Sur les rives du Potomac, à la jonction de ce fleuve avec la Schenandoah, se dresse un promontoire escarpé, couronné par une plate-forme; c'est sur les deux rives de ces cours d'eau, qui se joignent à angle obtus, que se développe la voie brisée composant la petite ville d'Harper's Ferry; une partie se nomme la rue du Potomac, l'autre porte le nom de la Schenandoah. Du côté de la falaise, les maisons sont adossées au rocher, et lorsque l'agglomération de la population l'a forcée à s'étendre, les constructions ont franchi l'escarpement, et la plate-forme s'est transformée en une seconde ville, moins pressée et plus riante au milieu de ses jardins.
De ce point un spectacle magique s'offre aux yeux du touriste; au pied du cap, les eaux paisibles de la Schenandoah viennent se marier aux flots mugissants et rapides du Potomac, roulant avec fracas sur les larges strates de roc qui forment son lit; puis, majestueux dans sa course, il bondit au milieu de la vallée profonde que bordent sur la rive du Maryland, les hardis profils des montsLatotinset sur celle de la Virginie, les sommets dénudés des Montagnes-Bleues.
Du côté gauche du fleuve, les bâtiments de l'arsenal, que dominait l'élégant clocher d'une église, s'élevaient en 1859 sur l'étroite bande du rivage: cet arsenal n'a pas l'aspect formidable qu'ont en Europe, les établissements de ce genre: un grand parallélogramme en brique, dont les deux étages étant percés de fenêtres cintrées, étalait sa façade vulgaire sur une vaste cour entourée de constructions semblables en retour[11]; une barrière en bois et fer, reliait les pavillons. Près du mur de soutènement des terrains de l'arsenal, des colonnes de pierres carrées supportent le chemin de fer de Baltimore à l'Ohio qui a dû se créer une voie dans le lit même du fleuve, sur une longueur d'un demi-mille environ. Le railway court le long du bord extérieur du canal qui traverse par un pont de pierre et de bois, dont l'arche unique mesure cent cinquante pieds d'ouverture. C'est un tableau plein d'enseignement que cet enchevêtrement du génie humain et de l'oeuvre de Dieu: le génie de l'homme domine là l'oeuvre de la nature, et le fleuve rugissant se couche et passe humble sous le joug de l'intelligence.
[Note 11: Brûlés en mai 1861.]
Puis, si vous reportez vos yeux vers la droite, vous voyez se dérouler à vos pieds la Schenandoah, dont les eaux susurrantes caressent le bord des îles qui émaillent son cours; le cadre est plus gai de ce côté; une végétation luxuriante recouvre les îles, et les bords de la paisible rivière ont un aspect moins aride.
Devant vous, au confluent, au mariage des eaux, que commande un pont de neuf cents pieds de long, le Potomac qui a reçu dans son lit, comme une blanche fiancée, la Schenandoah aux eaux limpides, poursuit sa course rapide et tumultueuse. A ce spectacle grandiose, l'âme s'élève plus facilement vers le Créateur, qui semble avoir voulu réunir dans le même lieu, toutes les merveilles de son oeuvre.
C'est à l'extrémité de cette pointe de terre, sillonnée par les routes naturelles et artificielles que s'élève cette modeste cité, Harper's Ferry, dont le nom devenu immortel, rappellera aux siècles futurs une ère nouvelle de liberté.
Comme tous les grands faits de l'histoire, le drame d'Harper's Ferry a eu ses trois grands jours, division mystérieuse et fatidique.
C'était le samedi 16 octobre 1859.
A cette époque-là la ville d'Harper's Ferry comptait environ 5,000 habitants, dont un grand nombre était employé à l'arsenal: c'était une population laborieuse, active, intelligente, célébrant le travail pendant six jours, et se reposant scrupuleusement le septième, comme il convient à des gens religieux et raisonnables. La petite ville commençait à s'endormir, quelques rares lumières brillaient encore aux croisées des maisons; le quartier de l'Arsenal était abandonné depuis la chute du jour, et le gaz n'éclairait que la solitude. Certes, quelqu'un qui eût parcouru les rues désertes de la cité ne se serait pas douté que depuis quelques jours, cette population confiante était mise en émoi par l'annonce de l'arrivée de John Brown, l'abolitionniste. Un seul gardien, placé à la tête du pont, protégeait la fabrique d'armes. Cependant à cette heure, de nombreux groupes d'hommes isolés se dirigeaient vers Harper's Ferry: c'étaient les Brownistes. A la suite de la scène de Kennedy, les conjurés voulaient marcher immédiatement sur la ville; mais John Brown les avait arrêtés dans leur élan.
—Attendez, mes enfants, leur avait-il dit, si nous nous rendons à Harper's Ferry, ce soir, nous serons obligés de lutter contre les ouvriers; remettons notre campagne à la nuit du samedi au dimanche; le saint jour du sabbat rend désert l'arsenal dont nous pourrons nous emparer sans verser une seule goutte de sang.
Le conseil de Brown fut suivi, et le samedi soir les abolitionnistes divisés par groupes de cinq et six hommes, se rendaient par des voies différentes au pont du Potomac.
Un de ces groupes précédait les autres; les hommes qui le composaient étaient armés jusqu'aux dents et causaient entre eux tout en marchant:
—Mordieu! dit l'un, qu'il était facile de reconnaître pour notre ami Jules Moreau, à sa tournure dégagée, mordieu! je ne suis pas fâché de sortir de l'état de torpeur dans lequel nous vivions au fond de cette gorge comme des brigands d'opéra-comique moins le vin et les fillettes; nous allons en découdre, comme on dit dans notre brave pays de France.
—Espérons que non, lui répondit son compagnon, qui n'était autre qu'Edwin. Nous allons paisiblement nous installer à l'arsenal; pendant la nuit le contingent du nord viendra nous rejoindre, et demain matin la population en s'éveillant nous acclamera.
—Et nous apportera à chacun une tasse de café au lait avec un petit pain au beurre, dit Moreau d'un ton goguenard, comptez là dessus, mon ami, comptez là-dessus; ces gens que vous allez ruiner d'un coup, à vous entendre, devraient être enchantés…
—Je ne dis pas…
—Eh bien, mon cher Edwin, moi, je ne suis pas aussi confiant que vous, et je crois que nous allons avoir uncoup de chien, comme on dit chez moi. Voyez-vous, vous ne m'ôterez pas de l'idée que cette négresse que j'ai vainement poursuivie l'autre soir, ne soit allée nous vendre.
Au même instant une ombre traversa le sentier.
—Tenez, s'écria Moreau, la voici! la voyez-vous?
—Non, mon ami, répondit Coppie, je ne vois rien qu'un cerveau malade habité par une idée fixe.
—Bon! bon! dit Moreau en hochant de la tête, vous reviendrez de cette opinion; mais si Bess n'était pas avec nous, je n'aurais nulle crainte.
—Ne craignez rien pour moi, dit la jeune fille.
—Vous avez été bien imprudente, observa Edwin, ma chère enfant, d'accompagner votre frère et Green, votre fiancé, et vous eussiez bien fait de rester au Canada.
—Ma place n'est-elle pas auprès de ceux que j'aime, dit avec une étrange intonation de voix la jeune négresse, et si mon… fiancé est blessé, ajouta-t-elle en hésitant, ne dois-je pas être là pour lui porter secours!
—Oh! les femmes! exclama Moreau.
—Chut! interrompit Edwin, nous voici arrivés au lieu de ralliement, que pas un mot ne trouble le silence de la nuit!
Et notre petit groupe, composé de Moreau, Coppie, Coppeland, Green et Bess s'assit silencieusement sur le bord de la route. Un à un, les autres conjurés les rejoignirent, et bientôt la troupe se trouva forte d'une soixantaine d'hommes.
John Brown était arrivé un des derniers.
—Nous y sommes? demanda-t-il à voix basse.
—Oui, capitaine.
—Eh bien, à vous, Edwin!
Le jeune homme se leva, suivi de Moreau, de Green et de Coppeland; Bess voulut les accompagner, Coppie s'y opposa.
Il pouvait être alors dix heures et demie du soir, la nuit était sombre et sans étoiles; le Potomac mugissait avec fracas dans son lit de roches; ils se dirigèrent silencieusement vers le pont; l'un d'eux s'approcha du gardien, et lui frappant sur l'épaule.
—Eh! l'ami, lui dit-il, dormons-nous?
Le gardien fit un soubresaut.
—Allons, camarade, suivez-nous.
—Farceur! dit la sentinelle en riant.
—Levez-vous, répéta d'une voix impérative celui des étrangers qui avait pris le premier la parole.
—Mais…
—Chut! vous dis-je, si vous soufflez mot, le fleuve est profond, et sa voix couvrira la vôtre. Suivez-nous en silence, il ne vous sera fait aucun mal; soyez tranquille.
Et Edwin, car c'était lui, passa amicalement son bras sous celui du gardien qu'il entraîna vers l'arsenal. Mais avant de partir, il se tourna vers un de ses compagnons:
—Moreau, lui dit-il après avoir consulté son prisonnier, à minuit vous arrêterez le factionnaire qui doit venir relever cet homme, n'employez la violence qu'à la dernière extrémité.
—Soyez tranquille, maître, dit Jules Moreau, on lui fera accepter la chose en douceur; j'ai fait mes preuves eu fait d'enlèvement, Paméla pourrait vous le dire…
Mais déjà Edwin était loin, et Moreau s'était assis sur le banc qu'occupait le factionnaire. Pendant ce temps, les conjurés avaient traversé le pont, et s'étaient diriges vers le bâtiment de la Pompe, choisi à l'avance par Brown, pour servir de quartier général.
Étant entré dans la grande salle de l'arsenal où étaient déjà réunis John Brown et ses partisans, Edwin conduisit son prisonnier vers une des deux extrémités de la chambre.
—Mettez-vous là, mon ami, lui dit-il affectueusement, et ne craignez rien, vous êtes ici comme otage, et les otages sont sacrés.
—Coppie, dit John Brown, voici ce que nous avons arrêté: Cinq ou six hommes vont rester ici pour garder l'arsenal; vous, Green et Cook, vous irez dans la ville avec une vingtaine des nôtres arrêter le colonel Washington, MM. Bail, Kitmiller et Aldstadt; ces messieurs nous serviront d'otages; Forbes, Stevens, Haziett et Coppeland iront battre les environs pour amener du renfort; ils seront rentrés à l'aube; quant à moi, avec le Frenchman et le restant de la troupe, nous occuperons la gare de façon à couper toute communication.
—C'est bien, capitaine, dit Coppie, les nuits ne sont pas trop longues, et il faut nous hâter.
Aussitôt il partit avec Green et Cook; de son côté, le colonel Forbes, Stevens et Coppeland se mirent en campagne et John Brown alla prendre possession de la gare, sans rencontrer aucune résistance de la part des employés, dont quelques-uns faisaient partie du complot.
John Brown et sa troupe étaient à l'embarcadère depuis quelques instants, lorsque le sifflet strident d'une locomotive annonça l'arrivée d'un convoi.
—Aux armes! cria Brown.
Puis il donna l'ordre au chef de gare de faire le signal d'arrêt.
Quand le convoi eut stoppé, le capitaine s'avança vers le mécanicien.
—Descendez, lui dit-il, et faites descendre vos voyageurs.
—Pourquoi? demanda celui-ci.
—Parce que la route est interceptée par moi; une nouvelle constitution régit les États-Unis; l'esclavage est aboli, et je ne veux pas que les troupes de Charlestown viennent avant l'heure au secours des esclavagistes.
—Pas si haut, dit mystérieusement le conducteur de train, je suis un ami, le retard du convoi éveillerait l'attention des autorités de Charlestown, il est plus prudent de nous laisser continuer, les voyageurs ne se doutent de rien… quant à moi, vous pouvez être tranquille, je ne vous trahirai pas.
Et, se penchant à l'oreille de Brown, il lui glissa le mot de ralliement des abolitionnistes.
—Vous avez peut-être raison, dit Brown.
Au moment où le train allait se remettre en route, on vit une jeune femme noire sortir d'une des salles d'attente, et se jeter à la hâte dans le compartiment réservé aux nègres. Cet incident, qui se passait à la pâle lueur du gaz, n'échappa pas à Jules Moreau; il voulut se précipiter à la suite de la fugitive; mais il était déjà trop tard, le convoi était en marche.
—Encore la négresse! murmura-t-il. Oh! cette fois, je suis bien sûr que nous sommes trahis.
Pendant que ces événements avaient lieu, Edwin avait opéré dans la ville l'arrestation des plus notables habitants qui devaient servir d'otages.
Et à l'aube le colonel Forbes arrivait de son côté, à la tête de six cent auxiliaires qu'il avait réunis dans la nuit.
La journée du lendemain, dimanche, 17, fut pour les insurgés; dès midi, la faute commise par John Brown, en laissant le train continuer sa route, porta ses fruits: à cette heure, le colonel Bayle, commandant les troupes venues en hâte de Charlestown, se présenta à la tête du pont, et le combat s'engagea. Alors on vit une chose triste à dire; tous ces hommes accourus à la voix puissante de John Brown se débandèrent aux premiers coups de feu, et celui qui devait être le martyr de la Liberté, ne fut bientôt plus entouré que de ses fils, de Coppie, de Cook, Stevens, Haziett, Coppeland et une quinzaine de fidèles.
Parmi les prisonniers, faits par les troupes virginiennes, se trouvait un nommé Thompson, que le colonel Bayle eut la lâcheté de livrer à la populace qui voulait l'immoler en représailles, pour venger la mort d'un fonctionnaire public, tué par les insurgés; en vain une noble fille, mademoiselle Foulk, se jette entre Thompson et ses assassins, en vain elle entoure de ses bras la tête du malheureux, en vain, les larmes aux yeux, elle implore tour à tour la clémence de la foule de la pitié des soldats de l'Union; elle est brutalement repoussée, et Thompson, à moitié tué, est précipité au milieu du fleuve, qui l'engloutit bientôt en se teignant de son sang. Quant à la vaillante phalange des Brownistes, réduite à vingt-et-un hommes, elle alla s'enfermer dans cette vaste salle de la Pompe, où les otages avaient été confinés, sous la garde de quelques hommes.
Pendant la nuit du 17 au 18, de nombreux renforts, accourus de Shepherdstown, sous la conduite du colonel Lee, s'étaient joints aux troupes de Charlestown, et lorsque le soleil vint éclairer joyeusement le fond de la sombre vallée, l'attaque commença. Cette poignée de braves n'hésita pas à lutter contre tout un corps d'armée; John Brown, malgré son grand âge, n'était pas le moins intrépide: appuyé à une fenêtre, il faisait pleuvoir ses coups sur la troupe régulière; Edwin, calme, au milieu du tumulte, stimulait ses compagnons; actif, intrépide, il se multipliait partout.
Coppie, en s'avançant, leva la tête, et crut apercevoir, à moitié cachée, derrière le rideau d'une fenêtre qui faisait face à la Pompe, la tête de la jeune négresse, qu'il avait déjà remarquée à Kennedy.
Un frisson parcourut son corps, mais lorsqu'il releva les yeux, l'apparition s'était évanouie.
Cependant la fusillade durait toujours, chaque coup parti de la Pompe mettait un ennemi hors de combat, les défenseurs des esclaves, abrités derrière les murs, avaient peu souffert jusqu'alors.
—Assez de sang! dit Brown.—Edwin, mon ami, prenez un drapeau parlementaire, et allez dire à ces ennemis de la liberté que je me soumets à la condition qu'on nous laissera sortir avec nos armes et nos prisonniers jusqu'à la deuxième barrière du pont, que là, je m'engage sur l'honneur à mettre les captifs en liberté et à choisir ensuite entre la fuite et le combat.
Coppie fixa aussitôt un mouchoir blanc à l'extrémité d'un bâton, se présenta bravement à l'ennemi; le feu cessa presque aussitôt, mais pas assez vite car une balle vint frapper Stevens, tandis qu'Edwin se dirigeait vers le colonel Lee.
La proposition de Brown fut repoussée et la fusillade recommença. Alors, une scène que la plume ne saurait décrire, se passa dans ce réduit sous lequel les abolitionnistes jurèrent de s'engloutir. Coppie, par un motif d'humanité qu'on ne saurait trop louer, conduisit les prisonniers dans un coin où ils étaient à l'abri des balles tombant dru comme grêle dans le bâtiment. Brown tirait toujours. Tout à coup un de ses fils s'affaissa, mortellement blessé à son côté, en poussant un cri qui fit tressaillir les entrailles du père. Brown abaissa vers lui son regard plein d'anxiété, tandis que son bras portait à l'épaule l'arme vengeresse.
—Courage, enfant, dit-il, en lâchant la détente.
Puis il se retourna vers lui.
—Sois homme et meurs en homme.
Au même instant, une nouvelle exclamation de douleur domine la fusillade, c'est un autre de ses fils qui vient de recevoir, en pleine poitrine, une balle qui l'a traversée; Edwin le soutient dans ses bras; puis comme la lutte l'appelle, il dépose un baiser sur le front du pauvre enfant, et s'élance plus ardent à la défense.—Il a un mort de plus à venger.
—Seigneur! Seigneur! dit le vieillard, que votre volonté soit faite!
Et avec le calme que donne la conscience du devoir, il se remet impassible à sa place de combat; à ses pieds son enfant râlait, en proie à des tortures atroces.
O mon père, criait le mourant, je souffre! Donnez-moi la mort!… Par pitié! un revolver, que je m'achève!… Mon père!… pitié!
—John Brown répondit.
—Sois homme, mon fila, et meurs en homme.
Le moribond se contint; mais son âme s'envolait dans un effort qu'il faisait pour ne pas exhaler le cri suprême.
Pendant que ces scènes lugubres se passaient à l'intérieur, les assaillants, durement traités par le feu des insurgés, enfonçaient la porte au moyen d'une poutre transformée en bélier: lorsqu'elle vola en éclats, un spectacle sublime par son horreur eût arrêté un ennemi plus généreux.
John Brown était entre ses deux fils expirants: le héros, déjà criblé de blessures, tenait son arme haute; à côté de lui, Edwin, le visage enflammé, parait les coups et les rendait; alors eut lieu une mêlée qui ne saurait être décrite; militaires et insurgés disparurent dans un seul groupe; le sang ruissela partout. Coppie, blessé, résistait avec une opiniâtreté héroïque en couvrant autant qu'il le pouvait le vieillard de son corps. Soudain un coup de sabre atteint Brown à la tête.
—Fuyez, dit le vieillard en se relevant, fuyez pour me venger!
—Oui vous serez vengé, je le jure par mon sang! dit son troisième fils.
Et, profitant du tumulte, il se fraye un passage au milieu des ennemis, en entraînant Haziett et Moreau.
A peine sont-ils sortis qu'Edwin reçoit une blessure.
Sous l'étreinte de la douleur, il chancelle.
Soudain, un cri déchirant, qui fait bondir Edwin, perce le bruit de la bataille. Coppie aperçoit la jeune négresse, les bras tendus vers lui: mais un nuage lui voile la vue et le jeune homme s'affaisse sur lui-même en murmurant:
—Étrange! ô mon Dieu! étrange!
En ce moment, John Brown, labouré par six blessures, dont deux sillonnent son noble front, tomba près d'Edwin, entre les corps de ses pauvres enfanta.
Le combat avait cessé.
Et les valeureux Virginiens triomphants, criaient:
—Hourra! John Brown est pris!
Dans la nuit qui suivit ce drame, la prison de Charlestown recevait les captifs. C'étaient John Brown, Edwin Coppie, Coppeland, Shield Green, Stevens et Cook.
—Ils vont venir, les brigands!
—Quelle heure est-il?
—Onze heures.
—Encore une heure, une heure moins un quart.
—Combien sont-ils?
—Ils sont sept ou huit, les gueux! Ils voulaient nous tuer, nous faire assassiner par ces brutes de nègres.
—On les gibettera.
—Et l'on fera bien.
—Qu'en pensez-vous, monsieur Williams?
—Je pense qu'ils ne valent pas la corde pour les pendre.
Tous ces propos, et mille autres que nous ne saurions rapporter, étaientéchangés dans la foule qui, huit jours après l'affaire d'Harper'sFerry, le 26 octobre, attendait impatiemment, devant le tribunal deCharlestown, l'arrivée des six accusés, John Brown, Edwin Coppie,Stevens, Cook, Green et Coppeland.
Les soldats avaient peine à maintenir cette multitude cherchant à franchir la haie, qui traçait un étroit sentier au travers de la place: deux canons chargés à mitraille,—car on craignait une tentative d'enlèvement,—étaient en batterie dans la cour, devant la salle d'audience.
Soudain une clameur sortit du sein de cette foule, et l'on vit déboucher, par une des extrémités de la place, une escouade de militaires, au milieu desquels ou apercevait deux hommes portés sur une civière, et quatre autres prisonniers marchant péniblement derrière eux.
Les deux premiers étaient Brown et Stevens; des linges et des mouchoirs maculés de sang enveloppaient leurs têtes; puis, venait Coppie, se traînant fièrement, la tête haute, malgré sa blessure; puis Coppeland et ses deux compagnons.
La vue de ces hommes vaincus, blessés, à l'aspect souffrant, ne souleva aucune pitié dans le coeur de la cohue, qui les accueillit par des cris insultants.
—Les lâches! murmurait Edwin.
Au fur et à mesure qu'ils avançaient vers le péristyle, la haie se fermait, et la foule, affamée du spectacle, se précipitait tumultueuse sur leurs pas.
La porte du tribunal s'ouvrit devant eux et se ferma, puis se rouvrit quelques instants après pour donner accès aux curieux, qui envahirent confusément l'enceinte du prétoire réservée au public.
A midi précis, les douze jurés, suivis bientôt des trois juges, firent leur entrée dans la salle.
Les premiers se rangèrent sur une estrade à droite du tribunal, les juges prirent place sur des fauteuils élevés, faisant face aux accusés.
Devant eux, des tables à pupitres étaient couvertes de papiers.
Au-dessous; et vis-à-vis des juges, se tenaient lesattorneysou procureurs, chargés de soutenir l'accusation, le grand schérif et plusieurs avocats.
Les inculpés avaient été placés derrière, Brown et Stevens, sur des lits de sangle, les quatre autres, dans laboxaffectée aux prévenus.
Des agents de police se tenaient près d'eux.
—Au delà, sur un banc, les rapporteurs-sténographes des journaux, les dessinateurs de revues, préparaient leurs plumes ou leurs crayons.
Au delà, enfin, une masse de gens avides de voir lesbanditsde Harper's Ferry, avides de savourer leurs tortures morales, d'entendre leur condamnation.
Dans cette assemblée, cependant, on eût pu remarquer quelques visages attristés, certaines personnes qui promenaient sur les accusés des regards timidement sympathiques, ou jetaient sur leur entourage grondeur des yeux irrités.
Parmi ces personnes se trouvaient deux femmes assises aux deux extrémités de la salle. Elles étaient belles toutes deux, et toutes deux elles captivaient l'attention de plus d'un spectateur.
L'une était miss Rebecca Sherrington; l'autre, Elisabeth Coppeland.
Un moment avant l'ouverture des débats, la première reconnut la négresse.
Elle tressaillit, ses traits se contractèrent, sa physionomie s'arma d'une expression dure, menaçante, et elle dit à un officier qui l'accompagnait:
—Comment se fait-il, monsieur Harvey, qu'on laisse pénétrer les nègres jusqu'ici?
—Des nègres, répondit-il, mais à l'exception de deux des accusés, je n'en vois aucun.
—Tenez!
Et Rebecca, du bout d'un éventail qu'elle tenait à la main, désignaElisabeth.
—Ça, dit-il, c'est une femme de chambre!
—Une esclave marronne, monsieur Harvey.
—Je ne crois pas, miss.
—Comment, monsieur, vous ne le croyez pas, quand je vous fais l'honneur de vous l'assurer! répondit sèchement Rebecca.
—Je me serais bien gardé d'en douter, si cette fille ne servait comme femme de chambre chez un de mes parents.
—Depuis combien de temps?
—Je ne sais au juste, miss, mais la dame qui lui parle à présent est justement la femme de mon parent.
—C'est différent; alors, je me serai trompée, dit Rebecca en reportant ses yeux sur les prisonniers.
Coppie échangeait alors un coup d'oeil mélancolique avec Bess.
Rebecca saisit au passage ce signe d'intelligence. Elle se mordit les lèvres jusqu'au sang pour ne pas éclater.
L'arrivée du jury mit fin aux conversations particulières.
Un silence solennel remplaça les murmures qui bourdonnaient dans la salle, et le greffier du tribunal donna lecture de l'acte d'accusation.
Cet acte renfermait trois chefs principaux.
Les détenus étaient inculpés de:
1° Tentative de soulèvement des nègres; 2° Haute trahison; 3° Meurtre.
Quand le greffier se fut rassis, Brown se souleva avec difficulté sur son matelas, s'appuya sur les coudes, et dit d'une voix faible mais claire:
«Virginiens,
»Je veux vous éviter des peines inutiles. Aussi, avant d'aller plus loin, écoutez-moi. Vous savez que je n'ai pas demandé grâce. Votre gouverneur m'a assuré qu'on ferait mon procès d'une façon convenable, régulière, je ne le crois pas; cela me paraît impossible. Si vous avez soif de mon sang, prenez-le.
»A quoi bon un simulacre de procès? Comment des ennemis pourraient-ils juger loyalement un ennemi? Je vous le répète, si vous voulez mon sang, prenez-le à l'instant même.
»Je n'ai pas d'avocat, et n'ai personne à qui j'aie pu demander conseil.Séparé de mes compagnons, j'ignore s'ils veulent se défendre, et sitelle est leur intention, j'ignore sur quoi ils baseront leur défense.Je ne suis donc pas en état de me défendre.
»D'ailleurs, les blessures que j'ai reçues à la tête ont gravement altéré ma mémoire et m'ont rendu presque sourd. Ma santé est bien mauvaise.
»Il y a bien des circonstances atténuantes que je pourrais invoquer dans un procès régulier, mais comme je sais que tel ne sera ni le mien, ni celui de mes compagnons, et que tout annonce qu'on le fera forcément aboutir à des condamnations à mort, je vous engage à couper court et à en finir tout de suite.
»Je ne crains point la mort, et suis prêt à mourir. Je ne vous demande point de me faire un procès; mais je ne veux point non plus être insulté. A quoi bon tous ces interrogatoires? En quoi peuvent-ils profiter à la société? Je ne vous demande donc qu'une chose, c'est d'en finir et de ne point m'insulter comme des barbares insultent les victimes tombées en leur pouvoir.»
Après ces mots, l'Apôtre de l'Émancipation des noirs retomba épuisé sur son lit de douleur. Ses coaccusés témoignaient, par leur attitude, qu'ils partageaient entièrement la manière de voir de leur capitaine.
Coppie, surtout, rayonnait de fierté.
Il ne pouvait apercevoir Rebecca Sherrington. Mais celle-ci lisait distinctement sur sa figure les émotions qui agitaient le beau jeune homme. Et la jalousie lui brûlait le coeur, car les yeux d'Edwin ne quittaient le jury que pour s'abaisser tendrement sur Bess Coppeland, dont la physionomie tout entière révélait un profond amour pour Coppie.
La cour nomma d'office des avocats aux accusés.
Puis l'audition des témoins commença. Elle dura jusqu'au soir.
Pendant la séance, Stevens s'était évanoui et la faiblesse de Brown était si grande qu'il fallait le soutenir quand il avait à répondre.
Coppie et le reste des inculpés se montrèrent vigoureux au moral comme au physique.
Le lendemain la foule était plus grande encore dans la salle d'audience.
Rebecca Sherrington y vint aussi comme la veille. Mais vainement chercha-t-elle la négresse.
Elisabeth Coppeland ne parut pas.
Il sembla à Rebecca qu'Edwin avait l'air soucieux, et elle attribua généreusement cette disposition à l'absence de l'esclave.
—Oh! pensait-elle, il l'aime! mais comme je me suis vengée! quel châtiment!
Cette réflexion la fit frémir. Elle pâlit: elle eut peur d'elle-même; elle aurait voulu sortir, elle ne le pouvait. Le supplice pour elle allait commencer.
Brown souffrait moins que les jours précédents.
Il adressa ces mots aux juges:
«Mon état m'empêche complètement de suivre les différentes phases d'un procès régulier. Je me sens extrêmement faible, par suite de mes blessures aux reins. Pourtant je suis moins mal qu'hier, et ne demande qu'un court délai: après lequel je pourrai, ce me semble, suivre les débats, je ne demande rien de plus. «Au diable même on laisse son droit,» dit un vieux proverbe. Mes blessures à la tête m'empêchent d'entendre distinctement, et je n'ai pu comprendre les paroles que vient de dire le président de la cour. Je ne demande donc qu'un petit délai, qu'en toute justice la cour ne peut me refuser.»
A cette requête, la cour ne voulut point accéder.
Les esclavagistes tremblaient depuis l'échauffourée de Harper's Ferry. Ils appréhendaient une tentative nouvelle. L'effroi, leur inoculant ses lâchetés, ils craignaient de ne pas dormir tant que vivraient Brown et ses complices.
Le procès continua.
Brown fut admirablement soutenu par ses avocats, dont l'un, M. Hogt, lui avait été envoyé par ses amis de Boston. Mais à quoi bon cette défense? Sa condamnation n'était-elle pas décidée depuis l'heure de son arrestation?
Il le sentait si bien que, demandant la parole, il s'écria:
«Malgré les assurances les plus formelles qui m'avaient été données, je vois que mon procès n'est qu'une ignoble comédie. Je remercie les deux défenseurs que vous venez d'entendre, et je n'attendais rien moins de leur loyauté. Mais quand on m'a arrêté j'avais 260 dollars en argent, qu'on m'a enlevés; il m'est impossible, sans cet argent, de faire assigner mes témoins et d'obliger les schérifs à les amener aux pieds de la cour. Au surplus, le nouvel avocat que Boston m'a fourni, et que je n'ai jamais vu, a besoin de s'entendre avec moi sur quelques points de ma défense. Je demande donc comme une faveur spéciale que la cause soit renvoyée à demain à midi.»
Après de nouvelles discussions, la cour prononça l'ajournement de la cause au lendemain. Mais, afin de rassurer les esclavagistes, le président donna l'ordre aux policemen et aux geôliers de tuer sans pitié tous les prisonniers si on faisait la moindre tentative pour leur délivrance.
A l'audience suivante, Brown parvint encore à obtenir un sursis, et le 30, à neuf heures du matin, les débats furent repris.
La salle était trop étroite pour la marée humaine qui l'avait envahie.
Ce jour-là, Elisabeth Coppeland parut au milieu des spectateurs.
L'aspect de la négresse était bien changé!—si changé que Rebecca eut quelque peine à la reconnaître.
Serrée dans un coin de la salle, la pauvre Bess considérait, tour à tour, son frère John Coppeland et Edwin Coppie.
Les yeux de l'esclave étaient secs; mais leur éclat disait assez quelles angoisses déchiraient son âme.
Par ses regards doux et suppliants, Edwin tâchait de verser des consolations dans le sein de la désolée créature.
Les autres accusés gardaient leur sang-froid habituel.
La défense de Brown ayant été présentée avec éloquence par MM. Chilton et Griswoold, M. Hunter, le procureur du district, répondit au nom de l'accusation. Son réquisitoire fut très court:
«Le crime était flagrant, la société attendait un exemple salutaire qui la préservât des nouvelles utopies sanglantes; le jury virginien ferait son devoir.»
On attendait le résumé du président du tribunal. Il dédaigna de le faire.
A quatre heures les jurés se retirèrent pour délibérer.
A cinq, ils rentrèrent dans la salle d'audience, au milieu d'un silence lugubre.
Les accusés se levèrent.
Deux agents de police aidèrent John Brown à se tenir debout.
Le juge en chef se tourna alors vers le foreman ou président du jury:
—John Brown est-il coupable ou non coupable?
Leforemanrépondit:
—Coupable de trahison, de complot contre la sûreté de l'État, de conspiration, de tentative d'insurrection parmi les nègres, de meurtre au premier degré.
Le juge s'adressant alors à Brown:
—Accusé, avez-vous quelque chose à dire contre la condamnation à la peine de mort?
Le vieux Brown, malgré les vives douleurs que lui causaient ses blessures, répliqua d'un ton lent mais assuré:
«Oui; si la cour me le permet, j'ai quelques mots à dire. D'abord, je nie toutes les accusations portées contre moi, excepté un dessein très prononcé de ma part d'affranchir les esclaves. J'avais l'intention de faire en Virginie ce que j'ai fait l'hiver dernier au Missouri, où j'enlevai des esclaves, sans qu'il fût brûlé un grain de poudre de part ou d'autre et d'où je parvins à les conduire au Canada. Je voulais opérer les mêmes actes de libération, mais sur une échelle plus vaste. Voilà quels étaient mes projets. Je n'ai jamais eu l'intention de commettre de trahison ou de meurtre, de détruire les propriétés, d'exciter les esclaves à la révolte.
»Il est injuste que je sois condamné à la peine capitale. Si ce que vous me reprochez, et qui a été loyalement prouvé par tous les témoignages, sans exception, qui ont ainsi rendu justice à ma conduite telle que je vous en ai exposé le motif, je l'eusse fait dans l'intérêt des gens riches, intelligents, puissants, ou dans celui de leurs amis ou parents, ou en faveur d'un membre quelconque de cette classe; si j'avais souffert pour eux les sacrifices que j'ai acceptés en cette circonstance, tout aurait été pour le mieux, et chacun des membres de ce tribunal m'eût jugé digne de récompense, et non pas de châtiment.
»Cette cour reconnaît, je le suppose du moins, la validité des lois de Dieu. Je vois baiser un livre que je crois être la Bible, ou du moins le Nouveau Testament, et qui m'enseigne que tout ce que je voudrais qu'il me fût fait, je dois le faire aux autres. Il m'enseigne de plus que je ne dois pas plus oublier ceux qui sont dans les chaînes que si j'y étais avec eux. J'ai agi de mon mieux conformément à ce précepte. Je me déclare trop jeune pour comprendre que Dieu respecte spécialement quelques individus et crée des catégories de privilégiés. Intervenir, comme je l'ai fait, en faveur de ces pauvres méprisés et malheureux, n'est pas mal; tout au contraire, c'est bien. Mais si vous jugez nécessaire que je fasse le sacrifice de ma vie pour hâter les fins de la justice, s'il est utile que mon sang se mêle à celui de mes enfants et de millions d'individus dont les droits sont méconnus dans les pays à esclaves, par les actes législatifs les plus cruels et les plus injustes, je vous le dis et déclare: Qu'il en soit comme vous l'entendez.
»Je n'ai plus qu'un mot à ajouter. Je suis satisfait de la façon dont mon procès a été conduit. Tout bien considéré, vous avez été encore plus généreux que je ne m'y attendais. Mais je ne me sens pas coupable, et je n'éprouve aucun remords. Je n'ai voulu attenter à la liberté de personne; je n'ai conseillé aucune trahison; je n'ai provoqué aucune insurrection générale, et même j'ai tout fait pour que des gens qui avaient conçu ce dernier projet y renonçassent. On a prétendu que j'avais engagé quelques individus à se joindre à moi; c'est tout le contraire qui a eu lieu. Ils sont venus de leur propre mouvement, par faiblesse peut-être, et à leurs frais. Il en est même que je n'avais jamais vus et auxquels je n'ai adressé la parole que le jour où ils sont venus me prêter main-forte.»
Ce discours produisit peu d'impression sur l'auditoire, composé en majeure partie d'esclavagistes.
Le lendemain, 1er novembre, Brown comparut encore devant ses bourreaux.
Le juge se couvrit du bonnet noir et prononça ces paroles funèbres:
«La cour ordonne que vous, John Brown, soyez, le deux décembre prochain, tiré de votre prison, pour de là être conduit sur le lieu ordinaire des exécutions à Charlestown, et y être pendu jusqu'à ce que mort s'ensuive. Que Dieu ait pitié de votre âme!»
A cet instant, un cri étouffé jaillit du milieu de la foule.
—Oh! dit un Virginien, ce n'est qu'une chienne de négresse qui se donne le genre d'avoir des nerfs.
Le mot souleva un éclat de rire que ne couvrit pas entièrement la voix grave de Brown.
Il disait:
«Que la volonté de Dieu soit faite! Si ma mort peut servir à quelque chose, je l'accepte avec joie Ce que j'ai fait, je le ferais encore. En agissant comme je l'ai fait, j'ai obéi aux inspirations de l'Évangile. Le Christ a enseigné l'amour de ses semblables. Je n'ai donc fait que suivre à la lettre ce qu'il a dit, et je suis convaincu d'avoir accompli un devoir humain, religieux et chrétien, en cherchant à arracher à l'oppression mes malheureux frères tenus en esclavage, et à faire rentrer dans ses droits une race victime du plus odieux abus de la force.»
Dès qu'il eut fini, on le reporta dans son cachot, à travers une foule qui s'écoulait lentement en proférant des imprécations contre les abolitionnistes.
Une condamnation semblable frappait le lendemain Edwin Coppie, Cook,Shield Green et John Coppeland.
La sentence de Stevens fut ajournée, parce que la gravité de ses blessures le retenait au lit.
Mais ses bourreaux espéraient bien ne pas lâcher leur proie, et que le patient une fois rétabli, le gibet en ferait justice.
Coutume exécrable, coutume impie, que notrejustice civilisée! Il est d'usage, il est de l'humanité, en France, en Europe aussi bien qu'en Amérique, de guérir un condamné souffrant avant de le conduire à l'échafaud!
Aux belles époques de l'Inquisition, avait-on plus de raffinement?
«En prononçant la peine de mort contre John Brown et ses quatre coaccusés, dit M. Henri-E. Marquand, la cour n'oublia pas une chose essentielle. Tenant à procurer quelques délassements aux braves habitants de Charlestown, elle résolut que le spectacle de la quintuple pondaison, qu'elle allait faire représenter devant eux, serait divisé en trois tableaux: John Brown serait étranglé le 2 décembre, les deux nègres, Green et Coppeland, le 16 du même mois avant midi, et Cook et Coppie, le même jour, dans l'après-midi.»
Les compagnons de Brown entendirent avec autant de calme que leur capitaine, l'arrêt qui les devait retrancher de ce monde.
Mais, au moment ou il fut formulé, une jeune dame s'évanouit dans un des coins de la salle.
On s'empressa autour d'elle; et Edwin, levant les yeux pour reconnaître la cause du bruit occasionné par cet accident, distingua sa fiancée, miss Rebecca Sherrington, qu'on emportait privée de ses sens hors du prétoire.
Ce que n'avait pas fait la perspective d'une fin prochaine et hideuse, la vue de cette jeune fille l'opéra sur Coppie.
Il eut un instant de faiblesse; son coeur mollit, quelques larmes montèrent à ses paupières.
Brisés ses rêves dorés, évanoui l'azur enchanteur de ses lointains horizons; adieu aux riantes images de félicité; adieu à la femme qu'il adorait depuis tant de jeunes années; adieu même à cet ardent amour de la Liberté pour lequel il allait mourir!
Elle fut courte, néanmoins, la trêve donnée à la nature; une minute à peine. Les pleurs arrivèrent aux yeux, mais n'en coulèrent pas.
Ils y séchèrent aussitôt, et personne, dans l'assemblée, ne se douta de sa détresse, personne qu'Elisabeth Coppeland, dont la vie alors ne tenait plus qu'au fil où était attachée celle d'Edwin.
Mais, cette fois, la violence de ses émotions empêcha la jeune fille de défaillir.
Les condamnés furent reconduits dans leur prison. John Brown employa à des lectures pieuses et à mettre ordre à ses affaires le temps qui lui restait à vivre..
Cet homme était né pour le martyre; il avait la foi des Apôtres; sa sérénité habituelle ne l'abandonna point.
Criblé de blessures, craignant de rester à jamais invalide, il désirait la mort plus qu'il ne l'appréhendait.
—Je ne crois pas,—disait-il à une dame qui
était venue le visiter dans son cachot,—je ne crois pas pouvoir mieux faire pour la cause qui a occupé toute ma vie, que de mourir pour elle. Qu'est-ce que la mort aux yeux d'un homme honnête et brave? Ce qu'il y a de plus malheureux pour un homme d'action, comme moi, c'est d'être cloué sur ce lit et estropié par des coups de fusil et de sabre.
La veille du jour où il devait gravir les marches du gibet, on permit à sa femme de le visiter.
L'entrevue fut extrêmement touchante. Depuis plus de six mois madameBrown n'avait pas vu son mari.
Mais il sut modérer sa douleur par son calme religieux.
—Que Dieu vous bénisse, vous et nos chers enfants, Marie, lui dit-il, d'une voix doucement grave. Ne pleurez pas. Tout est sans doute pour le mieux. Je meurs; mais la cause que j'ai embrassée ne mourra pas avec moi.
Puis, avec fermeté et sans hésitation, il lui dicta son testament en présence du schérif Campbell[12].
[Note 12: Nous croyons devoir donner ici une copie de cette pièce:
«Charlestown, comté de Jefferson, Virginie,» 1er décembre 1859.
»Je donne à mon fils John Brown, ma boussole de géomètre et tous mes autres objets de géométrie, si on peut les retrouver, ainsi que mon vieux monument en granit, qui est actuellement a North Elba, dans l'État de New-York, pour qu'il y fasse graver sur les deux faces une nouvelle inscription, ainsi que je l'indiquerai ailleurs. Ce monument devra néanmoins rester à North Elba, tant qu'un de mes enfants et ma femme habiteront cette localité.
»Je donne à mon fils John ma montre en argent qui a mon nom gravé dans l'intérieur de la boîte.
»Je donne à mon fils John ma montre en argent qui a mon nom gravé dans l'intérieur de la boîte.
»Je donne à mon fils Owen Brown, ma lorgnette et ma carabine, si on la retrouve, celle dont il me fut fait présent à Worcester, dans le Massachusetts. Je donne aussi audit Owen cinquante livres en espèces, qui lui seront payées sur le produit de la vente du bien de mon père, en considération de ses terribles souffrances au Kansas et de l'état d'infirmité où il se trouve depuis son enfance.
»Je donne à mon fils Salomon Brown cinquante livres en espèces, qui seront prises sur le produit de la vente du bien de mon père, comme équivalent des deux legs déjà mentionnés.
»Je donne à ma fille Ruth Thompson Brown, ma grande vieille Bible, qui contient lesmémorandade la famille.
»Je donne à mes fils, à chacune de mes autres filles, à mon gendre, Henry Thompson, ainsi qu'à chacune de mes belles-filles, une Bible de la plus belle édition qu'on pourra se procurer à New-York ou à Boston, au prix de cinq livres l'exemplaire, qui seront payées comptant sur le produit de la vente des biens de mon père.
»Je donne à chacun de mes petits-enfants qui seront en vie lors du règlement de la succession de mon père, une Bible d'une aussi belle édition que possible (ainsi qu'il est dit plus haut) au prix de trois livres l'exemplaire.
»Toutes ces Bibles devront être achetées, en même temps au comptant et aux meilleures conditions.
»Je désire qu'il soit payé, sur le produit net de la succession de mon père, cinquante dollars à chacune des personnes que je vais désigner: à M. Allen Hammond, de Rockville (Connecticut), ou à M. George Kellogg, ancien agent de la compagnie de la Nouvelle-Angleterre dans cette localité, pour le compte et bénéfices de cette Compagnie; cinquante dollars à Silas Havens, autrefois de Lewisburg (Ohio), si l'on peut le retrouver, et aussi cinquante dollars à un homme, du comté du Stark (Ohio), qui, du vivant de mon père, lui intenta un procès, par l'intermédiaire du juge Humphrey et de M. Upson, d'Aken.
»Cette somme sera payée par J.-R. Brown à l'homme en personne, si on peut le découvrir. Je ne puis me rappeler son nom.
»Mon père arrangea l'affaire à l'amiable avec cet homme, en prenant notre maison avec l'enclos à Manneville.
»Je désire que tout ce qui pourra rester de ma part de la succession de mon père soit distribué par mon frère, et par parts Égales, à ma femme et à chacun de mes enfants, ainsi qu'aux veuves de Watkin et Owen Brown.
»John Avis, témoin.»]
Après avoir rempli ce devoir, qui témoigne encore de sa piété profonde, il dit à sa femme:
—Chère Marie, si vous pouvez retrouver les personnes auxquelles j'ai fait des legs, vous leur remettrez les sommes vous-même; mais ne payez à aucun individu qui pourrait se présenter comme mon homme d'affaires, car si cet argent tombait entre les mains de ces sortes de gens, il courrait de grands risques.
Madame Brown pleurait à chaudes larmes.
—Maintenant, chère Marie, continua-t-il avec effort, et en détournant la tête pour cacher un trouble passager; maintenant, séparons-nous.
A ce mot, sa femme répondit par des sanglots.
—Séparons-nous, chère Marie, reprit Brown se faisant violence pour surmonter son agitation, voilà qu'on vient nous l'ordonner… nous nous retrouverons là-haut!
Elle se jeta dans ses bras, puis ils se quittèrent pour l'éternité.
Il était huit heures du soir.
Leur entretien avait duré quatre heures.
John Brown se coucha et dormit d'un sommeil paisible jusqu'au lendemain.
Il avait obtenu l'autorisation de serrer une dernière fois la main à ses compagnons d'infortune: à neuf heures du matin il profita de cette autorisation, et distribua avec des conseils et des consolations quelque argent à ces malheureux.
Puis il rentra dans son cachot et s'y mit en prières.
A onze heures environ le schérif, accompagné des gardiens de la prison, se présenta au condamné.
—Je suis prêt à vous suivre, monsieur, dit Brown.
On lui lia les bras derrière le dos avec des cordes, et il sortit.
Le ciel était sombre, voilé par de lourds nuages noirs. Le vent soufflait avec violence. On eût dit que la nature, attristée, s'apprêtait à prendre le deuil du noble coeur que l'égoïsme de quelques hommes ravissait au monde.
Brown portait un chapeau noir rabattu, une redingote foncée, le vêtement qu'il avait pendant le procès.
Sa figure était tranquille; un doux sourire jouait sur ses lèvres.
Une compagnie d'infanterie et un détachement de cavalerie, commandés par le général Tallafero, attendaient à la porte de la prison pour escorter le supplicié, car on craignait toujours un mouvement abolitionniste.
Là aussi attendait une charrette, contenant une caisse en sapin,—le cercueil destiné à Brown.
Sans trembler, sans sourciller, il monta dans cette charrette, s'assit sur le cercueil, et le convoi funèbre se mit en marche, entre un double haie de carabiniers.
Brown, qui regardait attentivement autour de lui, dit tout à coup:
—Voici un beau pays! Je n'avais jamais eu le plaisir de le voir auparavant.
A cela, l'homme qui conduisait la voiture répondit:
—Capitaine Brown, vous êtes un homme étrange.
—C'est vrai, repartit le vieillard; mais c'est ainsi que j'ai été élevé. Ma mère m'a donné de bonnes leçons, que j'ai suivies. Il est pourtant dur de se séparer de ses amis, quoiqu'on ne les ait vus que depuis peu de temps.
Une foule immense, mais morne et silencieuse, encombrait le lieu où avait été dressée la potence.
En arrivant auprès, John Brown dit:
—Pourquoi ne permet-on qu'à des militaires d'entrer dans l'enceinte? On aurait dû y laisser pénétrer les citoyens.
Toute la place de l'exécution était effectivement occupée par les troupes, qui avaient formé un cercle tellement vaste autour de l'échafaud, que le peuple était refoulé à au moins un quart de mille de distance.
L'ordre formel avait été donné par le gouverneur Wise de ne laisser approcher du gibet aucun membre de la presse. Il frissonnait à l'idée que sa victime ne protestât contre le crime que l'État de Virginie commettait à son égard, et que cette protestation ne fût publiée à la face du monde. Pourtant, par la persistance ferme du docteur Rawlings et de M. Franc Leslie, l'ordre qui éloignait la presse fut en partie annulé, et l'on assigna aux journalistes une place près de l'état-major de Tallafero.
John Brown franchit d'un pas ferme les degrés de l'échafaud, élevé à environ sept pieds du sol et, le premier, arriva sur la plate-forme. Le schérif Campbell et le geôlier Avis, qui le suivaient, se rangèrent à ses côtés. Alors il leur donna la main, et leur dit d'une voix où il était impossible de découvrir la moindre trace d'émotion:
—Je vous remercie de la manière dont vous m'avez traité. Adieu, messieurs!
On rabattit ensuite son chapeau sur sa figure et la corde lui fut passée au cou. Cela fait, Avis lui dit de s'avancer sur la trappe.
—Conduisez-moi, répondit le héros; car je n'y vois pas.
Le schérif Campbell lui demanda s'il voulait un mouchoir, qu'il laisserait tomber pour indiquer qu'il était prêt.
—Non, merci, dit John Brown; je n'en ai pas besoin. Tout ce que je désire de vous, c'est de ne pas me faire attendre plus longtemps qu'il n'est nécessaire.
Le bourreau s'apprêtait à terminer ses horribles fonctions, lorsque tout à coup le chef des militaires s'écria:
—Attendez, tout n'est pas encore disposé.
Alors les soldats se mirent à exécuter des marches et des contre-marches, comme si des milliers d'ennemis eussent été en vue. Tout cela occupa une dizaine de minutes. Pendant ce temps le patient resta debout sur la trappe. Avis lui demanda s'il n'était pas fatigué.
—Non, répondit John Brown, je ne suis pas fatigué; mais je vous prie d'en finir.
Ce furent là ses dernières paroles.
Quelques secondes après, il se balançait dans l'espace, en proie aux convulsions de l'agonie!
Et l'histoire inscrivait un nom nouveau au plus beau livre de son martyrologue.
Le lendemain, une femme voilée pénétrait,—après avoir visité le cachot de John Coppeland,—dans le cabanon où étaient enchaînés Cook et Coppie.
Cette femme, c'était Elisabeth Coppeland.
Longtemps elle parla à Edwin, pria, supplia, mais sans le faire consentir à ses voeux.
Enfin, il lui dit:
—Ma chère Bess, je suis heureux de mourir pour la cause que j'ai volontairement embrassée. Notre échafaud sera le phare lumineux qui bientôt éclairera en Amérique, une ère de liberté nouvelle. Loin de moi l'idée de faire une démarche près de nos persécuteurs. Et, d'ailleurs, toute tentative n'aboutirait à rien. Mais, ajouta-t-il d'un ton mélancolique, il est ici, dans cette ville, une femme que j'aime, ma fiancée, miss Rebecca Sherrington, voyez-la et dites-lui que ma dernière pensée sera pour elle.
Bess étouffa un soupir. Pauvre fille! son amour n'était pas connu, il ne devait l'être jamais!
—J'irai, dit-elle.
Edwin reprit vivement:
—J'aurais désiré voir Rebecca; je croyais qu'elle viendrait… car je l'ai aperçue au tribunal… Il m'avait semblé…. Enfin!!! répétez-lui Bess, répétez-lui que je l'ai toujours aimée… que je n'ai jamais aimé qu'elle!
—Je vous obéirai, dit l'esclave d'une voix sourde.
—Adieu, continua-t-il en lui tendant la main.
—Au revoir! dit-elle avec un accent de détresse qu'Edwin ne comprit pas.
Et la négresse baisa avidement, en la mouillant de ses larmes, cette main sans chaleur pour la sienne, sans frissonnement pour son amour.
Elle sortit, la mort dans l'âme, l'infortunée! elle qui venait de passer une heure si terrible, non seulement avec son frère, avec son fiancé, mais avec le préféré secret de son coeur;—le dieu qui ne la voulait pas deviner, à qui elle n'osait se dévoiler.
Charlestown est une petite ville; Bess eut bien vite trouvé la demeure de miss Rebecca Sherrington.
Elle y fut, la demanda; on répondit que miss Sherrington ne recevait personne. Elisabeth insista. Sur une feuille de papier elle écrivit le nom d'Edwin Coppie. Son billet fut porté à la jeune demoiselle, qui parut.
Elle était vêtue de deuil. Ses joues étaient pâles, ses yeux rouges; une altération violente régnait dans tous ses traits. A la vue de Bess, elle recula comme à la vue d'une vipère.
Un éclair de haine traversa son regard.
Bess avait la tête baissée; cette marque d'aversion lui échappa.
D'une voix brisée, elle raconta qu'elle avait vu Edwin, qu'il refusait d'adresser à qui que ce fût une prière pour obtenir sa grâce.
—Mais d'où vient cet intérêt qu'il vous inspire? dit Rebecca d'un ton cassant.
—Deux fois, répondit humblement la négresse, il a arraché ma famille à l'esclavage.
—C'est tout?
L'Africaine releva la tête d'un air étonné.
Rebecca était trop exaspérée pour se contenir plus longtemps:
—Dis donc, s'écria-t-elle avec un mouvement de dégoût, dis donc que tu es sa maîtresse!
—Moi! fit Bess en accentuant cette exclamation d'un geste de stupéfaction si vrai, si éloquent que miss Sherrington commença à douter.
—Osez le nier! repartit-elle d'un ton âpre.
—J'aime M. Edwin Coppie, dit fièrement Elisabeth; je l'aime de tout mon coeur. Cette affection, je ne la cache point. Elle est pure, autant qu'elle est profonde; mais être ce que vous dites, miss!…
Le ton de ces paroles, l'air digne et simple tout à la fois de l'esclave, achevèrent d'ébranler les soupçons de Rebecca.
—Cependant, objecta-t-elle, vous le suivez, partout!
—Mon frère et mon fiancé étaient venus du Canada à Harper's Ferry pour y travailler à notre émancipation, j'ai cru qu'il était de mon devoir de les accompagner.
—Votre fiancé!
—Oui, il se nomme Shield Green.
—Un mulâtre? un des condamnés?
—Hélas! soupira la négresse.
Rebecca réfléchit un instant.
—Vous savez lire, je suppose, dit-elle ensuite.
—Oui, miss.
—Eh bien, pouvez-vous répondre aux affirmations que renferme cette lettre.
En disant ces mots, elle ouvrait un coffret et en tirait une lettre qu'elle présenta à la négresse.
A peine celle-ci eut-elle vu l'écriture qu'elle s'écria:
—C'est du Frenchman!
—Du Frenchman!qu'est-ce que cela?
—Un Français, nommé Jules Moreau, qui faisait partie de la bande de Brown. Oh! l'indigne! le misérable, ajouta Bess en laissant tomber la missive.
—C'est donc faux ce qu'il a écrit là?
—Tenez, miss, répliqua Bess, j'ai justement reçu de lui, ce matin, une lettre que voici. Vous plairait-il de la lire?
Rebecca saisit le pli avec empressement.
Il ne renfermait que ces lignes:
«Des Montagnes-Bleues, 2 décembre 1859.
»Mademoiselle,
»Quand cette lettre vous parviendra, notre malheureux chef aura expié par le gibet son ardent amour de votre race; quatre de nos compagnons attendront leur supplice, et moi je souffrirai des tortures affreuses, car vous aimant, j'ai été lâche envers l'un d'eux, ce pauvre et bon Coppie. Dans un accès de jalousie, j'ai écrit à sa fiancée qu'il la trahissait pour vous. Pardonnez-moi tous deux.
Pour me punir, je poursuivrai jusqu'à la mort l'oeuvre de Brown.
»Adieu et pardon encore une fois.
L'écriture était la même que celle de la lettre anonyme, écrite en mauvais anglais.
Rebecca ne demandait plus qu'à être convaincue. Mais la conviction l'épouvanta!
—Malheureuse! malheureuse! qu'ai-je fait? s'écria-t-elle en se cachant les yeux avec les mains.
Et, après un moment;
—Il faut le sauver; oui, il faut le sauver! le sauver à tout prix, dit-elle avec une véhémence qui effraya Bess.
—Je suis venue pour cela.
—Pensez-vous le voir? moi, c'est impossible, on m'a refusé la permission à cause de nos anciennes relations. Mais il faut le voir… le pouvez-vous… dites?
—J'espère, dit la négresse.
—Par quel moyen?
—Ici, j'ai rencontré une protectrice, parente du gouverneur de l'État. Elle fut l'amie d'enfance de ma première maîtresse. Je suis allée la trouver, après la défaite de Brown, qui m'avait renvoyée au moment du combat d'Harper's Ferry.
Cette protectrice s'est intéressée à moi, m'a prise à son service comme si elle m'eût achetée; et, par son intermédiaire, il m'a déjà été possible de pénétrer dans la prison.
—Eh bien, dit Rebecca, revenez ici… demain… Vous reviendrez, n'est-ce pas?
—Je vous le jure, miss.
—Je vous crois, Bess, ma soeur, je vous crois, continua Mademoiselle Sherrington en proie à une agitation fébrile… Vous serez ici de bonne heure… aujourd'hui je n'ai pas ma tête à moi…
Et, comme la négresse hésitait:
—Je le veux… non, je t'en supplie, Bess, reprit Rebecca… moi aussi, j'ai besoin de solliciter, d'espérer le pardon, ajouta-t-elle en se jetant au cou de l'esclave.
Les deux jeunes filles mêlèrent, un instant, leurs larmes et leurs soupirs.
Puis, Elisabeth Coppeland sortit de la maison.
Quand elle fut partie, Rebecca Sherrington se laissa tomber sur un fauteuil en répétant avec des expressions d'angoisses poignantes:
—O malheureuse! malheureuse! malheureuse!