là, devant vous. J'aurais dû prendre la lanterne.
—Mais... je vois, je vois à peu près, merci... Que de soins! Vous me rendez confus.
—C'est qu'il ne faudrait pas vous casser la tête, ni même vous fouler le pied. Vos paroissiens ont besoin de vous.
—Je leur appartiens.
—Pas également. Vous préférez les pauvres: allez, on vous connaît.
—Je voudrais être utile à tout le monde, et comme tout le monde... Au fait...»
Ah! au fait... L'abbé, ainsi du reste que moi-même, songeait longtemps et assidûment aux mêmes choses.
—«Au fait, n'oubliez pas le chemin de l'église, mon cher ami. Parmi mes plus ferventes prières, il y a quotidiennement celle par quoi j'appelle le jour prochain, j'espère, où vous vous serez remis plus entièrement encore entre les mains de Dieu.»
Pour le coup, mon cœur se crispa, et j'ai mal réprimé un mouvement que l'on ne vit point, dans la nuit. Je comprenais bien, parbleu! ce qu'entendait l'abbé par ces mots vagues, à savoir la communion... Eh! quoi! déjà?... Certes. j'y étais décidé, je n'en avais pas peur. Pourtant... pourtant!...
Il y eut un court silence. Enfin:
—«Je songe à ce que vous me dites, fis-je, et ce n'est pas sans me troubler. En suis-jedigne?... Cependant je prends désormais conseil de mon directeur, et suivrai tous ses avis.»
Mais auparavant, hélas!... auparavant il me fallait aller faire mes adieux à Tiberge.
Car c'était à Tiberge surtout qu'il me fallait faire mes adieux. Marie... Marie, eh bien! elle était femme, et je l'avais tenue dans mes bras: nous avions des souvenirs, et les aurions toujours, quoi qu'il en fût. Et puis, quand elle poursuivrait son poète jusqu'à la Chine, les paquebots vont et viennent, et reviennent...
Non que j'eusse alors une pensée inavouée de reprise ou de rancœur, non que je me fusse accroché des ongles à mon bel amour déjà perdu: non, non! J'étais en deuil de mon bonheur et de ma jeunesse: adieu tout cela, je l'apportais aux pieds d'Yvonne tant de fois blessée par ma faute, par ma très grande faute... Mais Tiberge, le pauvre petit!
Bien sûr, je le reverrais. Toutefois, ce serait un garnement fumant déjà la cigarette, ou bien compassé avant l'âge, sournois peut-être... Comment serait-il élevé? Me donnerait-il le bonjour en russe, en italien, en anglais? Plustard encore, ne rencontrerais-je plus qu'un jeune viveur rêvant courses et tirage à cinq, ou bien un penseur de petite revue, qui réciterait ses vers chez les douairières, dans les palais de Venise ou les hôtels de Passy? Pourrais-je seulement lui parler? Il m'échapperait. Qui sait même si le colonel, alors sans doute général Gianelli, n'en ferait pas unmarchesino, lieutenant de l'armée italienne? Il était en somme son père devant la loi: et s'il venait à s'y attacher, l'ayant aperçu par hasard? Tout arrive.
C'est qu'il serait sans aucun doute beau et charmant, mon joli petit, né si Français au village d'Auteuil, d'une mère en qui coulait le sang des Rimbourg, et d'un père forestier du pays de Sylvie! Or, qu'est-ce que les étrangers en feraient? Et ce Courrière lui-même, n'allait-il pas lui servir quelque jour de tuteur? Mais il me renierait plus tard, Tiberge!
J'attendis l'heure et le jour où je fus certain de ne pas trouver Marie au Bois, alors que l'on promenait le bébé, après le déjeuner: et je m'y rendis, le cœur battant.
De très loin, j'aperçus un groupe installé autour d'une voiture d'enfant, auprès de l'automobile arrêtée: voici le mécanicien, la nurse Frida, la nourrice, et dans la voiture, un gros paquet blanc, d'où sortait le visage rose de mon petit gars. Sauf ce marmot pensif et ravissant,qui me regardait avec une sorte de grave dédain, chacun parut surpris de me voir à pareille heure, et surtout seul.
—«Je ne crois pas que Madame sorte aujourd'hui, me dit obligeamment Frida.
—Madame m'a commandé pour cinq heures seulement, ajouta le mécanicien.»
Ils songeaient tous: «Vous pouvez aller la rejoindre: elle est à la maison.» Mais je n'en avais qu'à mon fils, en cet instant.
Frida reprit: «Monsieur vient voir comme il est beau, aujourd'hui, et comme il a bonne mine?» En même temps, de ses doigts déliés, elle écartait doucement le bord du bonnet. Cependant la nourrice contemplait ces manœuvres sans bienveillance. Je lui demandai:
—«Voulez-vous me prêter votre petit, nounou?
—Que Monsieur fasse attention que c'est son heure de dormir. Il ne faut pas que Monsieur l'énerve: il seraitmousutoute la journée.»
On me posa néanmoins le bébé sur les bras: combien me parurent légers mon fils et son destin!
—«Ça ne pèse guère, fis-je.
—Monsieur trouve?» répliqua la nourrice outragée.
Cependant Tiberge me considérait, sembla-t-il, avec moins de mépris. Ses mains en miniatureétaient affectueuses déjà: l'une d'elles s'empara du revers de mon pardessus et s'y cramponna, ce qui m'emplit puérilement d'émotion et d'orgueil. Cher bambin, si frais, si sain, et qui savait presque sourire! Mes yeux se sont remplis de larmes, tandis que je le portais et le berçais, allant de-ci, de-là, de long en large. A la fin, je lui fis peur sans doute, car au bout de quelques minutes, il se mit à crier: je l'ai rendu à la nourrice. Adieu, mon petit, ne pleure plus, ne pleure plus...
—«Alors, Madame est chez elle?
—Mais oui, monsieur, presque sûrement.»
Je me sauvai sans tourner la tête. Je courus presque vers Auteuil: autant terminer tout de suite, et brusquer tout!
J'entrai, le visage bouleversé sans doute—et je me contenais pourtant de tout mon pouvoir, je me forçais au calme, j'aurais même voulu paraître glacial—car Marie me demanda aussitôt:
—«Qu'y a-t-il? Un accident? Ce n'est pas Tiberge?...
—Non, non.
—Ah! je respire. J'ai toujours peur quand il est ainsi sorti sans moi.
—Il s'agit seulement de nous.
—Eh bien, qu'est-ce qui arrive?
—Il ne faut plus que rien arrive.
—Tu veux me quitter, François?»
La soudaineté d'une telle réponse me déconcerta: j'étais venu afin de prononcer précisément cette phrase atroce, mais je ne pensais pas qu'elle dût venir si vite! Tout vacilla sous mes yeux, et je mis mes mains dans mes poches, car elles tremblaient.
—«Il ne faut pas dire cela, ai-je repris d'une voix encore mal assurée. Il ne faut surtout pas user de mots rudes et hostiles. Te quitter!... Comme si je te haïssais, Marie! Mais pas un instant, depuis le début de notre chère union, je n'ai cessé de t'aimer avec une sorte d'idolâtrie. Tu représentes pour moi toute la beauté, tout le charme et toute la grâce du monde...
—Cher François, je ne comprends donc rien à cette scène. Qu'est-ce que tu as maintenant, en vérité?
—Je suis très malheureux. Tu sentiras...
—Écoute... Oh! si, écoute, laisse-moi parler la première. Ce que je vais tout de suite te dire est bien aussi important que tes ... étrangetés! Je ne sais pas ce que tu te proposes de me reprocher: mais d'avance je tiens à affirmer très haut que, du jour où je me suis donnée, je n'ai pas eu une minute de défaillance en ma tendresse pour le père de Tiberge. Tu entends bien cela? Retiens-le. Aucun de tes griefs—que j'ignore encore—ne peut être fondé. Jevis heureuse du compagnon que j'ai choisi, je ne souhaite rien au delà.
—Mais... je n'ai pas ombre de grief... Pourquoi le supposer?
—Parce que je te croyais jaloux de Stéphane. Tu semblais si troublé, l'autre jour, par cette pauvre bague de Bérénice, humble souvenir, avoue-le, et bien naturel.
—Tout naturel, certes. C'était une pensée charmante du poète, elle ne m'étonne aucunement. Je ne formule pas la plus légère plainte: tu t'es montrée irréprochable... Ce qui me torture n'est point arrivé par ta faute.
—Enfin, voyons!... Parle à présent. Il t'aura bien fallu une raison grave pour me quitter.»
La quitter! Encore ce mot affreux qui sonnait comme un glas.
—«Non, non, Marie, pas te quitter! Il n'est pas question de cette... horrible contrainte! Non!... Mais je souhaiterais... il faut...
—Eh bien, est-ce donc si extraordinaire?
—Peut-être non, je ne sais plus... Voilà, il faut que je vienne moins ici.
—Ah! tu vois bien!
—Il faut que petit à petit notre liaison se change en amitié durable et confiante, mais apaisée, mais calme, mais bien loin de toute pensée d'amour. Je dois me rendre auprès de toi dans un autre esprit...
—Au jour de l'An, et aux anniversaires.»
Marie-Dorothée était fière, et je ne l'ai pas vue souvent pleurer. En cette circonstance, surtout, elle est seulement devenue très pâle. Son ton s'est fait plus bas, plus net: il ne chantait plus.
—«Pourquoi m'offenser? Tu assures n'avoir aucun grief. En ce cas, tu me blesses, et à moins que tu ne sois devenu fou... Tu as un motif caché: dis-le.»
Alors, je le lui dis, le motif qui me contraignait à ne plus la voir que rarement, je le lui récitai plutôt tout d'un trait, comme une leçon apprise d'avance:
—«Accuse-moi, Marie, j'aurais dû depuis longtemps t'avertir... J'ai manqué de confiance et de courage: et en cela j'ai péché, comme en tant d'autres choses... Voici plus d'un mois que la foi m'est venue. Elle m'a d'abord tenté, puis s'est insinuée en moi doucement, lentement, irrésistiblement. La Grâce m'a touché enfin, je fus aveuglé par cette clarté!...»
C'était comme si j'eusse tout à coup parlé une langue inconnue, le lapon, le mandchou: Marie me regardait avec stupeur.
—«Comment?... Comment?... Que dis-tu? La foi?...
—Oui, j'ai repoussé et détesté tout un passé d'erreur et d'incrédulité... Je me suis confié aux mains de mon directeur.
—Et c'est lui qui, pendant un mois, t'a peu à peu détaché de moi?
—Marie, par pitié, ne me rends pas la tâche trop pénible, ni le devoir trop douloureux!
—C'est lui qui t'a ordonné de m'abandonner?
—Mais je ne t'abandonne pas! Au contraire, je ne t'ai jamais plus ardemment aimée. Toutefois, je t'aime désormais en Dieu, et mon espoir profond est de te conduire un jour à partager ma bienheureuse soumission. Est-il donc monstrueux de demander le droit de te parler sans feinte, comme à la plus tendrement choyée des sœurs? La Providence m'a accordé, à moi indigne, le don de croire. Je la supplie d'élire aussi ton âme charmante...»
Toutefois, la voix me manqua, je n'en pus dire davantage: Marie me faisait presque peur. Elle sembla se parler à elle-même:
—«Se moque-t-il de moi?... Enfin, François, entends-tu bien les mots que tu me dis, le sermon que tu me débites?
—J'exprime le plus sincère et le plus cher de mes vœux.
—Eh bien... Eh bien...»
Elle éclata soudain:
—«Eh bien, et Tiberge, en tout ceci... et Tiberge!»
Je répliquai doucement:
—«Tu le formeras, j'espère, ainsi qu'un bon chrétien.»
Mais j'étais atterré. Les yeux de Marie avaient passé de la stupeur au chagrin—puis au mépris:
—«Mon mari, le colonel, avait un oncle archevêque. Ce prélat blâma un jour en chaire, à Turin, l'affection—qu'il appelait «folle»!—de quelques mères pour leurs enfants... Non, je ne crois pas que je forme mon fils selon cet archevêque-là... Mon fils sera d'ailleurs ce qu'il voudra, le cher petit... Bah! tout cela, ce sont des paroles bien graves...»
Du mépris, Marie passait maintenant au «qu'importe!»: encore un peu, elle allait au sarcasme, et se fût mise à rire.
—«Cela m'intéresse, François, que tu sois devenu un saint. Tu vas essayer de me convertir?
—On aurait vu de plus grands miracles.
—Donc il faudra venir en vérité chaque jour, cher, pour tenter cette grande entreprise. Tu ne peux plus abandonner Auteuil.
—Mais je n'y ai jamais songé. Une amitié, telle que je la rêve, demande plus de soins encore que l'amour.
—C'est toute mon éducation à faire.»
Comme j'allais lui baiser la main, en la quittant, elle l'ôta de mes lèvres, avec un air choqué:
—«Oh! François, mais ce n'est pas convenable, y penses-tu bien?...»
Lorsque je rentrai à Chantilly, avant le dîner, il pleuvait. Je traversai néanmoins la pelouse à pied, pour gagner mon logis: j'avais la tête en feu, et de tels sanglots me montaient à la gorge que je voulais pouvoir pleurer à mon aise, si je n'y pouvais tenir, dans la nuit aveugle et sourde.
Comme je marchais ainsi, glissant en la boue gluante, et trempé par l'averse de novembre, je voyais au loin clignoter des lumières dans les maisons. Je distinguais vaguement mes fenêtres:
—«Je vais remonter là, me disais-je, où Yvonne vit froidement, tristement, où l'humble et morne foyer, où la lampe mélancolique m'attendent...»
Et j'ajoutais: «Et je vais m'enfermer là... m'y enterrer.»
Un mot encore: c'était mon devoir. Mot horrible!... Mot tout-puissant, par contre, irrésistible et âpre, mot pareil à ces dieux hideux ou féroces que certains sauvages adorent, et pour lesquels, sans une plainte, ils s'immolent eux-mêmes sur des autels, ou meurent en héros dans les combats.
Les lignes tracées par l'écriture bien connue me semblaient crier, hurler sur le papier! J'avais tenu pendant cinq minutes cette lettre entre mes doigts sans oser l'ouvrir.
—«... Pardonne-moi, François, mais tu sais qui je suis, et que je ne mens pas. Nous ne sommes plus d'accord: mieux vaut nous séparer. Notre union finirait mal. Notre amour deviendrait hypocrite. Mesquinerie!
«D'ailleurs, mon départ pour Rome n'est pas définitif. J'emmène là-bas notre Tiberge: il s'y trouvera tout aussi bien qu'ici, et l'air du Pincio, de la villa Borghèse ou des jardins du Transtévère vaudra bien, pour ses petits poumons, celui du Bois de Boulogne ou des Champs-Élysées. Mais tu le reverras autant de fois que tu viendras à Rome, et ce sera souvent, je le demande. Moi-même, je retournerai volontiers vers Paris, j'y conduirai souvent mon fils.
«Voici donc une séparation très atténuée.Mais, François, je te jure qu'elle est nécessaire. Après ta sortie, je suis demeurée bien longtemps atterrée, presque anéantie. Un rêve s'écroulait: je n'avais plus confiance en toi, un autre homme m'avait parlé par ta bouche. Qu'est-ce que ce chrétien, révélé soudain, qui me juge et se juge lui-même selon des règles dont je ne sens pas la valeur?
«Je ne discute point la foi: elle t'est venue, c'est bien. Seulement, moi, qui ne la partage pas, elle m'étonne. Nous ne saurions plus avoir aucun idéal en commun, mon cher François. Et puis, ton directeur de conscience me gêne: il me semblerait toujours assis en tiers entre nous.
«Tes nouveaux scrupules, je ne puis les concevoir, et je craindrais sans cesse dorénavant de te scandaliser. Comment essaierions-nous seulement de causer, à l'avenir? La religion est au bout de tout, pour les croyants. Il n'y aurait plus entre nous qu'une âpre controverse. Allons-nous donc nous quereller, à la façon de la canaille qui se dispute au cabaret pour sa politique?
«Je t'ai bien aimé, François, à Rome—oui, à Rome—à Pierrefonds, à Auteuil. Tu es le père de Tiberge, et je n'oublie ni ta délicatesse, ni les heures...»
La lettre m'échappa, tomba sur le tapis.
Aussi bien, je ne pouvais plus lire, je ne voyais plus... Ainsi, c'en était fait. Elle me congédiait. Elle ouvrait les mains, et me laissait aller. Elle repartait, en haussant les épaules, pour là-bas... Et je l'avais voulu!
Ce jour même, un peu plus tard, j'ai rencontré l'abbé Duregard. Derechef il me conseilla de me joindre, sans plus tarder, au nombre des fidèles qui s'agenouillent à la Sainte Table, et dès le lendemain, je fis ce qu'il souhaitait. J'ai choisi, pour cet acte public, la messe matinale à laquelle ne manquait jamais de se rendre quotidiennement Thérèse Gervonier.
Marie... Marie...
L'immense rêve! Depuis que je la vis miraculeusement passer, comme un être surhumain, à Nancy; depuis qu'elle incarna pour moi, au fond de cette Lorraine, la grâce, la noblesse, le prestige...
Et quand je l'ai retrouvée à Rome, soudain! Il me sembla que je changeais de planète. Je n'étais pas si naïf: l'on m'avait parlé des belles cosmopolites et de leur tumulte, ainsi que de Stéphane Courrière, poète lauré comme Pétrarque, et seigneur inimitable. Pourtant, combien j'ai voluptueusement perdu la tête dans cette compagnie dorée! Je quittais ma forêt, mes coupes, mon train-train: et l'on m'a gorgé brusquement de tous les philtres, environné de toutes les sorcelleries!...
Puis les extases, les caresses, et Tiberge enfin, le cher petit... Tout cela!
Oui, mais à côté de ces fleurs et de ces gemmes, et de cet océan de parfums, il y avait toujours, toujours Yvonne en deuil, et pliée par le chagrin...
Le matin où j'avais définitivement fait acte de fidèle, je laissai Thérèse sortir de l'église avant moi, puis je pris un autre chemin et gagnai la forêt, en laquelle m'appelaient certains travaux. Je ne me souciais guère, en effet, que cette grosse dévote me posât maintes questions gênantes, ou s'attendrît à grand fracas, à moins qu'elle n'affectât par contre une discrétion encore plus redoutable: car la réserve même de Thérèse Gervonier, en toute occasion délicate, faisait encore du tapage. Elle ne savait jamais comment bien se taire: et Dieu sait pourtant qu'elle eût pu l'apprendre, depuis si longtemps qu'elle vivait familièrement avec Yvonne!
Celle-ci, à la bonne heure, connaissait le secret du silence. Sans ombre de doute, elle avait suivi de près les étapes nuancées de ma conversion. Tant par certains changements—car elle était bien fine—dans mes moindres propos, qu'à cause de mes entretiens continuels avec l'abbé, ou de tels ou tels mots échappésçà et là, Yvonne avait pu se douter de la transformation qui s'était opérée en moi: transformation assez lente pour qu'aucune surprise ne fût venue brusquer cette âme craintive et bientôt méfiante. En outre elle m'avait vu presque chaque dimanche à la messe... Et cependant, pas un encouragement secret, ni quelque fugitive parole ne m'avaient seulement une fois laissé comprendre: «Oui, oui, je n'ignore pas que la Providence fait son œuvre. L'heure sonnera peut-être où tu détesteras en chrétien ta vie passée. Tu quitteras ta maîtresse, il le faudra bien. Tu n'auras plus deux foyers, si ta conversion est sincère; mais tu rentreras dans ta maison, celle où ta fille est morte, et où je la pleure toujours, moi qui n'aurai plus jamais d'enfant. Quant à l'autre petit, dont je ne suis pas la mère, il vivra riche, on l'adorera, on le choiera, et tu le laisseras aller... J'en aurai tant souffert, François!»
Yvonne pensait évidemment tout cela, et certes elle se réjouissait, bonne croyante, à voir une âme reconquise, et l'une des âmes qui la touchaient davantage. Néanmoins, je n'en fus averti par quoi que ce fût, ni le plus furtif des gestes, ni même un hochement de tête, un battement des cils, rien enfin, rien!... Et depuis que je connaissais Yvonne, il en allait ainsi. Dissimulation? Pudeur maladiveet folle? Ou plutôt n'était-ce pas que son cœur à l'agonie n'avait plus battu qu'à peine, après que nous avions perdu notre fillette?
Cependant il me faut dire que le jour de ma communion, j'ai rencontré les yeux d'Yvonne. Quand je me suis assis pour déjeuner—j'arrivais en retard, et les deux femmes se trouvaient à table—j'ai prononcé d'abord quelques mots vagues touchant la bise ou des dégâts de gibier, dont on m'avait rebattu les oreilles ce matin-là. Je me servais, je rompais mon pain. Soudain, je levai les yeux: Yvonne me regardait... Et il y avait—oh! oui, j'en suis sûr!—une émotion profonde sous ces paupières, qui se fermèrent bien vite, effaçant la vision exquise—une émotion douce et sans doute heureuse, telle que je ne pensais plus en voir jamais se trahir sur le visage si las et si clos.
Inondé de joie, bouleversé, j'ai dû baisser la tête: debout, je crois que le sol m'eût manqué.
Après le déjeuner, Yvonne se rendit au cimetière: c'était son jour, le jeudi. Par chance, elle y alla seule. Aussi bien, Thérèse l'eût-elle accompagnée, que j'eusse attendu quelque occasion meilleure, voilà tout.
J'ai suivi ma femme sur la pelouse, et l'ai rejointe un peu avant qu'elle n'entrât dans le cimetière.
—«Ah! fit-elle d'une voix que je reconnus mal... Tu vas par là?
—Je t'accompagne.»
En même temps, je passai mon bras sous le sien. Qu'elle était mince, à présent! Elle grelottait, en outre.
—«Tu as froid?
—Non.
—Je croyais...»
Cependant le vent glacé nous faisait courber la tête: nous avions l'air d'un couple qui tout à l'heure sera vieux, et qui commence à frissonner en se serrant, quand l'hiver vient. Je portais sur le dos une grosse pèlerine: d'instinct, j'en eusse enveloppé les épaules d'Yvonne, afin de la protéger contre la rafale, contre tout! Je lui aurais dit: «N'aie plus peur, appuie-toi, confie-toi, ma petite Yvonne, laisse, laisse-toi aller...» Mais je craignais de sembler théâtral: un rien nous eût blessés tous deux.
Dans le cimetière carré, nous connaissions, elle et moi, le plus court chemin. Nous fûmes à la tombe en un moment: Yvonne s'y agenouilla, les doigts éperdument joints. D'habitude, je demeurais debout. Mais ce jour-là, je me suis agenouillé, moi aussi...
Yvonne ne priait plus. Elle ne prononçait même plus de paroles tout bas: mais les yeux levés, en extase, elle semblait contempler unmiracle, celui qui se produisait là, tout contre elle, à son côté.
Elle se releva enfin, et par un geste charmant, posa sur moi sa main légère:
—«François! balbutia-t-elle... Notre petite...»
Nous nous sommes étreints longuement, et nous pleurions, l'un près, tout près de l'autre, enfin!
Puis nous revînmes du même pas vers la maison, en nous tenant par le bras, et parlant de ceci ou cela, affectueusement.
Si, le soir, Yvonne a remercié Dieu du fond de l'âme pour ma conversion, j'adressai, moi aussi, mes profondes actions de grâces à tout ce qui m'a formé la volonté, et cloué au fond du cœur ce commandement des hommes: «Fais ce que dois—et fais-le bien.»
L'on aura la bonté de croire que je ne lis jamais lesMondanitésdans les journaux. Non que je les méprise, car il ne faut dédaigner le Paradis de personne, mais enfin je me trouve ainsi disposé que je nourris d'autres rêves.
Cependant, cette fois, un nom aperçu par hasard étincela pour moi sur la page de la gazette: on faisait connaître, dans les «Déplacements» des abonnés, que Mme la marquise Gianelli venait de quitter Paris pour Rome.
Belle, trop belle Marie-Dorothée, insoucieuse Gianelli, tu allais donc t'avancer encore, ainsi que l'on danse, parmi les jardins des villas exquises, et parler de nouveau, comme une autre chanterait, sous les plafonds peints des palais, là-bas! Tu allais fouler le sol de la Ville Éternelle, ta vraie patrie, en traînant ton parfum comme un manteau... Hélas, Marie, moi qui t'aime si âprement, et qui suis ici, morne, les pieds chaussés de mes gros souliers campagnards, le bâton à la main, prêt à faire tout àl'heure mon humble métier au bois, tout seul, sous le ciel chargé de neige!
J'ai tourné la page...
Mais voici lesThéâtres, maintenant... Bon! autre nouvelle: au cours d'une soirée de gala à l'ambassade de France, un acte dela Princesse Bérénice—le plus tendre et le plus brillant, le troisième enfin—serait joué le mois prochain à Rome par de nouveaux interprètes, dont Mme Isabelle Rameau.
Ah! Isabelle, l'amie très chère de Marie-Dorothée? Il fallait que la marquise Gianelli fût au moins pour un peu dans ce projet. Celle-ci se montrerait donc au Palais Borghèse, resplendissante et scandaleuse ainsi qu'une nouvelle Imperia. Elle serait alors publiquement réconciliée avec son poète, et quant au scandale, bah!... la gloire de Stéphane, l'invitation de l'ambassade—où le vieil Adolphe Courrière n'était pas sans compter des amis, dont le ministre de France lui-même, apparemment—puis l'antique palais du Transtévère, une grande fortune, des toilettes... Seul, sans doute, le colonel Gianelli s'obstinerait-il à se rappeler qu'il y avait eu scandale en effet—et encore, sait-on jamais?
Et Tiberge allait grandir parmi ces fêtes. Adulé par les courtisans de la marquise et de Stéphane, il mènerait une enfance, puis uneadolescence inimitables. L'esprit paré, le corps robuste, la fleur aux lèvres, la canne aux doigts, il serait prince de la jeunesse, le beau petit! Il deviendrait poète, artiste, séducteur d'état, soldat, diplomate, tribun du peuple oumonsignoreau Vatican, tout ce qui le tenterait, tout ce qui l'amuserait! Les songes lointains qui m'avaient ébloui, c'est lui qui les vivrait un jour; les visions qui ne m'étaient apparues qu'un instant, deviendraient pour lui les décors familiers; il aurait les chevaux, les yachts, les parcs, les soupers inoubliables, les reparties savantes ou joyeuses, les propos qui cinglent ou caressent, il divertirait son âme charmante en courant la Sicile, l'Asie, d'autres terres encore; il manierait les coupes rares, les livres divins, les molles chevelures...
Un coup léger, la porte tourne sans bruit: c'est Yvonne, c'est ma femme. Elle fait tout ce qu'elle peut pour sourire.
—«Oui, c'est moi... Regarde dehors, François.
—Eh bien?
—Eh bien, tu ne vois donc pas? Il vient de neiger: cela n'a pas duré cinq minutes, et c'est presque tout blanc... Veux-tu sortir?»
Yvonne, venir me chercher pour sortir? Une telle initiative! Je me sentis infiniment ému, intimidé au besoin.
—«Sortir, ma petite Yvonne?... Sortir seuls?
—Avec les chiens.
—Et Thérèse?
—Elle est à l'église... D'ailleurs, un grand secret que je t'apprends: Thérèse nous quitte. Elle s'est enfin décidée, et entre une bonne fois au couvent. Ce fut l'idéal de toute sa vie, tu ne l'ignores pas?
—Mais... tu vas t'ennuyer, sans elle.
—Non, ma foi, non. Je n'en ai plus besoin... Je ne suis plus du tout malade.»
Un petit silence. J'entendais mon cœur battre. Yvonne reprit encore, la première:
—«Alors... on sort?
—Bien sûr.
—Je mets mon chapeau. J'ai de bonnes guêtres. Appelle les chiens.»
Je fus vite au jardin. Du chenil ouvert, Marsyas et Marion jaillirent comme deux diables d'une boîte, et déjà ils enguirlandaient de bonds et de tourbillons leur patronne Yvonne, qui s'en venait, tête penchée, dans la petite allée.
Chère Yvonne! Ses lèvres remuaient, murmurant l'une de ces prières perpétuelles... Mais c'était à présent, je le savais, une prière moins triste. Aussi bien, nous nous trouvions complices aujourd'hui: loin de nous séparer, la religion nous unissait.
Je me mis au pas d'Yvonne: nous allionsmarcher quelque temps, nous irions à la Fosse-à-Biches, où j'avais affaire.
—«Marsyas! Marion!... Allons, ici, deux fous!... Sinon, la laisse!...»
Et nous nous engageâmes gaillardement, en braves époux, sur l'immense pelouse recouverte de neige... Le blanc, deuil d'enfant... Les cloches de l'église sonnaient, pour quelque mort sans doute: ce n'était pas très gai; mais, en s'éloignant peu à peu, le son diminuait, en somme, et l'on s'y habituait, l'on s'y habituait...
3763.—Tours, Imprimerie E.Arraultet Cie.