VII

—Non, chère Clara, tu n'es pas méchante… Tu es…

Elle m'interrompit vivement, me tendit ses lèvres:

—Je ne suis pas méchante… Je ne veux pas que tu me croies méchante… Je suis une petite femme gentille et curieuse… comme toutes les femmes… Et vous, vous n'êtes qu'une vieille poule!… Et je ne vous aime plus… Et baisez votre maman, cher amour… baisez fort… plus fort… bien fort… Non, je ne vous aime plus, petite chiffe… Oui, tenez… c'est cela… vous n'êtes qu'un amour de petite chiffe de rien du tout.

Gaie et sérieuse, souriante et le front barré de plis d'ombre qu'elle avait, dans la colère comme dans la volupté, elle ajouta:

—Dire que je ne suis qu'une femme… une toute petite femme… une femme aussi fragile qu'une fleur… aussi délicate et frêle qu'une tige de bambou… et que, de nous deux, c'est moi l'homme… et que je vaux dix hommes comme toi!…

Et le désir que provoquait en moi sa chair se compliquait d'une immense pitié pour son âme éperdue et folle.

Elle dit encore, avec un léger sifflement de mépris, cette phrase qui, souvent, lui revenait aux lèvres:

—Les hommes!… ça ne sait pas ce que c'est que l'amour, ni ce que c'est que la mort, qui est bien plus belle que l'amour… ça ne sait rien… et c'est toujours triste,… et ça pleure!… Et ça s'évanouit, sans raison, pour des nunus!… Puutt!… Puutt!… Puutt!…

Changeant d'idées, comme un scarabée de fleurs, soudain, elle demanda:

—Est-ce vrai ce que racontait, tout à l'heure, le gros patapouf?

—Quoi donc, chère Clara?… Et que vous importe le gros patapouf!

—Tout à l'heure, le gros patapouf racontait que, chez les fleurs, ils se mettent quelquefois à vingt mâles pour le spasme d'une seule femelle?… C'est vrai, ça?

—Mais, oui!…

—Bien vrai?… Bien… bien vrai?

—Mais, sans doute!

—Il ne se moquait pas de nous, le gros patapouf?… Tu es sûr?…

—Es-tu drôle?… Pourquoi me demandes-tu cela?… Pourquoi me regardes-tu avec des yeux si étranges?… Puisque c'est vrai!…

—Ah!…

Elle resta songeuse… les paupières closes, une seconde… Son haleine s'enflait, sa gorge haletait presque… Et, très bas, elle murmura en appuyant sa tête contre ma poitrine:

—Je voudrais être fleur… Je voudrais… Je voudrais être… tout!…

—Clara!… suppliai-je… ma petite Clara…

Je la tins serrée, dans mes bras… Je la tins bercée, dans mes bras:

—Pas toi?… Toi, tu ne voudrais pas?… Oh! toi, tu aimes mieux rester, toute ta vie, une petite chiffe molle!… Hou, le vilain!

Après un court silence, durant lequel nous entendions davantage, sous nos pas plus pesants, crier le sable rouge de l'allée, elle reprit, d'une voix chantante:

—Et je voudrais aussi… quand je serai morte… je voudrais que l'on mît dans mon cercueil des parfums très forts… des fleurs de thalictre… et des images de péché… de belles images, ardentes et nues, comme celles qui ornent les nattes de ma chambre… Ou bien… je voudrais… être ensevelie… sans robes et sans suaire, dans les cryptes du temple d'Élephanta… avec toutes ces étranges bacchantes de pierre… qui se caressent et se déchirent… de si furieuses luxures… Ah! mon chéri… Je voudrais… je voudrais être morte, déjà!

Et, brusquement:

—Quand on est morte… est-ce que les pieds touchent le bois du cercueil?…

—Clara!… implorai-je… Pourquoi toujours parler de la mort?… Et tu veux que je ne sois pas triste? Je t'en prie… ne me rends pas fou tout à fait… Abandonne ces vilaines idées qui me torturent… et rentrons… Par pitié, ma chère Clara, rentrons.

Elle n'écoutait pas ma prière et elle continuait sur un ton de mélopée dont je ne savais pas… non, en vérité, je ne savais pas si c'était de l'émotion ou de l'ironie, des larmes nerveuses ou du rire grimaçant.

—Si tu es près de moi… quand je mourrai… cher petit cœur… écoute bien!… Tu mettras… c'est cela… tu mettras un joli coussin de soie jaune entre mes pauvres petits pieds et le bois du cercueil… Et puis… tu tueras mon beau chien du Laos… et tu l'allongeras, tout sanglant, contre moi… comme il a coutume de s'allonger lui-même, tu sais, avec une patte sur ma cuisse et une autre patte sur mon sein… Et puis… longtemps… longtemps… tu m'embrasseras, cher amour, sur les dents… et dans les cheveux… Et tu me diras des choses… des choses si jolies… et qui bercent et qui brûlent… des choses comme quand tu m'aimes… Pas, tu veux, mon chéri?… Tu me promets?… Voyons, ne fais pas cette figure d'enterrement… Ce n'est pas de mourir, qui est triste… c'est de vivre quand on n'est pas heureux… Jure! jure que tu me promets!…

—Clara! Clara!… je t'en supplie!… Tais-toi…

J'étais, sans doute, à bout de nerfs… Un flot de larmes jaillit de mes yeux… Je n'aurais pas pu dire la raison de ces larmes qui n'étaient pas très douloureuses, où j'éprouvais, au contraire, comme un soulagement, une détente… Et Clara s'y trompa, en se les attribuant. Ce n'était pas sur elle que je pleurais, ni sur son péché, ni sur la pitié que m'inspirait sa pauvre âme malade, ni sur l'évocation qu'elle venait de faire de sa mort… C'était, peut-être, sur moi seul que je pleurais, sur ma présence dans ce jardin, sur cet amour maudit où je sentais que tout ce qu'il y avait en moi, maintenant, d'élans généreux, de désirs hautains, d'ambitions nobles, se profanait au souffle impur de ces baisers dont j'avais honte, dont j'avais soif aussi?… Eh bien, non!… Et pourquoi me mentir à moi-même?… Larmes toutes physiques… larmes de faiblesse, de fatigue et de fièvre, larmes d'énervement devant des spectacles trop durs pour ma sensibilité déprimée, devant des odeurs trop fortes pour mon odorat, devant les continuelles sautes, de l'impuissance à l'exaspération, de mes désirs charnels… larmes de femme… larmes de rien!…

Certaine que c'était d'elle, d'elle morte… d'elle allongée dans le cercueil que je pleurais, et heureuse de son pouvoir sur moi, Clara se fit délicieusement câline.

—Pauvre mignon!… soupira-t-elle… Tu pleures!… Eh bien, alors, dis tout de suite que le gros patapouf avait l'air bon enfant… Dis-le, pour me faire plaisir… et je me tairai… et plus jamais je ne parlerai de la mort… plus jamais… Allons!… tout de suite… dites-le… petit cochon…

Lâchement, mais aussi pour en finir une bonne fois avec toutes ces idées macabres, je fis ce qu'elle me demandait.

Avec une joie bruyante, elle me sauta au cou, me baisa aux lèvres, et, m'essuyant les yeux, elle s'écria:

—Oh! tu es gentil!… tu es un gentil bébé… un amour de bébé, cher petit cœur!… Et moi, je suis une vilaine femme… une méchante petite femme… qui te taquine, tout le temps, et qui te fait pleurer… Et puis, le gros patapouf est un monstre… je le déteste… et puis, je ne veux pas que tu tues mon beau chien du Laos… et puis, je ne veux pas mourir… Et puis je t'adore, ah!… Et puis… et puis… tout cela, c'était pour rire, tu comprends… Ne pleure plus… ah! ne pleure plus!… Souris, maintenant… souris, avec tes yeux si bons… et ta bouche qui sait des choses si tendres… ta bouche, ta bouche!… Et marchons plus vite… J'aime tant marcher très vite, à ton bras!…

Et son ombrelle, au-dessus de nos têtes qui se touchaient, voletait, légère, brillante et folle, ainsi qu'un grand papillon.

Nous approchions de la cloche.

À droite et à gauche, d'immenses fleurs rouges, d'immenses fleurs pourprées, des pivoines couleur de sang et, dans l'ombre, sous les énormes feuilles en parasol des petasites, les anthuriums, pareils à des plèvres saignantes, semblaient nous saluer au passage, ironiquement, et nous montrer le chemin de torture. Il y avait aussi d'autres fleurs, fleurs de boucherie et de massacre, des tigridias ouvrant des gorges mutilées, des diclytras et leurs guirlandes de petits cœurs rouges, et aussi de farouches labiées à la pulpe dure, charnue, d'un teint de muqueuse, de véritables lèvres humaines—les lèvres de Clara—vociférant du haut de leurs tiges molles.

—Allez, mes chéris… allez donc plus vite… Là où vous allez, il y a encore plus de douleurs, plus de supplices, plus de sang qui coule et s'égoutte à travers le sol… plus de corps tordus, déchirés, râlant sur les tables de fer… plus de chairs hachées qui se balancent à la corde des gibets… plus d'épouvante et plus d'enfer… Allez, mes amours, allez, lèvres contre lèvres et la main dans la main. Et regardez entre les feuillages et les treillages, regardez se développer l'infernal diorama, et la diabolique fête de la mort.

Toute frémissante, les dents serrées, ses yeux redevenus ardents et cruels, Clara s'était tue… Elle s'était tue et, tout en marchant, elle écoutait la voix des fleurs en qui elle reconnaissait sa propre voix à elle, sa voix des jours terribles et des nuits homicides, une voix de férocité, de volupté, de douleur aussi, et qui, en même temps que des profondeurs de la terre et des profondeurs de la mort, semblait venir des profondeurs, plus profondes et plus noires, de son âme.

Un bruit strident comme un grincement de poulie traversa l'air… Puis, ce fut quelque chose de très doux, de très pur, de pareil à la résonance d'une coupe de cristal contre laquelle, le soir, s'est heurté le vol d'une phalène. Nous entrions alors, dans une vaste allée tournante, bordée de chaque côté par de hauts treillages qui répandaient, sur le sable, des ombres criblées de petits losanges de lumières. Entre les treillages et les feuillages, Clara, avidement, regarda. Et, malgré moi, malgré ma sincère résolution de désormais fermer les yeux au spectacle maudit, attiré par cet étrange aimant de l'horreur, vaincu par cet invincible vertige des curiosités abominables, moi aussi, entre les feuillages et les treillages, je regardai.

Et voici ce que nous vîmes…

Sur le plateau d'un tertre, vaste et bas, auquel l'allée aboutissait par une montée insensible et continue, c'était un espace tout rond, artistement disposé en arboretum, par de savants jardiniers. Énorme, trapue, d'un bronze mat lugubrement patiné de rouge, la cloche, au centre de cet espace, était suspendue par le crochet d'une poulie sur la traverse supérieure d'une sorte de guillotine en bois noir dont les montants s'ornaient d'inscriptions dorées et de masques terrifiants. Quatre hommes, nus jusqu'à la ceinture, les muscles bandés, la peau distendue jusqu'à n'être plus qu'un paquet de bosses difformes, tiraient sur la corde de la poulie et c'est à peine si leurs efforts rythmiquement combinés parvenaient à ébranler, à soulever la pesante masse de métal qui, à chaque secousse, exhalait un son presque imperceptible, ce son doux, pur, plaintif que nous avions entendu tout à l'heure, et dont les vibrations allaient se perdre et mourir dans les fleurs. Le battant, lourd pilon de fer, avait, alors, un léger mouvement d'oscillation, mais n'atteignait plus les parois sonores, lasses d'avoir si longtemps sonné l'agonie d'un pauvre diable. Sous la coupole de la cloche, deux autres hommes, les reins nus, le torse ruisselant de sueur, sanglés d'une étoffe de laine brune, se penchaient sur quelque chose qu'on ne voyait pas… Et leurs poitrines dont les côtes saillaient, leurs flancs maigres soufflaient comme ceux des chevaux fourbus.

Tout cela se distinguait vaguement, un peu confus, un peu brouillé, se rompait soudain par mille interpositions de choses et se recomposait ensuite, d'ensemble, dans les interstices des feuillages et les losanges des treillages.

—Il faut se dépêcher… il faut se dépêcher!… s'écria Clara qui, pour marcher plus vite, ferma son ombrelle et releva sa robe sur les hanches, d'un geste hardi.

L'allée tournait toujours, tantôt ensoleillée, tantôt ombreuse et changeait d'aspect, à chaque instant, mêlant à plus de beauté florale, plus d'inexorable horreur.

—Regarde bien, mon chéri, dit Clara… regarde partout… Nous voici dans la plus belle, dans la plus intéressante partie du jardin… Tiens! ces fleurs! oh! ces fleurs!

Et elle me désigna de bizarres végétaux qui croissaient dans une partie du sol où l'on voyait l'eau sourdre de tous côtés… Je m'approchai… C'étaient, sur de hautes tiges, squamifères et tachées de noir comme des peaux de serpents, d'énormes spathes, sortes de cornets évasés d'un violet foncé de pourriture à l'intérieur, à l'extérieur d'un jaune verdâtre de décomposition, et semblables à des thorax ouverts de bêtes mortes… Du fond de ces cornets, sortaient de longs spadices sanguinolents, imitant la forme de monstrueux phallus… Attirées par l'odeur de cadavre que ces horribles plantes exhalaient, des mouches volaient autour, par essaims serrés, des mouches s'engouffraient au fond de la spathe, tapissée, de haut en bas, de soies contractiles qui les enlaçaient et les retenaient prisonnières, plus sûrement que des toiles d'araignées… Et le long des tiges, les feuilles digitées se crispaient, se tordaient, telles des mains de suppliciés.

—Tu vois, cher amour, professa Clara… ces fleurs ne sont point la création d'un cerveau malade, d'un génie délirant… c'est de la nature… Quand je te dis que la nature aime la mort!…

—La nature aussi crée les monstres!

—Les monstres!… les monstres!… D'abord, il n'y a pas de monstres!… Ce que tu appelles des monstres ce sont des formes supérieures ou en dehors, simplement, de ta conception… Est-ce que les dieux ne sont pas des monstres?… Est-ce que l'homme de génie n'est pas un monstre, comme le tigre, l'araignée, comme tous les individus qui vivent, au-dessus des mensonges sociaux, dans la resplendissante et divine immoralité des choses?… Mais, moi aussi, alors, je suis un monstre!…

Nous étions maintenant engagés entre des palissades de bambous, le long desquelles couraient des chèvrefeuilles, des jasmins odorants, des bignones, des mauves arborescentes, des hibiscus grimpants, non encore fleuris. Un ménisperme étreignait une colonne de pierre de ses lianes innombrables. Au haut de la colonne, grimaçait une face de divinité hideuse dont les oreilles s'éployaient en ailes de chauve-souris, et dont la chevelure finissait en cornes de feu. Des incarvilléas, des hémérocalles, des morées, des delphiniums nudicaules en dissimulaient la base qui se perdait dans leurs clochettes roses, leurs thyrses écarlates, leurs calices d'or et leurs étoiles purpurines. Couvert d'ulcères et mangé de vermine, un bonze mendiant qui paraissait être le gardien de cet édifice, et qui dressait des mangoustes de Tourane à faire des sauts périlleux, nous injuria en nous apercevant…

—Chiens!… chiens!… chiens!…

Il fallut jeter quelques pièces de monnaie à cet énergumène dont les invectives dépassaient tout ce que l'indignation la plus ordurière peut concevoir d'outrageantes obscénités.

—Je le connais! dit Clara. Il est comme tous les prêtres de toutes les religions… il veut nous effrayer pour se faire donner un peu d'argent… mais ce n'est pas un mauvais diable!

De place en place, dans les renfoncements de la palissade, simulant des salles de verdure et des parterres de fleurs, les banquettes de bois, armées de chaînes et de colliers de bronze, les tables de fer en forme de croix, les billots, les grils, les gibets, les machines à écartèlement automatique, les lits bardés de lames coupantes, hérissés de pointes de fer, les carcans fixes, les chevalets et les roues, les chaudières et les bassines au-dessus des foyers éteints, tout un outillage de sacrifice et de torture étalait du sang, ici séché et noirâtre, là, gluant et rouge. Des flaques de sang remplissaient les parties creuses; de longues larmes de sang figé pendaient par les assemblages disjoints… Autour de ces mécanismes, le sol achevait de pomper le sang… Du sang encore étoilait de rouge la blancheur des jasmins, marbrait le rose coralin des chèvrefeuilles, le mauve des passiflores, et de petits morceaux de viande humaine, qui avaient volé sous les coups des fouets et des lanières de cuir, s'accrochaient, çà et là, à la pointe des pétales et des feuilles… Voyant que je faiblissais et que je bronchais aux flaques, dont les taches s'élargissaient et gagnaient le milieu de l'allée, Clara, d'une voix douce, m'encourageait:

—Ce n'est rien encore, mon chéri… Avançons!…

Mais il était difficile d'avancer. Les plantes, les arbres, l'atmosphère, le sol étaient pleins de mouches, d'insectes ivres, de coléoptères farouches et batailleurs, de moustiques gorgés. Toute la faune des cadavres éclosait là, par myriades, autour de nous, dans le soleil… Des larves immondes grouillaient dans les mares rouges, tombaient des branches, en grappes molles… Le sable semblait respirer, semblait marcher, soulevé par un mouvement, par un pullulement de vie vermiculaire. Assourdis, aveuglés, nous étions, à chaque instant, arrêtés par tous ces essaims bourdonnants, qui se multipliaient, et dont je redoutais pour Clara les piqûres mortelles… Et nous avions, parfois, cette sensation horrible que nos pieds enfonçaient dans la terre détrempée, comme s'il avait plu du sang!…

—Ce n'est rien encore… répétait Clara… Avançons!…

Et voici que, pour compléter le drame, des faces humaines apparurent… des équipes d'ouvriers qui, d'un pas nonchalant, venaient nettoyer et réparer les instruments de torture, car l'heure était passée des exécutions dans le jardin… Ils nous regardèrent, étonnés sans doute de rencontrer en cette minute, et à cette place, deux êtres encore debout, deux êtres encore vivants et qui avaient toujours leur tête, leurs jambes, leurs bras… Plus loin, accroupi sur la terre, dans la posture d'un magot de potiche, nous vîmes un potier ventru et débonnaire qui vernissait des pots de fleurs, fraîchement cuits; près de lui, un vannier, d'un doigt indolent et précis, tressait des joncs souples et des pailles de riz, ingénieux abris pour les plantes. Sur une meule, un jardinier aiguisait son greffoir, en chantonnant des airs populaires, tandis que, mâchant des feuilles de bétel, et dodelinant de la tête, une vieille femme récurait placidement une sorte de gueule de fer, dont les dents aiguës gardaient encore, à leurs pointes, d'immondes débris humains. Nous vîmes encore des enfants tuer à coups de bâton des rats dont ils emplissaient des paniers. Et le long des palissades, affamés et féroces, traînant l'impériale splendeur de leur manteau dans la boue sanglante, des paons, des troupeaux de paons piquaient de leur bec le sang jailli au cœur des fleurs, et, avec des gloussements carnassiers, happaient les lambeaux de chair collés au feuillage.

Une odeur fade d'abattoir, qui persistait par-dessus toutes les autres odeurs et les dominait, nous retourna le cœur et nous fit monter à la gorge d'impérieuses nausées. Clara, elle-même, fée des charniers, ange des décompositions et des pourritures, moins soutenue par ses nerfs, peut-être, avait légèrement pâli… La sueur perlait à ses tempes… Je vis se révulser ses yeux et faiblir ses jambes.

—J'ai froid! dit-elle.

Elle eut vers moi un regard de véritable détresse. Ses narines, toujours gonflées comme des voiles au vent de la mort, s'étaient amincies… Je crus qu'elle allait défaillir…

—Clara! suppliai-je… Vous voyez bien que c'est impossible… et qu'il y a un degré d'horreur que, vous-même, vous ne pouvez pas dépasser…

Je lui tendis mes deux bras… mais elle les repoussa, et, se raidissant contre le mal, de toute l'indomptable énergie de ses frêles organes:

—Est-ce que vous êtes fou?… fit-elle… Allons, mon chéri… plus vite… marchons plus vite!…

Pourtant, elle prit son flacon, en respira les sels…

—C'est vous qui êtes tout pâle… et qui marchez comme un homme ivre… Moi, je ne suis pas malade… je suis très bien… et j'ai envie de chanter…

Elle commença de chanter:

Ses vêtements sont des jardins d'été.Et des…

Ses vêtements sont des jardins d'été.Et des…

Ses vêtements sont des jardins d'été.

Et des…

Elle avait trop présumé de ses forces… sa voix s'étrangla brusquement dans sa gorge…

Je pensai l'occasion bonne de la ramener… de l'émouvoir, de la terrifier, peut-être… Vigoureusement, je tentai de l'attirer vers moi.

—Clara!… ma petite Clara!… Il ne faut pas défier ses forces… il ne faut pas défier son âme… Rentrons, je t'en prie!…

Mais elle protesta:

—Non… non… laisse-moi… ne dis rien… ce n'est rien… Je suis heureuse!

Et, vivement, elle se dégagea de mon étreinte:

—Tu vois!… Il n'y a même pas de sang sur mes souliers…

Puis, agacée:

—Dieu! que ces mouches sont assommantes!… Pourquoi y a-t-il tant de mouches ici?… Et ces horribles paons, pourquoi ne les fais-tu pas taire?

J'essayai de les chasser… quelques-uns s'obstinèrent à leur glane sanglante; quelques-uns, lourdement s'envolèrent et, poussant des cris plus stridents, ils se perchèrent non loin de nous, au haut des palissades, et dans les arbres d'où leurs traînes retombèrent, pareilles à des écroulements d'étoffes brodées d'éblouissants joyaux…

—Sales bêtes!… fit Clara.

Grâce aux sels dont elle avait longuement respiré les émanations cordiales, grâce surtout à son implacable volonté de ne pas défaillir, son visage avait déjà retrouvé ses couleurs rosées, ses jarrets leur mouvement souple et nerveux… Alors, elle chanta d'une voix raffermie:

Ses vêtements sont des jardins d'étéEt des temples, un jour de fête,Ses seins durs et rebondisLuisent comme une couple de vases d'orRemplis de liqueurs enivrantesEt de grisants parfums…J'ai trois amies…

Ses vêtements sont des jardins d'étéEt des temples, un jour de fête,Ses seins durs et rebondisLuisent comme une couple de vases d'orRemplis de liqueurs enivrantesEt de grisants parfums…J'ai trois amies…

Ses vêtements sont des jardins d'été

Et des temples, un jour de fête,

Ses seins durs et rebondis

Luisent comme une couple de vases d'or

Remplis de liqueurs enivrantes

Et de grisants parfums…

J'ai trois amies…

Après un moment de silence, elle se remit à chanter d'une voix plus forte, qui couvrait le bourdonnement des insectes:

Les cheveux de la troisième sont nattés,Et roulés sur sa tête.Et jamais ils n'ont connu la douceur des huiles parfumées.Sa face qui exprime la luxure est difformeEt son corps est pareil à celui d'un porc…Toujours elle gronde et grogne…Ses seins et son ventre exhalent l'odeur de poisson,Et son lit est plus répugnant que le nid de la huppe.C'est celle-là que j'aime.Et celle-là, je l'aime parce qu'il est quelque chose de plus mystérieusement attirant que la beauté: la divine pourriture.La pourriture en qui réside la chaleur éternelle de vie,En qui s'élabora l'éternel renouvellement des métamorphoses!…J'ai trois amies.

Les cheveux de la troisième sont nattés,Et roulés sur sa tête.Et jamais ils n'ont connu la douceur des huiles parfumées.Sa face qui exprime la luxure est difformeEt son corps est pareil à celui d'un porc…Toujours elle gronde et grogne…Ses seins et son ventre exhalent l'odeur de poisson,Et son lit est plus répugnant que le nid de la huppe.C'est celle-là que j'aime.Et celle-là, je l'aime parce qu'il est quelque chose de plus mystérieusement attirant que la beauté: la divine pourriture.La pourriture en qui réside la chaleur éternelle de vie,En qui s'élabora l'éternel renouvellement des métamorphoses!…J'ai trois amies.

Les cheveux de la troisième sont nattés,

Et roulés sur sa tête.

Et jamais ils n'ont connu la douceur des huiles parfumées.

Sa face qui exprime la luxure est difforme

Et son corps est pareil à celui d'un porc…

Toujours elle gronde et grogne…

Ses seins et son ventre exhalent l'odeur de poisson,

Et son lit est plus répugnant que le nid de la huppe.

C'est celle-là que j'aime.

Et celle-là, je l'aime parce qu'il est quelque chose de plus mystérieusement attirant que la beauté: la divine pourriture.

La pourriture en qui réside la chaleur éternelle de vie,

En qui s'élabora l'éternel renouvellement des métamorphoses!…

J'ai trois amies.

Et pendant qu'elle chantait, pendant que sa voix allait s'égrenant parmi les horreurs du jardin, un nuage se montra, très haut, très loin… Dans l'immensité du ciel, il était comme une toute petite barque rose, une toute petite barque, avec des voiles de soie qui grandissaient à mesure qu'elle avançait, dans un glissement doux.

Et quand elle eut fini de chanter:

—Oh! le petit nuage! s'écria Clara, redevenue toute joyeuse… Regarde comme il est joli, tout rose, sur l'azur!… Tu ne le connais pas?… Tu ne l'as jamais vu?… Mais c'est un petit nuage mystérieux… et peut-être même que ce n'est pas un petit nuage du tout… Chaque jour, à la même heure, il apparaît, venant on ne sait d'où… Et il est toujours seul, toujours rose… Il glisse, glisse, glisse… Puis il se fait moins dense, il s'effiloche, s'éparpille, se dissipe, se fond dans le firmament… Il est parti!… Et, pas plus que d'où il est venu, personne ne sait où il s'en est allé!… Il y a ici des astronomes très savants qui croient que c'est un génie… Moi, je crois que c'est une âme qui voyage… une pauvre petite âme égarée comme la mienne…

Et elle ajouta, se parlant à elle-même:

—Et si c'était l'âme de la pauvre Annie?

Durant quelques minutes, elle contempla le nuage inconnu qui, déjà, pâlissait et, peu à peu, s'évanouissait…

—Tiens!… le voilà qui fond… qui fond… C'est fini!… Plus de petit nuage!… Il est parti!…

Elle demeura silencieuse et charmée, les yeux perdus dans le ciel.

Une brise légère s'était levée, qui faisait courir dans les arbres un frémissement doux, et le soleil était moins dur, moins accablant; sa lumière se cuivrait magnifiquement vers l'ouest, s'amollissait à l'orient, dans des tons gris perle, d'une nacrure nuancée à l'infini. Et les ombres des kiosques, des grands arbres, des Buddhas de pierre s'allongeaient plus minces, moins découpées et toutes bleues, sur les pelouses…

Nous étions près de la cloche.

De très hautes tiges de prunier à fleurs doubles serrées l'une contre l'autre en interceptaient la vue. Nous la devinions par un peu plus d'ombre entre les feuilles, entre les fleurs, de petites fleurs pomponnées, blanches et toutes rondes, comme des pâquerettes.

Les paons nous avaient suivis à quelques mètres, effrontés et prudents à la fois, tendant le col, étalant sur le sable rouge la splendide traîne de leur queue ocellée. Il y en avait aussi de tout blancs, d'un blanc de velours, dont le poitrail était moucheté de taches sanglantes et dont la tête cruelle se diadémait d'une large aigrette en éventail, où chaque plume, mince et raide, portait à la pointe comme une gouttelette tremblante de cristal rose.

Tables de fer, chevalets dressés, armatures sinistres se multipliaient. À l'ombre d'un tamarix géant, nous aperçûmes une sorte de fauteuil rococo. Les accoudoirs chantournés étaient faits alternativement d'une scie et d'une lame d'acier coupant, le dossier et le siège d'une réunion de piques de fer. À l'une de ces piques un lambeau de chair pendait. Légèrement, adroitement, Clara l'enleva du bout de son ombrelle et le jeta aux paons voraces qui se précipitèrent, en battant des ailes, et se le disputèrent à grands coups de bec. Durant quelques minutes, ce fut une éblouissante mêlée, un entrechoquement de pierreries si fulgurant que, malgré tous mes dégoûts, je m'attardai à en admirer le spectacle merveilleux. Perchés dans les arbres voisins, des lophophores, des faisans vénérés, de grands coqs combattants de la Malaisie, aux cuirasses damasquinées, surveillaient le manège des paons, et, sournois, attendaient l'heure du festin.

Brusquement, dans le mur des pruniers, s'ouvrait une large trouée, une sorte d'arche de lumière et de fleurs, et la cloche était là, devant nous, était là, énorme et terrible, devant nous… Ses lourdes charpentes, vernies de noir, décorées d'inscriptions d'or et de masques rouges, ressemblaient au profil d'un temple et luisaient dans le soleil, étrangement. Tout autour, le sol, entièrement recouvert d'une couche de sable où le son s'étouffait, était circonscrit par le mur des pruniers fleuris, fleuris de ces fleurs épaisses qui tapissaient, de leurs bouquets blancs, toute la hauteur des tiges. Du milieu de ce cirque rouge et blanc, la cloche était sinistre à voir. C'était, en quelque sorte, comme un gouffre en l'air, un abîme suspendu qui semblait monter de la terre au ciel, et dont on ne voyait pas le fond, où s'accumulaient de muettes ténèbres.

Et nous comprîmes, à ce moment, sur quoi étaient penchés les deux hommes dont les torses maigres et les reins, sanglés de laine brune, nous étaient apparus, sous le dôme de la cloche, dès notre entrée dans cette partie du jardin. Ils étaient penchés sur un cadavre qu'ils débarrassaient des liens de corde, des lanières de cuir au moyen desquels il avait été solidement ligoté. Le cadavre, couleur d'argile ocreuse, était entièrement nu, et sa face touchait le sol. Il était affreusement contracté, les muscles en sursaut, la peau toute en houles violentes, ici creusée, là boursouflée, comme par une tumeur. On sentait que le supplicié s'était longtemps débattu, qu'il avait vainement tenté de rompre ses liens et que, sous l'effort désespéré et continu, liens de corde et lanières de cuir étaient entrés peu à peu dans la chair où ils faisaient maintenant des bourrelets de sang brun, de pus figé, de tissu verdâtre. Le pied sur le mort, le dos bombé, les deux bras bandés comme des câbles, les hommes tiraient sur les liens qu'ils ne pouvaient arracher qu'en ramenant des lambeaux de chair… Et de leur gorge sortait un ahan rythmique, qui s'achevait bientôt en un rauque sifflement…

Nous nous approchâmes…

Les paons s'étaient arrêtés. Grossis de nouveaux troupeaux, ils emplissaient, maintenant, l'allée circulaire et l'ouverture fleurie qu'ils n'osaient pas franchir… Nous entendions, derrière nous, leurs rumeurs, et leur sourd piétinement de foule. C'était, en effet, comme une foule accourue au seuil d'un temple, une foule serrée, pressée, impatiente, étouffée, respectueuse et qui, cous tendus, yeux ronds, hagarde et bavarde, regarde s'accomplir un mystère qu'elle ne comprend pas.

Nous nous approchâmes encore.

—Vois, mon chéri, me dit Clara, comme tout cela est curieux et unique… et quelle magnificence!… En quel autre pays, trouver un pareil spectacle?… Une salle de torture parée comme pour un bal… et cette foule éblouissante des paons, servant d'assistance, de figuration, de populaire, de décor à la fête!… Dirait-on pas que nous sommes transportés, hors la vie, parmi les imaginations et les poésies de très anciennes légendes?… Est-ce que, vraiment, tu n'es pas émerveillé?… Moi, il me semble que je vis ici, toujours, dans un rêve!…

Des faisans, aux plumages éclatants, aux longues queues orfévrées, volaient, se croisaient au-dessus de nous. Plusieurs osèrent se percher, de place en place, sur le sommet des tiges en fleurs.

Clara, qui suivait tous les caprices de formes et de couleurs de ces vols féeriques, reprit, après quelques minutes d'un silence charmé:

—Admire, mon amour, comme les Chinois, si méprisés de ceux qui ne les connaissent point, sont véritablement d'étonnantes gens!… Pas un peuple n'a su assouplir et domestiquer la nature, avec une intelligence aussi précise… Quels artistes uniques!… et quels poètes!… Regarde ce cadavre qui sur le sable rouge a le ton des vieilles idoles… Regarde-le bien… car c'est extraordinaire… On dirait que les vibrations de la cloche, sonnant à toute volée, ont pénétré dans ce corps comme une matière dure et refoulante… qu'elles en ont soulevé les muscles, fait craquer les veines, tordu et broyé les os… Un simple son, si doux à l'oreille, si délicieusement musical, si émouvant pour l'esprit, devenant quelque chose de mille fois plus terrible et douloureux que tous les instruments compliqués du vieux patapouf!… Crois-tu que c'est affolant?… Non, mais concevoir cette chose prodigieuse, que ce qui fait pleurer d'extase et de mélancolie divine les vierges amoureuses qui passent, le soir, dans la campagne, peut aussi faire rugir de souffrance, peut aussi faire mourir, dans la plus indicible souffrance, une misérable carcasse humaine… je dis que c'est du génie… Ah! l'admirable supplice!… et si discret, puisqu'il s'accomplit dans les ténèbres… et dont l'horreur, quand on y réfléchit un peu, ne saurait être égalée à aucune autre… D'ailleurs, comme le supplice de la caresse, il est très rare aujourd'hui, et tu as de la chance de l'avoir vu, à ta première visite dans ce jardin… On m'a assuré que les Chinois l'avaient rapporté de Corée, où il est très ancien et où, paraît-il, il est demeuré fréquent… Nous irons en Corée, si tu veux… Les Coréens sont des tortureurs d'une férocité inimitable… et ils fabriquent les plus beaux vases du monde, des vases d'un blanc épais, tout à fait unique, et qui semblent avoir été trempés… ah! si tu savais!—dans des bains de liqueur séminale!…

Puis, revenant au cadavre:

—Je voudrais savoir qui est cet homme!… Car on n'ordonne, ici, le supplice de la cloche, que pour les criminels de qualité… les princes qui conspirent… les hauts fonctionnaires qui ne plaisent plus à l'Empereur… C'est un supplice aristocratique et presque glorieux…

Elle me secoua le bras:

—Cela n'a pas l'air de t'emballer, ce que je dis… Et tu ne m'écoutes même pas!… Mais songe donc… Cette cloche qui sonne… qui sonne… C'est si doux!… Quand on l'entend, de loin, cela vous donne l'idée de pâques mystiques… de messes joyeuses… de baptêmes… de mariages… Et c'est la plus terrifiante des morts!… Moi je trouve cela inouï… Et toi?

Et comme je ne répondais pas:

—Si… si… insista-t-elle… Dis que c'est inouï!… Je veux, je veux!… Sois gentil!…

Devant mon silence persistant, elle eut un petit mouvement de colère.

—Comme tu es désagréable!… fit-elle… Jamais tu n'aurais une gentillesse pour moi!… Qu'est-ce qui pourra donc te dérider?… Ah! je ne veux plus t'aimer… je n'ai plus de désirs pour toi… Cette nuit, tu coucheras, tout seul, dans le kiosque… Moi, j'irai retrouver ma petite Fleur-de-Pêcher, qui est bien plus gentille que toi, et qui connaît l'amour, mieux que les hommes…

Je voulus bégayer je ne sais quoi.

—Non, non… laissez!… C'est fini!… Je ne veux plus vous parler… Et je regrette de n'avoir pas amené Fleur-de-Pêcher… Vous êtes insupportable… vous me rendez triste… Vous me rendez bête… C'est odieux!… Et voilà une journée perdue, que je m'étais promise si exaltante, avec toi!…

Son bavardage, sa voix m'irritaient. Depuis quelques instants, je ne voyais même plus sa beauté. Ses yeux, ses lèvres, sa nuque, ses lourds cheveux d'or, et jusqu'aux ardeurs de son désir, et jusqu'aux luxures de son péché, tout, en elle, me semblait hideux, maintenant. Et de son corsage entrouvert, de la nudité rose de sa poitrine où, tant de fois, j'avais respiré, j'avais bu, j'avais mordu l'ivresse de si grisants parfums, montait l'exhalaison d'une chair putréfiée, de ce petit tas de chair putréfiée, qu'était son âme… Plusieurs fois, j'avais été tenté de l'interrompre par un violent outrage… de lui fermer la bouche avec mes poings… de lui tordre la nuque… Je sentais se lever en moi, contre cette femme, une haine si sauvage que, lui saisissant le bras, rudement, je criai, d'une voix égarée:

—Taisez-vous!… Ah! taisez-vous!… ne me parlez plus jamais, jamais!… Car, j'ai envie de vous tuer, démon!… Je devrais vous tuer, et vous jeter ensuite au charnier, charogne!

Malgré mon exaltation, j'eus peur de mes propres paroles… Mais, pour les rendre, enfin, irrémédiables, je répétai, en lui meurtrissant le bras de mes mains forcenées:

—Charogne!… charogne!… charogne!

Clara n'eut pas un mouvement de recul, pas même un mouvement des paupières… Elle avança sa gorge, offrit sa poitrine… Son visage s'illumina d'une joie inconnue et resplendissante… Simplement, lentement, avec une douceur infinie, elle dit:

—Eh bien!… tue-moi, chéri… J'aimerais être tuée par toi, cher petit cœur!…

Ç'avait été un éclair de révolte dans la longue et douloureuse passivité de ma soumission… Il s'éteignit aussi vite qu'il s'était allumé… Honteux du cri injurieusement ignoble que je venais de proférer, je lâchai le bras de Clara… et toute ma colère, due à une excitation nerveuse, fondit subitement dans un grand accablement.

—Ah! tu vois… fit Clara, qui ne voulut pas profiter davantage de ma piteuse défaite et de son trop facile triomphe… tu n'as même pas ce courage, qui serait beau… Pauvre bébé!…

Et comme si rien ne se fût passé entre nous, elle se remit à suivre, d'un regard passionné, l'affreux drame de la cloche…

Durant cette courte scène, les deux hommes s'étaient reposés. Ils paraissaient exténués. Maigres, haletants, les côtes saillant sous la peau, les cuisses décharnées, ils ne représentaient plus rien d'humain… La sueur coulait, comme d'une gouttière, par la pointe de leurs moustaches, et leurs flancs battaient comme ceux des bêtes forcées par les chiens… Mais un surveillant apparut, tout d'un coup, le fouet en main. Il vociféra des mots de colère et, à tour de bras, il cingla de son fouet les reins osseux des deux misérables qui reprirent leur besogne en hurlant…

Effrayés par le claquement du fouet, les paons poussèrent des cris, battirent des ailes. Il y eut, parmi eux, comme un tumulte de fuite… une bousculade tourbillonnante, une déroute de panique. Puis, peu à peu rassurés, ils revinrent, un à un, couple par couple, groupe par groupe, reprendre leur place sous l'arche en fleurs, gonflant davantage la splendeur de leur gorge et dardant sur la scène de mort de plus féroces regards… Les faisans, qui continuaient de passer rouges, jaunes, bleus, verts, au-dessus du cirque blanc, brodaient d'éclatantes soies, de décors sveltes et changeants, le lumineux plafond du ciel.

Clara appela le surveillant et engagea avec lui, en chinois, un bref colloque qu'elle me résumait, au fur et à mesure des réponses.

—Ce sont ces deux pauvres diables qui ont sonné la cloche… Quarante-deux heures sans boire, sans manger, sans un seul repos!… Crois-tu?… Et comment ne sont-ils pas morts, eux aussi?… Je sais bien que les Chinois ne sont pas faits comme nous, qu'ils ont dans la fatigue et dans la douleur physique une endurance extraordinaire… Ainsi, moi, j'ai voulu voir combien de temps un Chinois pouvait travailler sans prendre de nourriture… Douze jours, chéri… il ne tombe qu'au bout du douzième jour!… C'est à ne pas croire!… Il est vrai que le travail que je lui imposais n'était rien auprès de celui-là… Je lui faisais bêcher la terre, sous le soleil…

Elle avait oublié mes injures, sa voix était redevenue amoureuse et caressante, comme lorsqu'elle me contait un beau conte d'amour… Elle poursuivit:

—Car tu ne doutes pas, chéri, des efforts violents, continus, surhumains qu'il faut, pour mettre en branle et actionner le battant de la cloche?… Beaucoup, même parmi les plus forts, y succombent… Une veine rompue… une lésion des reins… et ça y est!… Ils tombent morts, tout d'un coup, sur la cloche!… Et ceux qui n'en meurent pas, sur place, y gagnent des maladies dont ils ne guérissent jamais!… Vois, comme par le frottement de la corde, leurs mains sont gonflées et saignantes!… Du reste, il paraît que ce sont des condamnés, eux aussi!… Ils meurent en tuant, et les deux supplices se valent, va!… C'est égal… il faut être bon pour ces misérables… quand le surveillant sera parti, tu leur donneras quelques taëls, pas?

Et, revenant au cadavre:

—Ah! tu sais… je le connais maintenant… c'est un gros banquier de la ville… il était très riche et volait tout le monde… Mais ce n'est pas pour cela qu'il fut condamné au supplice de la cloche. Le surveillant ne sait pas exactement pourquoi… on dit qu'il trahissait avec les Japonais… Il faut bien dire quelque chose…

À peine avait-elle prononcé ces paroles, que nous entendîmes comme des plaintes sourdes, comme des sanglots étouffés… Cela venait, en face de nous, de derrière le mur blanc, le long duquel des pétales se détachaient et tombaient lentement sur le sable rouge… Chute de larmes et de fleurs!

—C'est la famille… expliqua Clara… Elle est là, selon l'usage, attendant qu'on lui livre le corps du supplicié.

À ce moment, les deux hommes exténués qui, par un prodige de volonté, se tenaient encore debout, retournèrent le cadavre. Clara et moi, simultanément, nous poussâmes un même cri. Et, se serrant contre moi, et me déchirant l'épaule de ses ongles:

—Oh!… chéri!… chéri!… chéri!… fit-elle.

Exclamation par où elle exprimait toujours l'intensité de son émotion aux approches de la terreur comme de l'amour.

Et nous regardions le cadavre et, dans un même mouvement de stupeur, nous tendions le cou vers le cadavre et nous ne pouvions détacher notre vue du cadavre.

Sur sa face toute convulsée et dont tous les muscles rétractés dessinaient, creusaient d'affreuses grimaces et des angles hideux, la bouche tordue, découvrant les gencives et les dents, mimait un rire effroyable de dément, un rire que la mort avait raidi, fixé et, pour ainsi dire, modelé dans tous les plis de la peau. Les deux yeux, démesurément ouverts, dardaient sur nous un regard qui ne regardait plus, mais où l'expression de la plus terrifiante folie demeurait, et si prodigieusement ricanant, si paroxystement fou, ce regard, que jamais, dans les cabanons des asiles, il ne me fut donné d'en surprendre un pareil aux yeux d'un vivant.

En observant, sur le corps, tous ces déplacements musculaires, toutes ces déviations des tendons, tous ces soulèvements des os, et, sur la face, ce rire de la bouche, cette démence des yeux survivant à la mort, je compris combien plus horrible que n'importe quelle autre torture avait dû être l'agonie de l'homme couché quarante-deux heures dans ses liens, sous la cloche. Ni le couteau qui dépèce, ni le fer rouge qui brûle, ni les tenailles qui arrachent, ni les coins qui écartent les jointures, font craquer les articulations et fendent les os comme des morceaux de bois, ne pouvaient exercer plus de ravages sur les organes d'une chair vive, et emplir un cerveau de plus d'épouvante que ce son de cloche invisible et immatériel devenant, à lui seul, tous les instruments connus de supplice, s'acharnant, en même temps, sur toutes les parties sensibles et pensantes d'un individu, faisant l'office de plus de cent bourreaux…

Les deux hommes s'étaient remis à tirer sur les liens, leur gorge à siffler, leurs flancs à battre plus vite. Mais la force leur manquait, leur coulait des membres en ruisseaux de sueur. À peine si, maintenant, ils pouvaient se tenir debout, et, de leurs doigts raidis, ankylosés, tendre les lanières de cuir…

—Chiens! hurla le surveillant…

Un coup de fouet leur enveloppa les reins et ne les fit même pas se redresser contre la douleur. Il semblait que de leurs nerfs débandés toute sensibilité eût disparu. Leurs genoux, de plus en plus ployés, de plus en plus tremblants, s'entrechoquaient. Ce qui leur restait de muscles sous la peau écorchée se contractait en mouvements tétaniques… Tout d'un coup, l'un d'eux, à bout d'épuisement, lâcha les liens, poussa une petite plainte rauque, et, portant les bras en avant, il tomba près du cadavre, la face contre le sol, en rejetant, par la bouche, un flot de sang noir.

—Debout!… lâche!… debout, chien!… cria encore le surveillant…

À quatre reprises, le fouet siffla et claqua sur le dos de l'homme… Les faisans perchés sur les tiges fleuries s'envolèrent avec un grand bruit d'ailes. J'entendis derrière nous les rumeurs affolées des paons… Mais l'homme ne se releva pas… Il ne bougeait plus et la tache de sang s'élargissait sur le sable… L'homme était mort!…

Alors, j'entraînai Clara dont les petits doigts m'entraient dans la peau… Je me sentais très pâle, et je marchais, et je trébuchais comme un ivrogne…

—C'est trop!… c'est trop!… ne cessais-je de répéter.

Et Clara, qui me suivait docilement, répétait aussi:

—Ah! tu vois, mon chéri!… je savais bien, moi!… t'avais-je menti?

Nous gagnâmes une allée qui conduisait au bassin central et les paons, qui nous avaient suivis jusque-là, nous abandonnèrent tout d'un coup et se répandirent, à grand bruit, à travers les massifs et les pelouses du jardin.

Cette allée, très large, était, de chaque côté, bordée d'arbres morts, d'immenses tamariniers dont les grosses branches dénudées s'entrecroisaient en dures arabesques sur le ciel. Une niche était creusée dans chaque tronc. La plupart restaient vides, quelques-unes enfermaient des corps d'hommes et de femmes violemment tordus et soumis à de hideux et obscènes supplices. Devant les niches occupées, une sorte de greffier, en robe noire, se tenait debout, très grave, avec une écritoire sur le ventre et un registre de justice dans les mains.

—C'est l'allée des prévenus… me dit Clara… Et ces gens debout que tu vois ne sont là que pour recueillir les aveux que la souffrance prolongée pourrait arracher à ces malheureux… Il est rare qu'ils avouent… ils préfèrent mourir ainsi, pour n'avoir pas à traîner leur agonie dans les cages du bagne et, finalement, périr en d'autres supplices… Généralement, les tribunaux n'abusent pas, sauf dans les crimes politiques, de la prévention… Ils jugent en bloc, par fournées, au petit bonheur… Du reste, tu vois que les prévenus ne sont pas nombreux et que la plupart des niches sont vides… Il n'en est pas moins vrai que l'idée est ingénieuse. Je crois bien qu'elle leur vient de la mythologie grecque… C'est, dans l'horreur, une transposition de cette fable charmante des hamadryades, captives des arbres!

Clara s'approcha d'un arbre dans lequel râlait une femme encore jeune. Elle était suspendue, par les poignets, à un crochet de fer et les poignets étaient réunis entre deux pièces de bois, serrées à grande force. Une corde raboteuse, en filaments de coco, couverte de piment pulvérisé et de moutarde, trempée dans une solution de sel s'enroulait autour des deux bras.

—On maintient cette corde, voulut bien remarquer mon amie, jusqu'à ce que les membres soient enflés au quadruple de leur grosseur naturelle… Alors, on la retire, et les ulcères qu'elle produit souvent crèvent en plaies hideuses. On en meurt souvent, on n'en guérit jamais.

—Mais si le prévenu est reconnu innocent? demandai-je.

—Eh bien… voilà! fit Clara.

Une autre femme, dans une autre niche, les jambes écartées, ou plutôt écartelées, avait le cou et les bras dans des colliers de fer… Ses paupières, ses narines, ses lèvres, ses parties sexuelles étaient frottées de poivre rouge et deux écrous lui écrasaient la pointe des seins… Plus loin, un jeune homme était pendu au moyen d'une corde passée sous ses aisselles; un gros bloc de pierre lui pesait aux épaules et l'on entendait le craquement des jointures… Un autre encore, le buste renversé, maintenu en équilibre par un fil d'archal qui reliait le cou aux deux orteils, était accroupi avec des pierres pointues et tranchantes entre les plis des jarrets… Les niches dans les troncs devenaient vides. De place en place, seulement, un ligoté, un crucifié, un pendu dont les yeux étaient fermés, qui semblait dormir, qui était mort, peut-être! Clara ne disait plus rien, n'expliquait plus rien… Elle écoutait le vol pesant des vautours qui, au-dessus des branchages entre-croisés, passaient, et, plus haut encore, le croassement des corbeaux qui, par bandes innombrables, planaient dans le ciel…

L'allée lugubre des tamariniers finissait sur une large terrasse fleurie de pivoines et par où nous descendîmes au bassin…

Les iris dressaient hors de l'eau leurs longues tiges portant des fleurs extraordinaires, aux pétales colorés comme les vieux vases de grès; précieux émaux violacés avec des couleurs de sang; pourpres sinistres, bleus flammés d'ocre orangée, noirs de velours, avec des gorges de soufre… Quelques-uns, immenses et crispés, ressemblaient à des caractères kabbalistiques… Les nymphéas et les nélumbiums étalaient sur l'eau dorée leurs grosses fleurs épanouies qui me firent l'effet de têtes coupées et flottantes… Nous restâmes quelques minutes penchés sur la balustrade du pont à regarder l'eau, silencieusement. Une carpe énorme, dont on ne voyait que le mufle d'or, dormait sous une feuille, et les cyprins, entre les typhas et les joncs, passaient, pareils à des pensées rouges dans le cerveau d'une femme.

Et voilà que la journée finit.

Le ciel devient rouge, traversé de larges bandes smaragdines, d'une surprenante translucidité. C'est l'heure où les fleurs prennent un éclat mystérieux, un rayonnement violent et contenu à la fois… Partout, elles flambent comme si, le soir, elles rendaient à l'atmosphère toute la lumière, tout le soleil dont leur pulpe s'imprégna durant le jour. Les allées de brique pulvérisée semblent, entre le vert exalté des pelouses, ici, des rubans de feu, là, des coulées de lave incandescente. Les oiseaux se sont tus dans les branches; les insectes ont cessé leur bourdonnement, meurent ou s'endorment. Seuls les papillons nocturnes et les chauves-souris commencent de circuler dans l'air. Du ciel à l'arbre, de l'arbre au sol, partout, le silence s'établit. Et je le sens qui pénètre aussi en moi et qui me glace, comme de la mort.

Un troupeau de grues descend lentement la pente gazonnée et vient se ranger non loin de nous, autour du bassin. J'entends le frôlis de leurs pattes dans l'herbe haute, et le claquement sec de leurs becs. Puis dressées sur une seule patte, immobiles, la tête sous leurs ailes, on dirait des décors de bronze. Et la carpe au museau d'or qui dormait sous une feuille de nélumbium, vire dans l'eau, s'enfonce, disparaît, laissant à la surface de larges ondes qui agitent d'un mol balancement les calices refermés des nymphéas, vont s'élargissant, se perdant, parmi les touffes des iris dont les diaboliques fleurs, étrangement simplifiées, inscrivent dans la magie du soir des signes fatalistes, échappés au livre des destins…

Une énorme aroïdée évase, au-dessus de l'eau, le cornet de sa fleur verdâtre piquée de taches brunes, et nous envoie une odeur forte de cadavre. Longtemps, des mouches persistent, s'obstinent, s'acharnent autour du charnier de son calice…

Accoudée à la rampe du pont, le front barré, les yeux fixes, Clara regarde l'eau. Un reflet du soleil couchant embrase sa nuque… Sa chair s'est détendue et sa bouche est plus mince. Elle est grave et très triste. Elle regarde l'eau, mais son regard va plus loin et plus profond que l'eau; il va, peut-être, vers quelque chose de plus impénétrable et de plus noir que le fond de cette eau; il va, peut-être, vers son âme, vers le gouffre de son âme qui, dans les remous de flammes et de sang, roule les fleurs monstrueuses de son désir… Que regarde-t-elle, vraiment?… À quoi songe-t-elle? Je ne sais pas… Elle ne regarde peut-être rien… elle ne songe peut-être à rien… Un peu lasse, les nerfs brisés, meurtrie sous les coups de fouet de trop de péchés, elle se tait, voilà toutes… À moins que, par un dernier effort de sa cérébralité, elle ne ramasse tous les souvenirs et toutes les images de cette journée d'horreur, pour en offrir un bouquet de fleurs rouges à son sexe?… Je ne sais pas…

Je n'ose plus lui parler. Elle me fait peur, et elle me trouble aussi jusqu'au tréfonds de moi-même, par son immobilité, et par son silence. Existe-t-elle réellement?… Je me le demande, non sans effroi… N'est-elle point née de mes débauches et de ma fièvre?… N'est-elle point une de ces impossibles images, comme en enfante le cauchemar?… Une de ces tentations de crime comme la luxure en fait lever dans l'imagination de ces malades que sont les assassins et les fous?… Ne serait-elle pas autre chose que mon âme, sortie hors de moi, malgré moi, et matérialisée sous la forme du péché?…

Mais non… Je la touche. Ma main a reconnu les réalités admirables, les réalités vivantes de son corps… À travers la mince et soyeuse étoffe qui la recouvre, sa peau a brûlé mes doigts… Et Clara n'a pas frémi à leur contact; elle ne s'est point pâmée, comme tant de fois, à leur caresse. Je la désire et je la hais… Je voudrais la prendre dans mes bras et l'étreindre jusqu'à l'étouffer, jusqu'à la broyer, jusqu'à boire la mort—sa mort—à ses veines ouvertes. Je crie d'une voix, tour à tour menaçante et soumise:

—Clara!… Clara!… Clara!

Clara ne répond pas, ne bouge pas… Elle regarde toujours l'eau qui, de plus en plus, s'assombrit; mais je crois en vérité qu'elle ne regarde rien, ni l'eau, ni le reflet rouge du ciel dans l'eau, ni les fleurs, ni elle-même… Alors, je m'écarte un peu pour ne plus la voir et ne plus la toucher, et je me tourne vers le soleil qui disparaît, vers le soleil dont il ne reste plus sur le ciel que de grandes lueurs éphémères qui, peu à peu, vont bientôt se fondre, s'éteindre dans la nuit…

L'ombre descend sur le jardin, traîne ses voiles bleus, plus légers sur les pelouses nues, plus épais sur les massifs qui se simplifient. Les fleurs blanches des cerisiers et des pêchers, d'un blanc maintenant, lunaire, ont des aspects glissants, des aspects errants, des aspects étrangement penchés de fantômes… Et les gibets et les potences dressent leurs fûts sinistres, leurs noires charpentes, dans le ciel oriental, couleur d'acier bleui.

Horreur!… Au-dessus d'un massif, sur la pourpre mourante du soir, je vois tourner et tourner, tourner sur des pals, tourner lentement, tourner dans le vide, et se balancer, pareilles à d'immenses fleurs dont les tiges seraient visibles dans la nuit, je vois tourner, tourner les noires silhouettes de cinq suppliciés.

—Clara!… Clara!… Clara!…

Mais ma voix n'arrive pas jusqu'à elle… Clara ne répond pas, ne bouge pas, ne se retourne pas… Elle reste penchée au-dessus de l'eau, au-dessus du gouffre de l'eau. Et de même qu'elle ne m'entend plus, elle n'entend plus les plaintes, les cris, les râles de tous ceux-là qui meurent dans le jardin.

Je ressens en moi comme un lourd accablement, comme une immense fatigue après des marches et des marches, à travers les forêts fiévreuses, au bord des lacs mortels… et je suis envahi par un découragement, dont il me semble que je ne pourrai plus jamais l'éloigner de moi… En même temps, mon cerveau est pesant, et il me gêne… On dirait qu'un cercle de fer m'étreint les tempes, à me faire éclater le crâne.

Alors, peu à peu, ma pensée se détache du jardin, des cirques de torture, des agonies sous les cloches, des arbres hantés de la douleur, des fleurs sanglantes et dévoratrices… Elle voudrait franchir le décor de ce charnier, pénétrer dans la lumière pure, frapper, enfin, aux Portes de vie… Hélas! les Portes de vie ne s'ouvrent jamais que sur de la mort, ne s'ouvrent jamais que sur les palais et sur les jardins de la mort… Et l'univers m'apparaît comme un immense, comme un inexorable jardin des supplices… Partout du sang, et là où il y a plus de vie, partout d'horribles tourmenteurs qui fouillent les chairs, scient les os, vous retournent la peau, avec des faces sinistres de joie…

Ah oui! le jardin des supplices!… Les passions, les appétits, les intérêts, les haines, le mensonge; et les lois, et les institutions sociales, et la justice, l'amour, la gloire, l'héroïsme, les religions, en sont les fleurs monstrueuses et les hideux instruments de l'éternelle souffrance humaine… Ce que j'ai vu aujourd'hui, ce que j'ai entendu, existe et crie et hurle au-delà de ce jardin, qui n'est plus pour moi qu'un symbole, sur toute la terre… J'ai beau chercher une halte dans le crime, un repos dans la mort, je ne les trouve nulle part…

Je voudrais, oui, je voudrais me rassurer, me décrasser l'âme et le cerveau avec des souvenirs anciens, avec le souvenir des visages connus et familiers… J'appelle l'Europe à mon aide et ses civilisations hypocrites, et Paris, mon Paris du plaisir et du rire… Mais c'est la face d'Eugène Mortain que je vois grimacer sur les épaules du gros et loquace bourreau qui, au pied des gibets, dans les fleurs, nettoyait ses scalpels et ses scies… Ce sont les yeux, la bouche, les joues flasques et tombantes de MmeG… que je vois se pencher sur les chevalets, ses mains violatrices que je vois toucher, caresser, les mâchoires de fer, gorgées de viande humaine… C'est tous ceux et toutes celles que j'ai aimés ou que j'ai cru aimer, petites âmes indifférentes et frivoles, et sur qui s'étale maintenant l'ineffaçable tache rouge… Et ce sont les juges, les soldats, les prêtres qui, partout, dans les églises, les casernes, les temples de justice s'acharnent à l'œuvre de mort… Et c'est l'homme-individu, et c'est l'homme-foule, et c'est la bête, la plante, l'élément, toute la nature enfin qui, poussée par les forces cosmiques de l'amour, se rue au meurtre, croyant ainsi trouver, hors la vie, un assouvissement aux furieux désirs de vie qui la dévorent et qui jaillissent, d'elle, en des jets de sale écume!

Tout à l'heure, je me demandais qui était Clara et si, réellement, elle existait… Si elle existe?… Mais Clara, c'est la vie, c'est la présence réelle de la vie, de toute la vie!…

—Clara!… Clara!… Clara!

Elle ne répond pas, ne bouge pas, ne se retourne pas… Une vapeur, plus dense, bleu et argent, monte des pelouses, du bassin, enveloppe les massifs, estompe les charpentes de supplice… Et il me semble qu'une odeur de sang, qu'une odeur de cadavre monte avec elle, encens que d'invisibles encensoirs, balancés par d'invisibles mains, offrent à la gloire immortelle de la mort, à la gloire immortelle de Clara!

À l'autre bout du bassin, derrière moi, le gecko commence à sonner les heures… Un autre gecko lui répond… puis un autre… puis un autre… à intervalles réguliers… C'est comme des cloches qui s'appellent et conversent en chantant, des cloches festivales d'un timbre extraordinairement pur, d'une sonorité cristalline et douce, si douce, qu'elle dissipe tout d'un coup les figures de cauchemar, dont le jardin est hanté, qu'elle donne de la sécurité au silence, et à la nuit un charme de rêve blanc… Ces notes si claires, si inexprimablement claires, évoquent alors, en moi, mille et mille paysages nocturnes, où mes poumons respirent, où ma pensée se reprend… En quelques minutes, j'ai oublié que je suis auprès de Clara, que, tout autour de moi, le sol et les fleurs achèvent de pomper du sang, et je me vois errant, à travers le soir argenté, au milieu des féeriques rizières de l'Annam.

—Rentrons! dit Clara.

Cette voix brève, agressive et lasse me rappelle à la réalité… Clara est devant moi… Ses jambes croisées se devinent sous les plis collants de sa robe… Elle s'appuie sur le manche de son ombrelle. Et, dans la pénombre, ses lèvres brillent comme, dans une grande pièce fermée, une petite lueur voilée d'un rose abat-jour…

Comme je ne bouge pas, elle dit encore:

—Eh bien!… Je vous attends!…

Je veux lui prendre le bras… Elle refuse.

—Non… non… Marchons à côté l'un de l'autre!…

J'insiste.

—Vous devez être fatiguée, chère Clara… Vous…

—Non… non… pas du tout!

—Le chemin est long, d'ici au fleuve… Prenez mon bras, je vous en prie!

—Non… merci!… Et taisez-vous!… oh! taisez-vous!…

—Clara! vous n'êtes plus la même…

—Si vous voulez me faire plaisir… taisez-vous!… Je n'aime pas qu'on me parle à cette heure!…

Sa voix est sèche, coupante, impérieuse… Nous voilà partis… Nous traversons le pont, elle devant, moi derrière, et nous nous engageons dans les petites allées qui serpentent à travers les pelouses. Clara marche à pas brusques, par saccades, péniblement… Et telle est l'invulnérable beauté de son corps, que ces efforts n'en rompent point la ligne harmonieuse, souple et pleine… Ses hanches gardent une ondulation divinement voluptueuse… Même, quand son esprit est loin de l'amour, qu'il se raidit, se crispe et proteste contre l'amour, c'est de l'amour, toujours, ce sont toutes les formes, toutes les ivresses, toutes les ardeurs de l'amour qui animent, et pour ainsi dire, modèlent ce corps prédestiné… En elle, il n'est pas une attitude, pas un geste, pas un frisson, il n'est pas un froissement de sa robe, un envolement de ses cheveux, qui ne crient l'amour, qui ne suent l'amour, qui ne laissent tomber de l'amour et de l'amour autour d'elle, sur tous les êtres et sur toutes les choses. Le sable de l'allée crie sous ses petits pieds, et j'écoute le bruit du sable qui est comme un cri de désir, et comme un baiser, et où je distingue, nettement rythmé, ce nom qui est partout, qui était au craquement des potences, au râle des agonisants, et qui emplit maintenant, de son obsession exquise et funèbre, tout le crépuscule:

—Clara!… Clara!… Clara!…

Pour le mieux entendre, le gecko s'est tu… Tout s'est tu…

Le crépuscule est adorable, d'une douceur infinie, d'une fraîcheur caressante qui donne de l'ivresse… Nous marchons dans les parfums… Nous frôlons des fleurs merveilleuses, plus merveilleuses d'être à peine visibles, et qui s'inclinent et qui nous saluent sur notre passage comme de mystérieuses fées. Plus rien ne reste de l'horreur du jardin; sa beauté seule demeure, frémit et s'exalte avec la nuit qui tombe, de plus en plus délicieuse, sur nous.

Je me suis ressaisi… Il me semble que ma fièvre s'en est allée… Mes membres deviennent plus légers, plus élastiques, plus forts… À mesure que je marche, ma fatigue se dissipe, et je sens monter en moi quelque chose comme un violent besoin d'amour… Je me suis rapproché de Clara, et je marche à côté d'elle… tout près d'elle… brûlé par elle… Mais Clara n'a plus sa figure de péché, alors qu'elle mordillait la fleur de thalictre et qu'elle barbouillait ses lèvres, passionnément, à l'âcre pollen… L'expression glacée de son visage dément toutes les ardeurs lascives de son corps… Du moins, autant que je puis l'examiner, il me paraît bien que la luxure qui était en elle, qui frémissait, d'un si étrange éclat, en ses yeux, qui se pâmait sur sa bouche, a disparu, complètement disparu de sa bouche et de ses yeux, en même temps que les sanglantes images des supplices du jardin. Je lui demande d'une voix tremblée:

—Vous m'en voulez, Clara?… Vous me détestez?

Elle me répond d'une voix irritée:

—Mais non! mais non! Cela n'a aucun rapport, mon ami… Je vous en prie, taisez-vous… Vous ne savez pas combien vous me fatiguez!…

J'insiste:

—Si! si!… Je vois bien que vous me détestez… Et c'est affreux!… Et j'ai envie de pleurer!…

—Dieu! que vous m'agacez!… Taisez-vous… et, pleurez, si cela peut vous faire plaisir… Mais taisez-vous!…

Et comme nous repassons devant l'endroit où nous nous arrêtâmes à causer avec le vieux bourreau, je dis, croyant par ma persistance stupide ramener un sourire aux lèvres mortes de Clara:

—Vous souvenez-vous du gros patapouf, mon amour?… Et comme il était drôle, avec sa robe couverte de sang… et sa trousse, et ses doigts rouges, cher petit cœur… et ses théories sur le sexe des fleurs?… Vous souvenez-vous?… Ils se mettent quelquefois à vingt mâles, pour le spasme d'une seule femelle…

Cette fois, c'est un haussement d'épaules qui me répond… Elle ne daigne même plus s'irriter de mes paroles…

Alors, poussé par un rut grossier, maladroitement, je me penche sur Clara, tente de l'enlacer, et, d'une main brutale, je lui empoigne les seins.

—Je te veux… là… tu entends… dans ce jardin… dans ce silence… au pied de ces gibets…

Ma voix est haletante; une bave ignoble coule de ma bouche et, en même temps que cette bave, des mots abominables… les mots qu'elle aime!…

D'un coup de rein, Clara se dégage de ma gauche et lourde étreinte; et, avec une voix où il y a de la colère, de l'ironie et aussi de la lassitude et de l'énervement:

—Dieu! que vous êtes assommant, si vous saviez… et ridicule, mon pauvre ami!… Le vilain bouc que vous êtes!… Laissez-moi… Tout à l'heure, si vous y tenez, vous passerez vos sales désirs sur les filles… Vous êtes trop ridicule, vraiment!…

Ridicule!… Oui, je sens que je suis ridicule… Et je prends le parti de me tenir tranquille… Je ne veux plus tomber, dans son silence, comme une grosse pierre dans un lac où des cygnes dorment, sous la lune!…

Le sampang, tout illuminé de lanternes rouges, nous attendait à l'embarcadère du bagne. Une Chinoise, au visage rude, vêtue d'une blouse et d'un pantalon de soie noire, les bras nus, chargés de lourds anneaux d'or, les oreilles ornées de larges cercles d'or, tenait l'amarre. Clara sauta dans la barque. Je la suivis.

—Où faut-il vous conduire? demanda la Chinoise, en anglais.

Clara répondit d'une voix saccadée et qui tremblait un peu:

—Où tu voudras… n'importe où… sur le fleuve… Tu le sais bien…

J'observai alors qu'elle était très pâle. Ses narines pincées, ses traits tirés, ses yeux vagues exprimaient de la souffrance… La Chinoise hocha la tête.

—Oui!… oui… je sais… fit-elle.

Elle avait de grosses lèvres rongées par le bétel, de la dureté bestiale dans le regard. Comme elle grommelait encore des mots que je ne compris pas:

—Allons, Ki-Paï, ordonna Clara, d'un ton bref, tais-toi!… et fais ce que je te dis… D'ailleurs, les portes de la ville sont fermées…

—Les portes du jardin sont ouvertes…

—Fais ce que je dis.

Lâchant l'amarre, la Chinoise, d'un mouvement robuste, empoigna la godille qu'elle manœuvra avec une souple adresse… Et nous glissâmes sur l'eau.

La nuit était très douce. Nous respirions un air tiède, mais infiniment léger… L'eau chantait à la pointe du sampang… Et l'aspect du fleuve était celui d'une grande fête.

Sur la rive opposée, à notre droite et à notre gauche, les lanternes multicolores éclairaient les mâts, les voitures, les ponts pressés des bateaux… Une étrange rumeur,—cris, chants, musiques,—venait de là, comme d'une foule en joie… L'eau était toute noire, d'un noir mat et gras de velours avec, çà et là, des lueurs sourdes et clapotantes et sans autres vifs reflets, que les reflets brisés, les reflets rouges et verts des lanternes qui décoraient les sampangs, dont le fleuve, à cette heure, était sillonné en tous les sens. Et par-delà un espace sombre, dans le ciel obscur, surgissant d'entre les noires découpures des arbres, la ville, au loin, les terrasses étagées de la ville s'allumaient comme un immense brasier rouge, comme une montagne de feu.

À mesure que nous nous éloignions, nous apercevions, plus confusément, les hautes murailles du bagne dont, à chaque tour des veilleurs, les phares tournants projetaient sur le fleuve et sur la campagne des triangles d'aveuglante lumière.

Clara était entrée sous le baldaquin qui faisait de cette barque une sorte de mol boudoir, tendu de soie et qui sentait l'amour… De violents parfums brûlaient en un très ancien vase de fer ouvré, représentation naïvement synthétique de l'éléphant, et dont les quatre pieds barbares et massifs reposaient sur un délicat entrelacs de roses. Aux tentures, des estampes voluptueuses, des scènes hardiment luxurieuses, d'un art étrange, savant et magnifique. La frise du baldaquin, précieux travail de bois colorié, reproduisait exactement un fragment de cette décoration du temple souterrain d'Élephanta, que les archéologues, selon les traditions brahmaniques, appellent pudiquement: l'Union de la Corneille… Un large et profond matelas de soie brodée occupait le centre de la barque, et du plafond descendait une lanterne à transparents phalliques, une lanterne en partie voilée d'orchidées et qui répandait sur l'intérieur du sampang une demi-clarté mystérieuse de sanctuaire ou d'alcôve.

Clara se jeta sur les coussins. Elle était extraordinairement pâle et son corps tremblait, secoué par des spasmes nerveux. Je voulus lui prendre les mains… Ses mains étaient toutes glacées.

—Clara!… Clara!… implorai-je… qu'avez-vous?… De quoi souffrez-vous?… Parlez-moi!…

Elle répondit d'une voix rauque, d'une voix qui sortait péniblement du fond de sa gorge contractée:

—Laisse-moi tranquille… Ne me touche pas… ne me dis rien… Je suis malade.

Sa pâleur, ses lèvres exsangues et sa voix qui était comme un râle, me firent peur… Je crus qu'elle allait mourir… Effaré, j'appelai à mon aide la Chinoise:

—Vite!… vite! Clara meurt! Clara meurt!…

Mais, ayant écarté les rideaux et montré sa face de chimère, Ki-Paï haussa les épaules, et elle s'écria brutalement:

—Ça n'est rien… C'est toujours comme ça, chaque fois qu'elle revient de là-bas.

Et, maugréant, elle retourna à sa godille.

Sous la poussée nerveuse de Ki-Paï, la barque soulevée glissa plus vite sur le fleuve. Nous croisâmes des sampangs pareils au nôtre et d'où partaient, sous les baldaquins aux rideaux fermés, des chants, des bruits de baisers, des rires, des râles d'amour, qui se mêlaient au clapotis de l'eau et à des sonorités lointaines, comme étouffées, de tam-tams et de gongs… En quelques minutes, nous eûmes atteint l'autre rive, et, longtemps encore, nous longeâmes des pontons noirs et déserts, des pontons allumés et pleins de foule, bouges populaciers, maisons de thé pour les portefaix, bateaux de fleurs pour les matelots et la racaille du port. À peine si, par les hublots et les fenêtres éclairées, je pus voir—visions rapides—d'étranges figures fardées, des danses lubriques, des débauches hurlantes, des visages en mal d'opium…

Clara restait insensible à tout ce qui se passait autour d'elle, dans la barque de soie et sur le fleuve. Elle avait la face enfouie dans un coussin qu'elle mordillait… J'essayai de lui faire respirer des sels. Par trois fois, elle éloigna le flacon d'un geste las et pesant. La gorge nue, les deux seins crevant l'étoffe déchirée du corsage, les jambes tendues et vibrantes ainsi que les cordes d'une viole, elle respirait avec effort… Je ne savais que faire, je ne savais que dire… Et j'étais penché sur elle, l'âme angoissée, pleine d'incertitudes tragiques et de choses troubles, troubles… Afin de m'assurer que c'était bien une crise passagère et que rien en elle ne s'était brisé des ressorts de la vie, je lui saisis les poignets… Dans ma main son pouls battait, rapide, léger, régulier comme un petit cœur d'oiseau ou d'enfant… De temps en temps, un soupir s'exhalait de sa bouche, un long et douloureux soupir qui soulevait et gonflait sa poitrine en houle rose… Et, tout bas, tremblant, avec une voix très douce, je murmurais:


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