LES OCCULTISTES MODERNES

Avant les découvertes des indianistes et des égyptologues, les occultistes modernes que l’on peut, — mettant à part Swedenborg, un grand visionnaire isolé, — faire remonter à Martinez Pasqualis, né en 1715 et mort en 1779, ont forcément travaillé sur les mêmes textes et les mêmes traditions, s’attachant tour à tour, selon leurs goûts, à la Kabbale, ou aux théories alexandrines. Pasqualis n’a rien écrit, mais a laissé la légende d’un prestigieux magicien. Son disciple, Claude de Saint-Martin, « le Philosophe Inconnu », est une sorte de théosophe intuitif qui finit par redécouvrir Jakob Boëhme. Ses livres, bien pensés et remarquablement écrits, peuvent encore se lire avec plaisir et même avec fruit. Sans nous arrêter au comte de Saint-Germain, qui prétendait avoir gardé le souvenir de toutes ses existences antérieures, à Cagliostro, puissant illusionniste et redoutable charlatan, au marquis d’Argens, à dom Pernetty, à d’Espréménil, à Lavater, à Eckartshausen, à Delille de Salle, à l’abbé Terrasson, à Bergasse, à Clootz, à Court de Gebelin, ni à tous les mystiques qui vers la fin duXVIIIesiècle pullulèrent dans l’aristocratie et les loges maçonniques et faisaient partie des associations secrètes qui préparèrent la Révolution, mais n’ont rien de sérieux à nous apprendre, retenons le nom de Fabre d’Olivet, écrivain de premier ordre, qui nous donne de la Genèse de Moïse une interprétation nouvelle, hardie et grandiose sur la valeur de laquelle, n’étant pas hébraïsant, je n’ai pas qualité pour me prononcer, mais que la Kabbale récemment étudiée semble confirmer et qui se présente entourée d’un appareil scientifique et philologique impressionnant.

Et voici Éliphas Lévi avec ses livres aux titres inquiétants :Histoire de la Magie,La Clef des Grands Mystères,Dogme et rituel de la Haute Magie,Le Grand Arcane ou l’Occultisme dévoilé, etc., le dernier maître de l’occultisme proprement dit, de l’occultisme qui précède immédiatement celui de nos métapsychistes qui ont définitivement renoncé à la Kabbale, à la Gnose, aux Alexandrins et ne se réclament plus que de l’expérience scientifique.

Éliphas Lévi, de son vrai nom Alphonse-Louis-Constant, né en 1810 et mort en 1875, résume en quelque sorte tout l’occultisme du Moyen âge avec ses tâtonnements, ses demi-vérités, ses connaissances tronquées, ses intuitions, ses irritantes obscurités, ses agaçantes réticences, ses erreurs et ses préjugés. Écrivant avant d’avoir su ou voulu profiter des principales découvertes des indianistes et des égyptologues et des travaux de la critique contemporaine, dénué lui-même de tout esprit critique, il ne travaillait que sur les documents médiévaux dont nous avons parlé ; et le Séfer Yerizah, le Zohar (dont il ne connaissait du reste que les fragments fantaisistes de laKabbala Denudata), le Talmud et l’Apocalypse mis à part, s’attachait de préférence aux plus indiscutablement apocryphes. A côté de ceux que je viens de citer, ses trois livres de chevet étaient leLivre d’Hénoch, lesÉcrits d’Hermès Trismégisteet leTarot.

LeLivre d’Hénoch, attribué par la légende au patriarche Hénoch, fils de Jared et père de Mathusalem, doit se placer aux environs de l’ère chrétienne, attendu que le dernier événement connu par son auteur est la guerre d’Antiochus Sidetes contre Jean Hyrcan. C’est un livre apocalyptique, probablement écrit par un Essénien, comme le prouve son angéologie, et qui exerça une profonde influence sur le mysticisme juif d’avant le Zohar.

LesÉcrits d’Hermès Trismégiste, que Louis Ménard a traduits et auxquels il a consacré une étude définitive[58], attribués à Thoth, l’Hermès égyptien, nous révèlent dans leur conception de Dieu de très curieuses analogies avec les livres sacrés de l’Inde, notamment leBaghavat-Gita, nous montrent une fois de plus l’universelle infiltration de la grande religion primitive. Mais chronologiquement, il n’y a pas le moindre doute : lePoimandrès, l’Asclépioset les fragments duLivre Sacré, sont nés à Alexandrie. La théologie hermétique est pleine de pensées et d’expressions néo-platoniciennes et d’autres empruntées à Philon ; et des passages entiers duPoimandrèspeuvent être juxtaposés à l’Apocalypsede Saint-Jean et lui font écho, ce qui prouve que les deux ouvrages ont été écrits à des dates peu éloignées l’une de l’autre. Il n’est donc pas surprenant que, non plus que Jamblique, ils n’aient rien à nous apprendre sur la religion de l’antique Égypte, puisqu’à l’époque où les Grecs l’étudièrent, la symbolique de cette religion, comme le remarque Louis Ménard, était déjà une lettre morte pour ses prêtres eux-mêmes.

[58]Louis Ménard,Hermès Trismégiste.

[58]Louis Ménard,Hermès Trismégiste.

Quant auTarot, il serait, au dire des occultistes, le premier livre écrit de main humaine et antérieur à ceux de l’Inde, d’où il aurait passé en Égypte. Malheureusement, on n’en trouve pas trace dans l’archéologie de ces deux pays. Il est vrai qu’une chronique italienne nous apprend que le premier jeu de cartes, qui n’est que le Tarot vulgarisé, fut importé à Viterbe, en 1379, par les Sarrasins, ce qui révèle une origine orientale. En tout cas, sous sa forme actuelle, il ne remonte qu’à Jacquemin Gringonneur, enlumineur du temps de Charles VI.

Il est évident qu’ainsi documenté, Éliphas Lévi n’a rien de bien sérieux à nous révéler. Il est en outre embarrassé par l’ingrate et impossible tâche qu’il s’est imposée en voulant concilier l’occultisme avec le dogme catholique. Mais son érudition, dans sa sphère, est remarquable, et il a parfois d’étonnantes intuitions qui semblent avoir entrevu, notamment en ce qui touche aux médiums, aux fluides odiques, aux manifestations de l’astral, plus d’une découverte de nos métapsychistes. En outre, lorsqu’il aborde un sujet qui n’est pas purement chimérique, et qui tient à des réalités profondes, en morale par exemple, et même en politique, et quand, comme le font fréquemment les occultistes, il ne s’enveloppe pas d’énervants sous-entendus qui paraissent craindre d’en dire trop et ne trahissent au fond que la peur de n’avoir rien à dire, il lui arrive d’écrire d’excellentes pages qui, après la vogue exagérée dont elles jouirent, ne méritent pas l’injuste oubli auxquelles on semble les condamner.

Dans l’école d’Éliphas Lévi, et suivant à peu près les mêmes errements, on peut ranger deux hommes de valeur : Stanislas de Guaita et le docteur Encausse, plus connu sous le nom de Papus. Leur cas est assez spécial. Ce sont deux grands érudits qui connaissent à fond la littérature kabbalistique, gréco-égyptienne et tout l’hermétisme du Moyen âge. Ils sont également au courant des travaux des orientalistes, des égyptologues, des théosophes et des recherches de nos occultistes purement scientifiques. Ils savent aussi que les textes qu’ils invoquent sont des apocryphes extrêmement suspects ; et quoiqu’ils le sachent et parfois le proclament, ils partent de ces textes, s’y attachent, s’y confinent et fondent sur eux leurs théories, comme s’il s’agissait de documents authentiques et indiscutables. Ainsi de Guaita édifie la partie la plus importante de son œuvre sur la « Table d’émeraude », un apocryphe de l’apocryphe Trismégiste, après avoir déclaré : « Nous ne chicanerons point sur l’authenticité, l’attribution et la date de l’un des documents les plus magistralement initiatiques que nous ait transmis l’antiquité gréco-égyptienne.

« Les uns s’obstinent à n’y voir que l’œuvre amphigourique d’un rêveur alexandrin, d’autres taxent même ce document d’apocryphe duVesiècle. Quelques-uns le veulent de quatre mille ans plus ancien.

« Que nous importe… Il est certain que cette page résume les traditions de l’antique Égypte[59]. »

[59]Stanislas de Guaita,La Clef de la Magie noire, p. 119.

[59]Stanislas de Guaita,La Clef de la Magie noire, p. 119.

Ce n’est pas certain du tout, attendu que les monuments authentiques de l’Égypte des Pharaons ne nous fournissent absolument rien qui confirme ce résumé abscons, et le « Que nous importe », n’est-il pas bien cavalier quand il s’agit d’un texte dont on fait la clef de voûte de sa doctrine ?

De son côté, Papus consacre un volume entier au commentaire du Tarot, dans lequel il voit le plus ancien monument de la sagesse ésotérique, alors qu’il sait mieux que personne qu’on n’en retrouve pas de traces authentiques avant leXIVesiècle.

En signalant cette faille bizarre à la base de leur œuvre, — et naturellement elle a de nombreuses ramifications, — je n’entends nullement suspecter l’honnêteté, l’évidente bonne foi de cette œuvre extrêmement intéressante, pleine d’aperçus originaux, d’intuitions, d’hypothèses, d’interprétations, de rapprochements ingénieux, de recherches et de trouvailles curieuses. Ils savent tous deux beaucoup de choses oubliées ou négligées, qu’il est bon de rappeler parfois ; et si Papus, trop pressé, bâcle souvent ses volumes, de Guaita soigne toujours, presque à l’excès, sa phrase hautaine, attentive, miroitante et un peu compassée.

La situation des néo-théosophes, offre quelque analogie avec celle des trois occultistes dont je viens de parler. On sait que la « Société Théosophique » fut fondée en 1875, par Mme Blavatzky. Je n’ai pas à juger ici, au point de vue moral, cette femme énigmatique. Il est certain que le rapport du DrHodgson, spécialement envoyé aux Indes, en 1884, par la «Society for Psychical Research», afin de faire une enquête sur son cas, jette sur elle une ombre assez fâcheuse. Néanmoins, après avoir revu les pièces du procès, je conviens qu’il est après tout fort possible que le très honnête Hodgson ait été lui même victime de supercheries plus diaboliques que celles qu’il croyait démasquer. Je sais encore qu’on impute à Mme Blavatzky et à d’autres théosophes, de nombreux plagiats ; on prétend notamment queLe Bouddhisme ésotériquede A.-P. Sinnet etLa Doctrine secrèteseraient d’un nommé Palma, dont les manuscrits auraient été achetés par les fondateurs de la Société Théosophique, ou des démarquages à peine déguisés d’ouvrages parus vingt ans auparavant, sous la signature d’occultistes occidentaux, notamment de Louis Lucas.

Je ne m’attarderai pas à ces questions qui me semblent beaucoup moins importantes que celle des documents préhistoriques et secrets et des commentaires ésotériques sur lesquels repose toute la révélation théosophique. Quels qu’en soient l’auteur ou les auteurs, je prends l’œuvre telle qu’elle se présente.L’Isis dévoilée,La Doctrine secrèteet les autres écrits, très nombreux, de Mme Blavatzky, forment un monument énorme et mal équilibré, ou plutôt une sorte de chantier colossal, où la suprême sagesse, la plus exceptionnelle et la plus vaste érudition, et les débris les plus douteux de la science, de la légende et de l’histoire, les hypothèses les plus impressionnantes et le plus dénuées de fondement, les faits les plus exacts et les plus invraisemblables, les idées les plus justes et les plus chimériques, les rêves les plus hauts et les rêveries les plus incohérentes, sont déversés pêle-mêle par tombereaux inépuisables. Il y a donc dans cette accumulation de matériaux un déchet considérable, des affirmations fantastiques que l’on rejetteà priori; mais il faut reconnaître, si l’on veut être impartial, qu’on y trouve aussi des spéculations qui comptent parmi les plus grandioses qu’on ait faites. Le fond en est évidemment védique ou plutôt brahmanique et védandique et se trouve dans des textes qui n’ont rien d’occulte. Mais à ces textes des indianistes officiels, les théosophes en superposent d’autres qu’ils prétendent beaucoup plus anciens et plus purs et qui leur sont fournis et expliqués par des adeptes hindous, héritiers directs de la Sagesse immémoriale et secrète. Il est certain que leurs écrits sans rien révéler de nouveau sur les points essentiels des grands aveux d’ignorance qui se trouvent à l’horizon des religions anciennes, y ajoutent une foule d’éclaircissements, de commentaires, de théories et de détails qui seraient extrêmement intéressants s’ils nous étaient offerts après avoir été soumis à une critique historique et philologique aussi rigoureuse que celle que firent subir à leurs documents les indianistes qui ne se prétendent pas initiés. Malheureusement il n’en va pas ainsi. Prenons par exemple leLivre de Dzyan, c’est-à-dire les Slocas ou stances mystérieuses qui se trouvent à la base de toute la doctrine secrète de Mme Blavatzky. Il nous est présenté comme « un manuscrit archaïque, assemblage de feuilles de palmiers rendu, par quelque procédé inconnu, inaltérable à l’eau, à l’air et au feu, et écrit dans une langue perdue, leSinzar, antérieure au sanscrit et que comprennent seuls quelques rares adeptes hindous », et c’est tout. Pas un mot pour nous dire d’où provient ce manuscrit, comment il a été miraculeusement conservé, ce qu’est leSinzar, à laquelle des cent langues, auquel des cinq ou six cents dialectes hindous il se rattache, comment il s’écrit, comment on peut encore le comprendre et le traduire, quelle est approximativement l’époque à laquelle il remonte, etc. On n’en a cure, et c’est toujours ainsi. Il faut croire sur parole et sans examen. Ces méthodes sont évidemment regrettables, car si les textes en question avaient été passés au crible d’une critique suffisante, ils compteraient parmi les plus curieux de la littérature asiatique. Telles qu’on nous les donne, la cosmogonie et l’anthropogénèse duLivre de Dzyanparaissent être des spéculations de brahmanes et pourraient faire partie desUpanischads. Elles sont ingénieusement commentées par des adeptes parfaitement au courant de nos sciences occidentales. Si elles sont authentiquement préhistoriques, leurs affirmations au sujet de l’évolution des mondes et de l’homme, partiellement confirmées par nos dernières découvertes ou théories scientifiques, sont réellement troublantes. Si elles ne le sont pas, ces affirmations deviennent de simples hypothèses, toujours grandioses, parfois plausibles, mais le plus souvent incroyablement et inutilement compliquées, et en tout cas, arbitraires et chimériques.

Ce qui n’empêche pointLa Doctrine Secrèted’être une sorte de vaste encyclopédie des sciences ésotériques, surtout dans ses annexes, ses commentaires, ses « parerga », où l’on trouve une foule de rapprochements ingénieux et curieux entre les enseignements et les manifestations de l’occultisme, à travers les pays et les siècles. Il en jaillit parfois une lumière inattendue dont les rayons s’étendent au loin, sur des régions de la pensée qui ne sont plus guère fréquentées. En tout cas, l’œuvre prouverait une fois de plus, si c’était nécessaire, et avec un éclat insolite, l’origine commune de l’idée que se fit un jour l’humanité, bien avant l’histoire que nous connaissons, des grands mystères qui l’enveloppèrent. On y trouve aussi de larges et excellents tableaux où la science occulte est confrontée à la science moderne et semble souvent, il faut en convenir, précéder ou dominer celle-ci. On y découvre encore bien d’autres choses, jetées en vrac, mais qui ne méritent pas le dédain avec lequel, depuis quelque temps, on affecte de les traiter.

Au surplus, je n’ai pas à faire ici l’histoire ou le procès de la théosophie. Il fallait simplement la signaler à la rencontre, puisqu’elle est l’avant-dernière forme de l’occultisme. Il suffira d’ajouter que les vices de sa méthode initiale s’accusent et s’aggravent chez les continuateurs de Mme Blavatzky. Chez Mme Annie Besant, — femme d’ailleurs remarquable, — et chez Leadbeater, tout est en l’air, tout s’édifie dans les nues, et les affirmations gratuites et invérifiables pleuvent de plus en plus dru sur chaque page. Ils semblent du reste lancer la théosophie dans des voies où les fidèles de la première heure hésitent à les suivre.

Ces vices s’aggravent surtout et éclatent dans toute leur candeur chez certains auteurs de second plan, moins habiles que leurs maîtres à les dissimuler ; par exemple chez Scott-Elliot, l’historien deL’Atlantideet deLa Lémurie perdue. Scott-Elliot commence son histoire de l’Atlantide de la manière la plus raisonnable et la plus scientifique. Il invoque les textes historiques qui ne permettent guère de douter qu’une île immense, dont l’une des extrémités s’avançait non loin des colonnes d’Hercule, s’effondra dans l’Océan, et disparut à jamais, en engloutissant la merveilleuse civilisation qu’elle portait. Il corrobore ces textes de preuves très judicieuses tirées de l’orographie sous-marine, de la persistance de la mer des Sargasses, de la géologie, de la chorographie, etc. Puis, tout à coup, presque sans nous prévenir, ayant recours à des documents occultes, à des mappemondes de terre cuite, miraculeusement retrouvées, à des révélations qui viennent on ne sait d’où, à des clichés astraux qu’il prétend récupérer dans l’espace et le temps, et qu’il traite sur le même pied que les arguments historiques et géologiques, il nous décrit par le menu, comme s’il vivait au milieu d’eux, les villes, les temples, les palais des Atlantes et toute leur civilisation politique, morale, religieuse et scientifique, en annexant à son œuvre une série de cartes détaillées de continents fabuleux, hyperboréens, lémuriens, etc., disparus depuis 800.000, 200.000 et 60.000 ans, et délimités avec autant de minutie et d’assurance que s’il s’agissait de la géographie contemporaine de la Bretagne ou de la Normandie.

Le chef d’une branche indépendante ou dissidente de la Théosophie, un érudit, un philosophe et un visionnaire extrêmement curieux, dont j’ai déjà parlé, Rudolph Steiner, use à peu près des mêmes procédés, mais tente du moins de les expliquer et de les justifier.

A la différence des théosophes orthodoxes, il ne se contente point de révéler, de commenter et d’interpréter les livres secrets et sacrés de la tradition orientale, mais entend trouver en lui-même toutes les vérités qu’ils renferment. « C’est dans l’âme, proclame-t-il, que se révèle le sens de l’univers. » Le secret de tout est en nous, puisque tout est en nous, et il est en chacun de nous autant qu’il était dans le Christ. « Le Logos en évolution incessante en des millions de personnalités humaines a été détourné et concentré par la conception chrétienne sur l’unique personnalité de Jésus. La force divine éparse dans le monde entier fut ramassée en un seul. Aux yeux de cette conception, Jésus est le seul homme devenu Dieu. Il a pris sur lui la divinisation de toute l’humanité. On cherche en lui ce que précédemment on avait cherché dans sa propre âme[60]. »

[60]Rudolph Steiner,Le Mystère chrétien et les Mystères antiques. Trad. parÉdouard Shuré, p. 228.

[60]Rudolph Steiner,Le Mystère chrétien et les Mystères antiques. Trad. parÉdouard Shuré, p. 228.

Il faut reprendre cette recherche que le symbole du Christ a trop longtemps interrompu. Cette idée très défendable quand on y voit la recherche de notre « Moi transcendental », dont le subconscient de nos métapsychistes n’est que la partie la plus accessible, devient beaucoup plus contestable dans les développements que lui donne notre auteur. Il prétend nous révéler le moyen de réveiller presque mécaniquement et infailliblement le Dieu qui dort en nous. Selon lui, « la différence entre l’initiation orientale et l’initiation occidentale consiste en ce que la première se faisait à l’état de sommeil et la seconde à l’état de veille. On évite par conséquent la séparation toujours dangereuse du corps éthérique d’avec le corps physique ». Pour obtenir l’état extatique qui permet de se mettre en communication avec les mondes supérieurs ou avec tous les mondes dispersés dans l’espace et le temps et même avec la divinité, il s’agit, par des exercices spirituels, de cultiver et développer méthodiquement certains organes de l’astral qui nous font voir et entendre, dans les êtres et les choses, des entités qui ne pénètrent jamais sur le plan physique. Les principes de ces exercices, du moins dans leurs parties spirituelles, sont évidemment empruntées aux pratiques immémoriales du Yoga hindou, et notamment au Sûtra de Patânjali. Steiner enseigne ainsi que l’organe astral qui se trouverait dans le voisinage du larynx servirait à voir les pensées des autres hommes et permettrait de jeter un regard profond dans les vraies lois des phénomènes naturels. C’est encore ainsi qu’un organe qui avoisinerait le cœur, serait l’instrument qui servirait à connaître les états d’âme des autres hommes. Quiconque l’aurait développé pourrait vérifier l’existence de certaines forces profondes chez les animaux ou chez les plantes. C’est ainsi, enfin, que le sens qui résiderait au creux de l’estomac percevrait les facultés et les talents des hommes et découvrirait en outre le rôle que les animaux, les végétaux, les pierres, les métaux, les phénomènes atmosphériques jouent dans l’économie de la nature. Il expose longuement et minutieusement tout ceci, comme tout ce qui concerne l’évolution, l’entraînement, l’organisation du corps éthérique, et la vision du « Soi » supérieur, dans un livre intitulé :L’Initiation ou la connaissance des mondes supérieurs[61].

[61]Rudolph Steiner,L’Initiation. Trad. parJules Sauerwein, p. 188 et suiv.

[61]Rudolph Steiner,L’Initiation. Trad. parJules Sauerwein, p. 188 et suiv.

Quand on lit ce traité de l’extase, du reste remarquable à plus d’un point de vue, on est tenté de se demander si l’auteur a réussi à éviter le danger contre lequel il prémunit ses disciples et s’il ne se trouve pas lui-même « dans un univers créé de toutes pièces par sa propre imagination » ; j’ignore du reste si l’expérience confirme ses allégations. On peut essayer. Les procédés sont assez simples et, au rebours de ceux du Yoga, parfaitement inoffensifs. Mais il faut que l’entraînement spirituel se fasse sous la direction d’un maître qu’il n’est pas toujours facile de se procurer. En tout cas, il est permis de concevoir une sorte d’« état second » supérieur à celui des hypnotisés, des somnambules ou des médiums, qui procurerait des visions ou des intuitions très différentes de celles que nous fournissent nos sens ou notre intelligence dans leur état normal. Quant à savoir si ces visions ou ces intuitions répondent à des réalités d’un autre plan ou d’autres mondes, c’est une question que pourraient seuls trancher ceux qui les ont éprouvées. La plupart des grands mystiques ont eu spontanément des visions et des intuitions de ce genre, mais elles ne seraient vraiment intéressantes que s’il était prouvé qu’elles proviennent de mystiques réellement et totalement illettrés. Tels étaient, soutient-on, Jakob Boëhme, le théosophe-cordonnier de Goerlitz et Ruysbroeck l’Admirable, le vieux moine brabançon qui vécut auxXIIIeetXIVesiècles. Si vraiment il n’y avait pas dans leurs révélations réminiscence inconsciente de lectures, on y rencontre de telles analogies avec les enseignements, devenus plus tard ésotériques, des grandes religions primitives, qu’il faudrait croire que tout au haut ou tout au fond de l’humanité, cet enseignement existe, identique, immuable et latent, et correspond à quelque vérité objective et universelle. On trouve notamment dans l’Ornement des Noces spirituelles, dans leLivre de la suprême Vérité, dans leLivre du Royaume des Amantsde Ruysbroeck, des pages entières qui, abstraction faite de la phraséologie chrétienne, pourraient avoir été écrites par un anachrorète du temps des Brahmanes, ou par un néo-platonicien d’Alexandrie. D’autre part, l’idée fondamentale de l’œuvre de Boëhme est l’idée néo-platonicienne d’une divinité inconsciente ou d’un « néant » divin, qui prend graduellement conscience en s’objectivant et en réalisant ses virtualités latentes. Mais Boëhme, nous l’avons vu, n’était nullement illettré. Quant à Ruysbroeck, bien que son œuvre soit écrite dans le patois flamand que parlent encore les paysans du Brabant et des Flandres, n’oublions pas qu’avant de devenir l’ermite de la forêt de Soignes, il avait été vicaire à Bruxelles et avait vécu dans l’atmosphère mystique qu’avaient créée, auxXIIIeetXIVesiècles, Albert Le Grand et surtout ses contemporains Johann Eckhart dont le panthéisme mystique est analogue à celui des Alexandrins et Jean Tauler qui, au dire de Surius, le traducteur et le biographe de Ruysbroeck, visita celui-ci dans sa solitude de Groenendael. Or, Jean Tauler préconisait également l’union avec la divinité et la création de Dieu dans l’âme. On voit donc qu’il est assez hasardeux d’affirmer que ses visions furent absolument spontanées.

Pour Steiner, la question ne se pose même pas. Avant d’avoir retrouvé ou cru retrouver en lui-même les vérités ésotériques qu’il révèle, il connaissait à fond toutes les littératures mystiques, de sorte qu’il est à peu près certain que ses visions ne lui furent apportées que par le reflux de sa mémoire consciente ou subconsciente. Au demeurant, il ne diffère guère des théosophes orthodoxes, que sur un point qui peut paraître plus ou moins essentiel : au lieu de faire, non pas du Bouddha, mais des Bouddhas, c’est-à-dire des révélateurs ou des intermédiaires successifs, les centres de l’évolution spirituelle, il attribue au Christ le rôle capital dans cette évolution, synthétisant en lui tout le divin épars dans tous les hommes et en faisant ainsi le symbole par excellence de l’humanité à la recherche du Dieu qui dort en elle. C’est une opinion soutenable, quand on l’envisage, comme il semble le faire, au point de vue allégorique, mais qu’il serait plus difficile de défendre au point de vue historique.

Steiner a mis en pratique ses méthodes intuitives, qui sont une sorte de psychométrie transcendentale, pour reconstituer l’histoire des Atlantes et nous révéler ce qui se passe dans le soleil, la lune et d’autres mondes. Il nous décrit les transformations successives des entités qui deviendront des hommes, et il le fait avec tant d’assurance qu’on se demande, après l’avoir suivi avec intérêt à travers des préliminaires qui dénotent un esprit très pondéré, très logique et très vaste, s’il devient subitement fou ou si l’on a affaire à un mystificateur ou à un véritable voyant. Dans le doute, on se dit que le subconscient, qui nous a déjà causé tant de surprises, nous en réserve peut-être d’autres qui seront aussi fantastiques que celles du théosophe autrichien, et, instruit par l’expérience, on s’abstient de le condamner sans appel.

Tout compte fait, nous constatons une fois de plus, au sortir de ses œuvres, comme au sortir de la plupart des autres, que ce qu’il appelle « le grand drame de la connaissance que les anciens représentaient et vivaient dans leurs temples », et dont la vie, la mort et la résurrection du Christ, comme celles d’Osiris et de Krischna, n’est qu’une interprétation symbolique, devrait plutôt s’appeler le grand drame de l’ignorance essentielle et invincible.


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