XLI

Il me tarde de vous dire les mots les plus profonds. Je n’ose pas; je crains votre rire.

C’est pourquoi je me moque de moi-même et fais éclater mon secret en plaisanteries.

Je fais fi de ma peine, de peur que vous n’en fassiez fi vous-même.

Il me tarde de vous dire les mots les plus sincères; je n’ose pas; j’ai peur que vous ne les croyiez pas.

Voilà pourquoi je les déguise en mensonges, disant le contraire de ce que je pense.

Je fais paraître absurde ma douleur, de peur que vous ne la traitiez d’absurde vous-même.

Il me tarde d’employer pour vous les mots les plus précieux; mais je n’ose pas craignant de n’être pas payé de retour.

C’est pourquoi je vous donne des noms durs et me vante de mon insensibilité.

Je vous peine, de peur que vous ne connaissiez jamais la peine.

Il me tarde d’être assis silencieusement auprès de vous; mais je n’ose pas de peur que mes lèvres ne trahissent mon cœur.

C’est pourquoi je bavarde et je jase, cachant mon cœur derrière mes paroles.

Je traite durement ma souffrance, de peur que vous ne la traitiez de même.

Il me tarde de m’éloigner de vous; mais je n’ose pas, de peur que vous ne vous aperceviez de ma lâcheté.

C’est pourquoi je porte la tête haute et viens vers vous d’un air indifférent.

La provocation constante de vos regards renouvelle à chaque instant ma douleur.

O Folie, superbe ivrognesse, quand, d’un coup de pied tu ouvres ta porte et badines devant le public;

quand tu vides ton sac en une nuit et fais la nique à la prudence;

quand, sans rime ni raison, tu marches dans d’étranges sentiers et joues avec des babioles;

quand, naviguant au milieu des orages, tu casses en deux ton gouvernail;

...alors, je te suis, ma camarade, je m’enivre avec toi et je me donne au diable.

J’ai perdu mes jours et mes nuits dans la compagnie de sages et honnêtes voisins.

Beaucoup de savoir a grisonné mes cheveux et beaucoup de veilles ont obscurci mon regard.

Pendant des années j’ai recueilli etentassé des bribes et des morceaux de science:

que maintenant je les écrase, que je danse sur eux et que je les jette à tous les vents.

Car je sais que la suprême sagesse est d’être ivre et de se donner au diable.

Que s’évanouissent tous les scrupules trompeurs. Laissez-moi désespérément perdre ma route.

Qu’un transport de vertige sauvage vienne et me balaye loin du port.

Le monde est peuplé de gens honorables, de travailleurs utiles et habiles.

Il y a des hommes qui se tiennent aisément au premier rang; d’autres qui occupent décemment le second.

Laissez-les être utiles et prospères et laissez-moi être futile et fou.

Car, je le sais, là est la fin de tous les travaux: être ivre et se donner au diable.

Je jure de renoncer désormais à toute prétention de dignité et de décence.

J’abandonne mon orgueil de savoir et mon jugement du vrai et du faux.

Je brise le réceptacle de mes souvenirs, éparpillant jusqu’aux dernières gouttes de mes larmes.

Je me plonge dans l’écume du vin rouge des baies et j’en illumine mon rire.

La politesse et la gravité, je les déchire en lambeaux.

Je fais le serment sacré d’être indigne, d’être ivrogne et d’aller au diable.

Non, mes amis, vous aurez beau dire, jamais je ne me ferai ascète.

Jamais je ne me ferai ascète, si elle ne prononce les mêmes vœux que moi.

Je suis fermement décidé à ne devenir ascète que si je trouve un abri bien ombragé et une compagne de pénitence.

Non, mes amis, jamais je ne quitterai mon foyer et ma chère maison, pour me retirer dans la forêt solitaire, si nul rire joyeux ne résonne dans l’écho de son ombre, si le vent n’y fait pas flotter le pan d’un manteau couleur de safran, si son silence n’est pas rendu plus profond par de doux murmures.

Décidément, je ne serai jamais ascète.

Pardonnez, mon révérend à deux pécheurs. Aujourd’hui les vents du printemps soufflent en tourbillons, balayant la poussière et les feuilles mortes, et avec elles vos leçons.

Ne dites pas, mon père, que la vie est vanité.

Car, pour un jour, nous avons fait trêve avec la mort et, pour quelques heures parfumées, nous sommes tous deux devenus immortels.

Si même l’armée du roi venait et furieusement se jetait sur nous, nous nous contenterions de secouer tristement la tête et de dire: «Frères, vous nous dérangez. Si vous voulez jouer à ces jeux bruyants, allez plus loin faire cliqueter vos armes. C’est seulement pour quelques instantsfugitifs que nous sommes devenus immortels.»

Si des amis venaient nous entourer, nous les saluerions humblement et leur dirions: Cette bonne fortune nous met dans un grand embarras. Dans le ciel infini, la place est restreinte où nous demeurons. Car, au printemps, les fleurs pullulent et les ailes besogneuses des abeilles se frôlent. Ce petit ciel où nous demeurons seuls, nous deux immortels, est trop absurdement étroit.

Convives, que l’ordre de Dieu doit disperser, sans que nulle trace n’en reste dans ce monde.

Prenez, avec un sourire, ce qui est facile et simple et près de vous.

Aujourd’hui, c’est la fête des fantômes qui ne savent pas l’heure de leur mort.

Que votre rire ne soit qu’une gaieté irraisonnée comme les scintillements de la lumière sur les rides de l’eau.

Laissez votre vie danser avec légèreté sur les bords du Temps, comme la rosée à la pointe de la feuille.

Tirez, des cordes de la harpe, des sons qui soient des rythmes passagers.

Vous m’avez quitté et vous avez continué votre route.

Je croyais que je pleurerais sur vous et que j’enchâsserais dans mon cœur votre image tissée en une chanson d’or pur.

Mais hélas, triste fortune, le temps est court.

La jeunesse pâlit d’année en année.

Les jours du printemps sont fugitifs.

Un rien fait mourir les frêles fleurs et le sage me dit que la vie n’est qu’une goutte de rosée posée sur la feuille du lotus.

Dois-je oublier tout ceci pour chercher celle qui s’est détournée de moi?

Ce serait folie, car le temps est court.

Venez, nuits pluvieuses aux pieds mouillés, souriez mon automne d’or; venez avrilnonchalant, qui répandez vos baisers au loin.

Venez tous!

Mes amours, vous savez que nous sommes mortels.

Est-il sage de briser son cœur pour celle qui emporte le sien? Non, car le temps est court.

Il est doux d’être assis dans un coin solitaire, de rêver et d’écrire en vers que vous êtes toute ma vie.

Il est héroïque de chérir sa propre douleur et d’être décidé à ne pas s’en consoler.

Mais un frais visage guette à ma porte et lève les yeux sur moi.

Je ne peux qu’essuyer mes larmes et changer l’accord de mon chant.

Car le temps est court.

—Puisque tu le veux, je cesserai de chanter.

—Si mon regard fait battre ton cœur, je détournerai mes yeux de ton visage.

—Si de me rencontrer, tu tressailles, je m’écarterai vers un autre sentier.

Si ma présence te gêne quand tu tresses des fleurs, je fuirai ton jardin solitaire.

Si l’eau de la rivière s’agite tumultueuse au passage de ma barque, je ne ramerai plus vers ta rive.

Délivre-moi des chaînes de ta tendresse, ô mon amour. Ne me verse plus le vin de tes baisers.

Cette vapeur de lourd encens oppresse mon cœur.

Ouvre les portes; fais de la place pour la lumière du matin.

Je suis perdu en toi; enveloppé dans les plis de tes caresses.

Délivre-moi de tes sortilèges. Rends-moi la virilité; alors je t’offrirai un cœur libéré.

Je tiens ses mains; je la presse sur mon cœur;

J’essaye d’emplir mes bras de sa beauté; de butiner son doux sourire sous mes baisers; de boire avidement son regard sombre.

Hélas! où est tout cela? Qui peut violenter l’azur du ciel?

Je veux étreindre la beauté; elle m’échappe; le corps seul reste dans mes mains.

Déçu et fatigué, je reprends ma route.

Comment le corps toucherait-il la fleur, que seul l’esprit peut toucher?

Mon aimée, mon cœur, nuit et jour, brûle de te rencontrer comme on rencontre la mort dévorante.

Que je sois balayé par toi comme par une tempête. Prends tout ce que j’ai; détruis mon sommeil et ravis mes rêves. Dérobe-moi ma vie.

Par cette dévastation, par ce dépouillement total de mon âme, devenons un seul être de beauté...

Hélas! mon désir est vain. Où est l’espoir de communion complète sinon en toi, mon Dieu?

Finis ta dernière chanson et partons.

Oublie cette nuit puisque voilà le jour.

Qui cherché-je à presser dans mes bras? Les rêves ne peuvent s’emprisonner. Mes mains ardentes pressent le vide sur mon cœur.

Et mon sein en est tout meurtri.

Pourquoi la lampe s’est-elle éteinte?

Je l’entourai de mon manteau pour la mettre à l’abri du vent; c’est pour cela que la lampe s’est éteinte.

Pourquoi la fleur s’est-elle fanée?

Je la pressai contre mon cœur avec inquiétude et amour; voilà pourquoi la fleur s’est fanée.

Pourquoi la rivière s’est-elle tarie? Je mis une digue en travers d’elle afin qu’elle me servît à moi seul; voilà pourquoi la rivière s’est tarie.

Pourquoi la corde de la harpe s’est-elle cassée?

J’essayai de donner une note trop haute pour son clavier; voilà pourquoi la corde de la harpe s’est cassée.

Pourquoi, d’un regard, me rendez-vous confus?

Je ne suis pas venu en mendiant.

Je n’ai stationné qu’une heure au bout de votre cour, derrière la haie du jardin.

Pourquoi, d’un regard, me rendre confus?

Je n’ai pas cueilli une rose de votre jardin;

Je n’y ai pas pris un fruit.

Je me suis humblement abrité dans l’ombre du sentier, où tout voyageur étranger peut s’arrêter.

Je n’ai pas cueilli une rose.

Oui, j’étais fatigué et la pluie tombait.

Le vent pleurait dans les branches agitées des bambous.

Les nuages couraient dans le ciel comme un bataillon en déroute.

J’étais fatigué.

Je ne sais si vous pensiez à moi, ou qui vous attendiez sur le seuil.

Des éclairs brillaient dans vos yeux guetteurs.

Comment pouvais-je savoir que vous me voyiez dans la nuit?

Je ne sais si vous pensiez à moi.

La journée est finie; la pluie a cessé.

Je quitte l’ombre de l’arbre au bout de votre jardin et le banc sur l’herbe.

La nuit est venue; fermez votre porte. Je continue ma route; la journée est finie.

Où cours-tu avec ton panier, ce soir, quand le marché est terminé? Tous les acheteurs sont rentrés; la lune se lève sur les arbres du village.

L’écho des voix appelant le bac traverse l’eau sombre jusqu’au marais lointain où dorment les canards sauvages.

Où cours-tu ainsi avec ton panier, quand le marché est terminé?

Les doigts du sommeil ont fermé les yeux de la terre.

Les nids des corbeaux sont silencieux et le murmure des feuilles de bambou s’est tu.

Les laboureurs, de retour des champs, étendent leurs nattes dans la cour des fermes.

Où cours-tu avec ton panier quand le marché est terminé?

Il était midi quand vous êtes parti.

Le soleil était ardent dans le ciel. J’avais fini mon ouvrage et j’étais assise solitaire sur mon balcon, quand vous êtes parti.

Des coups de vent m’apportaient, par instants, les parfums des prés éloignés.

Dans l’ombre les colombes roucoulaient sans se lasser et une abeille égarée dans ma chambre fredonnait les nouvelles des champs lointains.

Le village dormait dans la chaleur de midi.

La route était déserte.

Par accès soudains le bruissement des feuilles s’élevait puis s’évanouissait.

Je regardais le ciel et, tandis que le village dormait dans la chaleur de midi, je tissais dans le bleu les lettres d’un nom aimé.

J’avais oublié de tresser mes cheveux. La brise nonchalante s’y jouait sur ma joue.

La rivière coulait tranquille sous sa rive ombragée. Les blancs nuages paresseux ne bougeaient pas.

J’avais oublié de tresser mes cheveux.

Il était midi quand vous êtes parti.

La poussière de la route était chaude et les prés haletants.

Les tourterelles roucoulaient dans l’épaisseur des feuilles.

J’étais seule sur mon balcon quand vous êtes parti.

J’étais, avec mes compagnes, occupée aux obscures tâches journalières de la maison.

Pourquoi m’avez-vous remarquée et m’avez-vous fait quitter le frais abri de notre vie commune?

L’amour inexprimé est sacré. Il brille comme une gemme dans l’ombre secrète du cœur. A la lumière du jour indiscret, il s’assombrit piteusement.

Ah! vous avez brisé l’enveloppe de mon cœur et arraché mon amour à son mystère, détruisant à jamais l’ombre chère où il cachait son nid.

Mes compagnes, elles, restent les mêmes.

Personne n’a pénétré leur être intime et elles ne connaissent pas leur propre secret.

Légèrement elles sourient et pleurent, et babillent et travaillent. Journellement elles vont au temple, allument leurs lampes et cherchent de l’eau à la rivière.

J’espérais que mon amour ne souffrirait pas la honte frissonnante de l’abandon.

Mais vous détournez votre visage.

Oui, la route est ouverte devant vous; mais vous m’avez coupé toute retraite et laissée nue devant le monde, dont les yeux sans paupières me fixent nuit et jour.

O Monde, j’ai cueilli ta fleur!

Je l’ai pressée contre mon cœur et son épine m’a piqué.

Au sombre déclin du jour la fleur s’est fanée, mais la douleur a persisté.

O monde bien des fleurs te reviendront parfumées et glorieuses.

Mais l’heure de cueillir des fleurs est passée pour moi et dans la nuit sombre, je n’ai plus ma rose; sa douleur seule persiste.

Un matin, dans le jardin, une enfant aveugle vint m’offrir une guirlande posée sur une feuille de lotus.

Je la mis autour de mon cou et des larmes vinrent à mes yeux.

J’embrassai l’enfant et je lui dis: tu es une fleur et les fleurs sont aveugles: tu ne peux connaître la beauté de ton présent.

O femme tu n’es pas seulement le chef-d’œuvre de Dieu, tu es aussi celui des hommes: ceux-ci te parent de la beauté de leurs cœurs.

Les poëtes tissent tes voiles avec les fils d’or de leur fantaisie; les peintres immortalisent la forme de ton corps.

La mer donne ses perles, les mines leur or, les jardins d’été leurs fleurs pour t’embellir et te rendre plus précieuse.

Le désir de l’homme couvre de gloire ta jeunesse.

Tu es mi-femme et mi-rêve.

Dans le tourbillon et le fracas de la vie, ô Beauté taillée dans la pierre, tu restes muette et tranquille, solitaire et lointaine.

A tes pieds l’éternel Amour murmure: «parle, parle-moi mon adorée; parle, ma bien-aimée.»

Mais tes paroles restent figées dans la pierre, ô insensible Beauté.

Paix, mon cœur, que l’heure de la séparation soit douce;

Que ce ne soit pas une mort, mais un accomplissement.

Vivons du souvenir de notre amour et que notre douleur se change en chansons.

Que l’envolement dans le ciel finisse par le repliement des ailes sur le nid.

Que la dernière étreinte de nos mains soit aussi douce que la fleur de la nuit.

Attarde-toi, belle fin de notre amour et dis-nous dans le silence, tes dernières paroles.

Je m’incline et j’élève ma lampe pour éclairer ta route.

Dans le sombre chemin d’un rêve j’ai cherché celle que j’aimais dans une vie antérieure:

Sa maison était située au bout d’une rue désolée.

Dans la brise du soir son paon favori sommeillait sur son perchoir et les pigeons étaient silencieux dans leur coin.

Elle posa sa lampe près du seuil et se tint debout devant moi.

Elle leva ses grands yeux vers moi et en silence demanda: «Êtes-vous bien, mon ami?»

J’essayai de lui répondre, mais j’avais perdu l’usage de la parole.

Je cherchais, je cherchais en vain.

Je ne savais plus nos noms.

Des larmes brillèrent dans ses yeux.Elle me tendit sa main droite. Je la pris et demeurai silencieux.

Notre lampe vacilla dans la brise du soir et s’éteignit.

Voyageur, dois-tu déjà partir?

La nuit est tranquille et les ténèbres défaillent sur la forêt.

Les lampes sont brillantes sur notre balcon, les fleurs sont fraîches et les jeunes yeux s’éveillent à peine.

Le temps de ton départ est-il déjà venu?

Voyageur, dois-tu déjà partir?

Nous n’avons pas entouré tes pieds de nos bras suppliants.

Les portes sont ouvertes; ton cheval tout sellé t’attend à la grille.

Nous n’avons tenté de te retenir qu’avec nos chansons.

Nos regards seuls ont cherché à retarder ton départ.

Voyageur, nous sommes impuissants à te garder; nous n’avons que nos larmes.

Quel feu dévorant brille dans tes yeux?

Quelle fièvre d’inquiétude court dans ton sang?

Quel appel des ténèbres te pousse?

Parmi les étoiles du ciel, quelle terrible incantation as-tu lue, pour que la nuit, étrange et silencieuse messagère, ait secrètement pénétré dans ton cœur?

Si tu dédaignes les réunions joyeuses, si tu désires la paix, cœur lassé, nous éteindrons nos lampes et ferons taire nos harpes.

Nous resterons assises, tranquilles dans la nuit, sous le bruissement des feuilles et la lune dolente épandra ses rayons pâles à ta fenêtre.

O voyageur, de quel esprit d’insomnie le cœur de la nuit t’a-t-il touché?

J’ai passé ma journée dans l’ardente poussière de la route.

A la fraîcheur du soir, je frappe à la porte de l’auberge. Elle est déserte et en ruines.

Un «Ashath» morose étend ses racines agrippantes et affamées dans les crevasses béantes du mur.

Il fut un temps où les passants venaient ici laver leurs pieds fatigués:

Ils étendaient leurs nattes dans la cour et, assis sous la lumière diffuse d’une lune tôt levée, ils parlaient de pays inconnus.

Au matin, reposés, ils s’éveillaient, mis en joie par le chant des oiseaux, et les fleurs amicales inclinaient vers eux la tête du bord du chemin.

Maintenant aucune lampe allumée ne m’attend ici.

Sur le mur, les taches noires de la fumée, traces de veillées lointaines, me regardent de leurs yeux aveugles.

Quelques lucioles volètent dans le buisson près de l’étang desséché et des branches de bambous étendent leurs ombres sur le chemin envahi par l’herbe.

C’est la fin du jour; je ne suis l’hôte de personne et, fatigué, j’ai la longue nuit devant moi.

Est-ce ta voix que j’entends?

Le soir est venu. Comme les bras suppliants d’une amoureuse, la fatigue m’étreint.

M’appelles-tu?

Je t’ai donné toute ma journée; veux-tu me voler aussi mes nuits, maîtresse cruelle?

Pourtant il y a une fin à tout et la solitude de la nuit est à chacun.

Pourquoi ta voix la déchire-t-elle et vient-elle embraser mon cœur?

Le soir n’a-t-il, à ton seuil, nulle musique berceuse?

Les Etoiles aux ailes silencieuses ne montent-elles jamais au dessus de ta hautaine tour?

Les fleurs de ton jardin ne tombent-elles jamais dans la poussière en douce agonie?

Pourquoi m’appelles-tu, ô chère tourmentée?

Laisse donc les doux yeux de l’amour veiller et pleurer en vain.

Laisse brûler ta lampe dans la maison solitaire.

Laisse le bac ramener chez eux les laboureurs fatigués...

...Je quitte mes rêves et j’accours à ton appel.

Un fou vagabondait, cherchant la pierre philosophale, les cheveux emmêlés, hâlé, couvert de poussière, le corps réduit à une ombre, les lèvres aussi serrées que la porte close de son cœur et les yeux brûlants comme la lampe du ver luisant qui cherche sa compagne.

Devant lui grondait l’océan immense.

Les vagues babillardes racontaient les trésors cachés dans leur sein et se moquaient de l’ignorant qui ne savait pas les comprendre.

Il allait, lui, sans espoir et sans repos, poursuivant la recherche qui était devenue sa vie.

Pareil à l’Océan qui, toujours, se dresse vers le ciel pour atteindre l’inaccessible.

Pareil aux Etoiles qui tournent en cercle aspirant à un but jamais atteint.

Ainsi, sur la plage déserte, le fou aux boucles fauves de poussière, errait cherchant la pierre philosophale.

Un jour, un gamin du village s’approcha et lui dit: «Comment as-tu trouvé cette chaîne d’or qui te ceint la taille?»

Le fou tressaillit; la chaîne autrefois en fer s’était changée en or! Il ne rêvait pas, mais comment cette transformation s’était-elle faite?

Sauvagement il se frappa le front: où, mais où avait-il, sans le savoir, réalisé son rêve?

Il avait pris l’habitude d’éprouver les pierres qu’il ramassait en les frappant contre sa chaîne, et de les rejetter ensuite machinalement, sans regarder si quelque changement s’était produit; c’était ainsi que le pauvre fou avait trouvé et perdu la pierre philosophale.

Le soleil disparaissait; à l’occident le ciel était d’or.

Anéanti, brisé de corps et d’esprit, semblable à un arbre déraciné, le fou se remit à chercher le trésor perdu.

Malgré le soir qui s’avance à pas lents et qui fait taire toutes les chansons;

Malgré le départ de tes compagnes et ta fatigue;

Malgré la peur qui court dans les ténèbres; malgré le ciel voilé;

Oiseau, ô mon oiseau écoute-moi; ne ferme pas tes ailes.

L’obscurité qui t’environne n’est pas celle des feuilles de la forêt; c’est la mer qui se gonfle comme un immense serpent noir.

Les fleurs du jasmin ne dansent pas devant toi; c’est l’écume des vagues qui étincelle.

Ah! où est la rive verte et ensoleillée? où est ton nid?

Oiseau, ô mon oiseau écoute-moi; ne ferme pas tes ailes.

La nuit solitaire s’étend sur le sentier; l’aurore sommeille derrière les collines pleines d’ombre; les étoiles muettes comptent les heures; la lune pâlie baigne dans la nuit profonde.

Oiseau, ô mon oiseau écoute-moi, ne ferme pas tes ailes.

Pour toi il n’y a ni espoir ni crainte; il n’y a pas de paroles, pas de murmures, pas de cris.

Il n’y a ni abri, ni lit de repos...

Il n’y a que ta paire d’ailes et le ciel infini.

Oiseau, ô mon oiseau, écoute-moi: ne ferme pas tes ailes.

Frère, nul n’est éternel et rien ne dure. Frère, garde ceci dans ton cœur et réjouis-toi.

D’autres que nous ont porté l’antique fardeau de la vie; d’autres que nous ont fait le long voyage.

Un poëte ne peut chanter toujours la même ancienne chanson.

La fleur se fane et meurt; mais celui qui la portait ne doit pas à toujours pleurer sur son sort.

Frère garde ceci dans ton cœur et réjouis-toi.

Il faut un long silence pour tisser une harmonie parfaite.

La vie s’évanouit au coucher du soleil pour s’anéantir dans les ombres dorées.

L’amour doit quitter ses feux pour boire à la coupe de la douleur et renaître dans le ciel des larmes.

Frère, garde ceci dans ton cœur et réjouis-toi.

Nous nous hâtons de cueillir nos fleurs de peur qu’elles ne soient saccagées par le vent qui passe.

Ravir un baiser, qui s’évanouirait dans l’attente, fait bouillir notre sang et briller nos yeux.

Notre vie est intense, nos désirs sont aiguisés car le temps sonne la cloche de la séparation.

Frère, garde ceci dans ton cœur et réjouis-toi.

La beauté nous est douce, parce qu’elle danse au même rythme fuyant que notre vie.

Le savoir nous est précieux parce que jamais nous ne pourrons atteindre à lascience suprême. Tout est fait et tout est achevé dans l’Eternité.

Mais les fleurs terrestres de l’illusion sont gardées éternellement fraîches par la mort.

Frère, garde ceci dans ton cœur et réjouis-toi.

Je chasse le cerf d’or.

Souriez mes amis; je n’en poursuivrai pas moins la vision qui toujours me fuit.

Je cours à travers collines et vallons, j’erre dans des pays inconnus, à la recherche du cerf d’or.

Vous, vous allez au marché et en revenez chargés d’achats; moi l’appel des vents vagabonds m’a touché; où et quand? je ne sais.

Je n’ai aucun souci dans le cœur: tout ce que j’ai, je l’ai laissé loin derrière moi.

Je cours à travers collines et vallons; j’erre dans des pays inconnus, à la recherche du cerf d’or.

Je me rappelle qu’un jour dans mon enfance, je faisais flotter un petit bateau en papier sur le ruisseau. C’était par une journée humide de juillet; j’étais seul et heureux de mon jeu.

Je faisais flotter mon petit bateau en papier sur le ruisseau.

Subitement de gros nuages d’orage s’amoncelèrent, le vent vint en tourbillons et la pluie tomba à torrents.

Des flots d’eau vaseuse submergèrent le ruisseau et coulèrent mon petit bateau.

Amèrement je crus que l’orage était venu tout exprès pour gâter ma joie; et qu’il me voulait du mal.

La journée nuageuse de juillet est longue aujourd’hui et je pense à ces jeux de la vie où j’ai toujours été le perdant.

J’allais blâmer ma destinée pour tous les tours qu’elle m’a joués, quand, soudain, je me rappelai du petit bateau en papier qui sombra dans le ruisseau.

Le jour n’est pas encore fini; la foire n’est pas terminée, la foire au bord de la rivière.

Je craignais d’avoir gaspillé mon temps et perdu mon dernier penny.

Mais non, mon frère, il me reste quelque chose encore. La malice du sort ne m’a pas tout ravi.

Vente et achat sont terminés. Les comptes sont réglés et il est temps pour moi de retourner à la maison.

Mais quoi, garde-barrière, tu réclames ton péage?

Ne crains rien, il me reste quelque chose encore; la malice du sort ne m’a pas tout ravi.

Les vents endormis nous menacent del’orage et, à l’ouest, les nuages bas ne présagent rien de bon.

Les eaux silencieuses attendent le vent.

Je me hâte pour traverser la rivière avant que la nuit me surprenne.

O Passeur, vous demandez votre salaire!

Oui, frère, il me reste quelque chose encore; la malice du sort ne m’a pas tout ravi.

Le mendiant est assis sous l’arbre, au bord de la route. Hélas! il me regarde avec un timide espoir!

Il croit que je suis riche des profits de la journée.

Oui, frère, il me reste quelque chose encore. La malice du sort ne m’a pas tout ravi.

La nuit devient sombre et la route solitaire. Les vers luisants brillent parmi les feuilles.

Qui êtes-vous, vous qui me suivez d’un pas furtif et silencieux?

Ah! je sais, vous désirez me dérober mes gains. Je ne vous désappointerai pas!

Car il me reste quelque chose encore; la malice du sort ne m’a pas tout ravi.

A la mi-nuit, j’atteins ma maison, les mains vides.

A la porte vous m’attendez, les yeux anxieux, éveillée et silencieuse.

Comme un timide oiseau, vous volez sur mon cœur, ô amoureuse.

Oui, ô oui, mon Dieu! Il me reste beaucoup encore.

En des journées de dur labeur, j’édifiai un temple. Il n’avait ni portes ni fenêtres; ses murs étaient épais et construits en pierres massives.

J’oubliai tout le reste; je délaissai tout le monde; je restai en contemplation devant l’image que j’avais dressée sur l’autel.

L’incessante fumée de l’encens enveloppait mon cœur de ses lourds replis.

J’occupai mes veilles à graver sur les murs un dédale de formes fantastiques: chevaux ailés, fleurs à visages humains, femmes aux formes de serpents.

Nulle ouverture ne fut laissée par où pût entrer le chant des oiseaux, le murmure des feuilles ou le bourdonnement du village au travail.

Seules mes incantations faisaient résonner les sombres voûtes du dôme.

Mon esprit devint pareil à la pointe acérée et silencieuse d’une flamme; mes sens s’évanouirent dans l’extase.

Je ne m’aperçus pas de la fuite du temps, jusqu’au moment où la foudre, en frappant le temple, réveilla la douleur de mon cœur.

A la lumière du jour, la lampe devint pâle et comme honteuse; sur le mur les sculptures, rêves figés et vides de sens, semblaient éviter mes regards.

Je regardai l’image sur l’autel: je la vis sourire et s’animer au contact vivifiant du Dieu.

La nuit que j’avais emprisonnée déploya ses ailes et s’enfuit.

O Terre, ma patiente et sombre mère, ta richesse n’est pas infinie.

Tu te fatigues à nourrir tes enfants; mais la nourriture est rare.

Les joies que tu nous offres ne sont jamais parfaites.

Les jouets que tu fabriques pour tes enfants sont fragiles.

Tu ne peux satisfaire nos insatiables espoirs;... te renierai-je pour cela?

Ton sourire assombri par la douleur est doux à mes yeux.

Ton amour, qui ne connaît pas d’accomplissement, est cher à mon cœur.

Ton sein nous a nourris de vie, non d’immortalité; c’est pourquoi tu veilles sur nous.

Depuis des siècles, tu composes des harmonies de couleurs et de chants et, cependant, ton paradis n’est encore qu’une triste ébauche.

Tes créations de beauté sont voilées du brouillard des larmes.

Je verserai mes chants dans ton cœur muet et mon amour dans ton amour.

Je t’adorerai par le travail.

J’ai vu la douceur de ton visage et j’aime ta lamentable poussière, ô mère Terre.

Dans le palais du monde, un simple brin d’herbe se mêle aux rayons du soleil et aux Etoiles de minuit sur le même tapis de verdure.

Ainsi, dans le cœur de l’Univers, mes chants occupent la même place que la musique des nuages et des forêts.

Mais toi, homme riche, ta richesse ne participe ni à la tranquille majesté du joyeux soleil d’or, ni à la douceur des rayons de la lune rêveuse.

La bénédiction du ciel, qui embrasse toutes choses, ne s’étend pas sur toi.

Et, quand la mort paraît, ta fortune se flétrit et tombe en poussière.

Un homme voulait se faire ascète. Une belle nuit, il déclara:

«Le moment est venu pour moi d’abandonner ma demeure et de chercher Dieu. Ah! qui donc m’a retenu si longtemps ici dans les trompeuses illusions?»

Dieu murmura: «Moi»; mais l’homme ne comprit pas.

Il dit: «Où es-tu, Toi qui t’es joué si longtemps de moi?»

A ses côtés sa femme était paisiblement étendue sur le lit, un bébé endormi sur son sein.

La voix reprit: «Dieu, il est là», mais l’homme n’entendit pas.

Le bébé pleura en rêve, se pelotonnant plus près de sa mère.

Dieu ordonna: «Arrête, insensé, nequitte pas ta maison»,—mais il n’entendit pas encore.

Dieu soupira et dit avec tristesse: «Pourquoi mon serviteur croit-il me chercher quand il s’éloigne de moi?»

La foire se tenait devant le temple. Dès l’aube il avait plu et le jour touchait à sa fin.

Plus éclatant que toute la gaieté de la foule était le sourire d’une fillette, qui avait acheté pour deux sous, un sifflet en feuille de palmier.

Le joyeux son de ce sifflet montait plus haut que tous les rires et tous les bruits.

Une foule ininterrompue d’acheteurs se bousculait devant les étalages. La route était boueuse; la rivière débordante et les prés inondés sous la pluie incessante.

Plus grand que tous les ennuis de cette foule était l’ennui d’un petit garçon, à qui il manquait un sou pour acheter un bâton de couleur.

Son regard ardemment fixé sur l’étalage excitait la pitié de la foule.

L’ouvrier et sa femme, venus de l’ouest, creusent la terre pour faire des briques et construire le four.

Leur petite fille va au bord de la rivière, où elle n’en finit pas de nettoyer les pots et les casseroles.

Le petit frère, tout brun et tondu, nu et couvert de boue, la suit et, assis sur la berge, attend patiemment qu’elle l’appelle.

La fillette s’en retourne à la maison, sa cruche pleine d’eau sur la tête, un pot de cuivre tout reluisant dans la main gauche et tenant l’enfant de l’autre main. Elle est la mignonne servante de sa mère et déjà sérieuse sous le poids des soucis domestiques.

Un jour je vis le petit garçon tout nu étendu sur l’herbe. Dans l’eau sa sœur était assise, frottant un pot à boire avecune poignée de sable, le tournant et le retournant.

Tout près de là un agneau à la douce toison broutait le long de la berge.

Il s’approcha de l’enfant et, soudain, bêla avec force.

L’enfant tressaillit et se mit à crier.

La sœur laissa là son nettoyage et accourut.

Elle entoura son frère d’un bras, l’agneau de l’autre et, leur partageant ses caresses, elle unit, dans le même lien de tendresse, l’enfant de l’homme et le petit de la bête.

C’était au mois de Mai. La chaleur suffocante du milieu du jour semblait interminable. La terre desséchée baillait de soif.

J’entendis une voix appeler de l’autre côté de la rivière: «Viens, mon bien-aimé.»

Je fermai mon livre et j’ouvris la fenêtre. Je vis un gros buffle, aux flancs tachés de boue, qui se tenait au bord de la rivière et qui me regardait de ses yeux placides et patients. Un garçonnet, dans l’eau jusqu’à mi-jambes, l’appelait pour prendre son bain.

Je souris, amusé, et je sentis une douceur effleurer mon cœur.

Souvent je me demande jusqu’à quel point peuvent se reconnaître l’homme et la bête qui ne parle pas.

A travers quel paradis primitif, au matin de la lointaine création, courut le sentier où leurs cœurs se rencontrèrent.

Bien que leur parenté ait été longtemps oubliée, les traces de leur constante union ne se sont pas effacées.

Et soudain, dans une harmonie sans paroles, un souvenir confus s’éveille et la bête regarde le visage de l’homme avec une tendre confiance et l’homme abaisse ses yeux vers la bête avec une tendresse amusée.

Il semble que les deux amis se rencontrent masqués et se reconnaissent vaguement sous le déguisement.

D’un regard de vos yeux, belle femme, vous pourriez piller le trésor des chants jaillis de la harpe des poëtes.

Mais vous n’avez pas d’oreille pour leurs louanges; c’est pourquoi je viens vous louer.

Vous pourriez tenir humiliées à vos pieds les têtes les plus fières du monde.

Mais, parmi vos adorateurs, les ignorés de la gloire sont vos préférés; c’est pourquoi je vous adore.

La perfection de vos bras ajouterait à la splendeur royale, si vous y touchiez.

Mais vous les employez à épousseter et à tenir propre votre humble demeure; c’est pourquoi je suis rempli de respect pour vous.

Mort, ô ma Mort, pourquoi chuchotes-tu si bas à mes oreilles?

Quand, vers le soir, les fleurs se flétrissent et que le bétail revient à l’étable, sournoisement tu viens, à mes côtés, prononcer des paroles que je ne comprends pas.

Espères-tu ainsi, me courtiser et me conquérir? m’endormir, dans un murmure, sous l’opium de tes froids baisers? Mort, ô ma Mort!

N’y aura-t-il pas, pour nos noces, quelque somptueuse cérémonie? N’attacheras-tu pas d’une guirlande de fleurs les torsades de tes boucles fauves?

N’y a-t-il personne pour porter devant toi ta bannière et la nuit ne sera-t-elle pasenflammée de tes torches rouges, Mort, ô ma Mort?

Viens au claquement de tes cymbales de coquillages, viens dans une nuit sans sommeil.

Revêts-moi du manteau écarlate; étreins ma main et prends-moi.

Que ton char soit tout prêt à ma porte et que tes chevaux hennissent d’impatience.

Lève le voile et, fièrement, regarde-moi en plein visage, Mort, ô ma Mort!

Ce soir, ma jeune épouse et moi, nous allons jouer le jeu de la mort.

La nuit est noire, les nuages, dans le ciel, sont fantasques et les vagues de la mer sont en délire.

Nous avons quitté notre couche de songes; nous avons ouvert la porte toute grande et nous sommes sortis, ma jeune épouse et moi.

Nous nous sommes assis sur l’escarpolette et le vent d’orage nous a brutalement poussés par derrière.

Ma jeune épouse s’est dressée brusquement; épouvantée et charmée à la fois, elle tremble et se cramponne à mon sein.

Longtemps, je lui avais tendrement fait la cour.

J’avais fait pour elle un lit de fleurs; jefermais les portes pour que la lumière trop vive n’offusque pas ses yeux.

Je la baisais doucement sur les lèvres et lui murmurais à l’oreille de douces paroles; elle défaillait presque de langueur.

Elle était comme perdue dans le brouillard d’une immense et vague douceur.

Elle ne répondait pas à la pression de mes mains; mes chants ne pouvaient plus l’éveiller.

Ce soir, nous est venu l’appel de l’orage, l’appel des sauvages éléments.

Ma petite épouse a frissonné; elle s’est levée et m’a entraîné par la main.

Sa chevelure flotte; son voile bat dans le vent, sa guirlande frémit sur sa poitrine.

La poussée de la mort l’a rejetée dans la vie.

Nous voilà face à face et cœur à cœur, mon épouse et moi.

Elle demeurait au flanc de la colline, au bord d’un champ de maïs, près de la source qui s’épanche en riants ruisseaux, à travers l’ombre solennelle des vieux arbres. Les femmes venaient là pour remplir leurs cruches; là les voyageurs aimaient à s’asseoir et à causer. Là, chaque jour, elle travaillait et rêvait, au bruit du courant bouillonnant.

Un soir, un étranger descendit d’un pic perdu dans les nuages; les boucles de ses cheveux étaient emmêlées comme de lourds serpents. Etonnés, nous lui demandâmes: «qui es-tu»? Sans répondre, il s’assit près du ruisseau jaseur et, silencieusement regarda la hutte où elle demeurait. Nous eûmes peur et nous revînmes de nuit à la maison.

Le lendemain matin, quand les femmesvinrent chercher de l’eau à la source, près des grands «Deodora», elles trouvèrent ouvertes les portes de sa hutte, mais sa voix ne s’y faisait plus entendre... et où était son souriant visage?... La cruche vide gisait sur le plancher et, dans un coin, la lampe s’était consumée. Personne ne sut où elle s’était enfuie avant l’aube.—L’étranger aussi avait disparu.

Au mois de mai, le soleil devint ardent et la neige se fondit; nous nous assîmes près de la source et nous pleurâmes. Nous nous demandions: Y a-t-il, dans le pays où elle est allée, une source où elle puisse trouver l’eau en ces jours chauds et altérés? Et nous pensions avec effroi: Y a-t-il même un pays au delà de ces collines où nous vivons?

C’était une nuit d’été; la brise du sud soufflait et j’étais assis dans sa chambre abandonnée, où était demeurée la lampe éteinte, quand, soudain, devant mes yeux, les collines s’écartèrent comme des rideauxqu’on aurait tirés: «Ah! c’est elle qui vient. Comment vas-tu, mon enfant? Es-tu heureuse? Mais où peux-tu t’abriter sous ce ciel découvert? Hélas! notre source n’est pas là pour apaiser ta soif!»

«C’est ici le même ciel, dit-elle, libre seulement de la barrière des collines—ceci est le même ruisseau grandi en une rivière,—c’est la même terre élargie en une plaine». «Il y a tout, là, soupirai-je, seulement nous n’y sommes pas». Elle sourit tristement et dit: «Vous êtes dans mon cœur». Je m’éveillai et entendis le babil du ruisseau et le frémissement des «deodora» dans la nuit.

Sur les champs de riz verts et jaunes, les ombres des nuages d’automne glissent bientôt chassés par le rapide soleil.

Les abeilles oublient de sucer le miel des fleurs; ivres de lumière, elles voltigent follement et bourdonnent.

Les canards, dans les îles de la rivière, crient de joie sans savoir pourquoi.

Amis, que personne, ce matin, ne rentre à la maison; que personne n’aille au travail.

Prenons d’assaut le ciel bleu; emparons-nous de l’espace comme d’un butin au gré de notre course.

Le rire flotte dans l’air, comme l’écume sur l’eau.

Amis, gaspillons notre matinée en chansons futiles.

Qui es-tu, lecteur, toi qui, dans cent ans, liras mes vers?

Je ne puis t’envoyer une seule fleur de cette couronne printanière, ni un seul rayon d’or de ce lointain nuage.

Ouvre tes portes et regarde au loin.

Dans ton jardin en fleurs, cueille les souvenirs parfumés des fleurs fanées d’il y a cent ans.

Puisses-tu sentir, dans la joie de ton cœur, la joie vivante qui, un matin de printemps, chanta, lançant sa voix joyeuse par delà cent années.


Back to IndexNext