XXIV

[11]Max Muller,Origine de la Religion, p. 321.

[11]Max Muller,Origine de la Religion, p. 321.

« Le Rig-Véda ou le Véda des hymnes, le vrai Véda ou le Véda par excellence, dit encore Max Muller, finit dans les Upanishads, ou, comme on les appela plus tard, dans le Védanda. Or, la note dominante des Upanishads, c’est le « Connais-toi toi-même », c’est-à-dire connais l’être qui est le support de ton Moi et apprends à le trouver et à le reconnaître dans l’Être éternel et suprême, l’Un sans second, qui est le support du monde entier. »

« Le culte à sa dernière hauteur, celui du Vanaprastha, c’est-à-dire du vieillard, de l’homme qui a payé ses trois dettes, qui a vu « le fils de son fils », et se retire dans la forêt, devient purement mental et, à la fin, l’examen de soi-même, au sens le plus profond du mot, c’est-à-dire la reconnaissance du moi individuel avec le moi éternel, devient la seule occupation qui lui soit encore permise[12]. »

[12]Ibid., p. 313.

[12]Ibid., p. 313.

« Cherche le Moi caché dans ton cœur », dit leMahabharata, dernier écho des grands enseignements, « Brahma, le vrai Dieu, c’est toi-même ». Tel est, répétons-le, le fond de la pensée védique ; et c’est de cette pensée que découle tout le reste. Pour la retrouver, nous n’avons nullement besoin de la théosophie moderne qui n’a fait que l’étayer de textes moins connus et d’une authenticité moins certaine. Jamais elle ne fut secrète, mais par sa grandeur même, elle échappait aux yeux de ceux qui ne pouvaient la comprendre ; et peu à peu, à mesure que se multipliaient les dieux et qu’ils se mirent à la portée des hommes, elle fut perdue de vue. Sa hauteur seule la rendit ésotérique. Aux temps héroïques du védisme, où presque tous, après avoir accompli leurs devoirs envers leurs parents et leurs enfants se retiraient dans la forêt pour y attendre tranquillement la mort, rentrer en eux-mêmes et y chercher le dieu caché avec lequel ils allaient bientôt se confondre, elle était la pensée de tout un peuple. Mais les peuples ne restent pas longtemps fidèles aux sommets. Afin de ne pas perdre tout contact avec eux, elle dut descendre, masquer son visage, se mêler à la foule sous mille déguisements. Néanmoins, nous la retrouvons toujours sous les voiles de plus en plus épais dont elle se couvre. « L’homme est la clef de l’univers », proclamait encore l’axiome fondamental des hermétistes du Moyen âge, d’une voix étouffée sous le fatras de textes illisibles et de grimoires indéchiffrables, comme Novalis, sans peut-être se douter qu’il retrouvait une vérité vieille de plusieurs milliers d’années, presque aussi vieille que le monde, la répétait une dernière fois, sous une forme à peine altérée, en nous apprenant que « notre premier devoir est la recherche de notre moi transcendental ».

Abandonnés dans un univers infini où nous ne pouvons rien connaître que nous-mêmes, n’est-ce pas, en effet, la seule vérité qui surnage, la seule qui ne soit pas illusoire, la seule aussi que nous puissions, après tant d’interprétations erronées où nous ne l’avions pas reconnue, après tant de mésaventures, encore espérer de rejoindre ?

Dieu ou la cause première est inconnaissable ; mais étant partout, il est nécessairement en nous ; c’est donc en nous-mêmes que nous pouvons découvrir ce qu’il nous importe d’en connaître. Voilà les deux points d’appui de la voûte qui soutient la religion primitive et toutes celles, ou du moins la doctrine réelle mais secrète de toutes celles qui en dérivent, c’est-à-dire de toutes celles que nous connaissons, hors le fétichisme de peuplades tout à fait barbares. Elle les avait trouvés dès l’origine, ou plutôt dès ce que nous appelons l’origine qui devait avoir derrière soi un passé de milliers, peut-être de millions d’années. Nous n’en avons pas trouvé d’autres, nous n’en trouverons jamais d’autres, à moins d’une révélation impossible, sinon en principe du moins en fait ; car rien qui n’est pas humain ou divinement humain ne peut parvenir jusqu’à nous. Nous sommes revenus au point d’où nos ancêtres étaient partis ; et le jour où l’humanité en atteindra un autre, sera le jour le plus extraordinaire qui, depuis la naissance de ce monde, ait éclairé notre planète.

Les incarnations de Dieu, dans la pensée religieuse primitive, ne sont donc que des extériorisations périodiques et sporadiques, des manifestations éclatantes, synthétiques et exceptionnelles du Dieu qui est en tout homme. Cette incarnation est universelle et latente en chacun de nous ; mais si l’incarnation est regardée comme un privilège pour l’homme en qui elle s’opère, elle est considérée comme un sacrifice de la part de Dieu. Vichnou s’est volontairement sacrifié en descendant dans Krichna et dans le Bouddha. S’est-il également sacrifié en descendant dans les autres hommes ? D’où vient cette idée de sacrifice ? Elle est assez mystérieuse et remonte sans doute à de très antiques traditions ; en tout cas, elle ne paraît pas purement rationnelle comme les deux précédentes. On n’explique nulle part pourquoi il est nécessaire qu’une émanation de Dieu redescende dans l’homme qui est déjà une émanation divine. Il y a là un hiatus que ne comble pas le mythe de la déchéance originelle qui reste également inexpliqué. A moins que l’idée en question ne repose tout simplement sur cette constatation que tout homme qui dépasse les autres, qui voit plus haut et plus loin qu’eux et leur enseigne ce qu’ils ne peuvent pas encore comprendre, est forcément méconnu, persécuté, sacrifié et malheureux.

Cette idée, explicable ou non, n’en est pas moins très importante, car c’est elle qui semble avoir aiguillé la morale primitive sur l’une des voies principales qu’elle a suivies. En effet, la notion de l’inconnaissable, si elle élargissait la pensée courageuse qui s’aventurait sur ses pics dénudés, ne pouvait donner que des enseignements négatifs. Elle écartait assurément les petits dieux anthropomorphes et presque toujours malfaisants ; mais ne laissait à leur place qu’un vide immense et silencieux. D’autre part, le panthéisme, aussi vaste que l’agnosticisme, apprenait, il est vrai, que Dieu étant partout et tout étant Dieu, tout devait être aimé et respecté ; mais il s’ensuivait que le mal, ou du moins ce que l’homme est forcé d’appeler le mal, étant divin comme le bien, devait être aimé et respecté à l’égal de celui-ci. L’idée était trop nue, trop illimitée, survoûtait trop gigantesquement les deux pôles de l’univers, pour que l’homme osât s’y engager et y pût choisir un chemin.

Enfin, la recherche du dieu caché en chacun de nous, qui est un des corollaires de ce panthéisme, si elle était laissée sans direction, ne pouvait aboutir qu’à des conséquences dangereuses. Il y a en nous toutes espèces de dieux ou toutes espèces d’instincts, de pensées, de désirs, de passions que l’on peut prendre pour des dieux ; il y en a de bons et de mauvais ; et les mauvais sont souvent plus nombreux et en tout cas plus faciles à trouver que les bons. Le vrai Dieu, le plus haut, le plus immatériel, ne se révèle qu’à quelques-uns. Ce Dieu ainsi révélé, qui n’est en somme que les meilleures pensées des meilleurs d’entre nous, il fallait appeler sur lui l’attention des autres hommes ; le leur faire connaître et le leur imposer ; et c’est peut-être ainsi que cet étrange mythe qui n’est probablement au fond que la reconnaissance d’un phénomène humain et naturel, s’est peu à peu insinué, puis implanté et développé. Il est en effet assez vraisemblable que, comme tout ce qui a rapport à l’évolution des hommes, il n’ait pas surgi tout d’un coup d’un cerveau unique, mais se soit dégagé confusément et précisé lentement, au cours de tâtonnements et de siècles sans nombre.

Sans nous arrêter davantage à cet énigme, bornons-nous à constater l’influence qu’elle eut sur la morale primitive, en l’orientant dès le début vers d’autres cimes que celles que lui montrait l’intelligence. A son défaut, la morale primitive qui croyait écouter un Dieu caché, mais n’entendait en somme que la raison humaine, n’eût été qu’une morale cérébrale et eût pu dévier vers une contemplation stérile ou vers un rationalisme froid, rigide, austère et implacable ; car la raison seule, même quand elle s’élève très haut et qu’on la prend pour la voix de Dieu, ne suffit pas à guider les hommes vers les sommets de l’abnégation, de la bonté et de l’amour. L’exemple d’un sacrifice initial courba sa rigueur et la lança dans une autre direction et vers un but qu’elle eût peut-être fini par entrevoir, mais n’eût atteint que beaucoup plus tard et après d’innombrables et cruelles erreurs.

Est-ce sur ce mythe de l’incarnation que se greffe le dogme, — bien qu’il n’y ait pas à proprement parler de dogmes dans les religions orientales, — de la réincarnation où se trouvent toutes les sanctions et toutes les récompenses de la religion primitive ? Le principe essentiel de l’homme, le support de son moi étant divin et immortel, après la disparition du corps qui l’avait momentanément séparé de son origine spirituelle, doit logiquement retourner à cette origine. Mais d’autre part, le dieu caché, par l’intermédiaire des grandes incarnations, ayant introduit dans la morale la notion du bien et du mal, il ne paraissait pas admissible que l’âme, qui n’avait pas écouté sa propre voix ou celle des divins instructeurs et s’était plus ou moins souillée dans la vie, pût rentrer d’emblée et sans purification préalable dans l’océan immaculé de l’esprit éternel. De l’incarnation à la réincarnation il n’y avait qu’un pas qui fut sans doute presque inconsciemment franchi ; et de la réincarnation aux réincarnations et aux purifications successives, la transition était encore plus facile ; et d’elles découle toute la morale hindoue, avec son Karma, qui n’est en somme que le casier judiciaire d’une âme, casier qui la suit, s’aggrave ou s’allège dans ses palingénésies, jusqu’au Nirvana, lequel n’est pas, comme on se le représente trop souvent, l’annihilation ou la dispersion dans le sein de Dieu, ou, d’autre part, la réunion avec Dieu, coïncidant avec la perfection de l’esprit humain débarrassé de la matière, l’acquiescement parfait à la loi, le calme inaltérable dans la contemplation de ce qui est, l’espérance désintéressée de ce qui doit être et le repos dans l’absolu, c’est-à-dire dans le monde des causes où toutes les illusions des sens disparaissent ; mais un état plus mystérieux qui n’est pas le bonheur parfait ni le néant mais à proprement parler et une fois de plus, l’inconnaissable. « Que le Parfait existe au delà de la mort, dit un texte contemporain du Bouddha qui révèle le sens devenu ésotérique du Nirvana, que le Parfait existe au delà de la mort, cela n’est pas exact. Que le Parfait n’existe pas au delà de la mort, cela non plus n’est pas exact. Que le Parfait à la fois existe et n’existe pas au delà de la mort, cela non plus n’est pas exact[13]. »

[13]Sanyutta Nikâya, vol. II, fol. 110 et 199.

[13]Sanyutta Nikâya, vol. II, fol. 110 et 199.

Comme le dit très bien Oldenberg qui cite ce passage entre plusieurs autres où se trouve le même aveu : « Ce n’est pas nier le Nirvana ou le Parfait ou conclure qu’il n’existe pas du tout. L’esprit est arrivé ici au bord d’un mystère insondable. Inutile de chercher à le découvrir. Si on renonçait définitivement à une éternité future, on parlerait d’autre façon ; c’est le cœur qui s’abrite derrière le voile du mystère. A la raison qui hésite à admettre une vie éternelle comme concevable, il tâche d’arracher l’espérance en une vie dépassant toute conception[14]. »

[14]Oldenberg,Le Bouddha, p. 235.

[14]Oldenberg,Le Bouddha, p. 235.

Et c’est encore renouveler l’antique aveu fondamental que pour tout ce qui touche à l’essentiel, on ne sait rien, on ne peut rien savoir, en même temps que c’est une preuve nouvelle de la magnifique sincérité et de la haute et souveraine sagesse de la religion primitive.

Tous les êtres finiront-ils par atteindre le Nirvana ? Qu’adviendra-t-il alors, et pourquoi, puisque tout existe de toute éternité, tous ne l’ont-ils pas encore atteint ? A ces questions et à d’autres de ce genre, les Védas n’opposent qu’un silence dédaigneux ; mais des textes bouddhiques, entre autres celui-ci, répondent sagement à ceux qui veulent en savoir trop : « Le Sublime n’a pas révélé cela ; parce que cela ne sert pas au salut, que cela ne sert pas à la vie pieuse, au détachement des choses terrestres, à l’anéantissement du désir, à la cessation, au repos, à la connaissance, à l’illumination, au Nirvana ; pour cette raison, le Sublime n’en a rien révélé. »

Quelle que soit la valeur de ces hypothèses, il est indubitable que la morale que nous voyons naître de cet agnosticisme et de ce panthéisme illimités, est la plus haute, la plus pure, la plus désintéressée, la plus sensible, la plus fouillée, la plus délicate, la plus limpide, la plus parfaite, que nous ayons connue jusqu’à ce jour et que sans doute nous puissions espérer de connaître.

Cette morale, aussi bien que l’énigme de l’incarnation et du sacrifice dont nous venons de parler, et que tant d’autres points que nous n’avons fait qu’effleurer, exigerait une étude particulière qui n’est pas notre objet. Il suffira de rappeler qu’elle repose sur le principe des réincarnations successives et du Karma.

Le monde, à proprement parler, n’a pas été créé ; il n’y a pas en sanscrit de mot qui corresponde à l’idée de création, comme il n’y en a pas qui corresponde à celle de néant. L’univers est une matérialisation momentanée et sans doute illusoire de la cause inconnue et spirituelle. Séparée de l’esprit qui est son essence propre, réelle et éternelle, la matière tend à y revenir et d’évolutions en évolutions, partie de plus bas que le minéral, en passant par la plante et l’animal, pour aboutir à l’homme et le dépasser, elle se transforme et se spiritualise, jusqu’à ce qu’elle soit assez pure pour remonter à son origine. Cette purification exige souvent une longue série de réincarnations, mais il est possible d’en réduire le nombre et même d’y mettre un terme par une spiritualisation intensive, héroïque et totale qui dès la mort et parfois même dès cette vie, ramène l’âme dans le sein de Brahma.

Cette explication de l’inexplicable, malgré les objections qui se présentent, notamment au sujet de l’origine et de la nécessité de la matière ou du mal, qui sont laissées dans l’ombre, en vaut une autre et a l’avantage d’être la première en date, outre qu’elle est la plus vaste, qu’elle embrasse tout ce qu’on peut imaginer et part du grand principe spirituel auquel, faute de tout autre acceptable, nous sommes de plus en plus impérieusement forcés de revenir.

En tout cas, elle l’a prouvé, elle a favorisé plus que nulle autre l’éclosion et l’évolution d’une morale que l’homme n’avait jamais atteinte et qu’il n’a pas dépassée jusqu’ici.

Il faudrait disposer de plus de place que nous n’en avons et déséquilibrer cette étude, pour en donner une idée suffisante.

L’admirable de cette morale, quand on la prend près de sa source où elle a encore sa pureté, c’est qu’elle est tout intérieure, toute spirituelle. Elle ne trouve ses sanctions et ses récompenses qu’en notre propre cœur. Il n’y a pas de juge qui attende l’âme à la sortie du corps, il n’y a pas de paradis, il n’y a pas d’enfer ; car l’enfer ne vient que plus tard. Le juge, l’enfer ou le paradis, c’est l’âme même, l’âme seule. Elle ne rencontre rien ni personne. Elle n’a pas besoin de se juger, elle se voit telle qu’elle est, telle que l’ont faite ses actions et ses pensées, à la fin de cette vie et des vies antérieures. Elle s’aperçoit enfin, tout entière, dans l’infaillible miroir que lui tend la mort, et reconnaît que son bonheur ou son malheur c’est elle-même. Elle ne peut jouir ou souffrir que d’elle-même. Elle est seule dans l’infini, il n’y a pas de dieu au-dessus d’elle pour lui sourire ou l’effrayer ; elle est le dieu qu’elle a déçu, mécontenté ou satisfait. Sa condamnation ou son absolution, c’est ce qu’elle est devenue. Elle ne peut pas sortir d’elle-même pour aller ailleurs où elle serait plus heureuse. Elle ne peut respirer que dans l’atmosphère qu’elle s’est créée, elle est son atmosphère, elle est son propre monde et son propre milieu ; et il faut qu’elle s’élève et se purifie pour que ce monde et ce milieu s’élèvent, se purifient et s’étendent avec elle, autour d’elle.

« L’âme, dit Manou, est son propre témoin, l’âme est son propre asile ; ne méprisez jamais votre âme, ce témoin par excellence des hommes ! »

« Les méchants se disent : « Personne ne nous « voit », mais les Dieux les regardent, de même que l’esprit qui siège en eux. »

« O homme ! tandis que tu te dis : « Je suis seul avec moi-même », dans ton cœur réside sans cesse cet Esprit suprême, observateur attentif et silencieux de tout le bien et de tout le mal.

« Cet Esprit qui siège dans ton cœur, c’est un juge sévère, un punisseur inflexible, c’est Yama, le juge des morts[15]. »

[15]Manou, VIII, 84, 85, 91, 92.

[15]Manou, VIII, 84, 85, 91, 92.

Entre la naissance et la mort qui n’est qu’une nouvelle naissance, lesLois de Manoudistinguent cinq périodes : la conception, l’enfance, le noviciat ou l’étude des sciences divines et humaines, l’état de père de famille et enfin celui d’anachorète se préparant à la mort. Chacune de ces périodes a ses devoirs qu’il faut avoir accomplis, avant de pouvoir aspirer à la retraite dans la forêt. En attendant cette heure entre toutes désirée, « la résignation, dit Manou, l’action de rendre le bien pour le mal, la tempérance, la probité, la pureté, la chasteté et la répression des sens, la connaissance des livres sacrés, le culte de la vérité, l’abstention de la colère, telles sont les dix vertus en quoi consiste le devoir[16]. »

[16]Manou, VI, 92.

[16]Manou, VI, 92.

Le but de notre vie sur cette terre, c’est de mettre un terme aux réincarnations, car la réincarnation est un châtiment que l’âme est obligée de s’infliger tant qu’elle ne se sent pas assez pure pour rentrer en Dieu. « Atteindre la condition suprême, dit Manou, ne plus renaître sur cette terre, voilà l’idéal ! Être assuré d’un bonheur éternel et que la terre ne voie plus notre âme venir de nouveau s’envelopper de sa grossière substance. »

Cette purification, cette dématérialisation progressive, ce renoncement à tout égoïsme, commence dès le début de la vie et se poursuit durant toutes les phases de l’existence ; mais il faut d’abord accomplir tous les devoirs de cette existence active : « Car, sachez-le tous, disent les livres sacrés, nul d’entre vous n’arrivera à s’absorber dans le sein de Brahma par la prière seulement, et le mystérieux monosyllabe n’effacera vos dernières souillures que quand vous arriverez sur le seuil de la vie future, chargé de bonnes œuvres, et les plus méritoires parmi ces œuvres seront celles qui auront pour mobiles l’amour du prochain et la charité. »

« Une seule bonne action, dit encore Manou, vaut mieux que mille bonnes pensées, et ceux qui remplissent leurs devoirs sont supérieurs à ceux qui les connaissent. »

« Que le sage observe constamment les devoirs moraux (Yamas) avec plus d’attention que les devoirs pieux (Niyamas), celui qui néglige les devoirs moraux déchoit même lorsqu’il observe les devoirs pieux[17]. »

[17]Manou, IV, 204.

[17]Manou, IV, 204.

Il y a dans la vie ceux périodes bien distinctes : la période active ou sociale, où l’homme fonde sa famille, assure sa descendance, travaille de ses mains, accomplit les humbles devoirs de l’existence quotidienne envers les siens et ceux qui les entourent. Pour ces jours encore profanes, abondent les plus angéliques préceptes de résignation, de respect de la vie, de patience et d’amour.

« Les maux dont nous affligeons notre prochain, dit Krichna, nous poursuivent ainsi que notre ombre suit notre corps. »

« De même que la terre supporte ceux qui la foulent aux pieds et lui déchirent le sein en la labourant, de même nous devons rendre le bien pour le mal. »

« Qu’il sache bien que ce qui est au-dessus de tout, c’est le respect de soi-même et l’amour du prochain. »

« Celui qui remplit tous ses devoirs pour plaire à Dieu seul et sans envisager la récompense future, est sûr d’un immortel bonheur[18]. »

[18]Ibid., II, 15.

[18]Ibid., II, 15.

« Si un acte pieux procède de l’espoir d’une récompense en ce monde ou dans l’autre, cet acte est dit intéressé. Mais celui qui n’a d’autre mobile que la connaissance et l’amour de Dieu, est dit désintéressé[19]. » (Méditons un moment cette parole vieille de plusieurs milliers d’années, une de celles que nous pouvons redire sans y changer une syllabe, car Dieu ici, comme dans toute la littérature védique, c’est le meilleur et l’éternel de nous-mêmes et de l’univers.)

[19]Ibid., XII, 89.

[19]Ibid., XII, 89.

« L’homme dont tous les actes religieux sont intéressés parvient au rang des saints et des anges (Devas). Mais celui dont tous les actes pieux sont désintéressés se dépouille pour toujours des cinq éléments pour acquérir l’immortalité dans la Grande Ame. »

« De toutes les choses qui purifient, la pureté dans l’acquisition des richesses est la meilleure. Celui qui conserve sa pureté en devenant riche est réellement pur, et non celui qui s’est purifié avec la terre et l’eau. »

« Les hommes instruits se purifient par le pardon des offenses, par des aumônes et par la prière. L’intelligence est purifiée par le savoir. »

« La main d’un artisan est toujours pure pendant qu’il travaille. »

« Bien que la conduite de son époux soit blâmable, bien qu’il se livre à d’autres amours et soit dépourvu de bonnes qualités, une femme vertueuse doit constamment le révérer comme un Dieu. »

« Celui qui a souillé l’eau par quelque impureté ne doit vivre que d’aumônes pendant un mois entier. »

« Afin de ne causer la mort d’aucun animal, que le Sannyâsî (c’est-à-dire le mendiant ascétique), la nuit comme le jour, même au risque de se faire du mal, marche en regardant à terre[20]. »

[20]Ibid., XII, 90 ; V, 106, 107, 129, 154 ; XI, 255 ; VI, 68.

[20]Ibid., XII, 90 ; V, 106, 107, 129, 154 ; XI, 255 ; VI, 68.

« Pour avoir coupé, une seule fois et sans mauvaise intention, des arbres portant leur fruit, des buissons, des lianes, des plantes grimpantes ou des plantes rampantes en fleur, on doit répéter cent prières du Rig-Véda. »

« Si l’on arrache inutilement des plantes cultivées ou des plantes nées spontanément dans une forêt, on doit suivre une vache pendant un jour entier et ne se nourrir que de lait. »

« Par un aveu fait devant tout le monde, par le repentir, par la dévotion, par la récitation des prières sacrées, un pêcheur peut être déchargé de sa faute, ainsi qu’en donnant des aumônes, lorsqu’il se trouve dans l’impossibilité de faire d’autre pénitence. »

« Autant son âme éprouve de regret pour une mauvaise action, autant son corps est déchargé du poids de cette action perverse. »

« La réussite de toutes les affaires du monde dépend des lois du Destin, réglées par les actions des mortels dans leurs existences précédentes, et de la conduite de l’homme ; les décrets de la Destinée sont un mystère ; c’est donc aux moyens dépendant de l’homme qu’il faut avoir recours. »

« La justice est le seul ami qui accompagne les hommes après le trépas ; car toute affection est soumise à la même destruction que le corps[21]. »

[21]Ibid., XI, 142, 144, 227, 229 ; VII, 205.

[21]Ibid., XI, 142, 144, 227, 229 ; VII, 205.

« Si celui qui vous frappe laisse tomber le bâton dont il se sert, ramassez-le et rendez-le lui sans murmurer. »

« Vous n’abandonnerez pas les animaux dans leur vieillesse, en souvenir des services qu’ils vous ont rendus[22]. »

[22]Sama Véda.

[22]Sama Véda.

« Celui qui méprise une femme méprise sa mère. Les larmes des femmes attirent le feu céleste sur ceux qui les font couler. »

« L’honnête homme doit tomber sous les coups des méchants, comme l’arbre Santal qui, lorsqu’on l’abat, parfume la hache qui le frappe[23]. »

[23]Pradasa.

[23]Pradasa.

« Porter les trois bâtons de l’ascète, observer le silence, porter les cheveux en tresse, se raser la tête, se vêtir de vêtements d’écorce ou de peaux, accomplir les vœux et les ablutions, célébrer la Agnihotra, habiter dans la forêt, s’émacier le corps, tout cela est vain si le cœur n’est pas pur. »

« Celui qui, quelque soin qu’il prenne de lui-même, pratique le calme de l’âme, qui est calme, soumis, contenu, chaste, et a cessé de trouver à redire aux autres êtres, celui-là est vraiment un Brahmane, un Çramane (ascète), un Bhikshu (frère mendiant). »

« O Bhârata, à quoi sert la forêt à qui s’est dominé, et à quoi sert-elle à qui ne s’est pas dominé ? Partout où vit un homme qui s’est dominé, là est la forêt, là est l’hermitage. »

« Le sage restât-il dans sa maison, quelque soin qu’il prenne de lui-même, s’il est toujours pur et plein d’amour tout le long de sa vie, est délivré de tous les maux. »

« Ce n’est pas l’hermitage qui fait la vertu ; la vertu ne vient que de la pratique. Donc, que l’homme ne fasse pas aux autres ce qui serait douloureux à lui-même. »

« Le monde est soutenu par toute action qui n’a que le sacrifice, c’est-à-dire le don volontaire de soi pour objet ; c’est dans ce don volontaire, sans attachement aux formes que l’homme doit accomplir l’action. Il faut accomplir l’action à seule fin de servir les autres. Celui qui voit l’inaction dans l’action et l’action dans l’inaction, est un sage parmi les hommes ; il est harmonisé aux vrais principes, quelque action qu’il fasse. Un tel homme, ayant abandonné tout attachement au fruit de l’action, toujours content, ne dépendant de personne, bien que faisant des actions, est comme s’il n’en faisait pas. Toutes ses pensées empreintes de sagesse et tous ses actes faits de sacrifices sont comme évaporés[24]. »

[24]Vanaparva, 13445. —Paraboles de Buddhgosha. —Cantiparva, 5951. —Vanaparva, 13550. —Lois de Yajnavalkya, III, 65. —Bhagavat-Gita.

[24]Vanaparva, 13445. —Paraboles de Buddhgosha. —Cantiparva, 5951. —Vanaparva, 13550. —Lois de Yajnavalkya, III, 65. —Bhagavat-Gita.

Voilà, pris au hasard, dans un immense trésor encore en partie inconnu, quelques conseils, vieux de milliers d’années, qui, bien avant le christianisme, guidaient les hommes de bonne volonté jusqu’à la lisière de la forêt. Alors, comme dit Manou, « lorsque le chef de la famille voit sa peau se rider et ses cheveux blanchir et qu’il a sous les yeux le fils de son fils », quand il n’a plus de devoirs à remplir, que personne n’a plus besoin de son aide, qu’il soit le plus riche marchand de la cité ou le plus pauvre paysan du village, il peut enfin se consacrer aux choses éternelles, quitter sa femme, ses enfants, ses proches, ses amis, « prendre une peau de gazelle ou un manteau d’écorce », pour se retirer dans la solitude, s’enfoncer dans l’énorme forêt tropicale, oublier son corps et les vaines pensées qui en naissent et écouter la voix du Dieu caché au fond de son être, la voix « du voyageur qu’on ne voit pas, dit leBrahmane des cent sentiers, de l’entendeur non entendu, du penseur non pensé, du connaisseur non connu, de l’Atman, le meneur intérieur, l’impérissable, en dehors de qui il n’y a que douleur. » Il peut méditer sur l’infinité de l’espace, l’infinité de la raison et « la non existence de rien », saisir l’instant d’illumination qui apporte « la délivrance que personne ne peut enseigner, qu’il faut trouver soi-même, qui est ineffable », et purifier son âme afin de lui épargner, s’il est possible, un nouveau retour sur cette terre.

Arrivé là, « Qu’il ne désire pas la mort, qu’il ne désire pas la vie ; ainsi qu’un moissonneur qui, le soir venu, attend paisiblement son salaire à la porte de son maître, qu’il attende que le moment soit venu. »

« Qu’il réfléchisse, avec l’application d’esprit la plus exclusive, sur l’essence subtile et indivisible de l’Ame suprême, et sur son existence dans les corps des êtres les plus élevés et les plus bas. »

« Méditant avec délices sur l’Être suprême, n’ayant besoin de rien, inaccessible à tout désir des sens, sans autre société que son âme et la pensée de Dieu, qu’il vive dans l’attente constante de la béatitude éternelle. »

« Car le principal de tous les devoirs, c’est d’acquérir la connaissance de l’âme suprême, c’est la première de toutes les sciences, car elle seule confère à l’homme l’immortalité. »

« Ainsi l’homme qui reconnaît dans sa propre âme l’âme suprême, présente dans toutes les créatures, se montre le même à l’égard de tous et obtient le sort le plus heureux, celui d’être à la fin absorbé dans le sein de Brahma[25]. »

[25]Manou, VI, 45, 65, 49 ; XII, 85, 125.

[25]Manou, VI, 45, 65, 49 ; XII, 85, 125.

« Après avoir ainsi abandonné toute pratique pieuse, tout acte de dévotion austère, appliquant son esprit à la contemplation unique de la grande Cause Première, exempt de tout désir mauvais, son âme est déjà sur le seuil du Swarga, alors que son enveloppe mortelle palpite encore comme la dernière lueur d’une lampe qui s’éteint[26]. »

[26]Ibid., VI, 96.

[26]Ibid., VI, 96.

Presque tout ceci, ne l’oublions pas, est bien antérieur au Bouddhisme, remonte aux origines du Brahmanisme et touche directement aux Védas. Convenons que cette morale, dont je n’ai pu donner ici que le plus sommaire aperçu, la première qu’ait connue l’humanité, est aussi la plus haute qu’elle ait pratiquée. Elle part d’un principe que même aujourd’hui, avec tout ce que nous croyons avoir appris, nous ne pouvons contester, à savoir que l’homme et tout ce qui l’environne n’est qu’une sorte d’émanation, de matérialisation momentanée de la cause inconnue et spirituelle à laquelle il doit retourner ; et ne fait que déduire, avec une beauté, une élévation et une logique incomparables, les conséquences de ce principe. Il n’y a pas ici de révélation extra-terrestre, de Sinaï, de tonnerre dans le ciel, de dieu spécialement descendu sur notre planète. Il n’avait pas besoin d’y descendre, il était déjà dans le cœur de tous les hommes, parce que tous les hommes ne sont qu’une partie de lui-même et ne peuvent être autre chose. Ils interrogent ce dieu qui semble résider dans leur âme, dans leur esprit, en un mot dans le principe immatériel qui donne la vie à leur corps. Il ne leur dit pas, il est vrai, ou peut-être le leur dit-il sans qu’ils puissent le comprendre, pourquoi il les a momentanément et apparemment séparés de lui ; et c’est, — origine du mal et nécessité de l’épreuve, — le postulat aussi inaccessible que le mystère de la cause première, avec cette différence, que le mystère de la cause première était inévitable, au lieu que la nécessité de celui-ci est incompréhensible. Mais le postulat accordé, tout le reste s’éclaire et se déroule comme un syllogisme. La matière est ce qui nous sépare de Dieu, l’esprit ce qui nous y unit ; il faut donc que l’esprit l’emporte sur la matière. Mais l’esprit n’est pas seulement l’intelligence, il est aussi le cœur, le sentiment, il est tout ce qui n’est pas matériel ; il faut donc que sous toutes ses formes il se purifie, s’étende, s’élève et triomphe de la matière. Il n’y eut jamais, et il ne saurait, je pense, y avoir spiritualisation plus grandiose, plus logique, plus inattaquable, plus réaliste, en ce sens qu’elle ne se fonde que sur des réalités, et plus divinement humaine. Il est certain qu’après tant de siècles, après tant d’acquisitions et d’expériences, nous nous rencontrons au même point. Partant comme eux de l’inconnaissable, nous ne pouvons trouver autre chose, et ne saurions mieux dire. Seul serait supérieur aux immenses efforts que leurs mots ont tentés, un silence résigné, préférable en théorie, mais qui pratiquement ne peut conduire qu’à une ignorance immobile et désespérée.


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