CHAPITRE XXI.

mesme temps que quelqu'un est decedé, l'on enveloppe son corps un peu revesti, dans sa plus belle robe, puis on le pose sur la natte où il est mort, tousjours accompagné de quelqu'un, jusques à l'heure qu'il est porté aux chasses. Cependant tous ses parens & amis, tant du lieu que des autres bourgs & villages sont advertis de cette mort, & priez de se trouver au convoy. Le Capitaine de la Police de son costé, faict ce qui est de sa charge: car incontinent qu'il est adverty de ce trespas, luy, ou son Assesseur pour luy, en faict le cry par tout le bourg, & prie chacun disant: Prenez tous courage,Etsagon, Etsagon, & faictes tous festin ou mieux qu'il vous sera possible, pour un tel ou telle qui est decedee. Alors chacun en particulier s'employe à faire un festin le plus excellent qu'il peut, & de ce qu'ils peuvent, puis ils le departent & l'envoyent à tous leurs parens & amis, sans en rien reserver pour eux, & ce festin est appelléAgochin atiskein, le festin des ames. Il y a des Nations lesquelles faisans de ces festins; font aussi une part au deffunct, qu'ils jettent dans le feu; mais je ne me suis point informé de nos Hurons s'ils en font aussi une part au mort, & ce qu'elle devient, d'autant que cela est de peu d'importance: nous pouvons assez bien cognoistre & conjecturer, par ce que je viens de dire, la facilité qu'il y a de leur persuader les prieres aumosnes & bonnes oeuvres pour les ames des deffuncts.

Les Essedons, Scythes d'Asie, celebroient les funerailles de leur pere & mere avec chants de joye. Les thraciens ensevelissoient leurs morts en se resjouyssans, d'autant (comme ils disoient) qu'ils estoient partis du mal, & arrivez à la beatitude: mais nos Hurons ensevelissent les leurs en pleurs & tristesse, neantmoins tellement moderees & reglees au niveau de la raison, qu'il semble que ce pauvre peuple aye un absolu pouvoir sur ses larmes & sur ses sentimens; de maniere qu'ils ne leur donnent cours que dans l'obeyssance, & ne les arrestent que par la mesme obeyssance.

Avant que le corps du deffunct sorte de la Cabane, toutes les femmes & fille là presentes, y font les pleurs & lamentations ordinaires, lesquelles ne les commencent ny ne finissent jamais (comme je viens de dire) que par le commandement du Capitaine ou Maistre des ceremonies. Le commandement & l'advertissement donné, toutes unanimement commencent à pelurer, & se lamentent à bon escient, & les femmes & filles petites & grandes (& non jamais les hommes, qui demonstrent seulement une mine & contenance morne & triste, le reste la teste panchante sur leurs genouils) & pour plus facilement s'esmouvoir & s'y exciter, elles repetent tous leurs parens & amis deffuncts, disans. Et mon pere est mort, & mere est morte, & mon cousin est mort, & ainsi des autres, & toutes fondent en larmes; sinon les petites filles qui en font plus de semblant qu'elles n'en ont d'envie, pour n'estre encore capable de ces sentimens. Ayans suffisamment pleuré, le Capitaine leur crie, c'est assez, cessez de pleurer, & toutes cessent.

Or pour montrer combien il leur est facile de pleurer, par ces ressouvenirs & repetitions de leurs parens & amis decedez, les Hurons & Huronnes souffrent assez patiemment toutes sortes d'injure: mais quand on vient à toucher cette corde, & qu'on leur reproche que quelqu'un de leurs parens est mort, ils sortent alors aysement hors des gonds & perdent patience de cholere & fascherie, que leur apporte cause ce ressouvenir, & feroient enfin un mauvais party à qui leur reprocheroit: & c'est en cela, & non en autre chose, que je leur ay veu quelques fois perdre patience.

Au jour & à l'heure assignee pour l'enterrement, chacun se range dedans & dehors la Cabane pour y assister: on met le corps sur un brancart ou civiere couvert d'une peau, puis tous les parens & amis, avec un grand concours de peuple, accompagnent ce corps jusques au Cimetiere, qui est ordinairement à une portee d'arquebuze loin du bourg, où estans tous arrivez, chacun se tient en silence, les uns debout, les autres assis, selon qu'il leur plaist, pendant qu'on esleve le corps en haut, & qu'on l'accommode dans sa chasse, faicte & disposee exprez pour luy; car chacun corps est mis dans une chasse à part. Elle est faicte de grosse escorce, eslevee sur quatre gros piliers de bois un peu peinturez, de la hauteur de neuf ou dix pieds, ou environ: ce que je conjecture, en ce qu'eslevant ma main, je ne pouvois toucher aux chasses qu'à plus d'un pied ou deux prez. Le corps y estant posé, avec la galette, l'huile, haches & autre chose qu'on y veut mettre, on la referme, puis de dessus on jette deux bastons ronds, chacun de la longueur d'un pied, & gros un peu moins que le bras; l'un d'un costé pour les jeunes hommes, & l'autre de l'autre, pour les filles: (je n'ay point veu faire cette ceremonie de jetter les deux bastons en tous les enterremens; mais à quelques-uns), & ils se mettent apres comme lyons, à qui les aura, & les pourra eslever en l'air de la main, pour gaigner un certain prix, & m'estonnois grandement que la violence qu'ils apportoient pour arracher ce baston de la main des uns & des autres, se veautrans, & culbutans contre terre, ne les estouffoit, tant les filles de leur costé, que les garçons du leur.

Or pendant que toutes ces ceremonies s'observent, il y a d'un autre costé un Officier monté sur un tronc d'arbre que reçoit des presens que plusieurs personnes font, pour essuyer les larmes de la vesve, ou plus proche parente du deffunct: à chaque chose qu'il reçoit, il l'esleve en l'air, pour estre veue de tous, et dict: Voilà une telle chose qu'un tel ou une telle a donnee pour essuyer les larmes d'une telle, puis il se baisse, & luy met entre les mains: tout estant achevé chacun s'en retourne d'où il est venu, avec la mesme modestie & silence. J'ay veu en quelque lieu d'autres corps mis en terre (mais fort peu) sur lesquels il y avoit une Cabane ou Chasse d'escorce dressee, & à l'entour une haye en rond, faicte avec des pieus fichez en terre, de peur des chiens ou bestes sauvages, ou par honneur, & pour la reverence des deffuncts.

Les Canadiens, Montagnets, Algoumequins & autres peuples errans, font quelqu'autre particuliere ceremonie envers les corps des deffucnts: car ils n'ont desja point de Cimetiere commun & arresté; ains ensevelissent & enterrent ordinairement les corps de leurs parent deffuncts parmy les bois, proche de quelque gros arbre, ou autre marque, pour en recognoistre le lieu & avec ces corps enterrent aussi leurs meubles, peaux, chaudieres, escuelles cueilliers & autres choses du deffunct, avec son arc & ses flesches, si c'est un homme, puis mettent des escorces & grosses busches par-dessus, & de la terre apres, pour en oster la cognoissance aux Estrangers. Et faut noter qu'on ne sçauroit en rien tant les offencer, qu'à fouiller & desrober dans les sepulchres de leurs parens, & qu si on y estoit trouvé, on n'en pourroit pas moins attendre qu'une mort tres cruelle & rigoureuse, & pour tesmoigner encore l'affection & reverence qu'ils ont aux os de leurs parens: si le feu se prenoit en leur village & en leur cimetiere, ils corroient premierement esteindre celuy du cimetiere, & puis celuy du village.

Entre quelque Nation de nos Sauvages, ils ont accoustumé de se peindre le visage de noir à la mort de leurs parens & amis, qui est un signe de deuil: ils peindent aussi le visage du deffunct, & l'enjolivent matachias, plumes & autres bagatelles, & s'il est mort en guerre, le Capitaine faict une Harangue en maniere d'Oraison funebre, en la presence du corps, incitant & exhortant l'assemblee, sur la mort du deffunct, de prendre vengeance d'une telle meschanceté, & de faire la guerre à ses ennemis, le plus promptement que faire se pourra, afin que un si grand mal ne demeure point impuny, & qu'une autre fois on n'aye point la hardiesse de leur courir sus.

Les Attinoindarons font des Resurrections des morts, principalement des personnes qui ont bien merité de la patrie par leurs signalez services, & ce que la memoire des hommes illustres & valeureux revive en quelque façon en autruy. Ils font donc des assemblees à cet effect, & tiennent des conseils, ausquels ils en eslisent un d'entr'eux, qui aye les mesmes vertus & qualitez (s'il se peut) de celuy qu'ils veulent ressusciter, ou du moins qu'il soit d'une vie irreprochable parmy un peuple Sauvage.

Voulans donc proceder à la Resurrection, ils se levent tous debout, excepté celuy qui doit ressusciter, auquels ils imposent le nom du deffunct, & baissans tous la main jusques bien bas, feignent le relever de terre: voulans dire par là qu'ils tirent du tombeau ce grand personnage deffunct, & le remettent en vie en la personne de cet autre qui se leve debout, & (apres les grandes acclamations du peuple) il reçoit les presens que les assistans luy offrent, lesquels le congratulent encore de plusieurs festins, & le tiennent desormais pour le deffunct qu'il represente; & par ainsi jamais la memoire des gens de bien, & des bons & valeureux Capitaines ne meurt point entr'eux.

E dix en dix ans, ou environ, nos Sauvages, & autres peuples Sedentaires, font la grande feste ou ceremonie des Morts, en l'une de leurs villes ou villages, comme il aura esté conclu & ordonné par un conseil general de tous ceux du pays (car les os des deffuncts ne sont ensevelis en particulier que pour un temps) & la font encore annoncer aux autres Nations circonvoysines, afin que ceux qui y ont esleu la sepulture des os de leurs parens les y portent, & les autres qui y veulent venir par devotion, y honorent la feste de leur presence: car tous y sont les biens venus & festinez pendant quelques jours que dure la ceremonie, où 'on ne voit que chaudieres sur le feu, festins & dances continuelles, qui faict qu'il s'y trouve une infinité de bonde qui y aborde de toutes parts.

Les femmes qui ont à y apporter les os de leurs parens, les prennent aux cimetieres: que si les chairs ne sont pas du tout consommées, elles les nettoyent & en tirent les os qu'elles lavent, & enveloppent de beaux Castors neufs, & de Rassade & Colliers de Pourceleines, que les parens & amis contribuent & donnent, disans Tien, voyla ce que je donne pour les os de mon pere, de ma mere, de mon oncle, cousin ou autre parent, & les ayans mis dans un sac neuf, ils les portent sur leur dos, & ornent encore le dessus du sac de quantité de petites parures, de coliers, brasselets & autre enjolivemens. Puis les pelleteries, haches, chaudieres & autres choses qu'ils estiment de valeur, avec quantité de vivres se portent aussi au lieu destiné, & là estans tous assemblez, ils mettent les vivres en un lieu, pour estre employez aux festins qui sont de fort grands fraiz entr'eux, puis pendent proprement par les Cabanes de leurs hostes, tous leurs sacs & leurs pelleteries, en attendant le jour auquel tout doit estre ensevely dans la terre.

La fosse se fait hors de la ville, fort grande & profonde, capable de contenir tous els os, meubles & pelleteries dediees pour les deffuncts. On y dresse un eschaffaut haut eslevé sur le bord, auquel on porte tous les sacs d'os, puis on tend la fosse par tout au fonds & aux costez de peaux & robes de Castors neufves, puis y font un lict de haches, en apres de chaudieres, rassades, coliers, & brasselets de Pourceleine, & autres choses qui ont esté donnees par les parens & amis. Cela faict, du haut de l'eschaffaut les Capitaines vuident & versent tous les os des sacs dans la fosse parmy la marchandise, lesquels ils couvrent encore d'autres peaux neuves, puis d'escorces, & apres rejettent la terre par dessus, & des grosses pieces de bois; & par honneur ils fichent en terre des piliers de de bois tout à l'entour de la fosse, & font une couverture par dessus, qui dure autant qu'elle peut, puis festinent derechef, & prennent congé l'un de l'autre, & s'en retournent d'où ils sont venus, bien joyeux & contens que les ames de leurs parens & amis auront bien dequoy butiner, & le faire riche ce jour-là en l'autre vie.

Chrestiens, r'entrons un peu en nous-mesmes, & voyons si nos ferveurs sont aussi grandes envers les ames de nos parens detenues dans les prisons de Dieu, que celles des pauvres Sauvages envers les ames de leurs semblables deffuncts, & nous trouverons que leurs ferveurs surpassent les nostres, & qu'ils ont plus d'amour l'un pour l'autre, & en la vie & apres la mort, que nous, qui nous disons plus sages, & le sommes moin en effect, parlant de la fidelité & de l'amitié simplement: Car il est question de donner l'aumosne, ou faire quelqu'autre oeuvre pieuse pour les vivans ou deffuncts, c'est souvent avec tant de peine & de repugnance, qu'il semble à plusieurs qu'on leur arrache les entrailles du ventre, tant ils ont de difficulté à bien faire, au contraire de nos Hurons & autres peuples Sauvages, lesquels font leurs presens, & donnent leurs aumosnes pour les vivans & pour les morts, avec tant de gayeté & si librement, que vous diriez à les voir qu'ils n'ont rien plus en recommandation, que de faire du bien, & assister ceux qui sont en necessité, & particulierement aux ames de leurs parens & amis deffuncts, ausquels ils donnent le plus beau & meilleur qu'ils ont, & s'en incommodent quelques-fois grandement, & y a telle personne qui donne presque tout ce qu'il a pour les os de celuy ou celle qu'il a aymée & cherie en cette vie, & ayme encore pares la mort: tesmoinOngyata, qui pour avoir donné & enfermé avec le corps de sa deffuncte femme (sans nostre sceu) presque tout ce qu'il avoit, en demeurans tres-pauvre, & incommodé, & s'en resjouyssoit encore, sous l'esperance que sa deffuncte femme en seroit mieux accommodee en l'autre vie.

Or par le moyen de ces ceremonies & assemblees, ils contractent une nouvelle amitié & union entr'eux, disans: Que tout ainsi que les os de leurs parens & amis deffuncts sont assemblez & unis en un mesme lieu, de mesme aussi qu'ils devoient durant leur vie, vivre tous ensemblement en une mesme unité & concorde, comme bons parens & amis, sans s'en pouvoir à jamais separer ou distraire pour aucun desservice ou disgrace, comme en effect ils font.

Remierement, je commenceray par l'Oyseau le plus beau, le plus rare, & plus petit qui soit, peut-estre, au monde qui est le Vicilin, ou Oyseau-mouche, que les Indiens appellent en leur langue Ressuscité. Cet oyseau, en corps, n'est pas plus gros qu'un grillon, il a le bec long & tres-delié, de la grosseur de la poincte d'une aiguille, & ses cuisses & ses pieds aussi menus que la ligne d'une escriture; l'on a autrefois pezé son nid avec les oyseaux, & trouvé qu'il ne pèze d'avantage de vingt-quatre grains, il se nourrit de la rosee & de l'odeur des fleurs sans se poser sur icelles, mais seulement en voltigeant per dessus. Sa plume est aussi déliee que duvet & est tres-plaisante & belle à voir pour la diversité de ses couleurs. Cet oyseau (à ce qu'on dit) se meurt, ou pour mieux dire s'endort, au mois d'Octobre, demeurant attaché à quelque petite branchette d'arbre par les pieds, & se réveille au mois d'Avril, que les fleurs sont en abondance, & quelques fois plus tard, & pour cette cause est appellé en langue Mexicaine, Ressuscité: Il en vient quantité en nostre jardin de Kebec, lors que les fleurs, & les poids y sont fleuris, & prenois plaisir de les y voir, mais ils vont si viste, que n'estoit qu'on en peut par fois approcher de fort prez, à peine les prendroit-on pour oyseaux, ains pour papillons; mais y prenant barde de prez, on les discerne & recognoist-on à leur bec, à leurs aisles, plumes, & à tout le reste de leur petit corps bien formé. Ils sont fort difficiles à prendre, à cause de leur petitesse, & pour n'avoir aucun repos: mais quand on les veut avoir, il se faut approcher des fleurs & se tenir coy, avec une longue poignee de verges, de laquelle il les faut frapper, si on peut, & c'est l'invention & la maniere la plus aysee pour les prendre. Nos Religieux en avoient un en vie, enfermé dans un coffre; mais il ne faisoit que bourdonner là dedans, & quelques jours apres il mourut n'y ayant moyen aucun de le pouvoir nourir ny conserver long-temps en vie.

Il venoit aussi quantité de Chardonnerets manger les semences & graines de nostre jardin, leur chant me sembloit plu doux & agreable que de ceux d'icy, & mesme leur plumage plus beau & beaucoup mieux doré, ce qui me donnoit la curiosité de les contempler souvent, & louer Dieu en leur beauté & doux ramage. Il y a une autre espece d'oyseau un peu plus gros qu'un Moyneau, qui a le plumage entierement blanc, & le chant duquel n'est point à mespriser, il se nourrist aussi en cage comme le Chardonneret. Les Gays que nous avons veus aux Hurons, qu'ils appellentTintian, sont plus petits presque de la moitié, que ceux que nous avons par deçà, & d'un plumage aussi beaucoup plus beau.

Ils ont aussi des oyseaux de plumage entierement rouge ou incarnat, qu'ils appellentStinondoa, & d'autres qui n'ont que le col & la teste rouge & incarnat, & tout le reste d'un tres-beau blanc & noir: ils sont de la grosseur d'un Merle, & se nommentOnaiera: un Sauvage m'en donna un en vie un peu avant que partir, mais il n'y a eu moyen de l'apporter icy, non plus que quatre autres d'une autre espece, & un peu plus grosset, lesquels avoient par tout sous le ventre, sous la gorge & sous les ailes, des Soleils bien faits de diverses couleurs, & le reste du corps estoit d'un jaune meslé de gris. J'eusse bien desiré d'en pouvoir apporter en vie par deçà, pour la beauté & rareté que j'y trouvois, mais il n'y avoit aucun moyen pour le tres penible & long chemin qu'il y a des Hurons en Canada, & de Canada en France. J'y vis aussi plusieurs autres especes d'oyseaux qu'il me semble n'avoir point veus ailleurs; mais comme je ne me suis point informé des noms, & que la chose en soy est d'assez petite consequence, je me contente d'admirer & louer Dieu, qu'en toute contrée il y a quelque chose de particulier qui ne se trouve point en d'autres.

Il y a encore quantité d'Aigles, qu'ils appellent en leur langueSondaqua; elles font leurs nids ordinairement sur le bord des eaues, ou de quelque precipice, tout au coupeau des plus hauts arbres ou rochers: de sorte qu'elles sont fort difficiles à avoir & desnicher; nous en desnichasmes neantmoins plusieurs nids, mais nous n'y trouvasmes en aucun plus d'un ou deux Aiglons: j'en pensois nourrir quelques uns lors que nous estions sur le chemin des hurons à Kebec: mais tant pour estre trop lourds à porter, que pour ne pouvoir fournir au poisson qu'il leur falloit (n'ayant autre chose à leur donner) nous en fismes chaudiere, & les trouvasmes tres bons car ils estoient encores jeunes & tendres. Mes Sauvages me vouloient aussi desnicher des oyseaux de proye, qu'ils appellentSethonat antaque, d'un nid qui estoit sur un grand arbre assez proche de la riviere, desquels ils faisoient grand estat, maos je les en remerciay, & ne voulus point qu'ils en prissent la peine; neantmoins je m'en suis repenty du depuis, car il pouvoit estre que ce fussent Vautours. En quelque contree, & particulierement du costé des Petuneux, il y a des Coqs, & poulles d'Inde, qu'ils appellentOndectontaque, elles ne sont point domestiques, ains errantes & champestres. Le gendre du grand Capitaine de nostre bourg en poursuyvit une fort long-temps proche de nostre Cabane, mais il ne la peut attraper: car bien que ces poulles d'Inde soient lourdes & massives, elles volent & se sauvent neantmoins bien d'arbre en arbre, & par ce moyen evitent la flesche. Si les Sauvages se vouloient donner la peine d'en nourrir des jeunes ils les rendroient domestiques aussi bien qu'icy, comme aussi des Outardes ou Oyes sauvages, qu'ils appellentAhonque, car il y en a quantité dans le pays: mais ils ne veulent nourrir que des Chiens, & par sois des jeunes Ours, desquels ils font des festins d'importance, car la chair en est fort bonne, & pour en cheoir les engraissent sans incommodité & danger d'avoir de leurs dents ou de leurs pattes, ils les enferment au milieu de leurs Cabanes, dans une petite tour ronde faite avec des peaux fichez en terre, & là leur donnent à manger des restes des Sagamitez.

En la saison les champs sont tous couverts de Grues ouTochingo, qui viennent manger leurs bleds quant ils les sement, & quand ils sont prests à moissonner: de mesme en font les Outardes & les Corbeaux, qu'ils appellentOraquan, ils nous en faisoient par-fois de grandes plaintes, & nous demandoient le moyen d'y remedier: mais c'estoit une chose bien difficile à faire: ils tuent de ces Grues & Outardes avec leurs flesches, mais ils rencontrent peu souvent, pource que si ces gros oyseaux n'ont pas les aisles rompues, ou ne sont frappez à la mort, ils emportent aysement la flesche dans la playe & guerissent avec le temps, ainsi que nos Religieux de Canada l'ont veu par experience d'une Grue prise à Kebec, qui avoit esté frappée d'une flesche Huronne trois cens lieuës au delà, & trouverent sur sa croupe la playe guerie, & le bout de la flesche avec la pierre enfermee dedans. Ils en prennent aussi quelque-fois avec des colets; mais pour des Corbeaux s'ils en tuent, ils n'en mangent point la chair bien que si j'eusse peu en attraper my-mesme, je n'eusse fait aucune difficulté d'en manger.

Ils ont des Perdrix blanches & grises, nomméesAcoissan, & une infinité de Tourterelles, qu'ils appellentOrictey, qui se nourrissent en partie de glands, qu'elles avallent facilement entiers, & en partie d'autre chose. Il y a aussi quantité de Canards, appellezTaron, & de toutes autres sortes & especes de gibiers, que l'on a en Canada: mais pour des Cines, qu'ils appellentHurhey, il y en a principalement vers les Epicerinys. Les Mousquites & Maringuins, que nous appellons icy coufins, & nos HuronsYachiey, à cause que leur païs est découvert, & pour la pluspart deserté, il y en a peu par la champagne mais par les forests, principalement dans les Sapiniers, il y en en Esté presqu'autant qu'en la Province de Canada, engendrez de la pourriture & poussiere des bois tombez dés longtemps.

Nos Sauvages ont aussi assez souvent dans leur pays des oyseaux de proye, Aigles, Ducs, Faucons, Tiercelets, Espreviers & autres: mais ils n'ont l'usage ny l'industrie de les dresser, & par ainsi perdent beaucoup de bon gibier, n'ayans aucun moyen de l'avoir qu'avec l'arc ou la flesche. Mais la plus grande abondance se retrouve en certaines Isles dans la mer douce, où il y en a telle quantité; sçavoir, de Canards, Margaux, Roquettes, Outardes, Mauves, Cormorans, & autres que c'est chose merveilleuse.

ENONS aux Animaux terrestres, & disons que la terre & le pays de nos Hurons n'en manque non plus que l'air & les rivieres d'oyseaux & de poissons. Ils ont trois sortes de Renards, tous differens en poil & en couleur, & non en finesse & cautelle: car ils ont la mesme nature, malice & finesse que les nostres de deçà: car comme on dict communement, pour passer la mer on change bien de pays, mais non pas d'humeur.

L'espece la plus rare & la plus prisee des trois, sont ceux qu'ils appellentHahyuha, lesquels ont tous le poil noir comme gey, & pour cette cause grandement estimé, jusqu'à valoir plusieurs centaines d'escus la piece. La seconde espece la plus estimée apres, sont ceux qu'ils appellentTsinantontonq, lesquels ont une barre ou lisiere de poil noir, qui leur prend le long du dos, & passe par dessous le ventre, large de quatre doigts ou environ, le reste est aucunement roux. La troisiesme espece sont les communs, appellezAndasatey, ceux cy sont presque de la grosseur & du poil des nostres, sinon que la peu semble mieux fournie, & le poil un peu moins doux.

Ils ont aussi trois sortes & especes d'Escureux différends, & tous trois plus beaux & plus petits que les nostres. Les plus estimez sont les Escureux volans, nommezSahonesquanta, qui ont la couleur cendree, la teste un peu grosse, & sont munis d'une panne qui leur prend des deux costez d'une patte de derriere & celle de devan, lesquelles ils estendent quand ils veulent voler; car ils volent aysement sur les arbres, & de lieu en lieu assez loin, c'est pourquoy ils sont appellez Escureux volans. Les Hurons nous en firent present d'une nichee de trois qui estoient tres beaux & dignes d'estre presentez à quelque personne de merite, si nous eussions esté en lieu: mais nous en estions trop esloignez. La seconde espece qu'ils appellentOhthoin, & nous Suisses, à cause de la beauté & diversité de leur poil, sont ceux qui sont rayéz & barrez depuis le devant jusques au derriere d'une barre ou raye blanche, puis d'une rousse, grise & noirastre tout à l'entour du corps, ce qui les rends tres-beaux: mais ils mordent comme perdus, s'ils ne sont apprivoysez, ou que l'on ne s'en donne de garde. La troisiesme espece, sont ceux qui sont presque du poil & de la couleur des nostres, qu'ils appellentAroussen, & n'y a presque autre difference, sinon qu'ils sont plus petits.

Losrque j'estois cabané avec mes Sauvages dans une Isle de la mer douce pour la pesche, j'y vis grand nombre de ces meschans animaux guerroyer la nuict, & le jour la seicherie du poisson: j'en eus plusieurs de ceux que mes Sauvages tuerent avec la flesche, & en pris un Suisse dans un tronc d'arbre tombé, qui s'y estoit caché. Ils ont en plusieurs endroits des Lapins & Levraux: qu'ils appellentQüeutonmalisia, ils en prennent aucunes fois avec des colets, mais rarement, pour ce que les cordelettes n'estans ny bonnes ny assez fortes, ils les rompent & coupent aysement quand ils s'y trouvent attrapez.

Les Loups cerviers, nommezToutsitsauté, en quelque Nation sont assez frequents: mais les Loups communs, qu'ils appellentAnayisquasont assez rares, aussi en estiment ils grandement la peau, comme aussi celle d'une espece de Leopard, ou Chat sauvage, qu'ils appellentTiron, (Il y a un pays en cette grande estendue de Provinces, que nous surnommons la Nation du Chat, j'ay opinion que ce nom leur a esté donné à cause de ces Chats sauvages, petits Loups ou Leopards qui se retrouvent dans leurs pays) desquelles ils font des robbes ou couvertures, qu'ils parsement & embellissent de quantité de queues d'animaux, cousues tout à l'entour des bords, & par dessus le dos. Ces Chats sauvages ne sont gueres plus grands qu'un grand Renard; mais ils ont le poil du tout semblable à celuy d'un grand Loup: de sorte qu'un morceau de cette peau, avec un autre morceau de celle d'un Loup, sont presque sans distinction, & y fut trompé au choix.

Ils ont une autre espece d'animaux nommezOtay, grands comme petits Lapins, & d'un poil tres-noir, & si doux, poly & beau, qu'il semble de la panne. Ils font grand estat de ces peaux, desquelles ils font des robes, & à l'entour ils arrangent toutes les testes & les queues. Les enfans du Diable, que les Hurons appellentScangaresse, et les CanadiensHabougi manitou, sont environ de la grandeur d'un Renard, la teste moins aiguë, & la peau couverte d'un gros poil de Loup, rude & enfumé: Ils sont tres-malicieux, d'un laid regard, & de fort mauvaise odeur. Ils jettent aussi (à ce qu'on dit) parmy leurs excrements, des petits serpents longs & déliez, lesquels ne vivent neantmoins gueres long temps.

Les Eslans ou Orignats sont frequens en la Province de Canada, & fort rares à celle des Hurons, d'autant que ces animaux se tiennent & retirent ordinairement dans les pays plus froids & remplis de montagnes aussi bien que les Ours blancs, qu'on dict habiter l'Isle d'Anticosti, proche l'emboucheure de la grand' riviere sainct Laurens; les hurons appellent ces EslansSontayeinta, & les CaribouAusquoy, desquels les Sauvages nous donnerent un pied, qui est creux & si leger de la corne, & faict de telle façon, qu'on peut aysement croire ce qu'on dict de cet animal, qu'il marche sur les neiges sans enfoncer.

Pour l'Eslan, c'est l'animal le plus haut qui soit, apres le Chameau: car il est plus haut que le Cheval. L'on en nourrissoit un jeune dans le fort de Kebec, à dessein de l'amener en France, mais on ne peut le guerir de la blesseure des chiens, & mourut quelque temps âpres. Il a le poil ordinairement griffon, & quelques fois fauve, long quasi comme les doigts de la main. Sa teste est fort longue, & porte son bois double comme le Cerf, mais large, & fait comme celuy d'un Dain, & long de trois pieds. Le pied en est fourchu comme celui du Cerf, mais beaucoup plus plantureux: la chair en est courue & fort delicate, il paist aux prairies, & vit aussi des tendres pointes des arbres. C'est la plus abondante Manne des Canadiens, apres le poisson, de laquelle ils nous faisoient quelques fois part.

Les Ours & les Martes sont assez communs par le pays mais les cerfs, qu'ils appellentScotioton, sont en plus grande abondance dans la Province de Attinoindarons qu'en aucune autre; mais ils sont un peu plus petits que les nostres de deçà, & en quelques contrees il se trouve des Dains, Buffles (car quelques-uns de nos Religieux y en ont veu des peaux) & plusieurs autres especes d'animaux que nous avons icy d'autres qui nous sont incogneus.

Les chiens du pays hurlent plustost qu'ils n'abbayent, & ont tous les oreilles droictes comme Renards; mais au reste, tous semblables aux matins de mediocre grandeur de nos villageois. Ils servent en guise de Moutons, pour estre mangez en festin, ils arrestent l'Eslan & descouvrent le giste de la beste, & de fort petite despence à leur maistre: mais ils donnent fort la chasse aux volailles de Kebec quand les Sauvages y arrivent; c'est pourquoy on s'en donne garde. Je me suis trouvé diverses fois à des festins de Chiens, j'advoue veritablement que du commencement cela me faisoit horreur; mais je n'en eus pas mangé deux fois que j'en trouvay la chair bonne, & de goust un peu approchant à celle du porc, aussi ne vivent-ils pour le plus ordinaire, que des salletez qu'ils trouvent par les rues & par les chemins: ils mettent aussi fort souvent leur museau aigu dans le pot & la Sagamité des Sauvages; mais ils ne l'en estiment pas moins nette, non plus que pour y mettre le reste du potage des enfans: ce qui est neantmoins fort desgoutant à ceux qui ne sont accoustumez à ces salletez.

Nostre Pere Joseph le Caron m'a raconté dans le pays, qu'hyvernant avec les Montagnets, ils trouverent dans le creux d'un tres-gros arbre, un Ours avec ses deux petits, couchez sur quatre ou cinq petites branches de Cedre, environnez de tous costez de tres-hautes neiges sans avoir rien à manger, & sans aucune apparence qu'ils fussent sortis de là pour aller chercher de la provision, depuis trois mois & plus, que la terre estoit par tout couverte de ces hautes neiges: celà m'a fait croire avec luy, ou que la provision de ces animaux estoit faillie depuis peu, ou que Dieu, qui a soin & nourrit les petits Corbeaux delaissez, n'abandonne point de sa divine providence, ces pauvres animaux dans la necessité. Ils les tuerent sans difficulté, comme ne pouvans s'echapper, & en firent festin, & pareillement de plusieurs Porc-espics, qu'ils prindrent, en cherchans l'Eslan & le Cerf: pour l'Eslan il est assez commun, comme j'ay dit: mais le Cerf y est un peu plus rare, & difficile à prendre, pour la legereté de ses pieds: neantmoins les Neutres avec leurs petites Raquettes attachées sous leur pieds, courent sur les neiges avec la mesme vistesse des Cerfs, & en prennent en quantité, lesquels ils font boucaner entiers, apres estre esventrez, & n'en vuident aucunement la fumee des entrailles, lesquelles ils mangent boucanees & cuites, avec le reste de la chair, ce qui faisoit un peu estonner nos François, qui n'estoient pas encore accoustumez à ces incivilitez; mais il falloit s'accoustumer à manger de tout, ou bien mourir de faim.

Il y a au pays de nos Hurons une espece de grosses Souris, qu'ils appellentTachro, une fois plus grosses que les souris communes, & moins grosses que les Rats. Je n'en ay point veu ailleurs de pareilles, ils les mangent sans horreur; mais je n'en voulus point manger du tout, bien que j'en visse manger à mes Confreres, de celles que nous prenions la nuict sous des pieges de nostre Cabane, nous ne les pouvions neantmoins autrement discerner d'avec les communes qu'à la grosseur: nous en prenions peu souvent, mais jamais des Rats, c'est pourquoy je ne sçay s'ils en ont, ouy bien des Souris communes à milliers.

S'ils ont des Souris sans nombre, je peux dire qu'ils ont des Puces à l'infiny, qu'ils appellentToubauc; & particulierement pendant l'Esté, desquelles ils sont fort tourmentez; car outre que l'urine qu'ils tombent en leurs Cabanes en engendre, ils ont une quantité de Chiens qui leur en fournissent à bon escient, & n'y a autre remede que la patience & les armes ordinaires. Pour les pouls, qu'ils nommentTsinoy, tant ceux qu'ils ont en leurs fourrures ou habits, que ceux que les enfans ont à leurs testes: les femmes les mangent & croquent entre leurs dents comme perles, elles ont l'invention d'avoir d'avoir ceux qui sont dans leurs peaux & fourrures en cette sorte. Elles fichent en terre deux bastons de costé & d'autres devant le feu, puis y estendent leurs peaux: le costé qui n'a point de poil est devant le feu, & l'autre en dehors. La vermine sentant le chaud sort du fond du poil, & se tient à l'extremité d'iceluy, fuyant la chaleur, & alors les sauvagesses les prennent sa peint, & puis les mangent, mais ils en ont fort peu en comparaison des puces; aussi n'en peuvent ils gueres avoir, puis qu'ils ont si peu d'habits, & le corps & les cheveux si souvent peints & huilez d'huile & de graisse.

IEU, qui a peuplé la terre de diverses especes d'Animaux, tant pour le service de l'homme, que pour la decoration & embellissement de cet Univers, à aussi peuplé la mer & les rivieres d'autant ou plus de diversité de poissons, qui tous subsistent dans leurs propres especes, bien que tous les jours l'homme en tire une partie de sa nourriture, & les poissons gloutons qui font la guerre aux autres dans le profond des abysmes, en engloutissent & mangent à l'infiny; ce sont les merveilles de Dieu.

On sait par experience que les poissons marins se delectent aux eaux douces, aussi bien qu'en lamer, puis que par-fois on en pesche dans nos rivieres. Mais ce qui est admirable en tout poisson, soit marin ou d'eau douce, est qu'il cognoissent le temps & les lieux qui leur sont commodes: & ainsi nos pescheurs de Molues jugerent à trois jours pres, le temps qu'elle devoient arriver, & ne furent point trompez, & en suitte les Maquereaux qui vont en corps d'armée, serrez les uns contre les autres, le petit bout du museau à fleur d'eau, pour descouvrir les embusches des pescheurs. Cela est admirable, mais bien plus encore de ce qu'ils vivent & se resjouyssent dans la mer salée, & neantmoins s'y nourissent d'eau douce, qui est entre-meslee, que par une maniere admirable, ils sçavent discerner & succer avec la bouche parmy la salee, comme dit Albert le Grand: voire estans morts, si l'on les cuit avec l'eau salee, ils demeurent neantmoins doux. Mais quant aux poissons qui sont engendrez dans l'eau douce, & qui s'en nourrissent; ils rennent facilement le goust du sel, lors qu'ils sont cuits dans l'eau salee. Or de mesme que nos pescheurs ont la cognoissance de la nature de nos poissons, & comme ils sçavent choisir les saisons & le temps pour se porter dans les contrees qui leur sont commodes, aussi nos Sauvages, aydez de la raison & de l'experience, sçavent aussi fort bien choisir le temps de la pesche, quel poisson vient en Automne, ou en Esté, ou en l'une, ou l'autre saison.

Pour ce qui est des poissons qui se retrouvent dans les rivieres & lacs au pays de nos Hurons, & particulierement à la mer douce: Les principaux sontl'Assihendo, duquel nous avons parlé ailleurs, & des Truites, qu'ils appellentAhouyoche, lesquelles sont de des mesuree grandeur pour la pluspart, & n'y en ay veu aucune qui ne soit plus grosse que les plus grande que nous ayons par-deçà: leur chair est communement rouge, sinon à quelques-unes qu'elle se voit jaune ou orangee. Les Brochets, appellezSoyuissan, qu'ils y peschent aussi avec les Esturgeons, nommezHixyahon, estonnent les personnes, tant il s'y en voit des merveilleusement grands.

Quelques sepmaines apres la pesche des grands poissons, ils vont à celle del'Einchataonqui est un poisson quelque peu approchant aux Barbeaux de par-deçà, longs d'environ un pied & demy, ou peu moins: ce poisson leur sert pour donner goust à leur Sagamité pendant l'hyver, c'est pourquoy ils en font grand estat, aussi bien que du grand poisson, & afin qu'il fasse mieux sentir leur potage, ils ne l'esventrent point, & le conservent pendu par monceaux aux perches de leurs Cabanes; mais je vous asseure qu'au temps de Caresme, & quand il commence à faire chaud, qu'il pue & sent si furieusement mauvais, que cela nous faisoit bondir le coeur, & à eux ce leur estoit muse & civette.

En autre saison ils y peschent, à la ceine une autre espece de poisson, qui semble estre de nos Harangs, mis des plus petits, lesquels ils mangent fraiz & boucanez. Et comme ils sont tres-sçavans, aussi bien que nos pescheurs de Molues, à cognoistre un ou deux jours pres, le temps que viennent les poissons de chacune espece, ils ne manquent point quand il faut d'aller au petit poisson, qu'ils appellentAnhairfiq, & en peschent un infinité avec leur ceine, & cette pesche du petit poisson se faict en commun, puis le partagent par grandes escuellées, duquel nous avions nostre part, comme bourgeois & habitant du lieu. Ils peschent & prennent aussi de plusieurs autres sortes & especes de poissons, mais comme ils nous sont incogneus, & qu'il ne s'en trouve point de pareils en nos rivieres, je n'en fais point aussi de mention.

Estant arrivé au lieu, nommé par les HuronsOnchrandéen& par nous le Cap de Victoire ou de Massacre, au temps de la traite où diverses Nations de Sauvages s'estoient assemblez, je vis en la Cabane d'un Montagnet un certain poisson, qu'ils appellentChaoufaron, gros comme un grand Brochet, il n'estoit qu'un des petits; car il s'en voit de beaucoup plus grands. Il avoit un fort long bec, comme celuy d'une Becasse, & avoit deux rang de dents fort aiguës & dangereuses, d'abord ne voyant que ce long bec, qui passoit au travers une fente de la Cabane en dehors, je croyois que ce fust de quelque oyseau rare; ce qui me donna la curiosité de le voir de plus pres; mais je trouvay que c'estoit d'un poisson qui avoit toute la forme du corps tirant au Brochet, mais armé de tres-fortes & dures escailles, de couleur gris argenté. Il faict la guerre à tous les autres poissons qui sont dans les lacs & rivieres. Les Sauvages font grand estat de la teste, & se saignent avec les dents de ce poisson à l'endroit de la douleur, qui se passe soudainement, à ce qu'ils disent.

Les Castors de Canada, appellez par les MontagnetsAmiscou, & par nos HuronsTsoutayé, ont esté la cause principale que plusieurs Marchands de France on traversé ce grand Océan pour s'enrichir de leurs despouilles, & se revestir de leurs superfluitez, ils en apportent en telle quantité toutes les annees, que je ne sçay comme on n'en voit la fin.

Le Castor est un animal, à peu pres de la grosseur d'un Mouton tondu, ou un peu moins, la couleur de son poil est chastaignée, & y en a peu de bien noirs. Il a les pieds courts, ceux de devant faicts a ongles, & ceux de derriere en nageoires, comme les Oyes, la queue est comme escaillée, de la forme presque d'une Sole, toutesfois l'escaille ne se leve point. Quant à la teste elle est courte, presque ronde, ayant au devant quatre grandes dents trenchantes, l'une aupres de l'autre, deux en haut, & deux en-bas. De ces dents il coupe des petits arbres, & des perches en plusieurs pieces, dont il bastist sa maison, & mesme par succession de temps il en coupe par fois de bien gros, quand il s'y en trouve qui l'empeschent de dresser son petit bastiment, lequel est faict de sorte (chose admirable) qu'il n'y entre nul vent, d'autant que tout est couvert & fermé, sinon un trou qui conduit dessous l'eau, & par là se va pourmener où il veut; puis une autre sortie en une autre part, hors la riviere ou le lac par où il va à terre, & trompe le chasseur. Et en cela, comme en toute autre chose, se voit aparrement reluire la divine providence, qui donne jusqu'aux moindres animaux de la terre l'instinct nature, & le moyen de leur conservation.

Or ces animaux voulans bastir leurs petites cavernes, ils s'assemblent par troupes dans les forests sombre & espaisses: s'estans assembles ils s'en vont couper des rameauz d'arbres belles dents, qui leur servent à cet effet de coignée, & les traisnent jusqu'au lieu où ils bastissent & continuent de le faire, jusqu'à ce qu'ils en ont assez pour achever leur ouvrage. Quelques-uns tiennent que ces petits animaux ont une invention admirable à charrier le bois, & disent qu'ils choisissent celuy de leur trouppe qui est le plus faineant ou accablé de vieillesse & le faisant coucher sur son dos vous disposent fort bien des rameaux entre ses jambes, puis le traisnent comme un chariot jusqu'au lieu destiné, & continuent le mesme exercice tant qu'il y en ait à suffisance. J'ay veu quelques unes de ces Cabanes sur le bord de la grand'riviere, au pays des Algoumequins; mais elles me sembloient admirables, & telles que la main de l'homme n'y pourroit rien adjouster: le dessus sembloit un couvercle à lexive, & le dedans estoit departy en deux ou trois estages, au plus haut desquels les Castors se tiennent ordinairement, entant qu'ils craignent l'inondation & la pluye.

La chasse du Castor se faict ordinairement en hyver, pour ce principalement qu'il se tient dans sa Cabane, & que son poil tient en cette saison là, & vaut fort peu en esté. Les Sauvages voulans donc prendre le Castor, ils occupent premierement tous les passages par où il se peut eschapper, puis percent la glace du lac gelé, à l'endroict de sa Cabane, puis l'un d'eux met le bras dans le trou, attendant sa venue, tandis qu'un autre va par dessus cette glace frappant avec un baston sur icelle, pour l'estonner & faire retourner à son giste: lors il faut estre habile à le prendre au colet; car si on le happe par quelque endroict où il puisse mordre, il fera une mauvaise blesseure. Ils le prennent aussi en esté, en tendant des filets avec des pieux fichez dans l'eau, dans lesquels, sortans de leurs Cabanes, ils sont pris & tuez, puis mangez fraiz ou boucanez, à la volonté des Sauvages. La chair ou poisson, comme on voudra l'appeller, m'en sembloit tres bonne, particulierement la queue, de laquelle ses Sauvages font estat comme d'un manger tres excellent, comme de faict elle l'est, & les pattes aussi. Pour la peau ils la passent assez bien comme toutes les autres, qu'ils traitent par apres aux François, ou s'en servent à se couvrir; et des quatre grandes dents ils en polissent leurs escuelles, qu'ils font avec des noeuds de bois.

Ils ont aussi des Rats musquez, appellezOndahya, desquels ils mangent la chair, & conservent les peaux & roignons musquez: ils ont le poil court & doux comme une taupe, & les yeux fort petits, ils mangent avec leurs deux pattes de devant, debout comme Escureux, ils paissent l'herbe sur terre, & le blanc des joncs au fond des lacs & rivieres. Il y a plaisir à les voir manger & faire leurs petits tours pendant qu'ils sont jeunes: car quand ils sont à leur entiere & parfaicte grandeur, qui approche à celle d'un grand Lapin, ils ont une longue queue comme le Singe, qui ne les rent point agreables. J'en avois un tres-joly, de la grandeur des nostres, que j'apportois de la petite Nation en Canada, je le nourrissois de blanc de joncs, & d'une certaine herbe, ressemblant au chien-dent, que je cueillois sur les chemins, & faisois de ce petit animal tout ce que je voulois, sans qu'il me mordist aucunement, aussi n'y sont-ils pas sujets; mais il estoit si coquin qu'il vouloit tousjours coucher la nuit dans l'une des manches de mon habit, et cela fut la cause de sa mort: car ayant un jour cabané dans une Sapiniere, & porté la nuict loin de moy ce petit animal, pour la crainte que j'avois de l'estouffer; car nous estions couchez sur un costeau fort penchant, où à peine nous pouvions nous tenir, (le mauvais temps nous ayans contraincts de cabaner en si fascheux lieu) cette bestiole, apres avoir mangé ce que je luy avois donné, me vint retrouver à mon premier sommeil, & ne pouvant trouver nos manches il se mit dans les replis de nostre habit, ou je le trouvay mort le lendemain matin, & servit pour le commencement de desjeuner de nostre Aigle.

En plusieurs rivieres & lacs, il y a grande quantité de Tortues, qu'ils appellentAngyahouiche, ils en mangent la chair apres qu'elles ont esté cuittes vives, les pattes contremonts, sous la cendre chaude, ou bouillies en eaue, elles sortent ordinairement de l'eau quant il faict soleil, & se tiennent arrangées sous quelque longue piece de bois tombée, mais à mesme temps qu'on pense s'en approcher, elles sautent & s'eslancent dans l'eau comme grenouilles: je pensois au commencement m'en approcher de pres, mais je trouvay bien que je n'estois pas assez habile & ne sçavois l'invention.

Ils ont de fort grandes Couleuvres, & de diverses sortes, qu'ils appellentFioointfiq, desquelles ils prennent les plus longues peaux, & en font des fronteaux de parade qui leur pendent par derriere une bonne aulne de longueur, & plus, de chacun costé.

Outre les Grenouilles que nous avons par deçà, qu'ils appellentKiorontsiché, ils en ont encore d'une autre espece, qu'ils appellentOüaron, & quelques-uns les appellent Crapaux, bien qu'ils n'ayent aucun venin; mais je ne les tiens point en cette qualité, quoy que je n'aye veu en tous ces païs des Hurons aucune espece de nos Crapaux, ny ouy dire qu'il y en ait, sinon en Canada. Il est vray qu'une personne pour exacte qu'elle soit, ne peut entierement sçavoir ny observer tout ce qui est d'un païs, ny voir & ouyr tout ce qui s'y passe, & c'est la raison pourquoy les Historiens & Voyageurs ne se trouvent pas toujours d'accord en plusieurs choses.

CesOüarons, ou grosses Grenouilles, sont verdes, & deux ou trois fois grosses comme les communes; mais elles ont une voix si grosse & si puissante, qu'on les entent de plus d'un quart de lieue loin le soir, en temps serain; sur le bord des lacs & rivieres, & sembleront (à qui n'en auroit encore point veu) que ce fust d'animaux vingt fois plus gros: pour moy je confesse ingenuement que je ne sçavois que penser eu commencement; entendant de ces grosses vois, & m'imaginois que c'estoit de quelque Dragon, ou bien de quelqu'autre gros animal à nous incogneu. J'ay ouy dire à nos Religieux dans le pays, qu'ils ne feroient aucune difficulté d'en manger, en guise de Grenouilles: mais pour moy, je doute si je l'aurois voulu faire, n'estant pas encore bien asseuré de leur netteté.


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