Langdon et Bruce commencèrent à descendre dans l’autre vallée au début de l’après-midi.
Ils suivirent lentement le cours du ruisseau au-dessus duquel Tyr avait voyagé, et, lorsqu’ils campèrent pour la nuit, ils étaient encore à deux ou trois milles de l’endroit où le grizzly avait rencontré l’ourson.
Les chasseurs n’avaient pas encore découvert les traces de Tyr dans le sable des fonds…
Et cependant Bruce avait confiance. Il était certain que Tyr s’était déplacé le long des crêtes et des pentes.
— Quand tu regagneras la civilisation et que tu décriras les mœurs des ours, ne fais pas l’idiot comme la plupart des noircisseurs de papier, Jimmy mon ami, émit le guide, tandis qu’ils fumaient une première pipe après le dîner.
Il y a deux ans, j’accompagnai un naturaliste pendant plus d’un mois. Il fut si content de sa tournée qu’il me promit de m’envoyer des bouquins sur les bêtes sauvages…
Je les reçus en effet et je me mis à les lire. Ils me firent me régaler d’abord et puis je sortis de mes gonds et les flanquai tous au feu ! Les ours sont curieux à étudier. Il y a des tas de choses intéressantes à dire sur eux sans pour cela faire l’imbécile… Y en a des tas ! que je te dis…
Langdon approuva de la tête.
— Il faut chasser et tuer, chasser et tuer pendant des années avant de découvrir en quoi consiste la vraie passion de la chasse au gros gibier, dit-il lentement en regardant le feu. Et lorsqu’on a su découvrir ce plaisir véritable, qui vous absorbe corps et âme… on s’aperçoit que l’émotion la plus forte ne vient pas du fait de tuer… mais du fait de laisser vivre…
Je tiens à ce grizzly et je l’aurai… Je ne veux pas quitter la montagne avant de l’avoir. Mais, d’un autre côté, nous aurions pu tuer deux autres ours aujourd’hui, et je n’ai même pas tiré dessus.
J’apprends à connaître le vrai plaisir de la chasse, Bruce… et quand on chasse comme il faut, on apprend des faits…
Tu n’as pas besoin de t’inquiéter, ce que j’écrirai sera documenté à fond.
Il se retourna brusquement et regarda Bruce dans les yeux…
— Cite-moi donc quelques-unes de ces idioties que tu as lues dans ces livres !
Bruce souffla un nuage de fumée en réfléchissant.
— Ce qui m’a rendu le plus furieux… c’est ce que ces types écrivaient… sur les prétendues « marques » des ours !
Jésus, Seigneur… d’après ces gens-là… il suffit à un ours de se dresser de toute sa hauteur le long d’un arbre et d’y laisser sa marque pour devenir seigneur et maître d’alentour, jusqu’au jour où un ours plus grand arrive et mette sa marque plus haut…
Dans un livre je me rappelle même avoir lu qu’un grizzly eut l’idée de rouler un rocher au pied d’un arbre et qu’il monta dessus pour mettre sa marque au-dessus de celle d’un autre grizzly.
Ce qu’il faut lire, tout de même ! Jamais un ours ne fait de marque qui signifie quelque chose. J’ai vu des grizzlys arracher des morceaux d’écorce avec leurs dents et se faire les griffes contre des arbres, tout comme les chats.
Et l’été, quand ça commence à les démanger et qu’ils perdent leur poil, je les ai vus se dresser et se frotter contre les arbres.
Ils se frottent parce que cela les démange et pas du tout pour laisser leur carte de visite à l’intention d’autres ours.
Les caribous et les cerfs font la même chose pour s’ôter la mousse de leurs bois.
Les mêmes types s’imaginent que chaque grizzly a son territoire. C’est encore faux, bigrement faux, même !
J’ai vu huit grizzlys de belle taille sur la même pente… Tu te souviens, il y a deux ans, de la petite vallée grande comme un mouchoir de poche, où nous avons tué deux grizzlys.
De temps en temps, il y a unbossparmi les grizzlys… dans le genre de celui que nous pistons…
Mais il n’est pas le seul ours sur son territoire. Je te parie qu’il y en a vingt autres dans ces deux vallées. Et d’ailleurs, ce naturaliste que j’accompagnai il y a deux ans eût été incapable de différencier les traces d’un grizzly de celles d’un ours noir, et je te jure solennellement qu’il ne savait pas ce que c’est qu’un ours brun !
Il sortit sa pipe de sa bouche et cracha dans le feu d’un air truculent.
Langdon comprit que d’autres choses allaient suivre. Ses heures les plus agréables étaient celles où Bruce, généralement silencieux, se trouvait d’humeur causante.
— Un ours brun ! pensa Jimmy. Il s’imaginait, le pauvre homme, qu’il existe une famille d’ours bruns. Et lorsque je lui affirmai qu’il n’en existe pas et que les ours bruns qu’on rencontre sont des grizzlys ou des ours noirs couleur brune, il se moqua de moi. Et pourtant je suis né et j’ai été élevé parmi les ours.
Ses yeux lui sortaient de la tête lorsque je lui parlai de la couleur des ours. Il s’imaginait que je lui racontais des blagues. J’ai compris plus tard que c’était à cause de ça qu’il avait voulu m’envoyer des livres. Il voulait me prouver qu’il avait raison. Jimmy, il n’y a pas d’animaux sur terre dont la couleur varie autant que celle des ours.
J’ai vu des ours noirs aussi blancs que neige, et j’ai vu des grizzlys aussi noirs que le plus noir des ours noirs. J’ai vu des ours noirs et des grizzlys de couleur brune. J’en ai vu de dorés et de jaunes des deux espèces.
Ils sont aussi différents de couleur qu’ils peuvent l’être de nature ou de manière de se nourrir.
Je m’imagine que la plupart des naturalistes se contentent de faire la connaissance d’un seul ours et qu’ils décrivent tous les autres grizzlys d’après celui-là.
Ce n’est pas juste pour les grizzlys, cré nom d’un chien ! Il n’y en a pas un seul qui ne prétende que le grizzly est la plus sale bête qui soit au monde.
Ce n’est pas vrai, à moins qu’on l’accule ! Il est aussi curieux qu’un gosse, et il a bon caractère quand on ne l’embête pas. La plupart d’entre eux sont végétariens, mais il y en a qui ne le sont pas.
J’ai vu des grizzlys abattre des chèvres, des moutons et des caribous et j’en ai vu d’autres vaquer paisiblement à leurs affaires à côté des mêmes animaux, sans songer à les attaquer.
Ce sont de drôles de bêtes, Jimmy. On peut en dire des tas de choses, sans se rendre ridicule pour ça !
Bruce secoua la cendre de sa pipe pour bien souligner cette dernière affirmation. Tandis qu’il la remplissait de tabac frais, Langdon lui dit :
— Il y a gros à parier que le gaillard que nous poursuivons est un chasseur de gros gibier, Bruce.
— On ne peut jamais savoir, répliqua le guide. J’ai connu un grizzly jadis qui n’était pas beaucoup plus gros qu’un chien… eh bien ! c’était un tueur de gibier.
Des centaines d’animaux meurent gelés dans ces montagnes, chaque hiver, et, lorsque le printemps vient, les ours en mangent les carcasses, mais cela ne les rend pas nécessairement chasseurs.
Parfois, les grizzlys sont nés chasseurs et tueurs de gros gibier. Parfois, ils le deviennent par hasard.
Celui qui a tué une fois continuera à tuer.
Un jour que j’étais sur une pente de montagne, je vis une chèvre se fourrer dans les pattes d’un grizzly. L’ours allait la laisser passer, mais la chèvre eut si peur qu’elle se jeta sur lui à coups de cornes, et il la tua.
Il parut très étonné pendant dix minutes et il passa bien une demi-heure à flairer la carcasse chaude avant de se décider à la déchirer à belles dents.
C’était la première fois, évidemment, qu’il goûtait de la chair fraîche.
Je ne réussis pas à le tuer et je suis certain que, depuis ce jour-là, il a dû devenir chasseur de gros gibier.
— Il me semble pourtant que la taille y est pour quelque chose, déclara Langdon. Il me semble qu’un ours qui mange de la viande doit être plus grand et plus fort qu’un végétarien.
— Voilà justement l’occasion d’écrire quelque chose de curieux sur les ours, répliqua Bruce avec un de ses sourires bizarres.
Comment se fait-il qu’un ours engraisse au point de ne plus pouvoir marcher en septembre alors qu’il ne se nourrit plus guère que de baies, de fourmis et de limaces ? Ce n’est pas toi qui engraisserais avec un régime de raisins sauvages !
Et pourquoi grandit-il si vite durant les quatre ou cinq mois qu’il hiverne, alors qu’il n’avale pas une bouchée ?
Comment se fait-il que, pendant une période d’un mois et quelquefois de deux mois, la mère peut allaiter ses oursons, alors qu’elle dort encore ou à peu près ?
Son sommeil est à peine aux deux tiers lorsque les petits naissent.
Et pourquoi les petits ne sont-ils pas plus gros en venant au monde ?… Ce fameux naturaliste rigolait comme un bossu quand je lui ai dit que les petits grizzlys, à leur naissance, n’étaient guère plus gros que des petits chats de deux jours.
— Je comprends qu’il ait été sceptique, répliqua Langdon. Il y a quatre ou cinq ans, je ne l’aurais pas cru, Bruce. Je ne l’ai cru que du jour où nous avons déniché ces oursons dans l’Athabasca. L’un d’eux ne pesait que dix onces et l’autre neuf. Tu te souviens ?
— Et ils avaient une semaine, Jimmy, et la mère pesait huit cents livres.
Pendant quelques instants, les deux hommes tirèrent silencieusement sur leurs pipes.
— C’est presque inconcevable, émit Langdon, et pourtant c’est vrai. Et ce n’est pas une absurdité de la part de la nature, Bruce… c’est, au contraire, une preuve d’intelligence.
Si les oursons étaient comparativement aussi gros que des petits chats domestiques, la mère ours ne pourrait pas les allaiter pendant ces semaines au cours desquelles elle ne mange ni boit.
Par exemple, je ne comprends pas pourquoi les oursons noirs, quand ils naissent, sont la moitié plus gros que les petits grizzlys. Ce devrait être le contraire puisque les oursons noirs sont moitié moins grands que les mères grizzlys ! Je n’arrive pas à m’expliquer cette apparente anomalie !
Bruce interrompit son ami avec un bon rire.
— C’est pourtant facile à comprendre, Jimmy ! s’exclama-t-il. Te rappelles-tu que, l’année dernière, nous avons pu faire des boules de neige sur la montagne deux heures après avoir cueilli des fraises dans la vallée ? Plus haut tu montes, plus il fait froid. Aujourd’hui même, 1erjuillet, tu gèlerais sur quelques-uns de ces pics. Un grizzly hiverne sur les hauteurs, Jimmy, un ours noir… dans les vallées.
Alors qu’il y a déjà quatre pieds de neige aux alentours de la tanière d’un grizzly, l’ours noir peut continuer à se nourrir dans les forêts des bas-fonds.
Il ne s’endort guère que quatre ou cinq semaines après le grizzly et il se réveille au printemps une ou deux semaines plus tôt.
Il est plus gras quand il se terre et moins maigre quand il ressort, de sorte que les mères ont plus de force pour allaiter leurs petits.
— Tu as mis en plein dans le mille ! s’écria Langdon enthousiaste. Bruce, je n’y aurais jamais pensé.
— Il y a des tas de choses auxquelles on ne pense pas avant de mettre le doigt dessus, répliqua le montagnard.
Bruce se leva et s’étira, opération coutumière qui précédait toujours sa mise au lit…
— Il fera beau demain, prédit-il en bâillant. Regarde comme la neige est blanche sur les pics !
— Bruce…
— Quoi ?
— Qu’est-ce que peut bien peser l’ours que nous poursuivons ?
— Douze cents livres, peut-être un peu plus ; je n’ai pas eu le plaisir de le regarder d’aussi près que toi, Jimmy. Si j’avais été à ta place, nous serions en train de faire sécher sa peau en ce moment.
— Et il est dans la force de l’âge ?
— Entre huit et douze ans, je pense, si j’en juge par la manière dont il gravit la pente. Un vieil ours ne se déhanche pas si aisément.
— Tu as rencontré de vieux ours, Bruce ?
— Si vieux qu’ils auraient eu besoin de béquilles ! repartit le guide en délaçant ses bottes. J’ai tué des ours si vieux qu’ils avaient perdu leurs dents.
— Quel âge ?
— Trente, trente-cinq, peut-être quarante ans… Bonsoir, Jimmy.
— Bonsoir, Bruce.