L’encorbellement sur lequel dormaient Tyr et Muskwa fut baigné par les premiers rayons du soleil et il ne tarda pas à y faire plus que tiède.
Tyr, lorsqu’il se réveilla, se contenta de s’étirer sans se lever. Après ses blessures, lesapoos-oowinet le festin dans la vallée, il éprouvait un gros bien-être, et il ne se sentait pas pressé de quitter ce bain vivifiant de chaud soleil.
Longuement il regarda Muskwa avec une expression curieuse.
Au cours de la fraîcheur nocturne, l’ourson s’était blotti tout contre lui, au chaud, entre ses pattes de devant, et il y reposait toujours en gémissant parfois à la manière des tout petits.
Au bout d’un temps, Tyr fit quelque chose dont il n’avait jamais été capable auparavant : il flaira doucement la petite balle de fourrure tiède entre ses pattes, et passa sa large langue rouge sur le visage de Muskwa.
Et Muskwa, qui rêvait peut-être à sa mère, se blottit encore plus près.
Il est arrivé, dit-on, que des petits enfants blancs aient conquis le cœur de sauvages sur le point de les massacrer.
Toutes proportions gardées, il s’était passé quelque chose d’analogue entre Muskwa et Tyr.
Le grand grizzly n’était pas encore fait à ce nouvel état de choses. Il lui fallait encore surmonter son dégoût invétéré des oursons en général et dominer des habitudes fermement établies par dix années de solitude.
Et cependant il commençait à comprendre qu’il y avait quelque chose de très agréable dans la proximité de Muskwa.
Avec la venue de l’homme, une nouvelle émotion était entrée en lui ou, du moins, l’étincelle d’une émotion.
Jusqu’au jour où l’on doit tenir tête à l’ennemi où l’on est menacé par un danger mortel, on n’apprécie pas complètement l’amitié.
Tyr, sur la piste duquel s’acheminaient pour la première fois des ennemis implacables, et qui se sentait vraiment menacé, entrevoyait confusément les bienfaits d’une amitié.
Et puis, la saison d’amour approchait, et Muskwa sentait l’odeur de sa mère.
Ainsi donc, cependant que Muskwa continuait à dormir et à rêver au soleil, un contentement croissant emplissait l’âme de Tyr.
Il étudia les fonds de la vallée, luisants encore d’humidité, et il n’y vit rien d’inquiétant. Il flaira l’air qui embaumait la fraîcheur impolluée de l’herbe, des fleurs et des pins balsamiques. Il se mit à lécher sa blessure et ce fut ce mouvement qui réveilla Muskwa.
L’ourson leva la tête, cligna des yeux à diverses reprises, se frotta le museau avec les pattes afin de chasser le sommeil, et se dressa frais et dispos…
Les fatigues de la veille étaient déjà oubliées.
Tandis que Tyr demeurait paisiblement allongé à contempler la vallée, Muskwa s’en fut explorer les crevasses des rochers.
Tyr cessa de regarder la vallée pour observer l’ourson avec une curiosité bourrue.
Puis il se leva lourdement à son tour et se secoua.
Pendant au moins cinq minutes, il reporta ses regards sur la vallée et flaira le vent, aussi immobile qu’un bloc de pierre, et Muskwa, les oreilles dressées, s’en vint se planter auprès de lui.
La tête levée vers son gigantesque compagnon, il semblait dire :
— Et maintenant qu’allons-nous faire ?
Le grand grizzly répondit à la question en commençant à descendre vers la vallée et Muskwa le suivit par derrière, comme il l’avait fait la veille.
L’ourson se sentait deux fois plus gros et plus de deux fois plus fort que le jour précédent et il n’était plus obsédé par ce regret gênant du lait maternel.
Tyr n’avait pas tardé à le mettre hors de page. Il faisait maintenant partie des mangeurs de viande et il savait qu’ils regagnaient le théâtre du festin de la veille au soir.
Ils avaient parcouru la moitié de la distance qui les séparait de la vallée lorsqu’un retour de vent porta jusqu’à Tyr un fumet qui lui fit émettre un sourd mugissement de rage.
Il s’arrêta quelques secondes et son épaisse collerette à la naissance des épaules se hérissa, signe de colère.
L’odeur qu’il avait perçue provenait de la direction de sa vallée et c’était une odeur qu’il n’était pas en humeur de tolérer en cette localité particulière.
Il venait de sentir l’odeur puissante d’un autre ours.
Cela ne l’eût pas excité particulièrement dans des circonstances ordinaires, et cela ne l’eût pas excité du tout s’il s’était agi d’une femelle.
Mais c’était l’odeur d’un ours mâle, et elle provenait directement du boqueteau de pins balsamiques où était cachée la carcasse du caribou.
Tyr n’eut pas dix secondes d’hésitation.
Il se mit à descendre si rapidement que Muskwa avait peine à le suivre.
Ce fut seulement à l’extrémité du plateau surplombant le lac et le bois qu’ils s’arrêtèrent.
Muskwa haletait, la mâchoire ouverte. Brusquement, ses oreilles se dressèrent, son regard se figea et tous les muscles de son petit corps devinrent rigides.
A soixante-cinq mètres au-dessous d’eux, leur cache était violée. Le voleur était un puissant ours noir. C’était un superbe « outlaw ».
Il pesait peut-être deux cents livres de moins que Tyr, mais il était de plus haute taille que le grizzly.
C’était assurément le plus fort et le plus hardi des ours qui eussent pénétré de longtemps sur le territoire de Tyr.
Il avait tiré la carcasse du caribou de sa cachette et était en train de manger lorsque Tyr et Muskwa l’aperçurent.
Au bout d’un moment, Muskwa considéra Tyr d’un air interrogateur.
— Qu’allons-nous faire ? semblait-il demander. Il nous a chipé notre déjeuner…
Tyr se remit en marche lentement. Il ne paraissait plus pressé.
Lorsqu’il atteignit la pelouse à trente ou quarante mètres peut-être du formidable envahisseur, il s’arrêta de nouveau.
Il n’y avait rien de particulièrement menaçant dans son attitude, si ce n’est que sa collerette se hérissait davantage.
L’ours noir leva la tête de dessus son festin et, pendant une bonne demi-minute, ils se dévisagèrent.
L’énorme tête du grizzly se balançait maintenant de gauche à droite en un lent mouvement de pendule. L’ours noir était aussi immobile qu’un sphinx.
A quatre ou cinq pieds de Tyr venait Muskwa.
Il se rendait compte confusément qu’il allait se passer quelque chose… et il était tout aussi prêt à mettre son petit bout de queue entre ses jambes et s’enfuir avec Tyr, qu’à avancer et à combattre avec lui.
Sa curiosité était fortement intriguée par ce mouvement de pendule de la tête de Tyr.
La nature entière connaît la signification de ce balancement. L’homme a appris à la connaître.
« Méfie-toi du grizzly qui balance sa tête, » tel est le premier commandement du chasseur montagnard.
Le grand ours noir en comprenait parfaitement la signification et Tyr s’attendait à le voir, comme les autres ours de son domaine, reculer de quelques pas, faire tête à queue et s’enfuir !
Tyr lui accorda le temps nécessaire.
Mais l’ours noir était nouveau venu dans la vallée.
Peut-être n’avait-il jamais été battu, avait-il été seigneur et maître incontesté d’un territoire.
Il ne céda pas le terrain et ce fut lui qui poussa le premier grondement de menace.
Toujours lentement et délibérément, Tyr marcha droit sur le voleur.
Muskwa le suivit pendant quelques mètres et puis s’aplatit sur son petit ventre.
A dix pieds de le carcasse, Tyr s’arrêta de nouveau. Cette fois, sa tête se balançait plus rapidement de gauche à droite et un grondement de tonnerre sortait d’entre ses mâchoires à demi ouvertes.
Les crocs de l’ours noir s’étaient découverts.
Muskwa gémit.
Tyr continua d’avancer à tout petits pas. Ses mâchoires s’entr’ouvraient à quelques centimètres du sol. Son corps énorme semblait se tasser. L’ours noir ne lâchait pas pied.
Quand ils ne furent plus séparés que par une distance d’un mètre, il y eut un temps d’arrêt. Pendant peut-être trente secondes, analogues à des hommes en colère, ils cherchaient à se terroriser mutuellement par la fixité de leur regard.
Muskwa tremblait comme de fièvre quarte et il gémissait doucement sans interruption ; ce gémissement atteignit les oreilles de Tyr. Ce qui se passa alors survint si rapidement que Muskwa en devint muet de terreur et qu’il demeura aplati sur la terre, aussi immobile qu’un roc. Avec ce rugissement rauque du grizzly qui ne ressemble au cri d’aucun autre animal, Tyr se précipita sur l’ours noir. L’ours noir se souleva légèrement sur son arrière-train, juste assez pour se rejeter un peu en arrière. Leurs poitrines se heurtèrent. L’ours noir roula sur le dos, mais Tyr était trop avisé et trop vieux combattant pour se laisser prendre à cette ruse, et les griffes tranchantes de l’ours noir ne rencontrèrent que le vide lorsque sa patte postérieure droite se détendit violemment ; par contre, Tyr enfonça ses longues canines jusqu’à l’os de l’épaule de son ennemi ; en même temps, il lui portait un terrible coup du revers de sa patte gauche. Mais Tyr était un fouisseur et ses griffes étaient usées ; l’ours noir, lui, grimpeur d’arbres, avait des griffes comme des couteaux, et, comme des couteaux aigus, elles s’enfoncèrent dans l’épaule blessée de Tyr et le sang en jaillit.
Avec un rugissement qui fit trembler la terre, le grand grizzly s’arracha au corps à corps et se dressa de toute sa hauteur, de tout ses neuf pieds six pouces. Il avait donné un avertissement à l’ours noir. Même après le début de cette échauffourée, son ennemi eût pu battre en retraite sans risquer d’être poursuivi, mais maintenant il s’agissait d’une lutte à mort. L’ours noir avait fait plus que ravager sa cache, il avait rouvert la vieille blessure, la blessure infligée par l’homme. La minute d’avant, Tyr ne combattait que pour sa suzeraineté et pour son bon droit, sans grande animosité et sans désir de tuer ; maintenant il était terrible, sa gueule était ouverte et il y avait quinze centimètres d’une mâchoire à l’autre. Ses lèvres se retroussaient au point de découvrir ses dents blanches et ses gencives rouges, des muscles saillaient comme des cordes sur ses narines et entre ses yeux se creusait une fente semblable à celle que laisse un coup de hache dans un tronc de sapin ; ses yeux brillaient comme des escarboucles.
Leurs pupilles, d’un vert noir, se trouvaient presque oblitérées par le flamboiement qui s’en dégageait.
Tyr ne combattit pas longtemps debout.
Pendant peut-être cinq ou six secondes, il demeura dressé, mais comme l’ours noir avançait d’un pas, il se laissa retomber rapidement sur ses pattes.
L’ours noir l’imita aussitôt et, dès lors, pendant de longues minutes, Muskwa s’aplatit davantage contre terre, tout en observant le combat avec des yeux brillants.
Ce fut terrible.
Ce fut une de ces batailles dont seules sont témoins les jungles et les montagnes. Les rugissements en réveillèrent tous les échos des vallées.
Comme des créatures humaines, les deux bêtes géantes se servaient, pour s’étreindre, de leurs puissants avant-bras, tandis qu’ils s’entre-déchiraient de leurs crocs et de leurs griffes de derrière.
Pendant deux minutes, ils demeurèrent étroitement embrassés à rouler sur le sol alternativement dessus ou dessous.
Le noir griffait férocement. Tyr se servait surtout de ses dents et de sa terrible patte droite postérieure.
Il ne cherchait pas à déchirer l’adversaire de ses pattes de devant. Il s’en servait seulement pour le tenir et pour le renverser.
Il luttait pour rester dessous, comme il s’était jeté sous le caribou qu’il avait éventré.
Encore et encore, il enfonçait ses longs crocs dans la chair de l’autre, mais l’ours noir savait, lui aussi, se servir de ses dents et mettait en pièces l’épaule de Tyr. Soudain, leurs mâchoires se rencontrèrent.
Muskwa en entendit le heurt, il entendit le grincement des dents contre les dents, le sinistre craquement d’un os broyé. L’ours noir fut soudain jeté sur le côté comme s’il avait eu le cou brisé et Tyr le prit à la gorge.
L’ours noir combattait toujours cependant. Mais sa gueule ouverte et saignante était impuissante maintenant que Tyr avait refermé la sienne sur sa jugulaire.
Muskwa se dressa. Il frissonnait toujours, mais d’une nouvelle et étrange émotion.
Ce n’était pas là un jeu semblable à ceux auxquels il jouait avec sa mère.
Pour la première fois, il assistait à une bataille. Avec un grondement enfantin, il se précipita dans la mêlée.
Ses dents s’enfoncèrent futilement dans le poil épais et le cuir solide de l’arrière-train de l’ours noir.
Arc-bouté sur ses pattes de devant, il tirait sur sa bouchée de poils, empli d’une rage aveugle inexplicable.
Le noir se tourna sur son dos et l’une de ses pattes de derrière laboura Tyr de la poitrine au bas-ventre.
Un coup pareil eût éventré un caribou ou un cerf.
Il causa à Tyr une longue et profonde blessure de trois pieds de long.
Avant que l’autre ait pu récidiver, le grizzly se jeta de côté et le second coup attrapa Muskwa.
Le talon de l’ours noir le heurta en plein, et il fut lancé comme une fronde à une distance de vingt pieds. Il fut complètement étourdi.
Au même instant Tyr cessa de fouir de ses dents dans la gorge de son ennemi, et il se rejeta à trois ou quatre pieds sur le côté.
Il était dégouttant de sang.
L’épaule de l’ours noir, sa poitrine et son cou en étaient saturés, de gros quartiers de chair avaient été arrachés de son corps.
Il fit un effort pour se lever et Tyr se rua de nouveau sur lui. Cette fois, il s’assura la prise la plus meurtrière. Ses mâchoires puissantes se refermèrent sur le museau de l’ours noir. Il y eut un craquement déchirant et du coup le combat cessa.
L’ours noir ne pouvait pas vivre après cela.
Mais Tyr ignorait ce fait. Il lui fut facile alors de l’éventrer avec ses pattes de derrière. Il continua à déchirer et à étriper, pendant dix minutes après la mort de l’ours noir. Et lorsqu’il eut terminé, la scène du combat était horrible à voir.
Le sol était déchiqueté et rouge. Il était couvert de grands lambeaux de peau noire et de morceaux de chair.
Et l’ours noir était ouvert de bout en bout.
A deux milles de là, blancs et presque sans souffle, les yeux aux oculaires de leurs jumelles, Langdon et Bruce étaient accroupis aux côtés d’un roc, sur le flanc de la montagne.
A cette distance, ils avaient contemplé le terrifiant spectacle, mais ils n’avaient pas vu l’ourson.
Comme Tyr reprenait son souffle au-dessus de son ennemi sans vie, Langdon abaissa les jumelles.
—My God !souffla-t-il.
Bruce se mit sur pieds en un clin d’œil.
— Viens-t’en, s’écria-t-il. Le noir est mort ; si nous nous grouillons, nous aurons ton grizzly !
Là-bas, dans la prairie, Muskwa accourait vers Tyr avec un morceau de peau et de poils encore chauds dans la bouche.
Tyr abaissa sa grande tête saignante, et sa langue caressa le visage de Muskwa.
Le petit ourson à frimousse brune avait fait ses preuves.
Tyr avait dû voir et avait compris.