Chapter 7

»Un écrivain distingué a dit dernièrement: «John Brown croyait en la fraternité humaine et au Dieu des armées. Il admirait Nathaniel Turner et Washington.» Cet écrivain se trompe, John Brown ne pouvait reconnaître, ni ne reconnaissait point ce code singulier au moyen duquel Washington est tellement honoré, même canonisé dans ce pays. John Brown ne pouvait confondre ces deux hommes: Washington n'a combattu qu'en faveur des droits des blancs, pendant que le général Turner est mort ignominieusement crucifié sur un échafaud, puis écartelé pour avoir combattu pour l'affranchisse-ment des noirs. Entre Washington et Turner il n'y a nul point de comparaison. Le héros de Harper's Ferry connaissait bien ces deux hommes et ne partageait point sur le compte du premier, les idées de la masse de ses compatriotes. Voilà pourquoi j'honore sa mémoire.

»J'honore l'héroïque vieillard, parce qu'il a travaillé, vécu et est mort pour les malheureux, les opprimés, les pauvres. Il a dit aux bourreaux qui le jugeaient:

«La Bible m'enseigne que je dois vivre avec ceux qui sont dans les liens. C'est ce que pendant toute ma vie j'ai essayé de faire. Je crois qu'en faisant ce que j'ai fait, j'ai travaillé dans l'intérêt de l'homme méprisé. Si j'avais combattu en faveur des riches, des puissante ou de ceux qui s'appellent grands; si j'eusse tenté, en sacrifiant ce que j'ai sacrifié, de sauver leurs pères, leurs mères, leurs frères, leurs soeurs, leurs femmes ou leurs enfants, oh! alors je serais presque un dieu; mais parce que j'ai voulu arracher l'opprimé à la tyrannie, je suis un criminel.»

»Ah! si John Brown eût combattu en pays étranger en cherchant à arracher un Grec à la tyrannie de la Turquie, ou un Hongrois au despotisme de l'Autriche, et fût tombé entre les mains des ennemis de ces peuples, on eût tenu des meetings en sa faveur dans toute l'étendue de notre pays de «chaînes et de menottes». Les journalistes auraient écrit des choses admirables, que la tribune aurait répétées. Nos églises, abandonnées de Dieu, auraient aussi fait entendre leur voix, et adressé au Ciel de longues, bruyantes et hypocrites prières pour sa conservation, John Brown eût-il été en pays étranger et fait prisonnier, le Congrès s'en serait mêlé. On aurait envoyé quelques vaisseaux de guerre pour protéger sa vie. Mais John Brown ayant combattu pour l'opprimé et l'esclave, tout ce que cette république «chrétienne» a pu lui offrir a été une sanglante capture, un simulacre de jugement, un échafaud!

»J'honore encore John Brown, parce qu'il ne connaissait ni la religion, ni les prêtres, ni le dieu des possesseurs d'esclaves. Lorsqu'un de ces ministres, soutiens de la tyrannie, lui parlait du salut de son âme, Brown lui dit; «Laissez-moi; nous ne servons pas le même Dieu.» Quand un autre de ces «sépulcres blanchis» chercha à lui prouver que l'esclavage est d'institution divine, Brown lui dit: «Vous ne savez pas l'ABC du christianisme.» Allez étudier le code divin. Je vous respecte commegentleman, mais gentleman païen.»

»J'honore John Brown, parce qu'il repoussait ces hypocrites, ces «sépulcres blanchis,» cette «génération de vipères.»

»Mais, hélas! son noble coeur a cessé de battre. Il est mort,mort assassinéaujourd'hui. Et qui a commis cet affreux meurtre? Qui sont les coupables? Quelles sont les mains qui dégouttent de son sang? Est-ce le gouverneur Wise et la tremblante bande chevaleresque de Virginie qui a capturé et tué John Brown? Non, c'est notre «glorieuse Union» qui a versé son sang. C'est, pour me servir des paroles de Garrison, le résultat de votre «convention avec la mort,» de votre «contrat avec l'enfer». Votre constitution fédérale s'engage à protéger le Sud contre toute violence intérieure, contre toute insurrection. Donc, si des philanthropes du Nord volent au secours des opprimés du Sud, vous payez des hommes pour les pendre, afin de renforcer et de maintenir votre union avec l'esclavage.

»N'est-ce point avec les baïonnettes et les sabres achetés et payés de votre argent, que l'immortel Brown a été capturé? Les carabines qui ont logé neuf balles dans le corps de Stevens n'étaient-elles pas placées dans les mains d'hommes auxquels votre gouvernement accorde huit dollars par mois? L'arsenal n'a-t-il point été pris par les soldats de marine des États-Unis? Les héros blessés n'ont-ils point été, tout écharpés et ruisselants de sang, traînés en prison par les soldats des États-Unis? Vous avez tous aidé à commettre le crime. Le sang de Brown et de ses nobles fils soit sur vos têtes!

»Je vous dis, moi, que l'esclavage amènera la perte des États-Unis. S'il ne disparaît pas, vos institutions disparaîtront. Du reste, elles disparaissent, ou sont étouffées de jour en jour. Je vous dis encore que les conséquences de l'esclavage ne s'arrêtent plus à la population noire de ce pays; la question se rattache même aux blancs, et tout homme qui pense se demande souvent:—Le despotisme n'atteindra-t-il pas bientôt le citoyen comme il a atteint l'esclave? Les blancs qui se croient si forts tomberont comme les autres; car ils ne peuvent s'attendre à jouir d'aucune liberté réelle tant que les noirs porteront leurs lourdes chaînes. Il faut que la Liberté rogne d'un bout du pays jusqu'à l'autre, ou bien que tous ses habitants, blancs comme noirs, fléchissent sous le joug de la tyrannie.

»Cet état de choses ne peut durer. Il faut que l'esclavage disparaisse des États-Unis, ou que, comme John Brown, la Liberté meure étranglée. La liberté et l'esclavage ne peuvent vivre ensemble. Ils sont en antagonisme perpétuel, et, de même que certains métaux ne peuvent s'allier, quand vous pourrez mêler le vice avec la vertu, la lumière avec les ténèbres, réunir le ciel et l'enfer, alors vous pourrez combiner les éléments de la liberté et de l'esclavage.»

»Une quête en faveur de la veuve et des enfants du supplicié a été faite à la fin de la séance, et a produit plusieurs centaines de dollars.»

En Europe, la voix du grand poète à qui nous avons eu l'honneur de dédier ce livre, se fit aussi entendre, et elle jeta un souffle de l'avenir une terrible prédiction malheureusement réalisée aujourd'hui.

Nous ne saurions conclure sans publier cet admirable appel que M. VictorHugo adressa vainement, hélas! à la république fédérale.

«Quand on pense aux États-Unis d'Amérique, une figure majestueuse se lève dans l'esprit, Washington.

»Or, dans cette patrie de Washington, voici ce qui a lieu en ce moment:

»Il y a des esclaves dans les États du Sud, ce qui indigne, comme le plus monstrueux des contresens, la conscience logique et pure des États du Nord. Ces esclaves, ces nègres, un homme blanc, un homme libre, John Brown a voulu les délivrer. Certes, si l'insurrection est un devoir sacré, c'est contre l'esclavage. John Brown a voulu commencer l'oeuvre de salut par la délivrance des esclaves de la Virginie. Puritain, religieux, austère, plein de l'Évangile,Christus nos liberavit, il a jeté à ces hommes, à ces frères, le cri d'affranchissement. Les esclaves, énervés par la servitude, n'ont pas répondu à l'appel. L'esclavage produit la surdité de l'âme. John Brown, abandonné, a combattu; avec une poignée d'hommes héroïques, il a lutté; il a été criblé de balles; ses deux jeunes fils, saints martyrs, sont tombés morts à ses côtés; il a été pris. C'est ce qu'on nomme l'Affaire de Harper's Ferry.

»John Brown, pris, vient d'être jugé, avec quatre des siens, Stephens,Coppie, Green et Coppeland.

»Quel a été ce procès? disons-le en deux mots:

»John Brown, sur un lit de sangle, avec six blessures mal fermées, un coup de feu au bras, un aux reins, deux à la poitrine, deux à la tête, entendant à peine, saignant à travers son matelas, les ombres de ses deux fils morts près de lui; ses quatre coaccusés, blessés, se traînant à ses côtés, Stephens avec quatre coups de sabre; la «justice» pressée et passant outre; un attorney Hunter qui veut aller vite, un juge Parker qui y consent, les débats tronqués, presque tous délais refusés, production de pièces fausses ou mutilées, les témoins à décharge écartés, la défense entravée, deux canons chargés à mitraille dans la cour du tribunal, ordre aux geôliers de fusiller les accusés si l'on tente de les enlever, quarante minutes de délibération, trois[18] condamnations à mort. J'affirme sur l'honneur que cela ne s'est point passé en Turquie, mais en Amérique.

[Note 18: Beaucoup de détails manquaient au moment où M. Hugo a écrit ce morceau. Il y eut cinq condamnations à mort.]

»On ne fait point de ces choses-là impunément en face du monde civilisé. La conscience universelle est un oeil ouvert. Que les juges de Charlestown, que Hunter et Parker, que les jurés possesseurs d'esclaves, et toute la population virginienne y songent, on les voit. Il y a quelqu'un.

»Le regard de l'Europe est fixé en ce moment sur l'Amérique.

»John Brown, condamné, devait être pendu le 2 décembre (aujourd'hui même).

»Une nouvelle arrive à l'instant. Un sursis lui est accordé. Il mourra le 16.

»L'intervalle est court. D'ici là, un cri de miséricorde a-t-il le temps de se faire entendre?

»N'importe; le devoir est d'élever la voix.

»Un second sursis suivra peut-être le premier. L'Amérique est une noble terre. Le sentiment humain se réveille vite dans un pays libre. Nous espérons que Brown sera sauvé.

»S'il en était autrement, si John Brown mourait le 16 décembre sur l'échafaud, quelle chose terrible!

»Le bourreau de Brown, déclarons-le hautement (car les rois s'en vont et les peuples arrivent, on doit la vérité aux peuples), le bourreau de Brown, ce ne serait ni l'attorney Hunter, ni le juge Parker, ni le gouverneur Wise, ni le petit État de Virginie; ce serait, on frissonne de le penser et de le dire, la grande République américaine tout entière.

»Devant une telle catastrophe, plus on aime cette république, plus on la vénère, plus on l'admire, plus on se sent le coeur serré. Un seul État ne saurait avoir la faculté de déshonorer tous les autres, et ici l'intervention fédérale est évidemment de droit. Si non, en présence d'un forfait à commettre et qu'on peut empêcher, l'union devient complicité. Quelle que soit l'indignation des généreux États du Nord, les États du Sud les associent à l'opprobre d'un tel meurtre; nous tous, qui que nous soyons, qui avons pour patrie commune le symbole démocratique, nous nous sentons atteints et en quelque sorte compromis; si l'échafaud se dressait le 16 décembre, désormais, devant l'histoire incorruptible, l'auguste fédération du Nouveau Monde ajouterait à toutes les solidarités saintes une solidarité sanglante; et le faisceau radieux de cette république splendide aurait pour lien le noeud coulant du gibet de John Brown.

»Ce lien-là tue.

»Lorsqu'on réfléchit à ce que Brown, ce libérateur, ce combattant du Christ, a tenté, et quand on pense qu'il va mourir, et qu'il va mourir égorgé par la République américaine, l'attentat prend les proportions de la nation qui le commet; et quand on se dit que cette nation est une gloire du genre humain, que, comme la France, comme l'Angleterre, comme l'Allemagne, elle est un des organes de la civilisation, que souvent même elle dépasse l'Europe dans de certaines audaces sublimes du progrès, qu'elle est le sommet de tout un monde, qu'elle porte sur son front l'immense lumière libre, on affirme que John Brown ne mourra pas, car on recule épouvanté devant l'idée d'un si grand crime commis par un si grand peuple!

»Au point de vue politique, le meurtre de Brown serait une faute irréparable. Il ferait à l'Union une fissure latente qui finirait par la disloquer. Il serait possible que le supplice de Brown consolidât l'esclavage en Virginie, mais il est certain qu'il ébranlerait toute la démocratie américaine. Vous sauvez votre honte, mais vous tuez votre gloire.

»Au point de vue moral, il semble qu'une partie de la lumière humaine s'éclipserait, que la notion même du juste et de l'injuste s'obscurcirait le jour où l'on verrait se consommer l'assassinat de la délivrance par la Liberté.

»Quant à moi, qui ne suis qu'un atome, mais qui, comme tous les hommes, ai en moi toute la conscience humaine, je m'agenouille avec larmes devant le grand drapeau étoilé du Nouveau Monde, et je supplie à mains jointes, avec un respect profond et filial, cette illustre République américaine, soeur de la République française, d'aviser au salut de la loi morale universelle, de sauver John Brown, de jeter bas le menaçant échafaud du 16 décembre et de ne pas permettre que sous ses yeux, et j'ajoute en frémissant, presque par sa faute, le premier fratricide soit dépassé.

»Oui, que l'Amérique le sache et y songe, il y a quelque chose de plus effrayant que Caïn tuant Abel, c'est Washington tuant Spartacus.

+———————————————————————————+ | NOTE DU TRANSCRIPTEUR | | | | Pour plus de renseignements sur le personnage de | | John Brown, le lecteur aura plaisir à consulter | | l'Encyclopédie Wikipedia: | |http://en.wikipedia.org/wiki/John_Brown_(abolitionist)| +———————————————————————————+

I. Les Fiancés.II. La Vengeance des esclavagistes.III. Formation d'un État américain.IV. Le Kansas et les Brownistes.V. L'Expédition.VI. A Lawrence.VII. L'Évasion.VIII. Le Camp de Brown.IX. Les Maîtres de l'esclave.X. Les Maîtres de l'esclave (Suite).XI. Pauvres nègres.XII. Les Libérateurs.XIII. Fuite et Poursuite.XIV. Jules Moreau et Bess Coppeland.XVI. La Ferme de Kennedy.XVII. L'Affaire d'Harper's Ferry.XVIII. Le Procès.XIX. Les Condamnés, le supplicié et les deux amantes.XX. Dénouement.Notes sur John Brown.

____________________________________________________Châteauroux.—Typog. et Stéréotyp. A. Nuret et Fils.


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