Cette nuit-là, Langdon et Bruce discutèrent leurs nouveaux plans. Quant à Metoosin, il restait assis à l’écart, fumant dans un silence têtu. De temps en temps, il jetait un regard sur Langdon, comme s’il lui eût été impossible d’ajouter foi aux choses qui s’étaient passées dans l’après-midi.
Par la suite, et pour plus d’une lune, il lui arriverait bien souvent de raconter à ses enfants, à ses petits-enfants et à ses amis des tribus qui vivent sous la tente comment il lui était arrivé de chasser avec un blanc qui avait tiré sur ses propres chiens pour sauver la vie à un grizzly.
Ce Langdon-là n’était plus son vieux Langdon. Après une chasse comme celle-là, Metoosin était bien sûr de n’en plus courre d’autres avec un pareil compagnon. De toute évidence, Langdon était devenukeskwao(fou). Ce n’était pas ainsi qu’agissaient les gens sensés. Il y avait quelque chose de dérangé dans cette tête.
Le Grand-Esprit avait enlevé le cœur de ce blanc pour le donner au grizzly. Aussi, par-dessus sa pipe, Metoosin surveillait Langdon.
Et ses soupçons se confirmèrent quand il vit Bruce et Langdon faire une cage d’une corbeille en peau de vache et qu’il en dut conclure que l’ourson allait les accompagner tout le long du voyage. Désormais, il ne pouvait plus douter. Langdon était, pour le moins, « singulier » et il n’y avait rien de bon à attendre de ces singularités-là !
Le lendemain matin, tout était prêt dès l’aurore pour une longue tournée dans les terres du Nord. Bruce et Langdon partirent en tête, se dirigeant, par-dessus la montagne, vers la vallée où, pour la première fois, ils avaient rencontré Tyr. Les chevaux de charge formaient derrière eux une file pittoresque et Metoosin fermait la marche. Muskwa voyageait dans son panier.
Langdon était enchanté.
— C’est la plus belle chasse de ma vie, dit-il à Bruce, et jamais je ne me repentirai d’avoir laissé la vie à ce grizzly.
— C’est toi le patron, répondit Bruce non sans quelque irrévérence. Mais, si j’avais été le maître, sa peau voyagerait en ce moment sur mon canard. Il n’y a pas un voyageur qui n’en donnerait cent dollars comme un sou.
— Oui, mais, vivant, il en vaut à mes yeux plusieurs milliers, répliqua Langdon.
Et, sur cette parole énigmatique, il revint en arrière pour voir comment Muskwa s’accommodait de son voyage.
Le malheureux ourson tanguait et roulait dans son panier comme un amateur novice dans un palanquin à dos d’éléphant. Langdon l’observa un instant, après quoi il revint près de Bruce. Pendant les trois heures qui suivirent, il alla plus de six fois rendre visite à Muskwa et à chaque fois, arrivé aux côtés de Bruce, il restait silencieux comme un homme qui a des débats de conscience.
Il était neuf heures quand ils atteignirent l’extrémité de la vallée de Tyr. Une montagne la fermait carrément et le ruisseau qu’ils côtoyaient se jeta brusquement à l’Ouest dans un étroit défilé. A l’Est s’élevait une pente verdoyante et ondulée, facile à parcourir pour les chevaux et qui les mènerait à une nouvelle vallée dans la direction duDriftwood. C’est ce chemin que choisit Langdon.
A mi-côte, ils s’arrêtèrent pour faire souffler les chevaux. Dans sa prison de cuir, Muskwa poussait des pleurs qui étaient comme une prière. Langdon l’entendait, mais il feignait la surdité. Ses regards retournaient constamment à la vallée qu’ils venaient de parcourir.
Qu’elle était belle et glorieuse sous le soleil du matin ! Il voyait les pics au pied desquels dormait le lac frais et sombre où avait pêché le grand Tyr ; durant des milles, les pentes étaient comme d’un velours vert et, pendant sa contemplation, il entendit revenir à ses oreilles les derniers accents de la bourdonnante musique du royaume de Tyr.
C’était pour lui comme une sorte d’antienne étrange, comme un hymne de joie s’élevant à l’occasion du départ de l’homme blanc qui laissait les choses, en s’en allant, comme il les avait trouvées. Et, cependant, les laissait-il bien comme il les avait trouvées ? Ses oreilles ne distinguaient-elles pas, dans cette musique de la montagne, comme des accents de tristesse, de reproche, comme une prière plaintive ?
Et voici qu’à ses côtés, Muskwa se reprit à gémir.
Alors, Langdon se retourna vers Bruce :
— Allons, c’est décidé ! fit-il d’une voix péremptoire. J’ai lutté toute la matinée contre moi-même pour atteindre à cette résolution. Elle est prise. Avec Metoosin, vous vous remettrez en route quand les chevaux auront assez soufflé. Je vais redescendre en arrière d’un mille ou deux et mettre cet ourson en liberté, de façon qu’il puisse retrouver le chemin de son gîte.
Il ne paraissait attendre aucune discussion. Bruce s’en abstint donc. Langdon prit Muskwa dans ses bras et s’en retourna vers le sud. A un mille du fond de la vallée, il se retrouva dans une large prairie parsemée de débris de sapin et de frêne et toute parfumée par les fleurs. Il y mit pied à terre.
Pendant dix minutes, il resta assis dans l’herbe, Muskwa auprès de lui. Il avait tiré de sa poche un petit sac de papier et il présenta à son ami l’ourson les derniers morceaux de sucre que la civilisation lui offrirait jamais, sans doute. Quelque chose lui sembla se gonfler dans sa gorge quand il sentit le petit nez doux de la bestiole lui fouiller le creux de la main.
Et puis, à la fin, lorsqu’il se leva et se mit en selle, un brouillard brûlant lui obscurcissait les yeux. Il voulut rire. Vraiment, quelle faiblesse ! Mais il aimait Muskwa et il sentait bien que c’était quelque chose de plus qu’un homme ami qu’il laissait dans cette vallée des montagnes.
— Adieu, petit, dit-il d’une voix qui sombrait, adieu, petit rageur ! Peut-être un jour reviendrai-je te voir. Et tu seras un grand diable d’ours, mauvais comme une gale. Mais je ne tirerai pas, jamais… jamais…
Et il se hâta vers le Nord. A trois cents mètres, il se retourna. Muskwa essayait de le suivre, mais il perdait du terrain. Langdon agita la main.
— Adieu ! Adieu ! criait-il d’une voix étranglée.
Une demi-heure plus tard, il regarda du sommet de la pente en se servant de sa jumelle. Au loin, Muskwa ne faisait plus qu’une petite tache noire. L’ourson s’était arrêté et il attendait avec confiance le retour de son ami.
Alors, essayant encore de rire, mais bien vainement, Langdon passa la crête et sortit de la vie de Muskwa.