AIS, pour parler en general du pays des Hurons, de sa situation, des moeurs de ses habitans, & de leurs principales ceremonies & façons de faire. Disons premierement, qu'il est situé sous la hauteur de quarante-quatre degrez & demy de latitude, & deux cens trente lieuës de longitude à l'Occident, & dix de latitude, pays fort deserté; beau & agreable, & traversé de ruisseaux qui se desgorgent dedans le grand lac. On n'y voit point une face si dense de grands rochers & montagnes steriles, comme on voit en beaucoup d'autres endroicts és contrees Canadiennes & Algoumequines.
Le pays est plein de belles collines, campagnes, & de tres-belles & grandes prairies, qui portent quantité de bon foin, qui ne sert qu'à y mettre le feu par plaisir, quant il est sec: & en plusieurs endroits il y a quantité de froment sauvage, qui a l'espic comme seigle, & le grain comme de l'avoine: j'y fus trompé, pensant au commencement que j'en vis, que ce fussent champs qui eussent esté ensemencez de bon grain: je fus de mesme trompé aux pois sauvages, où il y en a en divers endroicts aussi espais, comme s'ils y avoient esté semez & cultivez: & pour monstrer la bonté de la terre, un Sauvage de Toenchen ayant planté un peu de pois qu'il avoit apportez de la traicte, rendirent leurs fruicts deux fois plus gros qu'à l'ordinaire, dequoy je m'estonnay, n'en ayant point veu de si gros, ny en France, ny en Canada.
Il y a de belles forests, peuplees de gros Chesnes, Fouteaux, Herables, Cedres, Sapins, Ifs & autres sortes de bois beaucoup plus beaux, sans comparaison, qu'aux autres Provinces de Canada que nous ayons veuës: aussi le pays est-il plus chaud & plus beau, & plus grasses & meilleures sont les terres, que plus on advance tirant au Su: car du costé du Nord les terres y sont plus pierreuses & sablonneuses, ainsi que je vis allant sur la mer douce, pour la pesche du grand poisson.
Il y a plusieurs contrees ou provinces au pays de nos Hurons qui portent divers noms, aussi bien que les diverses provinces de France: car celle où commandoit le grand CapitaineAttyonta, s'appelleHenayonon, celled'Entauaques'appelleAtigagnongueha, et la Nation des Ours, qui est celle où nous demeurions, sous le grand CapitaineAuoindaon, s'appelleAttingyahointan, & en ceste estendue de pays, il y a environ vingt-cinq tant villes que villages, dont une partie ne sont point clos ny fermez, & les autres sont fortifiez de fortes pallissades de bois à triples rangs entre-lassez les uns dans les autres, & redoublez par dedans de grandes & grosses escorces, à la hauteur de huict à neuf pieds, & par dessous il y a de grands arbres: puis au dessus de ces pallissades il y a des galleries ou guerittes, qu'il appellentOndaqua, qu'ils garnissent de pierres en temps de guerre, pour ruer sur l'ennemy, & d'eau pour esteindre le feu qu'on pourroit appliquer contre leurs pallissades: nos Hurons y montent par une eschelle assez mal-façonnee & difficile, & deffendent leurs rempars avec beaucoup de courage & d'industrie.
Ces vingt-cinq villes & villages peuvent estre peuplez de deux ou trois mille hommes de guerre, au plus, sans y comprendre le commun, qui peut faire ne nombre environ trente ou quarante mille ames en tout. La principale ville avoit autre fois deux cens grandes Cabanes pleines chacune de quantité de mesnages; mais depuis peu, à raison que les bois leur manquoient, & que les terres commençoient à s'amaigrir, elle est diminuee de grandeur, separee en deux, & bastie en un autre lieu plus commode.
Leurs villes frontieres & plus proches des ennemis, sont tousjours les mieux fortifiées, tant en leurs enceintes & murailles, hautes de deux lances ou environ, & les portes & entrées qui ferment à barres, par lesquelles on est contrainct de passer de costé, & non de plein saut, qu'en l'assiette des lieux qu'ils sçavent assez bien choisir, & adviser que ce soit joignant quelque bon ruisseau, en lieu un peu eslevé, & environné d'un fossé naturel, s'il se peut, & que l'enceinte & les murailles soient basties en rond & la ville bien ramassée, laissans neantmoins une grande espace vuide entre les Cabanes & les murailles, pour pouvoir mieux combattre & se deffendre contre les ennemis qui les attaqueroient sans laisser de faire des sorties aux occasions.
Il y a de certaines contrees où ils changent leurs villes & villages, de dix, quinze ou trente ans, plus ou moins, & le font seulement lors qu'ils se trouvent trop esloignez des bois, qu'il faut qu'ils portent sur leur dos, attaché & lié avec un collier, qui prent & tient sur le front, mais en hyver ils ont accoustumé de faire de certaines traisnes, qu'ils appellentArocha, faicte de longues planchette de bois de Cedre blanc, sur lesquelles ils mettent leur charge, & ayans des raquettes attachees sous leurs pieds, traisnent leur fardeau par-dessus les neiges, sans aucune difficulté. Ils changent leur ville ou village, lors que par succession de temps les terres sont tellement fatiguees, qu'elles ne peuvent plus porter leur bled avec la perfection ordinaire, faute de fumier, & pour ne sçavoir cultiver la terre, ny semer dans d'autres lieux, que dans les trous ordinaires.
Leurs Cabanes, qu'ils appellentGanonchia, sont faicte, comme j'ay dict, en façon de tonnelles ou berceaux de jardins, couvertes d'escorces d'arbres, de la longueur de 25 à 30 toises, plus ou moins (car elles ne sont pas toutes egales en longueur) et six de large, laissans par le milieu une allee de 10 à 12 pieds de large, qui va d'un bout à l'autre; aux deux costez il y a une maniere d'establie de la hauteur de quatre ou cinq pieds, qui prend d'un bout de la Cabane à l'autre, où ils couchent en esté, pour éviter l'importunité des puces, dont ils ont grande quantité, tant à cause de leurs chiens qui leur en fournissent à bon escient, que pour l'eau que les enfans y font, & en hyver ils couchent en bas sur des nattes proches du feu, pour estre plus chaudement & sont arrangez les uns proches des autres, les enfans au lieu plus chaud & eminent, pour l'ordinaire, & les pere & mere apres, & n'y a point d'entre-deux ou de separation, ny de pied, ny de chevet, non plus en haut qu'en bas, & ne font autre chose pour dormir, que de se coucher en la mesme place où ils sont assis, & s'affubler la teste avec leur robe, sans autre couverture ny lict.
Ils emplissent de bois sec, pour brusler en hyver, tout le dessous de ces establies, qu'ils appellentGayihagneu&Eindichaguet: mais pour les gros troncs ou tisons appellesAneintuny, qui servent à entretenir le feu, eslevez un peu en haut par un des bouts, ils en font des piles devant leurs cabanes, ou les serrent au dedans des porches, qu'ils appellentAque. Toutes les femmes s'aydent à faire cette provision de bois, qui se faict dés le mois de Mars, & d'Avrie, & avec cet ordre en peu de jours chaque mesnage est fourny de ce qui luy est necessaire.
Ils ne se servent que de tres-bon bois, aymant mieux l'aller chercher bien loin, que d'en prendre de vert, ou qui fasse fumée; c'est pourquoy ils entretiennent tousjours un feu clair avec peu de bois que s'ils ne rencontrent point d'arbres bien secs, ils en abbattent de ceux qui ont des branches seiches, lesquelles ils mettent par esclats, & couppent d'une égale longueur, comme les corrays de Paris. Ils ne se servent point du fagotage, non plus que du tronc des plus gros arbres qu'ils abbattent; car ils les laissent là pourir sur la terre, pource qu'ils n'ont point de scie pour les scier, ny l'industrie de les mettre en pieces qu'ils ne soient secs & pourris. Pour nous qui n'y prenions pas garde de si pres, nous nous contentions de celuy qui estoit plus proche de nostre Cabane, pour n'employer tout nostre temps à cette occupation.
En une Cabane il y a plusieurs feux, & à chaque feu il y a deux mesnages, l'un d'un costé, l'autre de l'autre, & telle Cabane aura jusqu'à huict, dix ou douze feux, qui font 24 mesnages, & les autres moins selon qu'elles sont longues ou petites, & où il fume à bon escient, qui faict que plusieurs en reçoivent de tres-grandes incommoditez aux yeux, n'y ayant fenestre ny aucune ouverture, que celle qui est au dessus de leur Cabane, par où la fumee sort. Aux deux bouts il y a à chacun un porche, & ces porches leur servent principalement à mettre leurs grandes cuves ou tonnes d'escorces dans quoy ils serrent leur bled d'Inde, apres qu'il est bien sec & esgrené. Au milieu de leur logement il y a deux grosses perches suspendues, qu'ils appellentOaayontaoù ils pendent leur cramaliere, & mettent leurs habits, vivres & autres choses, de peur des souris, & pour tenir les choses seichement: Mais pour le poisson duquel ils font provision pour leur hyver, apres qu'il est boucané, ils le serrent en des tonneaux d'escorce, qu'ils appellentAcha, exceptéLeinchataon, qui est un poisson qu'ils n'esventrent point, & lequel ils pendent au haut de leur Cabane, attaché avec des cordelettes, pour ce qu'enfermé en quelque tonneau il sentiroit trop mauvais, & se pourriroit incontinent.
Crainte du feu, auquel ils sont assez sujets, ils serrent souvent en des tonneaux ce qu'ils ont de plus precieux, & les enterrent en des fosses profondes qu'ils font dans leurs Cabanes, puis les couvrent de la mesme terre, & cela les conserve non seulement du feu, mais aussi de la main des larrons, pour n'avoir autre coffre ny armoire en tout leur mesnage, que ces petits tonneaux. Il set vray qu'ils se font peu souvent du tort les uns aux autres, mais encore s'y en trouve-t'il par-fois de meschans, qui leur font du desplaisir quand il ne pensent estre descouverts, & que ce soit principalement quelque chose à manger.
E bon legislateur des Atheniens, Solon, fit une Loy, dont Amasis, Roy d'Egypte, avoit esté jadis Autheur: Que chacun monstre tous les ans d'où il vit, par devant le Magistrat, autrement à faute de ce faire qu'il soit puny de mort. L'occupation de nos Sauvages est la pesche, la chasse, & la guerre; aller à la traicte, faire des Cabanes & Canots, où les outils propres à cela. Le reste du temps ils le passent en oysiveté, à jouer, dormir, chanter, dancer, petuner, ou aller en festins & ne veulent s'entremettre d'aucun autre ouvrage qui soit du devoir de la femme, sans grande necessité.
L'exercice du jeu est tellement frequent & coustumier entr'eux, qu'ils y employent beaucoup de temps, & par-fois tant les hommes que les femmes, jouent tout ce qu'elles ont, & perdent aussi gayement & patiemment, quand la chanse ne leur en faict point, que s'ils n'avoient rien perdu, & en ay veus en retourner en leur village tous nuds, & chantans, apres avoir tout laissé au nostre, & est arrivé une fois entre les autres, qu'un Canadien perdit & sa femme & ses enfans au jeu contre un François, qui luy furent neantmoins rendus par apres volontairement.
Les hommes ne s'addonnent pas seulement au jeu de paille, nomméAescaya, qui sont trois ou quatre cens de petits joncs blancs egalement couppez, de la grandeur d'un pied ou environ: mais aussi à plusieurs autres sortes de jeu; comme de prendre une grande escuelles de bois, & dans icelle avoir cinq ou six noyaux ou petites boulettes un peu plattes, de la grosseur du bout du petit doigt, & peintes de noir d'un costé, & blanche & jaune de l'autre: & estans tous assis à terre en rond, à leur accoustumée, prennent tour à tour, selon qu'il escher, cette escuelle, avec les deux mains, qu'ils eslevent un peu de terre, & à mesme temps l'y reposent, & frappent un peu rudement, de sorte que ces boulettes sont contraintes de se retourner & sauter, & voyent comme au jeu des dez, de quel costé elles se reposent, & si elles font pour eux, pendant que celui qui tient l'escuelle la frappe, & regarde à son jeu, il dit continuellement: & sans intermission,Tet, tet, tet, tet,pensant que cela excite & faict bon jeu pour luy. Mais le jeu des femmes & filles, auquel s'entretiennent aussi par-fois des hommes & garçons avec elles est particulierement avec cinq ou six noyaux, comme ceux de nos abricots, noirs d'un costé, lesquels elles prennent avec la main, comme on faict les dez, puis les jettent un peu en haut, & estans tombez sur un cuir, ou peau estendue contre terre exprez, elles voyent ce qui faict pour elles, & continuent à qui gaignera les coliers, oreillettes ou autres bagatelles qu'elles ont, & non jamais aucune monnoye; car ils n'en ont nulle cognoissance ny usage; ains mettent, donnent & eschangent une chose pour une autre, en tout le pays de nos Sauvages.
Je ne puis obmettre aussi qu'ils pratiquent en quelques-uns de leurs villages, ce que nous appellons en France porter les mommons: car ils deffient & invitent les autres villes & villages de les venir voir, jouer avec, & gaigner leurs ustencilles, s'il escher, & cependant les festins ne manquent point: car pour la moindre occasion la chaudiere est tousjours preste, & particulierement en hyver, qui est le temps auquel principalement ils se festinent les uns les autres. Ils ayment la peinture, & y reussissent assez industrieusement, pour des personnes qui n'y ont point d'art ny d'instrumens propres, & font neantmoins des representations d'hommes, d'animaux, d'oyseaux & autres grotesques; tant en relief de pierres, bois & autres semblables matieres, qu'en platte peinturé sur leurs corps, qu'ils font non pour idolatrer, mais pour se contenter la veuë, embellir leurs Calumets & Petunoirs, & pour orner le devant de leurs Cabanes.
Pendant l'hyver, du filet que les femmes & filles ont filé, ils font des rets & fillets à pescher & prendre le poisson en esté, & mesme en hyver sous la glace à la ligne, ou à la seine, par le moyen des trous qu'ils y font en plusieurs endroits. Ils font aussi des flesches avec le cousteau fort droicte & longues, & n'ayans point de cousteaux, ils se servent de pierres trenchantes, & les empennent de plumes de queuës & d'aisles d'Aigles, par ce qu'icelles sont fermes & se portent bien en l'air: La poincte avec une colle forte de poisson ils y accommodent une pierre aceree, ou un os, ou des fers, que les François leur traictent. Ils font aussi des masses de bois pour la guerre, & des pavois qui couvrent presque tout le corps, & avec des boyaux ils font des cordes d'arcs & des raquettes, pour aller sur la neige, au bois & à la chasse.
Ils font aussi des voyages par terre, aussi bien que par mer, & les rivieres, & entreprendront (chose incroyable) d'aller dix, vingt, trente & quarante lieuës par les bois, sans porter aucun vivres sinon du petun & un fuzil, avec l'arc au poing, & le carquois sur le dos. S'ils sont pressez de la soif, & qu'ils n'ayent point d'eau, ils ont l'industrie de succer les arbres, particulierement les Fouteaux, d'où distile une douce & fort agreable liqueur, comme nous faisions aussi, au temps que les arbres estoient en seve. Mais lors qu'ils entreprennent des voyages en pays lointain, ils ne les font point pour l'ordinaire inconsiderement, & sans en avoir eu la permission des Chefs, lesquels en un conseil particulier ont accoustumé d'ordonner tous les ans, la quantité des hommes qui doivent partir de chaque ville ou village, pour ne les laisser desgarnis de gens de guerre, & quiconque voudroit partir autrement, le pourroit faire à toute rigueur; mais il seroit blasmé, & estimé fol & imprudent.
J'ay veu plusieurs Sauvages des villages circonvoysins, venir àQuieunonascayan, demander congé àOnoyotandi, frere du grand CapitaineAuoindaon, pour avoir la permission d'aller au Saguenay: car il se disoit Maistre & Superieur des chemins & rivieres qui y conduisent, s'entend jusques hors le pays des Hurons. De mesme il falloit avoir la permissiond'Auoindaonpour aller à Kebec, & comme chacun entend d'estre maistre en son pays, aussi ne laissent-ils passer aucun d'une autre Nation Sauvage par leur pays, pour aller à la traicte, sans estre recogneus & gratifiez de quelque present: ce qui se faict sans difficulté, autrement on leur pourroit donner de l'empeschement, & faire du desplaisir.
Sur l'hyver, lors que le poisson se retire sentant le froid, les Sauvages errans, comme sont les Canadiens, Algoumequins & autres, quittent les rives de la mer & des rivieres, & se cabanent dans les bois, là où ils sçavent qu'il y a de la proye. Pour nos Hurons, Honqueronons & peuples Sedentaires, ils ne quittent point leurs Cabanes, & ne transportent point leurs villes & villages, que (pour les raisons & causes que j'ay deduite ci-dessus au Chapitre sixiesme).
Lors qu'ils ont faim ils consultent l'Oracle, & apres ils s'en vont l'arc en main, & le carquois sur le dos, la part que leurOkileur a indiqué, ou ailleurs où ils pensent ne point perdre leur temps. Ils ont des chiens qui les suyvent, & nonobstant qu'ils ne jappent point; toutesfois ils sçavent fort bien descouvrir le giste de la beste qu'ils cherchent, laquelle estant trouvee ils la poursuyvent courageusement, & ne l'abandonnent jamais qu'ils ne l'aye terrasse, & enfin l'ayant navree à mort ils la font tant harceler par leurs chiens, qu'il faut qu'elle tombe. Lors ils luy ouvrent le ventre, baillent la curee aux chiens, festinent, & emportent le reste. Que si la beste, pressee de trop prés, rencontre une riviere, la mer ou un lac, elle s'eslance librement dedans: mais nos Sauvages agiles & dispos sont aussi tost apres avec leurs Canots, s'il s'y en trouve, & puis luy donnent le coup de la mort.
Leurs Canots sont de 8 à 9 pas de long & environ un pas, ou pas & demy de largeur par le milieu, & vont en diminuant par les deux bouts, comme la navette d'un Tessier, & ceux-là sont des plus grands qu'ils fassent; car ils en ont encore d'autres plus petits, desquels ils se servent selon l'occasion & la difficulté des voyages qu'ils ont à faire. Ils sont fort sujets à tourner, si on ne les sçait bien gouverner, comme estans faits d'escorce de Bouleau, renforcés par le dedans de petits cercles de Cedre blanc, bien proprement arrangez, & sont si léger qu'un homme en porte aysement un sur sa teste, ou sur son espaule, chacun peut porter la pesanteur d'une pippe, & plus ou moins, selon qu'il est grand. On faict aussi d'ordinaire par chacun jour, quant l'on est pressé, 25 ou 30 lieuës dans lesdicts Canots, pourveu qu'il n'y ait point de saut à passer, & qu'on aille au gré du vent & de l'eau: car ils vont d'une vitesse & legereté si grande, que je m'en estonnois, & ne pense pas que la poste peust aller plus viste, quand ils sont conduits par de bons Nageurs.
De mesme que les hommes ont leur exercice particulier, & sçavent ce qui est du devoir de l'homme, les femmes & filles aussi se maintiennent dans leur condition & font paisiblement leurs petits ouvrages, & les oeuvres serviles: elles travaillent ordinairement plus que les hommes, encore qu'elles n' y soient point forcees ny contraintes. Elles ont le soin de la cuisine & du mesnage, de semer & cueillir les bleds, faire les farines, accommoder le chanvre & les escorces, & de faire la provision de bois necessaire. E pour ce qu'il leur reste encore beaucoup de temps à perdre, elles l'employent à jouer, aller aux dances, & festins, à deviser & passer le temps, & faire tout ainsi comme il leur plaist du temps qu'elles ont de bon, qui n'est pas petit, veu mesmes qu'elles ne sont admises en plusieurs de leurs festins, ny en aucun ce leurs conseils, ny à faire leurs Cabanes & Canots, entre nos Hurons.
Elles ont l'invention de filer le chanvre sur leur cuisse, n'ayans pas l'usage de la quenouille & du fuseau, & de ce filet les hommes en lassent leurs rets & filets, comme j'ay dit. Elles pilent aussi le bled pour la cuisine, & en font rostir dans les cendres chaudes, puis en tirent la farine pour leurs marys, qui vont l'esté trafiquer en d'autres Nations esloignées. Elles font de la poterie, particulierement des pots tous ronds, sans ances & sans pieds, dans quoy elles font cuire leurs viandes, chair ou poisson. Quand l'hyver vient, elles font des nattes de joncs, dont elles garnissent les portes de leurs Cabanes, & en font d'autres pour s'asseoir dessus, le tout fait proprement. Les femmes des Cheveux Relevez mesmes, baillent des couleurs aux joncs, & font des compartimens d'ouvrages avec telle mesure qu'il n'y a que redire. Elles couroyent & addoucissent les peaux de Castor & d'Eslan, & autres, aussi bien que nous sçaurions faire icy, dequoy elles font leurs manteaux ou couvertures, & y peignent des passements & bigarures, qui ont fort bonne grace.
Elles font semblablement des paniers de jonc, & d'autres avec des escorces de Bouleaux pour mettre des fezoles, du bled & des pois, qu'ils appellentAcointa, de la chair, du poisson, & autres petites provisions: elles font aussi comme une espece de gibesiere de cuir, ou sac à petun, sur lesquels elles font des ouvrages dignes d'admiration, avec du poil de porc-espic, coloré de rouge, noir, blanc & bleu, qui sont les couleurs qu'elles sont si vives, que les nostres ne semblent point en approcher. Elle s'exercent aussi à faire des escuelles d'escorces, pour boire & manger, & mettre leurs viandes & menestres. De plus, les escharpes, carquans, & brasselets qu'elles & leurs hommes portent, sont de leur ouvrages: & nonobstant qu'elles ayent beaucoup plus d'occupation que les hommes lesquels tranchent du Gentil-homme entr'eux, & ne pensent qu'à la chasse, à la pesche ou à la guerre, encore ayment-elles communément leurs marys plus que ne font pas celles de deça: & s'ils estoient Chrestiens ce seroient des familles avec lesquelles Dieu se plairoit & demeureroit.
EUR coustume est, que chaque mesnage vit de ce qu'il pesche, chasse & seme, ayans autant de terre comme il leur est necessaire: car toutes les forests, prairies & terres non défrichées sont en commun, & est permis à un chacun d'en désfrischer & ensemencer autant qu'il veut, qu'il peut, & qu'il luy est necessaire; & cette terre ainsi défrichee demeure à la personne autant d'annees qu'il continue de la cultiver & s'en servir, & estant entierement abandonnee du maistre, s'en sert par apres qui veut, & non autrement. Ils les défrichent avec grand peine, pour n'avoir des instrument propres: ils coupent les arbres à la hauteur de deux ou trois pieds de terre, puis ils esmondent toutes les branches, qu'ils font brusler au pied d'iceux arbres pour les faire mourir, & par succession de temps en ostent les racines; puis les femmes nettoyent bien la terre entre les arbres & beschent de pas en pas une place ou fossé en rond, où ils sement à chacune 9 ou 10 grains de Maiz, qu'ils ont premierement choisi, trié & fait tremper quelques jours en l'eau, & continuent ainsi, jusques à ce qu'ils en ayent pour deux ou trois ans de provisions: soit par la crainte qu'il ne leur succede quelque mauvaise annee, ou bien pour l'aller traicter en d'autres Nations pour des pelleteries, ou autres choses qui leur font besoin, & tous les ans sement ainsi leur bled aux mesmes places & endroits, qu'ils rafraischissent avec leur petite pelle de bois, faicte en la forme d'une oreille, qui a un manche au bout; le reste de la terre n'est point labouré, ains seulement nettoyé des meschantes herbes: de sorte qu'il semble que ce soient tous chemins, tant ils sont soigneux de tenir tout net, ce qui estoit cause qu'allant par-fois seul de village à autre, je m'esgarois ordinairement dans ces champs de bled, plustost que dans les prairies & forests.
Le bled estant donc ainsi semé, à la façon que nous faisons les febves, d'un grain sort seulement un tuyau ou canne, & la canne rapporte deux ou trois espics, & chaque espic rend cent, deux cents, quelques fois 400 grains & y en a tel qui en rend plus. La canne croist à la hauteur de l'homme, & plus, & est fort grosse (il ne vient pas si bien & si haut, ny l'espic si gros, & le grain si bon en Canada ny en France que là.) Le grain meurit en quatre mois, & en de certains lieux en trois: apres ils le cueillent, & le lient par les fueilles retroussées en haut, & l'accomodent par pacquets, qu'ils pendent tous arrangez le long des Cabanes, de haut-en-bas, en des perches qu'ils accommodent en forme de ratelier, descendant jusqu'au bord devant l'establie, & tout cela est si proprement ajancé, qu'il semble que ce soient tapisseries rendues le long des Cabanes, & le grain estant bien sec & bon à serrer, les femmes & filles l'estrenent nettoyent & mettent dans leurs grandes cuves ou tonnes à ce destinees, & posees en leur porche, ou en quelque coin de leurs Cabanes.
Pour le manger en pain, ils font premierement un peu bouillir le grain en l'eau, puis l'essuyent, & le font un peu seigner: en apres ils le broyent, le paistrissent avec de l'eau tiede, & le font cuire sous la cendre chaude, enveloppé de fueilles de bled, & à faute de fueilles le lavent apres qu'il est cuit: s'ils ont des Fezole ils en font cuire dans un petit pot, & en meslent parmy la paste sans les escacher, ou bien des fraizes, des bluës, framboises, meures champestres, & autres petits fruicts secs & verts, pour luy donner goust & le rendre meilleur, car il est fort fade de soy, si on n'y mesle de ces petits ragousts. Ce pain, & toute autre sorte de biscuit que nous usons, ils l'appellentAndatayoni, excepté le pain mis & accommodé comme deux balles jointes ensembles, enveloppé entre des fueilles de bled d'Inde, puis bouilly & cuit en l'eau, & non sous la cendre, lequel ils appellent d'un nom particulierCoinkia. Ils font encore du pain d'une autre sorte, c'est qu'ils cueillent une quantité d'espics de bled, avant qu'il soit du tout sec et meur, puis les femmes, filles & enfans avec les dents en destachent les grains, qu'il rejettent par apres avec la bouche dans de grandes escuelles qu'elles tiennent aupres d'elles & puis on l'acheve de piler dans le grand Mortier: & pour ce que cette paste est fort molasse, il faut necessairement l'envelopper dans des fueilles pour la faire cuire sous les cendres à l'acccoustumée; ce pain masché est le plus estimé entr'eux, mais pour moy je n'en mangeois que par necessité & à contre-coeur, à cause que le bled avoit esté ainsi à demy masché, pilé & pestry avec les dents des femmes, filles & petits enfans.
Le pain de Maiz, & la Sagamité qui en est faicte, est de fort bonne substance, & m'estonnois de ce qu'elle nourrid si bien qu'elle faict: car pour ne boire que de l'eau en ce pays-là, & ne manger que fort peu souvent de ce pain, & encore plus rarement de la viande, n'usans presque que des seuls Sagamités, avec un bien peu de poisson, on ne laisse pas de se bien porter, & estre en bon poinct, pourveu qu'on en ais suffisamment, comme n'en manque point dans le pays; mais seulement en de longs voyages, où l'on souffre souvent de grandes necessitez.
Ils diversifient & accomodent en plusieurs façons leur bled pour le manger; car comme nous sommes curieux de diverses saulces pour contenter nostre appetit, aussi sont-ils soigneux de faire leur Menestre de diverses manieres, pour la trouver meilleure, & celle qui me sembloit la plus agreable, estoit la Neintahouy; puis l'Eschionque. La Neintahouy se faict en cette façon. Les femmes font rostir quantité d'espics de bled, avant qu'il soit entierement meur, les tenans appuyez contre un baston couché sur deux pierres devant le feu, & les retournant de costé & d'autre, jusqu'à ce qu'ils soient suffisamment rostis, ou pour avoir plustost faict, elles mettent & retirent de dedans un monceau de sable, pemierement bien eschauffé d'un bon feu qui aura esté faict dessus, puis en destachent les grains, & les font encore seicher au Soleil, & espandus sur des escorces, apres qu'i est assez sec ils les serrent dans un tonneau, avec le tiers ou le quart de leur Fezole, appeléeOgaressa, qu'ils meslent parmy; & quand ils en veulent manger ils le font bouillir ainsi entier en leur pot ou chaudiere, qu'ils appellentAnoc, avec un peu de viande ou de poisson, fraiz ou sec, s'ils en ont.
Pour faire de l'Eschionque, ils font griller dans les cendres de leur foyer, meslees de sable, quantité de bled sec, comme si c'estoient pois, puis ils pilent ce Maiz fort menu, & apres avec un petit vent d'escorce ils en tirent la fine fleur, & cela est l'Eschionque: cette farine se mange aussi bien seiche que cuite ne un pot, ou bien destrempee en eau, tiede ou froide. Quand on la veut faire cuire on la met dans le bouillon, où l'on aura premierement fait cuire quelque viande ou poisson qui y sera demincé, avec quantité de citrouille, si on veut, sinon dans le bouillon tout clair, & en telle quantité que la Sagamité en soit suffisamment espaisse, laquelle on remue continuellement avec une Espatule, par eux appelleeEstoqua, de peur qu'elle ne se tienne par morceaux; & incontinent apres qu'elle a un peu bouilly on la dresse dans les escuelles, avec un peu d'huile ou de graisse fondue par dessus, si l'on en a, & cette Sagamité est fort bonne, & rassasie grandement. Pour le gros de cette farine, qu'ils appellentAcointa, c'est à dire pois (car ils luy donnent le mesme nom qu'à nos pois) ils le font bouillir à part dans l'eau, avec du poisson, s'il y en a, puis le mangent. Ils font de mesme du bled qui, n'est point pilé; mais il est fort dur à cuire.
Pour la Sagamité ordinaire, qu'ils appellent Orrer, c'est du Maiz cru, mis en farine, sans en separer ny la leur ny le pois, qu'ils font bouillir assez clair, avec un peu de viande ou poisson, s'ils en ont, & y meslent aussi par-fois des citrouilles decouppees par morceaux, s'il en est la saison, & assez souvent rien du tout: de peur que la farine ne se tienne au fond du pot, ils la remuent souvent avec l'Estoqua puis le mangent; c'est le potage, la viande & le mets quotidien, & n'y a rien plus à attendre pour le repas; car lors mesme qu'ils ont quelque peu de viande ou poisson à départir entr'eux (ce qui arrive rarement excepté au temps de la chasse ou de la pesche) il est partagé, & mangé le premier auparavant le potage ou Sagamité.
Pour le Leindohy ou bled puant, ce sont grande quantité d'espys de bled, non encore tout sec & meur, pour estre plus susceptible à prendre odeur, que les femmes mettent en quelque mare ou eau puante, par l'espace de deux ou trois mois, au bout desquels elles les en retirent, & cela sert à faire des festins de grande importance, cuit comme laNeintahouy, & ainsi en mangent de grillé sous les cendres chaudes, lechans leurs doigts au maniement de ces espys puants, de mesme que si c'estoient canne de sucre, quoy que le goust & l'odeur en soit tres-puante, & infecte plus que ne sont les esgouts mesmes, & ce bled ainsi pourry n'estoit point ma viande, quelque estime qu'ils en fissent, ny ne maniois pas volontiers des doigts ny de la main, pour la mauvaise odeur qu'il y imprimoit & laissoit par plusieurs jours: aussi ne m'en presenterent ils plus, lors qu'ils eurent recogneu le dégoust que j'en avois. Ils font aussi pitance de glands, qu'ils font bouillir en plusieurs eauës pour en oster l'amertume, & les trouvois assez bons: ils mangent aussi d'aucunes fois d'une certaine escorce de bois crue, semblable au saulx, de laquelle j'ay mangé à l'imitation des Sauvages; mais pour des herbes ils n'en mangent point du tout, ny cuites ny crues, sinon de certaines racines qu'ils appellentsondhyararre, & autres semblables.
Auparavant l'arrivee des François au pays des Canadiens, & des autres peuples errans, tout leur meuble n'estoit que de bois, d'escorces ou de pierres, de ces pierres, ils en faisoient les haches & cousteaux, & du bois & l'escorce ils en fabriquoient toutes les autres ustenciles & pieces de mesnage, & mesme les chaudieres, bacs ou auges à faire cuire leur viande, laquelle ils faisoient cuire, ou plustost mortifier en cette maniere.
Ils faisoient chauffer & rougir quantité de graiz & cailloux dans un bon feu, puis les jettoient dans la chaudiere pleine d'eau, en laquelle estoit la viande ou le poisson à cuire, & à mesme temps les en retiroient, & en remettoient d'autres en leur place, & à succession de temps l'eau s'eschauffoit, & cuisoit ainsi aucunement la viande. Mais pour nos Hurons, & autres peuples & nations Sedentaires, ils avoient (comme ils ont encore) l'usage & l'industrie de faire des pots de terre, qu'ils cuisent en leur foyer, & sont fort bons, & ne se casse point au feu, encore qu'il n'y ait point d'eau dedans; mais ils ne peuvent aussi souffrir long-temps d'humidité & l'eau froide, qu'ils ne s'attendrissent & cassent, ou moindre heurt qu'on leur donne, autrement ils durent fort long temps. Les Sauvages les font, prenans de la terre propre, laquelle ils nettoyent & pétrissent tres-bien, y meslans parmy un peu de graiz, puis la masse estant reduite comme une boule, elles y font un trou avec le poing, qu'ils agrandissent toujours, en frappant par dedans avec une petite palette de bois, tant & si longtemps qu'il est necessaire pour les parfaire: ces pots sont faits sans pieds & sans ances, & tous ronds comme une boule, excepté la gueule qui sort un peu en dehors.
E grand Philosophe Platon cogonoissant le dommage que le vin apporte à l'homme, disoit qu'en partie les dieux l'avoient envoyé cà-bas pour faire punition des hommes, & prendre vengeance de leurs offences, les faisans (apres qu'ils sont yvres) tuer & occire l'un l'autre.
Quand quelqu'un de nos Hurons veut faire festin à ses amys, il les envoye inviter de bonne heure, comme l'on faict icy; mais personne ne s'excuse entr'eux, & tel sort d'un festin, qui du mesme pas s'en va à un autre; car ils rendroient un affront d'estre esconduits, s'il n'y avoit excuse vrayement legitime. Le monde estant invité, on met la chaudiere sur le feu, grande oou petite, selon le nombre des personnes qu'on doit avoir: tout estant cuit & prest à dresser, on va diligemment advertir ses gens de venir, leur disans à leur mode,Saconcheta, Saconcheta, c'est à dire, venez au festin, venez au festin (qui est un mot qui ne derive point pourtant du mot de festin, carAgochin, entr'eux, veud dire festin) lesquels s'y en vont à mesme temps, & y portent gravement chacun devant soy en leurs deux mains, leur escuelles & la cueillier dedans: que si c'estoient Algoumequins qui fissent le festin, les Hurons y porteroient chacun un peu de farine dans leurs escuelles, à raison que cesAquaniaquésen sont pauvres & disetteux. Entrans dans la Cabane, chacun s'assied sur les Nattes de costé & d'autres de la Cabane, les hommes au haut bout, & les femmes & enfans plus bas tout de suite. Estans entrez on dit les mots, apres lesquels il n'est loisible à personne d'y plus entrer; fust-il un des conviez ou non, ayans opinion que cela apportereoit mal-heur, ou empescheroit l'effect du festin, lequel est tousjours faict à quelque intention bonne ou mauvaise.
Les mots du festin sont,Nequarréla chaudiere est cuite (prononcez hautement & distinctement par le Maistre du festin, ou par un autre deputé par luy) tout le monde respond: Ho, & frappent du poing contreterre;Gaoninon Youry, il y a un chien de cuit: si c'est du cerf, ils disentSconoton Youry, & ainsi des autres viandes, nommant l'espece ou les choses qui sont dans la chaudiere, les unes apres les autres, & tous respondent Ho à chaque chose, puis frappent & donnent du poing contre terre, comme demonstrans & approuvans la valeur d'un tel festin: cela estant dicte, ceux qui doivent servir, vont de rang en rang prendre les escuelles d'un chacun, & les emplissent de brouet avec leurs grandes cueilliers, & recommencent & continuent tousjours à remplir, tant que la chaudiere soit vuide, il faut aussi que chacun mange ce qu'on luy donne, & s'il ne le peut, pour estre trop soul, il faut qu'il se rachete de quelque petit present envers le Maistre du festin, & avec cela il faut qu'il fasse achever de vuider son escuelle par un autre; tellement qu'il s'y en trouve qui ont le ventre si plein, qu'il ne peuvent presque plus respirer.
Apres que tout est faict, chacun se retire sans boire; car on n'en presente jamais si on n'en demande particulierement, ce qui arrive fort rarement; aussi ne mangent-ils rien de trop salé ou espicé, qui les pust provoquer à boire de l'eau, qu'ils ont pour toute boisson, ce qui est un grand bien pour eviter les dissolutions noises & querelles que le vin, ou autre boisson yvrante leur pourroit causer, comme à beaucoup de nos buveurs & yvrongnes: car ils ont cela par-dessus eux, qu'ils sont plus retenus & graves, avec un peu de superbe pourtant, vont aux festins d'un pas modeste, & representans des Magistrats, s'y comportent avec la mesme modestie & silence, & s'en retournent en leurs maisons & cabanes avec la mesme sagesse: de maniere que vous diriez voir en ces Messieurs là, les vieillards de l'ancienne Lacedemone, allans à leur brouet.
Ils font quelquefois des festins où l'on ne prend rien que du petun, avec leur pippe ou calumet, qu'ils appellentAnondahoin: & en d'autres où l'on ne mange rien que du pain ou fouasse pour tout mets, & pour l'ordinaire ce sont festins de songerie, ou qui ont esté ordonnez par le Medecin; les songes, resveries & ordonnances duquel sont tellement bien observees, qu'ils n'en obmettroient pas un seul iota: qu'ils n'en fassent toutes les façons, pour l'opinion & croyance qu'ils y ont. Aucunes fois il faut que tous ceux qui sont au festin soient à plusieurs pas l'un de l'autre, sans s'entre-toucher. Autres fois quand les festinez sortent, l'adieu & remerciement qu'ils doivent faire, est une laide grimace au Maistre du festin, ou au malade, à l'intention duquel, le festin aura esté faict. A d'autres, il ne leur est permis de lascher du vent 24 heures, dans lequel temps s'ils faisoient au contraire, ils se persuaderoient qu'ils mourroient, tant ils sont ridicules & superstitieux à leurs songes; quoy qu'ils mangent del'Andataroni, c'est à dire fouasse ou galette, qui sont choses fort venteuses. Quelquesfois il faut qu'apres qu'ils sont bien saoulx, & ont le ventre bien plein, qu'ils rende gorge, & revomissent aupres d'eux tout ce qu'ils ont mangé, ce qu'ils font facilement. Ils en font de tant d'autres sortes & de si impertinents, que cela seroit ennuyeux à lire, & trop-long à escrire; c'est pourquoy je m'en deporte, & me contente de ce que j'en ay escrit, pour contenter aucunement les plus curieux des ceremonies estrangeres.
De quelque animal que se fasse le festin, la teste entiere est tousjours donnee & presentee au principal Capitaine, ou à un autre des plus vaillans de la trouppe, à la volonté du Maistre de festin, pour tesmoigner que la vaillance & la vertu sont en estime; comme nous remarquons chez Homere aux festins des Heros, qu'on leur envoyoit quelque piece de boeuf pour honorer leur vertu, ce qui semble estre un tesmoignage tiré de la Nature, puisque ce que nous trouvons avoir esté pratiqué és festins solennels des Grecs, peuples polis, se rencontre en ces Sauvages, par l'inclination de la Nature, sans cette politesse.
Pour les autres conviez, qui sont de moindre consideration, si la beste est grosse, comme d'un Ours, d'un Eslan, d'un Esturgeon, ou bien de quelque homme de leurs ennemis, chacun a un morceau du corps, & le reste est demincé dans le brouet pour le rendre meilleur. C'est aussi la coustume que celuy qui faict le festin ne mange point pendant iceluy; ains petune, chante, ou entretient la compagnie de quelques discours: J'y en ay veu quelques-uns manger, contre leur coustume, mais pas souvent.
Et pour dresser la jeunesse à l'exercice des armes, & les rendre recommandables par le courage & la prouesse qu'ils estiment grandement, ils ont accoustumé de faire des festins de guerre, & de resjouyssance, ausquels les vieillards mesmes, & les jeunes hommes à leur exemple, les uns apres les autres, ayans une hache en main, ou quelqu'autre instrument de guerre, font des merveilles de s'escrimer & combattre d'un bout à l'autre de la place où se faict le festin, comme si en effect ils estoient aux prises avec l'ennemy: & pour s'exciter & esmouvoir encore d'avantage à cet exercice, fair voir que dans l'occasion ils ne manqueroient pas de courage; ils chantent d'un ton menaçant & furieux, des injures, imprecations & menaces contre leurs ennemis, & se promettent une entiere victoire sur eux. Si c'est un festin de victoire & de resjouyssance, ils chantent d'un ton plus doux & agreable, les louanges de leurs braves Capitaines qui ont bien tué de leurs ennemis, puis se rassoient, & un autre prend la place, jusqu'à la fin du festin.
OS Sauvages, & generalement tous les peuples des Indes Occidentales, ont de tout temps l'usage des dances; mais ils l'ont à quatre fins: ou pour agréer à leurs Demons, qu'ils pensent leur faire du bien, ou pour faire feste à quelqu'un, ou pour se resjouyr de quelque signalee victoire, ou pour prevenir & guerir les maladies & infirmitez qui leur arrivent.
Lors qu'ils se doit faire quelques dances, nuds, ou couvert de leurs brayers, selon qu'aura songé le malade, ou ordonné le Medecin, ou les Capitaines du lieu; le cry se faict par toutes les rues de la ville ou du village, advertissant & invitant les jeunes gent de s'y porter au bout & heure ordonnez; le mieux marachié & paré qu'il leur sera possible, ou en la maniere qu'il aura esté ordonné, & qu'ils prennent courage, que c'est pour une telle intention, nommant le sujet de la dance: ceux des villages circonvoysins ont le mesme advertissement, et sont aussi priez de s'y trouver, comme ils font à la volonté d'un chacun: car l'on n'y contraint personne.
Cependant on dispose une des plus grandes Cabanes du lieu, & là estans tous arrivez, ceux qui ne sont là que pour estre spectateurs, comme les vieillards, les vieilles femmes & les enfans se tiennent assis sur les nattes contre les establies, & les autres au-dessus, du long de la Cabane, puis deux Capitaines estans debout, chacun une Tortue en la main (de celles qui servent à chanter & souffler les malades) chantent ainsi au milieu de la dance, une chanson, à laquelle ils accordent le son de leur Tortue; puis estant finie ils font tous une grande acclamation disans, Hé é é é, puis en recommencent une autre, ou repetent la mesme, jusques au nombre de reprises qui auront esté ordonnees, & n'y a que ces deux Capitaines qui chantent, tout le reste dit seulement, Het, het, het, comme quelqu'un qui aspire avec vehemence: & puis tousjours à la fin de chaque chanson une haute & longue acclamation, disans H é é é é.
Toutes ces dances se font en rond, du moins en ovalle, selon la longueur & largeur des Cabanes; mais les danseurs ne se tiennent point par la main comme par deçà, ains ils sont tous les poings fermez: les filles les tiennent l'un sur l'autre, esloignez de leur estomach, & les hommes les tiennent aussi fermez, eslevez en l'air, & de toute autre façon, en la maniere d'un homme qui menace, avec mouvement & du corps & des pieds, levans l'un & puis l'autre, desquels ils frappent contre terre à la cadence des chansons, & s'eslevans comme en demy-sauts, & les filles branslans tout le corps, & les pieds de mesmes, se retournent au de quatre ou cinq petit pas, vers celuy ou celle que les suit, pour luy faire la reverence d'un hochement de teste. Et ceux ou celles qui se démeinent le mieux, y font plus à propos toutes les petites chimagrees, sont estimez entr'eux les meilleurs danceurs, c'est pourquoy ils ne s'y espargnent pas.
Ces dances durent ordinairement une, deux, & trois apres-disnees, & pour n'y recevoir d'empeschement à y bien faire leur devoir, quoy que ce soit au plus fort de l'hyver, ils n'y portent jamais autres vestemens ou couvertures que leurs brayers, pour couvrir leur nudité, si ainsi il est permis, comme il l'est ordinairement, sinon que pour quelqu'autre sujet il soit ordonné de les mettre bas, n'oublians neantmoins jamais leurs colliers, oreillettes & brasselets, & de se peinturer parfois comme au cas pareil les homme se parent de colliers, plumes peintures & autres fatras, dont j'en ay veu estre accommodez en Mascarades ou Caresme-prenans, ayans une peau d'Ours qui leur couvroit tout le corps, les oreilles dressees au bout de la teste, & la face couverte, excepté les yeux, & ceux-cy ne servoient que de portiers ou bouffons, & ne se mesloient dans la dance que par intervalle, à cause qu'ils estoient destinez à autre chose. Je vis un jour un de ces boufons entrer processionnellement dans la Cabane où se devoit faire la dance, avec tous ceux qui estoient de la feste, lequel portant sur ses espaules un grand chien lié & garrotté par les pattes & le museau, le prit par les deux jambes de derriere au milieu de la Cabane; & le rua contre terre par plusieurs fois, jusqu'à que qu'estant mort il le fist prendre par un autre, qui l'alla apprester dans une autre Cabane pour le festin, à l'issue de la dance.
Si la dance est ordonnee pour un malade, à la troisiesme ou derniere apres-disnee, s'ils est trouvé expedient, ou ordonne par le Loki, elle y est portee, & en l'une des reprises du tour de chanson on la porte, on la seconde on la faict un peu marcher & dancer, la soustenant sous les bras: & à la troisiesme, si la force luy peut permettre, ils la font un peu dancer d'elle-mesme, sans ayde de personne, luy cirant cependant toujours a pleine teste,Etsagone outschonne, achieteq anatetsence; c'est à dire: prend courage femme, & tu seras demain guerie, & apres les dances finies ceux qui sont destinés pour le festin y vont, & les autres s'en retournent en leurs maisons.
Il se fit un jour une dance de tous les jeunes hommes, femmes & filles toutes nues en la presence d'une malade, à laquelle il fallut (traict que je ne sçay comment excuser, ou passer sous silence) qu'un de ces jeunes hommes luy pissait dans la bouche, & qu'elle avallaist & beust cette eau, ce qu'elle fit avec un grand courage, esperant en recevoir guerison: car elle mesme desira que le tout se fit de la sorte, pour accomplir & ne rien obmettre du songe qu'elle en avoit eu: que si pendant leur songe ou resverie il leur vient encore en la pensee qu'il faut qu'on leur fasse present D'un chien noir ou blanc, ou d'un grand poisson pour festiner, ou bien de quelque chose à autre usage, à mesme temps le cry en est faict par toute la ville, afin que si quelqu'un a une telle chose qu'on specifie, qu'il en fasse present à une telle malade, pour le recouvrement de sa santé: ils sont si secourables qu'ils ne manquent point de la trouver, bien que la chose soit de valeur ou d'importance entr'eux; aymans mieux souffrir & avoir disette des choses que de manquer au besoin à un malade; & pour exemple, le Pere Joseph avoit donné un chat à un grand Capitaine: comme un present tres-rare (car ils n'ont point de ces animaux). Il arriva qu'une malade songea que si on luy avoit donné ce chat qu'elle seroit bien-tost guerie. Ce Capitaine en fut adverty, qui aussi tost luy envoya son chat bien qu'il l'aymast grandement, & sa fille encore plus, laquelle se voyant privée de cet animal, qu'elle aymoit passionnément, en tombe malade, & meurt de regret, ne pouvant vaincre & surmonter son affection, bien qu'elle ne voulust manquer au secours & ayde de son prochain. Trouvons beaucoup de Chrestiens qui vueillent ainsi s'incommoder pour le service des autres, & nous en louerons Dieu.
Pour recouvrer nostre dé à coudre, qui nous avoit esté desrobé par un jeune garçon, qui depuis le donna à une fille, je fus au lieu où se passoient les dances, & ne manquay point de l'y remarquer, & le r'avoir de la fille qui l'avoit pendu à sa ceinture, avec ses autres matachias, & en attendant l'issue de la dance, je me fis repeter par un Sauvage une des chansons qui s'y disoient, dont en voicy une partie que j'ay icy escrite.