Lorsque Tyr arriva à la pente qui conduisait au col franchi la veille, il se dirigea au Sud, vers l’endroit où il avait tué l’ours noir, à vingt milles de là.
Il semblait à Muskwa que Tyr avait dit adieu pour de bon à la mère de Pipoonaskoos.
A vrai dire, Tyr n’avait fait que goûter aux premières joies de sa lune de miel.
Il avait quitté sa compagne pour méditer et se refaire.
Iskwao, de son côté, n’était pas partie pour rentrer chez elle.
Le surlendemain, si la Destinée n’intervenait pas, ils se rencontreraient de nouveau, passeraient ensemble une nuit ou une journée, puis se sépareraient une fois de plus.
Leurs amours continueraient de la sorte pendant trois ou quatre semaines, puis Iskwao ferait preuve d’une soudaine froideur et regagnerait son domicile par delà les monts, non sans avoir administré à Tyr quelques bourrades pour calmer ses dernières ardeurs.
Mais l’homme et les ours proposent. C’est la Destinée qui dispose.
Et la Destinée s’avançait à grands pas dans l’autre vallée.
Au cours de la nuit qui suivit leur séparation d’avec Iskwao et Pipoonaskoos, le grand grizzly et l’ourson à la frimousse brune errèrent sans sommeiller sous les étoiles étincelantes.
Tyr ne songeait pas à chasser le gros gibier.
Il gravit une pente abrupte, descendit prudemment un éboulis et parvint à une prairie verte où poussaient à profusion les violettes dent-de-chien, dont les racines bulbeuses constituent un mets savoureux. Il passa donc la nuit à creuser et à manger.
Muskwa, qui s’était bourré de racines despring beauty, n’avait pas faim et, comme il s’était reposé au cours de la journée, en somme, il trouva la nuit délicieuse.
La lune se leva vers dix heures. Jamais, au cours de sa courte vie, Muskwa n’avait contemplé lune aussi énorme, aussi rouge et aussi belle.
Lorsqu’elle commença de paraître par delà les pics, on eût dit un incendie de forêt.
Elle ne tarda pas à baigner toute la montagne d’une lumière harmonieuse.
La courbe dans laquelle ils se trouvaient et qui contenait environ dix acres de prairie était illuminée comme en plein jour.
Le petit lac au pied de la montagne scintillait comme une plaque d’argent dépoli et le petit ruisseau qui l’alimentait, né de la fonte des neiges éternelles à quelque mille pieds au-dessus, semblait, avec ses cascades brillantes, une rivière de diamants.
Autour de la prairie s’érigeaient des touffes de buissons, quelques pins balsamiques et quelques sapins d’un bel effet décoratif.
Sans s’éloigner beaucoup de Tyr, Muskwa se mit à explorer les buissons, et l’ombre des arbres, et les rives du petit lac.
Il y découvrit une mare de boue moelleuse qui calma le lancinement de ses plantes douloureuses.
A vingt reprises, au cours de la nuit, il s’en revint au bain de boue.
Même après la venue de l’aube, Tyr ne parut pas fort pressé de quitter l’agréable courbe.
Il continua d’errer lentement à travers la prairie, broutant l’herbe tendre et déterrant de temps en temps une racine.
Muskwa était enchanté. Il déjeuna aux dépens des violettes dent-de-chien.
Une chose l’intriguait, cependant. Il se demandait pourquoi Tyr ne faisait pas jaillir des truites du petit lac. Il lui restait encore à apprendre que tous les lacs ne sont pas poissonneux.
A la fin, il se décida à aller pêcher lui-même et réussit à attraper, pour tout potage, un cancrelat d’eau à carapace dure, qui lui pinça le nez violemment et lui arracha un cri de douleur.
Aux environs de dix heures, la courbe baignée de soleil devint comme un four surchauffé pour le grizzly au poil épais ; aussi Tyr chercha-t-il parmi les rocs, aux alentours de la cascade, un coin frais. Il le découvrit.
C’était une grotte en miniature dont les parois poreuses suintaient.
Tyr aimait cette température de vieille cave au mois de juillet, lors de la chaleur méridienne. Mais Muskwa s’ennuya bientôt dans cette obscurité humide.
Aussi, au bout de quelque temps, quitta-t-il son grand compagnon et s’en fut-il faire connaissance avec les bords de la cascade.
Au commencement, tout alla bien, mais il s’engagea, l’imprudent, sur une surface d’ardoise verdie, en pente douce, sur laquelle s’écoulait une mince nappe d’eau.
L’eau coulait sur cette surface depuis des siècles et des siècles et l’ardoise était aussi lisse que la surface d’une perle polie, aussi glissante, pour le moins qu’un mât de cocagne bien graissé.
Les pattes de Muskwa chassèrent sous lui si vite qu’il ne sut pas ce qu’il lui arrivait.
L’instant d’après, il dégringolait vers le lac à une centaine de pieds au-dessous.
Il pirouetta, repirouetta, fit rejaillir l’eau peu profonde en un chapelet de petites vagues, rebondit comme une balle en caoutchouc par-dessus des cascades en miniature. Il avait perdu le souffle ; il était étourdi et aveuglé par l’eau et par le choc, et la vitesse de sa chute s’accélérait de plus en plus.
Il avait réussi à émettre quelques cris terrifiés au début, et ces cris avaient attiré l’attention de Tyr.
A l’endroit où l’eau des pics se déversait dans le lac, il y avait une chute de dix pieds.
Muskwa rebondit par-dessus la dernière barrière rocheuse, troua violemment la surface et disparut sous l’eau glacée.
Il coula d’abord, suffoqué ; puis la ceinture de sauvetage dont l’avait doué la nature sous forme de graisse le ramena à la surface et il se mit à nager désespérément.
C’était son tout premier plongeon et la première fois qu’il avait à nager pour sauver sa vie, et lorsqu’il parvint enfin à gagner la terre, il était épuisé, à bout.
Alors qu’il reprenait lentement et son souffle et ses esprits, Tyr réussit à le rejoindre au bas de l’éboulis des rocs.
La mère de Muskwa lui avait donné une bonne gifle lorsqu’il s’était enfoncé le piquant de porc-épic dans la patte.
Elle l’avait giflé chaque fois qu’il lui était arrivé un accident parce qu’elle croyait à la vertu des gifles, méthode d’éducation très répandue chez les ours.
Elle l’eût corrigé sérieusement après cette mésaventure. Mais Tyr ne fit que le flairer. S’étant rendu compte qu’il n’avait rien, il se mit à déterrer une violette dent-de-chien.
Il n’avait pas fini d’en croquer la racine, lorsqu’il s’immobilisa soudain.
Pendant une demi-minute, il parut transformé en statue. Muskwa bondit et se secoua, puis il écouta.
Un son leur parvenait à tous deux.
D’un mouvement lent et gracieux, le grizzly se dressa de toute sa hauteur.
Il fit face au Nord, les oreilles pointées en avant, les narines frémissantes.
Il ne sentait rien, mais il entendait.
De par delà les pentes qu’ils avaient gravies au cours de la nuit leur parvenait confusément un bruit nouveau pour lui, un bruit qu’il n’avait jamais connu de sa vie.
C’était l’aboiement des chiens.
Pendant deux minutes, Tyr s’accroupit sur son train de derrière.
Pas un muscle de son grand corps ne frémissait, si ce n’est ceux qui commandaient aux narines.
Il se rendait compte que, dans cette courbe au pied de la montagne, le son ne pouvait lui parvenir qu’atténué, et il se dépêcha de gravir une pente orientée à l’Est, au sommet de laquelle un troupeau de moutons avait dormi pendant la nuit.
Muskwa se hâta de le suivre.
A mi-hauteur de la pente, Tyr s’arrêta et fit demi-tour. De nouveau il se dressa face au Nord et Muskwa l’imita.
Une brusque rafale en retour leur apporta clairement l’aboiement des chiens.
A moins d’un demi-mille, la meute de Langdon, la meute d’airdales aguerris donnait furieusement de la voix en suivant la piste encore chaude.
Les aboiements surexcités indiquaient aux deux hommes alertes qui suivaient à un quart de mille qu’ils touchaient au but… que la proie désirée était toute proche.
Ce fut l’instinct, encore une fois, qui avertit Tyr du danger, qui lui dit que d’autres assaillants avaient envahi son domaine.
Non qu’il eût peur, mais cet instinct conseillait de battre en retraite, et il continua de monter jusqu’à l’endroit où la montagne devenait rugueuse, crevassée.
Cette fois, il attendit encore,
La menace, quelle qu’elle pût être, se rapprochait de plus en plus avec la vitesse du vent. Ils l’entendaient gravir les pentes qui séparaient la petite courbe de la vallée où Iskwao avait fait l’amour avec Tyr.
Les crêtes de cette pente étaient à peu près au niveau de l’œil de Tyr et, tandis qu’il regardait, le meneur de la meute apparut sur le sommet de ladite crête et sa silhouette se détacha sur le ciel.
Les autres suivirent rapidement et, pendant trente secondes peut-être, ils demeurèrent rigides sur le rebord de la coupelle qui se creusait à leurs pieds, à flairer l’odeur chaude et lourde dont elle était emplie.
Pendant ces trente secondes, Tyr observa ses ennemis sans bouger, tandis qu’aux cavernes de sa poitrine se répercutait un grondement de tonnerre.
Il ne continua à battre en retraite que lorsque la meute se rua sur la coupelle en redonnant de la voix. Il ne fuyait pas, il n’avait pas peur.
Il continuait parce qu’il luifallaitcontinuer.
Il ne cherchait pas d’histoires. Il n’avait même pas le désir de défendre sa possession de la prairie et du petit lac au pied de la montagne. Il y avait d’autres prairies et d’autres lacs et il n’était pas particulièrement désireux de se battre. Mais il était quand même prêt à la bataille.
Il continua de gronder sourdement et une rage lente et obscure se mit à brûler en lui.
Il s’enfonça au milieu des rochers. Il suivit une corniche avec Muskwa sur ses talons.
Il gravit un énorme éboulis de rochers et zigzagua parmi des blocs aussi énormes que des maisons.
A chaque passage difficile, il s’arrêtait et s’assurait que Muskwa pouvait bien le suivre.
Une fois même qu’il s’était hissé d’une corniche sur un rocher, il se rendit compte que Muskwa ne serait pas capable de l’y joindre et redescendit aussitôt emprunter un autre chemin.
L’aboiement des chiens avait cessé de réveiller les échos de la courbe.
Il semblait porté sur des ailes tant il montait rapidement et Tyr comprit que la meute gravissait la pente verte.
Il s’arrêta de nouveau et, cette fois, le vent lui apporta l’odeur des chiens, forte et chaude.
Cette odeur lui raidit tous les muscles et des feux étranges firent rage en lui.
C’est que l’odeur des chiens se mêlait à l’odeur de l’homme.
Il se hâta peut-être davantage cette fois. L’hallali féroce et joyeux des chiens ne résonnait guère à plus de cent mètres lorsqu’il pénétra dans une sorte de cirque ménagé par la nature au milieu du chaos des rochers. A droite, un mur perpendiculaire en demi-cercle s’élevait du côté de la montagne ; à gauche, la corniche s’arrêtait brusquement au-dessus d’un précipice.
Derrière, le passage était bloqué par des blocs mégalithiques tombés de l’épaulement de la montagne. A peine subsistait-il entre eux un passage de la largeur des épaules de Tyr.
Le grand grizzly conduisit l’ourson jusqu’à ce passage et fit brusquement tête à queue, afin que Muskwa fût derrière lui.
En face d’un péril analogue, une mère ourse eût mis en sûreté son petit au fond d’une crevasse étroite de la paroi rocheuse, mais Tyr agit différemment. Il fit face au danger qui venait et se dressa sur ses pattes de derrière.
A vingt pieds de lui, la piste qu’il avait suivie contournait à angle droit une sorte de bastion rocheux et Tyr observa complaisamment, avec des yeux rouges et terribles, l’embuscade préparée par lui.
La meute aboyait à pleine gorge.
A cinquante mètres par delà le bastion rocheux, les chiens accouraient épaule contre épaule, et, l’instant d’après, le premier d’entre eux se rua dans l’arène que Tyr s’était choisie.
Le gros de la meute suivait de si près que les premiers chiens trouvèrent la mort avant d’avoir pu même se reconnaître.
Tyr s’était rué sur ses assaillants. D’un brusque revers de sa patte droite, il en rassembla pêle-mêle sous lui, broyant une échine d’un coup de mâchoire, arrachant une tête de ses griffes aiguës ; il mit la panique chez ses ennemis qui, mal ressaisis encore, s’arrêtèrent, non sans qu’un troisième eût été lancé au fond de l’abîme, dans le précipice.
Tout s’était passé en trente secondes.
Les airdales de Langdon étaient courageux. Ils descendaient tous d’une race batailleuse. Bruce et Metoosin les avaient dressés au point qu’ils pouvaient se laisser suspendre par les deux oreilles sans pousser un cri.
La destinée tragique de leurs trois congénères ne les effraya pas plus que leur poursuite n’avait effrayé Tyr.
Rapides comme l’éclair, les neuf survivants avaient encerclé Tyr.
Appuyés sur leurs pattes de devant, ils étaient prêts à bondir de côté ou en arrière pour éviter une brusque attaque et ils donnaient maintenant ensemble ce jappement rapide et féroce qui avertit le chasseur que le gibier fait tête.
Ils avaient pour mission de harasser et de tourmenter, de retarder la fuite, de forcer la proie à s’arrêter jusqu’à l’arrivée des maîtres.
La lutte est loyale et honorable entre les chiens et l’ours, mais l’homme qui vient y mettre fin avec son fusil est un assassin.
Si les chiens connaissaient leur affaire, Tyr n’ignorait pas la sienne.
Après trois ou quatre tentatives vaines au cours desquelles les chiens l’évitèrent, grâce à leur vitesse supérieure, il battit lentement en retraite vers le grand rocher derrière lequel Muskwa s’aplatissait, et, comme il reculait, les chiens avancèrent.
Leurs aboiements plus aigus et l’inefficacité évidente des efforts de Tyr pour les mettre en fuite ou les mettre en pièces terrifièrent Muskwa, et soudain il perdit la tête et se précipita au fond d’une fissure ouverte dans le rocher derrière lui.
Tyr continua à reculer jusqu’à toucher la pierre de ses larges hanches.
Puis il tourna rapidement la tête pour voir où était Muskwa.
L’ourson avait disparu.
A deux reprises, Tyr tourna la tête. Après quoi, s’imaginant que Muskwa avait profité de la diversion pour prendre de l’avance, il continua de battre en retraite jusqu’à bloquer le passage étroit qui était son unique porte de sortie.
Les chiens aboyaient maintenant comme des fous. Ils avaient la gueule écumante, leur poil dur se hérissait comme une brosse et leurs crocs aigus étaient découverts jusqu’aux gencives rouges.
De plus en plus ils s’approchaient de lui, le défiant de rester, de leur sauter dessus, de les attraper s’il pouvait. Dans leur ardeur, ils mirent dix mètres d’espace découvert derrière eux.
Tyr mesura cet espace comme il avait mesuré l’espace qui le séparait du caribou quelques jours auparavant.
Et puis, sans même un grognement d’avertissement, il s’élança sur ses ennemis avec une soudaineté qui les prit au dépourvu.
Tyr ne s’arrêta pas.
A l’endroit où le rocher formait bastion, la piste n’avait que cinq pieds de large et Tyr avait tenu compte de ce fait aussi bien que de la distance.
Les chiens, qui se bousculaient pour sauver leur vie, ne pouvaient y passer de front.
Il attrapa le dernier d’entre eux. Il le broya sous sa patte et, tandis qu’il le déchirait, l’airdale émit des cris perçants d’agonie, qui atteignirent les oreilles de Bruce et de Langdon.
Les deux chasseurs, essoufflés, haletants, se hâtaient de gravir la pente à la sortie de la courbe.
Tyr s’était laissé choir sur le ventre au milieu de la piste rétrécie et, tandis que les chiens ralliés recommençaient à donner de la voix, il continua de déchirer sa victime, éparpillant sur le roc les entrailles et les viscères.
Il se remit alors sur pattes et chercha de nouveau Muskwa. L’ourson s’était recroquevillé en boule frissonnante au fond de la crevasse, profonde de deux pieds.
Tyr s’imagina certainement qu’il avait continué de gravir la montagne, car il se dépêcha cette fois de quitter le champ de bataille. Bruce et Langdon transpiraient fort et le vent lui avait porté leur odeur âcre, détestée.
Pendant dix minutes, Tyr n’eut cure des huit chiens qui jappaient à ses talons. C’est à peine s’il s’arrêta de temps en temps en balançant la tête.
A mesure qu’il battait en retraite, les airdales s’enhardissaient. Finalement, l’un d’eux bondit, en avant des autres et planta ses crocs dans la jambe du grizzly.
Cette audace faillit lui être fatale.
Avec un nouveau rugissement, Tyr fit demi-tour et poursuivit la meute sur une cinquantaine de mètres. Il perdit ainsi dix précieuses minutes avant de continuer à gravir l’épaulement de la montagne.
Si le vent avait été dans une autre direction, la meute aurait triomphé ; mais chaque fois que Langdon et Bruce gagnaient du terrain, le vent avertissait Tyr en lui apportant l’odeur chaude de leur sueur.
Et le grizzly prenait soin de toujours garder le vent en poupe.
Il eût pu gagner le sommet de la montagne plus rapidement et plus facilement, mais le vent n’eût plus été en sa faveur et il ne voulut pas s’y risquer.
Tant qu’il tenait le vent, il n’avait rien à craindre, à moins que les chasseurs ne cherchassent à déjouer sa méthode échappatoire en faisant un détour et en lui coupant la route.
Il lui fallut une demi-heure pour gagner les dernières crêtes rocheuses. A partir de là, il lui faudrait parcourir deux cents mètres en terrain découvert, pour gagner l’épine dorsale de la montagne.
Lorsque Tyr quitta brusquement l’abri protecteur de rochers, il déploya une telle vitesse que les chiens perdirent du coup une cinquantaine de mètres sur lui.
Pendant deux ou trois minutes, il se détacha nettement sur le fond de la montagne et, pendant la dernière d’entre elles, il se profila merveilleusement sur un tapis immaculé de neige blanche sans un buisson, sans un rocher pour le cacher aux yeux des chasseurs.
Bruce et Langdon le virent à cinq cents mètres et ouvrirent le feu.
Juste au-dessus de sa tête, Tyr entendit la plainte déchirante de la première balle et, l’instant d’après, lui parvenait le claquement de la carabine. Un second projectile fit jaillir un jet de neige à cinq mètres devant lui et il eut un brusque écart à droite. Il présentait ainsi le flanc aux tireurs.
Tyr entendit le troisième coup de feu et ce fut tout. Tandis que les détonations se répercutaient de cime en cime, il reçut un coup formidable à la base du crâne, à cinq centimètres au dessous de l’oreille.
Ce fut comme si une massue s’était abattue sur lui du haut du ciel et il dégringola comme une masse.
La balle avait ricoché sur l’os épais. Elle ne le fit presque pas saigner, mais pendant un instant il fut assommé littéralement, misknock-outcomme un homme peut l’être par unswingà la mâchoire.
Avant qu’il ait pu se relever, les chiens étaient déjà sur lui, lui déchirant la gorge, le cou et le ventre.
Avec un rugissement farouche, il se releva d’un bond et secoua la grappe acharnée.
Dix fois, il frappa sauvagement ; Langdon et Bruce l’entendaient beugler, tandis que, le doigt sur la détente, ils attendaient, pour l’achever, que les chiens s’éloignassent suffisamment.
Mètre par mètre, à reculons, Tyr gravissait la pente abrupte, grinçant des dents et défiant la meute frénétique, défiant l’odeur de l’homme, l’étrange tonnerre, l’éclair brûlant, la mort elle-même.
Et, à cinq cents mètres au-dessous, Langdon sacrait furieusement, car les chiens, accrochés à l’ours, l’empêchaient de placer une balle.
Jusqu’au sommet de la montagne, la meute hurlante protégea Tyr et lui servit de bouclier.
Il disparut, toujours lentement, par delà la crête du mont.
Les chiens, acharnés à ses trousses, le suivirent sur les talons.
Et leurs aboiements s’atténuèrent tandis que le puissant grizzly, fuyant la menace des hommes les entraînait dans une longue course dont beaucoup ne reviendraient pas.